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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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23 juin 2017

Singapour, faire société autrement.

 

Mon rédac-chef vous avait annoncé, chers lecteurs, qu’après une interruption d’un mois de mon blog, « je ne manquerais pas de vous faire partager mon voyage ». Ce qui est dit, est dit…et on ne discute les « propositions » d’articles de son rédac-chef.

Je suis donc rentré cette semaine de la cité-Etat de Singapour et j’y ai passé 29 jours en immersion dans cette ville de plus de 5,5 millions d’habitants. 29 jours et non 30, parce que c’est la limite des séjours touristiques (si on veut prolonger le séjour, on passe de l’autre côté de la frontière de la Malaisie, on revient, et c’est reparti pour 29 jours !). Pour dire vrai, je n’y suis pas allé pour faire du tourisme (que pourrait-on faire à Singapour pendant un mois. 3, 4 jours peut-être !) Singapour est essentiellement un « hub », comprendre un aéroport, celui de Changi, où en prend une correspondance pour des destinations touristiques du sud-est asiatique (Viêt-Nam, Thaïlande, Indonésie, Bali, etc.)

 

Connaissant déjà Singapour, j’avais limité mes ambitions de découverte. Reste que se balader dans Little India ou l’immense Chinatown est source de découvertes toujours renouvelées, une rencontre authentique avec d’autres mondes et d’autres sociétés. Mon fils et son épouse ayant eu des jumeaux, les grands parents se devaient d’aller déposer des offrandes aux (petits) pieds de ces enfants tant désirés. Un peu comme les Rois Mages, version chinoise !

J’ai habité chez mon fils et son épouse dans un grand appartement de plus de 140 mètres carrés, situé dans un « quartier » de la périphérie. Ces « districts » sont de véritables villes (immeubles d’habitation, services publics, lieux de culte, médecins, commerces- le plus souvent regroupés dans des « malls » climatisés, équipements sportifs, locaux associatifs etc.). Le district dans lequel j’ai habité s’appelle « Bukit Batok » (c’est l’écriture phonétique et en lettres latines du Chinois –quant à la signification !). Bukit Batok est une ville récente, une vingtaine d’année, créée à partir de rien. Une autre ville est actuellement en construction ; les autorités singapouriennes jugeant que seul l’apport de populations immigrées maintient le taux de renouvellement de sa population, met en œuvre une politique nataliste et souhaite augmenter sa population. Là comme ailleurs, la mixité sociale est un maître-mot. Mixité urbaine d’abord, les « quartiers » ne sont pas « spécialisés » ; se mêlent zones d’activités industrielles et commerciales, tours de bureaux, belles maisons particulières, pavillons, condominiums et HDB (housing and development board). C’est dans une tour d’appartements de 16 étages (les plus récentes ont 34 étages !) que j’ai donc passé un mois. Les HDB sont des immeubles sociaux. Construits par les autorités, ils sont tous construits sur le même modèle. Les tours élevées libèrent des espaces au sol autorisant l’installation de stades, de jardins d’enfants, de parcs de fitness, de vastes parcs avec de vrais bouts de forêts primaires dedans. Les appartements sont des propriétés privées (enfin presque !, les propriétaires le sont pendant 99 ans) et les prix sont les moins chers du marché (environ 30% de moins qu’un condominium). Il n’en demeure pas moins qu’un 5 pièces coute dans les 600 000 euros ! Bah oui, le social à Singapour, c’est pas bradé ! Et encore faut-il avoir le droit d’acheter ! Il faut être Singapourien et les offres dépendent de votre « race » (in English). Soyons concis ! Les habitants sont classés par « race » (Chinois, Indiens, Caucasiens etc.) ; la race apparaît sur ce qui correspond à notre carte d’identité. Le classement n’a rien de scientifique (la femme de mon fils est d’origine javanaise, elle est classée comme chinoise et son mari aussi !) Donc, mes enfants, Chinois, ne pouvaient acheter qu’un appartement libéré par un Chinois pour ne pas faire varier la proportion de Chinois dans l’immeuble. Ainsi, dans une même tour HDB, la population est une image de la population réelle de Singapour. Ajoutons pour être clair que les étrangers et les classes économiquement très privilégiées résident dans des programmes de luxe. Les autres, de la « upper middle class » aux classes populaires, partagent les mêmes habitations (85% des Singapouriens vivent en HDB).

Tout ça pour vous dire que j’ai habité dans un quartier populaire.

J’ai cherché lors de mes déplacements des traces de street art. Rien dans les petites rues anciennes y compris les arrière-cours, rien dans les quartiers modernes. Quand je dis rien, c’est rien : pas une fresque, pas un graff, pas un tag ! Ne voulant pas rester sur un cuisant échec (températures ressenties tous les jours 42°), j’échafaudais le plan d’aller dans les logements sociaux, les plus vieux, ceux situés loin du centre historique afin de trouver des « signes de vie ». Le résultat confirme mes premières observations : rien ! Les murs sont d’une blancheur immaculée, tout comme les parties communes, les escaliers de secours, les ascenseurs, les paliers…De plus, je réalisais que non seulement il n’y avait pas un seul tag dans tout Singapour, mais qu’il n’y avait aucun sticker, aucune affiche qui ne soit collée dans un emplacement défini par la loi, aucune publicité sauvage dans la cité-Etat.

Déçu du voyage ! certes, mais ayant une vraie interrogation : non seulement aucune forme de l’art urbain n’a de place dans la Ville mais les murs sont muets.

Cherchant à comprendre les raisons d’une telle absence, j’ai d’abord envisagé une première explication. Pas d’expression libre en milieu urbain, parce que c’est interdit. Il est vrai que je n’ai jamais vu autant de panneaux d’interdiction qu’à Singapour (j’en ai compté plus de trente à l’entrée de Nature Park). Il n’est pas moins vrai que des caméras sont présentes partout (dans les parties communes de tous les immeubles, dans tous les ascenseurs etc.)

Tout bien considéré, en France, le street art est juridiquement très encadré. Tout comme l’affichage sauvage. Les interdictions n’ont, me semble-t-il, que bien peu d’effet sur les pratiques sociales (c’est un euphémisme ou un truisme ou une évidence…). Bref, les interdictions et l’appareil répressif contiennent dans des limites jugées acceptables par le corps social ces comportements sauf à devenir générateurs des actes défendus. En effet, il y a dans la transgression un « challenge » (ne pas se faire prendre, violer encore plus gravement que d’autres la Loi), voire une affirmation de sa toute-puissance (je suis libre car je refuse d’entrer dans un cadre contraignant).

La seconde explication est d’un autre ordre. Si les interdits sont respectés, c’est qu’ils correspondent à une demande sociale. La société singapourienne est multiculturelle depuis toujours. La population est à environ 80% d’origine chinoise (la communauté venant en second est l’indienne, les autres communautés ne comptent que quelques pourcents). Autant dire, que toute la société est profondément marquée par les valeurs du bouddhisme et la philosophie confucéenne. Ce très jeune pays qui n’a guère plus de 50 ans s’est fondé sur un consensus social fort dont les règles sont un héritage chinois. Dans ce contexte, le respect joue un rôle de marqueur social. Respect certes des ancêtres, des traditions, mais aussi une incroyable pression exercée par le groupe. Si un Singapourien cède sa place assise dans le MRT (l’équivalent de notre RER) à une femme enceinte, ce n’est pas parce qu’une affichette rigolote l’invite à le faire, mais parce qu’il craint que son comportement « déviant » le fasse remarquer et rien ne serait plus grave que perdre la face en public. De la même manière, jouant sur ces valeurs, dans tous les immeubles les habitants sont invités par voie d’affichage à dénoncer les « actes délictueux » à la police. Et les Singapouriens le font, par centaines de milliers ! Non comme les « Bocas de león » de la Sérénissime, pour se venger d’un voisin ou d’un concurrent, mais par volonté de préserver « l’harmonie » sociale. Rompre l’harmonie, c’est littéralement se mettre au ban la société.

En résumé, Singapour dont la skyline évoque tant l’Occident, a construit une société d’ordre qui conjugue la violence de la répression (rappelons pour mémoire qu’une personne trouvée en possession de drogue quelle que soit la quantité est pendue !), la surveillance technologique et celle de chacun par chacun, les valeurs traditionnelles chinoises liées au respect de l’autorité, la pression du corps social qui tend à mettre en conformité tous les actes de la vie quotidienne, cette intrication du politique, du culturel et du religieux ont donné naissance à une société dont George Orwell a esquissé les contours.

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Le rez de chaussée, sur pilotis, est réservé aux espaces collectifs.

Un palier "ordinaire" d'un HDB.

Les vastes espaces couverts sont utilisés pour dispenser des cours de danse collectifs et les habitants peuvent en demander l'usage pour un événement (un enterrement par exemple, les fêtes religieuses etc.)

Rien en sous-sol, tout est construit en altitude (y compris les parkings)

Des installations collectives situées dans les parties communes sont fréquemment utilisées par les habitants.

22 juin 2017

L'homme nouveau

D’habitude, au réveil, il se passe machinalement la main gauche sur le visage. Un rituel. Ce matin, c’est impossible. Son bras gauche n’est plus attaché à son corps, il est même tombé du lit. Il repose là, à côté de ses pantoufles. Du sang séché apparait au niveau des veines et des artères sectionnées. Des muscles blancs trainent sur le sol comme des plantes mortes mais il ne souffre pas. - La première chose à faire est d’aller voir le médecin, se dit-il en se levant. Lui montrer, en parler. Il pourra peut-être remettre mon bras à sa place. Tant qu’on n’a pas vu le médecin, il reste de l’espoir. Il range son bras dans un sac de sport, enfile une chemise, une veste et le voilà parti. Dans le bus, personne ne remarque rien. Avec sa main droite, il se cramponne à une rampe comme si sa vie en dépendait. Le médecin peut le recevoir immédiatement. Une chance ! Les médecins font de très longues études sur l’humain, la vie et la mort afin de n’être jamais étonné par rien. - C’est intéressant, dit le médecin assis dans son confortable fauteuil alors que son patient brandit son bras gauche dans sa main droite. - Vous pensez que vous pourrez me le replacer, docteur ? - Je pourrais le faire, répond le médecin mais cette opération n’aurait aucun intérêt. - Pourquoi sans intérêt ? demande le patient qui, depuis le temps, s’était habitué à ses deux bras. - Vous vivez seul ? - Oui. - Vous ne prenez jamais personne dans vos bras ? Une femme, un homme, un enfant ? Vous ne possédez ni chien, ni chat ? - Je ne prends jamais personne dans mes bras et je ne possède pas d’animal domestique confirme le patient. - Voilà pourquoi votre bras est tombé, se réjouit le médecin qui aime comprendre. Votre bras est tombé parce qu’il est devenu inutile. C’est un des principes fondamentaux de la théorie de l’évolution de Darwin - Inutile ! s’indigne le patient. Il n’était pas inutile, mon bras gauche. Je l’utilisais tous les jours pour me laver, m’habiller et me confectionner des sandwiches. - Oui, mais le bras de l’homme du vingt et unième siècle ne peut plus seulement être fonctionnel comme l’était le bras de l’homme de Neandertal. Le bras de l’homme d’aujourd’hui doit pratiquer l’amour et la tendresse, l’humanité et l’empathie. Votre bras est tombé parce que vous ne l’utilisiez plus. Vous savez qu’il y a plusieurs millions d’années, l’être humain possédait une queue qui était le prolongement naturel des vertèbres de notre colonne vertébrale actuelle. Cette queue a disparu parce qu’elle était devenue obsolète. - Ah bon, répondit l’autre. Vous voulez dire que je serais le premier exemplaire de l’homme nouveau. - Vous êtes bien plus qu’un exemplaire, vous êtes l’homme nouveau, cher monsieur, conclut le médecin en se levant pour mettre fin à la consultation. L’homme nouveau sortit dans la rue avec la conscience d’être un élément charnière dans l’histoire de l’humanité. Il en avait tellement conscience qu’il devint vite imbuvable pour ses rares connaissances et ses quelques voisins. Le lendemain, l’homme nouveau se réveilla sans son bras droit mais il ne s’en inquiéta pas. Quand on est le premier exemplaire de l’homme nouveau, on peut supporter les petites contrariétés. Il vécut plus douloureusement la disparition de son appendice sexuel qu’il chercha en vain plusieurs jours entre ses draps. Il n’était pas si minuscule, pourtant ! Où est-il passé ? Même si son appendice sexuel n’était plus fonctionnel depuis plusieurs années, cette perte-là, il ne la supportait pas. Quand on est un homme nouveau, on est avant tout un homme. Il n’avait pas jugé utile de consulter le médecin pour la perte de son bras droit mais la disparition de son appendice sexuel, c’était autre chose. On pourrait peut-être lui greffer le sexe d’un acteur porno mort ou lui placer une prothèse ? La médecine est capable de miracles aujourd’hui. Il reprenait espoir. L’homme tronc sortit donc de chez lui pour prendre le bus. Cette fois, pas question de se cramponner à une rampe. Il a besoin d’aide mais personne ne bouge. C’est alors qu’il se rend compte que le bus, la rue et même la ville sont remplis d’hommes nouveaux sans cœur parce que, depuis longtemps, cet organe ne leur est d’aucune utilité. - Pff, se dit l’homme tronc, même quand on innove, on finit toujours par être démodé !

18 juin 2017

L’homme bougie et le colvert qui bande.

&

Image: 

L’homme bougie et le colvert qui bande.

Le gamin a la tête échauffée
L’homme bougie l’éclaire
« Le plan de l’univers où tu respires
Est apparent dans le parc où tu marches
Et dans chacune de ses milliards de milliards de milliards
De particules »

L’écureuil vit au-delà de la déchirure
Les ados paisibles écroulés dans l’herbe
Ignorent l’iris n° 3 bombardé de poussière
L’univers comme un carré gris
Entouré de cieux
Ceint de parenthèses

Têtards et hirondelles agitent
Leurs milliards de milliards de particules
En bordure d’une météo de tempête
Attaque bleue sur un couple radieux
Et l’univers se rétracte pour eux

Une mère algérienne ignore le vide
Ses enfants jouent
Les chiens se toisent en reniflant
Leurs milliards de milliards de particules
Le plan de l’univers écarte ses poumons verts

Un chat guette une ombre contondante
Des feuilles avalées par une sombre trombe
Quelques copains bavardent naïvement
L’univers disperse à nouveau son plan

Sur le banc, on refait un monde
Sans tâches sur les pelouses
L’univers comme un verger parfait et
Ses milliards de milliards de particules
Graines qui germent infiniment

L’homme bougie
Résorbe le trou noir d’un rongeur
Recolle les feuilles rongées
Rend le canard si viril
Et la cane si moqueuse
L’univers niqué par ses particules
Libres au vent de leurs mouvements
L’univers est un colvert qui bande
Pour un nuage qui passe

fromont, 2006

le film :
<a href="http://www.youtube.com/watch?v=MN9-N2IATk4" rel="nofollow">www.youtube.com/watch?v=MN9-N2IATk4</a>

17 juin 2017

Le temps du « règne personnel » ?

Jeudi 1er juin

 Comme les grands apôtres du néo-libéralisme (Tocqueville, Aron, revenez ! Ils sont devenus impudents… !) Guy Sorman pense que le monde est comme il l’imagine. Son réel est le réel. Alors il commet des imprudences et distille des bêtises, à la manière de son acolyte de classe Alain Minc. Même pensée, pareille suffisance. Dans Le Point, Sorman évoque « l’anti-américanisme » de Régis Debray en commentant Civilisation, le dernier livre du médiologue (éd. Gallimard). Or Debray ne développe point un anti-américanisme, on dira même bien au contraire. Il relève que l’Europe s’américanise de plus en plus, ce qui n’est pas la même chose. En outre, il n’y voit pas objectivement que des inconvénients. La mutation est là, c’est un fait. Dont acte. Sorman souligne que Debray ne connaît pas l’Amérique. Ça, c’est vrai. Mais s’il avait lu le livre, il saurait que même invité par l’université de Boston, le philosophe a été interdit d’entrée au pays de la grande démocratie. Ses anciennes accointances avec Ernesto Guevara en sont sans doute la cause. Donc Debray ne connaît pas l’Amérique, du moins de l’intérieur. Car, par son souci de se documenter comme d’observer la marche du monde, il en sait plus sur l’Amérique sans aucun doute que la plupart des penseurs du nouveau capitalisme. Car lorsque Debray avance un fait, c’est qu’il l’a vérifié, soupesé, médité avant de le coucher sur papier. Il sait, lui, que le monde est complexe et que toute perspective quant à son destin ne peut qu’être envisagée avec circonspection. Et puis, parlons des Etats-Unis plutôt que d’Amérique, ce serait déjà une manière plus exacte de s’exprimer monsieur Sorman…

                                                           *

 Dans les campagnes pour les élections législatives qui battent leur plein aussi bien en Grande-Bretagne (8 juin) qu’en France (11 et 18 juin), il est plus souvent question de divergences de fonds que de divergences de fond. Mais d’un côté comme de l’autre du Channel, des électeurs touchent le fond par manque de fonds. Toutes ces forfanteries font le terreau des partis extrémistes. Rien d’étonnant, au fond, dans leur ascension…

Vendredi 2 juin

 Après l’exclusion du patron du FBI, le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris (COP 21) pourrait bien coûter cher à Donald Trump. Car la consternation et l’indignation qu’il a provoquées dans le monde entier sont aussi perceptibles dans son propre pays. C’est en tout cas un superbe cadeau fait à l’Europe qui, si elle est à même d’en saisir l’opportunité, peut tout simplement recouvrer une position de tout premier plan, en devenant notamment le partenaire prioritaire des nations asiatiques lancées dans la modernité, d’autant plus que la Chine, principal pollueur avec les Etats-Unis, a immédiatement confirmé son adhésion audit Accord sans discussion possible, isolant un peu plus le président Trump.

                                                           *

 Arzon. Petit port du Morbihan. Pêche et plaisance. Paix et volupté. Paisible et lumineux. Charmant village propre, accueillant, reposant. Un centre sportif et une Maison des Associations modernes, vastes et accueillants, témoins d’une vie associative conviviale et fertile.

 1795 votants. 372 suffrages en faveur du Front national.

 Pourquoi ?

Samedi 3 juin

 Parmi les ministres du quinquennat Hollande, Ségolène Royal jouit d’une notoriété que plusieurs faits ont alimentée. Elle possède un bilan remarquable, dense et bien charpenté, assorti de mesures concrètes qui compteront dans les temps à venir et qui, de surcroît, sont auréolées du succès de la COP 21. Elle a laissé la place à Nicolas Hulot qui ne tarit pas d’éloges à son endroit. Et voici que Donald Trump lui offre indirectement l’occasion de sortir déjà d’un devoir de réserve pour contester sa décision de s’écarter de l’Accord de Paris. Dès lors, dans le fauteuil des invités de Laurent Ruquier à l’émission "On n’est pas couché", Royal réussit une prestation cohérente et sans faille, laissant percer le comportement d’une femme responsable, parfaitement claire quant à ses choix, et sachant défendre toutes ses positions de manière irréprochable. Sa prestation est telle que ni Yann Moix ni Vanessa Burggraf ne sont parvenus à la coincer, même lorsque l’on quittait son domaine de compétence (le rôle actif mais – elle insiste - volontairement bénévole de son fils Thomas en soutien dans ses campagnes était agréable à entendre). Voici donc l’ancienne concurrente de Sarkozy dotée d’une nouvelle maturité ainsi que d’un sens politique impressionnant. Á 63 ans, elle conserve la possibilité de rebondir dans un projet politique de haut niveau. Compte tenu de ses expériences passées, il est toutefois peu probable qu’elle se charge de redresser le PS.

Dimanche 4 juin

 Un nouvel attentat islamiste à Londres provoque une interruption de la campagne électorale. Elle reprendra demain et il y a fort à parier que le climat mêlant horreur et tristesse enflammera les derniers meetings du Labour. Contrairement à ce que l’on pensait, Theresa May n’est pas assurée d’une large victoire, ce qui pourrait l’embourber dans ses calculs post-Brexit. D’autant que tous les témoignages en provenance d’Écosse confirment la volonté de la région à demeurer dans l’Union européenne et que l’arrivée de Leo Varadkar à la tête de l’Irlande brouillera aussi les relations entre le Royaume-Uni et ses voisins. Ce métis homosexuel de 38 ans est l’ultralibéral qui va diriger la très catholique Irlande. Il est aussi pro-européen et rêve de réunifier l’Irlande. Les résultats du scrutin à Belfast seront aussi de sérieux indicateurs.

                                                           *

 Confidence de Sarkozy à propos de Macron révélée par "Le Journal du Dimanche" : « Ça ne peut pas marcher. Mais si ça marche, c’est un génie et il faudra s’incliner. » Quand le petit Nicolas ne joue pas au mécanicien surexcité, il ne dit pas que des sottises.

Lundi 5 juin

 L’Arabie Saoudite, l’Égypte et les émirats du Golfe bousculent au petit matin la torpeur que s’offrait l’Occident à l’occasion de la Pentecôte. Ils décident de couper leurs relations avec le Qatar, accusé d’alimenter Daesh. Cette péripétie diplomatique sera peut-être plus conséquente qu’une simple querelle de ménage chez les milliardaires mais ce qui est déjà certain, c’est que le Quai d’Orsay ne pourra rester indifférent à la manœuvre, Doha et Paris entretenant des contacts économiques fructueux dans bien des domaines.

Mardi 6 juin

 Chaque jour apporte son lot d’attentat. Sur le parvis de Notre-Dame peuplé de touristes, un jeune Algérien poursuivant des études universitaires en journalisme se met à frapper un policier à l’aide d’un marteau en criant : « C’est pour la Syrie ! » Acte insensé très vite réprimé, bien entendu. Les reportages auprès des voisins et des parents étonnent souvent : c’était un garçon charmant, calme… On ne comprend pas pourquoi et comment il s’est radicalisé… Et l’on nous présente cette étrange mutation comme une caractéristique neuve de notre époque. Aurait-on déjà oublié le cas du gardien d’Auschwitz rentrant chez lui après une journée harassante, les pieds dans les pantoufles au coin de l’âtre, en train d’écouter Schubert en lisant son journal ? Hannah Arendt, reviens leur expliquer !

Mercredi 7 juin

 Chaque jour apporte… Même en Iran ! Et au Parlement s’il vous plaît… Et mieux encore : dans le mausolée de l’imam Khomeiny, lieu sacré s’il en est à Téhéran. Impossible d’être plus provocateur. Un beau coup pour Daesh qui s’est empressé de revendiquer la paternité de l’attentat.  Bilan : 12 morts. Et si, après la mise à l’écart du Qatar, c’était l’étincelle qui déclenchera l’embrasement de la région ?

Jeudi 8 juin

 James Comey, ancien chef du FBI écarté par Donald Trump, n’a pas ménagé le président lors de sa longue audition devant le Sénat. De surcroît, toutes ses déclarations étaient fort étayées ; c’est à peine si elles ne comportaient pas la mention horaire qui authentifiait leur existence. Cette fois, on n’est plus dans la grosse rigolade devant les facéties d’un personnage fantasque et impudent. Pas besoin de chercher la métaphore appropriée : les jours de Trump ne sont pas encore atteints mais le compte à rebours a peut-être été déclenché.

                                                           *

 Éloge de la lucidité. Ne serait-ce pas un bon titre pour un recueil de paroles choisies de Régis Debray ? Exemple :

 « Question souvent entendue chez les hommes et les femmes de bonne volonté, sur un ton exaspéré : ‘Mais c’est quand la gauche à la fin ?’ Je réponds : ‘Avant d’arriver aux affaires.’ ‘Et la droite ?’ – ‘C’est juste après.’

 Il y a mille ans d’ici, j’imagine le même échange – même facétie, autre vocabulaire – entre un vieux croyant et un récent converti excédé par l’attente d’un millénium, annoncé pour demain et qui n’arrive jamais. ‘C’est quand la venue du Royaume ?’ – ‘C’était avant.’ – ‘Avant quoi ?’ – ‘Avant les papes et les diocèses.’ Le second retour du Christ, c’est quand on rêve du Ciel le nez en l’air. L’Église, avec sa hiérarchie et ses privilèges, c’est quand on atterrit. » ("Une si longue attente", in Médium, n°51, avril-juin 2017)

              

Vendredi 9 juin

 Theresa May a perdu son pari. Elle comptait sortir renforcée des élections législatives anticipées qu’elle avait provoquées ; la voilà en vérité affaiblie. Si les travaillistes gagnent une trentaine de sièges, le parti conservateur reste le plus important du royaume. La Première ministre sortante conserve donc la main et parvient à trouver un accord avec le petit parti unioniste irlandais afin de former un gouvernement. « Pour mener à bien le Brexit » affirme-t-elle, sachant que la tâche sera encore plus rude. Moins d’un an après le résultat effarant du référendum, les rôles sont inversés. Le Royaume-Uni semblait en position de force devant une Union européenne fragile et quelque peu déboussolée. Á présent, le Royaume-Uni est … désuni devant une Europe en parfaite cohésion pour entamer les négociations du divorce. Il faut espérer que cette situation fera réfléchit celles et ceux qui se préparent à voter pour le FN.

Samedi 10 juin

 En 1982, après un attentat antisémite à la rue des Rosiers, François Mitterrand créa une cellule anti-terroriste dont il confia la direction à Christian Prouteau, membre réputé du GIGN (Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale). Dépendant directement de l’Élysée, cette institution ne laissa pas que de bons souvenirs. C’est d’elle notamment que surgirent les écoutes téléphoniques. Emmanuel Macron vient de suivre l’exemple de Mitterrand mais en plus net encore. Une unité chargée de la coordination de tout le renseignement français sera désormais sous son autorité au palais, et qui plus est, d’autres personnalités en dirigeront les services, le président profitant de cet aménagement pour renouveler les responsabilités. Cette décision n’est peut-être qu’un symptôme. Macron va sûrement bénéficier d’une large majorité à l’Assemblée mais la plupart des membres de son groupe parlementaire pléthorique seront tout à fait novices, ne sachant même pas comment s’élabore une loi. Il est donc prévisible que dans un premier temps, tout soit concentré à l’Élysée, l’Assemblée devenant quasiment une chambre d’entérinement. Ce sera le temps du « règne personnel » comme on dit de l’époque de Louis XIV. Cela fonctionnera très bien au début, mais l’épreuve de la durée reste une inconnue.

                                                           *

 La nouvelle tournée des Vieilles canailles (Dutronc, Hallyday, Mitchell) a commencé au stade Pierre-Mauroy de Lille devant 14.000 personnes heureuses de retrouver les émotions de leur jeunesse. Car si le trio totalise 221 ans, la même proportion pourrait être établie côté public. Mais c’est bien en cela que le spectacle est le plus émouvant, chacun se disant que c’est sans doute la dernière fois… La dernière séance…

Dimanche 11 juin

 La vague macroniste était bien un tsunami. Le résultat du premier tour des élections législatives le démontre. Le quinquennat démarrera donc sous le régime du parti présidentiel unique. Tout entière au service (à la botte ?) du président, la nouvelle assemblée sitôt installée va s’empresser de lui déléguer le pouvoir qu’elle aura obtenu des urnes en l’autorisant à gouverner par ordonnances. Le pouvoir législatif, conçu pour contrôler l’exécutif, va donc s’effacer à son profit. Rien de surprenant ni de perturbant dans tout cela : cette perspective était inscrite en toutes lettres dans le programme du candidat Macron. Quant à l’électorat, il a réagi de la manière la plus logique qui soit, en permettant à celui qu’il désigna pour diriger la France d’en disposer des moyens. Mais comme plus de 50 % des électeurs ne se sont pas rendus à leur bureau de vote, le blanc-seing est immaculé. Dans les multiples analyses qui vont commenter la révolution douce en cours, l’une des plus pertinentes consistera sagement à se demander si le fait de coupler les élections législatives avec la présidentielle ne les décrédibilise pas au point d’oblitérer le bon fonctionnement démocratique. Pour l’heure, Lamartine est occupé à passer le relais à Louis-Napoléon Bonaparte. Mais cette fois, il s’agit du même homme.

                                                           *

 « L’idolâtrie, ce n’est qu’un quiproquo consistant à prendre le cuit pour le cru. »

(Régis Debray. L’Emprise, 2000)

Lundi 12 juin

 La faute à qui ? C’est la question qui domine tous les commentaires quant à cette étrange élection législative où la victoire pléthorique du parti de Macron est de plus en plus perçue comme une anomalie légale. Voltaire… Par terre… Rousseau … Ruisseau… Victor Hugo avait trouvé de bonnes rimes pour faire chanter Gavroche. Ce sera moins simple d’en inventer les correspondances de ton comme de son avec Hollande. Quoique… S’il s’agit de se pencher sur l’effondrement du PS, on épingle logiquement le nom du président sortant dès l’abord. La durée offrira un recul à l’analyse. Celle-ci révèlera une réponse beaucoup plus complexe. Mais s’il est plutôt question du fonctionnement des institutions, on soulignera que c’est à Lionel Jospin que l’on doit ce calendrier loufoque réduisant les élections législatives à une caisse d’amplification de la présidentielle. C’est en 2001 en effet que Premier ministre, il intervertit les dates, par pure tactique politique, prévoyant de se doter d’une majorité à l’Assemblée après avoir gagné l’Élysée. Le problème, c’est qu’il ne fut pas qualifié pour le second tour (Le Pen, déjà Le Pen…) et que ce calendrier entacha les quinquennats qui suivirent. Car Montesquieu revient dans les commentaires. Oui, il importe que l’organe législatif contrôle l’exécutif, c’est un principe fondamental garantissant le bon fonctionnement démocratique. Pourquoi craint-on une dérive avec Macron alors que les législatives profitèrent, grâce à la réforme de Jospin, à Chirac, à Sarkozy et ensuite à Hollande qui bénéficièrent d’une prime bienvenue ? Parce qu’ici, comme le précise Edwy Plenel, tous les députés (dont la plupart, soulignons-le encore, seront des novices…) auront signé, pour obtenir l’investiture du chef, une déclaration d’allégeance. Il est donc à craindre que l’Assemblée ne fasse demain qu’entériner des décisions prises au palais et relayées par Matignon. La faute à Jospin ? Cela paraît déjà plus facile de dénicher la rime.

Mardi 13 juin

 Hard Brexit or soft Brexit ? Tel est le débat qui anime la vie politique britannique ces jours-ci. Theresa May voulait conforter sa majorité afin de négocier un Brexit dur. C’est raté. Normalement, les négociations commenceront le 19 juin. L’Union européenne semble décidée à ne plus tarder. Ce serait mieux en effet, comme ce serait bien que ses ministres des Finances – qui se réunissent demain en présence de Christine Lagarde, patronne du FMI – se mettent d’accord pour donner un peu d’air à la Grèce trop garrottée, qui n’en peut plus de supporter des sacrifices sans perspective d’amélioration.

Jeudi 14 juin

 On attend le texte de l’accord de gouvernement que Theresa May est contrainte de passer, faute de majorité, avec DUP, le tout petit parti unioniste d’Irlande du Nord, présidé par Arlene Foster. Cette formation politique est pour le rétablissement de la peine de mort, contre l’avortement, contre le mariage pour tous et donc anti-homosexuels. Foster est aussi une adepte du créationnisme. Toutes ces belles perspectives ne devraient pas être retenues. En revanche, l’accord de paix conclu pour 20 ans suspendant une guerre civile d’un autre âge trouvera son échéance le 10 avril 2018 et des questions se posent quant à sa poursuite. L’Union européenne s’en intéresse même prioritairement puisqu’une relation frontalière avec le Royaume-Uni est née du Brexit. Remettre des barrières entre les deux Irlande ? Là-bas aussi on attend et espère un souffle salvateur venant d’Europe. Car comme le disait autrefois François Reynaert, « Un p’tit peu d’Eire, ça fait Dublin ! »

Vendredi 15 juin

 Á Trouville-sur-Mer, au bistrot-restaurant Les Mouettes (11 rue des Bains), les touristes viennent se restaurer en ignorant pour la plupart qu’assise dans un coin sur une banquette de moleskine vert foncé, Marguerite Duras y passait de longues heures à écrire. Peut-être même est-ce là qu’elle rédigea Sublime, forcément sublime Christine V., le fameux texte que "Libération" publia le 17 juillet 1985 à propos de l’Affaire Grégory, ce petit garçon que l’on avait retrouvé ligoté, mort dans les eaux de la Vologne à Lépanges, modeste commune des Vosges. Le texte est resté dans l’histoire. Serge July, qui dirigeait le journal à l’époque, avait été bien inspiré de proposer à Duras un commentaire littéraire dans ce drame que toute la France suivait. Et voilà que 32 ans plus tard, la Justice revient sur ce crime odieux que l’on n’a toujours pas élucidé. En trois décennies, des moyens nouveaux sont apparus pour décrypter des lettres de corbeaux grâce à l’informatique, pour confronter des voisinages de traces grâce à l’ADN. La grand-tante et le grand-oncle des Villemin sont inculpés après une garde à vue. L’Affaire Grégory Villemin rebondit, peut-être enfin vers un épilogue, car le dénouement semble désormais à portée des enquêteurs. Mais Marguerite Duras, elle, ne pourra plus réagir à cette ténébreuse énigme qui l’avait inspirée.  

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Ségolène Royal dans ONPC le 3 juin 2017 (capture d'écran). Photo © D.R.

12 juin 2017

Harry opère son père

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Le père est assis, les yeux fatigués et fiévreux.
"Quand je m'approche de la fenêtre et regarde vers le jardin, je vois la vapeur sortir du mur. Le mur du fond, à droite du sapin. La vapeur s'épaissit, forme un nuage opaque et le nuage devient cheval. Un cheval de trait, un énorme wallon gris. Juste après, c'est trois ou quatre chevaux qui arrachent paisiblement l'herbe de la pelouse."
"Chaque fois que tu viens à cette fenêtre, tu les vois ?"
"Pour le moment, oui, chaque fois. Et de ma chambre, quand je regarde la place communale, c'est des cyclistes qui apparaissent de plus en plus nombreux jusqu'à remplir tout l'espace. Des centaines de cyclistes."
"Toujours des cyclistes ?"
"Sur la place, c'est toujours des cyclistes. Et ici, dans cette pièce, quelqu'un entre par cette porte, ensuite une autre personne, une femme, un enfant, ... Et puis, ça se suit, ils se ruent nombreux et s'installent partout. Debout, assis, serrés les uns contre les autres, sur mes genoux. C'est bizarre."
"Et tu les connais, ces gens ?"
"Non, ils sont inconnus et ils ne disent rien. Ils ne me voient pas. Je ne bouge pas. Ils partent comme ils sont venus. L'autre soir, c'est l'eau qui envahissait la pièce. Elle coulait de partout, de sous les portes, de l'intérieur des armoires, de la télé. Avec violence. Elle m'arrivait aux hanches. Là, j'ai vraiment eu peur!"

11 juin 2017

L'homme terrifié

Tout le monde sait qu’à partir de quinze heures, je suis chez Pepe, un bar planté le long de la route qui longe tristement la côte, à quelques kilomètres de Malaga.

Le genre de bar qui fait restaurant dès qu’on le lui demande et qui a la particularité d’avoir une entrée sur la route et une autre sur la plage. Une opportunité quand on a quelque chose à se reprocher

Les gens qui, comme moi, boivent chez Pepe ne sont pas sans ignorer que j’installe des alarmes dans les maisons. Je vends des alarmes mais aussi des clôtures électrifiées, des portes blindées et même des armes quand c’est nécessaire. Les mauvaises langues disent que je me fais du fric sur la peur. Ce n’est pas totalement faux. Les journaux à sensation qui relatent les meurtres avec force détails me font de la publicité gratuite.

 

Quand le belge est entré chez Pepe, j’ai compris tout de suite que c’est moi qu’il cherchait. Personne ne le connait vraiment ce belge même s’il fait partie des habitués de chez « Pepe ». Il n’est pas le dernier à boire un coup et paie régulièrement sa tournée. Dans ce bar, il n’en faut pas plus pour être respecté. A la fin des années soixante, les quelques belges qui vivent dans le coin sont des franquistes convaincus ou d’anciens collaborateurs des nazis ou les deux mais le belge qui vient d’entrer chez Pepe n’affiche pas l’arrogance des franquistes ni l’hypocrite sourire des collabos. Le belge qui vient d’entrer a peur. Comme une bête aux aguets, il jette des regards effrayés à gauche et à droite avant de commander à boire. Voilà pourquoi je le classe dans une troisième catégorie : les malfrats qui fuient la justice de leur pays. Il m’a cherché des yeux, m’a trouvé et s’est assis à ma table avec une bière pour moi et pour lui.

L’homme n’a pas parlé. Il a chuchoté. Il m’a posé des questions sur mon boulot dans un espagnol laborieux. Je lui ai répondu oui pour les alarmes, oui pour les caméras, les écrans de contrôle et oui pour les clôtures électrifiées. Pour les armes, j’ai hésité quelques secondes. Cet homme pouvait tout aussi bien travailler pour les flics. Il a insisté. Finalement, j’ai marqué mon accord d’un hochement de tête. La conversation était peut-être enregistrée.

Finalement, on s’est mis d’accord pour un rendez-vous chez lui le lendemain afin d’établir un devis. Il m’a écrit son adresse au verso d’un sous-bock

- Le plus important, c’est la discrétion, a répété deux fois le belge

- Qu’est-ce que vous voulez dire par discret ?

L’homme a fait la moue.

- On m’avait dit que vous ne poseriez aucune question.

Je n’ai rien ajouté. Il est parti.

 

 

Mon client habitait au-dessus de Mijas. Un coin reculé d’Andalousie où seuls les chiens se répondent.

Dans ce quartier-là, les voisins ne se connaissent pas. Mieux, ils s’ignorent. J’ai dû répéter deux fois mon nom avant qu’il ne m’ouvre. Quand je me suis rendu compte que la porte d’entrée était déjà balayée par une caméra, je me suis dit que l’affaire ne serait pas aussi juteuse que je l’avais espéré. Il est sorti, accompagné de trois chiens, des bergers malinois. Mierda ! J’avais justement songé à lui en vendre, des chiens. Avant de me proposer d’entrer, il a vérifié que j’étais bien venu seul.

- Suivez-moi, il a dit. Je vais vous montrer ce que je projette.

Nous avons contourné la maison. A l’arrière s’étendait la colline pelée sur plusieurs kilomètres et puis, la mer.

Le belge m’a fixé de ses yeux clairs, tellement bleus, et m’a dit ce qu’il désirait.

  • Une clôture électrifiée à partir de ces épineux-là sur la gauche jusqu’aux rochers là-bas.

    - Vous vous rendez compte que votre clôture fera plusieurs centaines de mètres ?

    Il s’est brutalement tourné vers moi, inquiet : « C’est un problème ? »

    - Pas du tout, j’ai répondu en me rendant compte que, finalement, ce belge serait une bonne affaire.

    - Et tous les cinquante mètres, j’aimerais fixer une caméra infra-rouge sur la clôture, il a ajouté. On pourrait installer des écrans de surveillance à l’intérieur de la maison.

    Je lui ai répondu que je ferais tout ce qu’il voulait.

    - Et les armes ?

    - Pas d’inquiétude, vous les aurez.

    Je lui ai demandé quand il désirait commencer les travaux.

    - Le plus vite possible

    - Bon Dieu ! Mais de quoi avez-vous si peur ?

    - On avait dit : Pas de questions !

    On s’est mis d’accord pour commencer le lendemain. Je lui ai parlé de l’acompte à payer avant le début des travaux et du paiement cash des armes bien évidemment. Il a accepté tout ce que je demandais pourvu que les travaux soient terminés le plus vite possible. J’ai commencé à me demander si le belge n’avait pas des problèmes avec un baron de la drogue ou un trafiquant d’armes. On en trouve quelques-uns dans le coin à cause de la proximité de la côte et de l’Afrique.

    Je suis revenu le lendemain, à l’aube, avec le matériel et avec Carlos, l’ouvrier avec qui je travaille habituellement.

    Carlos, le belge s’en est méfié tout de suite. Il m’a posé mille questions à son propos. Si j’étais sûr de lui et depuis combien de temps je le connaissais. Je n’ai pas été capable de rassurer mon client car rien n’aurait pu le rassurer. Il a absolument voulu nous donner un coup de main pour édifier la clôture. Au début, j’ai pensé qu’il espérait diminuer le montant de la facture mais non, il désirait seulement que tout soit terminé au plus vite. Les travaux de terrassement ont duré cinq heures sous un soleil de plomb. Toutes les demi-heures, le belge observait le chemin sur la colline au moyen de jumelles afin de vérifier que personne n’approchait.

    Quand la clôture fut terminée et électrifiée, le belge s’est un peu détendu. Carlos et moi, on venait de terminer le câblage des écrans de surveillance quand le téléphone a sonné. Le belge a répondu en français oui deux fois à son interlocuteur. Quand il a raccroché, il était blanc comme un mort.

    - Ils m’ont retrouvé, ils arrivent.

    J’aurais bien voulu savoir de qui le belge parlait mais il paraissait si fragile et si perdu tout à coup que je n’ai pas osé lui poser la question. J’ai préféré lui servir un whisky dans un grand verre.

    Il a bu une gorgée et m’a demandé si je pouvais rester avec lui. Pour l’aider.

    - Je vous paierai, il a dit. Beaucoup. Vous pouvez renvoyer Carlos.

    - D’accord. Et les armes ?

    - Nous n‘en aurons pas besoin.

    J’ai songé à mon père qui disait : « Les armes seront inutiles chaque fois l’ennemi sera mieux armé que nous ». Mon père s’est battu pendant la guerre civile. Il savait de quoi il parlait.

    Le belge s’est assis devant les écrans de contrôle qu’il a allumés.

    Je lui ai fait remarquer que tout fonctionnait parfaitement. Il a approuvé d’un hochement de tête et m’a tendu une enveloppe avec du fric sans quitter les écrans des yeux.

    C’est alors que j’ai compris que mon travail n’avait servi à rien. La clôture, les caméras, les écrans, tout était inutile. Le belge avait encore peur. Toute sa vie, il aura peur.

    - Quand les armes ne rassurent pas, il vaut mieux crever, disait aussi mon père. Je voyais bien au visage terrifié du belge qu’il allait passer l’après-midi, probablement la nuit et tous les jours du reste de sa vie à surveiller les écrans de contrôle. Je suis sorti fumer une cigarette dans la rue et j’en ai profité pour prendre une arme dans mon coffre. On ne sait jamais.

    C’est au moment où je contournais la maison que je les ai aperçus. Ils venaient par le chemin exactement comme l’homme l’avait prévu. Le soleil brûlait dans leur dos. Ils étaient trois, une femme et deux enfants, une fille et un garçon d’environ sept et huit ans qu’elle tenait par la main. Les cheveux très noirs de la femme volaient dans le vent. J’ai couru vers la maison en criant : « Ils ne sont que trois et ils sont sans arme! » mais l’homme terrifié s’était déjà enfui.

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