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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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09 février 2018

Que disent les murs peints de Singapour ?

Les hasards de la vie ont voulu qu’actuellement ma vie se partage entre Paris, un village de Cerdagne en Catalogne à quelques encablures de l’Espagne et Singapour. Un partage du temps qui facilite les comparaisons. Dans ces 3 lieux différents des murs ont été peints par des artistes. L’occasion était belle de rechercher les significations des murs peints du 13ème arrondissement de Paris et des murs peints de Singapour que je viens de découvrir.

Les murs peints de Paris ont un territoire de prédilection : le 13ème arrondissement. J’ai consacré un billet[1] à ce très remarquable projet, initié par le maire de l’arrondissement Jérôme Coumet et le directeur de la galerie Itinerrance[2]. En bref, 25 street-artists, de 12 nationalités ont jusqu’à aujourd’hui peint 32 fresques murales. Les artistes invités sont des « pointures » dans le monde du street art, des artistes ayant de fortes identités plastiques qui donnent à voir des œuvres remarquables, non seulement par la démesure des réalisations mais aussi par leur variété et leur qualité.[3]

Les murs du 13ème, des manifestes artistiques.

Les œuvres ont changé, et continuent à le faire, le paysage urbain de cet arrondissement de Paris. Situé à la périphérie du Paris muséal des arrondissements centraux, il a connu une transformation de son habitat. A l’habitat datant du milieu du 19ème siècle et du début du 20ème est venu s’ajouter, parfois remplacer, des immeubles de grande hauteur. Certes, ce ne sont pas les tours des grandes villes d’Asie de plus de quarante étages, la hauteur des constructions étant depuis « l’affaire » de la tour Montparnasse réglementée[4]. Ces « tours » présentent des murs de presque 40 mètres de haut sur plus de 25 de large, sans ouverture, le plus souvent recouverts d’un d’un crépi. Les « barres » d’immeubles, dont de nombreux appartiennent à des sociétés d’habitats sociaux, étaient fort laides, il faut bien en convenir.

L’idée a alors germé dans la tête du maire, grand amateur de street art, et le directeur d’une galerie de street art, d’inviter des artistes à peindre ces murs. Chacun y trouve son compte : les artistes qui ne sont que défrayés, une vitrine exceptionnelle pour promouvoir leur talent ; le maire, un élément central de transformation du paysage urbain qui fait de son arrondissement le plus grand musée à ciel ouvert de street art du monde. Des circuits de visite sont organisés par la municipalité et le 13ème qui manquait d’atouts pour attirer des touristes.

Ce rappel historique est nécessaire pour comprendre ce que les murs nous disent. Ils nous montrent des œuvres « remarquables » de leurs créateurs. En ce sens qu’ils sont des manifestes du talent particulier des artistes. Les sujets des œuvres n’ont aucun rapport avec leur environnement. Elles sont « hors sol », dirais-je. Elles ne racontent pas l’histoire du territoire, pas davantage les activités de ses habitants, pas plus qu’ils n’évoquent les problématiques sociales des gens.

Pourtant le 13ème arrondissement est un lieu particulier, c’est le Chinatown de Paris. C’est l’endroit où est concentrée la majorité des populations issues d’Asie et en particulier de Chine. Les murs ne témoignent pas de la spécificité de l’arrondissement.

Bien sûr, on pourrait trouver des liens entre certaines fresques et le territoire. C’est vrai pour celles dont la lecture reste « ouverte ». Mais quand on s’ingénie à découvrir précisément ce qui a inspiré les artistes, on comprend vite que ces liens n’existent pas.

Les murs de Singapour, des dazibaos de propagande.

J’avais dans un billet précédent dit mon désespoir d’amateur de street art visitant Singapour. A Singapour, pas une seule fresque « vandale », pas un tag, pas un graff, pas un sticker. Une exposition au ArtScience museum inaugurée en janvier 2018, ouverte jusqu’en juin, témoigne du souci des édiles responsables de la culture d’ouvrir l’horizon plastique de leur concitoyens.

 

En cherchant bien, j’ai trouvé deux murs peints dignes d’intérêt (sur un total de 3 !). Ces murs sont des commandes de la Ville-Etat. Ils ont été réalisés non par des street artists, car il faut le répéter ça n’existe pas à Singapour, mais par des peintres de chevalet ou par des peintres spécialisés dans la décoration. Les murs sont situés dans deux quartiers : Chinatown et Little India (dans les autres quartiers, il n’y a aucun mur peint).

Ces deux quartiers sont les quartiers les plus fréquentés par les touristes. Les fresques dont le commanditaire est l’Etat s’adressent aux habitants des deux quartiers mais aussi, et surtout aux touristes venus du monde entier (quoique majoritairement venus d’Asie du sud-est et d’Australie).

Fresques et statues de Chinatown, une histoire sélective.

Les fresques de Chinatown forment avec un ensemble de statues en bronze un ensemble cohérent. Elles évoquent les activités « ordinaires » de la communauté chinoise dans la première moitié du 19ème siècle. Sont ainsi valorisées les « travaux et les jours » des gens simples ; du coolie, de l’écrivain public, des repas, du thé…Tous les personnages sont des Chinois, caractérisés par leurs vêtements, et leur coiffure. Ils sont représentés « en situation », et même en action. C’est un récit qui nous est conté. Un récit qui valorise la communauté chinoise, en mettant l’accent sur les « gens du peuple ». Sont gommées les autres catégories de la communauté chinoise, en tout premier lieu les marchands (très nombreux, riches, puissants etc.), les artisans, les lettrés, les banquiers etc. Aucune représentation des colonisateurs anglais. Pourtant l’urbanisme même de ce quartier porte la marque de Sir Stamford Raffles qui, membre de la Compagnie Britannique des Indes Orientales, représente le Royaume-Uni, la puissance coloniale. Singapour lui doit beaucoup et Chinatown est une invention de Raffles. Il fonde Singapour le 6 février 1819, il établit « un schéma d’urbanisme ». La géographie porte sa marque : les rues, les shop-houses, les arcades et les passages couverts pour protéger du soleil et de la pluie aujourd’hui encore sont des témoins de son administration de ce qui était alors un comptoir.

Alors que le mot « coolie » (celui qui ne possède rien, exceptée sa force de travail) est devenu péjoratif, voire insultant. Le fait que l’Etat mette autant l’accent sur le « petit peuple » de Singapour nous interroge. Certes, peintures et sculptures ancrent la communauté chinoise dans le passé de Singapour. Il y a là une légitimation historique de la communauté chinoise qui représente environ 80% de la population actuelle de Singapour. Mais cet élément d’explication reste insuffisant.

Les fresques de Little India, le pendant de Chinatown.

Alors que Chinatown n’est plus le quartier d’habitation privilégié des Singapouriens originaires de Chine et qu’il rassemble un ensemble hétéroclite de restaurants proposant des cuisines de toute l’Asie, de commerces alimentaires dédiés à la diversité des cuisines chinoises, de commerces aussi divers et variés de vêtements, d’apothicaires, de temples indous, de bijouteries répondant aux goûts des clientèles asiatiques, Little India est le grand marché, non seulement des Singapouriens d’origine indienne, mais aussi des travailleurs immigrés venus du Sri Lanka et du Bangladesh qui constituent une main d’œuvre sous-qualifiée employée principalement dans la construction, les travaux publics, les travaux d’entretien des condominiums et des HDB ( les immeubles sociaux de Singapour). Ces populations, quoique différentes, partagent des pans entiers de leurs cultures et trouvent dans ce quartier tout pour satisfaire l’ensemble de leurs besoins. De ce point de vue, Little India qui possède également plusieurs temples indouistes et bouddhistes est plus homogène.

Une grande fresque située dans une rue adjacente à l’artère principale raconte une autre histoire. L’histoire des « petits métiers » des Indiens : le marchand de lait, le perroquet qui tire au sort des papiers pour prédire l’avenir, le marchand qui tresse des guirlandes de fleurs pour célébrer les cultes, l’épicier qui vend un peu de tout dans un étonnant fouillis, le lavage du linge. Ces images appartiennent au passé également. Le linge est lavé comme en occident ; les supermarchés ont remplacé les échoppes, les diseurs de bonne aventure n’ont plus de perroquets et officient dans de luxueux cabinets, seuls les vendeurs de colliers de fleurs continuent de fabriquer des colliers de fleurs et de vendre les vendre au poids.

Comme à Chinatown, les activités de la communauté indienne qui est la plus importante après la communauté chinoise sont des activités du quotidien, traditionnelles.

L’inscription dans l’histoire de Singapour de la communauté indienne est, comme pour la communauté chinoise, une forme de légitimation.

La légitimation des deux groupes nationaux les plus importants de Singapour, hypothèse qui est possible, a des limites. Tout d’abord, elles ne sont nullement contestées et par ailleurs il conviendrait de légitimer les Malais, groupe original de Singapour.

 

Sans totalement exclure le recours aux sources du peuplement pour donner un fondement aux rôles que jouent actuellement ces deux groupes dans le fonctionnement de l’Etat, je penche plutôt pour une autre explication.

Singapour a 53 ans et ses habitants ont un des niveaux de vie les plus élevés du monde. L’expression selon laquelle Singapour est la Suisse de l’Asie du Sud-Est est vraie dans une très large mesure. Le pays est riche et sa puissance se fonde en grande partie sur la finance. Les Singapouriens sont conscients de leur aisance matérielle. Donner à voir ce qu’était le Singapour d’avant la colonisation anglaise revient à auto-justifier le régime. Les dirigeants ont besoin de montrer par des images simples les bienfaits de leur gouvernance. Les oppositions politiques sont, en effet, muselées. Comme la presse. Le contrôle de la population est visible et choque les visiteurs (les caméras de surveillance sont partout présentes –y compris dans les ascenseurs !-les délits sont punis par des bastonnades et les crimes par la pendaison). Aucun observateur sérieux n’oserait dire que Singapour est une démocratie !

Les fresques murales, les très nombreuses statues représentant le Singapour du passé, le discours de l’ensemble des médias, participent d’un même projet, non de légitimation des groupes nationaux constituant la population de l’état, mais de légitimation du régime en place.

Les murs peints du 13ème arrondissement de Paris tiennent des discours fort différents : un discours sur l’Art pour le premier, un discours de propagande pour le second. Somme toute, rien de bien neuf sous le soleil : sous les images de l’Art se diffuse un sous-texte. A nous de bien écouter ces murs qui nous parlent.


[2] Le projet de la galerie Itinerrance :

« Depuis quelques années, la Galerie Itinerrance s’affiche à l’extérieur. Elle propose à tous curieux et amateurs de street art, de découvrir le 13ème arrondissement de Paris à travers tout un parcours de fresques réalisées par des artistes d’envergure internationale. Cette ballade ludique, en collaboration avec la mairie du 13ème arrondissement, a pour objectif de réaliser un véritable musée à ciel ouvert et d’initier le public aux pratiques artistiques actuelles. Par la métamorphose de ce quartier à l’aide des différentes interventions, elle apporte non seulement un rayonnement international et une dimension culturelle au 13ème, mais elle offre surtout un support et un lieu d’expression à tous ces artistes globetrotters. »

[3] Liste des murs du 13ème arrondissement.

Alapinta (Chili) / 50 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

Bom.K (France) / 124 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

BTOY (Espagne) / 3 rue Esquirol 75013 Paris

Conor Harrington (Irlande) / 85 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

C215 (France) / 141 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

D*Face (Royaume-Uni) / 10 Place Pinel 75013 Paris

David de la Mano (Espagne) / 3 rue Jenner 75013 Paris

Ethos (Brésil) / Stade Carpentier / 81 boulevard Masséna 75013 Paris

Faile (USA) / 110 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

Inti (Chili) / 13 rue Lahire 75013 Paris

Inti (Chili) / 129 avenue d’Italie 75013 Paris

Inti (Chili) / 80 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Invader (France) / Hôpital Universitaire Pitié-Salpêtrière / boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Invader (France) / 122 Boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Jana & Js (Allemagne, France) / 110 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

M-City (Pologne) / 122 boulevard de l’Hôpital 75013 Paris

Maye (France) / 131 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 93 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 60 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 186 rue Nationale 75013 Paris

Pantónio (Portugal) / Croisement boulevard Vincent Auriol et rue Jenner 75013 Paris

Pantónio (Portugal) / Avenue de Choisy / Place de Vénétie 75013 Paris

Roa / Ascenseur / Rue Marguerite Duras 75013 Paris

Sainer (Pologne) / 13 avenue de la Porte d’Italie 75013 Paris

Seth (France) / 110 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

Stew (France) / Place de la Vénétie 75013 Paris

Tristan Eaton (USA) / 47-83 Boulevard de l’Hôpital 75013 Paris (visible du boulevard Vincent Auriol)

Vhils (Portugal) / 173 rue du Château des Rentiers 75013 Paris

 

LISTE DES MURS DÉTRUITS OU EFFACÉS

 

C215 (France) / Ecole cité Dorée / 90 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Dabro (Tunisie) / Place Farhat Hached 75013 Paris

eL Seed (Tunisie) / Tour Paris 13 / 5 rue Fulton 75013 Paris

Rero (France) / 81 rue du Chevaleret 75013 Paris

 

[4] La hauteur maximale est en général de 25 mètres dans les arrondissements centraux et de 31 mètres dans les arrondissements périphériques, avec un maximum de 37 mètres dans certains quartiers. Des dépassements de gabarit ne peuvent être autorisés que par dérogation.

Image: 

Mur peint et ensemble de statues en bronze situés à Chinatown.

La figure du "coolie", portefaix situé au bas de la hiérarchie sociale au 19ème siècle.

Un peintre représente la figure traditionnelle de l'écrivain public. L'écriture et la langue, en mandarin, est une décision de l'Etat qui a interdit les autres langues chinoises.

Immense fresque récente située à Little India.

Les métiers traditionnels des Singapouriens d'origine indienne sont représentés.

L'entretien du linge.

Une figure des "petits métiers" des Indiens d'avant la décolonisation.

Des rôles et des gestes inscrits dans la mémoire de la communauté indienne.

La livraison des draps. Une autre figure du passé.

03 février 2018

L'art de l'oubli

&

Image: 

Au-delà des bulles

Nous nous sommes assis
Nous avons versé
Lentement
L’eau pétillante
Dans nos verres
Les glaçons cliquent
Nos regards flottent
Au delà des bulles
Où est l’art de l’oubli

12/05/2007

02 février 2018

Le plus inquiétant est ce qu’on ne dit pas…

Vendredi 26 janvier

 Le sultan Erdogan semble marri que la guerre en Syrie touche à sa fin. Alors il a décidé d’envoyer la mitraille sur les Kurdes par-dessus ses frontières, ceux-là mêmes qui ont très largement contribué à éradiquer Daesh. Quand ils étaient à l’œuvre pour éliminer les positions djihadistes, les Kurdes étaient complimentés par la « communauté internationale ». Á présent que celle-ci est devenue muette, les Américains tentent de sauver les apparences en délivrant un message à Erdogan : allez-y mollo quand même… On sait que l’impudence constitue un des piliers de la diplomatie mais on est cependant toujours étonné de son usage.

                                                           *

 Féminisation des mots. Qu’est-ce qu’on fait avec l’expression Tous les hommes sont mortels ?

Samedi 27 janvier

 Tous les films de Steven Spielberg sont tirés au cordeau. Pentagon papers ne manque pas à ce principe. L’histoire du journal Washington Post révélant des documents confidentiels ultrasecrets à propos de la guerre du Vietnam est construite selon une narration haletante et remarquablement précise, sans qu’une minute ne soit inutile ou fortuite. Le duo formé par Meryl Streep, propriétaire de l’entreprise, et Tom Hanks, qui en dirige la rédaction, sous-tend très bien le rythme de l’événement qui va éclore et provoquer une ode à la liberté de la presse. On savait l’aventure du Washington Post dans l’affaire du Watergate ; on connaissait moins celle-ci. Le public américain était peut-être pour une grande part dans le même cas. C’est donc une raison supplémentaire pour saluer l’excellent travail civique de Spielberg.

Dimanche 28 janvier

 Une manifestation anti-Poutine à Moscou. Le principal opposant Alexei Navalny est arrêté, emprisonné. Il sera interdit de se présenter contre le président sortant à l’élection du 18 mars. Celle-ci ne présente plus qu’un seul intérêt : la participation. Combien de citoyens russes se rendront aux urnes, sachant par avance que le résultat du scrutin est connu ?

                                                           *

 Le psychanalyste Michel Schneider à l’occasion de la première année de présidence Trump : « Le plus inquiétant n’est pas ce qu’il dit mais ce qu’il ne dit pas. »

                                                           *

 Ils réalisent des films à succès depuis un demi-siècle et ils ne s’étaient jamais parlé ! Le Journal du Dimanche (JDD) a eu la bonne idée d’organiser un dialogue entre Woody Allen et Claude Lelouch. On retiendra une question liminaire à laquelle répond Lelouch : « Je voudrais tourner une conversation entre Dieu et vous à New York autour d’un pastrami. » Allen accueille la proposition : « J’adore l’idée ! Mais il faut qu’on fasse vite : les années passent et cette conversation, je risque bientôt de l’avoir pour de vrai… » Ce projet ne ressortit pas à la boutade. Car tout à la fin de l’échange, Woody Allen y revient. Ce sont ses derniers mots : « Quand est-ce qu’on la tourne cette scène du pastrami ? » Il faudrait donc s’attendre à l’arrivée prochaine d’un formidable moment de cinéma.

Lundi 29 janvier

 Plus Theresa May trouve que « le Brexit est inévitable », plus les partisans d’un maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne sont nombreux et manifestent. Même dans le parti de la Première ministre. Il y en a même qui citent Oscar Wilde : « Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais ». Ce parlementaire conservateur aurait peut-être voté la mise sous écrou du poète. Le voilà du reste très audacieux de le citer car on pourrait lui opposer d’autres paroles du même homme annihilant son effet. Celle-ci par exemple, définition de la démocratie : « Oppression du peuple par le peuple et pour le peuple. »

                                                           *

 … Et ces chiffres, ces instruments de mesure de l’économie censés mesurer désormais la bonne tenue d’un pays, ces chiffres de plus en plus favorables sur 2017, résultats d’un quinquennat bien géré par François Hollande et qui profitent à son successeur…  Ces chiffres, comme il est à la fois triste et plaisant de les voir éclore…

Mardi 30 janvier

 Donc Patrick Roegiers a obtenu la nationalité française en septembre dernier. Cela faisait 34 ans qu’il vivait sur le territoire français mais la plupart de ses livres concernaient la Belgique. Il fallut attendre la quatrième de couverture de son dernier ouvrage (Le Roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, éd. Grasset) pour l’apprendre. Ce n’est pas dans les habitudes du véhément écrivain de taire un événement touchant à sa hautaine personne. Alors quoi ? En est-il honteux ? Est-ce un calcul tactique pour faire parler de lui simultanément à la promotion de son livre ? On pouvait penser qu’en publiant L’Autre Simenon en 2015, il avait épuisé son fond de commerce lié à son pays natal – car il en a écrits des livres et des textes sur la Belgique et les Belges… - Eh bien non ! L’imagination qu’il puise dans l’histoire des Ménapiens, des Nerviens, de leurs voisins et de leurs descendants n’est pas tarie. Celle de la Maison des Saxe-Cobourg Gotha non plus d’ailleurs. Accordons-lui donc, en oubliant un peu son infatuation, le bénéfice du geste : le 12 septembre 2015, sur le plateau de Ruquier, il dépeignait avec beaucoup d’amertume la présence du parti nationaliste flamand (NV-A) au gouvernement de son pays. Considérons, sous réserve de précisions, que cette amertume devint l’élément déclencheur d’une démarche qu’il avait plus d’une fois sans doute envisagée.

Mercredi 31 janvier

 Tariq Ramadan est en garde à vue, soupçonné d’agressions sexuelles. « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. » (Jean de La Fontaine. Les Animaux malades de la peste, 1678). Le fabuliste ne faisait jamais mention du Coran mais des imams obsédés par l’idée de rattacher le monde à l’islam prétendent qu’il s’en inspirait. La Fontaine a, en revanche, toujours eu l’honnêteté de reconnaître l’enseignement d’Esope, fabuliste et néanmoins esclave d’origine phrygienne. Aucun imam n’a encore à ce jour prétendu que le prophète avait inventé le bonnet phrygien.

                                                           *

 Depuis l’installation des colonnes Buren à côté des fontaines de Pol Bury dans les Jardins du Palais Royal en 1986, Paris connut quelques farouches querelles esthétiques à propos d’œuvres d’art prenant place dans le cadre urbain. La  dernière fut celle qui aboutit à la destruction de Tree, l’œuvre de Paul Mac Carthy, qu’il avait érigé sur la place Vendôme. Le microcosme germanopratin et ses ramifications lutéciennes s’étaient aussi émus du sort réservé à l’œuvre d’Anish Kapoor, Le Vagin de la reine trônant dans le parc de Versailles. Voici que Jef Koons offre à la Ville une sculpture impressionnante (10 mètres de haut sans le socle, 8 mètres de large), aux couleurs vives,  intitulée Bouquet de tulipes, en hommage aux victimes des attentats de 2015. Il n’en faut pas plus pour que des pétitions circulent et que les débats s’engagent, parfois de manière passionnée. Aux dernières nouvelles, il semble que l’on puisse trouver un modus vivendi. Ce qui ferait surtout problème serait en effet le lieu d’implantation, à savoir l’esplanade du Palais de Tokyo, un choix assez logique compte tenu des activités de l’établissement, mais qui briserait la perspective du Trocadéro. Quoiqu’il en soit, il importe de ne jamais oublier le moyen de ramener les protagonistes à un peu de sagesse : il suffit de leur proposer la lecture de la lettre ouverte que des célébrités de l’art et de la littérature comme Garnier, Gounod, Huysmans, Leconte de Lisle, Maupassant ou Zola rédigèrent à l’intention du commissaire de l’exposition universelle de 1878 Adolphe Alphand afin de s’opposer à l’élévation de la tour de Gustave Eiffel. Un exemple parfait d’allergie désopilante.

Image: 
01 février 2018

AFFRES DE L’ACTEUR, ( pourtant a pa peur)

Et voilà !!! …les 3 coups sont passés, le rideau se lève dans un grand souffle : ça va commencer ! On est tous là, prèts et fébriles, pourtant on ne transpire pas, le maquillage n’a pas coulé, pas encore, …c’est le  contraire, on grelotte, on tremble, on a le trac !  Cette chose innommable nous assaille et on se répéte dans la tête inlassablement la 1ère réplique à dire après être entré sur scène au début de la pièce, celle que nous avons déjà jouée plus de 100 fois…la première réplique, c’est notre pierre d’acchoppement, notre bête noire, parce que c’est d’elle que va dépendre la suite ! Si on rate la 1ère réplique, on va rater tout le reste, ça va être une salade sans nom, un cafouillage monstre, on va bafouiller, on va avoir des trous et placer honteusement le ou la partenaire dans une situation difficile car il (ou elle), ne peut et ne pourra pas dire sa réplique qui est liée à la précédente, puisqu’elle n’a pas été dite !…panique du comédien!

Quand on est sur le plateau, qu’on est en train de jouer la comédie, on ne réfléchit pas trop sur ce qui va suivre. Les répétitions servent à cela, à établir des points de repère, à produire des automatismes, à refaire toujours les mêmes gestes, à faire les mêmes intonations, à refaire le même jeu d’acteurs, ce qui fait qu’on devient crédible vis-à-vis du public… Si on est sincère, le public croit ce qu’il entend, comprend ce qu’il voit, et donc, croit en nous…Mais quand on a un trou, une perte momentanée de mémoire, on perd cette crédibilité, on revient sur terre, on redevient une personne comme n’importe qui, avec sa petite existence…alors, à ce moment là, croyez-moi, on voudrait être ailleurs, on voudrait sortir, ficher le camp,  quitter cette fichue scène de ce fichu théâtre !...

Mais en fait, c’est l’inverse qu’il faut faire : il faut se réintroduire à l’intérieur de soi !

Alors qu’on a pénétré sur scène par le coté jardin, au 1er plan,  sur cet espace qu’on nomme les planches et qui constitue le plateau d’une scène de théâtre, on doit absolument reprendre ses esprits, retrouver les mots de la parole perdue, trouver une solution à la milliseconde ! Mais hélas, c’est souvent le ou la partenaire qui « enchaine » comme on dit, et qui passe outre notre défection ! Ne croyez pas que ça n’arrive que chez les amateurs, non, c’est le sort de tous les artistes professionnels de la scène théâtrale !!!.....

Et puis voilà que c’est fini, ou presque : on est à l’entracte ! alors pour l’instant c’est fini, …sauf que maintenant, certain théâtre ne font plus d’entracte parce que la pièce ne stipule pas d’entracte…ou que la production estime que la pièce est tellement nulle, qu’ils n’osent pas programmer un entr’acte de peur que les ¾ de la salle ne s’éclipsent pour ne plus revenir !!!  Mais ça, nous les comédiens et comédiennes, on ne le sait pas : on est payé pour jouer jusqu’au bout, alors on reste jusqu’au bout, tant qu’il y a encore un spectateur dans la salle !!! 

Ainsi, à l’entracte, on rentre dans la loge, on boit un coup à la bouteille d’eau, certains boivent un coup de pinard, on souffle un peu, on rigole, on se refait le maquillage qui en a prit un coup, on se regarde dans le miroir et on se demande pourquoi on est là à faire le pitre, à déballer des kms de textes parfois insipides, ou sublimes selon le cas ! On attend la sonnerie de la reprise pour nous avertir que le bar est fermé et que « ça » va recommencer…..

Où est la bel époque où le souffleur attentif dans sa fosse, nous lançait le texte lorsque la mémoire défaillait, que le trou nous plantait bien profond, en long et en large ! Fini tout ça, il n’y a plus de souffleur maintenant, sauf dans certaines troupes amateurs…il se tient assis au premier rang avec sa lampe de poche et sans vergogne, dit la réplique presque à voix haute si le malheureux ou la malheureuse qui joue pour la 1ère fois de sa vie, ne sait plus ce qu’il ou elle doit dire ! Mais chez les pros : plus de souffleur !... tout comme il n’y a plus de rampe d’éclairage à l’extrème avant-scène, (qui n’a existé que par rapport à l’époque où la scène était illuminée par de multiples bougies plantées dans de non-moins multiples chandeliers à l’avant scène)… Maintenant on a des « projos » ! Des « spots », des lentilles « Fresnel », des « poursuites », des « casseroles » et des « douches » !!! On sait le texte « au rasoir » et on « remonte » au fond de la scène, tandis qu’on entre et sort par cour ou jardin et qu’on fait parfois une fausse sortie…Et puis on fait des temps dans le texte, et parfois on a un « tunnel » à réciter, c’est dire une réplique bien trop longue de laquelle on n’en sort jamais indemme…..

Ben oui, les fou-rires, les trous, les erreurs de textes, les bafouillages, les entrées en retard, les musiques qui n’arrivent pas, tous ces ratages sur un plateau de théâtre, tout ce qui arrive aux meilleurs, aux plus grands comme aux plus humbles, aux sans grades et aux sans noms comme les porteurs de torches…! Heureusement, il y a la récompense finale, les saluts, les applaudissements, à moins que ça ne soient les sifflets, les huées et les tomates pourries !!!!! Mais ça, ça n’arrive jamais ! (ou très très très rarement)… il faut vraiment qu’on soit à chier, qu’on soit je m’en foutiste et nul de chez nul !.....Mais c’est ça le théâtre, c’est toute cette longue progression où l’on met les choses en place, où l’on essaie quelque chose comme faire un pas en avant avant de lancer sa réplique… ou bien faut-il lancer sa réplique puis faire un pas en avant ? Non !... pas en avant vers l’autre : en avant vers « l’avant », un peu sur le coté, en cherchant l’éclairage qui, lui devrait arriver pile au moment où l’on bouge le pied…Le pied ? Quel pied ? Je ne vois rien d’ici, dit la régie-lumière ! Alors quel repère te faut-il ? C’est simple : Louis doit compter 1-2 puis bouger…Bon, Ok d’accord, on essaie ! Vas-y Loulou, c’est à toi ! Un-Deux !... Mais non, c’est trop vite… zut bordel de merde, ça ne marche pas ! Faut trouver autre chose, faire autre chose, faire, faire, faire toujours faire…mais quoi …?

Et puis le temps passe sans qu’on s’en rende compte et tout doucement, on entre dans la grande confrérie des anciens combattants : … Ah dis donc, René, tu te souviens en  87, pendant la grande réplique de Raoul au 2ième acte, l’orage qui a éclaté juste au-dessus du théâtre, on ne s’entendait plus…ouais-ouais, …et la fois où tous les plombs ont sautés en même temps ! Quelle panique ! Tous les spectateurs ont allumé leur briquet ! Titchu, quelle ambiance ! … et on a continué à jouer !!!... jusqu’à l’entracte !!!…Moi je me souviens de Roland, en 78, qui avait raté son train et qu’on a du remplacer juste pour le début où il intervenait…c’est même l’habilleuse qui a du prendre la place de l’autre fille puisque en rempaçant Roland par José on devait mettre Louise à la place de Marcelle qui ne pouvait être à deux endroits différents, évidemment !...Oh lalala, quelle époque…Hé oui, on était jeune, on était beau, on sentait bon le sable chaud…c’était le bon temps !

Alors maintenant qu’on est vieux, que la voix tremblote un peu, qu’elle s’éraille, qu’on est vite à bout de souffle, qu’on a des trous un peu trop souvent, alors qu’on a travaillé le texte pendant des heures et qu’on a mal partout, qu’on ne bondit plus comme un cabri, qu’on n’entend plus très bien la réplique de l’autre, on se dit qu’on va laisser la place aux jeunes ! Oui, aux jeunes !... à ces p’tits cons qui connaissent tout, qui savent mieux que personne ce qu’il faut faire, qui n’apprennent jamais leur texte, qui arrivent en retard, qui récitent au lieu d’interpréter, qui ne font jamais deux fois la même chose, qui ne font pas ce que le metteur en scène a dit de faire, qui polémiquent sur la psychologie du personnage, bref qui font chier le monde entier dans l’espoir sans doute qu’un metteur en scène brésilien ou un réalisateur tchèque les remarqueraient lorsqu’ils diront avec componction : Madame est servie !

Ben oui, mon passé de comédien/acteur est revenu en masse…

Maintenant, j’ai ma p’tite laine, mon écharpe, ma casquette pure laine, mes gants fourrés, mes pastilles pour la gorge, l’inhalateur contre les crises d’asthme, le Gsm en cas ou, ma carte d’identité, et celle de la mutuelle et le permis de conduire ma vie comme bon me semble…

Mais, a pa peur…

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Rôle de Léopold Bloom dans un spectacle intitulé LEOPOLD extrait d'Ulysse de Joyce

28 janvier 2018

Faire pipi assis

On connait le féminisme, mais on connait moins le masculinisme.

Les masculinistes sévissent maintenant sur la toile. 

Dans le film « La domination masculine », interrogés par le réalisateur, ils stigmatisent les hommes alliés des femmes et qui « font pipi assis ».

La honte ! C’est donc un signe de virilité dérangée pour ces machos.

Vers mes trente-cinq ans, je me suis surpris assis sur le pot pour uriner.

C’était bien agréable, ma foi... Depuis, c’est devenu une habitude.

Quelle jouissance ! Imaginez, la main n’est plus obligée de guider l’engin récalcitrant, responsable souvent de taches douteuses sur la lunette.

Imaginez une sensation de liberté totale, comme doivent en éprouver nos compagnes.
 Je suis persuadé que si l’homme avait dès le début décidé d’assurer cette fonction comme la femme (ou si Ève y avait initié Adam), beaucoup de problèmes auraient été résolus dans nos relations...

Certes, s’il avait décidé aussi de passer l’aspirateur, de langer les bébés, de faire la vaisselle, de la laisser voter, de ne pas la voiler (et j'en passe), bien des choses auraient encore évolué.

Non seulement l’homme ne peut pas faire pipi assis pour les masculinistes, car il renie ainsi une virilité durement acquise et maintenue, mais il ne peut pas pleurer. Déjà, on l’en déshabitue, petit garçon. Ne pleure pas comme ta sœur.

Alors, il crâne toute sa vie, il serre les dents, ses mâchoires se contractent. C’est pour cela que le créateur, dans sa bonté divine, l’a pourvu, dès son adolescence, d’une barbe camouflante (mais que certains s’obstinent pourtant à raser tous les matins).

Je l’avoue, moi aussi je pleure. Non, pas à tout bout de champ (bien qu’il y aurait matière rien qu’en ouvrant son journal, sa radio ou sa télévision). Mais de temps à autre. Certes, rarement en public. Mais par exemple sur un lit d’hôpital, en 2005, devant mes visiteurs, après un accident vasculaire cérébral. J’avais une excuse toute prête, évidemment.

La prochaine fois ? Je ne sais. Mais sans complexe, en tout cas... 


 

27 janvier 2018

Rêve ou cauchemar européen ?

Mardi 16 janvier

 Mohammed Ben Salman (MBS pour les intimes), prince héritier, homme fort d’Arabie saoudite, continue de casser les monopoles des grandes familles engoncées dans la corruption et de révolutionner l’économie de son pays, reposant jusqu’à présent uniquement sur les hydrocarbures. Il emprisonne l’écrémage de l’aristocratie de son pays. Á 32 ans, il se prépare à un règne novateur mais absolu. S’il réussit, les grands équilibres entre pays arabes, chiites et sunnites vacilleront. S’il échoue, on ne donnera pas cher de sa peau.

                                                                       *

 Macron à Calais pour expliquer sa politique migratoire. Courageux mais superfétatoire. Les migrants veulent aller en Grande-Bretagne et ils choisissent le chemin le plus court. La vraie solution, c’est d’affréter un boat people décent et sûr et d’aller les déposer sur les plages britanniques quand le Royaume-Uni aura officiellement quitté l’Union européenne et que la frontière sera de nouveau, comme jadis, de l’autre côté de la Manche.

                                                                       *

 En prélude à la campagne présidentielle française, le jeune philosophe Raphaël Glucksmann avait publié un livre émouvant sur le roman français (Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes, Allary éd., 2016) Il donne à présent des conférences sur Le récit européen, sorte d’exercice préparatoire à la rédaction d’un ouvrage plus ou moins identique à paraître à l’automne, en prélude à la campagne pour les élections européennes. Un élan utile, sans aucun doute, mais plus périlleux à bâtir que le précédent. Et puis, plutôt que « le récit », les peuples des 27 ont vraiment besoin du rêve. Le rêve européen, même s’il est d’abord porteur de paix, reste perfectible. Il n’engendre pas le cauchemar, il crée des insomnies.

                                                                       *

 Jean-François Revel est un peu à la mode ces temps-ci. On le considère comme un rebelle, ce n’était en fait que grognon spirituel. On réédite ses essais; il s’est pourtant souvent trompé dans ses analyses qui débouchaient sur des prédictions. On cite certains de ses aphorismes en préceptes ou en principes. C’est parfois un peu construit. Mais bah ! Il ne fut pas le seul à pérorer ou à se tromper. Il y a quand même parfois matière à réflexion dans ses mots d’esprit. Ainsi, lorsqu’il affirme que « la France est le pays le plus révolutionnaire des conservateurs », on se dit que le président actuel correspond assez bien à cette description.

Mercredi 17 janvier

 Le dossier de construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes était pourri. Le réaliser ? L’abandonner ? L’exemple-type d’un cas où le politique doit choisir entre deux mauvaises solutions. Macron a décidé de ne pas construire l’aéroport, ainsi que le souhaitait son ministre d’État Nicolas Hulot. Le problème, c’est que le 6 avril 2017, sur France 2, en pleine campagne électorale, qui plus est face à Bruno Retailleau, président du Conseil régional des Pays de Loire, il avait déclaré qu’il respecterait le résultat du référendum par lequel, à 55 %, les électeurs s’étaient prononcés pour la construction. Le renoncement était sans doute le prix à payer pour que Nicolas Hulot fasse partie de son premier gouvernement. Les commentaires vont aller bon train. Une seule chose est à retenir : Emmanuel Macron n’est pas exceptionnel. Il vient de démontrer qu’il est un homme politique comme les autres : il dit ce qu’il fait et il fait ce qu’il dit… Le plus souvent possible mais pas toujours.

                                                                       *

 La plus grande réussite de Macron depuis son élection : à présent, tout le monde use de l’expression « en même temps » au sein d’une explication. L’emploi excessif de « voilà » reste à souligner.

                                                                       *

 « Le panislamisme est en sommeil – et pourtant nous devons compter avec la possibilité que le dormeur se réveille si jamais le prolétariat cosmopolite d’un monde occidentalisé se révolte contre la domination occidentale… » Cette prévision a été écrite en 1947, il y a 70 ans, par l’historien anglais Arnold J. Toynbee. En cette période calée entre la Libération et la constitution de l’ONU, cet avertissement n’avait pas dû être très entendu.

Jeudi 18 janvier

 Commentant la crise de civilisation, Glucksmann cite le poète Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. »  Debray citait autrefois Toynbee, comme en écho : « Quel est l’effet de chocs soudains ? Notre formule proposée : plus le défi est grand, plus puissant est le stimulant. »

                                                                       *

 Robert Solé, dans Le 1 du 10 janvier : « Si vous comprenez quelque chose au Moyen-Orient, c’est qu’on vous l’a mal expliqué. »

Vendredi 19 janvier

 Après avoir conclu un nouvel accord à Londres avec Theresa May à propos de la politique d’immigration, Macron reçoit Merkel à l’Élysée afin de montrer son souhait de la voir amorcer un quatrième mandat. Il aurait même insisté auprès des sociaux-démocrates allemands pour les inciter à conclure un accord de gouvernement. Le congrès du SPD se prononcera dimanche. Si une nouvelle grande coalition peut voir le jour en Allemagne, le couple-moteur de l’Union européenne aura un boulevard devant lui pour préparer une relance à soumettre aux électeurs des 27 d’ici un peu plus d’un an. Quelques atouts majeurs, et plus d’excuses.

                                                                       *

 Exercice de style au départ d’un aveu de La Rochefoucauld : « J’ai de l’esprit, mais un esprit que la mélancolie gâte… » Mélenchon : « J’ai de l’esprit, mais un esprit que la fatuité gâte… » Delon : « J’ai de l’esprit, mais un esprit que le dédain gâte… » Etc. Trump. Non, pas Trump…

Samedi 20 janvier

 Après avoir connu le succès au Festival d’Avignon et ensuite au Théâtre du Petit Montparnasse à Paris en occupant la scène du 6 septembre au 6 janvier, Pascal Racan, incarnant Charles de Gaulle, et Michel de Warzée dans le rôle de Winston Churchill se produisent à la Comédie Volter de Bruxelles. Aussi vrais que nature, ils interprètent Meilleurs alliés, une pièce écrite par Hervé Bentégeat et mise en scène par Jean-Claude Idée, un dialogue en forme de confrontation se déroulant durant les journées historiques du débarquement de Normandie, les 4, 5 et 6 juin 1944. C’est époustouflant d’authenticité, émouvant de réalité, grinçant de ferveur, réjouissant de finesse. La réservation est déjà complète jusqu’à la mi-février. La Fondation Charles de Gaulle est enthousiaste au point de la faire monter en Chine. On ne voit pas très bien quand le jeu s’arrêtera. Il n’y a d’ailleurs aucune raison pour que cela s’arrête.

                                                                       *

 « Sapiens est un pirate de l’évolution » Cette affirmation devrait être soumise à la fois au pape François et aux professeurs étatsuniens qui enseignent le créationnisme. Elle est du débonnaire Yves Coppens, paléoanthropologue de 83 ans, qui sait de quoi il parle, et qui la donne en commentaire dans la présentation de son livre Origines de l’homme, origines d’un homme (éd. Odile Jacob).

                                                                       *

 Brigitte Bardot au Monde : « Sans les animaux, je me serais suicidée. » C’est bien la preuve que la vie est bête…

Dimanche 21 janvier

 Le congrès des sociaux-démocrates allemands approuve la constitution d’une grande coalition sous la direction d’Angela Merkel. C’est un moment très décisif pour l’Europe, qu’Emmanuel Macron attendait. Á présent, ce sont les Européens qui attendent le couple franco-allemand. Sans tarder. Avec l’élection de Trump et le Brexit, l’époque est vraiment propice à des avancées. Au boulot !

                                                                       *

 Si l’on sait que des dossiers sont préparés dans les rédactions pour être prêts, le moment venu, à commémorer la disparition d’une célébrité (les biographies commentées des nonagénaires Charles Aznavour, Jean Daniel, Edgar Morin… n’attendent plus que leur signal…), on doit une pensée à l’éditorialiste contraint, lui, de réagir sur l’instant de l’annonce. Ce fut le cas le mois dernier à propos de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday et dès le début de l’année avec France Gall. Ce l’est aujourd’hui avec le décès de Paul Bocuse. « Réagir à chaud » est une expression malheureuse pour rendre hommage en quelques lignes à un grand cuisinier. Certains chroniqueurs n’ont pourtant pas hésité à l’employer. Maladresse due à la précipitation. Dans le numéro 28 de Médium (juillet-septembre 2011), Jean-Marcel Bouguereau avait signé un excellent article intitulé Le goût est un tout qu’il avait tenu à terminer par une parole de Jean-Claude Carrière. Aujourd’hui, celle-ci résonne bien comme un salut à monsieur Paul : « Outre le plaisir, évidemment, qui est indéfinissable, le goût est pour moi une sorte d’aide-mémoire. J’aime distinguer et identifier les goûts, un après l’autre, et tout ce qu’ils apportent avec eux. Chaque goût est un signe de reconnaissance, un signe de piste. Ils forment ainsi un long chemin, et ils sont la preuve que je suis vivant. La mort n’a pas de goût. »

                                                                       *

 Médium est une revue qui n’est vraiment pas assez connue. Est-ce parce qu’elle est dirigée par Régis Debray ? Transmettre pour innover est son slogan, son principe d’action, de rédaction. Bulletin de médiologie, elle fourmille de repères susceptibles d’accompagner des commentaires de l’actualité. Ainsi, le Premier ministre Édouard Philippe vient d’annoncer que la France renonçait à organiser l’exposition universelle de 2025. Extrait du Pense-bête de Régis Debray publié dans le numéro 26 de janvier-février-mars 2011 : « L’exposition universelle de Shanghai, où 191 pays se présentent sous leurs meilleurs atouts, aura été la plus chère depuis la création de l’événement, il y a cent cinquante ans. Il faut se serrer la ceinture, nous dit-on en France. L’État est au bord de la faillite. Plus de bourses pour les étudiants étrangers, divisons par trois les frais de représentation, prenez le métro messieurs. Mais 50 millions d’euros investis dans un pavillon français (dont 10 millions seulement du secteur privé, qui renâcle au bassinet), dont chacun devine qu’il ne restera rien dans un an. Après l’exposition de Séville, écœuré par le gâchis d’argent et de temps, j’avais fait un rapport aux autorités françaises visant à les convaincre de ne plus mettre les petits plats dans les grands pour des pouët-pouët sans lendemain ni profit. » Qui sait ? Peut-être que ce rapport a été délogé de sa poussière pour être porté à la connaissance du Premier ministre…

                                                                       *

 Les Heures sombres, film de Joe Wright, retrace les journées de mai 1940 au cours desquelles Winston Churchill fut désigné Premier ministre contre l’avis de son parti et au regret du roi George VI en parvenant à imposer une volonté farouche de continuer le combat contre la toute puissante Allemagne dont les armées déferlaient sur l’Europe comme par enchantement. Le roi revoit son jugement après avoir médité les conséquences de sa fuite éventuelle au Canada ; Chamberlain et Halifax, qui veulent négocier une paix avec Hitler deviennent minoritaires dans leur parti, et celui qui n’avait à promettre que du sang, des larmes et de la sueur est soutenu par le parlement comme par tout un peuple. On connaît la suite de l’histoire. Gary Oldman est physiquement transformé pour accomplir un travail admirable en Churchill, et Kristin Scott Thomas est parfaite dans le rôle de Clemmie, l’épouse, Clementine Churchill, qui laissera elle aussi son nom dans l’épopée au point d’avoir inspiré des biographes comme Philippe Alexandre et Beatrix de l’Aulnoit (Clementine Churchill, La Femme du lion, éd. Taillandier, 2015).

Lundi 22 janvier

 Dans moins d’un an, les débats qui émailleront la campagne pour les élections européennes devraient, cette fois-ci, faire apparaître (ou renaître) nettement le clivage gauche-droite que certains acteurs et commentateurs voudraient considérer comme obsolètes. La démocratie ne pourra qu’en sortir renforcée. Déjà des sujets prégnants affleurent qui génèrent des appréciations opposées, témoignages de valeurs et d’opinions contrastées. Deux exemples :

1. L’économie va mieux, la croissance pointe à l’horizon, annonçant une réduction des taux de chômage. Or, les statistiques démontrent que le nombre d’emplois à pourvoir égale environ 40 % du nombre de chômeurs. La droite commente : normal, les chômeurs se complaisent dans leur état ; il faut les contraindre à travailler en les menaçant de perdre leurs indemnités. La gauche dit : personne n’est chômeur à plaisir, c’est une question de qualification, augmentons les formations professionnelles. 

2. La politique d’immigration. Il y a fort à parier que c’est un nouveau paradigme. Le cas de l’Allemagne est exemplaire. Le pays accueillit plus d’un million de réfugiés en moins d’un an. Le taux de chômage est au plus bas. Les entreprises embauchent des réfugiés. La droite dit : soyons lucides et raisonnables ; pour l’heure, 1 réfugié sur 7 a trouvé un emploi. La gauche dit : 1 sur 7 en si peu de temps, c’est déjà énorme ; la mutation est une opération de longue haleine… Ce n’est qu’un début.

Mardi 23 janvier

 Emmanuel Macron est attendu demain à Davos. Brigitte prépare les valises comme autrefois Liliane faisait celles de Georges Marchais. En ce qui concerne l’itinéraire pour gagner le gotha du capitalisme, pas de problème : il connaît le chemin.

Mercredi 24 janvier

 Le professeur Enrico Letta, ancien Premier ministre italien, affirme que « L’avenir de l’Union européenne se joue sur le dossier des migrants. » Ce qui est certain, c’est que les phénomènes de migrations constituent le plus grand événement sociétal de cette première moitié de siècle et qu’ils ne sont en effet pas prêts de s’atténuer. Il importe donc que l’Union européenne se dote d’une politique migratoire en tenant compte de cinq paramètres essentiels :

1. L’émocratie. Ce néologisme construit en tant que mot-valise (émotion+démocratie) est de plus en plus utilisé. Il reflète une manière de gouverner selon l’émotion populaire et comme les mouvements de droite extrême flattent souvent l’opinion et le bon sens, sa pertinence s’accroît dans l’expression du suffrage universel. On ne saurait trop rappeler que l’on ne fait pas de la bonne politique avec de bons sentiments.

 2. Le devoir d’hospitalité. C’est un principe auquel le pape François est très attaché au point de l’évoquer quasiment dans toutes ses prises de paroles ces temps-ci. Toutes celles et tous ceux qui l’admirent et qui se revendiquent chrétiens sont cependant souvent sourds quand leur souverain pontife évoque cette attitude-là.

 3. Le devoir de solidarité. Á la générosité individuelle, sympathique mais trop mince par rapport aux besoins, doit s’adjoindre un comportement plus net de la part des institutions ; communes, provinces, régions et, bien évidemment, les États. C’est ici que s’établit le socle d’une véritable politique migratoire.

 4. La coopération au développement. L’analyse est désormais ancienne (disons depuis les années de décolonisation) et démontrée. Les pauvres gens du tiers-monde qui abandonnent tout et qui, au risque de leur vie, émigrent vers l’Europe n’accomplissent pas ce voyage par plaisir. Aider leur pays natal à se développer, c’est leur assurer une garantie de progresser dans leur cadre naturel et de prospérer au sein de leurs groupes familiaux et sociaux. Mais l’écart entre les pays riches et les pays pauvres ne fait que s’accroître et les budgets de coopération au développement se réduisent comme peau de chagrin.  

5. Les guerres, les dictatures. Il serait heureux d’apprendre qu’aucun foyer de violence n’existe encore sur la planète mais l’Histoire enseigne que cet état de fait n’a jamais existé. Celui ou celle qui abandonne son pays parce qu’il est en danger a le droit d’être recueilli, aidé, sécurisé, secondé pour commencer une nouvelle tranche de vie. Cinq paramètres pour une politique, ce sera, qu’on n’en doute pas, le point central des débats de la campagne pour les élections européennes. Avec un facteur aussi évident que paradoxal : plus l’Europe se fortifiera, plus elle acquerra l’image d’un eldorado et plus elle tentera donc les migrants potentiels. Avec aussi une notion éthique si justement contenue dans la fameuse phrase de Rocard que l’on oublie souvent de citer dans son intégralité : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais elle se doit d’en prendre sa part. »

Jeudi 25 janvier

 Romain Gary parlant de ses copains français, en juillet 1940. La Promesse de l’aube, encore : « Il va sans dire qu’ils n’étaient pas tenus par l’idée naïve que ma mère se faisait de la France. Ils n’avaient pas à défendre un conte de nourrice dans l’esprit d’une vieille femme. Je ne puis en vouloir aux hommes qui n’étant pas nés aux confins de la steppe russe d’un mélange de sang juif, cosaque et tartare, avaient de la France une vue beaucoup plus calme et beaucoup plus mesurée. » « L’idée naïve… » Par bonheur, à Londres, un général fougueux et têtu avait la même que la vieille femme au conte de nourrice…

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« Meilleurs alliés », un face-à-face orageux entre deux monstres de l’Histoire. Photo © Théâtre Montparnasse.

27 janvier 2018

Parfois, les choses sont simples

&

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Parfois, les choses sont simples
Me disait Luis
Sur la pointe de l'ivresse
Je vois
L'épine dans mon pied
Et des œufs dans les arbres
Je marche droit
La tête sur la table
Je sors d'un monde clos
Fuis les grands de ce petit monde
Le moment venu
Je m'injecte une dose massive
De tout va bien
Histoire de sauver ma peau
Dans un effort de guerre éperdue
Parfois, les choses sont simples
Me disait Luis
La tête sur la table
Personne ne sait comme moi
Contrer les forces de l'habitude
S'abstraire du manque de vivre
Enterrer les calamités naturelles
Disparaître d'un coup
Dans mon sombre derrière
Courbe et charnu
Parfois, les choses sont simples
Quand tout est chamboulé
Sur la pointe de l'ivresse

26 janvier 2018

Montessori, encore


Probablement en raison de la marchandisation outrancière dont la pédagogie Montessori est l’objet, cette pédagogie jouit aujourd’hui d’une couverture médiatique sans précédent. Il est difficile d’entrer dans une librairie ou une grande surface sans découvrir en tête de gondole du matériel Montessori et des livres d’initiation pour les enseignants et surtout pour… les parents.
Tout ce ramdam à propos de cette pédagogie a cependant un effet bénéfique. Tout ce qui avait été un tant soit peu occulté jusqu’à présent renait au grand jour.
Le documentaire "Révolution école" (1) (2016) qui présente les pédagogues de l’éducation nouvelle, leurs options et leur action de 1918 à 1939, évoque Decroly, Ferrière, Freinet, Steiner, Geheeb, Alexander Neill et bien entendu Maria Montessori et ses rapports avec Mussolini qui subventionna ses jardins d’enfants et la formation de ses institutrices. « Cet homme plein de curiosité, cet esprit extrêmement ouvert sur tout et qui veut tout connaitre, posa un jour les yeux sur ma méthode. Il lui suffit de savoir que ma méthode jouissait de plus de crédit à l’étranger qu’en Italie, il promit son aide enthousiaste pour que soient instituées partout des écoles. » dit-elle. Ce rapport vénéneux entre le duce et la pédagogue est illustré dans ce film par une séquence tournée dans son école. Au bas de cette page, vous trouverez une capture d’écran.
Oui, vous avez bien lu. Le texte composé avec des lettres mobiles par la fillette est « Benito Mussolini aime beaucoup les enfants. »
Certes, objecteront les fans de la doctoresse, mais il faut tenir compte de l’époque et aussi du fait que Maria Montessori émigra en Espagne, fit un passage en Indes puis s’installa aux Pays-Bas lorsque Benito voulut imposer l’uniforme fasciste aux élèves de ses écoles. Peut-on tout pardonner suite à une prise de conscience si tardive ? Là est toute la question.


Les connotations religieuses
D’autres aspects ont été occultés, par exemple, les intentions de base de M. Montessori en créant ses écoles. Les connotations religieuses sont partout. Encore maintenant, dans la plus ancienne école Montessori de France (Roubaix) où a été tourné le film récent (2015-2017) « Le maitre est l’enfant », les activités de la classe se déroulent à l'ombre attentive d’un crucifix.
M. Montessori ne cachait pas les valeurs religieuses sous-tendant sa pédagogie. Qu’on en juge par les références pédagogico-religieuses des écoles catholiques Montessori et par le soutien que Paul VI et Benoit XVI manifestèrent à l’égard de sa pédagogie.
Dans Dieu et l’enfant, la pédagogue donne un aperçu de ses convictions profondes à ce propos. Elle y parle de l’enfant-messie. À l’enfant, a été confiée une véritable mission divine. En 1905, à Barcelone, elle aménagea dans une école une chambre sainte, l’atrium,destiné à l’éveil religieux des enfants. Le pape Paul VI lui rendit hommage en 1970 en déclarant, lors d’un congrès qui lui était consacré : «Tout comme l’activité des enfants à l’école les prépare à la vie, leur initiation sacramentelle et liturgique est le porche qui les introduit dans la communauté des enfants     de Dieu ».
La doctoresse ajoute : « Les murs de cette salle porteront en inscriptions des textes sacrés et des prières, je voudrais que les dix commandements fussent gravés sur une pierre à hauteur des enfants, à côté d’une statue de Moïse, derrière un candélabre avec les sept bougies… Le travail dans cette chambre comporterait naturellement : l’histoire biblique, l’étude des doctrines, l’histoire de L’Église et de la vie des saints et même... la messe sainte. Les enfants y porteront une blouse blanche comme l’Enfant Jésus... et on pourra, sur l’épaule, broder une croix symbolisant l’obligation pour chacun de supporter sa part de misère... »

La conception du travail
Dans une classe Montessori, les enfants sont sollicités pour réaliser un "travail" : boutonner ou lacer des vestes tendues dans un cadre de bois, verser de l’eau dans un pot sans renverser, repasser des serviettes, des mouchoirs, utiliser des puzzles, allumer et éteindre une bougie, etc. Il s’agit là d’une pédagogie de l’exercisation. Le sens des activités est absent pour l’enfant. Il les réalise parce qu’elles sont mises à sa disposition par l’enseignant.e dans la panoplie toujours plus riche des boites sur les étagères du local.
Aucune noblesse, aucune motivation (si ce n’est de s’occuper et de satisfaire les exigences des adultes) dans cette façon de faire. Il s’agit là d’une conception du travail qui n’a rien à voir avec celle que défend Freinet, par exemple, dans L’éducation du travail. Pour ce dernier, tout travail a un sens, tout travail est une réalisation qui sert à l’enfant comme à l’adulte ou à la communauté. On apprend à attacher les boutons de sa veste (pour peu qu’ils n’aient pas été remplacés par des fermetures éclair) dans la vie quotidienne même, parce qu’on doit s’habiller pour sortir, parce qu’il fait trop chaud et qu’on doit la retirer. On apprend à verser correctement un liquide dans un pot parce qu’on cuisine et que la recette demande des proportions précises. On repasse des vêtements, des accessoires textiles parce qu’on les a lavés (figurez-vous qu’ils étaient sales !) et que maintenant, il faut les repasser.
Une conception du travail à cent lieues de celle d’une classe montessorienne.
Dans le film cité ci-dessus, un éducateur, qui n’a pourtant que les mots de liberté et créativité à la bouche, intervient auprès d’un petit de 4 ans qui vient de se permettre de fabriquer un avion avec un bout de carton et des pinces à linge et le fait voyager autour de lui. Ce n’est pas cela qu’il devait faire, car la boite qu’il avait choisie sur les étagères était destinée à lui apprendre à utiliser des pinces à linge en les pinçant symétriquement sur le périmètre d’un bout de carton.
La façon de voir de la pédagogue italienne séduit-elle nos dirigeants (comme elle a séduit Mussolini), car ils considèrent que cela prépare les enfants à leur avenir social, c’est-à-dire exécuter des tâches dans une société, une usine, un bureau sans en percevoir nécessairement les tenants et les aboutissants, donc le sens, toujours le sens ?
Les parents sont interpelés par les adeptes de la pédagogie Montessori. La césure juste, utile et nécessaire, entre le milieu scolaire et le milieu familial est abolie. La famille est incitée à reproduire à la maison un milieu éducatif montessorien et de s’initier aux activités proposées.
Sur le blogue « Montessouricettes.fr » (!), l’on trouve ces conseils aux parents :
●N’attendez plus de trouver une école Montessori abordable : votre enfant grandit et c’est maintenant que vous pouvez le faire bénéficier de cette pédagogie. Ce mini-cours GRATUIT vous donnera les bases essentielles.
●N’allez pas trop vite ni trop lentement : apprenez à reconnaître les périodes sensibles pour présenter chaque activité au bon moment.
●Découvrez la joie dans les yeux de votre enfant quand il se versera son premier verre d’eau tout seul : vous êtes guidé pas à pas, du choix du matériel à la présentation.
●Rejoignez des centaines d’autres Montessouricettes qui se sont déjà lancées ! Ici, pas de marketing, mais une formatrice sérieuse, fidèle à la philosophie de Maria Montessori.

Dans un autre ordre d’idées, Stephen Jay Gould rappelle dans « La mal-mesure de l’homme » (Le Livre de poche, essais, p. 123) (2) que « Maria Montessori n’était pas une égalitariste, c’est le moins que l’on puisse dire. Elle approuvait la plupart des travaux de Broca (3) et la théorie de la criminalité innée proposée par son compatriote Cesare Lombroso. Dans ses écoles, elle mesurait la circonférence de la tte des enfants et en déduisait que ceux qui avaient une grosse tête étaient promis à l’avenir le plus brillant. »

À la lecture de cet article, il y aurait de quoi s’étonner de me voir m’acharner sur cette pédagogie. Je le fais seulement parce que je crois qu’il faut analyser toute mode pédagogique à la lumière de l’histoire. Ce sont les derniers évènements, c’est-à-dire la marchandisation du matériel Montessori auprès des parents, la place médiatique outrageusement importante qui a été accordée à Céline Alvarez, l’oreille attentive que lui ont prêtée nos dirigeants et la séduction exercée sur de nombreux enseignants qui m’ont poussé à mieux comprendre les racines de cette pédagogie. Son succès auprès du public tient en grande partie au fait qu’on leur présente des enfants étonnamment calmes (ce dont rêvent tous les parents), qui se contrôlent (et que l’on contrôle !).


Qu’en pensait Freinet ?
Laissons la parole à Georges Piaton (4) :
« Freinet d’emblée se montrera circonspect.
Dès 1930, tout en admettant que ces recherches constituent une “méthode” bien que l’on découvre peu à peu... des faiblesses ou des erreurs qui leur enlèveraient tous droits au titre, il éprouve à leur contact une impression d’artificialité, inductrice d’une insatisfaction certaine bien qu’encore implicite, que cristallisera en 1932, le Congrès de Nice tout entier dominé par le prestige de M. Montessori.
C’est à cette occasion que Freinet et ses camarades virent des enfants qui, idéalement sages et beaux, mais comme d’un autre âge dans leurs fanfreluches rococo, évoluaient au milieu du matériel de luxe qui les sollicitait... dans une atmosphère de singes savants. Rien ne pouvait plus les heurter et l’agressivité qui succède à leur étonnement explique peut-être tant la partialité dont ils font preuve alors, que leur méconnaissance des multiples possibilités offertes par les jeux des petits prestidigitateurs montessoriens. Certes, quelques mois plus tard, cette impression désagréable s’estompe et, traitant des grands pédagogues des temps modernes qui n’ont pas craint d’entrer dans les détails pratiques de l’organisation scolaire, Freinet cite Maria Montessori qui ne s’est pas contentée de divulguer les principes nouveaux de sa pédagogie... a créé, fabriqué et fait fabriquer un matériel ingénieux auquel elle attache sans doute plus de prix et de vertus qu’à ses meilleurs écrits.
S’il lui arrive, par la suite, de vanter la pédagogie montessorienne qui lui semble parfois à tel point proche de la sienne qu’il se définit par elle, cela ne l’empêche pas d’écarter tout ce qu’elle a de scolastique ou d’hyperspectaculaire, de critiquer sa conception psychologique d’un esprit absorbant de l’enfant ou de condamner un matériel immuable qui ne répond plus aux impératifs de notre siècle, donc fait que cette méthode se meurt pour n’avoir pas su, pas voulu s’adapter.
Cette quête de procédures d’enseignement qui permettraient d’intensifier l’impact de l’institution scolaire et, plus généralement, de toute action éducationnelle ne se limite point à ces seules réalisations promptement analysables, tant pour Freinet leurs insuffisances sont criantes et leurs implications bourgeoises manifestes. »


Il faudra faire un de ces jours une même analyse de la pédagogie Steiner. Michel Onfray a commencé à le faire dans Cosmos (5) en mettant en relief les contradictions de l’anthroposophe. Il reste à démonter la pratique pédagogique qui s'en est inspirée.
Parmi les pédagogies dites nouvelles, Montessori et Steiner n’avaient de « nouveau » qu’une autre façon de concevoir la pédagogie. Pour ma part, je considère qu’il ne se justifie pas de les associer pour cette seule raison aux autres pédagogues de l’éducation nouvelle.
Henry Landroit

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1 Entre autres : « 80 activités Montessori pour les 6-9 ans», « 150 activités Montessori à la maison pour les 0-6 ans » (trier des objets par taille, transvaser des graines d'un bol à un autre, faire un bouquet, visser et dévisser des bouchons de bouteille, ranger des cartes, etc.),« Montessori à la maison » 0-3 ans, « Donner confiance à son enfant grâce à la méthode Montessori » et toujours plus fort :« La pédagogie Montessori à la maison » - 200 activités...

2 Ce livre recense les multiples initiatives de l'homme pour mesurer ses performances, son intelligence...
3 Grand maitre de la craniométrie, Paul Broca (1824-1880) poursuivit de vastes études sur le volume des crânes et conclut, en 1861, que « En moyenne, la masse de l'encéphale est plus considérable chez l'adulte que chez le vieillard, chez l'homme que chez la femme, chez les hommes éminents que chez les hommes médiocres, et chez les races supérieures que chez les races inférieures. Toutes choses égales d'ailleurs, il y a un rapport remarquable entre le développement de l'intelligence et le volume du cerveau ».Les mêmes expériences reproduites plus tard avec plus de rigueur mirent bien entendu à mal ces conclusions hâtives et orientées.
4 Georges Piaton, La pensée pédagogique de Célestin Freinet, Nouvelle Recherche, Privat, 1974
5 https://veritesteiner.wordpress.com/2015/11/02/miche-onfray-critique-de-...

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22 janvier 2018

Les enfants perdus

&

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Les enfants perdus
Arrière
Vie épuisante
Ils marchent main dans la main
Arrière
Vie effrayante

Les enfants perdus
Ont le ciel dessus la tête
Ils marchent main dans la main
Le ciel sombre tombe
Dans leurs yeux

Les enfants perdus
Traînent les pieds dans la poussière
Du chemin
Ils sursautent à la respiration des vaches
Les enfants perdus
S'arrêtent main dans la main
Et se rassurent

Figés
Les yeux troubles
Les enfants perdus
Se grattent la cuisse sous les vêtements
Ils secouent la tête
Et ne se parlent pas

Les enfants perdus
Derrière eux
Un trou dans le ciel
Menace
Ils marchent main dans la main
Anxieux et ignorants

Les enfants perdus
Arrière
Vie épuisante
Ils se serrent fort
Arrière
On va te vivre
Vie effrayante

17 janvier 2018

Humaniste, votre gouvernement ?

Non, M. Charles Michel, la politique de votre gouvernement n’est fondée ni au plan humain, ni au plan juridique, ni au plan économique.

Au plan humain, votre politique n’est pas humaniste. Il n’y a pas de « bons » et de « mauvais » réfugiés. Les « bons », seraient ceux que l’on accepte dans le cadre de la politique d’externalisation de l’Union européenne, ce qui signifie le refoulement de tous, au-delà de nos frontières, même de ceux qui sont en droit de revendiquer l’asile chez nous.

Vous empêchez une politique d’octroi de visas qui permettrait aux « bons » réfugiés de venir chez nous sans risquer leur vie sur les routes ou les mers et sans être dépouillés par des passeurs mafieux. En réalité, c’est vous qui aidez les mafieux à sévir dans les camps de refoulement et aux frontières lointaines de l’Europe.

Les vrais humanistes sont ces citoyens qui, eux, appliquent le droit - en plus des valeurs de solidarité humaine - en accueillant chez eux des demandeurs d’asile et des migrants en détresse. Et vous voulez les traquer par des visites domiciliaires.

Nous vous demandons de veiller à ce que l’histoire ne se répète pas. A ce sujet, nous vous conseillons la lecture du Monde Diplomatique de janvier 2018. Sous la plume d’Anne Mathieu, on se plonge dans les années 30 en France où des lois étaient votées pour refouler les étrangers « indésirables » : réfugiés, espagnols, italiens, juifs qui fuyaient la répression dans leurs pays. Déjà, des voix s’élevaient contre ces mesures qualifiées de fascistes prises par des responsables politiques dans la « patrie des droits humains ». Les mêmes mesures sont aujourd’hui reproduites chez nous, en Europe.

Au plan juridique, cette année, nous célébrons les 70 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH). Une vaste campagne est lancée à cette occasion parmi les jeunes, dans les écoles, les organisations de jeunesse, les universités. Nous vous conseillons de relire l’article 13 : « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » ; l’article 14 : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays ».  Et l’article 28 : « Toute personne a droit à ce que règne sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncées dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. »

 La DUDH n’est pas un traité mais elle est l’expression du droit international coutumier et, à ce titre, elle est aussi contraignante que le droit international conventionnel. Si les juristes de votre administration ne le confirment pas, faites leur lire la meilleure doctrine.

En outre, les réfugiés qui répondent à la définition portée par la Convention de Genève de 1951 telle qu’amendée par son protocole de 1967 – des instruments ratifiés par la Belgique – doivent bénéficier de l’asile chez nous aux termes mêmes de ces textes. Si ce n’est pas le cas, la Belgique commet un fait internationalement illicite engageant sa responsabilité. Même s’Il n’est pas sûr qu’un État demande des comptes à la Belgique pour son abstention à agir conformément au droit international, l’Histoire retiendra que la Belgique n’a pas été un modèle de respect des règles qui la lient.

Au plan économique – c’est l’économiste qui vous l’écrit –, les réfugiés (fussent-ils des migrants économiques) sont de futurs opérateurs économiques ; ils apportent un sang frais à l’économie d’un pays : acteurs commerciaux et contribuables potentiels, ils donnent de nouvelles impulsions au mouvement de l’économie et favorisent finalement la croissance. Certes, l’accueil des réfugiés a un poids budgétaire (parfaitement supportable, au demeurant, pour un pays comme la Belgique) mais, à l’instar de tout investissement, il s’avèrera rentable à plus ou moins long terme. Angela Merkel ne s’y est pas trompée et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’économie allemande ne se porte pas mal …

Enfin, sur un plan à la fois économique mais aussi politique et, à nouveau, humain, M. le Premier ministre, les budgets de la  coopération au développement sont en partie détournés pour financer  le refoulement des immigrés indésirables. Or, cette coopération a souvent pour effet de priver les travailleurs des pays les plus pauvres d’accéder à des emplois et des revenus leur permettant de vivre dignement, eux et leur famille. Les accords de libre-échange imposés à ces pays par l’Union Européenne et le Fond monétaire auxquels la Belgique contribue, creusent encore le gouffre entre l’infime minorité des plus riches et la grande masse des plus pauvres.

M. le Premier ministre, ne vous associez pas à l’argumentaire des responsables politiques de droite extrême comme M. Viktor Orban et d’autres qui conduisent l’Europe vers la dénégation du sens même de la démocratie et des valeurs qu’elle est censée partager.

Déjà, demain, vous serez obligé de côtoyer les ministres autrichiens d’extrême-droite, une tendance politique que vote père avait eu le courage de condamner.

Pourquoi, alors, ne pas vous associer à la campagne de boycott de l’Autriche, lancée par le Mouvement antiraciste européen et relayée chez nous par les Territoires de la Mémoire ?

Pierre Galand

Président de l’APNU, de l’OMCT-Europe, past-président du CAL et de la Fédération Humaniste européenne, ancien secrétaire général d’Oxfam

 

http://70ansdudh.be/

http://www.territoires-memoire.be/root/accueil/derniers-articles/1436-autriche-l-extreme-droite-est-toujours-inacceptable

 

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