semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Henry Landroit
Pour remettre les idées à l’endroit... par Henry Landroit

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11 octobre 2017

Faudra-t-il les tester tous ?

Il y a peu, le ministre de l’Enseignement supérieur a proposé que les futurs professeurs soient soumis, avant leurs études, à un test de connaissance du français.

Selon nos informations (nous ne dévoilerons pas nos sources ici), différents ministres ont réagi.

Jusqu’à ce jour, le ministre de l’Environnement a demandé l’instauration d’un test du même type portant sur la géographie, celui des Finances sur les mathématiques (et particulièrement sur les compétences en gestion des tableaux Excel), celui des Cultes sur la connaissance approfondie des différentes religions. Les ministres de la Culture se tâtent encore pour demander un test sur la connaissance de l’histoire et de l’actualité.

Il se dit même, dans les coulisses de la Défense nationale, que le ministre va prendre en charge la préparation d’un examen portant sur les connaissances en matière d’arts martiaux des candidat.e.s et leurs capacités à pratiquer l’autodéfense, cela pouvant être utile lors d’une nomination dans les quartiers chauds des grandes villes.

La ministre de l’Éducation réclame quand à elle le passage des candidat.e.s à l’Alcotest avant chaque séance de contrôle des connaissances.

Entretemps, les associations professionnelles d’enseignants (et en particulier celle des professeurs de français) se sont fendues d’un communiqué fustigeant les mesures envisagées par les ministres où elles accusent ceux-ci de pratiquer une sorte d’amalgame mêlé de discrimination en mettant ainsi sur la sellette, que dis-je, en appelant à la vindicte populaire les milliers de professeurs (et d’instituteurs) qui suent quotidiennement sang et eau à enseigner les règles du participe passé ou celles qui président à la rédaction d’un texte argumentaire quand ce ne sont pas les bases d’une élocution fluide et claire.

En coulisses cependant, nous avons pu constater que nombre de ces professeurs tiennent en privé les mêmes propos que les ministres et considèrent que les élèves sortant du secondaire ont en général une connaissance relativement minimale de la langue de Voltaire (de qui ? demandent des jeunes de 16-17 ans présents à l’entretien), qu’ils la dominent mal, qu’ils connaissent mieux l’anglais que leur langue maternelle,qu’ils lisent de moins en moins (sauf sur leurs smartphones), qu’ils s’expriment avec réticence et hésitation, qu’ils connaissent mieux les rappeurs que Victor Hugo ou Aragon, qu’ils lisent plutôt (quand ils lisent) Nos étoiles contraires ou la trilogie de Hunger games que Christian Bobin ou Balzac, bref, que ça va plutôt mal.

C’est pourquoi une pétition se prépare, demandant solennellement aux hommes politiques de dresser une statue en hommage aux professeurs de français dans un lieu public très fréquenté comme l’Atomium ou la Grand-place eu égard à la dangerosité de leur métier.

Une artiste contactée (Delphine Boël pour ne pas la citer) se propose d’en assumer la paternité la maternité, ce dont nous la remercions surtout parce qu’elle a promis de reverser 80 % de ses droits d’autrice au F.S.E.P. (Fonds de secours aux enseignants pensionnés), malgré les frais que lui occasionne un procès qui n’en finit pas...

Henry Landroit

11 octobre 2017

Poète…vos papiers ! Fred Le Chevalier.

Dans tous les pays, le street art explose comme les crocus au printemps. « Tous les pays », l'expression est excessive ; disons, les pays qui tolèrent une expression plus ou moins encadrée des artistes urbains. L’art contemporain urbain se diffuse et se diversifie. Ses formes vont des murs d’immeubles de plus de 50 mètres de haut, des pochoirs de plus de 300 mètres carrés, aux fresques modestes des apprentis artistes sur les murs décatis d’un spot un peu pourri, aux pochoirs de format A4 monochrome, aux collages modestes et beaux d’un Fred Le Chevalier.

Fred, Alfred mais plus sûrement Frédéric, est prof dans un lycée de la banlieue nord de Paris. Un lycée évité par les parents d’élèves qui le peuvent et par les professeurs. Quelques-uns survivent grâce à des convictions chevillées au corps, le plus souvent politiques. Des profs revenus de tout, du maoïsme, en passant par le trotskisme, le communisme, le socialisme. Fuyant la droite et ses extrêmes identitaires. Une seule conviction surnage dans cet immense naufrage des idéaux révolutionnaires : l’instruction est la condition expresse de la liberté et du fameux « ascenseur social ». Amers, en colère contre eux- même d’avoir foncé tête la première dans des billevesées, d’avoir été plus gravement un des rouages de la machine à décerveler, des enseignants affrontent « la difficulté scolaire » (il n’est pas politiquement correct de dire…la misère, la totale impossibilité de s’inventer un futur, l’argent facile, la faillite de la morale et de l’esprit civique, le racisme, etc.). Fred Le Chevalier est un de ceux-là.

Alors, Fred achète un pinceau, une brosse à maroufler, un pot de colle à papier-peint, mets tout son bordel dans un grand sac de sport. Après les cours, le week-end, pendant les vacances, il repère les beaux murs (pas les murs blancs qui n’ont rien à dire, ceux qui ont vécu, qui portent les stigmates de leur vie passée, les rides de leurs souffrances) et, en plein jour, revient coller ses dessins.

Le trait est prégnant, net, précis. Un peu comme un dessin de bande-dessinée ou alors les illustrations de livres pour enfants. Parfois, en fait, de plus en plus souvent, le dessin noir et blanc a une touche de couleurs, parfois davantage mais c’est pas une superproduction hollywoodienne : des photocopies découpées à la main, un peu de rouge pour faire ressortir un effet, un peu de jaune, de bleu…Les personnages sont parfois seuls, parfois accompagnés par d’autres, des hommes, des femmes, des chevaux, des chats et un raton-laveur. C’est selon. Parfois, ils forment une scène : une folle sarabande, un repas, une théorie d’êtres improbables. Ils ont une Histoire ou plutôt leur créateur a des périodes. Souvent, un cartouche en forme de parchemin déroulé, une courte phrase éclaire sa signification. Souvent mais pas toujours. Certaines « légendes » n’expliquent rien et, au contraire, « élargissent le champ des possibles ». Voire, nous égarent dans les amers pâturages de l’erreur. Après tout, c’est un jeu. Coller des dessins sur les murs sans autorisation, c’est un jeu. Balancer une courte phrase, en forme de maxime, c’est un jeu (parfois de dupes !). Laisser vagabonder son imagination et prêter un sens au bizarre, à l’étrange, c’est rigolo.

Fred, qui a choisi de s’appeler « Le Chevalier » parce que ses dessins nous renvoient au monde de l’enfance, Fred s’est, pour de vrai, inventé un monde. Ou plutôt, plein de mondes. Avec des hommes et des femmes, ou presque, ils ressemblent mais s’en distinguent. Des animaux. On les reconnait mais ils sont différents. Et des objets. Qui ressemblent aux nôtres. C’est pas parce que les dessins évoquent par certains traits les dessins d’enfants que c’est un jeu d’enfant d’en percer le sens. Méfions-nous tout d’abord des fausses évidences. Ce n’est pas parce qu’un dessin privilégie le trait, ne rend pas compte du volume, de la réflexion de la lumière que c’est un dessin d’enfant (pensons aux dessins de Matisse, de Cocteau, de Picasso, de De Castelbajac, etc.). Les dessins de Fred Le Chevalier, volontairement, sont des « démarques » du trait enfantin. Ils ont hérité de certains traits mais s’en distinguent. Ils possèdent entre eux des caractères communs (des vues de face et de profil, des grosses têtes, des petits nez mutins, des postures statiques etc.) et ont acquis une forte identité plastique. Par ailleurs, même « sous-titrés » par une maxime inventée, leurs significations demeurent mystérieuses. Cette « non-closure » du sens, cette liberté pour le spectateur d’inventer une signification et une histoire qui va avec, est un des objectifs de Fred. Pour ma part, en voyant ses dessins, je me suis inventé des cinémas qui n’ont rien d’enfantin.

Fred Le Chevalier ne voyage pas sans son grand sac de sport. Ils laissent dans les villes ses personnages de papier. C’est artisanal, ça ne vise pas Drouot et Sotheby’s. Pas la gloire non plus. Tout au plus, si on a quelques sous, on peut acheter par Internet des produits dérivés. Un peu de beurre dans les épinards. Pour payer le papier, la photocopie grand format et la colle d’un prof de banlieue, poète de nos villes.

Image: 

Un beau mur de briques d'un édicule de la Ville de Paris, sous un réverbère, une composition formée d'un personnage et de troncs d'arbres coupés.

Une "dame"le bras en écharpe. Quelques touches de couleur.

Les œuvres sont souvent signées d'une écriture cursive, bien scolaire.

Une scène de jeu d'enfant, des "messieurs et des dames" s’amusent.

Une situation avec deux personnages.

Un ange passe...sur les bords du canal Saint-Martin.

Un extra-terrestre.

Un autre ange...

Une "drôle de dame". Un portrait sur-mesure.

Une mère à l'enfant collée sur un "beau"mur (un pont du canal St. Martin)

Un "sous-titre", en forme de maxime.

10 octobre 2017

Un Nobel contre la folie nucléaire

Dimanche 1er octobre

 Le gouvernement espagnol a choisi la violence, prenant le risque de renforcer la cause indépendantiste. La guardia civil n’y est pas allée de main morte pour empêcher la tenue du scrutin. Les images en témoignent à volonté. La victimisation est pleinement assurée par le pouvoir régional qui parle de « violence injustifiée » autant que d’ « atteinte à la démocratie ». Même s’il ne récolte que ce qu’il a semé, le pouvoir régional catalan va donc user de ces tristes affrontements pour argumenter. D’autres tentations régionalistes pourraient, comme par solidarité, virer à l’indépendantisme ailleurs qu’en Espagne. Carles Puigdemont et Mariano Rajoy ne savent pas jusqu’où leur conflit peut nourrir des intentions partout dans l’Union européenne.

                                                           *

 Tout s’achète désormais en ce bas monde, même des postes à responsabilités concernant  l’Éducation et  la Culture. Hammad Bin Abdulaziz Al-Kawari. C’est le nom du prétendant à la direction générale de l’Unesco. Il est Qatari. On assiste une fois de plus à une opération d’envergure sans doute appuyée par des valises bien remplies. Le candidat guatémaltèque s’est déjà désisté au profit du Qatari. Pourquoi ? Audrey Azoulay, ministre de la Culture sous François Hollande, est aussi candidate, en insistant sur le fait qu’elle est d’origine marocaine. A-t-elle déjà été approchée par un charmant émissaire du Prince venu tout spécialement du Golfe ?

                                                           *

 Que retenir en priorité de la lecture du Journal du Dimanche (JDD) ? Michael Haneke, sans aucun doute, parce qu’un livre est recommandé (Haneke par Haneke, entretiens avec Michel Cieutat et Philippe Rouyer, éd. Stock), et quelques pages plus loin, parce que Jean-Louis Trintignant l’encense. Depuis Amour (2012), l’acteur a souvent eu l’occasion de louanger celui qui lui a donné l’occasion d’accomplir une fin de carrière pleine d’éloges. En évoquant la sortie prochaine d’un nouveau film qui les a de nouveau réunis (Happy end, avec notamment Isabelle Huppert), Trintignant (87 ans) est cette fois plus affirmatif : « C’est peut-être le plus grand cinéaste » déclare-t-il. On s’en souviendra lorsque le film sera programmé.

Lundi 2 octobre

 Nietszche prétendait que Dieu était mort. En tout cas, il n’était pas à Las Vegas hier soir. L’une de ses créatures abattit  - elle seule ! … - 58 autres et en blessa 515.  On a beau prévoir que la banalisation va s’emparer de ce type d’information, on se doute que ce genre d’événement n’en sera bientôt plus un, mais on reste ébahi à l’idée qu’il soit possible à un individu d’éliminer froidement ses semblables, le plus souvent au nom d’une puissance divine. La conjugaison du verbe croiser renferme bien des mystères. Allons mesdames et messieurs ! Pas tous à la foi ! …

                                                           *

 Ruquier avait décidé d’engager Christine Angot dans son émission du samedi (tard) le soir, On n’est pas couché sur France 2. Il n’aura fallu que trois semaines pour que l’écrivaine crée l’incident, humiliant une femme qui a eu le courage de briser l’omerta sur le harcèlement sexuel dont elle fut victime. Si Ruquier a coupé au montage, toute la presse a relaté l’attitude d’Angot quittant le plateau en hurlant et n’y revenant que 20 minutes plus tard. Yann Moix, son collègue, a ressenti le besoin de la défendre. Tout cela est vil et fangeux mais au bout du compte, on sait qu’il y a des personnes de la maison qui doivent se dire : «Bah ! Après tout, tant mieux, ça va faire progresser les audiences !... » … Et donc rapporter des parts de marché. Allons Christine Angot, encore une diatribe s’il vous plaît, l’audimat vous récompensera…

                                                           *

 Quelqu’un avait-il déjà vu le mahatma Gandhi partir dans un grand éclat de rire ? C’est ce qu’il aura dû faire aujourd’hui sur son gros nuage blanc puisque si l’Inde a choisi le jour de son anniversaire (1869 – 1948) pour célébrer sa fête nationale, l’ONU a embrayé en 2007 pour décréter ce 2 octobre Journée internationale de la non-violence.

Mardi 3 octobre

 Jean-Luc Mélenchon et ses amis déposent un amendement au règlement de l’Assemblée nationale visant à supprimer le drapeau européen qui trône à côté du drapeau français derrière le président de ladite assemblée. Les députés du Front national devraient voter en faveur de cet amendement et démontrer ainsi que c’est par les symboles que les extrêmes se rejoignent. D’abord.

                                                           *

 L’Obs insiste sur le néologisme Glocalisation pour commenter la fièvre identitaire qui s’empare de régions comme l’Écosse, la Flandre et bien sûr la Catalogne ; des populations chauffées par le pouvoir régional au point de croire qu’elles vivront mieux à l’écart des autres. D’économique, le fait régional est devenu éthique. Il est à présent irrationnel, c’est-à-dire qu’il ne peut plus être raisonné sainement. Le traiter par la répression ne fera qu’accentuer ses inévitables dérives.

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 La verge d’or est en fleurs ces jours-ci. Ses vertus médicinales concernaient les affections pulmonaires, rhumes  et autres inflammations buccales. On lui a récemment découvert des capacités à soigner les cystites.

Mercredi 4 octobre

 On connaît les multiples raisonnements qui sondent les sentiments et les cœurs à la manière de les divulguer : « Le style, c’est l’homme », « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface », etc. Le vocabulaire de Macron commence à énerver celles et ceux qui s’y sentent, à raison souvent, visés : les ouvrières « illettrées », les chômeurs « fainéants », les journalistes qui « foutent le bordel », cela ressemble à des trumperies de la meilleure eau. Inspiré, Libération le présente même en sa une comme « le fils caché de Sarkozy ». Que voulez-vous ? Quand un bourgeois veut faire peuple, il sombre vite dans la bêtise. On n’attend pas d’un président qu’il s’exprime comme s‘il se trouvait accoudé au zinc d’un bistrot. Giscard d’Estaing jouant de l’accordéon était ridicule.

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 Comme chaque année à pareille époque, tous les jours consacrent un lauréat de prix Nobel. Et comme chaque année, personne ne retiendra le nom du physicien, du chimiste, du médecin, du chercheur qui auront, grâce à leurs connaissances scientifiques et aux découvertes qu’elles auront fait naître, œuvré au développement et au progrès de l’humanité.

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 Il faut imaginer Sisyphe heureux, Poutine gentil et Trump intelligent.

Jeudi 5 octobre

 Faut-il que la situation soit désormais accablante et sensible après les atrocités qu’a produites la tuerie de Las Vegas pour que les élus républicains envisagent de réglementer la vente des armes.

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 François Hollande avait accepté que le 12 mai, avant de passer le relais à Emmanuel Macron, il s’entretienne avec Franz-Olivier Giesbert dans les jardins de l’Élysée. Le moment exclut la concentration, balancé entre l’amertume et la solennité. Aucun président ne s’était prêté à ce genre d’exercice. On avait juste appris que Mitterrand avait convié Jean d’Ormesson à partager son petit déjeuner en 1995 avant de recevoir Jacques Chirac… L’émission est donc inédite. Elle est de surcroît très instructive. On y découvre un président sur le départ analysant calmement et lucidement le quinquennat qui vient de s’achever. Construit sur la base de quelques thèmes essentiels, on a l’impression que François Hollande élabore la table des matières de ses futures mémoires. Ce qu’il espère rester pour l’Histoire ? « Un honnête homme ». C’est en effet ce que l’on souhaitait à la France après cinq années de bling-bling Sarkozy. Ce fut la caractéristique principale de son mandat. C’est peut-être ce que les Français regretteront un jour… Une émission devenue un document historique donc. Mais pourquoi FR3 la diffuse-t-elle seulement maintenant ? Un souhait de Hollande ?  De Giesbert ?  En tout cas, ce ne sont pas les deux protagonistes qui ont désiré qu’elle soit programmée à 23 heures 40 !

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 Le sens de la fête, film d’Éric Toledano et Olivier Nakache. Une belle idée pour une bonne distraction. La morale de l’histoire, c’est que les fêtes  spontanées, improvisées, sont plus réussies que celles qui sont scrupuleusement préparées. Mais le coup de génie des réalisateurs, c’est d’avoir choisi le taciturne rogneux Jean-Pierre Bacri comme maître des cérémonies.

Vendredi 6 octobre

 Tous les commentaires concernant l’attribution du prix Nobel de la Paix à l’association ICAN qui lutte pour l’abolition des armes nucléaires convergent du côté des conflits et menaces entre Pyongyang et Washington. Si elle émerge des récentes actualités, ce n’est toutefois pas cette partie de je-te-tiens-par-la-barbichette qui est la plus emblématique dans l’illustration de cette récompense. Du reste, la situation semble quelque peu se calmer entre le fou coréen et le bouillant imbécile étatsunien. Il est des questions beaucoup plus prégnantes au sein des pays possédant l’arme atomique. Ainsi par exemple, l’attitude de Trump (encore lui…) tenté de remettre en cause l’accord de 2015 difficilement acquis avec l’Iran et ratifié notamment par Obama, ce que l’actuel président a toujours dénoncé dès les premières heures de sa campagne électorale. Á Téhéran, le pouvoir est beaucoup moins spectaculairement démonstratif qu’à Pyongyang mais beaucoup plus intelligent et surtout plus ambitieux et jaloux de son indépendance, y compris l’indépendance énergétique.

                                                           *

 En matière de vocabulaire déplacé voire carrément grossier, Mélenchon et Valls ne sont pas en reste, surtout quand ils s’invectivent par médias interposés. L’avenir de la gauche ne doit pas s’envisager avec ces deux-la.

Samedi 7 octobre

 Immense manifestation dans les rues de Madrid en faveur de l’Espagne unie. On s’y attendait. Le vrai test, ce sera demain à Barcelone.

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 Vladimir Poutine fête son 65e anniversaire. Il a déjà passé 18 ans au Kremlin et devrait être candidat à sa propre succession en mars prochain. Contre qui ? On ne sait pas puisque son principal opposant ne peut plus s’exprimer. Assassiné ? Non, en prison seulement.

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 Le Premier ministre Édouard Philippe réunira demain son gouvernement pour un séminaire détendu où chacun donnera son point de vue sur le budget. On se demandera notamment pourquoi le citoyen attache tant d’importance à la suppression de l’Impôt sur la fortune (ISF) et si peu à des mesures sociales plus importantes en termes de chiffres. La réponse est pourtant simple et il est étonnant que le Premier ministre, qui était maire, ignore la force des symboles en démocratie. Il ne pensait quand même pas que chaque citoyen allait décortiquer le projet de budget qu’il venait de concocter… Les expressions telles que « Président des riches » portent plus que n’importe quelle colonne de dépenses bienfaisantes.

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 Belle formule du député socialiste Nicolas Vallaud : « Emmanuel Macron n’est pas pour le meilleur des mondes, il est pour le monde des meilleurs. »

Dimanche 8 octobre

 La majorité silencieuse catalane ne l’est plus. Des centaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de Barcelone pour clamer leur attachement à l’Espagne et rejeter l’idée d’autonomie régionale. Il y a désormais deux peuples au sein d’une Catalogne plus divisée que jamais. Voilà le gâchis durable déclenché par ce monsieur Puigdemont, irresponsable président, lider minimo, triste sire, qui aurait son rôle dans Ruy Blas si Hugo était encore de ce monde, celui d’un laquais porteur de mauvaises nouvelle

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 Boris Johnson fait des misères à Theresa May. Á la vérité, ce n’est là que la face visible d’un iceberg. Les Tories ressemblent de plus en plus au Titanic. Et peut-être qu’ils ne disposent pas non plus de canots de sauvetage suffisants.

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 Les maires de France ne sont pas tendres non plus avec le Président Macron depuis que celui-ci a amputé le budget de 13 milliards concernant les collectivités territoriales. Connaître les campagnes autant que les villes, la France profonde disait-on, c’est une des règles à suivre pour le locataire de l’Élysée. Mitterrand et Chirac, comme avant eux de Gaulle, l’avaient bien compris. Et surtout, ces hommes-là ne faisaient aucun effort pour aller à la rencontre des paysans, des villageois, des piliers de bistrots où tout se commente. Ils y prenaient plaisir, et ça se voyait.

Lundi 9 octobre

 Accepter de plafonner le nombre de réfugiés en Allemagne, c’est, dit la presse, la concession d’Angela Merkel à l’aile droite de sa famille politique. Une concession qui ne doit pas la tourmenter. Comme un million de migrants ont été accueillis sous le mandat précédent, elle peut se permettre d’atténuer la masse.

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 Un Espagnol a remporté le gros lot de l’euromillions : 190 millions d’euros. Que va-t-il pouvoir bien faire avec une somme aussi mirobolante ? Racheter la Catalogne par exemple…

                                                           *

 Tant de biographies sont aujourd’hui portées au cinéma, tant de moyens techniques peuvent désormais reconstituer une foule, un paysage d’antan que l’on se demande comment des acteurs incontournables de l’Histoire ne sont pas davantage évoqués. Le théâtre, plus limité dans la restitution des faits, pratique davantage la remembrance. Au Petit Montparnasse, les dialogues de la Seconde Guerre mondiale entre Churchill et de Gaulle (interprétés par Pascal Racan et Michel de Warzée, mis en scène par Jean-Claude Idée) recueillent un succès nécessitant la prolongation du spectacle jusqu’au 6 janvier. Le grand écran propose une évocation des premières années de Karl Marx, l’époque de sa rencontre avec Friedrich Engels, des expulsions de capitale en capitale, de la misère des ouvriers qui l’inspire, le motive, et dans laquelle il baigne aussi. Raoul Peck s’est lancé dans le projet. On pouvait dès lors être sûr de se retrouver en présence d’une narration fidèle. Cet ancien ministre de la Culture haïtien nous avait autrefois donné un Lumumba, mort d’un prophète (1990) poignant. Le jeune Karl Marx est une belle réussite, servie par des acteurs qui se projettent avec conviction dans la vie du personnage qu’ils incarnent. Le film s’achève avec la parution du Manifeste du parti communiste. Marx a 30 ans. Tout commence. C’est à partir de là que tout devient plus complexe à restituer.

Mardi 10 octobre

 La marque de cosmétiques Dove s’est vue obligée de retirer une publicité jugée raciste. Une femme noire enlève son pull et au fur et à mesure qu’elle le retire, sa peau devient blanche. C’est un beau sujet pour que les philosophes et les sociologues puissent s’épancher. Il est évidemment insupportable de laisser démontrer que la peau blanche serait soi-disant plus belle - et plus propre…- que la noire. Mais si l’on veut faire fonctionner la machine à censurer dans le domaine publicitaire, on risque d’être confronté à un travail interminable.

 

  

Image: 

Les représentants de ICAN célèbrent le Prix Nobel de la paix 2017, le 6 octobre. Photo © Yahoo actualités.

09 octobre 2017

Le passage du témoin

&

Image: 

Rien
Pas un papillon de nuit
Aucune lueur d’ivresse
Rien n’est
(Mal) incurable
Rien n’est
(Bien) incurable
Ni criminel de la pensée
Ni droit commun
Quasi invisible
Le bistouri
Tranche le
(Mal) incurable
(Bien) incurable
Faux pas
Glissade
Va-et-vient
Rien

2011

04 octobre 2017

Quelques éléments de réponse à des questions qui me tarabustent depuis plus de 50 ans

Mon histoire croisa le beau récit de Mika Waltari, qui fait dire à son personnage principal, Sinouhé : « Un jour mes yeux s’ouvrirent, je m’éveillai comme d’un rêve et, l’esprit bouillant d’allégresse, je me demandai : « Pourquoi ? » Car la clef redoutable de tout vrai savoir est la question : Pourquoi ? ce mot est plus fort que le roseau de Thoth et plus puissant que les inscriptions gravées dans la pierre. »[1]

Avec moins de lyrisme certes, des « pourquoi ? » se sont sédimentés dans ma mémoire. Des questions sans réponse tombèrent dans le puits profond de l’oubli. D’où, elles resurgissent parfois, au hasard des circonstances, montrent leur nez, me narguent, cristallisent mon ignorance.

Bref, depuis plus de cinquante ans, je m’interroge sur la création artistique ( mais aussi d'autres plus légères : la vie, la mort, la souffrance, le mal, etc.) : peut-on décrire le chemin que font l’esprit, la conscience, l’intelligence, que sais-je ?, pour donner une existence, à du neuf, à du « jamais-existé » ? S’il est vrai qu’il y a toujours quelque chose « au début », peut-on le décrire et suivre pas à pas l’émergence du nouveau ?

Pour comprendre des choses complexes, il faut prendre des exemples « simples », au sens où, en chimie, on parle de corps simples.

Les hasards (et la nécessité) m’ont amené à rencontrer un artiste togolais, Sitou Matthia, qui a peint pour « Cultures Pas Sages »[2], deux fresques. Sachant que l’analyse des œuvres ne serait guère suffisante pour comprendre comment cet artiste s’est construit ses compétences techniques et, ce que d’aucuns appellent son « style », je l’ai interrogé en tâchant d’ouvrir autant que faire se peut le questionnement, en lui demandant de dire ce que lui suggérait des mots que j’avais choisi en amont, complétés par trois questions en lien avec les réponses de l’artiste.

  1. bien conscience que cet entretien ne clôt pas le chantier de réflexion. Je pense néanmoins qu’il y apporte des éléments de réponse. N’ayant pas l’outrecuidance, de le commenter, je préfère vous livrer l’entretien (presque) brut de décoffrage.

Racine.

Je commencerai par me présenter. Je m’appelle Sitou Matthia, 32 ans, et à la base, j’ai suivi une formation financière- j’ai préparé un master- et après, j’ai basculé dans la peinture parce que c’est une passion. J’ai réalisé mon premier mur en 2003. Après, ça n’a pas arrêté, jusqu’aujourd’hui.

Je m’intéressais beaucoup à tout ce qui était graffiti, street art. Je voyais tout cela dans les livres, les clips vidéo et je me posais la question comment les gens arrivent à faire des trucs comme ça ? J’ai commencé en copiant ce que je trouvais dans les livres et je travaillais pour reproduire exactement ce que j’y voyais.

Art

L’art pour moi, c’est une forme qui m’aide à m’évader un peu, à oublier tout ce qui se passe autour de moi, qui me permet de me sentir bien. Je m’intéresse à toutes les formes d’art et plus particulièrement au street art.

Street art.

C’est pour moi une forme d’expression en milieu urbain. On arrive à exprimer ce qu’on a envie de dire sur les murs pour que plus de personnes regardent ce qu’on fait, pour que des personnes qui ne comprennent pas posent des questions. Le street art aujourd’hui, chez moi, au Togo se développe. Il en est de même au Bénin, et plus généralement, en Afrique.

On a des festivals. J’organise un festival de graffiti au Togo. Au Bénin, je suis coorganisateur d’un autre festival avec un peintre béninois qui est un artiste plasticien aimant beaucoup le street art.

Thèmes/sujets

Je peins des visages que j’ai vus, dans mon enfance ou plus récemment. Comme j’ai grandi en Afrique, les visages ont des traits africains. Je peins aussi des animaux comme le caméléon. Pour moi, le caméléon reflète l’homme parce que l’homme peut changer d’une seconde à l’autre. Le caméléon posé sur un mur prend les formes et les couleurs du mur. Parfois mes thèmes sont politiques, mais pas en ce moment.

Influences

J’ai beaucoup été influencé par plusieurs artistes. Par Da Cruz notamment. J’ai peint avec lui en lui en 2012. Il est venu au festival, au Bénin, et le fait de peindre avec Da Cruz, avec quelqu’un qui est dans le milieu, ça m’a reboosté. J’ai appris beaucoup de technique avec lui, en le regardant travailler, en écoutant ses conseils, en lui posant des questions. Il y a aussi Lazoo. J’ai vu ce qu’il faisait dans les magazines, les pochettes de CD, ce sont des trucs qui me parlaient. Il y a aussi Marko93. Aujourd’hui, je les ai rencontrés lors d’un festival au Sénégal organisé par un ami. Ce sont des artistes qui m’ont beaucoup inspiré et ils continuent aujourd’hui à le faire. J’ai mon propre style, mais juste le fait de voir leur travail, ça me motive encore à donner plus de moi-même.

J’ai d’autres influences qui viennent de ma culture, de mon pays, le Togo. Et le Bénin, parce que j’y ai vécu. Il y a toutes ces cultures qui influencent mon travail. J’essaie de comprendre ces cultures et je m’efforce de faire ressortir ça dans mon travail. Faire comprendre aux gens, montrer aux gens ce qui existe chez moi.

Comment pourrais-tu définir ton style ?

Des traits et des couleurs. Je réfléchis pas trop à mon style car c’est le support, le mur qui est mon guide.

Couleurs

Cela m’évoque beaucoup de choses : le monde dans lequel je vis, le réel. Cela me donne de l’énergie. Sur la toile, j’ai un autre style que j’appelle « silhouettes éphémères » où, là, j’ai seulement quatre couleurs : le blanc, le noir, le gris et l’orange. Cette peinture dans laquelle je m’impose quatre couleurs, me calme. Mais quand j’ai besoin d’énergie, de force, j’ai besoin de couleurs.

Ce qui surprend dans ta peinture, c’est le fait que les grandes surfaces d’aplats ne sont traitées ni par des harmonies de couleurs, ni par une opposition primaires/secondaires. Comment choisis-tu tes couleurs ?

Je ne calcule pas. Pour moi, toutes les couleurs vont avec toutes les couleurs. Il n’y a pas de couleur n’allant pas avec une autre. J’ai une autre définition « d’aller ensemble ». Certes, chaque couleur est différente, mais le fait de les mélanger donne un ensemble. Le choix n’est pas réfléchi, ça vient automatiquement. En regardant, en prenant du recul, je me dis, il manque du jaune, il faut que je rajoute du jaune. Le support me demande du jaune, je lui en donne. Il me demande du bleu, je lui en donne.

Ton choix de la couleur est-il quasi automatique ou est-ce un choix réfléchi ?

Ce n’est pas réfléchi. Aujourd’hui, ce n’est pas réfléchi. Au début, quand j’ai commencé, c’était réfléchi et même très réfléchi. Maintenant, je ne me pose plus de questions : je me lance. Une fois, ma forme tracée, je me lance avec les couleurs que j’ai et les formes que j’ai. A force de travailler, j’arrive à avoir une technique qui ne m’amène pas à réfléchir sur le choix des couleurs. Quand je prends du recul, quand un truc ne va pas, je peux le modifier et rajouter la touche qui rend la fresque vivante. L’art c’est briser les règles et créer autre chose de nouveau. Par contre, actuellement, je réfléchis beaucoup sur la forme, comment je vais poser mon sujet sur le mur. Pour que le sujet soit vivant.

Carrière

Aujourd’hui, les murs m’ont adopté. J’ai bien envie de faire carrière dans le street art, montrer ce que je sais faire, montrer mon boulot. Le montrer à des personnes à qui ça parle, à des personnes qui ont envie de découvrir de nouveaux artistes qui arrivent sur la scène artistique, des artistes qui osent faire quelque chose de nouveau. J’ai commencé par faire des expositions mais mon objectif est d’approfondir ce que je fais actuellement ; pour montrer mon travail aux gens et trouver, en le faisant, du plaisir.

Mon boulot, ça m’apaise et j’ai envie de partager. Perfectionner mon travail et former des jeunes qui s’intéressent au street art comme moi je l’ai fait au tout début. J’ai posé des tas de questions à des grands frères et moi, j’ai envie de faire la même chose.


[1] Extrait de « Sinouhé l’Egyptien », de Mika Waltari, édition Oilvier Orban, Page 51.

[2] « Cultures Pas Sages » est une association loi 1901 qui promeut le street art.

Image: 

Le caméléon symbolise l'Homme dans l'imaginaire de Sitou.

Le caméléon "prend" les couleurs du mur, comme une métaphore du destin de l'Homme qui "accepte" les heurs et malheurs.

Le fractionnement des aplats par des courbes puissantes et l'absence totale d'harmonie entre les couleurs (couleur chaude placée à côté d'une couleur froide, pas d'opposition chromatique avec les complémentaires etc.) signent le "style" de Sitou.

Une pile du pont de l'Ourcq (Paris XIXème arrondissement) peinte par Sitou.

Les têtes de la girafe et du caméléon sont ceintes d'un "halo" peint de couleur vive. Un des traits caractéristiques de la peinture de Sitou.

Malgré l'imbrication des traits, la forme de la tête est clairement lue par le spectateur.

Le caméléon, animal fétiche de Sitou.

Sitou Matthia, posant devant son caméléon.

02 octobre 2017

A décharge de mon pas libre

&

Image: 

A décharge de mon pas libre

Comment
Je m’isole dans cette décharge
A l’entrée de Galaxidi
Pourquoi
Quand
Mes amis montent vers le paysage
Une fleur jaune
Vive
A vaincu mon regard

Ici encore
Le hasard crée l’original
L’original crée la copie
La copie crée l’original
Facétieux Hasard
Quand
Mon pied heurte
Un volume en forme de livre
10/18
Calciné
Terreux
Camouflé
Comment
Mes mains détachent
Une à une
Ces pages improbables
Pourquoi
Émerge
Dans un feulement de plastique
Un mélange
De couleurs, de poussières, de plissures
Aquarelles délivrées
Quand
Mon souffle chasse les brouillards
Mon Nikon cadre, numérise, mémorise
Les images orphelines font
« M’as-tu vue ? »
Pourquoi
Aussitôt
Le soleil éteint ce qui s’expose
Bref
Quand
Une bourrasque lumineuse joue
Dans un envol éclair
Fellini Roma
Quand
L’air vicié du dehors défait
Les fresques antiques du sous-sol
Alors
Mon pied droit shoote
Dans le livre
Éventail planant
Étripé
Mort
Incinéré

Ici
Encore
Le hasard crée l’original
L’original crée la copie
La copie crée l’original
Saisissant hasard
Quand
A nouveau devant un paysage
Singulier
Je suis une copie originale
Le pas libre
Où…

Galaxidi, juin 2007
Texte du film « Aquarelles calcinées »

01 octobre 2017

Faut-il renverser les statues d'Abraham Lincoln?

Les affrontements du 12 août à Charlottesville avaient pour origine un projet de démantèlement d’une statue dédiée au général Robert E. Lee, chef des armées confédérées lors de la Guerre de Sécession américaine. Depuis, les images de destruction ou d’évacuation de monuments dédiés à des «héros» sudistes se sont enchaînées. Voilà qui devrait susciter quelques réflexions, notamment sur les perceptions de l’Histoire que l’on nous inculque.

La littérature, le cinéma et, il est vrai, une bonne dose d’angélisme n’ont cessé de nous présenter la Civil War, la guerre civile américaine (1861-1865), comme un conflit entre «abolitionnistes» (les «nordistes») et esclavagistes (les «sudistes»). Réglant ainsi la question des «bons» et des «méchants».

Or, les choses furent loin d’être aussi simples. Et l’Histoire enseignée est toujours celle des vainqueurs. Rappelons que ce n’est qu’en septembre 1862 - quatorze mois après le début des hostilités - avec la Proclamation d’émancipation des Noirs par le président républicain Abraham Lincoln, que la lutte contre l’esclavagisme devint un but de guerre. Tactiquement toutefois, rappelle Howard Zinn[1]: Lincoln offrait au Sud un délai de quatre mois pour cesser sa rébellion, faute de quoi il mettrait en œuvre le Décret de Confiscation adopté au mois de juillet précédent.

Une guerre pour l’Oncle Tom ?

Ce que nous appelons en Europe Guerre de Sécession américaine fut en effet en premier lieu une guerre entre deux sociétés. Entre deux économies. Et entre deux élites, observe Howard Zinn. Elle opposa pendant quatre ans vingt-trois États dits de l’Union (dont quatre restaient esclavagistes![2]) à onze États confédérés[3]. Et fut le point d’orgue d’une accumulation de tensions entre un Nord plus peuplé (22 millions d’habitants), voué à l’industrialisation, protectionniste et tourné vers le marché intérieur, et un Sud ne comptant que 9 millions d’habitants (dont 4 millions d’esclaves noirs recensés en 1860), esclavagiste, voué aux cultures d’exportation (canne à sucre, tabac, puis coton) et tourné vers les marchés extérieurs, en priorité vers l’Europe. L’historien britannique John E. Hobsbawm voyait dans le Sud «pratiquement une semi-colonie de l’Angleterre»[4], mais dépendant du Nord pour les produits manufacturés et les services financiers. A la veille de la guerre, le Sud produisait 716 000 des 850 000 tonnes de coton consommés chaque année dans le monde, les trois-quarts à destination des filatures anglaises. En 1790, le Sud ne produisait qu’un millier de tonnes de coton, nous dit Zinn[5]. En 1860, un million. Les profits attendus du coton expliquent notre Révolution industrielle, et celle-ci a bien été boostée par l’esclavage…

Plus exactement, deux évolutions exacerbèrent les tensions. D’abord, les choix que posa une Frontière (avec les «nations indiennes») sans cesse repoussée vers l’Ouest. À chaque gain territorial, se posait en effet la question du régime économique qu’adopterait le nouvel Etat. Le sujet avait fait l’objet de nombreux arrangements. Ainsi, en mars 1820, ledit Compromis du Missouri avait permis de maintenir l’équilibre du nombre: le Maine était détaché du Massachusetts pour «contrebalancer» le choix du Missouri en faveur de l’esclavage et l’on décida que les futurs États créés sur le territoire de l’ancienne Louisiane française - Louisiane, Mississipi, Alabama[6] – seraient abolitionnistes ou esclavagistes selon qu’ils se situeraient au nord ou au sud du 36°30’ parallèle…[7] A l’approche du demi-siècle, la question des nouveaux Etats resurgit aux lendemains des conquêtes territoriales consécutives à la guerre contre le Mexique (1846-1848). Une guerre qui fut d’ailleurs perçue par les abolitionnistes comme une opération sudiste visant à étendre son système à l’Ouest et à s’assurer une mainmise sur le Fédéral.

Pesa également la nécessité pour le Nord de consolider une union que la constitution ratifiée en 1787 par les premiers Etats nord-américains – les Treize colonies affranchies de la tutelle britannique suite à la Guerre d’indépendance (1775-1783) – vouait à la précarité. La Guerre de Sécession traduisit aussi la vieille querelle – aussi ancienne que l’Indépendance – entre «souverainistes» de chaque Etat et fédéralistes. Au Nord, l’esclavagisme avait été aboli en 1808[8], dans le sillage de l'interdiction, la même année, de la traite atlantique[9]. Le développement du capitalisme industriel – le take off (le «décollage») y eut lieu dans les années 1840 - et d’un marché national homogène indispensable à l’écoulement de la production y renforça les besoins d’une Union renforcée… et d’une généralisation du salariat. Plus, la nécessité pour le Nord de vendre ses machines se heurtait à l’économie esclavagiste du Sud (qui avait ignoré la décision de 1808). Et les tentatives du Nord d’instaurer des droits de douane vitaux pour sa jeune industrie se voyaient contrecarrées par le poids politique des États du Sud, libre-échangiste, au Congrès.

La montée des sentiments abolitionnistes au milieu du siècle ne peut donc être détachée de la prégnance croissante, au milieu du siècle, de la question de l’esclavage dans la vie politique étasunienne[10]. Ni, à l’évidence, des raisons beaucoup plus prosaïques de cette présence. «L’abolitionnisme militant, écrit Hobsbawm, ne fut jamais suffisamment puissant pour déterminer à lui seul la politique de l’Union [et] l’industrie du Nord s’inquiétait certainement davantage de voir la nation partagée entre partisans et ennemis du libre-échange qu’entre partisans et ennemis de l’esclavage». La question est donc de savoir «pourquoi il conduisit à la sécession et à la guerre civile plutôt qu’à une quelconque formule de coexistence»[11]. «La plupart des nordistes, écrit Zinn, ne se souciaient pas assez de l’esclavage pour accepter de faire des sacrifices en vue d’obtenir son abolition, et en tout cas, pas le sacrifice d’une guerre». Plus, au fur et à mesure que la guerre entraînait des difficultés pour les Blancs du Nord - surtout chez les pauvres, davantage soumis à la conscription - les Noirs en devenaient des boucs émissaires[12].

La guerre, fille de la Conquête

Le Sud, poursuit Hobsbawm, «faisait de son mieux pour compenser les avantages qu’avait sur lui le Nord en le coupant de son hinterland, en s’efforçant d’établir un système de transports et de communications orienté vers le Sud et basé sur le Mississipi plutôt que tourné vers l’Est [et] dans la mesure du possible, en monopolisant l’expansion vers l’Ouest. Il lui fallait être un obstacle pour le Nord tout en poursuivant une politique expansionniste vers l’Ouest».

La fin des guerres napoléoniennes et la Révolution industrielle britannique stimula fortement la demande de coton en Europe. Dans le Sud étasunien, le coton évinça le tabac comme principale source de richesse. La demande en esclaves africains s’accrut en conséquence, la cueillette du coton nécessitant beaucoup de main-d'œuvre. D’autre part, parce qu’épuisant rapidement les sols, la culture du coton accéléra aussi la quête de nouvelles terres à l’Ouest. Ainsi, le Sud envisagea même l’annexion de Cuba.

Sans doute ce besoin d’expansion territoriale du Sud explique-t-il la meilleure qualité, reconnue par tous, des officiers sudistes. Beaucoup d’entre eux avaient en effet fait leurs armes lors de l’insurrection des colons étasuniens du Texas contre le Mexique (1835-1836), puis dans la guerre contre le Mexique. D’autre part, issus d’un monde plus rural et plus pauvre, les soldats confédérés – en grande majorité de petits cultivateurs ne possédant pas d’esclaves - s’avérèrent meilleurs tireurs et meilleurs cavaliers que ceux du Nord.

Howard Zinn nous rappelle aussi que les autorités étasuniennes, pas seulement au Sud, étaient bien conscientes du risque d’un soulèvement général des esclaves, comme le laissaient craindre de nombreuses révoltes, parfois bien organisées, aussitôt écrasées. Et de ce qu’une telle insurrection pouvait en entraîner une autre, bien plus vaste, de toutes les couches défavorisées[13], à la fois contre les possédants esclavagistes du Sud et les possédants capitalistes du Nord. «Les rares occasions, rappelle Zinn, au cours desquelles des Blancs pauvres avaient aidé des esclaves – même à se révolter - avaient suffi à imposer la nécessité de les dresser les uns contre les autres». «En cas de guerre généralisée, en revanche, ajoute-t-il, ceux qui la conduiraient pourraient en maîtriser les conséquences». Ce ne fut pas John Brown[14], conclut Zinn, mais Abraham Lincoln, qui finalement affranchit les esclaves.

La Guerre de sécession fut meurtrière et dévastatrice. Le Nord perdit quasiment un soldat sur cinq, le Sud un sur quatre. Les chiffres régulièrement avancés, comme chez Hobsbawm, font état d’un total de 359 000 tués pour le Nord, dont 38.000 soldats noirs, et de 285.000 pour le Sud. Entre 38 à 40% des effectifs. Mais ce bilan était déjà considéré comme trop bas, surtout pour les armées sudistes[]. []En 2011, l'historien et démographe J. David Hacker établit un nombre de 20 % supérieur, avançant le chiffre de 750 000 morts. Sur quelque 30 millions d’Américains. Par ailleurs, beaucoup moururent d'épidémies et de maladies, notamment dans les camps de prisonniers où périrent selon Hacker quelque 56.000 hommes, quatre fois plus dans les rangs sudistes. Quoiqu’il en soit, la Guerre de sécession a causé la mort d’un nombre de soldats supérieur aux pertes américaines dans tous les conflits qui ont suivi[15].

Champ d’application de nouveaux moyens de guerre - cuirassé, sous-marin[16], fusil à répétition, télégraphe, chemin de fer -, le conflit accentua les différences économiques entre le Nord et le Sud. La faiblesse industrielle de la Confédération nuit considérablement à son effort de guerre et son arriération en matière d’infrastructures entraîna pour sa population de graves pénuries alimentaires. Aggravées par le blocus maritime nordiste, la coupure de ses liaisons avec le Mexique et la fuite d’un demi-million d’esclaves. Une situation à laquelle contribua la décision du Sud de mettre fin à ses exportations cotonnières, ses principaux revenus, afin de faire pression sur l’Angleterre en quête d’un appui. En vain, le Royaume-Uni choisit de recourir à d'autres sources d'approvisionnement, comme l’Egypte. Le Nord, par contre, vit son industrie se renforcer à la faveur de la guerre, tandis que ses exportations céréalières au départ du Middle-West connurent une croissance exponentielle.

Mythes et amalgames

C’est, bien naturellement, en partie sa fin brutale qui a hissé Abraham Lincoln au rang de héros de la gauche libérale étasunienne[17], son nom étant désormais indissociable de la lutte abolitionniste.

Pourtant, observe André Kaspi[18], l’administration présidentielle ne comptait pas que des partisans de l’Emancipation. En mars 1861 encore, le président déclarait : «je n’ai pas l’intention d’interférer, directement ou indirectement, dans la question de l’esclavage dans les Etats où il existe. Je n’ai pas le droit légal de le faire et d’ailleurs, je n’en ai pas non plus le goût». A l’été 1861, il avait désavoué le général John Fremont qui avait annoncé l’affranchissement des esclaves des propriétaires combattant l’Union. Et c’est, rappelle Kaspi, pour des raisons diplomatiques et pour tenir compte de l’opinion abolitionniste britannique que Lincoln aurait décidé, une fois rassuré par la victoire de ses troupes à Antietam (septembre 1862), de ne pas tenir compte des oppositions au sein de son cabinet. La Proclamation d’émancipation, quelques jours après la bataille, permettait en outre de flétrir la cause de la Confédération. Plus, l’édit n’octroyait la liberté qu’aux esclaves vivant en territoire confédéré et, preuve supplémentaire que la question ne relevait pas fondamentalement des principes, le million d’esclaves des Etats restés au sein de l’Union comme ceux du Tennessee, déjà occupé par les nordistes, restaient maintenus en servitude.

Certes, Lincoln avait déjà clairement fait connaître, dès sa campagne électorale, son opposition à l'esclavage, invoquant des principes moraux auxquels il croyait certainement, tout en se cloîtrant dans un légalisme résolu. Mais, on l’a vu, le rejet de l’esclavage ne découlait pas que de principes moraux. Et, comme il le déclara lui-même, l’objectif premier du président était de sauvegarder l’Union: «si je pouvais sauver l'Union sans libérer un seul esclave, je le ferais». Lincoln, dit Kaspi[19], était «abolitionniste avec modération», admettant lui-même n’être guère favorable à l’égalité entre Blancs et Noirs ni à l’octroi du droit de vote à ces derniers, à leur accès à des charges publiques ou aux mariages mixtes.

L’élection d’A. Lincoln, en novembre 1860 - avec 39,8% des voix, mais sans aucune voix du Sud - favorisa une fuite en avant. Mais le parti de Lincoln, le Parti républicain qui s’était fait le champion de la lutte anti-esclavagiste, était également, nous rappelle Norman Birnbaum[20], celui du protectionnisme et de l’industrialisation à marche forcée.

Reconstruction et Rédemption…

La période dite de Reconstruction (1865-1877[21]) fut imposée aux Etats du Sud au fur et à mesure de la progression, dès janvier 1863, des armées nordistes et décrétée achevée peu après l’assassinat de Lincoln par son successeur, Andrew Johnson (1865-1869). Au lendemain de la guerre, il s’agissait, pour Lincoln comme pour Johnson (élu démocrate du Tennessee et donc «sudiste», mais opposé à la sécession), de parer au plus pressé: à savoir récréer l’Union avant d’accorder aux Noirs des droits civiques. Lincoln appuya des mesures d’amnistie en faveur des élites confédérées. Johnson permit la réélection de nouveaux dirigeants issus de celles-ci qui promulguèrent des Blacks Codes destinés à vider de leur substance la Proclamation d’émancipation et le XIIIe amendement qui, dès 1865, confirmait l’abolition de l’esclavage. L’objectif était de s’assurer d’une main d’œuvre bon marché et de repousser les anciens esclaves vers les plantations. Il était aussi, tout en reconnaissant certains droits – mariage légal, propriété privée – aux affranchis (Freedmen), de les priver de leurs droits politiques ainsi qu’en matière de justice et de travail. Johnson restitua aux propriétaires blancs sudistes les terres qui leur avaient été confisquées début 1865 par le Décret n°15 du général Sherman en vue de les distribuer aux Noirs[22].

Le président se vit dès lors en butte à l’opposition des élus républicains au Congrès. Dès 1866, des républicains «radicaux», partisans de l’octroi de droits civiques et politiques aux anciens esclaves, se rendirent maîtres de l’assemblée. Au cours des deux années suivantes, deux amendements – le XIVe (1868) et le XVe (1870)[23] - furent promulgués en vue d’empêcher de nouveaux Blacks Codes. Leur ratification conditionnait la réadmission dans l’Union. Le massacre de 46 Noirs à Memphis, début mai 1866, puis, l’été suivant, l’Emeute de la Nouvelle Orléans (35 Noirs tués) facilitèrent la promulgation du XIVe amendement. Celui-ci imposait le droit de vote pour tout homme «majeur et sain», mais restreignait aussi les droits des ex-Etats confédérés. Dès la fin de l’année, un premier Reconstruction Act passa outre le veto du président Johnson qui, l’année suivante, échappa d’une seule voix à une procédure d’impeachment. S’ensuivit pour le Sud un quasi «état de siège» avec éviction des gouverneurs civils et administration militaire. Parallèlement, une nuée de profiteurs de guerre se rua sur le Sud: le terme de carpetbagger désigna alors à la fois les personnages douteux porteurs de sacs en tapisserie que l’on a vus côtoyant Lucky Luke, les politiciens du Nord «parachutés» au Sud et les sudistes considérés comme «collabos». Ces derniers, associés à des Freedmen, s’appliquèrent à former des gouvernements républicains dans un Sud traditionnellement démocrate et à s’enrichir sur les programmes de reconstruction financés de surcroît par des hausses d’impôts, générant une hostilité sur laquelle misa une élite ultraconservatrice, raciste et prônant le suprématisme blanc qui, dès décembre 1865, avait créé le Ku Klux Klan.

La période dite – par les Blancs, il va sans dire - de la Rédemption qui suivit celle de la Reconstruction vit la reprise en mains du Sud par les démocrates conservateurs. Les ex-Etats sudistes instaurèrent des lois et règlements dits de Jim Crow qui, quoique respectant en apparence les trois amendements, établissaient la ségrégation raciale et entendaient décourager le vote des Noirs. Le Ku Klux Klan se chargeait des «récalcitrants». Les réformes agraires prévues au bénéfice des anciens esclaves passèrent à la trappe, préservant la grande propriété foncière. Le métayage suivit l’esclavage: les anciens esclaves des plantations, en plus de perdre les rares avantages que des propriétaires «paternalistes» leur assuraient parfois avant la guerre, furent réduit à l’état de serfs étranglés par l’endettement. Dès la fin des années 1860, les violences contre les Noirs, e. a. celles du Ku Klux Klan, augmentèrent. Mais, nous dit Zinn, le gouvernement du général Ulysses Grant (1869-1877), qui avait succédé à Johnson, «montra de moins en moins d’enthousiasme dans la défense des Noirs» et, en 1883, le décret sur les droits civiques (adopté en 1876) et qui interdisait les discriminations fut annulé par la Cour suprême. En 1877, la succession de Grant donna lieu à un nouveau «compromis»: le candidat républicain, Rutherford Hayes (1877-1881) concéda aux démocrates le retrait des troupes nordistes du Sud. Selon Zinn, il s’agissait de réconcilier au plus vite élites du Nord et élites du Sud face aux mécontentements sociaux que suscitait la dépression économique entamée en 1873[24].

Révisionnismes

Apparemment victime d’une ignorance propice aux amalgames, le général Robert Edward Lee apparaît aujourd’hui bien plus comme un patriote virginien que comme un éminent partisan de l’esclavagisme. Son parcours est en fait fort révélateur de la vivacité, à l’époque, des patriotismes respectifs face au Fédéral. Il était en effet opposé à la Sécession et, en 1861 encore, avant que son Etat natal ne rejoigne la Confédération, Abraham Lincoln lui-même l’avait promu colonel et proposé comme général. Plus tard, il se montra favorable à l’enrôlement des Noirs dans l’armée sudiste. Enfin, à la fin de la guerre, Lee se serait félicité de l’abolition de l’esclavage, estimant que le Sud s’en porterait mieux. Et, s’il jugea par la suite prématuré l’octroi aux anciens esclaves du droit de vote (tout en soutenant la construction d’écoles pour les Noirs), l’on sait qu’A. Lincoln n’y était guère plus favorable.

Lee, Lincoln… Certes, il ne s’agit pas, comme l’écrit Benoît Hopquin[25], «de simplement revisiter les biographies». Il reste qu’un effort de «révisionnisme» - à ne pas confondre avec le négationnisme – s’impose à l’égard des «histoires officielles», de toutes les vérités consacrées. Seul un tel effort permettrait, comme dit Hopquin, de «rabouter»– mettre bout à bout – des histoires trop souvent présentées, si on ose dire, «en noir et blanc», exclusives l’une de l’autre et pratiquant allègrement «la concurrence des douleurs». C’est en cela, dans ce manichéisme, que les iconoclastes de Charlottesville et d’ailleurs se trompent. Leurs adversaires racistes, les suprématistes blancs, galvanisés par la victoire électorale de Donald Trump – qui a pu à l’occasion démontrer à nouveau son irresponsabilité - ne le seront que davantage par la destruction de leurs symboles. Un «raboutage» d’histoires ennemies, contribuerait peut être à l’élaboration d’une «histoire populaire» qui donnerait à réfléchir à tous sur les déformations, les réécritures de l’Histoire venues d’en haut et à visées auto-glorifiantes. Il en va ainsi de l’histoire de l’esclavagisme et de la colonisation. De celle de ce que l’on a appelé «le communisme» et de celle de la Guerre froide, violentées par deux décennies de matraquage historiographique néo-libéral. L’esclavage fut – est - bel et bien un crime contre l’Humanité. La guerre en est un autre. Mais une Histoire réellement éclairante du monde dans lequel nous vivons exigerait, pour commencer, que nos décideurs en matière d’enseignement cessent d’en réduire les cours à la portion congrue. Que nos médias fassent moins de place à des «Secrets d’histoire» qui en appauvrissent lamentablement la perception. Et, last but not least, que nos élèves sachent encore qui étaient Abraham Lincoln et Robert Lee.

 

 

[1] Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002, p.219

[2] Delaware, Kentucky, Maryland, Missouri

[3] Caroline du Sud, Mississipi, Floride, Alabama, Géorgie, Louisiane et Texas, puis Virginie, Arkansas, Tennessee, Caroline du Nord, qui s’unissent dans une Confédération des États d’Amérique (capitale: Richmond) dirigée par Jefferson Davis

[4] L’Ere des empires, Hachette, 1997, p.199

[5] Op. cit., p. 199

[6] Territoires cédés en 1803 par le 1er Consul Napoléon Bonaparte et qui devinrent des Etats respectivement en 1812, 1817 et 1819. Tous trois avaient opté en faveur de l’esclavage

[7] De même, en 1850, un nouveau «compromis» consacrait l’admission de la Californie (conquise sur le Mexique à l’issue de la guerre de 1846-1848) dans l’Union en tant qu’État non-esclavagiste. Mais, en compensation, deux territoires, également pris au Mexique – l’Utah et le Nouveau-Mexique – devenaient des Etats auxquels était offert le libre choix de pratiquer l’esclavage. Enfin, en 1854, un nouveau donnant-donnant entre le Kansas et le Nebraska donna lieu à de sérieux affrontements entre abolitionnistes et esclavagistes

[8] Rappelons que la première constitution des jeunes Etats-Unis consacrait l’esclavage. George Washington, le premier président des Etats-Unis, était propriétaire d’esclaves. Au demeurant, plusieurs Etats du Nord, quoique anti-esclavagistes, avaient promulgué des lois prohibant le droit de vote des Noirs et les mariages mixtes

[9] Rappelons aussi que les décrets d’abolition de la traite esclavagiste du début du XIXe siècle n’avaient que peu à voir avec les préoccupations abolitionnistes: il s’agissait plutôt de provoquer, par une rareté suscitée, une hausse du prix des esclaves bienvenue des propriétaires. L’abolition de l’esclavagisme lui-même ne fut exigé que des décennies plus tard. A l’entrée en guerre, les Noirs de l’Etat de New-York étaient toutefois encore lésés par un suffrage censitaire

[10] En 1850, ce fut une loi fédérale, le Fugitive Slave Act qui, obligeant à poursuivre les esclaves en fuite, fit scandale au Nord et mena Harriet Beecher-Stowe à écrire La case de l’Oncle Tom (1852). Cette loi avait été adoptée «pour récompenser les Etats du Sud d’avoir accepté que les territoires gagnés par la guerre mexicaine rejoignent l’Union en tant qu’Etats non esclavagistes» (Zinn, op. cit., p.210)

[11] Ibid., pp. 198-199

[12] Op. cit., p.218 et 222

[13] Les Blancs pauvres du Sud ne jouissaient souvent pas du droit de vote qu’ils n’obtinrent qu’après la guerre

[14] Blanc, John Brown avait tenté, à la veille de la guerre, de fomenter une révolte d’esclaves en Virginie. Lui et ses compagnons en furent empêchés par… Robert E. Lee. J. Brown fut pendu en 1859 «par l’Etat de Virginie avec l’approbation du gouvernement fédéral» (Zinn, op. cit., p.216)

[15] 1ère Guerre mondiale: 114.000 soldats US tués – 2ème Guerre mondiale: 300.000 – Guerre de Corée: 33.630 – Guerre du Vietnam août 1964-mars 1973): 58.209 – Opérations en Irak (mars 2003-juin 2010): 4.408 (Courrier international, 1-7.07.2010)  – Opérations en Afghanistan (octobre 2001-juin 2010): 1008 (Ibid.)

[16] Toutes n’étaient cependant pas au point: le premier sous-marin militaire, le Hunley, conçu pour lutter contre le blocus de la marine nordiste, coula en même temps que sa première cible

[17] Pendant la Guerre d’Espagne, l’un des bataillons américains des Brigades internationales fut dénommé Bataillon Lincoln

[18] Les Américains: Naissance et essor des États-Unis 1607-1945, Le Seuil, 1986, pp. 171-172

[19] Ibid.

[20] Norman Birnbaum, Le Monde diplomatique, octobre 1998

[21] En 1877, les troupes nordistes quittèrent les anciens Etats de la Confédération

[22] Zinn, op. cit., p.228

[23] Le XIVe amendement décrétait: «toute personne née ou naturalisée aux États-Unis [...], est citoyen des États-Unis et de l'État dans lequel elle réside. Aucun État ne fera ou n'appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis». Le XVe amendement (1870) ajoutait: «Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera dénié ou limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude».

[24] Op. cit ., p.238

[25] Dans une tribune du Monde (24-25.12.17) au sujet d’une problématique similaire

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Le mémorial Abraham Lincoln au National Mall à Washington DC. Photo © Wikipedia.

01 octobre 2017

Faits significatifs et révélateurs

Dimanche 10 septembre

 Dans ses éditoriaux du Point, Franz-Olivier Giesbert cite souvent des auteurs afin d’appuyer ses réflexions. Cette semaine, il ironisa autour des folies de Kim-Jong-un, l’occasion d’évoquer Einstein : « Le monde sera détruit non par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent faire. » Et puis, comme souvent, il fait aussi référence à Winston Churchill : « La principale leçon de l’Histoire est que l’espèce humaine est incapable d’apprendre. » Brrr ! Comme tout cela paraît juste et vrai !

Lundi 11 septembre

 Un président de la République se doit de rassembler, de ne donner l’impression d’exclure personne en s’adressant à l’intégralité de son peuple. Non seulement Macron ne donne pas l’impression de suivre cette élémentaire conduite, mais il aime à faire comprendre qu’il s’en fiche, fort de sa popularité. Il s’en prend ainsi de temps en temps à certaines corporations dont les journalistes « qui sont à  la déontologie ce que Mère Teresa était aux stups », une caricature inutile. Et puis, il brocarde des couches de la population en se mettant à dos des citoyens qui, soudain, se sentent exister, même par la voie négative, ce qui rejaillit sur les autres. Á propos du code du travail, le président déclare : « Je ne céderai pas aux fainéants et aux cyniques » et tout le monde se sent un peu concerné.

Mardi 12 septembre

 Le Conseil de Sécurité de l’ONU adopte une nouvelle volée de sanctions économiques contre la Corée du Nord. La Chine et la Russie, très réticentes à l’égard du texte présenté par les Etats-Unis, ont obtenu un allègement de propos trop belliqueux. C’est une bonne nouvelle. Mais Kim-Jung-un peut-il comprendre ? Et la question subsidiaire surgit toujours dans un pareil cas : le peuple, principale victime des sanctions, est-il capable de se révolter contre le régime ? Tout semble tellement verrouillé là-bas …

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 Comme prévu, la rue commence à parler dans Paris et dans les grandes villes françaises. Si le code du travail est le sujet de la contestation, des panneaux réclamant le départ de Macron sont aussi apparus. Prématuré, inutile et, à vrai dire, un peu stupide. Mais significatif et révélateur.

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 Chaque fois qu’on nous présente une nouvelle version de smartphone chez Appel, on nous annonce une révolution. Vieille méthode mise au point par feu Steve Jobs. Désormais, usé autant qu’orphelin, le truc est devenu stupide. Mais significatif et révélateur.

Mercredi 13 septembre

 C’est donc désormais officiel. La décision est tombée à Lima où se réunissait le Comité olympique : les Jeux se dérouleront à Paris en 2024. Anne Hidalgo sera peut-être encore aux commandes pour couper le ruban, à moins que ce ne soit pour prononcer le discours d’ouverture… Elle y a sûrement déjà pensé.

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 Sur les huit premiers mois de l’année 2017 en France, les ventes de cigarettes n’ont diminué que de 0,7%  alors que celles de la marque Marlboro ont augmenté de 3,4%. Il serait intéressant de connaître les chiffres des autres pays de l’Union. S’ils s’apparentaient à ceux-ci, cela signifierait que l’on a atteint un plancher. Malgré toute une série d’interdiction et des hausses constantes du paquet, le geste de fumer une clope ne disparaîtra jamais totalement. On a oublié E. Dumont et F.L. Bénech, les créateurs de la chanson lancinante Du gris, mais on n’oublie pas les interprètes qui se donnent le relais : après Berthe Sylva et Georgette Plana, Juliette et Renaud ont enregistré cette ode à la cibiche. Il y en aura d’autres.

Jeudi 14 septembre

 On ne savait pas que Jean-Claude Juncker pouvait se montrer ambitieux. Il vient sans doute de prononcer le plus conséquent discours de sa vie. C’est une sorte de testament inhérent à la poursuite de la construction européenne.  On y trouve des esquisses d’étapes qui figuraient dans les objectifs de François Hollande, en particulier du côté des finances : un ministre européen de l’Économie, des budgets propres, un parlement pour la zone euro… Toute une batterie de mesures déjà évoquées depuis que le Royaume Uni n’est plus capable de les empêcher. Il fallait aussi à Juncker l’audace d’une proposition propre et inédite. Il l’a trouvée en optant pour une seule présidence, la même pour le Conseil et la Commission. Un président élu pour diriger l’Union, cela devrait en partie annihiler la parole de Henry Kissinger devenue légendaire (« L’Europe ? Quel numéro de téléphone ? » ) C’était en 1970 …

Vendredi 15 septembre

 Kim-Jong-un considère les sanctions votées par l’ONU comme une provocation. Il réplique en accomplissant un pas de plus dans l’escalade et envoie un nouveau missile survoler le Japon. Le Conseil de Sécurité est convoqué en urgence. On chemine doucement vers le moment de vérité pour la Chine. Le dilemme de Xi Ping devient cornélien. Condamner l’attitude de la Corée du Nord est l’évidence. Mais la punir au point de renverser le régime, c’est ouvrir une base supplémentaire pour les Etats-Unis.

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 Comme Trump, Macron commence à signer des lois et décrets devant les caméras. Plus fringant, il commente son geste et les conséquences qu’il provoque. Le spectacle continue.

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 « J’aurai commencé ma vieillesse le jour où j’aurai cessé de m’indigner. » Pierre Bergé, qui est mort la semaine dernière à 86 ans, n’aura donc jamais été vieux.

Samedi 16 septembre

 Après avoir fréquenté assidûment la rue de Solferino et obtenu entre autres de François Hollande une investiture pour devenir sénateur (un mandat de 9 ans…), Jean-Luc Mélenchon a commencé à prendre ses distances avec le PS jusqu’à le dénigrer et le quitter.  Á la tête d’une formation d’extrême gauche qu’il avait créée, il a trouvé des alliances avec le parti communiste. Aujourd’hui qu’il dirige le groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale et qu’il apparaît comme la voix principale de la gauche parlementaire, il boude son camarade Pierre Laurent, secrétaire général du PC. Au point de n’être pas présent à la Fête de l’Huma. Cet ancien trotskiste prêchant la solidarité révolutionnaire est trop imbu de sa personne. Il finira seul.

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 Afin de célébrer la désignation de Paris comme ville olympique en 2024, Emmanuel Macron a organisé hier une réception à l’Élysée pour quatre cents personnes dont ses deux prédécesseurs, Nicolas Sarkozy et François Hollande. La photo du trio a été envoyée à toutes les rédactions. Et leurs propos ? On ne sait pas. Toutefois, à Europe 1, Hervé Gattegno signale que Sarkozy ne dit jamais du mal de Macron mais que tous deux disent du mal de Hollande. Dire du mal : l’occupation favorite de Sarkozy. Macron aura son tour. Mais qu’est-ce que ça peut faire tout ça, à part remuer le microcosme ?

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 Le monde de l’écrit, vu par Oscar Wilde : « Les textes journalistiques sont illisibles et les textes littéraires ne sont pas lus. »

 Une citation qui inspire deux questions :

  1. Cette réflexion est-elle vraie de nos jours ?
  2. Comment l’appliquerait-on au monde de l’audiovisuel ?

 Trouverait-on déjà un embryon de réponse dans l’entretien que Pierre Arditi accorde au Soir ? : « Je me méfie de cette société qui un jour prendra un spot publicitaire pour une tragédie de Racine ».

Dimanche 17 septembre

 Madrid fait de la résistance. Le Premier ministre Rajoy avait interdit la tenue d’un référendum d’autodétermination en Catalogne, comme le gouvernement de la Région l’avait prévu à la date du 1er octobre. Depuis l’annonce de la sanction, des manifestations protestataires naquirent chaque jour à Barcelone et aux alentours. Vint cette semaine la grande mobilisation. Des dizaines de milliers de personnes ainsi (et surtout) que 700 des 948 maires catalans défilèrent. Jusque là, pareille mobilisation, si imposante fut-elle, ne concernait encore qu’une région. Hier, à Bilbao, le Pays Basque a connu à son tour une manifestation en soutien à la revendication catalane. Le sentiment de séparatisme y est resté très enraciné malgré (ou grâce à) la fin de l’utilisation de la revendication par la violence de l’ETA. Cet événement démontre le réel risque : l’effet-domino déclenchant la dislocation de l’Espagne. Et pourquoi cet effet-domino ne s’étendrait-il pas alors à toute l’Europe ? L’Écosse, le Pays de Galles, la Flandre, la Corse… Bien d’autres encore seraient prêtes à emboîter le pas.

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 Moscou. Il n’y a plus de longues files d’attente devant le mausolée de Lénine. On en trouve en revanche au Mc Donald’s du Kremlin. Un progrès ?

Lundi 18 septembre

 Une réconciliation serait en voie d’être conclue entre le Hamas et le Fatah. Le gouvernement israélien ne doit pas s’en émouvoir. Il a peut-être tort.

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 Durant la législature qui s’achève, l’Allemagne aura enregistré l’entrée sur son territoire d’un million et demi de migrants. Cela n’empêchera pas Angela Merkel de remporter les élections dimanche.

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 Á Tokyo, aux heures d’affluence, des employés du métro sont chargés d’aider les navetteurs à entrer dans les voitures bondées. Pousseur de quai, c’est leur métier. Les Japonais ont osé. Des rames de métro surchargées, on en trouve dans toutes les capitales aux sorties des bureaux ; mais le métier de pousseur de quai n’y est pas pour autant instauré. Cela ouvre des perspectives. On pourrait engager dans les salons de coiffure des coupeurs de cheveux en quatre ou à proximité des ronds-points des empêcheurs de tourner en rond. Dans les parlements, on verrait plutôt des diseurs de bonne aventure.

Mardi 19 septembre

 Macron est à New York pour l’assemblée générale de l’ONU. On sait qu’il a rencontré Donald Trump. Mais s’entretiendra-t-il avec Christopher Bickerton, chroniqueur au New York Times, qui lui a consacré un portrait tout récemment ?  « Un président français raté de plus » écrivait-il, parce que l’ensemble de son projet politique est trop centré sur sa personnalité ». La prédiction est audacieuse et méprisante mais le constat est justifié.

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 En 1968, que représentait l’Armistice ’18 pour un adolescent que l’on avait guidé chaque année, durant son enfance, devant le monument aux morts à fleurir le 11 novembre ? Les anciens combattants étaient sujets de plaisanterie, vieux médaillés à drapeau tricolore en bandoulière et béret alpin… Défilés folkloriques suscitant l’indifférence… La drôle de guerre, der des ders, représentait un moment d’histoire lointain  chargé d’incompréhension et de désintérêt. Dans le demi-siècle qui s’était écoulé, un autre conflit mondial avait causé d’autres horreurs, d’autres révoltes, d’autres monstruosités, d’autres aversions, d’autres calomnies, d’autres paix fragiles. Le vieux monde était derrière, il fallait courir pour qu’il ne nous rattrape. Nous avons couru : il nous a rattrapés.

  Cinq décennies plus tard, comment un adolescent d’aujourd’hui appréciera mai’68 ? Michel Hazanavicius nous en donne une clef en évoquant trois années de Jean-Luc Godard, celles qu’il passa en tant qu’époux avec Anne Wiazemsky, bien campée par Stacy Martin. Son film, Le Redoutable, est une interprétation du livre dans lequel Anne raconte leur vie commune depuis le tournage de La Chinoise  (Un an après, éd. Gallimard, 2015) jusqu’à leur séparation en 1970. En toile de fond dominent donc les événements de mai ’68 que Godard vécut intensément, allant jusqu’à faire annuler le Festival de Cannes en compagnie de François Truffaut et de quelques autres. Magnifiquement incarné par Louis Garrel, Godard sera perçu différemment par les moins de vingt ans et les plus de soixante. L’évidence admise, on aime les postures et les jeux de mots, on observe le rythme des échanges et leurs piques naturelles en un questionnement permanent : Bon Dieu qu’allait-il faire dans cette galère ? Qu’importe. Godard est vrai. Godard est Godard. L’histoire du cinéma l’a intégré.  On s’amuse. Ce film est amusant. Comme mai’68.

 Et dans cinquante ans, qui pourrait être l’agitateur d’idées de notre présent porté à l’écran de pareille manière ? Onfray peut-être…

Mercredi 20 septembre

 Le gouvernement Rajoy fait monter la pression contre les indépendantistes catalans. Le référendum d’autodétermination s’avérant illégal dans les formes prévues, par la Région, l’État espagnol a recours à la force. Que la guardia civil confisque dix millions de bulletins de vote au cours d’une perquisition, c’est compréhensible. Qu’elle arrête quatorze membres de l’exécutif, des secrétaires généraux et d’autres hauts fonctionnaires, c’est moins acceptable et plus risqué : elle en fait des martyrs, de bonnes images et du grain à moudre pour les médias, juste ce qu’il faut pour nourrir l’opinion publique.

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 On doit cet aphorisme au poète Achille Chavée : « Il ne faut pas tourner la page, il faut parfois la déchirer ». Les socialistes français sont occupés à prendre cette pensée au pied de la lettre. Ils viennent de mettre l’immeuble du 10 rue de Solferino en vente. L’ère Mitterrand s’achève par un éclat dans la mémoire des lieux. Cette artère proche de l’Assemblée nationale possède ses balises historiques. C’est là que le régime de Pétain rassemblait ses archives. De Gaulle y tenait ses réunions dans les années cinquante durant sa traversée du désert. Mitterrand avait une « antenne présidentielle » pendant les quelques jours qui précédaient son investiture. Le numéro 10 aura connu des moments de liesse et des heures d’espoirs déchus. Il est probable que l’on aurait pu, comme le précisait l’ancien député marseillais Patrick Menucci, attendre avant de prendre pareille décision mais l’équipe collégiale qui dirige actuellement le PS a sans doute davantage voulu marquer symboliquement la césure plutôt que rassembler des fonds. La page du PS triomphant est donc déchirée. Pour bon nombre de socialistes, c’est un déchirement.

Jeudi 21 septembre

 Il est encore trop tôt pour évaluer le bien-fondé possible de la raclée administrée à la droite et à la gauche par la tornade Macron. En revanche, on ne peut que se féliciter de la déroute que le président a créée dans l’extrême droite. Marine Le Pen s’était montrée nulle lors du débat de l’entre-deux tours ; voici que son vice-président Florian Philippot, celui qui jouait « le fréquentable » de la bande, vient d’être limogé. C’est papa qui va être content … Réconciliation en vue !

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 Le fantasque député belge Laurent Louis avait tenu, à la manière de Jean-Marie Le Pen, des propos négationnistes. Plutôt que de lui infliger une peine de détention ou une amende, la Cour d’appel de Bruxelles l’a condamné à visiter pendant cinq ans des camps de d’extermination à raison d’une visite annuelle et de rédiger un compte rendu. En dehors du royaume, cette décision judiciaire passera peut-être inaperçue. Ce serait dommage car son caractère inédit est exemplaire. 

Vendredi 22 septembre

 C’est un air connu. Tôt ou tard, les extrêmes finissent toujours par se rejoindre. Jean-Luc Mélenchon a trouvé une belle allitération : « Fâchés mais pas fachos ! » Grâce à cette formule, en argumentant à propos de Florian Philippot qui s’écarte du FN, l’Insoumis espère récupérer une partie de l’électorat d’extrême droite. L’ancien Premier ministre belge Paul Vanden Boeynants avait le sens des formules bien adaptées. Avec son accent de maquignon populaire bruxellois, il aimait à répéter : « Si les dégoûtés s’en vont, il ne restera plus que les dégoûtants… »  Mélenchon se souviendra qu’entre les fâchés et les fachos, il y a les fâcheurs et les fâcheux.

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 Après avoir subi un terrible tremblement de terre au début de la semaine (près de 300 morts), le Mexique subit une réplique et quelques secousses sismiques à répétition. Ah ! Si Donald Trump avait déjà construit son mur, quelle joie de le voir s’écrouler sous la colère des dieux !

Samedi 23 septembre

 Avant la fin de la campagne électorale allemande, le constat fut prononcé chez les observateurs : Angela Merkel a relancé l’économie de son pays grâce à l’accueil des réfugiés. On était persuadé que ce phénomène finirait par être reconnu et analysé, mais à moyen terme, pas aussi tôt. Certes, l’on sait que la démographie allemande est faible et qu’une main-d’œuvre étrangère s’est, depuis longtemps déjà, avérée nécessaire. Mais que la face positive de cet apport soit déjà mis en évidence aujourd’hui, ça, c’est une attitude citoyenne inespérée prouvant la maturité démocratique de ce pays. Demain, les chiffres diront si ces traits-là ont engrangé des suffrages pour la chancelière, renforçant son record de longévité au pouvoir.

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 Ils sont là, dans les rues de Paris, rassemblés par le parti La France insoumise. Ils sont là, ils défilent derrière Jean-Luc Mélenchon en brandissant des panneaux, des calicots… Il y a trois jours, la contestation liée au Code du Travail révisé avait été assurée par une manifestation de la CGT. Les autres syndicats ne s’y étaient pas associés. Cette fois, seule l’extrême gauche est en cortège. Pas de quoi inquiéter Macron et Petit. Quant à Mélenchon, le nombre croissant de manifestants qui le rejoignent va créer sa perte. L’orateur ne se sent plus. On doit s’attendre à un dérapage verbal.

Dimanche 24 septembre

 Angela Merkel remporte les élections mais avec un score plus faible qu’espéré. Elle devra gouverner avec les libéraux et / ou avec les écologistes car les sociaux-démocrates, qui réalisent un score encore plus faible – le plus mauvais depuis la guerre -, ont déjà déclaré qu’ils retourneraient dans l’opposition. C’est la percée de l’extrême droite qui représente le principal enseignement du scrutin. Macron devient le mieux élu parmi les 27 de l’Union mais ce soir, il enregistre aussi un revers : son parti n’a pas brillé aux élections sénatoriales. Celles-ci ont redonné vie à la droite et maintenu le PS au niveau puisque son groupe est toujours le deuxième en ordre d’importance au Palais du Luxembourg. Tout change pour que rien ne change, une fois de plus.

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 Ce n’est pas encore de la rage mais c’est déjà un peu d’amour. Theresa May, Première ministre britannique, fait les yeux doux à l’Union européenne. Dans une tribune libre publiée par le Journal du Dimanche (JDD), elle dit sa volonté d’être « toujours amis » et « sa fierté d’appartenir à la famille européenne ». Cette attitude chaleureuse révèle une mutation forcée. Au Royaume-Uni, de plus en plus de citoyens regrettent le Brexit. Un sondage donne même le retour des travaillistes de Jeremy Corbyn au pouvoir en cas d’élections anticipés. Il y a quelques mois, May se voulait négociatrice granitique face à l’Union. La voici mielleuse. En anglais, miel se dit honey, comme dans "Honey soit qui mal y pense".

Lundi 25 septembre

 Merkel aura donc besoin à la fois des libéraux et des Verts pour constituer une majorité ; des libéraux opposés aux avancées européennes proposées par Macron, en particulier un budget pour la zone euro ;  et des Verts exigeants, puisqu’ils ont déjà participé à la gestion du pays, qu’ils jouent un rôle important dans certains Länder, et qu’ils se savent indispensables. De plus, libéraux et Verts sont à l’opposé les uns des autres. Quand on sait que de surcroît, l’extrême droite fera son entrée au Bundestag avec huit dizaines de députés, on a tendance à se demander si le quatrième mandat de Merkel, pour être celui du record de longévité, ne sera pas aussi celui du record des difficultés. Elle annonce un gouvernement pour Noël. Certains observateurs envisagent déjà un blocage susceptible de déclencher un retour aux urnes.

Mardi 26 septembre

 Malgré les pressions de Donald Trump, les sénateurs du parti Républicain décident de ne pas voter l’abrogation de la loi de sécurité sociale dite Obamacare. Il est des réformes qui marquent l’évolution de l’Histoire de manière indélébile. Vouloir les effacer, c’est opérer une régression que le destin récuse. Ce n’est même plus l’inéluctable progrès, c’est la logique d’une marche dans la société des Hommes. Trump ne peut pas comprendre.

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 En Arabie saoudite, un décret royal autorise les femmes à conduire une automobile. La vraie révolution, ce sera non pas quand elles pourront conduire mais quand elles pourront se conduire. Á leur guise.

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 Dire « Á vue de nez » à Bergerac et se faire tancer.

Mercredi 27 septembre

 « Moins taxer les hauts salaires de la finance ». Voilà ce qui est annoncé sous les instructions d’Emmanuel Macron au sortir du Conseil des ministres. Les ministres dits de gauche qui ont choisi d’embarquer dans cette chaloupe devraient commencer à se poser des questions. Au surplus, on a beau observer le bateau, la conclusion s’impose : il n’y a pas de canot de sauvetage.

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 Bien qu’il se prénommât Wolfgang, le compositeur autrichien Korngold (1897 – 1957)  n’était certes pas un génie. Mais on peut agréablement lui découvrir de plaisantes similitudes avec Tchaikovsky, ce qui, après tout, à la sauce 20e siècle, peut s’avérer délassant. Á la fin de sa vie, il essuya de mots faciles justifiant « qu’il était plus corn que gold ». C’était, paraît-il, un mot d’esprit qui l’affectait. Outre que c’était assez injuste, ce n’était en fin de compte pas très fin. Cela se passait à Hollywood où il résidait, naturalisé citoyen américain en 1943. Ceci explique peut-être cela.

Jeudi 28 septembre

 « Nous sommes prêts à assumer le pouvoir ! » La salle est noyée dans les vivats et les exclamations. Jeremy Corbyn vient de la prononcer à la tribune du congrès du parti travailliste britannique, réuni comme il se doit à Brighton. Il aurait lâché cette annonce grandiloquente un an plus tôt, il n’aurait recueilli que ricanements et hilarités contenues. Mais voilà : en juin, il a remporté les élections, ramenant 40 députés de plus dans la vieille maison, et tous les sondages le donnent gagnant si le scrutin avait lieu aujourd’hui. Ceux dont la pensée s’incruste dans le cadre hexagonal n’hésitent pas à déclarer que le socialisme est mort. Mort ? Voyez les Anglais où naquit le régime parlementaire, le capitalisme et ses scories. Voyez les Etats-Unis de Bernie Sanders, là où le parti démocrate était plus libéral que les partis libéraux d’Europe…

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 « Le président ‘aime à rappeler qu’il fut l’assistant de Paul Ricoeur’, mais personne n’aime à rappeler que ce fameux Paul Ricoeur fut pétainiste. » Ah ! Ce Michel Onfray ! Il ne laisse rien passer… « Un moment de désarroi » dira le philosophe en reconnaissant qu’il donnait des conférences au Cercle Pétain en 1940 et 1941. Un aveu formulé… en 1994 …

Vendredi 29 septembre

 La Catalogne se prépare à organiser un référendum d’autodétermination contre l’avis de l’Etat central. Les choses risquent de s’envenimer en cette fin de semaine, après des sommations, des perquisitions, des violations et autres faits et gestes contrariant la loi d’une part, la faisant respecter de l’autre. Le réveil des régionalismes sonne à Barcelone. Des nationalistes flamands ont accompli le déplacement afin de soutenir les indépendantistes. Á Bruxelles, il est courant d’entendre au sein des cercles bien-pensants des conversations de bon aloi qui commencent par : « Dans le cadre de la séparation de la Belgique… »,  de la manière la plus tranquille qui soit. Réalisme, abdication, résignation ou… collaboration et soumission ?

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 Commentant l’absorption d’Alstom par Siemens, Jean-Pierre Chevènement au Figaro : « Tout se passe comme si nos élites n’avaient plus de culture industrielle mais seulement financière. »

 

 

 

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Affiches électorales d'Angela Merkel. Photo © Radio Canada.

29 septembre 2017

Ryanair: le prix du mépris

Il est amusant de voir les médias se pencher subitement sur le cas de Ryanair, pionnier de l’aviation low-cost, et de lire les analyses d’experts qui expliquent doctement la situation actuelle de la compagnie par référence aux normes de marché qui constituent leur seule grammaire. Or, la réalité est quand même légèrement différente.

Des dizaines de milliers de vols annulés, des centaines de milliers de candidats voyageurs en rade, les chiffres donnent le tournis. Heureusement, la communication de la boîte irlandaise connaît ses classiques et parvient encore à se faire un peu de pub au passage : tout cela, mesdames et messieurs, ne constitue qu’une goutte d’eau dans l’océan de l’univers Ryanair, dont au passage on rappelle qu’il fait quand même voler 400 avions et doit encore s’en faire livrer 50.

Ce qui arrive aujourd’hui au sémillant Michael O’Leary n’est pas que, contrairement à ce qu’on a pu entendre, le résultat d’un manque de vision à long terme et d’anticipation des marchés. Ce que paie Ryanair aujourd’hui, c’est son mépris. Mépris pour son personnel, mépris pour ses voyageurs, mépris pour les syndicats, mépris pour les règles communes. Mais qu’attendre d’autre d’un gars qui s’est acheté une licence de taxi pour pouvoir impunément faire rouler sa Rolls dans les sections réservées au transport public ? Qu’attendre d’autre d’un gars qui interdit à ses salariés de se syndiquer ? Qu’attendre d’autre d’un gars qui insulte les fonctionnaires qui le font bouffer ? Qu’attendre d’autre d’un gars qui utilise jusqu’à l’usure les ficelles du néolibéralisme le plus extrême ? Qu’attendre d’autre d’un gars qui fait payer à ses employés leur formation et leur uniforme ? Qu’attendre d’autre d’un gars qui se croit drôle en proposant des vols transatlantiques « bed and blow job » ? Qu’attendre d’autre d’un gars qui considère ses clients comme du bétail ? La liste est longue…

Je ne résiste pas à la tentation, certes narcissique, de reproduire ici un article écrit dès 2008 pour Le Monde Diplomatique, et qui rappelle, si besoin est, en quoi consiste exactement le « business model » de Ryanair et pourquoi il le paie cher aujourd’hui. Et aussi, pourquoi l'étonnement actuel des "experts" me fait doucement rigoler. Encore bravo, et merci.

 

Payer les passagers pour voyager

Janvier 2008. L’aéroport de Charleroi inaugure en grande pompe sa nouvelle aérogare. Au nom du redéploiement économique de la Wallonie, les ministres et autres responsables politiques se livrent, à cette occasion, à un assaut d’amabilités et de congratulations réciproques, sans lésiner sur les superlatifs... Avec 2,5 millions de passagers par an, Charleroi a connu ces dernières années un boom impressionnant.

Principal bénéficiaire de la nouvelle installation financée à 85 % par l’argent public ? Ryanair, qui transporte 85 % des passagers de cet aéroport, soit 2 millions de voyageurs, chiffre que la compagnie phare du transport aérien à bas prix — le low cost — se fait fort de doubler. Et ce bien qu’en 2004 la Commission européenne l’ait condamnée à rembourser environ 3,8 millions d’euros — un tiers des aides publiques indûment perçues à... Charleroi (1). Depuis, des enquêtes pour distorsion de concurrence et subventions illégales ont été lancées par cette même Commission dans plusieurs aéroports européens, tels Leipzig, Lübeck-Blankensee, Tampere-Pirkkala, Dortmund, Berlin-Schönefeld, Alghero, Pau-Béarn, Bratislava et Århus (2).

Vive la concurrence !

Les turbulences, les avions connaissent. Mais celles qui agitent le low cost sont plutôt terre à terre, et l’entreprise irlandaise Ryanair se trouve régulièrement au cœur de la tourmente. Motif : les aides publiques que son flamboyant dirigeant Michael O’Leary lève auprès des collectivités locales, tout en vantant les mérites... du libéralisme.

Ces pratiques concurrentielles d’un genre nouveau ont fait l’objet, en France, d’un rapport de la Cour des comptes, remis en juillet dernier (3). Pour les villes et les régions qui déroulaient jusqu’ici le tapis rouge au soldeur aérien dans l’espoir de doper leur développement économique, le constat est amer : la plupart des investissements réalisés ne sont pas rentables, voire largement déficitaires. Pis : les contrats qui lient les gestionnaires d’aéroport à cette compagnie aérienne sont léonins, voire illégaux (4). Ils laissent notamment au transporteur la liberté de fermer les lignes selon son bon vouloir, sans avoir à rembourser les aides perçues pour les ouvrir — alors que les gestionnaires, eux, s’engagent pour cinq, dix, voire quinze ans...

Ce sombre tableau prolonge une série de réquisitoires dressés par les chambres régionales des comptes. Elles aussi dénoncent depuis juillet 2007 les tombereaux d’argent public versés au profit des compagnies low cost. Et dévoilent les montants perçus par easyJet et Ryanair pour desservir quelques-uns des aéroports français « décentralisés » : 2,1 millions d’euros d’aides diverses en trois ans obtenus de la chambre de commerce de Tours ; 4 millions d’« aide marketing » à Carcassonne, rehaussés d’une participation au budget de l’aéroport de 3 millions d’euros. A Nîmes, ce sont 4 millions d’euros qui ont été versés à la compagnie irlandaise ; à Beauvais-Tillé, on cite le chiffre de 7,4 millions...

Le voyageur, un produit

Mais ce n’est là qu’une partie de la manne publique qui alimente les réservoirs du low cost. Pour accueillir Ryanair, l’aéroport doit aussi subventionner chaque ouverture de ligne (entre 200 000 et 500 000 euros par an, dégressifs sur une durée maximale de trois ans) et réviser hardiment à la baisse ce qui constitue sa source de revenus : taxes d’atterrissage et d’embarquement, services au sol, bagages, personnel d’accueil, etc. Additionnées, les sommes expliquent l’insolente santé de ce type de compagnies — et la débâcle financière des aéroports.

En réalité, comme nous l’explique l’ancien responsable des relations publiques de Ryanair pour le Benelux, M. David Gering, désormais directeur du développement de l’aéroport de Charleroi, « l’objectif ultime pour les low cost serait de payer les passagers pour voyager ». Dans le budget des entreprises comme easyJet ou Ryanair, le prix des billets ne représente qu’un revenu marginal. En effet, le modèle économique des compagnies à bas coût diffère totalement de celui des compagnies classiques. Ces dernières vendent un service (le transport) à des passagers. Ici, le transporteur vend un produit (une quantité de voyageurs, exprimée en « unités ») aux gestionnaires d’aéroport — en général, des collectivités locales — en échange d’avantages financiers de diverses natures. Qu’importent donc les conditions de confort spartiates subies par les passagers dans les vols dits « no frills » (sans fioritures).

Si elle peut faire le bonheur des candidats peu fortunés au voyage, cette explosion de vols à prix cassés pose un défi à l’analyse économique, sociale et environnementale — trois piliers bien connus du développement durable.

Contrat, contrat pas ?

En matière sociale, Ryanair n’est pas à proprement parler postée à l’avant-garde : personnel sous payé, syndicalisation interdite, horaires délirants... Selon l’European Cockpit Association (ECA) (5), le revenu brut annuel d’un pilote de court-courrier y est inférieur de 28 % à la moyenne, alors qu’il effectue 25 % d’heures de vol en plus !

Lorsque nous le rencontrons, voilà vingt et un mois que Johan, basé en Belgique, travaille comme steward chez Ryanair. « Quand j’ai été embauché, explique-t-il, j’ai signé un contrat à l’essai d’une durée de douze mois. A l’issue de cette période, un responsable m’a dit que j’étais embauché en contrat à durée indéterminée. Mais on ne m’a jamais fait signer aucun nouveau contrat. Et, dès que j’en parle trop, je subis des pressions. On me fait travailler sept à huit jours de suite, on me refuse des congés... »

A raison de cinquante à soixante heures par semaine en moyenne, soit quatre vols par jour, cinq jours par semaine, Johan perçoit un salaire mensuel fixe de 600 euros (6) versé sur un compte en Irlande, « ce qui m’oblige à payer des frais bancaires pour le faire virer en Belgique ». A cela s’ajoutent les primes (7 euros par vol) et les commissions sur les ventes (10 % à se partager entre les quatre employés de cabine), « payées de la main à la main, en chèque ou en liquide, sans qu’elles figurent sur le bulletin de salaire », soit de 1 000 à 1 500 euros par mois au total.

Une règle : un avion ne doit pas rester au sol plus d’une demi-heure entre deux vols. « On dispose de vingt-cinq minutes pour faire débarquer les passagers, nettoyer l’appareil et embarquer les nouveaux voyageurs, ce qui veut dire qu’on n’a jamais le temps de faire une pause, ne serait-ce que pour manger », témoigne Johan. Après avoir récuré l’appareil, les hôtesses les plus jolies sont invitées à poser en tenue légère pour les besoins du calendrier (caritatif) de la firme.

Quelle que soit leur nationalité, les salariés travaillent sous contrat irlandais (socialement light). On trouve parmi eux de nombreux ressortissants d’Europe de l’Est, notoirement moins exigeants. Quant à protester... En janvier, les cadres de Ryanair ont empêché, par des contorsions procédurières, une délégation syndicale de plaider la cause salariale des pilotes au tribunal du travail de Dublin.

Kyoto ma non troppo

En matière d’environnement, Ryanair se targue d’avoir le meilleur bilan carbone par passager. Il le doit certes à la modernité de sa flotte, mais aussi à la modicité de ses tarifs, qui lui valent un taux de remplissage supérieur à 80 %. Or cette politique n’est possible que grâce aux subventions — on y revient.

A l’heure de l’énergie chère et de la réduction des gaz à effet de serre, est-il encore raisonnable d’investir dans ce type de transport ? La concurrence effrénée entre aéroports créant une offre largement excédentaire, la tentation est forte de créer artificiellement la demande. Avec pour effet d’augmenter encore la pollution par le CO2... Une dynamique d’autant plus absurde que le low cost assure des vols sur des destinations desservies par le chemin de fer.

Chez Ryanair comme chez easyJet, on argüe que l’aviation ne représente que 5 % environ du total des émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne. Mais cette part s’accroît rapidement : 87 % de hausse depuis 1990. Le transport aérien est devenu meilleur marché sans que ses coûts environnementaux n’aient été pris en compte.

Si la directive européenne COM (2006) 818 entend légiférer sur cette matière, en intégrant les émissions des avions aux quotas du protocole de Kyoto (7), cette mesure n’entrera en vigueur qu’en 2012. En attendant, les investissements aéroportuaires publics au profit des compagnies low cost privées se poursuivent allègrement. Cette politique favorisant les intérêts commerciaux à court terme correspond-elle à une quelconque rationalité ? Il est permis d’en douter.

(1) L’affaire court en appel, et une somme de 2,4 millions d’euros se trouve bloquée sur un compte en Belgique. (Ryanair a fini par gagner à l’usure et moyennant une entourloupe de procédure)

(2) Cf. Eur-lex

(3) « Les aéroports français face aux mutations du transport aérien ».

(4) La plupart sont rédigés en anglais, ce qui est contraire à la loi du 4 août 1994 sur l’utilisation de la langue française.

(5) European Cockpit Association (ces chiffres sont contestés par Ryanair sans qu’elle en apporte la preuve).

(6) Chiffre de 2003 ; la situation ne s’est guère améliorée depuis.

(7) Eur-lex.

 

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Un business model assez peu bandant, finalement.

28 septembre 2017

Codex urbanus, histoire de rire.

 

Dans la grande salle de la halle Hébert de l'Aérosol, une fresque a retenu mon attention et m’invite au commentaire. Plus précisément, une partie d’une fresque de grande dimension, fruit d’une collaboration entre un writer[1], Dark’s Snoopy et Codex urbanus. De très étranges créatures semblent traverser nonchalamment l’œuvre. Créatures marines se déplaçant comme un banc de poissons.

Elles sont violettes, au dos bosselé, dotées d’une bouche d’où sortent des tentacules blancs. Elles sont l’œuvre d’un artiste dont le nom est le projet artistique. Formule sibylline, j’en conviens, qui mérite un court développement. Un graffeur parisien dont le blaze est « Codex urbanus » fabrique dans Paris, un codex. N’étant pas persuadé de la complète transparence de cette explication, allons plus avant dans les obscurs recoins de mon vocabulaire. Un artiste crée dans Paris un livre[2]. Un livre bien particulier s’apparentant aux codex médiévaux représentant des créatures fantastiques (des licornes, des chevaux ailés, des dragons, des phénix etc.). L’artiste, en fonction des noms des rues de Paris, des enseignes de magasins évoquant ces animaux qui hantent les contes et légendes, dessine des chimères, leur donne un nom latin comme Linné les nommait au XVIIIème siècle[3].

Dans un entretien, Codex urbanus, présente son projet : « Le Codex urbanus est un travail urbain qui fait écho aux anciens codex médiévaux ou aztèques; ce sont des manuscrits illustrés, mais celui-ci a la particularité d’avoir des pages de pierre ou de béton. Je trace donc, de manière nocturne et rupestre, des chimères sur les murs, à la façon d’un moine naturaliste. Par exemple, on peut encore voir l’étrange Dermochelis Eliphas (l’Eléphantortue) de la rue Planquette ou les deux spécimens rares d’hyménoptères sur la devanture du restaurant la Guêpe, rue des 3 frères. Il y a aussi 3 fresques à la bombe scellées dans le 3ème sous-sol du squat artistique Le Bloc à la Mouzaïa[4], mais ça c’est pour les archéologues des années futures… »

Commencé en 2011, le Codex comprend aujourd’hui plus de 200 pages. L’artiste continue résolument l’«écriture » de son livre, non pas gravé dans le marbre, mais dessiné sur la pierre et le béton. Parfois, les chimères s’échappent du bestiaire à l’occasion d’une collaboration avec d’autres artistes, se retrouvant, en couleurs, sur une toile, sur une page imprimée, sur une gravure ancienne.

Mais revenons à notre codex parisien. Le dessin évoque les représentations des animaux et des chimères de l’époque médiévale, les gravures de Jérôme Bosch et pour les connaisseurs de bandes-dessinées, le graphisme d’un Joann Sfar. C’est dire que le réalisme n’est pas la préoccupation de notre artiste. Un dessin que nos critères contemporains jugeraient maladroit, un numéro de page, un nom en latin, voilà qui est suffisant. La maladresse du dessin en elle-même est drôle (l’effet de décalage entre l’objectif scientifique de la représentation et la pseudo-naïveté » du graphisme). Drôle également les figures composites de ces animaux improbables, mariage (malheureux) de la carpe et du lapin. Drôle la double dénomination en latin, la langue savante universelle des naturalistes. Drôle l’écart entre le dessin « moyenâgeux » et une classification qui date du milieu du XVIIIème siècle. Anachronisme voulu d’un animal de fantaisie. Drôle le rapport entre l’élément réel et objectif, source du bestiaire.

Enfin, on l’aura compris si un Codex urbanus, est on ne peut pas plus sérieux, faire de Paris un livre est un projet aussi sérieux que prolonger le boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer ! Nous retrouvons avec un plaisir non dissimulé l’humour des surréalistes du début du XXème siècle ou du fameux collège de pataphysique ou une résurgence d’Alfred Jarry ou du non-sense anglo-saxon…A moins que cela, plus prosaïquement certes, soit celui de Codex urbanus, artiste français, Antoine T., né en 1974.

L’identité de l’artiste n’est pas connue. C’est peut-être une chimère !


[1] Les « writers », de l’anglais « to write » écrire, sont les artistes qui effectuent un travail plastique sur les lettres ( alphabet latin mais aussi d’autres alphabets voire des alphabets inventés).

[2] Un codex est un cahier formé de pages manuscrites reliées ensemble. Cet ancêtre du livre moderne a été inventé à Rome durant le IIe siècle av. J.-C. et s'est répandu à partir du Ier siècle, pour progressivement remplacer le rouleau de papyrus (le volumen) grâce à son faible encombrement, son faible coût, sa maniabilité et la possibilité qu'il offre d'accéder directement à n'importe quelle partie du texte.

[3] Carl von Linné, un botaniste suédois, en 1758, propose un système de classification des organismes qu'il publie dans un ouvrage intitulé Systema Naturae. Il attribue à chaque espèce un nom comprenant deux parties, d'où l'appellation « nomenclature binominale ». Il utilise une langue universelle : le latin. Le premier élément du nom scientifique désigne le genre; il commence toujours par une majuscule. Le second élément désigne l'espèce. Le tout est composé en italique. Notre espèce, par exemple, se nomme Homo sapiens (ce qui signifie « l'homme sage »).

 

[4] La Mouzaïa, est le nom d’un quartier pavillonnaire du XIXème arrondissement de Paris.

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Les chimères de Codex urbanus "traversent" les "calligraphes" de Dark's Snoopy.

Au mystère des symboles et des signes du writer s'ajoutent les créatures marines.

Des chimères empruntant des traits à plusieurs poissons.

Fig 101 Bestia Mirabilis

Fig 183 Chauliodus Rhinellus

Fig 62 Araneus Lupus

Fig 80 Sepia Lucanae

Martin Schongauer, le griffon, 15ème siècle. Un exemple de chimères.

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