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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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22 janvier 2018

Les enfants perdus

&

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Les enfants perdus
Arrière
Vie épuisante
Ils marchent main dans la main
Arrière
Vie effrayante

Les enfants perdus
Ont le ciel dessus la tête
Ils marchent main dans la main
Le ciel sombre tombe
Dans leurs yeux

Les enfants perdus
Traînent les pieds dans la poussière
Du chemin
Ils sursautent à la respiration des vaches
Les enfants perdus
S'arrêtent main dans la main
Et se rassurent

Figés
Les yeux troubles
Les enfants perdus
Se grattent la cuisse sous les vêtements
Ils secouent la tête
Et ne se parlent pas

Les enfants perdus
Derrière eux
Un trou dans le ciel
Menace
Ils marchent main dans la main
Anxieux et ignorants

Les enfants perdus
Arrière
Vie épuisante
Ils se serrent fort
Arrière
On va te vivre
Vie effrayante

17 janvier 2018

Humaniste, votre gouvernement ?

Non, M. Charles Michel, la politique de votre gouvernement n’est fondée ni au plan humain, ni au plan juridique, ni au plan économique.

Au plan humain, votre politique n’est pas humaniste. Il n’y a pas de « bons » et de « mauvais » réfugiés. Les « bons », seraient ceux que l’on accepte dans le cadre de la politique d’externalisation de l’Union européenne, ce qui signifie le refoulement de tous, au-delà de nos frontières, même de ceux qui sont en droit de revendiquer l’asile chez nous.

Vous empêchez une politique d’octroi de visas qui permettrait aux « bons » réfugiés de venir chez nous sans risquer leur vie sur les routes ou les mers et sans être dépouillés par des passeurs mafieux. En réalité, c’est vous qui aidez les mafieux à sévir dans les camps de refoulement et aux frontières lointaines de l’Europe.

Les vrais humanistes sont ces citoyens qui, eux, appliquent le droit - en plus des valeurs de solidarité humaine - en accueillant chez eux des demandeurs d’asile et des migrants en détresse. Et vous voulez les traquer par des visites domiciliaires.

Nous vous demandons de veiller à ce que l’histoire ne se répète pas. A ce sujet, nous vous conseillons la lecture du Monde Diplomatique de janvier 2018. Sous la plume d’Anne Mathieu, on se plonge dans les années 30 en France où des lois étaient votées pour refouler les étrangers « indésirables » : réfugiés, espagnols, italiens, juifs qui fuyaient la répression dans leurs pays. Déjà, des voix s’élevaient contre ces mesures qualifiées de fascistes prises par des responsables politiques dans la « patrie des droits humains ». Les mêmes mesures sont aujourd’hui reproduites chez nous, en Europe.

Au plan juridique, cette année, nous célébrons les 70 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH). Une vaste campagne est lancée à cette occasion parmi les jeunes, dans les écoles, les organisations de jeunesse, les universités. Nous vous conseillons de relire l’article 13 : « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » ; l’article 14 : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays ».  Et l’article 28 : « Toute personne a droit à ce que règne sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncées dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. »

 La DUDH n’est pas un traité mais elle est l’expression du droit international coutumier et, à ce titre, elle est aussi contraignante que le droit international conventionnel. Si les juristes de votre administration ne le confirment pas, faites leur lire la meilleure doctrine.

En outre, les réfugiés qui répondent à la définition portée par la Convention de Genève de 1951 telle qu’amendée par son protocole de 1967 – des instruments ratifiés par la Belgique – doivent bénéficier de l’asile chez nous aux termes mêmes de ces textes. Si ce n’est pas le cas, la Belgique commet un fait internationalement illicite engageant sa responsabilité. Même s’Il n’est pas sûr qu’un État demande des comptes à la Belgique pour son abstention à agir conformément au droit international, l’Histoire retiendra que la Belgique n’a pas été un modèle de respect des règles qui la lient.

Au plan économique – c’est l’économiste qui vous l’écrit –, les réfugiés (fussent-ils des migrants économiques) sont de futurs opérateurs économiques ; ils apportent un sang frais à l’économie d’un pays : acteurs commerciaux et contribuables potentiels, ils donnent de nouvelles impulsions au mouvement de l’économie et favorisent finalement la croissance. Certes, l’accueil des réfugiés a un poids budgétaire (parfaitement supportable, au demeurant, pour un pays comme la Belgique) mais, à l’instar de tout investissement, il s’avèrera rentable à plus ou moins long terme. Angela Merkel ne s’y est pas trompée et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’économie allemande ne se porte pas mal …

Enfin, sur un plan à la fois économique mais aussi politique et, à nouveau, humain, M. le Premier ministre, les budgets de la  coopération au développement sont en partie détournés pour financer  le refoulement des immigrés indésirables. Or, cette coopération a souvent pour effet de priver les travailleurs des pays les plus pauvres d’accéder à des emplois et des revenus leur permettant de vivre dignement, eux et leur famille. Les accords de libre-échange imposés à ces pays par l’Union Européenne et le Fond monétaire auxquels la Belgique contribue, creusent encore le gouffre entre l’infime minorité des plus riches et la grande masse des plus pauvres.

M. le Premier ministre, ne vous associez pas à l’argumentaire des responsables politiques de droite extrême comme M. Viktor Orban et d’autres qui conduisent l’Europe vers la dénégation du sens même de la démocratie et des valeurs qu’elle est censée partager.

Déjà, demain, vous serez obligé de côtoyer les ministres autrichiens d’extrême-droite, une tendance politique que vote père avait eu le courage de condamner.

Pourquoi, alors, ne pas vous associer à la campagne de boycott de l’Autriche, lancée par le Mouvement antiraciste européen et relayée chez nous par les Territoires de la Mémoire ?

Pierre Galand

Président de l’APNU, de l’OMCT-Europe, past-président du CAL et de la Fédération Humaniste européenne, ancien secrétaire général d’Oxfam

 

http://70ansdudh.be/

http://www.territoires-memoire.be/root/accueil/derniers-articles/1436-autriche-l-extreme-droite-est-toujours-inacceptable

 

Image: 

Photomontage © DR

16 janvier 2018

La fabrique des egos

Lundi 1er janvier

 Vladimir Poutine doit être envié par toutes celles et tous ceux qui se sont déjà soumis à une campagne présidentielle et qui la terminent sur les rotules tant la centaine de jours passés à débattre, convaincre et sauter d’un marché public à un plateau de radio ou de télévision sont éreintants. Le maître du Kremlin remettra son mandat en jeu dans deux mois. Le voilà donc en campagne. Cela consiste pour lui à se montrer, tantôt en joueur de hockey sur glace, tantôt en fier cavalier, tantôt en sage studieux recevant des visiteurs venus de tous les continents. Et si un citoyen s’avise d’envisager une candidature d’opposant, celle-ci est promptement rayée de la compétition par la puissante (et bien entendu indépendante) commission électorale. Au « Moscou la gâteuse » lancé par Louis Aragon en 1924, Vladimir Poutine répond par : « Moscou le gâteau ».

                                                                       *

 Que se passe-t-il en Iran et quel est l’objet de la protestation populaire qui se manifeste dans les rues de Téhéran et d’une bonne dizaine d’autres villes ? Certes, le pays connaît de sérieuses complications économiques mais encore ? Il n’y a, en fait, qu’une seule vraie question : la théocratie est-elle ébranlée ? Ce n’est que si la réponse à cette question était affirmative qu’il y aurait lieu de s’intéresser de plus près à ces troubles.

                                                                       *

 Theresa May jouera cette année sa crédibilité. Son mandat en dépendra. Il lui faut donc, elle aussi, pratiquer la méthode Coué. La voici dans sa logique en train de déclarer : « En 2018, les progrès du Brexit redonneront de la fierté à la Grande-Bretagne. » « Les progrès du Brexit » ! L’oxymore est osé…

                                                                       *

 La vie smartphone résumée par Anne Roumanoff : « Á force d’être proche des gens qui sont loin, on finit par être loin des gens qui sont proches. »

Mardi 2 janvier

 Il est encore trop tôt pour interpréter l’ampleur de la protestation iranienne qui commence à compter ses martyrs. Des manifestants sont morts et des communications ont été coupées. Le peuple s’élève contre la vie chère et contre le chômage. Mais aussi contre le régime. Dans la foule qui se soulève, des femmes enlèvent leur foulard en signe de rébellion et des panneaux apparaissent qui clament « Ne laissez pas l’avenir aux mollahs ! » Une jeunesse qui veut vivre sans entraves, c’est un champ de blé qui lève, une lueur qui devient lumière et nargue l’obscurité.

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 « Á travail égal, salaire égal ». Bien loin des douteuses et parfois brumeuses ou cocasses tentatives de féminisation des substantifs, cette revendication dégage un véritable sens moderne, une réforme tellement élémentaire et cependant si difficile à décréter. L’Islande la réalise et devient ainsi le premier pays au monde à concrétiser une parité effective et complète. L’exemple vient quelquefois d’une petite nation perdue non loin des pôles.

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 Les frères Dardenne publiant une tribune libre (dans Le Soir) pour réclamer la mise à l’écart du secrétaire d’État à l’Immigration Theo Francken, c’est un fait suffisamment rare pour qu’on le souligne et le retienne. L’époque où les acteurs et opérateurs culturels s’engageaient dans la vie politique semblait révolue. Elle ne l’est pas totalement. Tant mieux. Ce n’est pas parce que Sartre s’est toujours trompé que ses petits-enfants ne doivent pas oser. Cette position des Dardenne serait-elle annonciatrice d’un film ayant les migrants pour thème principal ? Le moment est venu. Que les créateurs des pays riches mettent leur talent à l’évolution du genre humain dans ses diverses acceptions, comme autrefois.

Mercredi 3 janvier

 Le taux de chômage continue de baisser en Allemagne, atteignant même des records au point que certaines entreprises, le retour de la croissance aidant, peinent à recruter. Dès lors, elles commencent à embaucher des réfugiés fraîchement arrivés, dont certains se consacrent à l’apprentissage de la langue. On savait qu’à terme, le million et demi de migrants accueillis par Merkel constitueraient un apport essentiel à l’économie. On ne s’attendait cependant pas à ce que ce fût si soudain. Hélas !, cela lui a coûté l’entrée de près de 100 députés au Bundestag. Sic transit gloria mundi.

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 En présentant ses vœux à la presse, Emmanuel Macron annonce une loi visant à sanctionner les fausses informations, les fake news, qui polluent l’opinion et, on l’a vérifié ces derniers mois, risquent d’influencer le débat démocratique avec, en finalité, des résultats électoraux basés sur des mensonges. C’est du reste un peu ainsi (de son propre aveu) que son ami Donald Trump est arrivé au pouvoir. C’est une belle détermination, révélée au bon moment dans le bon cadre. Cette législation devra toutefois être très mesurée, très bien réfléchie, très justement structurée. Il ne faudrait pas que le remède soit pire que le mal.

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 Au Musée Marmottan à Paris (16e arr.), l’exposition Monet Collectionneur connaît une affluence fournie depuis son ouverture, le 14 septembre. Elle n’en vaut pourtant pas la peine. Toutes les œuvres exposées ont été offertes ou vendues au maître de l’impressionnisme. Elles sont donc de seconde zone. Michel, seul des deux fils encore vivant à la mort de Monet, n’était pas intéressé par le patrimoine de son père. Il l’a en partie dilapidé afin d’assouvir sa passion pour les safaris africains. Les plus belles pièces auront sans doute disparu de la collection. Il y a un seul grand tableau à voir dans l’exposition Monet Collectionneur : celui que peignit Paul Cézanne en 1867 – il n’avait que 28 ans !... - et auquel il donna comme titre Le Nègre Scipion. Cette toile magistrale est accrochée aux cimaises du Musée de São Paulo, rarement montrée en Europe. Les visiteurs se consoleront en découvrant une belle maison remarquablement meublée, et en admirant quelques beaux tableaux de Monet lui-même dans les collections permanentes du sous-sol. Encore que l’on puisse contempler de plus belles nymphéas et des nénuphars mieux réussis ailleurs dans Paris.

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 Une méthode pour les bonnes résolutions de l’année : relire Jacques Prévert.

« Il n’a plus qu’une seule vie à vivre

alors il prend son temps

et fait durer le plaisir. »

                        (Grand bal du printemps, éd. Gallimard , 1976)

Jeudi 4 janvier

 Fils de juifs polonais immigrés, Jean-Marie Aron s’était converti au catholicisme. Archevêque de Paris, il fut consacré par Jean-Paul II en 1983. Jamais il n’avait souhaité développer les raisons de son engagement catholique jusqu’à ce qu’un homme le convainque : Bernard de Fallois, qui venait de créer sa propre maison d’édition après avoir appris son métier chez Gallimard et puis dans le groupe Hachette. Et ce fut Le Choix de Dieu, entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton (1987) ; un livre qui lui permit d’entamer une nouvelle carrière. Á 91 ans, Bernard de Fallois vient de quitter ce monde. Serait-ce pour retrouver celui qui l’a rendu célèbre ? Qui sait si cet athée n’est pas occupé à connaître une bonne surprise …

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 On ne peut que souhaiter bon vent à Raphaël Glucksmann qui vient de faire paraître le premier numéro du Nouveau magazine littéraire. Son ambition est d’observer le monde par le prisme de la littérature. Le créneau – comme on dit – est disponible, à l’heure où L’Obs n’est plus qu’un ersatz du Nouvel Observateur et que L’Express s’essouffle tandis que les brèves du Point fatiguent autant que le bloc-notes de BHL. Seul Franz-Olivier Giesbert sauve l’intérêt de cet hebdomadaire. « Essayons ! » clame Glucksmann, « Essayons ensemble. Partons maintenant ! » Avec joie, cher Ami. « Tout reste à écrire » ajoute-t-il. Un peu exagéré mais mieux vaut qu’il le croie… Et pour jeter un regard littéraire sur le monde, il s’inspire de Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Une sagesse fertile doit naître de ce précepte. Un numéro 1, c’est toujours facile à concevoir. On jugera donc ce nouveau compagnon de table de chevet dans quelques mois. Une chose est déjà certaine : Glucksmann a fait oublier l’ineffable Joseph Macé-Scarron, qui dirigeait l’ancien titre avec une bêtise et une malhonnêteté dont il vaut mieux ne pas se souvenir.

Vendredi 5 janvier

 Au Parti socialiste français, le poste de premier secrétaire n’est pas rémunéré. Seuls sont prévus des défraiements. Ordinairement, celui qui dirige le parti est toujours (au moins) parlementaire. Ce n’eût pas été le cas de Najat Vallaud-Belkacem, fort citée ces temps-ci pour être désignée lors du congrès d’avril prochain. Elle vient de renoncer. Elle est à la recherche d’un salaire. Après avoir été ministre durant un quinquennat entier (Droits des Femmes, ensuite Education nationale), elle n’a plus de revenus. L’exemple doit être souligné.  Il importe de montrer au citoyen que l’exercice de la politique ne consiste pas nécessairement à se remplir les poches. Najat Vallaud-Belkacem va diriger une collection d’essais aux éditions Fayard. C’est aussi une belle manière de découvrir le prolongement d’une vie professionnelle démarrée en politique.

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 Trump continue à défier Kim Jong-un par tweets et communiqués rendus le plus possible publics. Il en est à signaler que son bouton nucléaire est plus gros que celui du Coréen. Exactement comme s’il parlait de sa queue dans une cour de récréation. Et dire que Kubrick nous avait prévenus !

Samedi 6 janvier

 Tony Blair se bat pour que le Royaume-Uni abandonne le Brexit. S’il avait mieux défendu la vocation européenne de son pays lorsqu’il le gouverna pendant une décennie plutôt que de rester inféodé aux Etats-Unis et sonner un premier glas pour la social-démocratie, on n’en serait pas là. To late monsieur, to late. Blair pas clair, ce n’est pas neuf.

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 Secrétaire d’État, porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux était l’invité de l’émission de Ruquier On n’est pas couché. Il accomplit une prestation lamentable au cours de laquelle il s’est notamment fait étriller par Yann Moix. Griveaux a grandi politiquement dans l’équipe de Michel Rocard avant de se pointer dans celle de Dominique Strauss-Kahn. Il n’en a manifestement pas retenu des enseignements qui lui auraient permis d’assumer ses nouvelles fonctions dans le gouvernement d’Édouard Philippe. Déjà, lorsqu’il était porte-parole de Macron durant la campagne, on ne l’avait pas senti brillant, contrairement à Castaner qui assumait pareille tâche. Mais c’était moins visible. D’une certaine manière, Macron occupait tellement bien les medias qu’il n’avait pas vraiment besoin d’un porte-parole. Dans l’enthousiasme de la victoire, Griveaux laissa courir le bruit qu’il serait intéressé par la mairie de Paris. C’est le meilleur concurrent que pourrait espérer Anne Hidalgo.

Dimanche 7 janvier

 Á peine arrivé en Chine pour une visite de 57 heures, accompagné d’une cinquantaine de chefs d’entreprise, avec le but affirmé d’améliorer la balance commerciale où les importations françaises sont trois fois supérieures aux exportations avec ce grand pays, Emmanuel Macron annonce qu’il compte y revenir « au moins une fois par an »… Soit.  Mais, euh !, qu’en pense le président Xi Jinping ?

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 Tous les jours, à 8 h 39, dans la matinale d’Europe 1, Patrick Cohen offre deux minutes à Raphaël Enthoven pour observer philosophiquement les actualités. Cette chronique s’intitule Le fin mot de l’info et c’est un régal. La performance consiste à viser juste et fort avec une concision qui ne nuit pas à la compréhension, au contraire. On se plaît à l’écouter tandis qu’au fil des semaines, on se surprend à être au rendez-vous, à s’organiser pour ne pas le manquer, preuves que ces deux minutes-là vont retenir l’intérêt du nombre, entrer peut-être un jour dans l’histoire de la radio déjà bien balisée d’émissions-cultes. Enthoven vient de rassembler ses interventions dans un livre (Morales provisoires, éd. de L’Observatoire). Le virtuel et les fausses informations vont nous obliger à décrypter de plus en plus les nouvelles. Cet ouvrage nous y aidera.

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 « Il y a quelque chose d’encore plus beau que Paris : la nostalgie de Paris. » (Paul Morand)

Lundi 8 janvier

 Quelle journée historique ! Le 8 janvier 1959, Fidel Castro entre à La Havane ; le 8 janvier 1959, Charles de Gaulle entre à l’Élysée, le 8 janvier 1996, François Mitterrand entre à la postérité, et ce 8 janvier 2018, Emmanuel Macron entre à Xi’an, le point de départ de la route de la soie, dont il veut faire un nouveau symbole des relations entre la Chine et l’Europe. Mais, euh !, qu’en pense le président Xi Jinping ?

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 Au Honduras :

  • le pseudo-dictateur au pouvoir a manipulé les élections
  • la gauche manifeste, proteste, déclenche une grève générale
  • le pouvoir réprime durement
  • les Etats-Unis soutiennent le pseudo-dictateur

Air connu et même un peu vieillot. On pensait que la CIA n’avait plus tellement prise sur l’Amérique latine. Elle semble avoir de beaux restes, des poches d’influence toujours tenaces, comme ce Guatemala qui annonça son désir d’implanter son ambassade à Jérusalem…

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 IG Metall, le puissant syndicat allemand de la métallurgie et de la construction mécanique, appelle les ouvriers de Violkswagen à la grève afin d’obtenir une augmentation de salaire. Cette organisation qui rassemble près de 4 millions d’adhérents prône une réduction de la durée du travail à 28 heures/semaine avec compensation salariale. Rien que ça ! Cette information aura dû être commentée autour de la table où chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates tentent de former un gouvernement…

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 « Dieu en embuscade, cela existe. Où ? Sur le chemin de Damas. » Qui parle ? Le pape François ? Non. Victor Hugo (Choses vues, 31 décembre 1867).

Mardi 9 janvier

 Theresa May ne va pas vivre une année facile. La voici qui remanie son gouvernement sous la contrainte de scandales sexuels naissants. Et Blair qui tente de recouvrer une popularité, davantage du côté de ses électeurs qu’auprès de ceux de son parti ! Bah ! Qu’elle se dise d’abord que les choses ne se passent jamais comme on les avait imaginées, prévues ou prédites… Il ne faudrait toutefois pas qu’un ennui de santé vienne s’ajouter à ceux de sa fonction. Elle ne paraît pas en grande forme ces temps-ci…

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 Á présent que la vie a repris son cours normal et que la fièvre des guirlandes et des fééries lumineuses s’est apaisée, il est bon de relire le texte qu’Éric Guichard  - philosophe, maître de conférences à l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques - avait publié dans le numéro de Libération des 30 et 31 décembre sous le titre : La science contaminée par les croyances numériques. La société n’est qu’à la préhistoire de son organisation sous l’emprise du numérique et de l’intelligence artificielle. Il importe de la préparer, autant à l’école que dans la chose publique. Et de méditer ceci : « La foi dans l’innovation n’a qu’une fonction politique : freiner les revendications sociales, en invitant les pauvres et les exclus à attendre des jours meilleurs, une fois que ces ‘nouvelles technologies’ nous auront apporté bonheur, richesse, démocratie et savoirs. » Invitant ou incitant ? Le résultat est le même.

Mercredi 10 janvier

 Être féministe n’est pas être anti-hommes, et le geste de séduction, même maladroit, n’est pas du harcèlement. C’est la répétition de ce geste qui le devient, et bien entendu la contrainte voire la violence physique qui pourraient l’accompagner. Voilà en substance ce qu’ont dit une centaine de femmes dans Le Monde, s’opposant ainsi à l’expression « Balance ton porc ! » des militantes radicales qui choque, quant à elle, par sa brutalité verbale et la vulgarité qui l’enrobe. Catherine Deneuve, figure parmi les signataires de ce texte dont l’intitulé, La liberté d’importuner, contraste avec l’autre, et qui pourrait devenir un beau sujet de dissertation philosophique. Le débat est lancé chez les féministes. Il n’est pas prêt d’être achevé, d’autant que la personnalité de l’actrice le conduit hors frontières, carrément sur un large plan international.

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 Une autre prise de position qui risque de provoquer des débats interminables est l’annonce, par Emmanuel Macron, de vouloir légiférer pour sanctionner les auteurs de fausses informations, en particulier au cours des campagnes électorales. Qui sera le détenteur de la vérité qui pourra donc punir ? Et puis, l’arsenal juridique concernant les faiseurs d’opinion n’est-il pas suffisant ? Condamner les fausses informations, ce pourrait être une fausse bonne idée.

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 Que souhaitez-vous pour 2018 ? a demandé L’Express via un sondage de l’Ifop. Les moins de 40 ans répondent : « Qu’on ait moins peur les uns des autres » et les Français, toutes générations confondues, demandent au gouvernement une politique migratoire plus sévère… Gouverner, c’est pratiquer l’art du possible.

Jeudi 11 janvier

 Décidément, les débats de fond fleurissent ces jours-ci ! Antoine Gallimard annonce qu’il « suspend » son projet de publier les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline. Et revoici du grain à moudre non pas à propos de la censure mais plutôt de l’autocensure… Bah ! Ça nous change des débats de fonds…

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 Frédéric Beigbeder était au bar du Ritz lorsqu’un commando de malfaiteurs a fait irruption dans cet hôtel de luxe, armé de pistolets et de haches, afin de briser les vitrines et de voler pour 4 à 5 millions d’euros de bijoux. Il s’est réfugié dans les toilettes du sous-sol, croyant à une attaque terroriste. S’il était en panne d’imagination pour un prochain roman, le voilà outillé. N’empêche : après les stades et les écoles, il convient à présent d’équiper de sentinelles militaires armées les entrées des hôtels de luxe. La génération qui vient au monde ces temps-ci trouvera cet état de fait courant, normal. Et quand on lui racontera que cela n’existait pas avant la deuxième décennie du 21e siècle, elle se dira que notre société s’avérait bien dangereuse parce qu’imprudente.

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 « Haïti et l’Afrique sont des pays de merde ». Dernière trumperie. Sans importance. Apparemment. Mais le vase à indignations se remplit. Un jour, il suffira d’une goutte…

Vendredi 12 janvier

 L’Allemagne a réussi à boucler l’année avec un excédent de 38 milliards d’euros. Malgré ce résultat remarquable et prometteur, Angela Merkel ne parvient pas à former un gouvernement depuis le 24 septembre. Caprice de riches ? Hum… Pas seulement. Conservatisme exacerbé ramolli par l’usure du pouvoir. Les adhérents du SPD auront à se déterminer sur un préaccord au cours d’un congrès extraordinaire le 21 janvier. Pour préparer le renouvellement du Parlement européen de juin 2019, il vaudrait mieux que les choses s’arrangent. Macron attend Angela. Impétueux et pressé, il est toutefois bien obligé d’attendre. Pour patienter, il peut téléphoner à son ami Trump et là, il a de quoi faire. Le ramener dans la COP 21 par exemple…

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 L’an dernier, grâce à Catherine Frot et à Meryl Streep, deux films ont révélé l’extravagante personnalité de la soprano Florence Foster Jenkins qui pensait être une diva, qui chantait en vérité horriblement faux, et que toute la bonne société new-yorkaise acclamait hypocritement. Elle l’aurait raillée mais voilà : Florence était très riche… « Trop riche » dit Sorj Chalandon dans Le Canard enchaîné en commentant sa fin, après une prestation au Carnegie Hall de la 7e Avenue où elle se produisait à guichets fermés, où elle reçut The standing ovation, mais où la presse du lendemain décrivit la supercherie. « Absence de vibrato, diction inintelligible, ni rythme, ni note, ni hauteur de ton, tout est faux, et à contretemps. Mais rien n’est drôle. Ce n’est pas une farce, c’est une tragédie. » C’était le 25 octobre 1944. Elle avait 76 ans. Elle mourut de chagrin un mois plus tard. Quand le spectateur sortait de la salle noire après avoir vu Frot ou Streep, il avait définitivement abandonné le rire qui s’était emparé de lui au début du film. Il était mal à l’aise, dans un état d’esprit  bancal, engoncé dans le pathétique. Avec le recul, on sait que Florence Foster Jenkins est une femme de cœur, pleine de sentiments généreux, une mélomane admirable. Ce n’est plus son portrait qui importe, c’est celui de tous ces fourbes dissimulateurs visqueux qui l’applaudissent et vantent son talent d’année en année. C’est eux qu’il convient de dépeindre, c’est à eux qu’il faut consacrer un film. L’occasion de se poser les questions : qui sont-ils aujourd’hui ? Que font-ils ? Que pensent-ils ? Comment se comportent-ils en tant que citoyens ? Etc. On attend le réalisateur audacieux, le nouveau Claude Chabrol.

Samedi 13 janvier

 Il y a 120 ans, le 13 janvier 1898, L’Aurore, le journal de Georges Clemenceau, publiait en pleine page une tribune d’Émile Zola sous le titre J’Accuse… ! Quel serait le thème de pareille charge aujourd’hui ? Les migrants, sans aucun doute.

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 Un débat sur France Inter (un débat parmi tant d’autres…) relatif aux fausses informations (fake news) donne l’occasion à un animateur d’évoquer la méthode consistant à « séparer le bon grain de l’ivraie ». Á l’instar de plusieurs paroles des évangiles, cette expression est le résultat d’une pensée tronquée de Vauvenargues (1715 – 1747). La voici dans son intégralité qui pourrait être méditée par plus d’un commentateur : « On n’apprend aux hommes les vrais plaisirs qu’en les dépouillant des faux biens, comme on ne fait germer le bon grain qu’en arrachant l’ivraie qui l’environne. » … Et l’on s’aperçoit que la première partie de la citation est plus lourde de réflexion que la seconde.

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 Les banques font preuve d’une imagination débordante pour inventer des frais. La chaussette bourrée au fond de la garde-robe et le magot sous l’oreiller pourraient bien redevenir en pratique.

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  Benoît Hamon, sur le plateau de Ruquier dans l’émission On n’est pas couché : « La République ne fabrique plus des égaux. » C’est exact. Elle fabrique plutôt des egos.

Dimanche 14 janvier

 Est-ce la détente dominicale qui fait naître dans les rédactions d’étranges proximités d‘informations ? Sur Europe 1, le matin, on apprend que le dernier cinéma porno de Paris (Le Beverley, 2e arr.) va fermer ses portes. Juste après, on signale que les finances de l’Église française sont dans le rouge. La tentation est grande d’imaginer la Sainte Institution reprenant le circuit X afin de renflouer ses caisses. Après tout, comme l’avait révélé jadis Le Canard enchaîné, Louis Pauwels, éditorialiste bien pensant du Figaro Magazine, pouvait arrondir ses fins de mois grâce à un cinéma de ce type occupant un établissement  propriété de son épouse… BEL-RTL, journal de la mi-journée : un éléphanteau est né dans un parc animalier. Images touchantes d’amour maternel commentées avec charme et douceur. Juste après, il est question de l’élection de Miss Belgique. « Sans transition » précise le présentateur en souriant. Sans transit plutôt… Eh oui ! C’est dimanche, un jour où une analyse approfondie des nouvelles serait amusante et légère…Parfois…

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 Si l’on figure parmi les amateurs des films de Claude Lelouch, la meilleure manière de visionner Chacun sa vie, qu’il réalisa et produisit l’an dernier, est d’en acquérir le DVD. Ce film ne fut en effet pas bien distribué, très peu en France, pas du tout en Belgique. D’une certaine manière, ce n’est pas grave. C’est loin d’être son meilleur. Mais la narration propre au cinéaste reste intacte, ce côté accrocheur basé sur la face cachée des histoires simples est toujours agréable à goûter. Quelques scènes charmantes bâties autour de la personnalité de Johnny Hallyday demeureront dans l’anthologie du cinéma, d’autant plus que la belle gueule de Jean Dujardin rehausse les images de joie musicale. Quant aux Beaunois (en particulier ceux de la place Carnot) et aux touristes qui choisissent cette sous-préfecture de la Côte d’Or comme étape de vacances, ils ne pourront qu’apprécier l’ambiance de fête qui plane sur la cité viticole.

Lundi 15 janvier

 Comme il fallait s’y attendre, les débats entre féministes à propos des agressions sexuelles débouchent sur des  prises de position individuelles parfois pertinentes, parfois maladroites, parfois même insupportables. Et comme on le redoutait, Catherine Deneuve, la plus célèbre des cent signataires pour « la liberté d’importuner », est soumise à toutes les appréciations. Alors elle a décidé de sortir de son silence, et de manière admirable. La mise au point qu’elle a confiée à Libération, reprise par tous les médias et en particulier par Le Monde, qui publia le texte qu’elle cosigna, est d’une qualité irréprochable et d’une netteté remarquable. Elle en profite pour rappeler à certains de ses détracteurs qu’elle figurait parmi les « 343 salopes » qui avaient signé le manifeste « Je me suis fait avorter… » publié par Le Nouvel Observateur le 5 avril 1971 à l’invitation de Simone de Beauvoir. Elle était en effet en bonne compagnie avec des consoeurs comme Jeanne Moreau, Marie-France Pisier, Micheline Presle, Agnès Varda, Marina Vlady… Et bien sûr, des écrivaines comme Marguerite Duras ou Françoise Sagan. Quatre ans plus tard, la loi Veil était adoptée. C’était aussi le temps où Le Nouvel Observateur était un journal de combat. Hélas!, il n’est plus désormais qu’un magazine pipeul comme les autres.

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Catherine Deneuve revient sur la polémique lancée dans « Le Monde ». Photo © Euronews

13 janvier 2018

La toile cirée

&

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La toile cirée

Le béton ne brille pas
Sitôt coulé
Il se meurt
Ses fissures ne disent mot
Elles digèrent
Les coups de vents forts
Les sables gourmands
Une femme au beau cul
Se faufile dans les courbures
Des hommes aux balcons
Émus
La laissent s’évanouir
Dans la neige d’un écran brouillé
Les yeux vomissent ce paysage dilaté
L’arc-en-ciel de toile cirée
Noue et noie les murs
D’aguicheuses lézardes
Enfilent les ombres
Que de pets rêvés hauts
Dans la toile cirée

03/04/2007

06 janvier 2018

Une vie sans trucage

&

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Julie se perd
Le regard arrêté
Sur un nœud de bois
La lumière s'efface
Le nœud reste
Larme immobile
Dans un œil anonyme

Julie tourne sans rien faire
Elle s'éclabousse d'un reste de pluie
En tête, un inventaire
De mauvaise herbes
De souvenirs de ciels
D'un arbre très haut
De paniers vides
Elle se goinfre de parents fabuleux

Julie s'égare
Dans une clarté grave
Des larmes vives
En giboulée
Coulent du fond de ses sens
Sur les chemin des joues
Terminus le cou

Julie s'évade
Par une brèche
Où menace un vent furieux
Vers une vie muette d'ombres
Vite et bien
À l'écart des ruses
Et des règles

Julie appelle ses mots
Armée de mille-pattes
En touffu désordre
Ils créent
Un air à boire
Une lune mentale
Une vision d'amour
Pour un vieux casse-cou
Une vie sans truquage
Une vie

02 janvier 2018

Guatemala-Israël : d’ « excellentes relations »

Il est rare que l’on parle du Guatemala au JT. Ce fut le cas après que, ce 24 décembre, le président guatémaltèque, Jimmy Morales, ait annoncé, dans le sillage de Donald Trump le 6 décembre, que son pays allait également transférer son ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem.

Très logiquement, Benyamin Netanyahu s’est aussitôt félicité de cette décision. D’autant plus que, trois jours plus tôt, 128 Etats-membres des Nations-Unies sur 193 - dont la totalité de ceux du Conseil de sécurité, Etats-Unis exceptés - avaient condamné la décision américaine de reconnaître le Grand-Jérusalem comme capitale d’Israël. Dans le même temps, le 1er ministre israélien annonçait que d’autres chancelleries allaient bientôt suivre l’exemple du petit Etat centre-américain, la radio israélienne mentionnant le Honduras, les Philippines, la Roumanie, voire le Sud- Soudan… Quant au ministère des Affaires étrangères israélien, il déclarait se réjouir d’une « merveilleuse nouvelle » et d’une « véritable amitié ». En effet.

« Historiquement pro-Israël »

J. Morales a rappelé « les excellente relations » qui lient son pays à Israël, auquel, a-t-il dit, son pays a été « historiquement » favorable. Nous savons en effet que le Guatemala avait été l’un des premiers parmi les premiers pays latino-américain à reconnaître, en 1948, le jeune Etat, puis, en 1956, à ouvrir une ambassade à Jérusalem[1]. Celle-ci était dirigée par Jorge Garcia-Granados. Homme politique libéral, opposé à la dictature militaire du général Jorge Ubico Castañeda (1931-1944), Garcia-Granados avait représenté en 1947 son pays aux Nations-Unies. Désigné comme membre de l’UNSCOP, la Commission spéciale des NU de 11 membres à l’origine du plan de partition de la Palestine, Garcia-Granados ne faisait pas mystère de ses sympathies sionistes, lui qui avait tenu à rencontrer Menahem Begin, leader de l’extrême-droite sioniste dite révisionniste, alors dans la clandestinité[2]. Le diplomate avait formé un véritable « lobby » latino-américain en faveur d’Israël[3]. C’est lui qui, avec l’aide du Brésilien Oswaldo Aranha, président de l’Assemblée générale également très favorable au projet sioniste, avait pu obtenir que le vote du Plan de Partage, prévu pour le 27 novembre, soit reporté au surlendemain. 48 heures qui permirent d’emporter une majorité jusque-là inexistante en faveur du plan onusien. Le 29 novembre 1947, le plan fut adopté à l’Assemblée générale – dont on peut rappeler que les décisions ne sont pas contraignantes - par 33 voix contre 13 et 10 abstentions.

Alain Gresh et Dominique Vidal[4] nous ont rappelé combien ce basculement avait résulté de pressions et d’achats de voix en tous genres. Des méthodes « confinant au scandale », devait écrire dans son journal le Secrétaire à la Défense américain James Forrestal. En particulier à l’égard des petits Etats indépendants de l’époque et de ceux de « l’arrière-cour » étasunienne d’Amérique latine. Un des exemples les plus saisissant en fut les pressions exercées par le géant britannique du pneu Firestone sur les autorités libériennes, menaçant celles-ci de mettre fin à l’achat de leur caoutchouc…

Ce 21 décembre, le Guatemala figurait encore, avec son voisin hondurien, parmi les sept pays – dont on appréciera le poids géopolitique[5] – qui se sont rangés aux côtés des Etats-Unis et d’Israël pour défendre la décision de Donald Trump sur Jérusalem. The Guardian (25.12.17) rappelle que ces deux Etats centre-américains sont dépendants des financements étasuniens, e. a. dans leurs luttes contre les gangs, les maras.

Les armes sont en effet bien présentes dans les « excellentes relations » israélo-guatémaltèques. Le Guatemala a été un important acheteur d’armes israéliennes.

Pétrole contre dictature

C’est à partir de la guerre israélo-égypto-syrienne dite du Kippour (octobre 1973) et de son embargo pétrolier que l’Amérique latine semble être redevenue un objectif diplomatique pour Israël, après que, durant la décennie précédente, le tiers-mondiste Groupe des 77 ait quelque peu écorné l’image d’Israël dans le sous-continent. La révolution khomeyniste de 1979 priva de plus Israël des importantes fournitures pétrolières que lui octroyait le Chah. Du coup, le Venezuela, le Mexique, le Brésil et l’Équateur retrouvaient un intérêt majeur[6]. Et les firmes privées de sécurité israéliennes allaient trouver en Amérique latine des débouchés inespérés.

The Times of Israël (13.9.17) écrit qu’au cours des années 1970, « tous les pays d’Amérique centrale – sauf Cuba et le Nicaragua, mais d’autres aussi en Amérique latine - ont acheté des armes en provenance d’Israël […] l’Amérique latine avait besoin d’armes israéliennes et Israël avait besoin du pétrole de l’Amérique latine ». Ainsi, « Israël a rempli le vide temporairement laissé par l’Amérique [de Jimmy Carter, 1977-1981] en devenant un important fournisseur d’armes pour la plupart des pays d’Amérique latine comme l’Argentine, l’Équateur, le Guatemala et le Honduras. En 1980, par exemple, Israël aurait fourni 80% du matériel militaire salvadorien ». The Times of Israël ne s’attarde cependant pas sur la situation politique que connaissaient ces pays. A savoir des dictatures militaires[7] et, pour ce qui est de l’Argentine, du Guatemala et du Salvador, des « sales guerres » dont les atrocités ont défrayé la chronique : en Argentine, après le régime militaire du général Ongania (1966-1973), le dit Processus de réorganisation nationale aurait fait, de 1976 à 1983, 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, 1,5 million d’exilés et près de 30 000 desaparecidos (« disparus »), dont près de 500 bébés ont été confiés à des partisans du régime. A l’époque, une éminente personnalité de la communauté juive argentine, l’écrivain Jacobo Timmerman, avait dénoncé avec virulence l’appui des autorités israéliennes à une junte dont bien des membres et partisans ne cachaient pas leur antisémitisme. De 1980 à 1992, le Salvador fut le théâtre d'un conflit qui a fait plus de 100 000 morts et dont les exactions ont été imputées, selon la Commission de Vérité patronnée par les Nations-Unies à 85 % aux militaires et aux « escadrons de la mort » pro-gouvernementaux.

Au Guatemala, en l’occurrence, la guerre sociale[8] fera 200.000 morts et 45.000 disparus et se muera en une guerre d’extermination ethnique qui s’exacerbera sous les dictatures des généraux Efraïn Rios Montt (mars 1982-août 1983), inculpé pour « génocide », et Oscar Humberto Mejias Victores (1983-1986) : selon la Commission pour la vérité historique des NU, 83% des personnes assassinées étaient des Mayas et 93% de ces crimes sont imputables aux forces gouvernementales et paramilitaires[9].

Dans un rapport publié par le Centre d’Etudes Stratégiques de l’Université de Tel-Aviv[10], il est admis que les ventes nationales d’armes et d’équipements de défense à travers le monde représentent environ un milliard de dollars US par an. C. à d. 20% des exportations israéliennes. Parmi les principaux clients pour la période 1977-1982, précise The Times of Israël, l’on trouvait le Salvador, le Honduras et le Nicaragua du dictateur Anastasio Somoza, en lutte contre les sandinistes jusqu’à son renversement en 1979. Comme l’a révélé le scandale de l’Irangate, l’aide israélienne fut ensuite transférée à la guérilla antisandiniste, la Contra, qui fera quelque 29.000 morts.

Jimmy et Bibi

A en croire Jimmy Morales, au demeurant de confession évangélique, ce sont les « conceptions chrétiennes » des Guatémaltèques qui imposeraient l’alliance avec Israël. L’on pourra certes voir dans la décision du président du Guatemala un nouvel effet de ce « sionisme chrétien » qui anime par ailleurs la base électorale de Donald Trump[11]. Mais l’on peut aussi se demander si, tout comme le président des Etats-Unis envers Benyamin Netanyahu, que les Israéliens appellent souvent Bibi, le geste de J.Morales n’a pas aussi comme objectif de détourner l’attention d’une opinion, israélienne comme guatémaltèque, focalisée sur les « affaires ».

Président du Front de convergence nationale (FCN), un parti que sa rivale malheureuse, Madame Sandra Torres, accusera de représenter « une vieille garde de militaires douteux », Jimmy Morales a été élu en octobre 2015, après une campagne anti-corruption. Quoiqu’enseignant à l’Université San-Carlos de Guatemala City, le candidat Morales a surtout été présenté par les médias occidentaux comme “acteur, humoriste” et “comique”, ajoutant son nom à une liste déjà longue de personnalités du spectacle et des médias appelés à de hautes destinées. Il y a deux ans, J.Morales avait emporté la présidence avec plus de 68% des voix grâce à la vague d'exaspération qu’avait suscitée l’implication de son prédécesseur, l’ex-général Otto Perez-Molina – également mêlé à la « sale guerre » des années ’70 et ’80 - , de sa vice-présidente et de plusieurs de ses ministres dans l’énorme scandale de pots-de-vins dit de La Linea.  Dès le mois de mars dernier toutefois, J. Morales est devenu lui-même la cible de manifestations exigeant sa démission après l’incendie d’un foyer pour enfants ayant fait 39 morts. Un drame considéré comme illustrant l’indifférence des dirigeants guatémaltèques à l’égard des déshérités. Puis, en août, le président – dont les deux fils sont déjà suspectés dans une importante affaire de fraude - suscitait un nouveau tollé en limogeant le président de la Commission internationale contre l'impunité au Guatemala (désignée par l'ONU), qui l’avait accusé d’avoir financé illégalement sa campagne électorale.

A Jérusalem comme à Guatemala-City, tant Jimmy que Bibi semblent bel et bien rattrapés par « les affaires ». Cela expliquerait-il ce sursaut de solidarité ?

 

[1] Avant qu’en 1980, la résolution 478 des NU n’enjoigne à tous les pays ayant alors une mission diplomatique à Jérusalem de l'en retirer: c’était le cas de la Bolivie, du Chili, de la Colombie, du Costa Rica, de la République dominicaine, de l’Equateur, du Salvador, du Guatemala, de Haïti, des Pays-Bas, du Panama, de l’Uruguay et du Venezuela qui déplacèrent leur ambassade à Tel-Aviv. Dans les années 1990, le président Ramiro de León Carpio tentera de réinstaller l’ambassade guatémaltèque à Jérusalem, mesure à laquelle il dût renoncer devant la menace des pays arabo-musulmans, ses principaux clients, de fermer leur marché aux exportations de cardamone du Guatemala, premier exportateur mondial de cette épice

[2] The Times of Israël, 13.9.17

[3] 13 pays d’Amérique latine votèrent en faveur du Plan de partage (la Bolivie, le Brésil, le Costa-Rica, la République dominicaine, l’Equateur, le Guatemala, Haïti, le Nicaragua, le Panama, le Paraguay, le Pérou, l’Uruguay et le Venezuela. Un seul, Cuba, vota contre, et 6 s’abstinrent (l’Argentine, le Chili, la Colombie, le Salvador, le Honduras et le Mexique)

[4] Palestine 1947. Un partage avorté, André Versaille éditeur, 2008

[5] Le Guatemala, le Honduras, les Îles Marshall, la Micronésie, Nauru, Palau et le Togo

[6] The Times of Israël, 13.9.17

[7] De 1972 à 1979 en Equateur, de 1972 à 1783 au Honduras

[8] Un recensement foncier de 1979 établissait que 65% des terres appartenaient à 2% des propriétaires, alors que 90% de petits paysans n’en possédaient que 16%. Selon Le Monde Magazine (4.06.11), 8% d’exploitants (descendant de colons européens) contrôlaient 78% des terres arables, et, pour la période 1980-90, 71% des Guatémaltèques vivaient sous le seuil de pauvreté

[9] L’Hebdo/Courrier international, 17-23.11.11 & Le Monde, 3-4.02.13

[10] Blog JosephHokayem, 29.12.12

[11] Lire mon article Israël-Palestine. Coupures ombilicales, Entre-les-lignes, 13.12.17 - https://www.entreleslignes.be/le-cercle/paul-delmotte/isra%C3%ABl-palest...

 

Image: 

Dans un village maya, une fresque représente les atrocités de la guerre sociale doublée de nettoyage ethnique, qui a fait des centaines de milliers de morts. Photo © Gabrielle Lefèvre

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