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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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21 mai 2018

Viva la muerte

Le rapport entre James Dean et Humphrey Bogart? Entre Jean Seberg et Laura Marx? Y sont morts, ils et elles.

Cela a commencé comme un jeu. Après avoir vu un film (DVD ou VHS emprunté à la Médiathèque), j'ai pris l'habitude de consulter, reçu en héritage d'un parent défunt, l'encyclopédie du cinéma d'Ephraim Katz, la troisième édition de 1998, The Film Encyclopedia, gros bouquin de quelque 1.500 pages édité par HarperCollins.

Est-ce parce que j'avais en main un livre d'un mort que la mort a guidé mon regard? Je laisse cela aux ethnologues.

C'est naturellement bourré de notices biographiques, ce qui donne un peu une idée de la longévité dans le monde des arts, mais aussi, bien souvent la cause du décès. Intéressant, cela. De quoi meurent-ils? Crayon et papier, je m'y suis attelé. Par jeu, j'insiste.

La route du tabac

La cause la plus fréquente? Logiquement, là, vous placez une feuille de papier devant l'écran avant de continuer à lire pour former vos propres hypothèses. C'est fait? Sinon c'est pas du jeu. Là, par exemple, on peut imaginer, vu l'ampleur des communications gouvernementales invitant à apprendre par cœur LE TABAC TUE, que le cancer des poumons, de la gorge et des bronches sort en premier. Eh bien non, ce n'est pas ça. Des quelque 300 causes de décès signalées par l'encyclopédie, les cancers (de toutes sortes) ne totalisent "que" 80 cas tandis que l'infarctus sort du lot comme le champion toutes catégories avec 108 cas. La grande faucheuse, c'est elle.

Parmi ses victimes, Gérard Philippe (à 36 ans), Romy Schneider (43 ans), Montgomery Clift (45 ans), Eisenstein (49 ans), Douglas Fairbanks (56 ans), Orson Welles (70 ans), Louise Brooks (79 ans), Cary Grant (82 ans). Elle frappe à tous les âges comme on voit. La moyenne d'âge, pour qui cela intéresse: 56 ans.

Le cancer du fumeur? 23 cas, dont quelques célébrités, Robert Taylor (à 57 ans), Humphrey Bogart (58 ans), Sammy Davis Jr (65 ans), Ingrid Bergman (67 ans) et Fernandel (68 ans). L'âge moyen est ici de 61 ans. C'est peut-être une information à ajouter sur les paquets de cigarette. (J'ai une vieille collection de publicité où les acteurs de Hollywood faisaient la réclame pour la clope: Gary Cooper pour la Chesterfield, John Wayne pour la Camel, Carol Lombard pour la Lucky Strike avec son logo 1942 de Raymond Loewy - c'était les années 30 et 40. Vieux, tout ça.)

Bon, c'est peut-être le moment de répéter qu'il ne faut voir ici qu'un petit jeu. Cela n'a rien de scientifique. Le signalement des causes de décès n'est pas systématique. L'échantillon est fragile. Parmi les cancers, il y en a 42 non autrement spécifiés, il y avait sans doute des fumeurs parmi eux. En plus, l'encyclopédie est plutôt "américano-centrique" et figurent aux abonnés absents des noms prestigieux comme Bruno Cremer, Saturnin Fabre, Marcel Herrand, Le Vigan, Suzy Prim, Noël Rocquevert, Jacques Brel ou l'inoubliable Edmond Van Daele (Robespierre dans le Napoléon d'Albert Gance, 1927). Pas scientifique mais, tout de même, des constats susceptibles de prétendre au statut du tendanciel. Je laisse cela aux bureaucrates.

Eros et Thanatos

Pour rester au rayon mal famé du tendanciel, on notera que la bagnole, ELLE TUE aussi, et pas qu'un peu. On compte 26 victimes de la route, dont la sœur Deneuve, François Dorléac (morte à 25 ans), et puis James Dean (24 ans) et Jane Mansfield, morte à 34 ans le crâne écrabouillé dans la Buick Electra qui devait la conduire à la Nouvel Orléans. L'âge moyen tombe ici à 47 ans. La bagnole préfère les faucher plutôt jeunes. La petite Janie Marèse, par exemple, elle n'est pas dans l'encyclopédie mais qui ne l'a pas vue dans La Chienne de Jean Renoir où elle est la prostituée Lulu aux côtés du minable voyou Dédé (Georges Flamant) dans une opération d'arnaque sordide avec, pour proie, un pauvre cave (Michel Simon) qui la poignardera finalement de dépit: elle n'assistera pas à la première, mourant stupidement à l'âge de 23 ans, sur la route Saint-Tropez-Fréjus, à la suite d'une embardée fatale de la grosse américaine que son partenaire Flamant venait d'acheter. À l'enterrement, Michel Simon et Raimu, entre autres, lui rendront un dernier hommage. C'est triste tout ça.

Il y a enfin le suicide. 34 cas en tout, dont celui, mystérieusement "probable", de Jean Seberg, à l'âge de 40 ans. Le cas de Max Linder est plus troublant encore: il mettra fin à ses jours en 1925 à l'âge de 41 ans après avoir... assassiné sa très jeune épouse, Ninette Peters, 20 ans à peine. Ce n'est pas du jeu. Rien à voir, donc, avec les glorieux suicides d'amoureux qui décident de partir ensemble, comme Heinrich von Kleist avec Henriette Vogel en novembre 1811 sur les rives de la Wannsee, suivis par Paul Lafargue et Laura Marx cent ans plus tard, novembre 1911, en banlieue parisienne, ou encore Stefan Zweig et Charlotte Altmann au Brésil en 1942. La mélancolie est un livre rangé dans les enfers favoris du bibliomane impénitent. Que dis-je là? Je laisse aux assistants sociaux.

Une poire pour la soif? Mentionnons encore, alors, que sur les quelque 300 causes de décès signalées, la pneumonie n'était pas en reste (14 cas), ni l'alcool (8 cas), ce qui n'est pas pour étonner dans l'atmosphère dépravée du glamour hollywoodien. (J'ai dit dépravé? Je laisse aux gardiens de la vertu.) Par contre, le train, c'est pas dangereux, un cas seulement, idem pour la moto. À éviter, par contre, la guerre (5 cas, durant la deuxième Grande), les rixes à issues fatales (5 cas) et l'avion (6 cas). La tuberculose (4 cas), on peut oublier: en recul constant grâce au Progrès (de la médecine).

Là, je laisse à d'autres: le soin de recouper, comparer, vérifier aux moyens des statistiques démographiques, cliniques, historiques, que sais-je? Après tout, pas grand chose.

Pour illustrer: Melencolia, la célèbre gravure de Dürer (1514).

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20 mai 2018

Unléger parfum

&

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Un léger parfum

Une goutte... et le vase
S’ouvre une crise
Imprévisible
Rien ne convient au fleuve en crue
Sans une plainte
Il avance
Il monte
Il ravage
Son milieu et ses marges

A chaque instant fuyant
Un amour est perdu
A chaque signal d’alarme
Un amour est perdu
A chaque fusion froide
Un amour est perdu
A chaque dernier mot
Un amour est perdu
A chaque désir effacé
Un amour est perdu
Sans raison précise

Pedro vire au gris
Le feu dans les veines
Britt joue le silence
Sur ses charbons ardents
May cogne à la porte
Inutile d’insister
Bogdan abat son jeu
Dos au mur
Anne s’oublie
Dans l’horreur du vide

Une goutte... et le vase
S’ouvre une crise
Imprévisible
Rien ne convient au fleuve en crue
Sans une plainte
Il avance
Il monte
Il ravage
Son milieu et ses marges

Et pourtant
Un léger parfum
Trouble
L’obscurité

20 mai 2018

USA, Israël, Gaza… avant l’Iran ?

Mardi 8 mai

 Dans sa tribune du journal Le Soir, sous le titre Quand l’autre France s’éveillera, Jean-François Kahn décrit la situation des forces politiques françaises. Avec des mots secs et directs, comme il sait en user, il constate que les extrêmes sont les seules oppositions actives contre le pouvoir macronien. Dès qu’il eut connaissance des résultats du scrutin législatif, il y a moins d’un an, Kahn prônait déjà la dissolution : « Macron engage des réformes rapides, et puis il dissout… »  clamait-il. Certes. Mais on ne peut pas exclure une complaisance présidentielle à rester dans les ravissements du pouvoir personnel. Ce serait pourtant sa perte. L’Assemblée nationale a besoin d’une opposition intelligente, prospective, moins criarde et plus objective que celles qui se manifestent actuellement. D’autant plus que le gouvernement reste pâlot. Il y a des jours où l’on voit à travers.

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 On les appelle « Les quatre géants du Web » ? Google, Apple, Facebook et Amazon sont devenus tellement célèbres que GAFA, leur acronyme tout récent, est déjà en passe de se substantiver. La définition de ce terme devra signifier l’ensemble des lieux où le plus d’informations sont conservées et diffusées donc aussi la réunion des organismes où la concentration des richesses est la plus dense à la surface de la planète. Gafa change la marche du monde. Elle dément l’expression Time is money, la remplaçant par Words are money. C’est devant son écran qu’aujourd’hui, Phileas Fogg devrait tenir son pari.

Mercredi 9 mai

 Benyamin Netanyahou avait reçu des lettres persanes lui évoquant des objets dangereux dissimulés. Ces révélations permettaient à son ami Donald Trump d’asseoir ses pressentiments. Il déclarerait : « Je vous l’avais bien dit… », ce à quoi le chef religieux du domaine incriminé allait répliquer : « Puisque c’est ainsi… » et le Docteur Folamour, installé sur son nuage radioactif rigolerait à pleins poumons contaminés.

 Donald Trump vient, comme on s’y attendait, de déchirer l’accord laborieux sur le nucléaire iranien, obtenu en 2015 après 21 mois de négociations. Qui plus est, le président étatsunien assortit son arrêt de nouvelles sanctions économiques. L’Europe - Royaume-Uni compris - va tenter de maintenir l’accord avec l’Iran. Une belle occasion de saisir les actes stupides ou irréfléchis de Trump pour fortifier sa cohésion.

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 Le parlement russe a reconduit Dimitri Medvedev dans ses fonctions de Premier ministre par 374 voix contre 56 ; 56 qui s’opposent donc à la proposition de Poutine, 56 qui risquent de connaître bien des misères. Dans son discours d’investiture, Medvedev a déclaré : « Je pense que nous serons en mesure de résoudre toutes les tâches fixées par le président. » C’est bien la moindre des choses. Si tel n’était pas le cas, il pourrait être le 57e…

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 Il faudra suivre le parcours de Nikol Pachinian, cet opposant que la rue arménienne est parvenue à porter jusqu’au poste de Premier ministre. On parle de révolution de velours, une expression qui avait déjà utilisée en Tchécoslovaquie lors du bouleversement de 1989. Les observateurs devraient se méfier des appellations qui surgissent de leurs réflexions sans recul. Avec le temps, elles alimentent les contradictions que des faits d’actualité provoquent dans l’Histoire. Ainsi la révolution de jasmin qu’a connue la Tunisie en 2011 n’a pas laissé les espoirs que le teint et le parfum de la fleur pouvaient symboliser. Des élections municipales viennent de s’y dérouler. Non seulement le parti islamiste les remporta, mais surtout la participation fut très faible. Un tiers des votants ont négligé les grands partis traditionnels. C’est peut-être là, dans les petites formations indépendantes, que le jasmin pourrait éclore au cours des prochaines années.

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 Le 25 avril dernier, Macron prononça un discours devant le Congrès des Etats-Unis d’Amérique. D’emblée, il souligna que Charles de Gaulle occupait la même estrade 58 ans plus tôt, jour pour jour. Grâce à internet qui oriente vers les archives du Figaro, l’on peut voir quelques minutes de l’événement. Un constat frappe immédiatement : en ce temps-là le président de la République française s’était exprimé dans sa langue. L’actuel s’adressa aux parlementaires en anglais.

Jeudi 10 mai

 Netanyahou a bien compris les encouragements de Trump et sa réaction n’a pas tardé. Des raids sur les positions iraniennes se sont développés toute la nuit. Le théâtre de la confrontation est bien entendu la Syrie…

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 Donald Trump annonce lui-même en twittant qu’il rencontrera Kim Jong-un le 12 juin à Singapour. Quelle extraordinaire victoire diplomatique pour ce petit saltimbanque Nord-Coréen, à la tête d’un pays en faillite (et peut-être même en famine) permanentes ! Et comme les Chinois doivent s’en amuser ! « Nous allons tous deux essayer d’en faire un moment important pour la Paix du Monde » écrit le président étatsunien. Á la lecture de ce commentaire, cette fois, les Chinois ne rient plus, ils s’esclaffent ; ils sont pliés, ils se serrent les côtes.

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 Un socialiste un peu âgé ne peut pas s’éveiller un 10-mai sans se remémorer l’extraordinaire liesse que connut celui de 1981 avec la victoire de François Mitterrand.  Être socialiste au 20e siècle et le rester au 21e, c’est selon les bien-pensants d’aujourd’hui passer de la normalité à l’anormalité.

Vendredi 11 mai

 Thierry Frémaux et son équipe ont pris beaucoup de risques en présentant une sélection très éclectique pour le 71e Festival de Cannes. Des réalisateurs inconnus venus de nombreux pays lointains, très différents, et des thèmes inattendus. On est dans la découverte permanente. Ou bien de nouveaux talents et des révélations émergeront, ou bien le palmarès ne restera pas dans les mémoires et ce Cannes-ci sera un mauvais cru. Le vieux Gilles Jacob (87 ans), qui en fut le délégué général dès 1978 et président de 2011 à 2014, a réuni remarques, anecdotes et souvenirs dans un Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes (éd. Plon). L’occasion est belle, pour les magazines, de publier des entretiens qui finissent par déboucher sur le présent. On le sent sceptique et toutefois prudent. En tout cas, les journalistes cinéphiles consciencieux n’auront pas le loisir d’aller s’allonger sur la plage ou se baigner : il y aura de quoi disserter tous les jours. Comme chaque année certes, mais avec cette fois une documentation de base plus délicate à cerner. On les attend.

Samedi 12 mai

 Comment faut-il apprécier cette déclaration de Kim Jong-un, le fantasque président de la Corée du Nord, annonçant qu’il allait détruire ses sites nucléaires quelques mois après avoir inquiété le monde entier par des essais de plus en plus menaçants ? Trump, lui, s’est empressé de le remercier. Le gamin a-t-il répondu à un ordre chinois ? Bluffe-t-il ? Prépare-t-il un terrain de négociation avec le président des Etats-Unis pour leur rencontre du 12 juin à Singapour ? La décision est de taille. On peine à la prendre pour argent comptant. Content ?

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  Ittre. Petite commune campagnarde du Brabant wallon. 7000 habitants. En face de l’hôtel de ville, le théâtre de La Valette. On y vient de partout assister à des spectacles de haute qualité. Le bistrot et le restaurant voisins ne désemplissent pas les soirs de représentation. Á l’affiche ces jours-ci, Le Souper, le chef-d’œuvre de Jean-Claude Brisville, dialogue entre Talleyrand et Fouché quelques jours après la défaite de Waterloo afin de déterminer l’avenir de la France. La mise en scène de Michel Wright  - qui interprète le premier flic de France entrepris à la séduction par le diable boiteux - est tout à fait bien adaptée à l’entrevue historique. Quand à Jean-Philippe Altenloh, il incarne Talleyrand de manière éblouissante. La stature du personnage, son art de la négociation associé à son raffinement de gourmet, l’élégance de sa fourberie que les textes de Brisville reflètent si bien, Altenhol les fait siens et les rend au public avec une authenticité qui dégage le sourire autant que l’émotion. Le diable l’emporte et Chateaubriand décrit ce duo infernal partant s’agenouiller devant Louis XVIII. En sortant de la salle, on ne distingue ni palais, ni cathédrale, rien que de petites maisons modestes et des champs. Les habitants du village ont signé une pétition, demandant à la ministre de la Culture de revoir sa position. L’excellence des tréteaux a en effet supprimé toutes les subventions de La Valette. On se demande bien pourquoi… Le conseil d’administration ne veut pas envisager la fermeture de ce lieu aussi captivant qu’insolite. Il est présidé par Jacques De Decker, le secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique. En personne. Un auteur averti pourrait écrire une pièce qui s’intitulerait Le Souper. Celle-ci consisterait en un dialogue entre le secrétaire perpétuel et la ministre de la Culture. L’objet principal de la conversation toucherait à la situation de la politique théâtrale en Belgique francophone. Bien entendu, cette pièce serait montée à La Valette. Succès assuré pour la bataille d’Hernanittre.

Dimanche 13 mai

 Israël prépare en grandes pompes les cérémonies de son 70e anniversaire car à cette occasion, le cadeau américain sera exceptionnel : le déménagement de l’ambassade US de Tel-Aviv à Jérusalem. On ne peut imaginer plus forte vexation pour le peuple palestinien qui devrait exprimer son mécontentement par des manifestations. Ce n’est pas verser dans une prédiction pessimiste que de les craindre sanglantes.

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 François Hollande continue de fréquenter les plateaux pour assurer la promotion de son livre. Il est ce midi l’invité de l’émission Internationales sur TV5 Monde. Les phrases fusent : « La France est l’amie des Etats-Unis ; elle n’est pas l’amie de Trump ». Tu entends Emmanuel ?

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 Amoureux de ma femme. Le premier film de Daniel Auteuil ne laissera pas un souvenir impérissable. Il y est question de gentils fantasmes qui troublent la narration au point qu’à certains moments, le spectateur ne sait plus s’il suit l’histoire en train de se dérouler ou celle, imaginaire, entretenue par le principal acteur, Daniel Auteuil lui-même. C’est en 1977 que Roland Barthes publia Fragments d’un discours amoureux, un judicieux plaidoyer pour le retour aux sentiments. Il y a plus d’un demi-siècle.

Lundi 14 mai

 Tandis que Netanyahou et la nomenklatura israélienne inauguraient la nouvelle ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, à 17 heures, leurs gens d’armes avaient déjà abattu 43 protestataires palestiniens et blessé environ 900 autres. Le feu d’artifice tient ses promesses. Bon anniversaire Israël !

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  L’Italie, pays fondateur de l’Union européenne, aura donc un gouvernement composé d’une alliance entre l’extrême droite et le parti populiste 5 étoiles du clown Bepe Grillo, tous deux anti-Europe. On la sentait venir cette alliance-là…

Bruxelles est inquiet. Mais qu’avait fait la Commission pour aider l’Italie à l’accueil des migrants traversant la Méditerranée ? Malraux : « Constater la bêtise de la gauche n’est pas une raison pour trouver la droite intelligente. »

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 Certes, Macron gouverne avec autorité ; il dispose d’un Premier ministre entièrement dévoué ; il bénéficie d’une majorité très confortable à l’Assemblée. Mais Air France perd beaucoup d’argent à cause d’une grève, la SNCF aussi, les forces de l’ordre ne parviennent pas à évacuer la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les Black Blocks ont détruit un Mc Do et annoncent qu’ils comptent poursuivre…Des universités sont aussi en grève, certaines épreuves d’examens sont déjà reportées voire annulées…  Le mot d’ordre reste « fermeté ». On ne négocie pas. On parie sur l’usure. Soit. Mais ça commence à faire beaucoup.

Mardi 15 mai

 Le bilan de la journée meurtrière de Gaza est passé à 59 morts et 2400 blessés. Ce matin, sur les ondes de la RTBF, Simona Frankel, l’ambassadrice d’Israël à Bruxelles, a déclaré que tous les morts étaient des terroristes. Il y avait notamment 8 enfants et un bébé parmi les victimes. Il n’y a aucune raison pour que les jours qui viennent soient moins empreints de violence. Ragaillardi par Trump, Israël continue d’attiser les haines dans la région. L’ennemi, c’est l’Iran. Il faut le combattre, quitte à s’allier avec l’Arabie saoudite. Implicitement, les Etats-Unis soutiennent cette thèse. Mais l’Iran, c’est la Russie… Pas besoin d’être polémologue averti pour se rendre compte que toutes les pièces d’un scénario préparant une escalade sont en place. Á propos, où était Israël dans la lutte pour la destruction de Daech ?

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 Grâce à Stéphane Brizé, le film social tient toujours une place prépondérante dans l’actualité cinématographique. Cannes l’a bien compris. Vincent Lindon  est l’acteur qui convient pour ce genre-là. On osera même dire qu’il a la gueule de l’emploi pour incarner la victime du chômage. Il y a trois ans, il décrocha le prix d’interprétation masculine pour La Loi du marché. Le voici, toujours dirigé par Stéphane Brizé, dans la peau d’un syndicaliste au milieu d’un conflit social. Il y est entouré de nombreux militants qui jouent leur propre rôle.  En guerre a dû laisser des traces de fraternité au tournage. Qu’il en laisse donc d’autres aux belles âmes cannoises. Après le Festival, Lindon retournera sur le plateau de Benoît Jacquot afin d’interpréter Giacomo Casanova, le libertin du siècle des Lumières. On lui voit moins la gueule de l’emploi dans un pareil rôle. Mais Vincent Lindon est un grand artiste, très consciencieux. Il brillera aussi, c’est sûr, dans les palais de la Sérénissime.

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 Venise donc. En 1995, Régis Debray publia un pamphlet : Contre Venise. Son ami le sénateur socialiste Roger Lallemand, qui fut l’un de ses avocats durant sa détention bolivienne, répliqua. Il écrivit Pour Venise sans que cette différence d’appréciation ne sombre en polémique et que leur amitié ne soit rognée, bien au contraire. Et dans Pour Venise, on trouve un alinéa qui s’inscrit dans une étrange actualité :

 « En 1967, lorsque Régis Debray fut arrêté et transféré à Camiri, les étudiants de Paris s’alarmèrent de cette aventure. Un intellectuel brillant était enfin sorti de l’impuissance du verbe. Il s’était engagé auprès de celui qui ouvrait une porte sur un au-delà du quotidien français. Capitaliste ou social-démocrate. Un an plus tard, ces étudiants avaient oublié les paradis extérieurs. Ils vécurent, en mai 1968, un moment exceptionnel, une réconciliation merveilleuse. Ils avaient ressaisi un monde qui leur appartenait vraiment (…) Á dire vrai, le statut de Venise suivit ces mouvements idéologiques. Tant qu’ils existèrent, Venise vécut dans la sérénité. Elle ne prétendait pas être un horizon. Tout au plus un havre, une halte (…) »

 Ce serait un cadeau très approprié d’offrir à Vincent Lindon au sortir de son séjour cannois le Contre Venise de Régis Debray et le Pour Venise de Roger Lallemand.

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 Vladimir Poutine inaugure un pont de 19 kilomètres reliant la Russie à la Crimée par-dessus la Mer d’Azov. Il est évidemment rayonnant et selon son habitude, dans son discours, il évoque les tsars en faisant l’impasse sur les années communistes. Á chacun ses repères. Les tsars rêvaient de ce pont, les soviétiques construisaient des murs…

Image: 

Des manifestants palestiniens courent pour échapper aux gaz lacrymogènes lors d'affrontements avec l'armée israélienne à la frontière entre la bande de Gaza et Israël, le 14 mai 2018. Photo © MOHAMMED ABED

19 mai 2018

Dans la tour

Au pied de la tour, les derniers survivants de la ville nous envient et nous haïssent. A travers mes jumelles, je vois la haine dans leur regard quand ils ont l’audace de lever les yeux vers nous. La tour a été construite quand l’air de la ville est devenu toxique et que les morts dans les rues se comptaient par milliers. Elle est censée abriter les retraités qui possèdent assez d’argent pour y loger, les familles de quelques politiciens et les CEO des principales entreprises du pays.  Au- dessus de nos têtes, d’immenses turbines filtrent l’air pollué de la ville pour le rendre respirable et l’injecter dans les systèmes d’air conditionné de la tour. Sur le toit, poussent les légumes et les fruits que nous consommons.  Tout ce qui est récolté ailleurs est toxique pour l’homme et est détruit.

- Bizarre que Louis ne soit pas encore là. D’habitude, à sept heures du matin, il vient longuement m’embrasser, une bonne habitude commencée au début de notre mariage, au vingtième étage de la tour, il y a six ans.

Entre Emile et moi, ce ne fut pas le coup de foudre. On s’est longtemps reniflé, jaugé, évalué. A quatre-vingts ans, on ne s’embarque plus sur un coup de cœur. On a connu trop de naufrages, trop d’hommes et de femmes à la mer.« Trop d’hommes et de femmes à l’amertume », dit Louis.  En chaise roulante, je parcours les couloirs de l’étage à sa recherche. Je peux vivre sans le reste du monde mais pas sans lui. Dans sa chambre, Ernest est à son poste. Armé de ses jumelles, il compte les citadins qui meurent au pied de la tour pour avoir respiré trop de pollution. Quand il en compte quinze, sa journée est gagnée.

Comme d’habitude, Louise, nonante ans, se terre dans sa chambre. Elle est persuadée que ses trois maris décédés planent devant ses fenêtres. Elle prétend reconnaître leur visage fixé sur un corps de rapace. Les infirmiers qui s’occupent de nous ne rentrent jamais chez eux et ont perdu tout contact avec leur famille. Sortir de la tour, c’est risquer la mort.  Dehors, l’air tue. Moi, je me sens bien ici. Les repas sont servis à l’heure, la nourriture est saine et nous sommes en sécurité. Louis regrette de ne plus voir ses enfants. A moi, personne ne manque et c’est bon.

Soudain, je reprends espoir car je pense savoir où se trouve mon mari.  Il a probablement rejoint Norbert dans sa chambre pour parler du bon vieux temps.  Norbert passe son temps à compter les humains vivants autour de la tour. Il est ornithologue de formation. Son métier consistait à comptabiliser les moineaux. En ville. Compter les espèces en voie de disparition, c’est son truc.

Norbert n’a pas vu Louis de la matinée.

- Demande aux infirmiers, me dit-il.

Je parcours le restant de l’étage à toute vitesse. Louis n’est nulle part.

 Je pose des questions aux infirmiers que je rencontre

- Louis, je l’ai croisé ce matin, me dit l’un d’eux. Il comptait sortir de la tour pour embrasser ses enfants

- Sortir dehors ? je demande.

- oui, sortir dehors, Madame.

Je comprends enfin que le temps presse. Rouler vite jusqu’aux ascenseurs. Ils prennent toujours leur temps les ascenseurs. Enfin, le voilà !

Presser le zéro en vitesse. Espérer qu’il ne soit pas déjà sorti, que les portes automatiques du rez de chaussée soient tomber en panne. Cà arrive, des portes automatiques en panne, merde ! Espérer.

Sortir de l’ascenseur et rouler jusqu’aux portes vitrées. Il n’est pas là. Derrière les portes vitrées dort un SDF dans la position du fœtus. Il est vêtu d’un manteau que je connais. Le manteau de Louis, Louis qui voulait revoir ses enfants. Je déteste les enfants. Je les hais.

Image: 

© Serge Goldwicht

17 mai 2018

Jo Di Bona et le pop graffiti.

Parisien, amoureux fou de ma ville, j’aime en parcourir sans but les rues, fuyant les vernissages des expositions. La découverte des œuvres au hasard des promenades, la visite régulière des spots de street art, les rencontres avec les artistes, sont devenues en quelques années des repères dans mon temps personnel.

Ma première rencontre avec une fresque de Jo Di Bona date de décembre 2015. Paris en janvier de la même année, après l’attentat de la rédaction de Charlie-Hebdo, m’avait paru bien triste. Sur les murs, les street artists fustigeaient le fanatisme religieux et revendiquaient la liberté d’expression. C215 donnaient des pochoirs « Je suis Charlie » et les murs reprenaient cette antienne qui condensait en trois mots la douleur ressentie par chacun et la fierté d’être le citoyen du pays des Droits de l’Homme.

Les attentats du 13 novembre 2015, au Bataclan, au stade de France, aux terrasses, eurent un effet dévastateur sur les Parisiens. Nous réalisions que les caricaturistes n’étaient pas les seules cibles des djihadistes, que le massacre de la rédaction de Charlie-Heddo n’était pas dans le droit fil de l’affaire des caricatures de Mahomet, mais que nous étions tous des cibles potentielles. Les kouffars et les autres. Odda, ma jeune amie musulmane, d’origine tunisienne fêtait le 13 novembre son 35ème anniversaire à la terrasse d’un bistrot avec sa sœur et mon pote burkinabé Hyacinthe. Une rafale de kalach les faucha. A la peur et la douleur collective s’ajoutait le deuil de deux amis.

Le 12 décembre, des street artists créèrent « le mur de l’amour », un mur situé rue Alibert dans le Xème arrondissement, à deux pas du Petit Cambodge. Jo Di Bona se joignit à l’initiative. La veille, il déclarait : « « J'avais déjà réalisé une fresque en hommage à Cabu. Cette fois, je vais utiliser les mots de la devise républicaine — liberté, égalité, fraternité — et la Liberté de Delacroix. Ce sera forcément plus sobre que mes fresques habituelles. » Sa fresque de 6 mètres de large sur 3 mètres de hauteur, était une réinterprétation du très fameux tableau de Delacroix : « La liberté guidant le peuple ». La toile a été peinte en 1830 après les Trois Glorieuses, les trois journées insurrectionnelles du 27, 28 et 29 juillet qui entrainèrent la chute de Charles X et l’accession au pouvoir de Louis-Philippe. Si le contexte politique est oublié par beaucoup, alors que la colonne de la Bastille devrait le leur rappeler, l’œuvre peinte dans l’urgence par Delacroix est devenue au fil du temps une image symbolique d’une Liberté conquérante. Les Français se reconnaissent dans cette figure allégorique de femme, la poitrine nue, offerte aux balles, la tête coiffée du bonnet phrygien, franchissant sous le feu ennemi une barricade tenant dans sa main droite le drapeau national et de l’autre main, un fusil. Un Gavroche à sa droite, un bourgeois à sa gauche, les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, ils symbolisent le peuple de Paris rassemblé pour lutter contre l’arbitraire. Cette image fait écho aux « Marches Républicaines » du 10 et 11 janvier 2015. Les Français raffolent de ces rares moments d’union nationale. Pendant un temps, quelques jours tout au plus, on fait « comme si » la Nation une et indivisible existait.

C’est dans cette mythologie que Jo Di Bona puise. L’emprunt est consensuel. C’est la réponse que l’artiste donne à la barbarie. La fresque est un exemple rare de fresque patriotique. Le fond est décliné par une forme originale qui éclate l’image à partir d’un centre situé aux pieds de La Liberté, recadre le tableau de Delacroix sur les 3 personnages centraux « peints » en noir et blanc, répartit le sujet en trois zones de couleur représentant le drapeau bleu, blanc, rouge.

J’ai été séduit par cette œuvre pour deux raisons : sur un mur de l’Amour, répondre aux djihadistes par la revendication de la liberté est un message humaniste qui me va bien, la forme cassait les codes des fresques peintes à la bombe aérosol. C’était une raison suffisante pour mieux connaître l’artiste.

Les œuvres de Jo Di Bona ont certes des sujets différents, variant en fonction des commandes et des événements, mais elles ont de très nombreux traits communs quant à la forme. On peut parler, à ce titre, de style. Di Bona le nomme le « pop graffiti ».

Dans un entretien récent, l’artiste décrit sa façon de faire : « D'abord je fais un graffiti à l’aérosol, j'y intègre du tag, du lettrage et des codes pop-art, ensuite je colle une photo par-dessus et puis je viens lacérer le collage pour laisser apparaître le graffiti en dessous. Il y a un grand travail dans le choix des photos que je sample. J'aime quand la photo est un vecteur d'émotion, j'aime les regards et l'histoire des personnages que je colle."

Si le style se confond ici avec une technique, les sujets récurrents sont des portraits. Toutes les représentations viennent de photographies. En ce qui concerne les personnages publics, ce sont des photographies « cultes », iconiques, diraient certains. Elles sont connues et reconnues de tous et servent de références culturelles.

L’exemple de la fresque que Jo Di Bona consacre au 50ème anniversaire de Mai 68 est, à ce titre, illustratif. On y voit, organisée autour d’une photo d’un étudiant tenant un porte-voix, des visages de jeunes gens et des fragments d’affiches. Les portraits viennent de photographies des événements de la période et les affiches ont les mêmes sources. C’est, en quelque sorte, un montage mosaïque d’images des manifestations étudiantes.

Le fait de déchirer des fragments d’ « affiches » apportent de la couleur et une dynamique qui « colle » avec le fond ( la jeunesse, le mouvement, le changement). On peut bien sûr pinailler pour savoir si l’image de Jo Di Bona « représente » tout Mai 68. Faut-il rendre compte de la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste exacerbée par la guerre du Viêt-Nam, du refus de l’autorité, de toutes les autorités, des avancées féministes, de la grève générale, des Accords de Grenelle, de l’espoir naissant d’un monde nouveau, du rejet de De Gaulle par la jeunesse et du régime des partis etc. ? Choisir l’image marquante de ce qui déclencha les « événements », la révolte étudiante, est un choix qui a sa pertinence.

Ce qui parait au premier regard le plus novateur dans les fresques de Di Bona est le fait de déchirer des « affiches ». Pourtant, Jo Di Bona n’a pas inventé la technique. Elle fut inaugurée par Raymond Hains en 1947 qui réalisait des compositions avec des morceaux d’affiches déchirées dans la rue. Mais c’est Jacques Villeglé qui développa cette recherche en privilégiant l’expression spontanée à travers des performances publiques. Hains et Villeglé ont donné le nom de « non-action painting » à leurs travaux. De street artists contemporains sont des héritiers plus ou moins directs de ces précurseurs (Je pense en particulier à Thom-Thom à qui j’ai consacré un article lors de sa prestation sur les façades du Ministère de la Culture à Paris en 2015).[1]

Jo Di Bona « récupère » la technique de Villeglé en l’adaptant comme, très pratiquement, il « récupère » des photographies sur Internet. Il complète avec des figures issues du graffiti et donne ainsi naissance à un mélange original et séduisant.

Jo Di Bona, à partir d’éléments existants, a créé un style, voire un courant, dont il est le seul représentant. Ses œuvres colorées qui empruntent les images basiques de notre culture de l’image séduisent un large public qui apprécie la clarté du message et l’originalité de la forme, fut-elle un syncrétisme.

Image: 

La liberté, rue Alibert, Paris.

Détail de la fresque. Bourgeois et ouvriers.

La figure populaire de Gavroche.

Détail. La Liberté traduite en noir et blanc s'oppose au bleu, blanc, rouge des trois espaces de la fresque.

Portrait de Martin Luther King devant le musée de l'immigration à Paris.

Fresque "commémorative" de Mai 68 (mai 2018)

Détail.

Détail.

Détail.

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14 mai 2018

Le retour même

&

Image: 

Le retour même

Une nuit solitaire
Long soupir
Derrière un rideau gris
Humide
Tout était prêt
Dans le tunnel du temps
Pour les tremblements du mystère
Les pousses folles
Les vols planés
Emerveillé par la réapparition du même
Yves a le regard troublé
Il manque d’air
Sous les arbres encore nus
L’hiver se brise
Contre un monde qui palpite et chante
Dans le tunnel du temps
Yves respire et s’abandonne
A la fanfare
Soleil

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