semaine 30

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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24 juillet 2017

Le fleuve

&

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Angelo joue la victime
Angela le console
Le fleuve est sur ses rives
Le bruit du fond de l'eau
Et le bruit du fond de l'air
Ne sont qu'ombres
Plus sombres que la nuit noire
Que lave la pluie incessante
Et les types trempés, perdus
Au centre du fleuve
Voyagent à l'aveugle
Sur les caprices du courant
Les yeux au ciel disparu
Ils entendent la plainte d'une seule feuille
Là, dans le verger immergé
Ils entendent
Les eaux battantes
Le vent égaré
Le ciel qui cogne les vagues
Le bruit du fond de l'eau
Et le bruit du fond de l'air
Ne sont qu'ombres
Plus sombres que la nuit noire
Angela pleure
Angelo s'est noyé

2017

22 juillet 2017

Vos gueules, les politiques !

Vous lirez rarement ici des articles sur la politique. C’est que, vous voyez, la politique – ou plutôt « les » politiques – prennent trop de place. Trop de place dans le débat public, trop de place dans les journaux, trop de place dans cette immense caisse de résonnance que sont les médias sociaux.

Tout étant relatif, vous opposerez, malins : par rapport à quoi ? Eh bien, par rapport à leur importance, leur influence réelle sur la société.

Cette réflexion m’est venue lors d’un reportage sur le Congo. Le sujet en était les manœuvres capitalistiques de quelques entreprises et businessmen pour s’emparer des meilleures mines de cuivre du Katanga et des plus riches gisements diamantifères du Kasaï. Au prix de quelques libertés avec l’embargo sur les ventes d’armes dans la région des Grands Lacs et d’une corruption (très) active de l’entourage du président conformément à ce qui se pratique dans la région depuis l’indépendance (voir la version courte du papier ci-dessous).

On se fout du monde

Depuis, lorsque je lis des articles sur la situation politique au Congo, je suis surpris de n’y trouver que très rarement des références à l’influence économique. Or, c’est ce qui régit ce pays aux plantureuses ressources géologiques, la politique au sens occidental du terme n’étant rien d’autre qu’un rideau de fumée pour masquer des turpitudes indicibles.

Dans notre beau pays, le principe reste si les moyens changent. Il y a longtemps que le monde politique a abdiqué la souveraineté consentie par le peuple face à la toute-puissance de l’économie. Les élus ont perdu la main – et leur dignité – la première fois qu’ils ont cédé au chantage à l’emploi. Depuis, bien peu d’actions parlementaires et gouvernementales ne se décident sans l’aval des fédérations patronales, quand il ne s’agit pas d’accords conclus sous le manteau. N’est-ce pas, M. Chodiev ? Et ce n’est qu’un exemple.

Dans ce contexte circacien, la « crise » politicienne de cet été illustre de façon particulièrement aiguë cette surévaluation du rôle des élus du processus démocratique. Cette façon de décider de jeter aux orties, par un caprice de gosse gâté (ou frustré ?), le travail de plus d’une demi législature accompli par un gouvernement issu du suffrage universel est un pied de nez à la démocratie et au peuple souverain. Pour arriver à quoi ? À un nouveau gouvernement (peut-être) qui n’aura que 21 mois (dont 3 de vacances) pour tenter de constituer et de mettre en œuvre une politique différente. Impossible, évidemment. On se fout du monde. Et ce, à un moment où la confiance du peuple vis-à-vis des politiques est au plus bas. Délirant. Je ne me risque pas à frôler le point Godwin en évoquant les conséquences funestes d’un discrédit encore plus profond…

« Ils iront jusqu’au bout »

Et pourtant, cela donne du grain à moudre aux gazettes. Un feuilleton, certes de mauvais goût, livré gratuitement et qui permet de noircir du papier et de tirer du temps d’antenne, d’ouvrir des tribunes aux commentateurs et aux pythonisses de tout poil. Au détriment des nouvelles du monde autrement plus déprimantes mais sûrement plus utiles. Si au moins ça pouvait nous épargner les papiers sur les statistiques de la météo de l’été et ceux sur le remplissage des hôtels à la côte, mais vous verrez qu’à ceux-là on n’échappera pas non plus.

Pour conclure, sans rallier les rangs des ceux qui crient « tous pourris » aux politiques ou qui critiquent les médias et les journalistes (qui n’en peuvent mais), j’appelle les élus du peuple et ceux qui leur servent la soupe à quelque modération, au respect du citoyen et de l’électeur, sans même parler d’humilité ou de vision à long terme. Mais je suis pessimiste : le mal est fait, on ne voit pas l’ombre d’une amorce d’autocritique chez ces gens et il faut craindre que, comme le dit si bien François Ruffin, « ils iront jusqu’au bout ». Encore bravo, et merci.

 

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Franchement, vous leur confieriez vos enfants?

20 juillet 2017

Jana, JS, et un appareil photo.

Mois de mai 2017, quai de la Marne, à Paris, à quelques encablures de chez-moi, Jana et JS ont été invités par le Festiwall 2017 et, sur un haut mur bordant le canal de l’Ourcq, peignent avec des pochoirs une grande fresque, haute de plus de 20 mètres et large d’une quinzaine de mètres. Cette fresque m’a immédiatement émue et je me suis interrogé sur les raisons de ces émotions mêlées, bien avant d’être en mesure d’analyser cette œuvre, par bien des côtés remarquable.

Le pochoir représente une scène dont les esprits chagrins pourraient penser qu’elle est « ben ordinaire ». Un homme, jeune, grand, barbu, tient une jeune et belle femme par les épaules, et de la main droite lui cache les yeux. La femme porte dans ses bras un chat. Les trois personnages, l’homme, la femme, le chat, n’ont rien de remarquable. C’est une scène du quotidien, une scène intime ; une scène d’amour. Un couple d’amoureux donc : un tendre jeu, un jeu taquin entre un jeune amant et celle qu’il aime qui se garde bien d’échapper à sa douce étreinte. Le chat est un chat également « ben ordinaire », de la race fort commune des chats de gouttière. Bref, une scène d’une désarmante banalité. Drôle de sujet pour une fresque d’une telle surface !

L’œuvre en soi, dans un premier temps désarçonne. Pour saisir sa profonde originalité, il convient de faire appel à quelques éléments biographiques.

Jana et JS sont un couple, un couple d’artistes, un couple d’amoureux. Jana est autrichienne et JS (Jean Sébastien) français. Une belle rencontre à Madrid en 2004. Jana devient une professionnelle de la photographie. JS découvre le street art et la technique du pochoir. Après une rencontre et la séparation qui suivit, Jana rejoint JS à Paris en 2006. Commence alors la mise en œuvre d’un projet artistique original : les deux artistes partent de photographies qu’ils prennent et découpent des pochoirs. Des sujets deviennent récurrents : des immeubles d’habitation genre HLM, l’architecture de la ville et des photographies a priori plus intimes, photos de Jana, photos de JS, photos des deux.

Les sujets (et les pochoirs) se mêlent créant de grandes fresques (Jana et JS et des immeubles comme décors comme dans leur magnifique réalisation sur le Quai 36, gare du Nord à Paris).

La photographie qui était dans un premier temps un matériau pour alimenter leur création devient un subtil jeu de miroirs. Le mur du 13ème arrondissement qu’ils peignirent en fournit un exemple illustratif. Le pochoir haut comme un immeuble représente JS en train de photographier. On fait l’hypothèse que la photo qui a servi à la fabrication du pochoir a été prise par Jana. En fait, le pochoir est la photo de Jana. JS photographie celui qui regarde la fresque. Un photographe, photographié, qui nous photographie. Un personnage mais trois acteurs et deux appareils photo, sinon trois en incluant les badauds qui photographient la gigantesque fresque.

Dans la fresque du quai de la Marne, JS a le visage caché par le corps de Jana. Les yeux de Jana sont masqués par JS. Question : qui prend alors la photographie ? Le spectateur doit alors imaginer le dispositif : l’appareil photo est posé sur un pied et « le photographe » (mais qui est le photographe ?) prend un cliché avec le retardateur de l’appareil. Si l’imagination de celui qui regarde peut réinventer le dispositif, un mystère demeure : pourquoi JS cache-t-il les yeux de sa chère et tendre ? Pourquoi se cache-t-il derrière elle pour masquer son visage ? Un singulier portrait de couple avec chat, intime. Une scène banale, somme toute. Pourtant la signification échappe : pourquoi les amants ont-ils les yeux masqués ? Pourquoi les deux artistes placent-ils, à la place de l’objectif, les yeux des spectateurs ? A la fois, les artistes se montrent et se masquent, dans un jeu de cache-cache dont les spectateurs sont également les acteurs (ou les complices).

Les mises en scène du couple semblent donner à voir leur intimité. Une intimité toute relative : l’objectif de l’appareil photo prend la place des yeux des spectateurs-voyeurs ; les acteurs à la fois se représentent (s’exposent comme disent les photographes) et cachent leurs visages, se révèlent (comme disent les photographes) et se dissimulent. Trois acteurs (sans compter le chat !) dans cette comédie de l’intime et de l’art : un homme, une femme et un spectateur-objectif dont ils se jouent.

Les artistes tirent les fils d’une curieuse comédie à trois personnages. Ce n’est pas une exhibition de leur vie privée mais bien davantage une réflexion sur l’Art. L’Art qui montre et qui cache. Des pochoirs, des images qui interrogent sur la représentation : celle de la photographie, celle de la peinture. Des images, belles d’abord, et qui interrogent le spectateur sur leurs pouvoirs et leurs limites. Les images de Jana et JS ne racontent pas l’histoire de leur couple ; ce ne sont pas des images illustratives d’une chronique familiale, des photos de famille en quelque sorte, des « selfies ». Elles questionnent sur l’image photographique : le pochoir est le cliché et les spectateurs du pochoir, l’objectif de l’appareil. Les fresques de Jana et JS montrent et cachent, révèlent quelques images de l’intimité de leur relation amoureuse, font des spectateurs des acteurs de ce couple à trois : Jana, JS, le spectateur.

J’ai toujours pensé qu’une œuvre accédait au statut d’œuvre d’art quand elle interrogeait sur l’Art. Les pochoiristes Jana et JS utilisent des pochoirs pour créer des images certes, mais leur originalité réside dans l’interrogation que leurs œuvres suscitent.

Image: 

Une fresque de plus de 300 m2 représentant Jana, JS et leur chat.

JS cache son visage derrière celui de Jana et cache les yeux de sa compagne photographe de formation.

Le visage traduit un sentiment de confiance et de bonheur partagé.

Les personnages sont sereins, même le chat, compagnon du couple, traduit par sa posture la confiance et le plaisir d'un moment d'amour et de partage.

Une oeuvre signée par un couple, acteur et sujet de leur art.

17 juillet 2017

Gérer l’entreprise France

Samedi 1er juillet

 De Giesbert à Bernard-Henri Lévy en passant par Renaud Dély, excellent nouveau directeur de la rédaction de "Marianne", plusieurs intellectuels saluent Manuel Valls pour son intransigeance vis-à-vis des meurtriers islamistes. L’extrême gauche serait parfois encline à leur trouver des explications rationnelles, au nom de la lutte des classes, de l’inégalité avec le Tiers-Monde, etc. On aura tout le temps, durant ce quinquennat, de discuter autour de ces thèmes-là sans pour autant sombrer dans la tolérance à l’assassinat totalement gratuit et aveugle. Et suivre aussi l’itinéraire de Valls, ce disciple de Michel Rocard, qui n’a jamais été pris en défaut quant aux idéaux de la République, de la Laïcité, de la Démocratie.

                                                           *

 Patrick Besson intitule "Atelier d’écriture" la page qu’il donne chaque semaine au "Point". Il s’agit d’une vingtaine de recommandations sages et réfléchies à tout écrivain. En voici quatre, choisies (presque) au hasard :

  • Le talent consiste à surmonter la certitude de ne pas avoir de talent.
  • Se relire avec plaisir, même quand on trouve ça mauvais.
  • Ne pas répondre à la critique, elle serait trop contente.
  • Ne pas montrer ses bons sentiments, surtout quand on en a.

Dimanche 2 juillet

 De l’information en diarrhée. La société du spectacle fait relâche. Plus son volet panem semble réduit, plus son volet circenses enfle. Les vases communicants sont aux mains des communicateurs.

                                                           *

 Son maître-livre "Le Prince" et l’adjectif que son patronyme engendra cantonnèrent Nicolas Machiavel dans une notoriété un peu amidonnée. Sa correspondance, par exemple, permet de mieux le percevoir et connaître son temps, mais aussi de méditer des rapports au pouvoir qu’un reflet dans l’aujourd’hui rend toujours pertinents. Comme cette confidence extraite d’une lettre à Vittori, ambassadeur de Florence à Rome, datée du 10 décembre 1513 : « Je dépose sur le seuil les vêtements boueux de tous les jours, je m’habille comme pour paraître dans les cours et devant les rois… Vêtu comme il convient, j’entre dans les cours antiques des hommes d’autrefois, ils me reçoivent avec amitié ; auprès d’eux je me nourris de l’aliment qui seul est le mien, pour lequel je suis né. J’ose sans fausse honte converser avec eux et leur demander les causes de leurs actions ; et si grande est leur humanité qu’ils me répondent, et pendant quatre longues heures je ne sens plus aucun ennui, j’oublie toutes misères, je ne crains plus la pauvreté, la mort ne m’effraie plus, je passe tout entier en eux. » Pas besoin de se fourvoyer dans des mondanités stériles. L’intellectuel est dans son fauteuil, tout près de l’âtre. Il pénètre des livres et médite. Son observation l’éclairera pour le guider vers l’écriture.

Lundi 3 juillet

 Emmanuel Macron savait, en s’adressant au Congrès à Versailles, qu’il ne devrait pas donner l’impression de minimiser le statut de son Premier ministre. Il en est donc resté au rôle d’architecte, laissant à Édouard Philippe celui de maçon. Le président a évoqué des réformes institutionnelles majeures sans les détailler concrètement. On l’accuse de flou, mais pourquoi déjà tout planifier, se doter d’un carcan que le moindre imprévu pourrait contrarier ? En outre, le président a prévenu qu’il viendrait chaque année devant le Congrès pour exposer la situation. Ainsi, il américanisera un peu plus la France en instaurant une sorte de « discours sur l’état de l’Union ». Bah…  Ce n’est même plus surprenant…

                                                           *

 Être gai comme un pinson et heureux comme un poisson dans l’eau. Les bêtes offrent à l’homme l’occasion d’inventer des expressions bêtes, bêtes comme ses pieds.

Mardi 4 juillet

 Á observer le ton ravi avec lequel la préposée au Journal télévisé de Corée du Nord annonce le nouveau tir de missile balistique intercontinental, on perçoit d’emblée que celui-ci se solda par un succès. Les images qui suivent le confirment : le chef de l’État et ses ministres sautent de joie. Le Japon, désormais à portée, ainsi que la Corée du Sud ne trouvent pas ça drôle. Mais l’Alaska semble désormais aussi atteignable. Trump se demande publiquement si « ce type [Kim…] n’a vraiment rien d’autre à faire ». Il devra un jour arrêter les fous et le monde entier l’approuvera… Á condition qu’il agisse avec l’assentiment de la Chine…

                                                           *

 Édouard Philippe devant l’Assemblée pour le discours de politique générale. Hausse de la CSG ; tour de vis budgétaire pour atteindre les 3% exigés par l’Union européenne ; suppression des cotisations salariales ; baisse des impôts reportée à 2019 ; réduction de 3% des dépenses publiques. Pas d’envolée lyrique cet après-midi. D’un débit un peu trop rapide, le Premier ministre reste dans le concret : il s’agit de gérer le pays. Certains diront : l’entreprise France, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

                                                           *

 Macron célèbre la France en un lyrisme de bon aloi. La France, « le pays de l’universel »… Sait-il que l’expression est de Karl Marx ?

Mercredi 5 juillet

 La police turque arrête la directrice d’Amnesty international et sept autres militants des droits de l’Homme. Ben oui, pourquoi seraient-ils plus épargnés que les dizaines d’autres journalistes qui occupent les prisons d’Istanbul et d’ailleurs ?

                                                           *

 Hommage digne et grandiose dans la cour des Invalides en l’honneur de Simone Veil. Après ses deux fils, le président de la République clôt les prises de parole. Il annonce qu’elle entrera au Panthéon « avec son époux ». Même s’il n’y a pas lieu de discuter en quoi que ce soit la présence de cette femme exceptionnelle dans le temple des Grands Hommes dont la patrie est reconnaissante, l’immédiateté surprend. On sait que les réseaux sociaux avaient lancé une pétition rapidement relayée. On se souvient des calicots Santo subito arborés sur la place Saint-Pierre le jour du décès de Jean-Paul II. La postérité réclame le recul, la méditation. Elle ne devrait pas être dépendante des lois de l’information précipitée. Il est bon de démontrer au citoyen que le tempo dans lequel s’accomplissent les choses touchant à la marche de la société n’est pas uniforme. Des actes et des décisions répondent à des rythmes qui leur sont propres. C’est fondamental. Plus embêtant est l’autre caractéristique de la décision : « avec son époux ». Certes, il s’agit d’un vœu de la famille. Et comment oser critiquer ce choix présidentiel sans apparaître grincheux ? Et pourtant ! Imaginerait-on Adèle Hugo ou Juliette Drouet à côté du poète national ? Mitterrand fit entrer de conserve Pierre et Marie Curie. Mais ils avaient accompli une œuvre commune, d’un apport inséparable pour l’humanité…Est-ce parjure de se demander en quoi monsieur Antoine Veil devrait reposer au Panthéon si ce n’est par procuration ?  

                                                           *

 Le dernier livre d’Édouard Philippe sort en librairie. Il fut rédigé in tempore non suspecto et raconte l’histoire qui le rattache aux livres depuis que son père lui lut Dante quand il avait six ans (Des hommes qui lisent, éd. Jean-Claude Lattès). "L’Obs" en a publié les bonnes feuilles. L’ouvrage ne fera pas date au sein de l’histoire de la littérature mais on ne peut cependant que se réjouir d’avoir un Premier ministre qui taquine la plume.

Jeudi 6 juillet

 La querelle ancestrale entre l’Iran et l’Arabie Saoudiste crée une fracture dans le Moyen-Orient qui pourrait se transformer en brasier. Par ses déclarations à l’emporte-pièce, Donald Trump n‘y est pas étranger. Par ses soutiens carrément inconditionnels au Qatar, Recep Erdogan non plus.

                                                           *

" Le Monde" publie un extrait de la leçon inaugurale que donnera le philosophe et linguiste Jean-Claude Milner la semaine prochaine aux Rencontres de Pétrarque à Montpellier. Il y est surtout question du Bien social. « Le Bien social est défini par une répartition plus égale des avantages acquis ; mais depuis la Révolution française, on admet que cette répartition dépend en dernier recours d’une seule cause réelle : la répartition des richesses. On retrouve aisément le lexique de la démocratie : que le plus grand nombre possible jouisse du plus grand nombre possible d’avantages, cela s’appelle la démocratie sociale. On a tôt fait, une fois arrivé à cette étape du raisonnement, de démontrer qu’il ne peut y avoir de démocratie politique sans démocratie sociale et réciproquement. » C’est une évidence. Espérons qu’Emmanuel Macron partage cet avis. (1)

Vendredi 7 juillet

 C’était une bonne idée de choisir Hambourg, ville hanséatique facile à surveiller, pour organiser le rendez-vous du G 20. Angela Merkel, à qui revenait donc le tour de l’invitation, ne vit sûrement pas sereinement la rencontre : les manifestations anticapitalistes (altermondialistes d’autrefois) sont plus amples et surtout plus violentes que prévu ; quant à Trump, il trumpise, et même si ça, c’était prévu, c’est toutefois dérangeant. Il a quasiment méprisé la séance de travail sur le réchauffement climatique tandis que son tête-à-tête avec Poutine, durant deux heures, fut presque une affaire de bande à part. L’événement se prolonge jusqu’à demain…

                                                           *

 La Turquie possédera de nouveaux programmes scolaires à l’automne. Ainsi, les enfants ne connaîtront plus le nom de Darwin. Sa théorie de l’évolution ne sera plus ni enseignée, ni même mentionnée. Seul le créationnisme fera partie de ce qu’il conviendra d’enseigner sur les origines de l’Homme.

                                                           *

 Dès son arrivée à la présidence, Trump dénonça l’accord de libre-échange transpacifique qu’Obama venait de conclure avec le Japon. Tokyo ne s’en est pas alarmé. Il s’est tourné vers Bruxelles et l’entente commerciale est désormais  conclue entre le Japon et l’Union européenne. Voilà notamment le marché nippon ouvert aux vins européens – et français en particulier -. Une raison de plus pour Macron de remercier Trump lors de sa présence à Paris à la Fête nationale.

Samedi 8 juillet

 C’est une erreur de penser que les hommages sont unanimes à l’’endroit de Simone Veil. Les groupes anti-avortement les plus radicaux se sont réveillés. Du côté des intégristes catholiques menés par Christine Boutin (le groupe Jeunesse de Dieu), un dessin de la défunte serrant la main d’Hitler en lui disant : « Loi Veil : déjà 6 millions de victimes ». Chez les Frères musulmans, un message de leur chef en France, Hani Ramadam : « Hommage tant qu’on voudra à cette rescapée du nazisme. Mais depuis 1975, combien d’enfants à naître ne sont pas nés ? » Bref, d’élégantes paroles de part et d’autre, toutes en délicatesse…

                                                           *

 Donc, Bertrand Delanoë, qui s’était manifesté en faveur d’Emmanuel Macron, aurait refusé le poste de ministre des Affaires étrangères… Il a bien fait de ne pas aller se fourvoyer au Quai d’Orsay quand on sait que le département fait partie du « domaine réservé », quand on suppose que le dynamique président sera présent sur tous les terrains de l’international. C’est ce que vécut Bernard Kouchner, le véritable « employé » de Nicolas Sarkozy. Delanoë vaut mieux que cela. Et pourquoi ne se chargerait-il pas de relancer le Parti socialiste ?

Dimanche 9 juillet

 De tous les magazines hebdomadaires, c’est sans doute "Le Point" qui publia le dossier le plus complet sur Simone Veil, avec notamment de superbes témoignages et commentaires de Franz-Olivier Giesbert. Au bout du parcours de soixante pages survint celle, traditionnelle, de Bernard-Henri Lévy. On pouvait craindre l’inévitable redondance. Elle fut remarquablement contournée. Le philosophe parvint même à préciser deux points laissés jusque-là en jachères.

  1. Sur le mutisme des rares rescapés de la déportation après la Libération : « Rien ne la mettait plus en colère que d’entendre répéter : ‘la Shoah est indicible et c’est pourquoi les survivants, au retour, s’enfermèrent dans le silence.’ Eh bien non, tonnait-elle ! Ils ne demandaient que ça de parler. Mais c’est le monde qui ne voulait pas entendre. »
  2. Á propos du caractère plus horrible de cette Shoah, comparée à d’autres génocides produits par la folie humaine : « Personne n’a, aussi précisément qu’elle, identifié les traits qui singularisent la Shoah. C’est un crime, disait-elle : a) sans traces (pas d’ordre écrit ; jamais, nulle part, de directive) ; b) sans tombes (son père, son frère, sa mère, partis en cendres et en fumée, sans autre tombe que celle de sa mémoire et, sur le tard, de ses Mémoires) ; c) sans ruines (Auschwitz, lorsqu’elle y revient, n’est-il pas un lieu apaisé, neutralisé, blanchi ?) ; d) sans reste (un Sarajévien avait, au moins en théorie, la possibilité de quitter Sarajevo ; un Rwandais le Rwanda ; un Cambodgien le Cambodge ; le propre de cette extermination-ci, c’est qu’il n’y avait plus nulle part où fuir et que le monde même était un piège) ; e) sans raison enfin, sans l’ombre d’une rationalité (les nazis qui, ayant le choix entre faire passer un train de troupes montant vers le front ou de juifs menés vers les fours, choisissaient toujours le train de juifs). » On pourrait y ajouter une sixième caractéristique, si flagrante et désarmante : cette formidable industrialisation de l’horreur ; du personnel étant chargé de tenir des comptabilités rigoureuses quant aux boîtes de gaz consommées, aux cadavres incinérés, etc., ainsi que l’on aurait pratiqué dans une entreprise de dératisation…

Lundi 10 juillet

 Mossoul est tombée. La ville, retrouvée en ruines, était aux mains de Daech depuis 2014. C’est une victoire irakienne mais pas une délivrance.

                                                           *

 Nicolas Hulot ne compte pas serrer la main de Donald Trump le 14 juillet. Il l’a signifié sur les ondes. Donc le président des Etats-Unis le sait déjà (l’ambassadeur fait sûrement bien son boulot). Le président français le sait déjà aussi (il écoute sûrement la radio…)

                                                           *

 L’artiste, défini par Yves Klein : « Nous sommes toujours en vacances mais nous ne sommes pas des touristes. » Enraciné à Nice, il explora le bleu jusqu’à la découverte du sien, propre. Jean-Jacques Aillagon, en tant que commissaire des expositions Nice 2017. École(s) de Nice, le met bien à l’honneur aux côtés de Matisse, Arman, César et, bien entendu, Ben…

Mardi 11 juillet

 Il ne doit pas exister en République française beaucoup de rues qui portent le nom de Louis XVI. Á Varennes-en-Argonne (Meuse), l’artère principale a été baptisée du nom du monarque décapité. On y trouve un Bar-tabac Louis XVI où les billets de loteries en tous genres voisinent avec des brochures et des cartes postales évoquant la fameuse arrestation de la famille royale en fuite le 21 juin 1791. Sur la porte de l’établissement, un écriteau précise : Le Bar-tabac Louis XVI sera fermé le 14 juillet. Joli clin d’œil de l’Histoire. Il ne manque plus qu’un comptoir où l’on vendrait du fromage de tête…

                                                           *

  Comme souvent, c’est le contraste qui révèle la vraie nature des choses. Certains observateurs commencent à expertiser la dimension sociale des réformes engagées par François Hollande. Ainsi en va-t-il du « compte pénibilité », une mesure emblématique de son quinquennat. Non seulement il sera revu selon les modifications suggérées par le patronat, mais il changera de nom. Il s’appellera désormais « compte de prévention » « pour ne pas induire que le travail est une douleur », selon le président Macron relayé par son Premier ministre. Relevons d’abord qu’un travail pénible peut être astreignant, fatigant, difficilement assumé avec l’âge, mais qu’il n’est pas pour autant douloureux. Mais au-delà de cette précision, la modification sémantique s’apparente à une certaine vacuité ressentie dans le discours du président devant le congrès comme à celui d’Édouard Philippe devant l’Assemblée. Le flou et le vague semblent imprégner leurs paroles, et l’on sait qu’un pouvoir s’évalue au lien qui unit la parole aux actes. Refuser de reconnaître qu’un travail peut être pénible, c’est dédaigner ceux qui l’assument, c’est s’en désintéresser. Mépris du riche.

Mercredi 12 juillet

 Macron, comme pour justifier l’invitation lancée à Trump de participer au 14 juillet à ses côtés : « Nous avons besoin des États-Unis ! » Si habile, si intelligent, si malin soit-il, un vassal n’est jamais qu’un vassal.

                                                           *

 Une page à conserver, celle du "Figaro" donnant la parole à Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS-Cevipof qui laisse quelques bribes d’analyse dont il importera d’en évaluer la pertinence dans quelques mois (« Le macronisme est une extension de l’idéologie managériale à la politique. Cette conception allie affirmation de l’autorité de l’État et vision libérale exprimée par la nouvelle représentation nationale »  -  « Emmanuel Macron serait et de gauche et de droite, cherchant à obtenir des résultats alors que François Hollande cherchait surtout des compromis »…)

 Ces temps-ci, on fait assez souvent référence à la fameuse réflexion de Raymond Aron à propos de Giscard d’Estaing : « Cet homme ne sait pas que l’Histoire est tragique. » Luc Rouban s’en approche : « Il manque au macronisme ce qui caractérise le gaullisme, à savoir le sens du tragique de l’histoire, l’inscription de l’avenir dans les leçons d’un passé violent où l’on peut voir des sociétés se disloquer. »

Jeudi 13 juillet

 Donald Trump et sa femme sont arrivés à Paris pour assister aux cérémonies de la Fête nationale. Ils dîneront avec Brigitte et Emmanuel Macron au Jules Verne, le célèbre restaurant du 2e étage de la Tour Eiffel. Lorsque l’on verra ce grand butor – qui, bien entendu, se moque de la prise de la Bastille comme de son premier employé congédié – trônant à la place d’honneur dans la tribune officielle dressée au bout des Champs-Élysées, on pourra vraiment se dire que le pouvoir a changé de mains en France.

                                                           *

 « Le lien établi par Emmanuel Macron entre le réchauffement climatique et le terrorisme est un sophisme. » « Il y a une autonomie du terrorisme. Le réchauffement climatique est un fait, le transformer en un principe d’explication générale, en clé universelle des phénomènes humains n’a aucun sens. L’argument écologique devient un couteau suisse : il dépanne en toutes circonstances l’orateur en manque d’idées. Qui était Adolf Hitler ? Une sécheresse prolongée. Joseph Staline ? Des orages de grêle en Sibérie… » (Pascal Bruckner in "Le Figaro", 12 juillet 2017)

Vendredi 14 juillet

  Avant que la Tour Eiffel ne s’embrase en un somptueux feu d’artifice et pour clore un magnifique concert lyrique où les plus grands artistes internationaux étaient accompagnés par l’Orchestre national de France et Les Chœur et Maîtrise de Radio France, des dizaines de milliers de personnes enthousiastes rassemblées au Champ-de-Mars entonnent, avec toutes celles et tous ceux qui se sont produits sur scène, une vibrante Marseillaise dans la version d’Hector Berlioz. C’est émouvant. On est presque demain, la nuit est douce, le peuple ponctue de joies et d’allégresse sa fête nationale. On en oublierait presque la présence matinale d’un butor venu d’Outre-Atlantique tenir la vedette sur la place de la Concorde.

Samedi 15 juillet

 Tout président nouvellement élu débute son mandat par des actions et des mesures spectaculaires autant que promptes (Ne pas engager pareille pratique quasiment traditionnelle fut probablement la première faiblesse de François Hollande). Le jeune âge et le dynamisme d’Emmanuel Macron, son souhait d’épater les médias le conduisent à se distinguer en se servant des dates commémoratives qui s’offrent à lui. L’Élysée annonce ainsi la présence de Benyamin Netanyahou demain à l’évocation de la Rafle du Vél d’Hiv. de triste mémoire. Prise du 14 juillet 2017, Macron a déjà laissé entendre que Trump pourrait revoir sa position sur l’Accord de Paris. Á voir… Pour le trophée récompensant l’invitation du Premier ministre israélien, pas d’hésitation possible : ce ne peut être que la création de deux États indépendants avec arrêt et même retrait des colonisations dans les territoires palestiniens. Vieux souhait devenu rengaine au fil des années. On peut toujours rêver, mais quoi qu’il en soit, cette politique du coup unique (le one shot) a ses risques et ses limites. Á voir, encore… Cela dit, si le président veut continuer à user des dates-prétextes pour se distinguer, le calendrier peut lui en fournir. Par exemple, le 27 juillet, on célèbrera le centième anniversaire de Bourvil…

  1.  https://www.franceculture.fr/emissions/les-rencontres-de-petrarque/lecon-inaugurale-par-jean-claude-milner-relire-la-revolution

 

Image: 

Jean-Claude Milner lors de sa leçon inaugurale. Photo © J. Birnbaum.

17 juillet 2017

Trous de balles

&

Image: 

Les lèvres du hibou

Le hibou somnole
A l’abri du tilleul
A la lumière du jour
Il cauchemarde
Une faillite brutale
De son commerce de rongeurs
Ses vastes yeux
Ignorent les lèvres qui s’ouvrent
Au bas du ciel
Rouge vif azur
La bouche crache un crachin sombre
La noirceur apaise le nocturne

Vise le panneau routier
Le métal se troue, se déchire
Des bleus se répandent
Des formes naissent
Es-tu artiste, soldat ?
Tire une balle sur un enfant…
Encore artiste, soldat ?
Lève–toi et marche au pas
Ça ne marche pas, soldat

Becs et roquettes
Explosent les matières
Chaudes et froides
Tout ce qui tue n’est pas mortel
Dit le faucon à l’assemblée
La terre boit sang et selles
Les dieux boivent la souffrance
Des femmes aux yeux félins
Cuisent les coqs qui crânent
Dans leurs poêles frémissantes

2006

12 juillet 2017

Fin de saison: mes coups de cœur, Hérard, Levalet, Marko93.

Les vacances d’été marquent à Paris la fin d’une saison artistique. Les expositions, les foires d’art contemporain, les galeries, les salles des ventes ont adopté un train de sénateur. Voire un quasi sommeil; on prépare la rentrée. C’est pour moi le moment de faire un arrêt sur image et de vous faire part de mes coups de cœur.

Il n’est nullement question de faire un hit-parade, un pseudo classement des artistes par ordre de mérite (?). Cela n’a pas de sens. Ce qui m’importe, ce sont les émotions que j’ai ressenties en voyant les œuvres.

Philippe Hérard.

Un choc émotionnel et esthétique. J’ai d’abord découvert dans le quartier de Belleville où il a toujours son atelier ses collages dans la rue. Tous racontent une histoire. Des personnages, le plus souvent ses Gugusses, sont placés dans des situations absurdes, du point de vue du spectateur. Les Gugusses créent des saynètes dans lesquelles les lois qui régissent les rapports entre les gens et entre les objets échappent à notre « raison raisonnante ».

Entre le travail dans la rue et les toiles, pas de rupture thématique. Nous retrouvons nos personnages et des situations que les critiques d’art auraient certainement qualifiées dans la première moitié du XXème siècle de « surréalistes ». Les Gugusses, héritiers de Jean Rustin, sont peut-être des simples d’esprits ou des naïfs. A moins que ce soit notre société, le monde que nous avons créé qui soit absurde. L’extrême soin qu’Hérard apporte à la composition, à la couleur, à l’exécution de ses collages et de ses toiles m’apparait comme une subtile marque d’ironie. Pourquoi un tel souci de « perfection technique » pour dénoncer une société qui fait le contraire de ce qu’elle devrait faire : elle isole les Hommes au lieu de les réunir, broie les singularités, détruit les solidarités ? Parce que « le média est le message » comme aurait dit McLuhan, parce que la forme doit être « belle » pour que son message soit entendu. La forme doit être parfaite pour dénoncer un monde affreux.

Levalet.

Un grand dessinateur qui met la Ville en scène, mais pas seulement ! Quel plaisir lors de mes pérégrinations urbaines de découvrir au hasard d’une rue un collage de Levalet ! Des personnages sont peints à l’encre de Chine sur des affiches, parfois rehaussées de couleurs. Des personnages en relation les uns avec les autres (suivez les regards, observez les comportements) et avec un contexte. Et comme le disaient mes vieux maîtres : « Il n’y a pas de texte sans contexte ». De la même manière, les affiches de Levalet donnent une signification nouvelle au contexte. L’humour a deux degrés : la saynète est drôle, le changement de destination du contexte est surprenant.

Les toiles de Levalet sont de la même eau, avec des factures quelque peu différentes certes, mais l’humour peut devenir « noir » ; noir comme la colère, le désarroi, l’injustice. Le subtil jeu entre le contexte et le sujet cède la place alors à une peinture qui aborde des thèmes sociaux et politiques.

Marko93.

Marko93 parvient encore à me surprendre. Dans sa série des fauves, Marko93 peint, d’abord, un tigre de Sibérie, un guépard, un tigre, une lionne avec son petit. Nous savons nommer ce que nous voyons. Son tigre, par exemple, a les principaux traits des tigres de son espèce : la morphologie, les postures etc. Est-ce suffisant pour faire de Marko93 un peintre animalier ? Des indices sont cachés dans la toile : les yeux bleus des fauves, le museau violet ou rose et, en se rapprochant de la toile, on voit que les aplats sont des ensembles organisés de « calligraphes », des coulures, des projections, des ajouts à la brosse, au couteau, au feutre. Ils témoignent d’un mouvement, d’une spontanéité, d’un amour de la matière qui apparente davantage l’œuvre à l’abstraction lyrique qu’à la peinture animalière.

Marko93 établit un compromis entre représentation et abstraction. Son talent éclate dans ses « calligraphes » peints sur des toiles de grand format ou sur des façades de maisons. Ces signes, témoignages anciens de son intérêt pour la calligraphie arabe, empruntent à d’autres écritures. Le temps passant, ses signes se démarquent des calligraphies pour témoigner du mouvement du corps et de la main (gauche !). Sa peinture obéit alors à l’inspiration, au plaisir de se colleter avec la matière, au plaisir de la couleur. Pour Flaubert, écrire était un pensum, pour Marko c’est du plaisir. Du plaisir et plus si affinités.

Image: 

Fresque peinte dans la rue dans le quartier de Ménilmontant. Nous retrouvons les Gugusses et des objets récurrents dans l'oeuvre d'Hérard, des bouées (pour nous sauver?), des chaises (pour voir plus loin?). Photographie Richard Tassart.

Tableau De P.Hérard. Un personnage, à peine esquissé. A côté de sa tête (où dedans?) un autre personnage (à moins que cela soit le même?), dans une position fœtale.

Une fontaine désaffectée dans le hall de la gare St. Lazare. De part et d'autre, 4 hommes partagés en 2 camps, s'affrontent ; les bleus contre les rouges. Collage de Levalet (photographie R.Tassart)

"Les chemins de traverse". Une oeuvre allégorique du drame de la migration. Un camion chargé d'un côté de pauvres gens et de l'autre de leurs pauvres bagages. Un camion sans chauffeur, à l'arrêt. Le fond est une carte du monde. Toile de Levalet.

Toile de Marko93. Une peinture d'une grande force (la puissance contenue du fauve). Un "compromis" entre réalisme et abstraction.
Photographie R.Tassart.

Tableau de Marko93. Les "calligraphes" en colonnes "s'émancipent" de la calligraphie. Les variations d'épaisseur du trait confèrent dynamisme et énergie au geste de l'artiste. Photographie R.Tassart.

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