semaine 50

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de André Fromont
Haïculs bénis/André Fromont par André Fromont

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24 novembre 2017

Merveilleuses punaises

&

Image: 

Ne pas croire aux fantômes
N’empêche pas d’entendre
Parfois
Les voix de ceux qui ont vécu

Les punaises
Les merveilleuses punaises
Soutiennent des déchirures d’images
Retiennent des fins de phrases
S’abandonnent à vieillir
Sous le feu d’une ligne de soleil
Où danse la poussière
La merveilleuse poussière

Une télé toute ronde sort d’une cloison
Elle joue un combat d’indiens
En noir et blanc
Pour les disparus du quartier
Tous assis sauf un
Qui tourne les boutons
Noirs et blancs
Et couvre l’image de son gros cul
T’es pas transparent, râle-t-on

Dans un souffle du son
Disparaissent les disparus
Et les indiens
Chacun derrière sa punaise
Sa merveilleuse punaise
Machine rouillée
A remonter de temps en temps
Le temps
Le merveilleux temps

Ne pas croire aux fantômes
N’empêche pas d’entendre
Parfois
Les voix de ceux qui ont vécu

07/01/2007

23 novembre 2017

Garder Bruxelles, belle et multiculturelle

Jeudi 16 novembre

 Á la chaîne TV5 Monde qui l’interrogeait à propos de son dernier album, paraît-il très réussi, Carla Bruni a déclaré que son mari était « le meilleur homme politique que la France ait jamais connu ». D’après elle, il aurait aussi brillé en tant que « psychanalyste ou prêtre, dans tous les métiers qui impliquent de parler aux gens. Il a un immense talent pour cela.» L’usage de la cocaïne fait des ravages ces temps-ci dans le monde du spectacle.

                                                           *

 En 1963, France Gall chantait Sacré Charlemagne, une chanson (écrite par Robert, son père, et Georges Lifermann) qu’elle aurait regretté d’interpréter et qui, cependant, traduite en 16 langues, lui aura sans doute rapporté beaucoup d’argent. La mélodie commençait ainsi : « Qui a eu cette idée folle / Un jour d’inventer l’école ? …»

 Aujourd’hui – signe des temps – on apprend que Charlemagne ne savait pas écrire. Bah ! On n’a pas encore prétendu qu’il aurait été pédophile. Quant au harcèlement, à l’époque, la soumission le prévenait…

Vendredi 17 novembre

 L’administration étatsunienne met en garde ses ressortissants désireux de passer les fêtes de fin d’année en Europe. La menace terroriste est accrue. Car bien entendu, sur son territoire, tout est calme et volupté : pas de tireurs fous qui tuent des enfants (les noirs, passe encore, mais les enfants !...) ; pas de harcèlement sexuel dans les boîtes de nuit ; pas de bombe explosant dans les supermarchés, etc. La dernière fois que les Etats-Unis s’étaient considérés inviolables, c’était sous le petit Bush qui avait délaissé son rôle dans le monde en déclarant : « L’Amérique d’abord », sous-entendu : « Que les autres se débrouillent ». Certains autres s’étaient débrouillés. Ils avaient lancé des avions sur les tours de Manhattan. L’Europe souhaite de bonnes et sereines fêtes de fin d’année aux Etats-Unis et adresse ses vœux de bienvenue aux ressortissants ainsi qu’à leurs cotillons (attention à la rime si ce dernier mot est fredonné sous forme de paroles d’accueil)

                                                           *

 Le Beaujolais nouveau est arrivé… Mais c’est à peine si l’on s’en est aperçu ! Ce jeune Gamay, friandise laxative, ne fait plus recette dans les bistrots et restaurants, contrairement aux dernières années du siècle passé où l’on n’imaginait pas vivre à la mi-novembre sans l’avoir dégusté. Par bonheur pour les viticulteurs, les Japonais raffolent de cette piquette de luxe. Et donc, si la consommation intérieure est en baisse, les exportations, en nette hausse, compensent largement. Pour saluer ce moment de grâce œnologique, il importe de ne plus clamer : « Le Beaujolais nouveau est arrivé ! » mais bien : « Le Beaujolais nouveau est parti ! »

Samedi 18 novembre

 Il est toujours aussi difficile de démêler les ficelles qui ont amené le Premier ministre libanais Saad Hariri à démissionner de son poste en un message télévisé depuis Ryad où l’Arabie Saoudite le recevait en visite officielle. Le mystère s’apparente à une épaisse intrigue comme on peut en dénicher dans les décors des Mille et une nuits. Quel que soit le plan de ses détracteurs ou de ses bienfaiteurs (l’Histoire éclaircira tôt ou tard cette étrange énigme…) un acte inattendu vient troubler le jeu : après avoir envoyé Jean-Yves le Drian, son ministre des Affaires étrangères à Ryad, Emmanuel Macron invita Saad Hariri à Paris. Le voici à l’Élysée. On ne sait trop comment s’écrira la suite de l’affaire mais le président de la République a pris une position majeure telle qu’on aime le constater de la part de la France. « Le pays de l’universel » (Marx), la patrie des Droits de l’Homme, vient de faire entendre sa voix. Celle-ci prend des allures gaulliennes. C’est bon signe et cela grandit Macron.

                                                           *

 Bruxelles a connu des émeutes à la suite d’événements inattendus. Sa police réputée à la hauteur de sa tâche, expérimentée, formée à ce genre de casse urbaine, a réagi tant bien que mal, surprise par des échauffourées soudaines que rien ne laissait prévoir. Deux douzaines de blessés furent à déplorer en ses rangs. Le pouvoir communal fait bloc derrière elle. Mais voilà que le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, nationaliste flamand, convoque une conférence de presse pour souligner des carences de la ville et de l’organisation de sa police. Très vite, on comprend la manœuvre méprisable du ministre. Le jeune bourgmestre, Philippe Close, est socialiste. Par les temps qui courent, c’est une tare. Mais cette identité n’est désormais plus que la face cachée de la méthode nationaliste flamande. Car d’autres premiers magistrats bruxellois seraient à la même enseigne s’ils appartenaient à une autre formation politique. Non, ce qu’il faut comprendre, c’est que l’opération visant à codiriger Bruxelles connaît là une de ses étapes opportunes. L’objectif, à terme, c’est de ne pas laisser un francophone à la tête de la capitale, quel qu’il soit.

 En octobre, la ville d’Anvers connut aussi des émeutes qui firent des victimes dans le corps de police. Le bourgmestre dut réprimer fermement et même interdire des rassemblements pendant plusieurs jours dans le quartier incriminé. Le ministre de l’Intérieur n’eut pas un mot sur les événements. Le bourgmestre d’Anvers, Bart de Wever, est le chef de son parti.

 Bruxelles, belle et multiculturelle, où le nationaliste catalan Carles Puigdemont organise des réunions politiques publiques (Victor Hugo, pourtant ami du bourgmestre, fut expulsé pour moins que ça…) au cours desquelles il remercie ses amis nationalistes flamands, chez qui, lorsqu’il est invité à déjeuner, un photographe de presse est convié… Chère Europe, attention ! Ta capitale est (aussi) contaminée !...

                                                           *

 Le mouvement En Marche ! devenu un parti, La République en marche (LREM), possède désormais un chef en la personne de Christophe Castaner qui portera le titre de délégué général. Il a été choisi par Emmanuel Macron et il a été élu, à main levée, en congrès. Un peu plus de la moitié des délégués avaient choisi cette formule plutôt que le bulletin secret. Pas sûr que ce processus de désignation subsistera aux épreuves du temps…

                                                           *

 Quand, dans une narration, on veut passer d’un cadre d’action à un autre, d’un moment de l’action à une scène ultérieure au cinéma ou au théâtre (un « noir » comme on dit dans le métier), on s’arrange pour qu’un indice, si minime soit-il, permette au spectateur d’établir un lien. Le lien, c’est un peu ce qui manque à Marylin, le nouveau film de Guillaume Gallienne. On ne sait d’ailleurs pas toujours si, avec ses copains et ses copines du Théâtre français, il a réalisé un film théâtral ou plutôt du théâtre filmé. Les deux genres s’entremêlent et Adeline d’Hermy est remarquable dans le rôle de l’héroïne autour de qui s’élabore toute la trame. Gallienne s’intéresse beaucoup aux femmes. Il lui arrive même de les incarner  à la scène ou sur la toile. Il sait qu’elles sont à la fois fragiles et courageuses, fragiles et fortes. C’est sans doute ce qu’il a souhaité développer dans ce film. En ce sens, c’est tout à fait réussi.

Dimanche 19 novembre

 Au risque de frôler des amalgames incongrus, on dira qu’il n’y a aucun point commun entre Ramzan Kadyrov, président de Tchétchénie, et Christophe Castaner, le chef du parti créé par Emmanuel Macron. Pourtant, lorsque le premier affirme « Il n’y a pas d’homosexuels en Tchétchénie » et que le second clame, le jour de son élection : « Je ne chanterai pas les louanges du gouvernement », on se dit qu’il y a des formules de style dont la politique se passerait volontiers.

                                                           *

 The Square, la Palme d’or 2017, est à l’affiche en Belgique. Comme toujours, les annonces apparaissent en deux langues. Voici le commentaire en néerlandais : « Een intelligente satire vol spectaculaire scènes en hilarische situaties » Et dire qu’un peuple est fièrement occupé à devenir une nation sur la base de cette langue-là…

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C'était le 23 mars 2016: le cœur de Bruxelles vibrait de solidarité. Photo © J-F Hanssens

23 novembre 2017

Modestie rime avec pédagogie

Paradoxalement, ces vingt dernières années, alors que je suis retraité, j'ai eu l'occasion d'être plus en contact avec de jeunes enseignants d'écoles et de milieux diversifiés que lorsque j'étais en fonction. J'ai ainsi pu constater que de plus en plus d'enseignants se lancent dans leur carrière avec un bagage insuffisant de connaissances à propos de différentes pédagogies existantes. Le peu que leur formation leur a laissé à leur propos se résume à des idées simples si pas des stéréotypes. Ce qui entraine le plus souvent des effets de mode et en tout cas, un manque de cohérence dans les principes qui dirigent le fonctionnement de leur classe. Ils piquent à différentes pédagogies des recettes diverses qui ne favorisent guère cette cohérence nécessaire et qui ne répondent qu'en partie aux multiples problèmes que l'on peut rencontrer dans la gestion d'une classe.

Le même phénomène se manifeste chez les enseignants qui ont déjà un peu de bouteille et qui, constatant la vacuité de certaines de leurs pratiques, veulent en changer ou qui encore, tout simplement, ont un désir réel de changement pour mettre les valeurs qu'ils défendent dans leur vie personnelle au diapason de celles qu'ils pratiquent dans leur classe. Ils transforment peu à peu leur environnement, en utilisant les ressources qu'ils trouvent le plus souvent dans quelques livres et sur l'internet bien entendu.

En pratiquant ainsi, les uns et les autres croient souvent inventer une nouvelle méthode pédagogique, une nouvelle technique de travail. Certains n'hésitent même pas à les baptiser de leur propre nom ou d'un titre accrochant. Cette façon de faire est particulièrement sensible parmi les initiatives actuelles de création d'écoles. Beaucoup d'aspects revendiqués par leurs promoteurs sont présentés comme nouveaux, « alternatifs », si pas révolutionnaires alors qu'ils font partie des options de base de courants d'éducation nouvelle du début du 20e siècle.

Ils ont manqué une étape. Celle de la rencontre et de la confrontation avec les autres, éléments essentiels pourtant dans le processus de changement. Celles-ci peuvent en effet se réaliser à l'intérieur des mouvements pédagogiques existants, au plus grand profit de tous. Beaucoup d'enseignants résistent, car ils croient qu'en agissant ainsi, ils s'engagent dans une chapelle, si pas dans une secte et ils craignent l'embrigadement, si pas l'influence d'un gourou.

Certes, certains mouvements peuvent donner cette impression et les prérequis pour y entrer peuvent être parfois comparables à ceux qui sont demandés par une église quelconque.

Mais en agissant ainsi, ils perdent de vue que dans ces mouvements (dont certains sont centenaires), depuis longtemps, des enseignants ont labouré et labourent encore tous les champs éducationnels, adaptant en permanence les techniques découvertes à la réalité des terrains rencontrés. Il faut être modeste : beaucoup d'enseignants avant nous ont souffert de l'organisation de l'école, de ses travers, de ses outrances, de ses aberrations et ont cherché, découvert, inventé de nouvelles pratiques épanouissantes pour les enfants et eux-mêmes. Il n'y a donc aucune honte ni crainte à avoir si l'on se met dans le sillage d'enseignants qui ont déjà défriché les chemins avant nous. Il ne s'agit pas de suivisme ni d'obédience. Il s'agit encore moins d'obéir à un quelconque gourou. Il s'agit plutôt de compagnonnage, de coopération, de reconnaitre une filiation dans un contexte évolutif. Les enseignants des mouvements pédagogiques mettent en effet leurs découvertes à la disposition de tous, sans esprit de lucre ou de recherche de profit et encore moins de célébrité. Mais ils acceptent le débat, le regard des autres sur leurs productions, la critique constructive, la coopération dans la fabrication d'outils libérateurs.

Reconnaitre un héritage pédagogique est une preuve de maturité pédagogique et surtout de modestie. Certes, l'on ne peut pas nier que certains héritages ont plus de valeur que d'autres, plus de cohérence interne. Il faut faire un choix et par conséquent éviter (au risque de retomber dans le  « melting pot pédagogique ») l'adoption de « méthodes » diverses, ludiques mais juxtaposées l'une à l'autre et où manque cruellement, si je puis employer un langage de cuisinier, la sauce fédératrice...

 

21 novembre 2017

Une fragile construction

Lundi 4 mars 2017, 06h00

Le premier lundi du mois est un bon jour pour accomplir sa tâche car Liliane ne prend jamais le train ce jour-là. Tous les premiers lundis du mois, elle prend congé pour visiter sa mère qui vit dans une maison de retraite. Un rituel. Liliane, il la connait mieux que personne.

Tout le dimanche, il a répété ses gestes. Rejoindre le quai du train qui part à 6h03 pour Paris, monter dans le wagon 5, ouvrir la porte du compartiment, se diriger vers les places 2 et 3,près de la fenêtre, vérifier qu'à la place numéro 2 se trouve bien l'homme qu'il cherche, sortir le couteau de sa poche et le lui planter dans le cou d'un geste sec, sans hésitation. Le couteau, il l’a gardé en main, dans la poche de son manteau pendant le trajet jusqu’à la gare depuis le moment où il a quitté son appartement et pendant le voyage en bus. Tout se déroule comme prévu. A part l'homme qu'il agresse, le compartiment est vide comme tous les jours. La résistance de la peau le surprend. Il doit s'y reprendre à deux fois avant de planter sa lame profondément dans le cou pour sectionner l'artère. La deuxième tentative est la bonne. Il a frappé de toutes ses forces. L'inconnu, assoupi ou surpris n'a pas bougé. Seul, le sang a giclé énergiquement sur la vitre mais personne n’a rien vu. A cette heure-là, sur le quai, les navetteurs marchent tête baissée. Son plan prévoit de quitter le wagon par l'autre sortie qui se trouve au bout du compartiment. Il agit exactement comme prévu sans un regard pour l'homme, sans se retourner. Au moment précis où il descend sur le quai, le train démarre en emportant le cadavre.


17 septembre 1996 04h57

La femme entre dans le compartiment et s’assied en face de lui, à la place numéro 3. Elle était déjà là hier et avant-hier mais c’est la première fois qu’ils se parlent.

- Je m’appelle Liliane, dit-elle en lui serrant la main.

- Moi, c’est Francis.

Comme tous les jours, ils sont seuls. Peut-être qu’un homme dort à l’autre bout du compartiment mais ils s’en fichent. Elle doit avoir une trentaine d’années, un peu plus peut-être, comme lui. Il la trouve jolie et très féminine. Il adore la façon dont elle écarte de son visage une mèche de cheveux blonds. Quand elle rit, elle ressemble à une petite fille.

Elle lui explique qu’elle prend le train très tôt parce qu’elle commence à travailler à 8h30. Elle occupe un poste de secrétaire à la Mairie de Paris. Il est fonctionnaire à Bercy, au Ministère des Finances. Ce soir, ils retrouveront les mêmes places dans ce compartiment pour le trajet du retour vers Le Havre mais ils auront moins d’intimité. Vers 19 heures, le train est plein d’inconnus. Ils échangeront probablement des regards mais des mots, non.


14 janvier 1996, 04h57

Aujourd’hui, c’est lui qui a fait le café mais elle a apporté les croissants. Ils sortent de leur sac les tasses, les assiettes, le sucre et le lait qu’ils possèdent en commun.

Ils prennent leur petit déjeuner en parlant de ce qu’ils ont fait la veille, de la mauvaise humeur du chef de bureau de Liliane et de la santé de son mari. Elle a deux enfants. Il n’a ni femme ni enfant mais il a Liliane. Francis pense qu’ils prennent leur petit déjeuner ensemble comme un vrai couple mais ne dit rien. Le moindre faux pas pourrait tout gâcher.

  1. septembre 1997 04h57

Aujourd’hui, il lui apporte des fleurs, des roses rouges, une douzaine. Elle rougit en répétant deux fois que ce n’est pas son anniversaire.

- Je sais bien, Liliane, mais il s’agit de notre anniversaire. Aujourd’hui, cela fait tout juste un an que nous nous connaissons et que nous avons rendez-vous tous les jours.

- C’est vrai que je passe plus de temps avec vous qu’avez mon mari, dit- elle en riant. 4 heures à l’aller et quatre au retour ! Il ne répond rien car son émotion est trop grande. Jamais, il n’a connu une telle intimité avec une femme. Une seule fois, une seule, leur mains se sont touchées par hasard. La brûlure, il l'a ressentie toute la journée.


12 avril 2001 06h03.

Toute la presse en parle, du TGV qui relie Le Havre à Paris en un peu moins de deux heures. Sur le quai, c’est l’effervescence. Des curieux sont venus voir la machine. On la prend en photo. C’est si beau le progrès ! Tout le monde a le sourire sauf lui. A cause du TGV, il passera moins de temps avec Liliane.

  • Ce n’est pas grave, lui dit-elle. Nous pourrons dormir plus longtemps le matin mais nous passerons quand même presque quatre heures ensemble. Il se force à sourire mais il a l’impression que le TGV lui ampute une partie de sa vie.

Vendredi 1er mars 2017 06h02

Liliane n’est pas là. Dans le wagon 4, la place numéro 3 est vide pour la première fois depuis plus de vingt ans.

Liliane serait malade ? Elle n’est jamais malade et même malade, elle va travailler car elle a bien trop peur de perdre sa place. Que se passe-t-il ? Qu'est-il arrivé ?

Il boit son café seul, sans un mot. Il a un drôle de goût son café. Le train quitte le Havre sans Liliane.

A Paris, sur le quai, il la voit qui descend du wagon 5 avec un homme, un gros type. Les yes yeux de Liliane croisent ceux de Francis. Tout de suite, elle se dirige vers lui. Il voit bien qu’elle est mal à l’aise.

- Je suis désolée Francis, je n’ai pas eu l’occasion de vous prévenir mais un de mes collègues vient d’emménager au Havre. Il prendra tous les jours le même train que moi. Francis reste impassible mais au fond de lui, quelque chose vient de s’effondrer, la fragile construction d’une vie.

  • Bonne journée, dit-il sans le penser.

  • Bonne journée, Francis. A bientôt, peut-être.

  • A bientôt ? où ? Quand ? Comment ? Revoir Liliane ? Il n'y croit pas. Le monde est grand et les inconnus si nombreux.


La police n’a jamais élucidé le meurtre du TGV Le Havre- Paris. Qui a tué Henri Vuillon ? Pourquoi assassiner un homme sans histoire ? Un modeste employé de bureau à la Mairie de Paris ? Les caméras de surveillance de la gare se sont révélées inutiles. A cette heure-là, sur les quais, les voyageurs se ressemblent tous. Ils sont gris et marchent tête baissée. Parmi les enquêteurs, personne ne comprend, personne ne sait.

Seule Liliane, de temps en temps, les rares fois où son mari, le visage tout rouge, halète sur son corps nu se demande si …

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17 novembre 2017

Radar humain

&

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Amoureux du mystère
Et de la clarté lunaire
L'esprit, ailleurs
Attiré par la porte solaire
Le radar humain
Hume dans un demi-sommeil
Les portraits cachés
Dans les histoires familières
La présence de sel
Dans les silences gênés
Le sang versé
Dans les files indiennes

Amoureux du mystère
Et de la clarté lunaire
L'esprit, ailleurs
Attiré par la simple présence
De carrés de lumière
Le radar humain
S'éveille
Il louvoie, tranquille
Dans l'océan immense
Des imprévus
Des champs de vision
Des marches à suivre

16 novembre 2017

« Le socialisme est d’abord une morale »

Mercredi 1er novembre

 Il y a vingt ans, la firme Monsanto lançait des écrans publicitaires en faveur du glyphosate (que l’on appelait Roundup) à l’aide d’un chien, Rex, qui paraissait heureux de gambader dans des sentiers arrosés de cet herbicide. La publicité précisait que le produit n’était pas polluant, donc pas dangereux pour la terre « ni pour les os de Rex. » Et puis vinrent les cancers et les cas de maladie de Parkinson…On ne sait pas ce qu’est devenu Rex… Sans doute mort de vieillesse, car ce chien faisait du cinéma ; il n’avait peut-être jamais reniflé du gyphosate.

                                                           *

 … Et en ce jour de Toussaint, une question lancinante plane sur les cimetières : que sont devenues les sépultures aspergées de gyphosate ? Le cadavre empoisonné : un beau titre pour un polar.

Jeudi 2 novembre

 Comment est-il possible que l’on découvre seulement aujourd’hui dans la pyramide de Khéops une cavité aussi grande « qu’un avion de 200 places » (selon le co-directeur du projet ScanPyramides à l’origine de la trouvaille) ? Comme elle n’héberge rien, cette cavité a déjà été baptisée « Le grand vide ». Gageons que ce vide sera plein d’enseignements.

                                                           *

 Si l’on est parfois habité par des personnages de fiction (Pierre Dumayet avoua naguère être tombé amoureux d’Emma Bovary…), on habite aussi parfois chez eux. Á Paris, dans le XXe arrondissement, par décret préfectoral du 2 février 1977, une rue – impasse s’intitule rue Lucien Leuwen. Elle démarre au numéro 3 de la rue Stendhal (sic). L’œuvre de Beyle témoigne du fait que l’on sait quasiment tout de sa vie. Dès lors, on peut considérer qu’il ne soit jamais allé se promener dans ce quartier-là, encore qu’il s’agisse d’artères proches du cimetière du Père-Lachaise dont la célébrité fut surtout reconnue après Stendhal. Á son époque, il n’aurait pu visiter que les tombes d’Héloïse et d’Abélard, de Molière ou de La Fontaine… Cela dit, une des manières de  prendre le virtuel et le faux – si insidieux de nos jours - à contrepied est de plonger la grande fiction dans la réalité. On irait dîner chez les de Rénal à Verrières, dans le Doubs,  pour rencontrer Julien Sorel, interpeller Meursault dans les rues d’Alger, ou retrouver les personnages du merveilleux Patrick Modiano dans les rues de Paris. Justement ; voilà des visages qui mériteraient de laisser leur nom à des lieux… On pourrait aussi dénommer des cellules de prison, à l’instar des chambres d’hôtel. Si l’on connaît la chambre de Proust à Cabourg, l’on ignore le lieu d’incarcération de Fabrice del Dongo à Parme… Balzac, Pagnol, Flaubert, Zola et Hugo, bien sûr… La veine est intarissable. Il y a de nouveaux guides touristiques à écrire.

Vendredi 3 novembre

 Le Figaro a trop d’argent. Il ne sait plus qu’en faire. Il a commandé un sondage pour savoir si, un an après son élection, les Français avaient une opinion négative ou positive de Donald Trump. Le résultat est flagrant et publié comme une révélation : « Neuf Français sur dix ont une opinion négative de Trump». Cela signifie que plus de 6 millions de Français ont donc une opinion positive du président étatsunien. Si Le Figaro a encore quelques moyens, il devrait désormais approfondir. Car ce qui serait intéressant, c’est de mener l’enquête auprès de cette masse de citoyens-là.

                                                            *

 Quand il n’y en a plus, il y en a encore. Ursula Haverbeck est surnommée « Mamie nazie » par la presse allemande. Elle vient d’être frappée par la justice pour avoir tenu publiquement des propos négationnistes (le génocide des Juifs n’avait jamais existé, il n’y avait pas de chambres à gaz à Auschwitz, etc.) Cette femme a 88 ans. On serait tenté de considérer qu’elle est sénile. Mais non ! Elle a toujours tenu le même langage depuis plus de 60 ans !...

Samedi 4 novembre

 Dans 4 jours, Donald Trump soufflera sa première bougie à la Maison Blanche. Les suppléments de journaux propres à la fin de semaine consacrent quelques analyses en forme de bilan intermédiaire. La question fondamentale – la seule en vérité – n’est pas de savoir s’il tiendra quatre ans mais bien plutôt si nous tiendrons quatre ans…

                                                           *

 La Belgique a souvent été une terre d’exil pour des personnalités connaissant des ennuis politiques dans leur pays. Mais c’était surtout au 19e siècle. Á présent, l’Union européenne lie les États qui en font partie. L’Espagne est de ceux-là, souveraine, démocratique, n’ayant aucune leçon à recevoir de mouvements nationalistes extérieurs et surtout pas des Flamands comme, par exemple, monsieur Geert Bourgeois, président de la Région flamande. Dès lors, la présence de Carles Puigdemont à Bruxelles devient chaque jour un peu plus ambiguë. En début de semaine, s’appuyant sur les accords de Schengen qui garantissent la libre circulation des personnes, on pouvait essayer de considérer que l’homme avait bien le droit de venir visiter l’atomium. Comme il fallait néanmoins s’y attendre, la justice espagnole a lancé un mandat d’arrêt international contre le président déchu de la Catalogne déboussolée. Puigdemont devient donc un cas, ainsi, nous dit-on, que le Premier ministre Charles Michel l’avait prévu et craint depuis longtemps déjà. Mais comme le dit Kris Peeters, vice-Premier ministre, chef du parti catholique flamand, « quand on proclame l’indépendance de son peuple, on reste à ses côtés. » Eh oui ! Ou bien on est lâche et on sera tôt ou tard relégué aux magasins des accessoires de l’Histoire, ou bien on provoque cette Histoire et l’on en devient un héros en tant qu’acteur. Pour l’heure, Puigdemont aurait davantage sa place dans une histoire de Tintin. Un second rôle, bien entendu.

                                                           *

 « Le monde revient. Et c’est la meilleure des nouvelles. N’aura-t-il pas été longtemps le grand absent de la littérature française ? » Cette question pouvant paraître saugrenue et pourtant fondamentale était posée dans Le Monde du 16 mars 2007 par quarante-quatre écrivains parmi lesquels Tahar Ben Jelloun, JMG Le Clézio, Amin Maalouf, Érik Orsenna, Benoît Peeters, Patrick Rambaud, Jean Vautrin. Le texte commençait ainsi : « Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Renaudot, le Femina,  le Goncourt des lycéens, décernés le même automne à des écrivains d’outre-France. Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la ‘périphérie’, simple détour vagabond avant que le fleuve ne revienne dans son lit ? Nous pensons au contraire : révolution copernicienne. » Dans quelques jours la saison des prix va modifier les rayonnages des librairies. Une décennie plus tard, il sera intéressant d’évaluer l’apport de la ‘périphérie’ et l’intensité de la révolution copernicienne.  

Dimanche 5 novembre

 Mohammed ben Salmane, 32 ans, se prépare doucement à occuper le pouvoir en Arabie Saoudite. Il est adoubé par son père, le roi, qui pourrait abdiquer en sa faveur. Une révolution de velours s’accomplit sous la direction de celui qui veut un islam moderne, tolérant ; promouvoir les femmes, ouvrir des cinémas, et surtout, investir dans d’autres domaines que celui du pétrole. Manifestement les émirats comme Dubaï ou Qatar impressionnent leur grand voisin. Alors le jeune Mohammed frappe un grand coup contre la corruption. Des dizaines de princes, ministres, hommes d’affaires dont plusieurs sont notamment propriétaires de palaces parisiens, sont désormais sous les verrous. « Avec ces arrestations, le royaume amorce une nouvelle ère et une politique de transparence, de clarté et de responsabilité » déclare le ministre des Finances Mohammed al-Jadaan. Celui-là ne doit pas figurer parmi les sanctionnés.

Lundi 6 novembre

 Trump s’en est allé jouer au golf avec le Premier ministre japonais Shinzo Abe La Corée du Nord ? Oui, bien sûr, ils en ont parlé aussi. D’autant que de Tokyo, il passe à Seoul, en Corée du Sud, où l’on est partagé. On est content de la visite du grand protecteur mais on craint la gaffe qui risquerait d’augmenter les tensions avec le Nord. Ce serait vache ça !... Meuh non !...

                                                           *

 Il semble que toutes les parties sont d’accord : l’élection présidentielle en République démocratique du Congo aura lieu le 23 décembre 2018. Elle aurait dû se tenir avant la fin 2016. Encore deux ans de gagné pour Joseph Kabila. Surtout pour la nomenklatura qui vit et prospère dans son sillage.

                                                           *

 Produit par Bertrand Tavernier, Lumière est un film à la fois didactique, amusant et touchant. Des 1422 films de 50 secondes réalisés par Auguste et Louis Lumière, d’abord à Lyon où ils inventèrent le cinématographe et ensuite dans le monde entier, 108 ont été sélectionnés, tournés entre 1895 et 1905. Grâce à un commentaire très instructif de Thierry Frémaux, le spectateur reçoit une magnifique leçon de cinéma, intelligente et distrayante. On apprend et on rit avec des images auxquelles on aurait été quelque peu indifférent. L’art de voir côtoie déjà celui de la mise en scène. C’est prodigieux. Évidemment.

Mardi 7 novembre

 Deux cents maires catalans (sur un peu moins de mille que compte la région) viennent à Bruxelles réclamer la liberté pour les indépendantistes, solliciter l’intervention de la commission européenne et marquer leur solidarité avec Carles Puigdemont, lequel prend la parole devant ses visiteurs au cours d’une  l’assemblée programmée au Palais des Beaux-arts (un haut lieu culturel appartenant à l’État belge…). Il défend ses actes au nom de la démocratie. De jour en jour, on n’entend plus que ces deux mots-là, « Liberté, Démocratie », clamée par des foules indignées. On va finir par oublier que ces gens se sont mis volontairement hors la loi en organisant un référendum interdit par la Constitution de leur pays et en proclamant leur indépendance, donc en bafouant une fois encore ladite Constitution. L’opinion publique aime les martyrs. Puigdemeont se trouve bien dans ce rôle.

                                                           *

 La France universelle peut déployer cette capacité d’user à dessein de la diplomatie culturelle pour le rester. Abou Dhabi va inaugurer demain en grandes pompes – et en présence du président de la République – un musée majestueux réalisé par Jean Nouvel qui hébergera des collections du Louvre et du Musée d’art moderne comme du Centre Pompidou notamment. Un milliard d’euros seront versés à la France par les Émirats arabes unis en faveur de ses musées. C’est une opération qui place gagnante chacune de parties. Et c’est un extraordinaire événement de beauté au milieu d’un monde qui ne développe que de la fureur.

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 Nicolas Hulot (c’est-à-dire Emmanuel Macron) repousse le projet d’abandonner une partie du nucléaire en 2025 à 2030 et « peut-être 2035 ». Ce n’était pas qu’un engagement de François Hollande ; c’était une loi dite de transition énergétique prise le 17 août 2015 lorsque Ségolène Royal était ministre de l’Environnement, que l’ancien président avait promulguée, tandis que Nicolas Hulot l’avait saluée. Sans doute d’ailleurs l’avait-il  suscitée. Il s’agissait de ramener la part du nucléaire à 50 % dans la production d’électricité. On avait connu l’éclatant ministre de la Transition écologique et solidaire plus volontariste sous d’autres législatures. Cette fois-ci, la couleuvre a la taille d’un boa.

Mercredi 8 novembre

 En 32 ans de bons et loyaux services au Nouvel Observateur, Jacques Julliard (84 ans depuis le 4 mars) a souvent ronronné dans ses éditoriaux. Le voici, au Figaro et à Marianne, recouvrant une verve que l’on croyait éteinte. Á l’occasion de la parution d’un livre (L’Esprit du peuple, coll. « Bouquins », éd. Robert Laffont) réunissant ses principaux écrits, livres et articles, il a dialogué pour L’Obs avec Carole Barjon et Matthieu Croissandeau. En prenant congé de la social-démocratie à laquelle il a pourtant consacré sa vie, il lâche notamment : « Quel intellectuel se situant dans la mouvance sociale-démocrate a publié un livre important dans la période récente ? » D’une certaine manière – indirecte bien sûr – Alain Bergounioux, le meilleur historien de la social-démocratie, lui répond dans le mensuel de critique littéraire, culturelle et artistique de L’OURS (Office universitaire de Recherche socialiste) en saluant le livre d’Axel Honneth, L’Idée de socialisme (éd. Gallimard). Ce disciple d’Habermas, professeur d’histoire sociale à l’université de Francfort, apporte une contribution intéressante à une pensée qui n’est pas à son meilleur dans la traduction politique ces temps-ci. Jetons rapidement trois réflexions élémentaires et cependant utiles à répéter. 1) Pour se garantir un avenir, le socialisme ne peut plus être le domaine et l’action d’une classe particulière. 2) Et très important au regard de l’Histoire : il faut le clamer vigoureusement une fois pour toutes, on ne peut pas l’imaginer en dehors de la liberté. Le socialisme a besoin de liberté pour s’épanouir. 3) Enfin, que tous ceux qui se reconnaissent en lui ne l’oublient pas : le socialisme est d’abord une morale, une manière d’être civique, hors des démons de l’argent. Á partir de ces bases-là, on peut lui attribuer des perspectives d’avenir.

Jeudi 9 novembre

 Un an après son élection à la présidence des Etats-Unis, Donald Trump aligne des dizaines de gaffes, de menaces, d’insultes, de mensonges ou encore de plaisanteries cyniques. Sa cote de popularité en souffre mais son électorat est satisfait de son champion. Le suffrage universel a écarté durablement la crevasse entre le milieu urbain et le monde rural.

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 La valse des dénonciations pour harcèlement et/ou abus sexuels continue de déferler. L’annonce la plus cocasse (et la plus réjouissante…) est celle qui concerne Tariq Ramadan, exclu de l’université d’Oxford et dont les conférences sont ça et là déprogrammées. Les prises de paroles les plus inattendues fleurissent. Ainsi, la belle Gina Lollobrigida, disparue depuis longtemps des micros et des écrans (90 ans, on la croyait morte…) signale qu’elle a été abusée sexuellement deux fois dans sa vie. Elle ne précise cependant pas le nombre incalculable d’abus oniriques et de fantasmes qu’elle a suscités tout au long de sa carrière, créant, involontairement bien sûr, séparations et scènes de ménage.

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 Jeune femme, film de Léonor Serraille honoré de la Caméra d’or à Cannes. Les bricoles de l’existence nourries par les rebonds de la solitude. Interprétation difficile mais étourdissante de Laetitia Doish.

Vendredi 10 novembre

 Cette photographie officielle de la poignée de mains entre Trump et Xi Jiping : l’Étatsunien est bêtement paternaliste tandis que le Chinois n’en pense pas moins.

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 L’Arabie Saoudite a-t-elle destitué le Premier ministre libanais Saad Hariri qu’elle aurait de surcroît assigné à résidence ? C’est une question qui était absurde avant-hier, qui est apparue plausible hier, qui demeure lancinante aujourd’hui et qui sera peut-être inquiétante demain avant d’occuper le devant de l’actualité après-demain. Tout dépend de la manière dont Téhéran est impliquée dans cette étrange situation. De près ou de loin.

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 Le temps des dénonciations est au beau fixe. En dehors des questions sexuelles, celle de l’argent n’est jamais loin. Les listes de dépositaires dans des paradis fiscaux régalent tous ceux qui aiment décortiquer les facéties du voisin et qui, eux, bien entendu, n’ont rien à se reprocher.

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 Les spécialistes des redites sont ravis : Twitter a doublé sa règle concernant la dimension autorisée des messages. On pourra désormais envoyer des avis et des prises de position de 280 caractères maximum au lieu de 140. On n’arrête pas le progrès et le règne de la bêtise enfle un peu plus chaque jour.

Samedi 11 novembre

 Des centaines de milliers de personnes dans les rues de Barcelone. Pas toutes indépendantistes mais indignées de savoir des anciens ministres régionaux en prison. La répression madrilène rassemble plus qu’elle ne divise, mais le premier diviseur, c’est Carles Puigdemont, ainsi que le souligne Ada Colau, la maire de Barcelone qui ne peut pas être soupçonnée de sympathie pour Mariano Rajoy.

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« Oh ! Laissez-moi ! c’est l’heure où l’horizon qui fume

Cache un front inégal sous un cercle de brume,

L’heure où l’astre géant rougit et disparaît.

Le grand bois jaunissant dore seul la colline :

On dirait qu’en ces jours où l’automne décline,

Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

(…) »

 Victor Hugo. Rêverie.

                                                           *

 Tout nous sépare, film coécrit et réalisé par Thierry Klifa. Oui, tout les sépare, ces petits truands de la zone et cette bourgeoise obligée de les côtoyer parce que sa fille, droguée, les fréquente. Tout sépare aussi Deneuve et le rappeur Nekfeu (Ken Samaras) mais il importe de saluer la grande Catherine d’accepter de pareils films à risques et de la féliciter aussi pour la manière avec laquelle son jeu porte Diane Kruger, sa fille à l’écran, dans un rôle ingrat si bien assumé.

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 C’est un Français au nom américain. Il s’appelle Teddy Riner. Il est né à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Il a 28 ans. Il vient de décrocher son 10e titre de champion du monde de judo toutes catégories. C’est un artiste. Demain, peut-être un politique.

Dimanche 12 novembre

 Logique respectée. Après l’Armistice, jour des saignées, le jour du Seigneur…

« Mais alors, vous êtes plus puissants que l’Opus Dei ! Ils sont 70.000 !

  • Votre Sainteté, nous ne sommes pas puissants ! Nous ne sommes que des travailleurs humbles et actifs.
  • Non, non et non ! Pour faire le bien, le pouvoir est une nécessité. »

(Jean-Paul II au Grand Recteur de la congrégation  des Salésiens. In Boletin saleslano, avril 1979)

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 Xi lui a dit que la Chine allait accentuer ses sanctions à l’égard de la Corée du Nord. Vladimir lui a confirmé que la Russie n’était pas intervenue dans l’élection présidentielle étatsunienne. Mieux : après leur brève rencontre, Vladimir a déclaré à qui voulait l’entendre que le président était « un homme bien élevé et d’un contact agréable ». Trump rentre donc au pays satisfait de son voyage en Asie plus cocoricoesque que jamais. Un tout petit sentiment d’inconfort habite cependant l’observateur : espérer que les conseillers de Poutine l’inviteront à ne pas en faire trop s’il veut être cru. Il y va de sa crédibilité.

                                                           *

 Tandis que les négociations sur le Brexit stagnent, 40 députés conservateurs demandent la démission de Theresa May. Ah ! Comme nombreux doivent être les citoyens britanniques regrettant aujourd’hui de s’être laissé embobiner par les politiciens eurosceptiques !

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 François Hollande est partout. La semaine dernière, une soirée culturelle au château d’Hardelot en compagnie de Julie Gayet fut même l’occasion de se retrouver en couverture de Paris-Match. Le voilà aujourd’hui emprunté par Anne Roumanoff sous le pseudonyme François de Tulle dans Le JDD. Une parodie fictionnelle assez gentille… Et ce soir, il s’installe sur le fauteuil rouge de Michel Drucker en face de Caroline Langlade, une rescapée des attentats du Bataclan qui publie un livre bouleversant, Sortie de secours (éd. Robert Laffont) que l’ancien président préfaça. En grand professionnel, en vieux routier, Michel Drucker lui demanda délicatement comment il vivait. Il répondit en terminant son propos par : « Je reste attentif à tout ». Et comme disait Michel Drucker en commentant ce passage sur Europe 1 : « Il a les yeux grands ouverts. »

Lundi 13 novembre

 Le Monde relaye un cri d’alarme de 15.000 scientifiques issus de 184 pays conduits par des Prix Nobel pour sauver la planète. Une pétition d’une ampleur inédite au moment où les travaux de la COP 23 débutent à Bonn et que la fabuleuse réussite des accords de Paris (COP 21) ne donne pas l’impression de se concrétiser dans les faits. L’histoire de l’humanité repose sur la folie des Hommes. Quand la nécessité ne fait pas loi, le besoin, si essentiel soit-il, reste négligé. Si la Chine s’est associée rapidement aux mesures à prendre pour atténuer le réchauffement climatique, c’est parce que sa population des grandes mégapoles ne peut plus vivre autrement qu’avec un masque sur la bouche et le nez, c’est parce qu’on n’y capte plus les rayons du soleil tant les nuages de pollution s’épaississent. Par-delà les récalcitrants ou ceux qui trainent les pieds voire les resquilleurs, ce sont évidemment les États-Unis que l’on attend pour espérer obtenir une résolution positive et suivie d’effets. Macron est attendu à Bonn après-demain. Peut-être arrivera-t-il muni d’une bonne nouvelle en provenance de son copain Trump. Ce serait un geste sympa pour son amie Angela…

Mardi 14 novembre

 Erdogan et Poutine se rencontrent pour analyser l’état de la Syrie. Devant la presse, ils constatent que la violence régresse dans ce pays ravagé par une guerre civile. Sans doute ont-ils déjà envisagé le sort à réserver à Bachar al-Assad, bien discret depuis quelques semaines. Le maintenir au pouvoir demeure problématique. Pendant leur communication, on apprend qu’un raid aérien sur un marché dans une zone hors combats tua plus de soixante civils. Erdogan et Poutine ne changent pas d’attitude pour autant : la violence régresse en Syrie. Une vraie scène de Muppet Show.

                                                           *

 Depuis soixante ans, l’Italie participait à la phase finale de la Coupe du Monde de football. Elle y brillait au point de remporter parfois le trophée. Surclassée par la Suède dans les épreuves de barrages, elle n’ira pas défendre ses chances à Moscou l’été prochain. Ce n’est qu’un jeu certes, mais le foute a pris tellement d’importance dans la vie des sociétés que cette élimination devient une affaire d’État. C’est à peine si un deuil national n’est pas décrété. Comme toujours en pareille circonstance, des têtes vont tomber. Il est possible que la mafia s’en mêle. Ou le Vatican. Ou les deux…

Mercredi 15 novembre

 Sydney est en liesse. Le peuple australien s’est exprimé à 62 % en faveur du mariage entre personnes de même sexe, avec une participation au scrutin très significative de près de 80 %. C’est quand même un étrange phénomène, ce besoin d’être reconnu en étant autorisé à se marier, alors que les lois, pas si anciennes, avaient prévu des pactes d’union qui, précisément, reconnaissaient le statut de vie commune et ses corrélats juridiques. On ne sait trop comment les historiens commenteront cette tendance dans quelques décennies, une vague qui pourrait ouvrir d’autres remous existentiels, notamment sur le plan de la procréation, sujet beaucoup plus délicat.

                                                            *

 Il arrive un moment où les vieux dictateurs sont tellement sûrs d’eux qu’ils dépassent les bornes de leurs propres bornes. Robert Mugabe, 93 ans, voulait conserver le pouvoir à tout prix. Il envisagea de le confier à sa femme plutôt qu’à son vice-président lequel devait piaffer depuis quelques temps déjà… C’en fut trop. L’armée intervint. On ne sait trop ce qui se passe au Zimbabwe mais on devine le schéma des événements qui vont suivre.

                                                           *

 Ross 128 b n’est pas un patronyme à consonance poétique. C’est pourtant le nom que l’Observatoire européen installé au Chili vient d’attribuer à sa nouvelle découverte, une planète qui présente de nombreuses caractéristiques autorisant l’éclosion de la vie, et située « seulement » - dit le communiqué – à 11 années lumière de la nôtre, soit un peu moins de 9700 milliards de kilomètres. Oui, seulement… Comme disait Albert Einstein : « J’aime penser que la lune est là, même quand je ne la regarde pas. »

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Le monde a bien besoin de Lumière!

11 novembre 2017

Marquenterre

&

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Dans ce ciel d'automne
Un fracas de scierie
Implose le silence
Un sursaut de vieille peur me colle à l'écorce d'un saule
De ma tranchée
Mes yeux affolés découvrent l'envol d'une famille de cygnes
Mon corps crispé injecte dans chacune de ses cellules
Une liqueur apaisante
Que je bois chaque jour à la beauté de l'oiseau sauvage.
Que vive en chaque inspiration
Ce terrible baiser de l'effroi qui tue
Et de la splendeur qui bruit.

10 novembre 2017

Pichi et Avo, le jeu des apparences

Depuis 2006, Pichi et Avo, deux street artists espagnols de Valence, font œuvre commune. Commune, au point de fondre leurs patronymes respectifs en « Pichiavo ». Les premiers temps de leur collaboration ont été marqués par l’originalité des sujets abordés et surtout par la dimension des œuvres, immense. Les thèmes croisent la peinture des corps et l’inattendu. Un genre de queue de comète du surréalisme revue par la liberté des artistes urbains. Les critiques mettent alors en avant l’hyperréalisme des œuvres qui, sur la toile, se distinguent par la qualité de l’exécution, l’étrangeté des images, et surtout à un changement d’échelle qui ouvre des points de vue inédits sur le rapport entre l’objet et sa représentation.

Ce ne sont pas les premières toiles de Pichiavo qui vont assurer une réputation internationale au duo « doué-et-prometteur » mais un projet artistique original qui deviendra leur marque de fabrique : sur un même support, le plus souvent un mur, ils vont rassembler dans une représentation unique, statuaire grecque et street art vandale. Nous retrouvons deux traits caractéristiques de leur talent : la maîtrise technique autorisant les deux artistes à reproduire fidèlement des objets et des corps et les dimensions des œuvres qui leur confèrent un aspect monumental soulignant ainsi le thème central, la statuaire antique.

En une dizaine d’années, nos artistes ont acquis une renommée internationale. Les festivals de street art, des institutions prestigieuses du monde entier sollicitent le duo qui décline dans les villes-capitales son projet artistique avec, certains diront, une remarquable constance, d’autres (les envieux, les jaloux, les méchants etc.), qu’ils réitèrent ce qu’ils savent déjà faire sans prendre de risque.

Rendus populaires par les multiples reproductions circulant via les réseaux sociaux, les « murals » de Pichi et Avo sont séduisants et, nous interrogent sur nos choix esthétiques.

Au-delà de la séduction, peut-on tenter en prenant en compte l’ensemble des œuvres murales de proposer une signification. J’en vois deux (et l’autre est le soleil !)

Examinons la première :

Toutes les fresques ont le même sujet, la reproduction d’une ou de plusieurs statues grecques et un fond constitué de lettrages. L’intérêt immédiat vient de l’effet d’opposition entre le classicisme de la sculpture et les graffs et les tags, formant le « fond » de l’œuvre et allant jusqu’à « recouvrir la statue ». Comme si la statue de marbre était vandalisée par des graffeurs minables. A la blancheur de la statue s’oppose les couleurs criardes du décor. A la beauté immaculée des Antiques s’oppose la laideur d’un mur de nos villes occidentale. Glorification du beau éternel opposée aux murs en déshérence des quartiers pauvres des villes. A la froideur, à la blancheur du marbre, à l’ordre, les couleurs trop vives, sans grâce des bombes aérosols, le désordre et l’anarchie. Accréditer cette interprétation, c’est confondre l’objet et sa représentation. Les « statues » ne sont pas des statues mais des peintures de statues. Pichi et Avo ne vont pas dans les musées chercher des modèles ; il leur suffit d’ouvrir quelque livre d’art, de dessiner la statue au crayon et éventuellement de compléter le sujet par d’autres « copies ». Les statues qualifiées de grecques sont pour la plupart des copies en marbre romaines. Rappelons que les vraies statues grecques de l’antiquité étaient pour le plus grand nombre en bronze et que nous ne connaissons cette statuaire qu’à travers les copies de marbre de riches romains. Rappelons aussi que les copies étaient polychromes. En conséquence, ce que représentent Pichi et Avo, ce sont bien davantage des « idéaux » de statues ; des statues « grecques » telles que notre mémoire en conservent l’image. Elles « représentent » notre héritage culturel occidental, elles le symbolisent. Ainsi la culture classique, du moins son image la plus traditionnelle, serait comme envahie par la sous-culture du street art.

Intéressant mais un peu trop germanopratin, trop intello décliniste. A ce louable effort de trouver un sens et une cohérence à des œuvres, je préfère (et de loin) une autre signification.

L’œuvre que nous admirons est, tout d’abord, une œuvre de street art et l’objet de notre admiration n’est pas seulement la statue mais l’ensemble, statue et street art vandale. Les tags, les graffs sont comme les statues des « copies ». Pichi et Avo n’ont pas tagué leurs murals, ils ont peint « à la manière de », des blazes aux lettrages maladroits old school ; ils ont peint les mots, en anglais, des ados qui écrivent sur les murs pour se prouver à eux-mêmes et aux autres graffeurs qu’ils existent. Pichiavo joue sur un deuxième degré ; ils peignent un mur peint. Peinture des tags et peinture de la « statue grecque » sont placées par eux au même niveau. C’est pas une statue, c’est pas un mur tagué. On joue sur la mise en abîme, le jeu des miroirs.

La peinture de Pichi et Avo est un jeu, certes subtil, mais un jeu de l’esprit. Un jeu sur la notion de représentation. Rien n’empêche d’y trouver d’autres significations. Pour ma part, je préfère le jeu de nos deux artistes à l’éculée antienne du « c’était mieux avant », au discours droitier sur la décadence de notre civilisation, au règne annoncé des Barbares.


 

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Une fresque couvrant le mur d'une maison de plusieurs étages.

La statuaire antique est magnifiée par le dessin.

Un César Imperator, le front ceint de lauriers, sur fond de graffitis.

Une perspective en plongée alliée à de grandes dimensions séduisent par la hardiesse des postures et le chromatisme.

Oeuvre peinte sur des containers lors du North West Walls (Belgique)

Un dieu grec qui en impose par la gravité des traits et leur noblesse.

09 novembre 2017

L'égocentrique vous salue bien...

Le Congrès Freinet de l’Icem (mouvement Freinet français) bat son plein à Grenoble ce 26 aout. Le soleil est de la partie. Nous sommes 700. Les repas peuvent se prendre dehors si l’on veut. Des enseignants liégeois sont attablés vers 12 h 30 pour le déjeuner (il faut bien se plier aux coutumes locales...). Probablement afin de ne pas se retrouver tous aux mêmes ateliers (ils sont trente-cinq, quand même) et pour avoir une connaissance diversifiée et collective de ceux qui sont proposés l’après-midi, ils annoncent l’atelier qu’ils ont l’intention de fréquenter. Tout cela se défend.
Une jeune institutrice, bien inspirée et qui doit avoir bon gout, évoque son intérêt pour celui que je tiens (« Mythes et légendes à propos de Freinet », salle A 102).

La coordonnatrice l’interrompt : « Ah non, pas Henry Landroit, il est trop égocentrique ».
Et crac, j’aurai une participante de moins à un atelier d’un intérêt exceptionnel, illustré par un diaporama remarquable plein de photos rares et, qui plus est, commenté de main de maitre par quelqu’un de très bien documenté et par ailleurs d’une modestie spectaculaire..
Zut alors...
Égocentrique, moi ? Alors que dans cette présentation, je ne parle que de Freinet et ses comparses du siècle passé. Si j’étais atteint de cette maladie, j’aurais plutôt préparé un diaporama sur moi, sur mon itinéraire pédagogique, avec des photos de ma noble personne sous toutes les coutures et latitudes. J’en vaux vraiment la peine. C’est quand même un sujet que je connais bien, que je laboure depuis plus de 50 ans si pas depuis le 19 janvier 1941... (1)
Eh oui, il y en a des choses à dire sur moi, mais si je ne le fais pas, c’est justement pour ne pas paraitre égocentrique. Je veux bien être ressenti comme imprévisible, manichéen, intolérant même, mais pas comme « égocentrique ». En tout cas si ce terme désigne des formes de narcissisme ou d’égoïsme. J’irai même jusqu’à dire qu’une petite dose d’égocentrisme n’est pas inutile dans notre développement à tous et toutes, pas trop certes, mais un peu quand même. Cela nous permet en finale, paradoxalement, d’aller vers les autres et d’entrer véritablement en relation, en mixant nos « égocentricités ».
Je ne peux m’empêcher de vous signaler d’ailleurs que j’organiserai bientôt une grande soirée au cours de laquelle j’aurai le plaisir d’écouter ce que vous aurez à dire à mon propos (et que vous n’avez jamais osé m’avouer). D’habitude, en effet, on attend, on attend, puis un jour, il est trop tard...
Cette soirée s’intitulera « Hommage anthume à Henry Landroit », qu’on se le dise. Je me tâte pour voir si j’y inviterai les protagonistes de cette histoire.
Et si par hasard, vous découvrez un peu d’égocentrisme (ne serait-ce qu’un soupçon) dans ce petit billet, n’hésitez pas à me le signaler. J’ai 76 ans, mais je peux encore évoluer entre autres en décortiquant mon discours, en observant mes expressions, mes attitudes devant le grand miroir de ma chambre, en me photographiant et en vous inondant de photos sur les réseaux sociaux.

(1) Voilà, maintenant vous connaissez la date de mon anniversaire, vous n'aurez pas d'excuses si mon téléphone reste muet le 19 janvier 2018 !

08 novembre 2017

Le squatter

Est-ce qu’il est mort parce que je ne pensais pas à lui ? Personne ne le sait, personne n’y songe, personne ne m’accusera jamais. Nous étions les meilleurs amis du monde, les plus proches et les plus intimes depuis plus de quarante ans. Toujours lui avec moi ou moi avec lui. C’est sa femme qui, au téléphone, m’a asséné la nouvelle et puis s’est tue comme si elle en avait trop dit. Elle reniflait, j’ai reniflé, c’était bien suffisant. Qu’ajouter d’autre ? Que j’étais anéanti, perdu, ivre de malheur et abattu comme un arbre qui, jamais plus, ne repoussera ? Inutile. Elle savait.

Ce samedi de novembre, au funérarium, des gens se réunissent en grappes sombres et parlent à voix basse. A l’intérieur du funérarium git un cercueil en bois blond. Est-il vraiment à l’intérieur de cette boîte ? J’ai du mal à le croire. Elle est probablement vide ou pleine d’un autre cadavre, un inconnu. Un homme grimpe sur une estrade pour s’adresser à la femme de mon ami et à ses enfants. Il prononce une suite magnifique de mots creux qui aurait bien fait rire mon ami en d’autres temps. Soudain, l’en vie me prend de lancer une vanne en pleine cérémonie, comme il aurait pu le faire. Quelque chose de drôle et d’explosif dont il avait le secret mais finalement, je n’ose pas car j’ai peur de choquer, de blesser et de mal faire. Et puis, je ne possède pas son sens de l’humour.

Après la cérémonie, je rentre chez moi. La ville fait comme s’il ne s’était rien passé, comme si elle ignorait que mon ami est mort. Dans la rue, je vois bien que les voisins font semblant de prononcer les mots de tous les jours : Bonjour, bonsoir et le temps qu’il fait. Je grimpe l’escalier jusqu’à mon appartement. Dans le salon, le cadavre de mon ami est là, couché de tout son long dans le canapé. Il est exactement à sa taille, le canapé. Comme s’il avait été fabriqué pour lui. Je me doutais bien que le cercueil était vide. Pendant plusieurs minutes, je reste dans le hall d’entrée, les clefs en main, sans oser m’approcher. J’ai peur. Des amis m’auraient fait une blague ? Impossible. La porte était fermée à clef et je suis seul à en posséder une. Une blague ? Il y a trente ans peut-être mais aujourd’hui, certainement pas. Nous sommes vieux et rangés des blagues vulgaires. Je n’ose pas m’approcher du cadavre car je trouille. Il est mon plus vieil ami mais la mort fait peur. Son visage est serein, ses yeux fermés, son teint jaunâtre. Les employés des Pompes funèbres l’ont habillé comme s’il était des leurs : chemise blanche, costume et cravates noires, chaussures cirées. Je pénètre plus avant dans l’appartement sans quitter le cadavre des yeux. Ma plus grande peur, c’est qu’il ouvre les yeux et prenne la parole. C’est absurde puisque j’aimerais tant que mon ami ne soit pas mort. Les heures passent mais le cadavre reste immobile dans le canapé. Il est tard, je suis fatigué. Je passe l’après-midi à tourner autour du cadavre, à vivre sans le quitter des yeux. Les heures passent mais je n’ose toujours pas m’approcher du mort. Quand vient le soir, rien n’a changé. Est-il possible de trouver le sommeil quand un cadavre git dans le canapé du salon ? Oui, si on verrouille la serrure à double tour et qu’on glisse un meuble très lourd devant la porte de sa chambre pour la bloquer. Dans mon lit, je suis à l’affut du moindre bruit mais il n’y en a aucun. Le squatter est silencieux. Au matin, il est encore là. Je comprends qu’il restera très longtemps dans mon canapé. Il ne va pas se lever et partir. Pour aller où ? Qui viendra le chercher ? Sa femme ? Certainement pas. Elle tente de poursuivre sa vie sans son mari, elle ne va pas s’embarrasser d’un cadavre. Les employés des Pompes Funèbres ? Non plus. Ils rédigent leur facture et ont déjà d’autres morts à fouetter. D’habitude, le dimanche matin, je m’assieds dans le canapé, devant la télé, pour siroter mon café en regardant les résumés des matches de football de la veille mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Je bois donc mon café debout, sans football et sans télé. Le cadavre ne semble pas se rendre compte qu’il dérange. Je passe mon dimanche à tourner autour du squatter comme s’il était devenu le centre de mon existence. Je n’allume pas la télévision et je ne mets pas à fond la musique que j’aime. Je mange en silence sur un bout de table. Paradoxalement, c’est moi qui suis mal à l’aise et pas lui. Lundi matin, rien n’a changé. Je pars au travail comme s’il s’agissait d’un lundi comme les autres. Au bureau, je ne parle évidemment à personne de mon squatter. Ma vie privée ne regarde que moi.

Le soir, quand je rentre harassé par ma journée de travail, il est toujours là, immobile et serein. Il commence à m’énerver sérieusement mon squatter. Je meurs de faim. Je mange en vitesse une horreur de plat surgelé, réchauffé au micro-onde. Après le repas, je m’ouvre une bière. Je suis sur le point de la boire debout dans le salon quand je me rappelle que je suis chez moi, que je paie le loyer et que j’ai le droit de boire ma bière assis dans le canapé que j’ai payé très cher. Je dépose le bout de mes fesses du côté de ses pieds et j’allume la télé. Petit à petit, mes fesses repoussent les pieds du cadavre et prennent leurs aises. Aucune réaction. J’en profite pour repousser ses pieds un peu plus encore. Ses jambes se replient comme un meuble IKEA. Quand débute la série que j’adore, je vais me chercher une autre bière que je sirote assis confortablement dans mon canapé. Je respire enfin car je comprends que la vie sera possible et peut-être même agréable malgré ce cadavre dans mon salon. Ce n’est qu’une question d’habitude

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