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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

Image: 
17 juillet 2018

Esther et Natalie

Les cieux noircis de Gaza ont sans doute fait le bonheur des photographes de presse. Ils pourraient aussi illustrer à quel point l’horizon paraît bouché pour les Palestiniens en ce 70e anniversaire de la Nakba et de la création de l’Etat d’Israël. Une commémoration célébrée par un transfert, ne fut-ce que symbolique, de l’ambassade étasunienne de Tel-Aviv à Jérusalem. Et endeuillée par les quelque 140 morts de Gazaouis abattus par les snipers de l’armée israélienne lors des marches dites du « Droit au Retour ».

Le Monde des Livres du 6 juillet consacre deux pages à la naissance de l’Etat d’Israël, dont une entière à l’essai de Danny Trom, chercheur au CNRS : Persévérance du fait juif. Une théorie politique de la survie (EHESS/Gallimard/Seuil).

L’interview de l’auteur (par David Zerbib) qui accompagne la recension suscite diverses réflexions, notamment au sujet de l’attachement des Juifs diasporiques à l’Etat d’Israël. Une question trop peu posée, à mon sens, chez les militants de la cause palestinienne. En effet, cet attachement n’est-il pas trop souvent considéré avec un certain fatalisme ? Comme une donnée que l’on jugera certes regrettable au vu des torts faits aux Palestiniens, mais peu susceptible d’évoluer…

L’Etat-gardien

Or, Trom s’interroge sur ce lien « trop peu théorisé ». Sur cette « angoisse » qui, à chaque moment où l’Etat s’est vu – ou a été perçu comme menacé, a saisi nombre de Juifs, y compris parmi les plus aptes à se rendre compte des rapports de forces réels en jeu dans le conflit israélo-palestinien. Certes, l’on admettra avec le chercheur que cette angoisse découle d’une « expérience politique de la précarité » héritée de l’Histoire – contemporaine ou plus ancienne. Une angoisse toutefois, constate Trom, que « le rétablissement de la République et des Etats-nations après la guerre n’a pas suffi à apaiser ». Gageons que, pour ce qui est des Juifs de France, elle s’apaisera d’autant moins tant que cette République montrera son impuissance à juguler une résurgence d’actes graves d’antisémitisme.

Il y a eu, poursuit Trom, un « affaiblissement de la confiance des juifs dans l’Etat ». Déjà au XIXe siècle, l’on se rappelle l’effarement de Theodor Herzl découvrant l’Affaire Dreyfus : « si même la France, berceau des Droits de l’Homme… ». Sans parler, bien sûr, de Vichy et de sa collaboration au judéocide C’est aussi une bien « cruelle ironie du sort », rappelle Arno Mayer[1], qui a voulu que leur extermination par les nazis ait suivi un « âge d’or » des Juifs d’Europe : « si l’on tient  compte de l’intégration des Juifs et de l’amélioration radicale de leur situation en Russie soviétique et dans l’Allemagne de Weimar, écrit Mayer, on peut dire que les trente premières années du XXe siècle furent pour les Juifs d’Europe un âge d’or : jamais ils n’avaient connu si peu d’oppression, tant de portes ouvertes ».

C’est au vu de cette « expérience de précarité » qu’Israël devrait - si pas « essentiellement », comme l’écrit Trom - continuer à être aussi perçu « dans sa fonction protectrice ». Et cela même si, à l’évidence, les autorités israéliennes, mais aussi les nôtres, entretiennent une mémoire particulière de la Shoah, comme l’a magistralement démontré le professeur Enzo Traverso[2].

D.Trom qui, nous dit Le Monde, « s’efforce de bâtir une sociologie de l’expérience politique », veut faire remonter au «Livre d’Esther » [3] et aux commentaires rabbiniques qui l’ont accompagné, une tradition politique chez les Juifs de la Diaspora : la recherche d’une « protection auprès des pouvoirs politiques en échange d’une allégeance ». Les exemples abondent. Celui des Juifs proche-orientaux qui, persécutés par Byzance, feront au VIIIe siècle bon accueil aux conquérants arabo-musulmans. Celui des Juifs ibériques qui, persécutés par le royaume wisigoth d’Espagne, ouvriront les portes de leurs villes aux conquérants arabo-berbères musulmans et, en leur assurant une garnison, permettront à ces derniers d’aller plus avant dans la conquête de la Péninsule. L’on pense aussi à la situation des juifs marocains jusqu’à la mort du roi Mohamed V et même encore après la guerre de juin 1967[4].

Esther, nous conte son Livre - texte maintes fois remanié, dont la véracité historique est déniée et dont tant l’auteur que la date de rédaction sont contestés - avait pu convaincre le roi Assuerus[5], dont elle était une favorite, à renoncer au projet d’exterminer les juifs de son empire que lui avait soufflé son 1er ministre. En lieu et place, Assuerus fit exécuter le « mauvais conseiller » et ordonna la protection des juifs qui instaurèrent en mémoire de ce « miracle » la fête de Pourim

l’auteur de Persévérance… voit dans le Livre d’Esther « un traité de survie » pour les Juifs, « un substitut, nous dit-il, du traité politique dont les juifs avaient besoin pour s’orienter dans le monde de l’exil ». Dieu ne pouvant, à l’évidence, assurer à lui seul cette fonction de protection des « exilés », ces derniers se virent contraints de rechercher celle-ci auprès d’un « pouvoir intermédiaire » : l’Etat en place… La question, dès lors, juge Trom, sera la suivante : que faire quand le « roi » lui-même devient « mauvais conseiller », lorsque l’Etat, de « gardien », devient criminel ?

« Esther, reviens ! » ?

Aux deux interprétations « classiques » du sionisme – des sionismes ? – D.Trom entend donc ajouter – et rappeler - celle de cette quête de protection. Face à leurs défaillances à assurer la sécurité de « leurs » Juifs, les fondateurs du sionisme auraient cherché à remplacer les Etats « hôtes » par un « Etat-gardien » dirigé par des Juifs cette fois. L’on sait que l’ouvrage majeur de Herzl - mal traduit par L’Etat juif - appelait à un « Etat des juifs » (Judenstaat), c. à d. « pour les Juifs ». Chez le principal fondateur du sionisme politique, l’interprétation « nationalitaire » - selon laquelle le projet sioniste s’inscrivait dans le droit fil du mouvement des nationalités européens - apparaissait moins flagrante que chez ses émules : à droite (Jabotinski et ses « révisionnistes ») comme « à gauche » (Ben Gourion et le sionisme « pratique », nationaliste et socialisant). Ainsi, l’idée de ressusciter l’hébreu comme langue nationale n’effleurait pas Herzl. Libéral bon teint et, à ce titre, également imprégné de bonne conscience « civilisatrice » occidentale, celui-ci partageait encore moins la vision « messianique » et religieuse du sionisme : le « Retour après 2000 ans d’absence ». Max Nordau, compagnon de Herzl, n’hésitait pas à clamer qu’en dehors de la nécessité de trouver un refuge pour les Juifs, la Palestine n’avait pour lui qu'un « intérêt d’archéologue »…

A l’origine donc, estime Trom, le mouvement sioniste ne visait pas tant à créer un Etat-Nation qu’un « Etat- gardien », « en incorporant le modèle de protection extérieure », c. à d. celui de l’Etat « hôte » non-juif. Ce qui impliquait, ajoute-t-il, « un rapport d’indifférence relative au territoire ». Cette méfiance à l’égard « des élans idéologiques qui structurent le modèle de l’Etat-nation » (Zerbib), on la retrouve notamment chez Martin Buber – « j’ignore tout d’un Etat juif avec canons, drapeaux et médailles ! »[6] - et ses amis du Brit Shalom et de l’Ihoud. Elle sera, il est vrai, vite noyée sous les « élans » nationalistes et messianiques

Le souci de D.Trom, écrit Le Monde, est de « puiser dans la tradition le moyen de repenser en profondeur des préoccupations contemporaines brûlantes ». A la question que lui pose D. Zerbib - « quel profit les Israéliens pourraient tirer d’un retour à cette ancienne solution juive du gardien », Trom répond que le modèle de l’Etat-gardien « offre un contrepoids aux impasses de l’Etat-nation », qu’il permet – « en tant que tradition légitime dans l’histoire du peuple juif » - de « sortir de la sacralité de ta terre », ce qui permettrait « d’ouvrir des marges de négociation nouvelles ».

« Dérive fascisante »

L’« âge d’or » auquel fait référence Mayer avait, il est bon de le rappeler, favorisé au sein des communautés juives européennes un internationalisme communiste auquel on doit parmi les plus belles figures d’acteurs et de penseurs révolutionnaires.

Aujourd’hui, n’est-ce pas la « protection » dont bénéficie le judaïsme étasunien qui explique qu’une part croissante de la jeunesse juive liberal marque ses distances avec la politique menée par « Bibi » Netanyahu et la droite israélienne ? Que ce soit envers les Palestiniens ou envers les progressistes israéliens, ces derniers faisant l’objet d’attaques croissantes qui font parler Dominique Vidal de « dérive fascisante » [7] ?

Constatons aussi que B. Netanyahu lui-même juge désormais plus rentable de s’associer de plus en plus étroitement aux milieux religieux israéliens les plus conservateurs et, aux Etats-Unis, avec le « sionisme chrétien ». Un Netanyahu qui, d’autre part, « flirte », sans honte, avec une droite dure européenne qui, de Viktor Orban à l’extrême-droite néonazie ukrainienne, ne cache même plus son antisémitisme[8]. Les relations troubles nouées entre les instances gouvernementales israéliennes avec des régimes (hier, l’Argentine des généraux) ou des groupes ne cachant pas leur antisémitisme aurait depuis longtemps dû semer le doute dans l’opinion, juive et non-juive, sur l’ambiguïté de la mémoire de la Shoah qu’entretiennent les autorités israéliennes…

Posons la question : comment peut-on encore considérer l’Etat d’Israël comme un « Etat gardien » pour les Juifs du monde ? Qui s’avère aujourd’hui le « mauvais conseiller » en matière de sécurité pour les Juifs ? Il y a peu, d’aucuns pointaient du doigt l’échec du projet sioniste à assurer une sécurité pour les Juifs et constataient que les seuls Juifs qui, dans le monde, pouvaient craindre pour leur vie étaient les Juifs israéliens. Et, aujourd’hui, comment ne pas voir que c’est en grande partie la brutalité et l’intransigeance israéliennes qui donnent aux prêcheurs d’une haine raciste et imbécile les prétextes qu’ils recherchent pour encourager des égarés à s’en prendre aux Juifs partout où ils se trouvent ?

Revenons-en donc à la question de D. Trom, déjà citée :
que faire quand le « roi » lui-même devient « mauvais conseiller », lorsque l’Etat protecteur – en l’occurrence Israël, de « gardien », devient criminel ?

En refusant, en avril dernier, d’aller recevoir en Israël le Genesis Prize (que d’aucuns qualifient de « Prix Nobel israélien »), l’actrice israélo-américaine Nathalie Portman a jeté un pavé dans la mare. Déclarant que les « événements récents extrêmement éprouvants » de Gaza l’empêchaient d’assister « la conscience libre » à la cérémonie et refusant de « donner l’impression d’approuver Benyamin Netanyahu » qui devait y assister, l’actrice ajoutait : « comme de nombreux juifs dans le monde, je peux être critique des dirigeants israéliens sans vouloir boycotter l’ensemble de la nation. Mais les mauvais traitements infligés à ceux qui souffrent d’atrocités aujourd’hui ne correspondent pas à mes valeurs juives ». Ce faisant, Nathalie Portman avait déclenché en Israël, nous dit Médiapart, (27.4.18), « une tempête de haine et de désaveu ».

Tout récemment aussi, Omar Barghouti, co-fondateur de la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions), estimait pour sa part que son initiative rencontrait « un soutien croissant des jeunes juifs […] en faveur de BDS, ce qui représente une forme de solidarité avec les combat des Palestiniens pour la justice et l’égalité. Les jeunes juifs américains en particulier, qui sont très à gauche sur la plupart des questions, ne parviennent plus à réconcilier leurs valeurs juives progressistes avec celles promues aujourd’hui par Israël et le sionisme »[9].

 Cieux noirs

Dans l’éditorial du dernier numéro (n° 76) de Palestine, le bulletin  trimestriel de l’Association belgo-palestinienne/Wallonie-Bruxelles[10], Pierre Galand qualifie – avec une intonation quelque peu papale et gaullienne, il est vrai – Benyamin Netanyahu de personnage « arrogant et sûr de lui ». Le 1er ministre apparaît en effet comme emblématique de l’hubrys – cet orgueil démesuré qui, aux yeux des anciens Grecs, appelait fatalement à la punition des dieux – qui a gagné de plus en plus les dirigeants et une bonne part de la société israélienne depuis la victoire de juin 1967. Une hubrys que le transfert de l’ambassade étasunienne à Jérusalem ne peut que conforter. Et qui explique à mon sens en partie les morts de Gaza : ces « vaincus » se permettraient-ils de « gâcher la fête » ?

Cette hubrys, cette « arrogance » semblent au demeurant partagés par l’administration Trump. Le « plan » - même le terme semble inadéquat[11] – concocté par Jared Kushner, Jason Greenblatt, et David Friedman[12], apparaît non seulement comme un condensé de l’incompétence, de l’arrogance et du mercantilisme des locataires actuels de la Maison blanche, mais comme une injure éhontée faite aux Palestiniens et à l’ensemble de l’opinion arabo-musulmane. Pire, de par ses auteurs, « diasporiques » et leur implication directe à tous trois dans la colonisation des territoires, il peut être perçu au premier degré comme un véritable « complot juif »…

Si l’on constate, de plus, que ces projets américains ne semblent guère susciter d’opposition chez les « frères arabes » et bénéficient même de l’approbation discrète des puissances régionales que sont l’Arabie saoudite et les Emirats ; si l’on observe les relations basées sur une realpolitik bien comprise de part et d’autre qu’Israël entretient avec la Russie de Poutine[13], et si l’on constate, enfin, que l’Union européenne ne fait guère mine de vouloir se distancier de l’alignement de D. Trump sur les positions les plus intransigeantes d’Israël, force est de constater que les Palestiniens apparaissent aujourd’hui, une fois encore, comme « un peuple de trop ».

Dans son interview, David Zerbib s’interrogeait sur l’impact possible sur les Israéliens de « la solution du Gardien » que le Rouleau d’Esther inspire à D.Trom. Ce n’est toutefois, à mon avis, pas du côté de ces derniers, du moins dans leur majorité, qu’il faut espérer une sortie des « impasses de l’Etat-nation » israélien. Matraqués quotidiennement par une propagande obsidionale, « en première ligne » et confortés par des indicateurs économiques plus que positifs , les Israéliens, nous rappelait récemment Charles Enderlin[14], n’accordent « aucune importance » aux événements de Gaza et approuveraient à 71% les tirs des snipers

Ne reste-t-il à espérer que seule une démarche surgissant des milieux juifs diasporiques, et particulièrement étasuniens, pourrait, à terme, convaincre une majorité d’Israéliens qu’il existe un « contrepoids » aux « impasses » nationalistes et messianiques dans lesquelles s’est enfoncé le projet sioniste ? On peut rêver… L’on doit aussi s’interroger sur les moyens dont nous disposons pour y contribuer.

Paul DELMOTTE

Professeur de Politique internationale retraité de l’IHECS

13 juillet 2018


[1] La “solution finale” dans l’Histoire, La Découverte/Poche, 1990

[2] Le passé, mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005

[3] Ou Rouleau d’Esther, partie de la Bible hébraïque

[5] Le nom d’Assuerus est traditionnellement attribué à Xerxès Ier, dit Le Grand (519-465 av. JC), souverain de la dynastie perse des Achéménides, parfois à son successeur Artaxerxès (465-424 av. JC). L’on se souviendra que le roi néo-babylonien Nabuchodonosor II (605-562 av. JC) avait, après avoir détruit le 1er Temple en 586 av. JC, emmené en exil à Babylone les élites du royaume de Juda. Les Perses de Cyrus II Le Grand (559-530 av. JC) mirent fin à l’empire néo-babylonien en 539 av. Ce souverain aurait autorisé les juifs exilés en Mésopotamie à rentrer à Juda et à y édifier le 2d Temple…

[6] Lire Martin Buber, Une terre et deux peuples, textes réunis par Paul Mendes-Flohr, Lieu Commun, 1985

[8] La campagne menée par le gouvernement hongrois contre le milliardaire George Soros a pris des accents nettement antisémites. Le 9 juillet dernier, Ha’aretz a fait état d’armes israéliennes « tombées entre les mains »  de la milice ukrainienne Azov, néonazie et ouvertement antisémite. Lire aussi http://revuepolitique.be/israel-et-lextreme-droite-europeenne-les-dessou...

[10] Numéro remarquable pour le dossier, riche d’informations et très pédagogique, qu’il consacre à Gaza

[12] Respectivement gendre de D. Trump, ex-conseiller juridique du business des Trump et envoyé spécial du président américain pour le Moyen-Orient et ex-spécialiste des faillites de la famille présidentielle, aujourd’hui ambassadeur des États-Unis en Israël

[13] Cf. mon article Un nouveau Moyen-Orient, in Palestine, n° 65, juillet-août-septembre 2015

[14] Intervention à la Grande Table de France-Culture, le 17 mai

Image: 

Natalie Portman: contre Netanyahu au nom des "valeurs juives". Photo © Daniel Zuchnik/WireImage

16 juillet 2018

Pandore

&

Image: 

Jos goûte l'air frais de la nuit

Avant d'ouvrir l'œil

L'esprit occupé

Les sens en éveil

Face au tableau idéal

D'une scène familière

Sombre

Reflet de son absence

Il détourne le regard

In extremis

L'espace frissonne

Remué par des pensées énervées

Qui paradent et chahutent

Pandore

Sous la table

Est invisible

Le souffle coupé

Jos lève la nappe

Lance ses lignes

Avec vigueur

Silence soudain

Se déroule une longue liste

Des bonnes plumes

Des places au doute

Des airs connus

Des premières réactions

Des enfances perdues

Des messages cachés

Des mauvaises passes

Des tribunes libres

Des services rendus les bras croisés

Un coup de foudre

Les pensées s'apaisent

Consumées comme tant de rêves

Jos capte une dernière facétie

Une émotion nue

Indifférent aux caprices de Pandore

Il est ravi

Il respire l'air frais du matin

Ouvre l'œil

L'esprit et le corps libres

10 juillet 2018

Sur le chemin du retour

&

Image: 

Une rue silencieuse

Sur le chemin du retour

Mortimer, l'air impassible

Croise l'obscurité des regards

Du commun des mortels

Inconsolables

Un instant crucial

Une chance pareille

Un détail

Les yeux implorants de Joëlle

Bel obus non explosé

Mèche rebelle

Rire dansant

Elle lance la machine du goût de vivre

Éblouissement

Autour du bassin rond

Inéluctable vie nouvelle

Vite Joëlle et Mortimer se donnent le coup d'épaule

Du sourire éternel

Invisible perte de vue

Vidange des lacs noirs

Mortimer retrouve la voix perdue

Dès la case départ

Joëlle aux nerfs d'acier

De tête brûlée

Change le climat

D'un clic

Inéluctable vie nouvelle

Elle est patience

Beauté

Combat à vie

Joëlle dans les bras de Mortimer

Invisible perte de vue

Sur le chemin du retour

10 juillet 2018

Surmonter « la tragédie des différences »

Dimanche 1er juillet

 Décidément, la démocratie-chrétienne munichoise n’a pas retenu les leçons de l’Histoire. Angela Merkel n’en a pas fini avec son ministre de l’Intérieur, plus fermé que jamais sur le problème des migrants, et insatisfait de l’accord obtenu eu sein des 28, qui use du chantage de la démission afin de lui faire adopter une position plus sévère. « Gardez-moi de mes amis… » La déstabilisation de la chancelière la fragilise. On ne la sent pas aussi solide sur ses bases qu’au cours des autres moments périlleux qu’elle traversa durant ses mandats précédents. Derrière l’odeur de poudre pointe celle du sapin. Fin de règne ?  

                                                           *

 « …sans distinction de race » dit la Constitution française en son article premier. Une multitude d’amendements ont été déposés dans le but de retirer cette expression sous prétexte qu’il n’y a qu’une seule race humaine. On le savait depuis Darwin ; et puis les progrès de la biologie ont démontré qu’à 99,9 %, tous les êtres humains de la planète étaient pareils. Mais le Constituant doit-il se baser sur la biologie pour énoncer ses principes ? L’on sait bien ce que signifie cette formule humaniste dans l’esprit du citoyen : que vous soyez jaune, blanc ou noir, vous êtes chez vous et vous avez les mêmes droits et devoirs que quiconque en cette République. C’est tout simplement fondamental. Le supplément Idées du Monde relate la réflexion sans prendre position, en donnant les points de vue opposés. Cette révision de la Constitution, c’est comme l’héritage de Johnny Hallyday : le cirque ne fait que commencer

                                                           *

 Á Bruxelles, on inaugure une Place Lumumba et une statue du Premier ministre qui prononça le discours historique de l’indépendance devant le Roi Baudouin Ier impassible mais outré, le 30 juin 1960. La communauté congolaise de la capitale belge célèbre l’événement dans l’allégresse et les petits-fils  de l’homme d’État renversé, torturé, avant d’être assassiné se réjouissent de la reconnaissance. Il en va souvent ainsi des martyrs. Mobutu n’aura jamais sa statue à Bruxelles mais c’est lui, le sanguinaire, qui aura marqué le premier demi-siècle du Congo indépendant puisqu’après avoir éliminé Lumumba, il le dirigea jusqu’à sa chute pour cause de maladie en 1997. Parmi les citations de Léopold II que l’historien Georges-Henri Dumont rassembla et commenta (éd. L’Amitié par le livre, 1948), on trouve celle-ci : « C’est dans leurs chefs que les noirs doivent voir la vivante démonstration de ce principe supérieur que l’exercice de l’autorité ne se confond nullement avec la cruauté ; la seconde ruine la première. »

Lundi 2 juillet

 L’arrivée de la gauche au pouvoir, au Mexique, est déjà en soi un événement historique. Depuis près d’un siècle, on finissait par considérer que la droite gouvernait de manière évidente et naturelle. S’il en était ainsi, c’est que la mafia des producteurs de drogue tenait les rênes du pays. En annonçant sa volonté de briser le système de corruption dans son discours de victoire, Alvarés Manuel Lopez Obrador (dit AMLO) prend un risque énorme. Qu’il évoque des « changements profonds » dans la politique sociale de son pays, c’est bien le moins pour un président socialiste ; qu’il signale que le Mexique sera gouverné de manière démocratique « sans dictature », c’est aussi une réflexion qui tient de l’évidence mais qui, en Amérique latine, a son poids d’authenticité ; qu’il échange des amabilités avec Trump en espérant des collaborations positives, c’est de circonstance en attendant les inévitables accrocs, mais qu’il s’attaque tout de go aux solides réseaux de la drogue, c’est une attitude courageuse qui l’honore et qui, espérons-le, ne le mettra pas en danger physiquement. « Nous allons réussir la transformation du pays sans violence ! » a-t-il aussi clamé. La campagne électorale causa la mort de plus de 140 militants, dont 23 prêtres, l’Église catholique, comme souvent dans ces pays-là, ayant pris fait et cause pour les combats du socialisme.

Mardi 3 juillet

 Petite pensée d’Albert Camus à méditer pour monsieur Hans Seehofer, ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel : « La fin justifie les moyens. Mais qu’est-ce qui justifie la fin ? »

                                                           *

 Entré dans sa troisième décennie, le Festival de la Correspondance de Grignan élargit son champ d’activités. Désireux de placer cette discipline à sa juste place dans le registre littéraire, en appui des lectures qui se déroulent au château sous entrée payante, les organisateurs proposent un programme de conférences gratuites au bord de l’enceinte où de nombreux bouquinistes étalent des ouvrages en rapport avec les sujets traités. Un thème les réunit. Cette année, la littérature belge de langue française est à l’honneur, ce qui donne l’occasion à un public nombreux, d’entendre une magistrale leçon inaugurale de Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie de Bruxelles ;  et qui montre, par le détail du programme, à quel point le domaine de l’écriture est riche dans ce royaume qui ne se prend pas au sérieux. Afin de nourrir davantage encore ce rendez-vous situé en prélude au Festival d’Avignon proche de quelques coudées, le maire, Bruno Durieux - ancien ministre-délégué à la Santé dans les gouvernements Rocard et Bérégovoy de François Mitterrand -, d’obédience politique centriste, polytechnicien et néanmoins aussi sculpteur, possède  encore de nombreuses pistes d’intérêt et de croissance. Ainsi, pourquoi n’ouvrirait-il pas ses espaces à la philatélie ?  Car pour que la lettre, si élégante, savoureuse, attachante soit-elle, parvienne à son (ou sa) destinataire, il importe d’affranchir l’enveloppe dans laquelle son auteur la glisse. Et en France, aborder l’histoire de la Poste, c’est encore, souvent, ouvrir les portes enivrantes de la littérature, aussi bien à la terrasse d’un bistrot parisien avec Alphonse Allais que dans les airs avec Mermoz, Saint-Ex et tant d’autres pionniers…

Mercredi 4 juillet

 Il n’est plus question de parler de « crise » s’agissant des migrations. Le phénomène de mutation est désormais reconnu comme un mouvement qui s’impose dans la marche du monde et qui, si les chiffres reflètent un ralentissement depuis quelques mois, pourrait s’amplifier considérablement d’un moment à un autre, déclenché par un événement inattendu comme une guerre, une épidémie, une catastrophe naturelle ou un accident climatique. Par-delà les tribunes et les dossiers commentés, des premiers livres apparaissent. Celui de Stephen Smith (La Ruée vers l’Europe, éd. Grasset) -  professeur d’études africaines à l’université de Duke, qui fut au début du siècle le correspondant de Libération et puis du Monde - annonce clairement la mutation : « La migration de masse n’a pas encore eu lieu » précise-t-il. L’Eldorado européen devra considérer prioritairement cette nouvelle donne. La question lui est désormais vitale. Son défi est aussi philosophique : il s’agit de surmonter « la tragédie des différences », une expression qui traduit bien les oppositions à cet égard. On la doit à Jean Daniel, toujours aussi pointu et pertinent dans l’analyse des faits et les leçons qu’il convient d’en tirer.  

Jeudi 5 juillet

 Á l’automne prochain, les éditions Gallimard publieront des lettres d’amour passionnées de Dominique Rolin (1913 – 2012) à Philippe Sollers (1936). Celui-ci l’a souhaité mais sans que les siennes, parues séparément, ne viennent construire le croisement classique formant une correspondance. Environ 5000 lettres couvrant un demi-siècle témoignent de cette liaison restée clandestine. Elles ne seront pas toutes publiées. Jean-Luc Outers, qui réalise le travail, décrit sa manière d’avoir opéré la sélection, choisissant de les réunir plutôt comme pour bâtir une histoire. Sur le plan littéraire, on découvrira sûrement des pages admirables. Mais il ne faudra donc point parler de correspondance.

Vendredi 6 juillet

 Et François Hollande, à propos, comment va-t-il ? Parfaitement bien, merci. Il continue, souriant pleines dents, à parcourir la France de librairie en librairie. Cette semaine, il a dédicacé son livre dans le Vaucluse, avec notamment une halte très chaleureuse autour d’un public nombreux et averti en Avignon, tandis que la ville bruissait dans les ultimes préparatifs du Festival. Cet après-midi, il fera étape à Marseille, en commençant par la salle de rédaction du journal La Provence pour un entretien qui occupera sûrement la une et quelques pages de l’édition de fin de semaine… Il distille un peu partout sa bonne humeur et transmet ses analyses en fraternisant avec le peuple français. Les Leçons du pouvoir n’ont pas fini de lui donner la joie des contacts simples et chaleureux.

                                                           *

 L’envoyé spécial de TF1 sur les places publiques belges est catégorique : « Ce soir, dans ce pays, il y a 11 millions de fous ! ». La liesse que l’image renvoie est en effet d’une frénésie de maboulisme. La Belgique vient de battre le Brésil en un match d’une intensité extraordinaire. Elle rencontrera la France en demi-finale mardi prochain. Un autre délire est attendu.

Samedi 7 juillet

 Depuis Antoine Blondin, on sait que le reportage sportif dans le cadre d’une compétition intense peut devenir un morceau de bravoure littéraire. Les deux matches qui se sont déroulés hier, et qui ont permis à la France (2-0 contre l’Uruguay) et à la Belgique (2-1 contre le Brésil) de se donner rendez-vous en demi-finale offrent l’occasion aux plumes les plus talentueuses de s’épancher. Pour l’heure, on verse surtout dans les superlatifs, les étonnements et les comparaisons ; mais il est permis d’espérer voir poindre le temps des métaphores. En radio, on cherchera les successeurs d’Armand Bachelier (RTBF) sur le Tour de France, et d’Eugène Saccomano (Europe 1) pour la Coupe du Monde. Car si, mardi soir, il s’agira de saluer une ardente demi-finale entre la France et la Belgique, les sources historiques d’allusions chevaleresques ne manqueront pas. Hier soir, Iouri Djorkaeff, le conseiller de TF1 au commentaire du match Brésil – Belgique, ne cessait de se dire « émerveillé » par les Diables rouges. Il finit par lâcher, un temps : « On a l’impression que le Brésil joue en rouge. » Plus beau compliment était impossible à trouver. Et si les Bleus redevenaient champion du monde, rien de plus facile à chercher comme titre. On peut parier d’ores et déjà que beaucoup de journaux l’emprunteraient à Alexandre Dumas : "Vingt ans après".

Dimanche 8 juillet

 Pedro Sánchez, le Premier ministre socialiste espagnol, travaille beaucoup et communique peu. Il a raison : c’est la meilleure manière de contribuer à l’apaisement de son pays. Le voici désormais qu’il s’attaque au problème catalan. C’est plus qu’un test. Ce dossier sera pour lui déterminant quant à la suite de sa carrière au plus haut niveau. En attendant, l’Espagne continue à mettre au point une politique humanitaire au sujet de l’immigration, une attitude qui tranche complètement avec celle de l’Italie et dont on appréciera les effets lorsqu’il s’agira d’évaluer (et de comparer) la situation de l’Emploi dans chacun des deux pays

                                                           *

 En fin d’après-midi, les télescripteurs crépitent depuis le Brésil. L’équipe de football est rentrée au pays tête basse mais il ne s’agit pas de rédemption sportive. Une cour d’appel ordonne la libération immédiate de l’ancien président Lula da Silva. On se doutait un peu qu’il ne resterait pas en prison. On ignore encore toutefois si le tribunal électoral acceptera qu’il puisse briguer un troisième mandat présidentiel. Il est bon de comparer les deux informations. Des millions de gens, au Brésil, espèrent une vie quotidienne meilleure grâce à cet homme. Le foute procure l’émotion, la fierté d’un peuple, des sentiments puissants mais éphémères. Ne jamais oublier qu’au bout du compte, ce n’est qu’un jeu.

                                                           * 

 Il y a des moments où la bégueulerie et le puritanisme étatsuniens sont vraiment écœurants. Après avoir exclu Roman Polanski, l’Académie des Oscars propose à son épouse, Emmanuelle Seigner, d’en faire partie. Piquante lettre ouverte de l’intéressée dans le Journal du Dimanche (JDD) « (…) Cette Académie pense probablement que je suis une actrice suffisamment arriviste, sans caractère, pour oublier qu’elle est mariée depuis vingt-neuf ans avec l’un des plus grands metteurs en scène. Je l’aime, c’est mon époux, le père de mes enfants. On le rejette comme un paria et d’invisibles académiciens pensent que je pourrais ‘monter les marches de la gloire’ dans son dos ? Insupportable hypocrisie ! (…) »

                                                           *

 Monseigneur Benoist de Sinety fut, en tant que curé de Saint-Germain-des-Prés, le secrétaire du cardinal Lustiger et ensuite celui du cardinal Vingt-Trois. Aujourd’hui vicaire général, il est l’un des cinq adjoints de l’archevêque de Paris. Il vient de faire paraître un petit livre en forme de pamphlet (Il faut que des voix s’élèvent, éd. Flammarion) par lequel il dénonce notamment l’attitude des tartuffes de tous bords et de tous pays - dont le sien - dans le drame des migrations. Il n’hésite pas à comparer des bateaux comme L’Aquarius à l’Exodus. Ce prêtre que l’on dit bon vivant célébra les obsèques de Johnny Hallyday. A-t-il été piqué par le besoin de vedettariat ou est-il le nouvel Abbé Pierre ? On le saura très tôt.

Lundi 9 juillet

 « On la trouvait plutôt jolie Lily

Elle arrivait des Somalis Lily

Dans un bateau plein d’immigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris

Elle croyait qu’on était égaux Lily

Au pays de Voltaire et d’Hugo Lily

(…) »

 Si des chaînes radiophoniques désirent aujourd’hui souhaiter un heureux 84e anniversaire à Pierre Perret, elles seraient bien inspirées en diffusant Lily, une chanson qu’il écrivit en 1977, et qui dégage de nos jours une déconcertante pertinence.

     

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« Elle croyait qu’on était égaux Lily », chantait Pierre Perret en 1977. Photo © DR

07 juillet 2018

Adieu Simone, bonjour Zizou

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05 juillet 2018

Banksy à Paris : ça fait du bien de rire !

Le monde va mal, comme d’habitude (un lecteur attentif et sympa pourrait-il me dire quand notre monde allait bien !) Le grand mystère qui agite toutes les rédactions est de savoir si les pochoirs trouvés par quelques badauds curieux sont de Banksy, mais où sont donc les pochoirs ? Qui se cache derrière le nom de Banksy ? Que signifie les pochoirs de l’artiste anglais ? Est-ce vraiment Banksy qui les a faits ? etc.

Voilà un florilège de quelques titres de presse/

« Banksy à Paris, les adresses des œuvres ! »

« Banksy revendique des œuvres réalisées à Paris. »

« Que faire des pochoirs de Banksy à Paris ? »

« Banksy prend Paris pour cible et comme terrain de jeu.

Depuis le 20 juin, des pochoirs apparus dans la capitale semblent être l’œuvre du street artiste britannique. »

« La délirante traque des pochoirs de Banksy à Paris

Depuis mercredi 20 juin, une véritable frénésie a envahi la capitale française : Banksy est chez nous ! En tout sept pochoirs dont l’auteur serait l’un des anonymes les plus recherchés de la planète ont surgi… En l’espace de quelques heures deux œuvres ont déjà été vandalisées. Quadrillons la ville à la recherche de ce qu’il reste du street artist de Bristol. »

Je me permets de rappeler aux lecteurs, heureusement peu nombreux, qui ne liraient pas régulièrement mes chroniques, qu’un pochoir est constitué le plus souvent de plusieurs « slices » (une par couleur) et qu’après avoir découpé dans un carton un peu fort le sujet en évidant les parties à peindre, il suffit d’un geste de haut en bas sur la buse d’une bombe aérosol pour projeter un « spray » qui colore le support en « épargnant » les parties pleines.

De la susdite description de la technique du pochoir découle la savante conclusion que quiconque peut, muni des « layers » d’un pochoir, appuyer sur la buse. Ajoutons que la création des « layers » est facilitée par les logiciels de traitement de l’image qui réduisent le nombre des couleurs formant des aplats et qu’il suffit d’un peu d’adresse et de temps pour découper des slices simples (comme des rats par exemple). La conclusion de ces prolégomènes conduit à penser que nombreux sont les artistes qui pourraient faire des pochoirs « à la Banksy » et que rien ne garantit que ce soit Banksy qui ait appuyé sur la buse.

Ce serait drôle si nous apprenions que l’auteur des « œuvres » était un très jeune artiste émergent ayant monté un canular pour faire parler de lui !

Les pochoirs ne sont pas signés et le seraient-ils que cela ne changerait rien. D’abord Banksy ne signe jamais ses œuvres. Si une œuvre était signée, à coup sûr, ce serait un faux. Mais que signifie un « faux » quand l’artiste utilise une technique qui permet la reproduction des œuvres ? C’est même pour cela qu’on l’a inventée !

Et si, soyons fous, Banksy demandait aux petites mains qui travaillent dans son atelier de faire un pochoir et si (et seulement si) ces petites mains bombaient des pochoirs un peu partout ? Seraient-ils tous des Banksy ?

Et si, soyons iconoclaste, Banksy n’était pas le nom de l’artiste mais qu’on découvre que c’est le nom d’un collectif d’artistes ou le nom d’un atelier dont les patrons Mr Smith et Wesson faisaient « exécuter » par des artisans payés à la tâche en Chine des layers dont la simplicité est directement proportionnelle à la qualification d’une main d’œuvre sous-qualifiée ? Un peu comme Koons, vous voyez ? Dans ce cas de figure, les Banksy auraient-ils la cote ?

Pourquoi faut-il toujours parler gros sous alors qu’on parle Art ? Pour une raison qui n’a pas échappé à Banksy, c’est que ces cadeaux offerts aux Parisiens ne sont pas vraiment gratuits. Le très sérieux et très à droite Figaro dans un récent article s’en fait l’écho : « Une collection d'œuvres de l'énigmatique roi du graffiti, Banksy, va être mise en vente le mois prochain à Los Angeles et pourrait rapporter plus de 500.000 dollars, a affirmé mercredi 30 mars la maison de vente Julien's.

 

Parmi plusieurs œuvres reproduisent sur papier des peintures murales réalisées dans la rue, avec notamment Happy Choppers, une image réalisée en 2002 d'hélicoptères militaires enrobés d'un nœud rose taguée au pochoir sur un mur d'un marché de Londres, et qui selon les organisateurs pourrait s'adjuger à 150.000 dollars. »

Je reconnais à Banksy (si un homme de ce nom, ou d’un autre, existe !) un certain talent à poser une problématique grave avec un simple dessin. Dans le genre, je préfère Plantu. question d'opinion. Mais il n’en demeure pas moins vrai que l’artiste est intégré dans un marché de l’art et que ses œuvres « politiques » lui rapportent, aussi, beaucoup d’argent. C’est du dernier chic d’avoir dans son salon de la rue de la Pompe, entre un Picasso de la période bleue et un Rothko, une œuvre non signée (c’est une garantie a dit le galériste !) de Banksy représentant des migrants s’échouant sur les côtes d’Angleterre, avec en guise de décor, les blanches falaises de Douvres.

Pour ne rien vous cacher le « mystère » Banksy et les sommes folles atteintes par les enchères, esquissent sur mon visage innocent comme l’amorce d’un sourire.

Là où je suis mort de rire, c’est de voir mes compatriotes pianoter sur leur clavier d’ordinateur pour connaître la localisation des « œuvres ». Que cherchent-ils ? Faire une photo. Oui, la photo qu’on voit partout, à la télé, dans tous les magazines, le couple de rats, Napoléon empêtré dans sa cape etc. La photo sera leur photo. Genre ménagère apportant à la fin du repas un clafoutis aux cerises et l’accompagnant d’un « C’est moi qui l’ai fait ». Revenons à nos œuvres banksiennes, les happy few qui les auront trouvées, montrant sur l’écran de leur smartphone, un cliché de médiocre qualité, ajouteront sur le ton de la confidence : « J’ai toute la série des Banksy à Paris, C’est dingue, non ? »

 

A vrai dire, j’ai vu encore plus dingue. Des gens, comme vous et moi avec un putain de matos, boitier 24x36, téléobjectif de 1300mn F/8-16, partir en voyage dans un pays (très) lointain (genre Nouvelle-Zélande, Chine etc.) pour photographier exactement la même chose que le cliché qui illustre la rubrique « tourisme » du Guide du Routard. Les photos sont prises du même endroit, l’angle est le même, la lumière…tout pareil ! J’ai même vu en vacances des touristes qui regardaient des cartes postales sur un tourniquet devant la devanture d’un libraire et se proposaient d’aller sur les lieux pour prendre la photo. Même syndrome du « C’est moi qui l’ai fait !

Vous parlerai-je des bons moments que j’ai passés sur l’esplanade du Trocadéro à regarder les touristes qui se photographient (ou plutôt qui se selfisent) devant la Tour Eiffel, histoire de prouver aux autres, ceux qui n’ont pas les moyens de voyager aussi loin, qu’ils étaient là et que cette photo en est l’indiscutable preuve !

Des histoires comme ça, j’en ai cent, j’en ai mille ! Et vous-aussi, surement. C’est drôle et réconfortant de penser qu’il y a plus bête que soit. A moins d’avoir un sourire en coin et se régaler de la quête des Banksy, moderne quête du Graal, des moutons de Panurge du tourisme de masse, des Hommes tels qu’ils sont.

Image: 

Pochoir peint devant un centre d'accueil des migrants à Paris.

Pochoir "attribué" à Banksy.

Le rat de Banksy fait florès.

Après l'humiliation de Waterloo, la perfide Albion, se moque de notre Napoléon national.

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