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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

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Haïculs bénis/André Fromont par André Fromont

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12 janvier 2017

Mensonge à Maman



 

 

Image: 

Mensonge à maman

Les crocs de l’agneau
Pincent le beau cou du vautour
Caresses de balles de caoutchouc
Prend ton glaçon par la main
Garde ton sang-froid
Entre deux doigts
Serre
Un carré chocolat
Noir

La fille attend
L’affut tendu d’un amant
Tête nue
Boursicotages
Dans les fragments d’un manteau gris
Pendant le coucher des couleurs

La fanfare
Rabat-joie
Joue une histoire pour lier le peuple
Le général des choses
Bras croisés
Se siffle la vieille danse aux sorcières
Les flammes jaunes de sa moustache
Tremblent de désir pour
Le petit beurre de la veuve

Le vautour saigne
Le chocolat fond
Le glaçon brûle l’agneau
La lumière chute
Tensions des bourses
Tout fourre tout
Dans le cache-poussière

07 janvier 2017

Si tu veux la paix, prépare... la paix!

Dimanche 1er janvier

 En Afghanistan, une femme a été décapitée parce qu’elle se baladait devant les vitrines alléchantes sans son mari. Coup de rétroviseur : Abbeville, 28 février 1766. Un jeune homme de 19 ans est condamné pour « impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables ». Son crime ? « Être passé à vingt-cinq pas d’une procession sans ôter son chapeau, sans se mettre à genoux, et d’avoir rendu le respect à des livres infâmes au nombre desquels se trouvait le dictionnaire philosophique du sieur Voltaire. » Le chevalier de La Barre est torturé puis exécuté le 1er juillet 1766, un exemplaire du dictionnaire de Voltaire cloué sur le torse avant d’être jeté au bûcher.

 La différence entre leur fanatisme religieux et le nôtre ? 250 ans.

                                                           *

 Istanbul. Carnage dans une discothèque durant la nuit de réveillon. Le meurtrier fou était déguisé en Père Noël. Recep Erdogan est une fois de plus humilié. S’il ne s’agissait, chez les victimes, d’innocents fêtards, le désarroi et l’ire du sultan seraient drôles, prêteraient à ricanements. Il n’y a de sacré que la liberté de rire de tous les sacrés.

                                                           *

 Avant d’entamer le long et périlleux voyage auquel nous invitent les 364 jours périlleux qui s’annoncent, réapproprions-nous une tranche de passé à conserver à l’esprit, d’abord et surtout jusqu’au 7 mai, date du second tour de l’élection présidentielle, mais aussi après : « Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme… » Suivront, en ce 26 août 1789, une série d’articles intimidants dont le premier est et restera unique au monde : « Les hommes naissent libres et égaux en droits… » Et plus loin : « L’Assemblée nationale proclame « la nécessité de porter assistance à tout peuple désirant briser ses chaînes. »

Lundi 2 janvier

 Le très sympathique, très érudit et très expérimenté Antonio Gutteres successeur de Ban-Ki-moon à la tête de l’ONU, prend des risques. Il veut faire de 2017 « une année pour la paix ». On est de tout cœur avec lui mais on ne voudrait pas que cette toute première déclaration ne déclenche pas de l’ironie chez quelques dirigeants qui comptent et que la gâchette démange souvent.

                                                           *

 François Hollande est en Irak. D’abord à Bagdad et ensuite au plus près des lignes de front où il rend visite aux forces françaises. « Combattre l’État islamique en Irak, c’est prévenir le terrorisme sur notre propre sol » est la phrase que l’on retiendra de cette visite brève et néanmoins spectaculaire.

                                                           *

 L’effondrement du communisme a engendré des fortunes colossales en des temps très courts, notamment par les privatisations à outrance de tout et de n’importe quoi. Un équilibre entre les fonctions de l’État et celles des initiatives privées s’avère urgent à rétablir. En Slovénie, le gouvernement de centre-gauche vient de s’y atteler avec les grands moyens. Le droit à l’eau potable est désormais inscrit dans la Constitution. Lublijana considérée comme capitale verte, avait bien besoin de pareille réforme.

Mardi 3 janvier

 La Roumanie a voté. Elle montre la voie du futur défi européen : un président libéral et un Premier ministre social-démocrate. Ces deux identités devraient se retrouver à la tête de tous les exécutifs des 28 lorsqu’un compromis est indispensable à la gouvernance. La gauche roumaine a remporté brillamment (et donc largement) les élections législatives. Klaus Iohannis, le chef de l’État ne pouvait que choisir un formateur de gouvernement dans le camp des victorieux. Il s’appelle Sorin Grindenau, il a 43 ans, il a été ministre des Communications, et vient de Timisoara, la ville où naquit la révolution qui écarta Ceausescu en décembre 1989. Deux noms à retenir, une évolution à suivre et une espérance : un des anciens pays satellites de l’empire communiste semble recouvrer un équilibre démocratique en se distanciant des extrêmes. Puisse par exemple la Hongrie voisine en prendre de la graine.

                                                           *

 Quel que soit le verdict de la primaire de la gauche la candidature de Peillon aura été utile : il permet à la gauche de recouvrer son honneur et il replace la laïcité au cœur du débat républicain. Ce n’est pas rien. Qu’en pense Jean-Pierre Chevènement ?

                                                           *

 On n’en a pas fini, loin de là, avec les méditations autour du concept de post-vérité. Voici que Le Monde lui consacre son éditorial, considérant que la nouvelle ère qui se crée renferme un défi fondamental, à la fois du côté de ceux qui disent et commentent les faits, (les journalistes), et ceux qui en sont les acteurs (les politiques). Dès lors : « Le défi majeur que la société post-vérité constitue, en fin de compte, est celui de la crédibilité de l’information, qui est au cœur du fonctionnement démocratique. Ce défi-là concerne tous les lecteurs et citoyens. Leur exigence sera notre meilleure alliée. » Conseil aux futurs avocats : spécialisez-vous dans le domaine du droit de réponse ; il va y avoir du boulot !

Mercredi 4 janvier

 Certes, la République démocratique du Congo (RDC) n’est pas à feu et à sang : un accord de transition a été trouvé entre les partisans de Kabila et ceux de Félix Tshisekedi, le fils d’Étienne, le vieux lion socialiste. Mais la situation est très fragile ; l’Église catholique, habituée à s’immiscer dans les affaires publiques, espère veiller à ce qu’une alternance pacifique se fasse jour. Le processus de transition devrait avoir cours durant toute l’année. Les partisans de Kabila l’ont signé en ajoutant « sous réserve ». On ne sait trop ce que cela signifie, hormis que des coups tordus se préparent.

                                                           *

 Le grand orchestre du Splendid à 40 ans, un bel âge mûr. L’occasion de se brancher sur Youtube et de revoir le succès qui fit leur célébrité : Salsa du démon, avec le cher Coluche dans le rôle de Belzébuth. Montrer ces quelques 4 minutes de spectacle-là aux enfants et leur apprendre le texte, d’autant plus facilement digéré qu’il est délirant et fantasmagorique, servi par un rythme – si l’on ose dire – endiablé, serait considéré de nos jours comme pédagogiquement très déplacé, voire, dans certains cercles, condamné. Celles et ceux qui, enfants,  trois décennies plus tôt, ont dansé en regardant la bande de copains déjantés à la télévision sont aujourd’hui des adultes de bonne compagnie.

Jeudi 5 janvier

 Il est assez inouï que l’on découvre encore de nos jours des planètes en notre propre système solaire. Et voilà qu’un savant irlandais vient de nous découvrir un nouvel organe : le mésentère. Certes, cette partie de l’anatomie humaine était connue depuis Léonard de Vinci mais elle était assimilée aux fibres intestinales. Désormais, il conviendra de la considérer comme organe à part entière. De nouvelles pistes s’ouvriront dans l’art de traiter la digestion. On doute fort cependant qu’un traitement du mésentère puisse éviter la gueule de bois.

                                                          *

 L’événement culturel berlinois aurait dû être cet hiver l’exposition d’une soixantaine d’œuvres d’art contemporains en provenance du Musée de Téhéran. L’initiatrice de ce musée fut Farah Diba, l’épouse du Shah, aujourd’hui âgée de 78 ans. Craignant qu’elle n’assiste à l’inauguration, les autorités iraniennes ont, après beaucoup de tergiversations, décidé d’annuler ce projet. Tous les régimes qui ont voulu nier l’Histoire ont fini par disparaître dans leurs contraintes et leurs contradictions. Celui des ayatollahs n’échappera pas à la règle. Ce n’est pas la vieille dame amoureuse de l’art qui le révoquera, ce sont les jeunes filles et les femmes tentées par la modernité, lassées d’être étouffées par les interdits qui les concernent.

Vendredi 6 janvier

 Chaque jour, Donald Trump se met une personnalité, une institution à dos. Á croire que ça l’amuse. Aujourd’hui, sa tête de Turc est chinoise, c’est le yuan, qui ne cesse de s’affaiblir face au dollar. Mais attaquer le yuan, c’est s’en prendre à la Chine… Bon. N’y pensons pas trop.

                                                           *

 François Fillon se définit comme « gaulliste et chrétien » (Journal de TF1). Sur LCI, Henri Guaino s’étrangle : « C’est une faute morale » (pas de point d’exclamation. Guaino n’élève jamais la voix ; ou alors il pète les plombs et trouve l’ire) Il se demande comment lutter contre le communautarisme, comment on pourrait rejeter des listes électorales composées par exemple de musulmans sous l’étiquette de leur foi. Sans vraiment s’attribuer une donnée militante, Guaino affirme l’existence de la République laïque. Cette péripétie mérite d’être retenue : elle est le signe que des débats plus denses et plus profonds naîtront dans la campagne autour de ces sujets-là.

                                                           *

 La population musulmane de Londres est soupçonnée de fraude électorale. Pour s’en prémunir, le gouvernement pourrait instaurer l’usage de la carte d’identité, brisant ainsi une des caractéristiques propres à la citoyenneté britannique. Les habitants du Royaume-Uni n’ont, en effet, pas de carte d’identité. Cette réforme n’intéresserait pas le continent s’il ne se disait que l’obsession des migrants de franchir la Manche n’était justement motivée par le fait que cette pièce identificatrice n’existe point en Grande-Bretagne. En 2017, beaucoup de migrants vont migrer. Il y aura ceux qui, Syriens ayant tout abandonné, retourneront au pays, il y aura ceux qui ne considéreront plus le Royaume-Uni comme la Terre permise ; et il y aura ceux qui, à l’heure actuelle, ne savent pas encore qu’ils vont devenir migrants.

                                                           *

 Jean-Claude Carrière a ressenti un jour le besoin de méditer sur la paix. Il en a bâti un livre (La Paix, éd. Odile Jacob, 2016). Le parcours de la réflexion oscille entre l’anecdote, le champ philosophique, les références littéraires et des questions socratiques jamais dénuées de bon sens. Car parler de la paix, c’est évidemment réfléchir à l’absence de guerre. Et du coup, l’auteur nous confie l’embrouillamini qui habite sa pensée lorsqu’il la promène à travers les siècles. Pareille exploration du sujet pourrait conduire à l’emphase. On ne la trouve pas ici, au contraire ; on serait plutôt en présence d’un érudit qui s’invente une naïveté utile. Ainsi, au fameux proverbe hérité des Romains « Si tu veux la paix prépare la guerre », Carrière se demande s’il ne vaudrait pas mieux substituer « Si tu veux la paix prépare la paix »… Bon sang on n’y avait pas pensé !

 

                                                          

 

 

 

 

 

 

 

07 janvier 2017

Le fauteuil

Il ne sait plus si son grand ami a flirté avec sa petite amie ou si quelqu’un lui a asséné une vérité nue, pure et tranchante comme la lame d’un couteau mais blessé, il est sorti du bistrot où ses amis font la fête. Fuir c’est si simple, il a l’habitude, mais où aller ? Il marche sans but précis à travers la foule et le troupeau de voitures jusqu’à ce qu’un bus passe devant lui. Pas n’importe quel bus. Le bus qu’il a pris pendant des années, le bus qui le conduit vers son enfance, le bus qui va chez sa mère. Il monte sans payer comme s’il était chez lui. Le bruit, l’odeur et les passagers, tout lui est familier. Les conversations des passagers, il les a déjà entendues Pas besoin de prévenir sa mère. Elle sera là, elle est toujours là, à l’attendre, assise dans le fauteuil, près de la fenêtre comme un phare. Elle lui viendra en aide et soignera ses blessures. Absorbé par ses pensées, il ne s’est pas rendu compte que tous les passagers sont descendus. Le bus est à lui. Encore un arrêt et il sera chez sa mère. Dans la rue, il ne peut plus échapper à la lune qui est pleine et si blanche. Avec cette lune qui inonde la rue, les réverbères sont dérisoires et vulgaires. Les réverbères sont la lumière des putains. La rue est vide. Pas de putains, pas de passants, pas de voiture. Ni chien, ni chat. Personne ne peut survivre à l’intensité de cette lune sauf lui. Il ne s’étonne pas de posséder les clefs de l’immeuble. On a toujours en poche les clefs de chez soi. Il grimpe les escaliers quatre à quatre comme il l’a toujours fait et, essoufflé, il pénètre dans l’appartement plongé dans le noir.

- Maman ? Il avance dans le salon en direction du fauteuil où toujours, elle est assise. Elle se trouve là depuis si longtemps qu’il a l’impression de voir sa silhouette.

- Maman ? Il s’approche encore. C’est à ce moment que la lune éclaire le fauteuil où devrait se trouver sa mère. Elle ne s‘y trouve pas. Dans la lumière de la lune, c’est la première fois qu’il est sur le point de découvrir le tissu qui recouvre le fauteuil mais elle s’est assise à cette place si souvent, sa mère, elle l'a attendu là si longtemps que le motif a disparu. A la place du dessin, on voit la trame du tissu. Et sous la trame, tout est noir.

04 janvier 2017

Petit précis de vocabulaire du street art.

 

Force est de constater que l’expression anglo-saxonne « street art » s’impose pour désigner un ensemble de pratiques artistiques. Cet ensemble est un véritable fourre-tout, un véritable inventaire à la Prévert. Sans volontairement être exhaustif, nous y trouvons, les tags, les graffs, les fresques, les murs peints, les pochoirs, les stickers, les tableaux, les œuvres en relief, les inscriptions à la bombe, les affiches collées etc. D’aucuns ont essayé d’imposer à l’occasion d’une exposition parisienne le néologisme «le pressionnisme » pour qualifier ce mouvement des arts aussi récent que multiforme. Peine perdue, le terme ne s’impose guère et…ne résiste pas à une rapide analyse. Et cela pour au moins une raison. Elle tient au fait que la bombe aérosol, si elle est utilisée par des nombreux artistes, ne l’est pas par d’autres qui utilisent les pinceaux, les brosses et les rouleaux[1].

Cette difficulté à nommer un mouvement a deux raisons principales : la première est que, par défaut dirait-on, des pratiques qui n’ont rien en commun entre elles se retrouvent qualifiées de « street art »  parce qu’elles sont le plus souvent « dans la rue » et qu’elles ont en commun des objectifs « artistiques ». La seconde est que, parce que le mot est plus « vendeur », certains galeristes, certains critiques,  refusent de voir qu’un artiste qui peint une œuvre dans la rue est un street artist(e) ; quand il peint sur une toile, c’est un artiste-peintre ; quand il peint un mur de 52 mètres de hauteur, c’est un muraliste ; quand il dessine des vêtements, c’est un styliste etc. L’usage du terme « artiste-plasticien », parce que de plus grande extension,  permettrait plus d’être proche des réalités de ce métier.

Pour défricher cette jungle des pratiques, je me limiterai à définir trois  de ces pratiques et par là,  trois mots : tag, graff et fresque.

Le tag est l’écriture « ornée » du « blaze » de l’auteur. Les tagueurs ont des objectifs différents et pour cerner ce qui se joue dans le tag, il nous faut entrer dans la pluralité de ses pratiques.

 Le « blaze » est en quelque sorte le nom d’artiste de son auteur dans le milieu fermé du street art. Il s’est imposé en France suivant en cela son modèle américain. Des jeunes gens, le plus souvent de jeunes garçons d’une même classe d’âge, regroupés sur des critères géographiques (les adolescents d’une cité par exemple) se regroupent et forment des « crews ». Les crews portent des dénominations qui réfèrent, le plus souvent,  aux thèmes du vandalisme et/ou du crime organisé et/ou de l’origine géographique de ses membres[2]. Chaque membre du crew a un blaze, un nom d’emprunt, qui lui garantit un relatif anonymat (rappelons que le graffiti est illégal et puni d’amende[3]. Un des objectifs du tag est de marquer son passage dans un lieu, somme toute « J’existe, mon nom l’atteste, c’est mon territoire et celle de mon crew). Parfois, un des membres du crew tague tous les blazes pour montrer aux autres crews  que le crew est présent sur le territoire « marqué ».

 Le second objectif est la recherche de la performance : taguer sur le haut d’un mur, sur un toit, sur un pont etc. Bref, toujours un endroit difficile d’accès (parce que dangereux, parce qu’interdit). C’est une compétition entre les crews pour…l’honneur ! Lié au second objectif, la recherche de l’inédit (taguer son nom tous les 50 mètres environ sur le parcours du TGV Paris-Marseille par exemple, taguer des wagons de la RATP ou de la SNCF dans un dépôt surveillé par des vigiles et des caméras etc.) Ces « exploits » sont le plus souvent filmés avec des portables et mis en ligne sur Internet. L’étude des tags révèle à mon sens bien davantage de la sociologie et de l’ethnologie que du domaine des arts.

Le graff est le domaine des « writers ». L’objectif est d’écrire son blaze (ou celui de son crew) de la manière la plus esthétique. Il y a là une authentique recherche plastique portant sur la calligraphie et l’utilisation des couleurs. Il existe certes des cahiers vendus dans les librairies spécialisées qui proposent des modèles de lettres.  Mais ce qui est en jeu ici, c’est l’originalité du graff, c’est-à-dire, son écart par rapport aux modèles connus. Le graff terminé est photographié et mis en ligne.

Il est à noter que de nombreux street artists viennent du tag et du graff. Ils y font leurs premières armes, y acquièrent des techniques qu’ils réinvestissent dans des œuvres plus complexes et une reconnaissance par la communauté du street art.

La « fresque » de street art n’est pas une fresque ordinaire, d’où la nécessité de définir le mot et la chose dans le contexte particulier de l’art urbain. La fresque est un procédé de peinture murale qui consiste à utiliser des couleurs délayées à l’eau sur un enduit de mortier frais (définition du Petit Robert). En France, les œuvres peintes qui ne sont pas des graffs et qui thématiquement sont apparentées à la culture du street art, culture intimement liée à la culture hip-hop,  reçoivent cette dénomination. On y trouve des représentations réalistes ou abstraites, des peintures faites à la bombe ou à la brosse, des pochoirs etc. Elles ont peu de points communs : elles sont peintes à l’extérieur, dans la rue, sur un mur ;  elles ont une certaine dimension. Les Anglo-saxons utilisent le terme « mural » qui n’est pas de la même racine que « wall » (mur) mais qui fait directement référence au muralisme[4].

 Trois pratiques différentes dont les frontières sont imprécises.  Elles sont souvent les étapes d’un parcours, non pas initiatique, mais d’initiation artistique.

Trois essais de définition pour ne pas tout confondre (le tag n’est pas une forme d’art, et par conséquent,  du street art, même si la recherche calligraphique n’est pas absente de l’écriture du blaze). Nous savons que le vocabulaire a toujours un temps de retard sur les « objets » à dénommer. Il faudra un peu de temps pour stabiliser celui du street art et la meilleure façon de le faire est encore d’écrire la définition de quelques mots-clés. Difficile d’attendre que l’Académie française inscrive ces mots à son ordre du jour pour la rédaction de son dictionnaire. Il est urgent, par contre,  de comprendre un mouvement d’une évidente richesse qui nourrit l’Art contemporain par bien des aspects.


[1] Violant, Borondo, Levalet etc.

[2] Shot Z Kill, MD Killers, Urban Zone Infiltration, Da King criminal (tous ces crews sont actuellement en activité).

[3] Le récent procès de M.Chat avec la S.N.C.F.).

[4] Le muralisme se traduit en anglais par muralism.

 

Image: 

Un tagueur,monté sur le toit d'un immeuble parisien, a peint à la bombe les blazes de son crew.

Blazes s'inscrivant dans une reconnaissance de l'"exploit".

Tags sur un panneau invitant à préserver la propreté du quai de la Loire à Paris.Les crews "défient" l'"establishment", l'ordre établi. Une revendication de vandalisme.

Un graff de grandes dimensions (6 m x 4). Un travail très abouti de la calligraphie.

Le graff est signé par le blaze de l'artiste (Frame)

Graff réalisé par un crew (les blazes sont peints dans le corps du graff).

Blaze du crex (The nasty boys)

Un superbe graff (la lisibilité du blaze n'est pas l'objectif premier - l'oeuvre est signée).

Marko93 peignant une fresque rue de l'Ourcq à Paris en octobre 2016.

Fresque définitive.

01 janvier 2017

La France accrochée à la courbe du chômage

Dimanche 25 décembre

 Bon. Par les temps qui courent, il faut se contenter de peu. Rien de moche ne s’est produit dans le monde la nuit dernière (sauf ce qui l’est de routine et dont on prend conscience un jour par an… celui-ci…). Pas de bombes, pas d’attentats… Juste un avion militaire russe qui s’est écrasé dans la Mer Noire sur la route de la Syrie. Y déceler une punition divine est concevable.

                                                           *

 … Sauf aussi le pape, lors de la messe de minuit,  qui demande au monde entier de se laisser interpeller par les enfants qui ne déballeront pas de cadeaux, des enfants qui souffrent… Et de se lancer dans une longue énumération  de lieux, de moments… Avant de la terminer par : «les enfants qui ne peuvent pas naître ! » En ces temps de recrudescence de l’intrusion du fait religieux dans la vie publique, il faut s’attendre à ce que l’avortement soit remis en question. Rien n’est jamais acquis.

                                                           *

 Le Figaro est un grand et beau journal, de réputation internationale. Il est d’ailleurs souvent le seul quotidien francophone à figurer dans les hôtels de l’Hexagone et plus encore, a fortiori, hors du pays. Mais quand il n’est plus que le porte-parole de la droite ou lorsqu’il la soutient en campagne électorale, il s’abaisse à un niveau de partisanerie indigne de sa réputation. Demain, à 18 heures, Pôle Emploi publiera les chiffres du chômage en novembre. Ceux-ci pourraient de nouveau s’avérer bons, révélant alors une situation qui confirmerait vraiment une inversion de la courbe statistique. Alors Le Figaro anticipe la bonne nouvelle sur le mode « oui mais… », en s’emberlificotant dans des explications dont le but inavoué est d’amoindrir l’interprétation du résultat. Soyons simples et clairs : sans se lancer dans la prédiction, on peut d’ores et déjà considérer qu’en matière de chômage, le quinquennat Hollande aura été meilleur que le quinquennat Sarkozy ; de même que le quinquennat Jospin avait, naguère, été meilleur que le quinquennat Raffarin – Villepin. C’est-à-dire que contrairement aux idées reçues et malgré l’hostilité du patronat, la gauche dirige au moins aussi bien l’économie du pays que la droite.

Lundi 26 décembre

 La situation du chômage sur le site du Figaro depuis hier soir (introduction au commentaire en pages intérieures) : «Le chômage devrait baisser pour le 3e mois d’affilée, du jamais vu depuis février 2008. Après deux mois consécutifs de repli, le nombre de demandeurs d’emploi inscrits en catégorie A devrait encore refluer à la fin novembre. Mais si la tendance est à l’amélioration, l’évolution des principaux agrégats de 2012 plombe le bilan de François Hollande et, à travers lui, celui des candidats à la primaire de la gauche. »

                                                           *

 Á 17 h.58, Le Figaro publie une alerte-info sous le titre : « Le chômage recule pour le troisième mois consécutif. Le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A (c’est-à-dire sans activité) est établi à 3.447.000 en France métropolitaine fin novembre 2016, selon les données publiées par Pôle emploi ce lundi. Ce nombre est en baisse de 0,9 % sur un mois, soit 31 .800 personnes en moins par rapport au mois d’octobre. Il recule sur trois mois de 3,1 % (soit – 109.800 personnes) ; et de 3,4 % sur un an (- 122.600 personnes). Á noter que, sur trois mois, ce nombre diminue de 8,8 % pour les moins de 25 ans, de 3,2 % pour ceux âgés de 25 à 49 ans et progresse de 0,4 % pour ceux âgés de 50 ans ou plus ». « C’est la plus forte baisse trimestrielle observée depuis janvier 2001 » signale la Ministre du Travail Myriam El Khomri dans son communiqué, après avoir d’abord souligné en se réjouissant que « c’est la troisième baisse mensuelle consécutive, ce qui constitue un résultat inédit depuis février 2008. » Le Figaro transmet toutes ces informations objectives sans jamais citer une seule fois le nom de François Hollande.

 Deux heures plus tard, l’information du jour était reléguée en quatrième page sur le site du Figaro  au profit d’un titre expressif : François Fillon prépare son offensive pour 2017. Le site du Monde laissait la baisse du chômage en titre principal.

                                                           *

 Les belles images de bonheur dues à des avancées humaines ne sont pas si fréquentes. Il serait messéant de ne pas saluer l’exploit de Thomas Coville qui a pulvérisé le record du tour du monde à la voile en solitaire en 49 jours, 3 heures, 7 minutes et 38 secondes. Ah ! Elles étaient émouvantes, les images de son arrivée triomphale à Brest ! Le contraire de celles décrites par Jacques Prévert dans Barbara…

                                                           *

 Le conseil municipal de Beaucaire (Gard) a décidé de baptiser une artère de la ville « rue du Brexit ». L’artère se situe à côté de la rue Robert – Schumann et de l’avenue Jean – Monnet. Le maire en est fier et le fait savoir par Internet.  Si un jour, un écrivain avait l’idée d’écrire Les Nouvelles Lettres de mon moulin en hommage à Alphonse Daudet, il y trouverait là un bon sujet. On se souvient que la diligence de Daudet permettait au Parisien voyageur d’en savoir plus sur les Beaucairois qu’en les côtoyant. Désormais, les ragots ne se diffusent plus dans la carriole mais plutôt sur la toile.

Mardi 27 décembre

 Taïwan pourrait être le premier pays asiatique à instaurer le mariage homosexuel. Le contraste avec d’autres nations de ce continent-là s’élargit encore. Mais tant que la Chine (qui ne considère pas Taïwan comme un pays mais comme « une province »…) ne se met pas en tête d’annexer l’île, le monde pourra éviter le soubresaut d’une étincelle. La Chine aime progresser lentement mais sûrement, et sans heurts, sans conflit belliqueux. Hongkong est tombée dans son escarcelle à la toute fin du siècle dernier. Taïwan (36.000 km², 24 millions d’habitants) finira bien un jour par regagner le bercail en douceur… Encore que la notion de douceur, en langage diplomatique, peut s’étaler en de nombreuses variations. Et de plus, la notion de douceur en langage asiatique, contient aussi quelques aspérités délicates et parfois surprenantes pour un occidental…

                                                           *

 Marine Le Pen connaît des difficultés de financement pour sa future campagne électorale. Les banques françaises renâclent ; les banques étrangères traînassent. Mais elle ne s’en fait pas trop. Elle sait qu’en dernier ressort, Vladimir Poutine pourra l’aider. Et puis, il y a papa aussi…, encore qu’en cette hypothèse, la contrainte en gages serait plus lourde… du moins dans le court terme…

                                                           *

 Trop peu et trop tard. Voilà en gros comment les éditorialistes apprécient l’inversion de la courbe du chômage. Pas faux. Mais elle est là quand même.

Mercredi 28 décembre

 Jacqueline Sauvage est cette femme qui, à bout de nerfs, avait fini par abattre son mari après avoir subi des sévices pendant 47 ans. Une pétition rassemblant près de 500.000 signatures, les demandes appuyées de ses flles, les appels de la plupart des gens de son village et des interventions de personnalités de tous bords n’avaient pas influencé les tribunaux qui lui avaient infligé une peine de 10 ans de détention. François Hollande lui accorde une grâce totale qui la rend libérable. Dans le relatif calme de l’actualité, cette décision constitue le gros titre de la journée. Elle est saluée par le monde politique dans son ensemble, toutes tendances confondues. La réaction des magistrats est très exactement inverse. On peut considérer que ce fait du prince appartient à une époque d’un autre âge. Cependant, l’article 17 de la Constitution en donne la possibilité au président Tous les prédécesseurs de François Hollande en ont usé au moins une fois. S’il fallait un  jour s’orienter vers une Ve République, cet article pourrait faire débat. En attendant, le geste d’Hollande lui confère une sorte d’unanimité populaire qu’il n’avait que très rarement connue durant son quinquennat.

                                                           *

 Le célèbre Oxford Dictionary vient de révéler le mot qui, selon lui, illustre l’année qui s’achève : post-vérité. La post-vérité désigne les circonstances dans lesquelles les faits ont moins d’importance que l’émotion qu’ils suscitent. On voit les dégâts que peut causer cette pratique dans le discours politique et que l’on n’oserait considérer comme une méthode. Quoique… Le Brexit, l’élection de Trump sont pourtant des exemples ahurissants et tellement illustratifs de ce mensonge consciemment échafaudé. Pour peu que la presse s’y adapte aussi, on entre de plain-pied dans le monde virtuel. Des avocats peuvent  commencer à se spécialiser dans les démentis, les droits de réponses et autres prières d’insérer.

Jeudi 29 décembre

 Poutine s’installe en artisan de la paix. Vous ne l’aviez pas remarqué ? Mais enfin… Vous voyez quand même bien que tous les actes qu’il ose et pose épousent la trajectoire de la colombe non ?  …

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 John Kerry « en remet une couche », comme l’on dit vulgairement. Deux États et les frontières de 1967, c’est la seule solution. Voilà ce qu’il faut extraire de son discours en forme de testament amer à propos du conflit israélo-palestinien.

Cela provoque une véritable situation paranoïaque dans le gouvernement de Tel-Aviv. Netanyahou est furieux mais il se montre néanmoins hésitant quant à poursuivre le processus de colonisation de Jérusalem-Est. Attendre l’arrivée de Trump ? Certes, cela devrait changer la position du grand protecteur. Mais Trump est-il sûr ? Sait-il au moins ce qu’il veut ? Les interrogations s’épaississent et la paranoïa enfle dans l’État hébreu.

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 Prédiction épistolaire de Ken Loach à Thierry Frémeaux, délégué général du Festival de Cannes (qu’il renseigne dans son livre Sélection officielle, éd. Grasset) : « 8 juin 2015 : La révolution commencera sur un terrain de foot ! »

Vendredi 30 décembre

 Premières représailles étatsuniennes à l’immixtion russe dans les sites informatiques de Clinton, qui aurait contribué à la victoire de Trump : 35 agents de renseignements russes virés des Etats-Unis. Et Obama précise qu’il y en aura d’autres, pas nécessairement rendues publiques. Netanyahou attend l’investiture de Trump un peu frénétiquement. Poutine l’attend aussi mais beaucoup plus sereinement. Le poisson froid n’aime pas qu’on le brusque ; il ne désire pas non plus énerver les horloges.

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 Du livre de Thierry Frémeaux évoqué hier, cette réflexion de Tarantino, datée du 22 novembre 2015 : « La liste est belle de ceux qui ont remporté la palme d’or mais il en est une plus belle encore : celle de ceux qui ne l’ont pas obtenue ! » Voilà une pensée que l’on pourrait appliquer à tous les prix qui, par leur importance, change le cours des choses et le destin du lauréat. Le Goncourt par exemple… S’il arrivait à Bernard Pivot de commenter le journal de Frémeaux, s’arrêterait-il sur ce constat ? Chiche !

Samedi 31 décembre

 Les Champs-Élysées commencent à se peupler. 1.700 fonctionnaires de police accompagneront 600.000 personnes pour un spectacle de pyrotechnie. Des blocs de béton bloquent tous les accès. Á Sydney, l’heure est déjà passée tandis qu’à New-York, on attend 2 millions de personnes à Time Square, dans un cadre au moins aussi protégé qu’à Paris. On apprend que la Chine va interdire le commerce de l’ivoire en 2017. Il y a plus de 25 ans que la mesure existe dans le reste du monde mais le braconnage continue de sévir, réduisant considérablement le nombre d’éléphants (de 20 millions à 400.000 en cinq décennies, estime-t-on…)

 Á 20 heures, François Hollande présente ses vœux pour la dernière fois en tant que président de la République. L’instant est émouvant pour ses amis et celles et ceux qui ont cru en lui. On le sent libéré tandis qu’il décline les grandes phases de son bilan, les qualités historiques de la France, la fierté d’avoir vu les Français tenir bon devant les périls terroristes. On lui découvre parfois des accents gaulliens et des attitudes mitterrandiennes. Trump, Fillon et Le Pen sont évoqués dans des mises en garde et des avertissements quant aux risques de repli, de dérapages, d’érosion du modèle de protection sociale, de détérioration des valeurs républicaines. Devant le climat bling-bling insupportable, il était nécessaire qu’un homme honnête accède aux leviers de l’État en 2012. Hollande achève son quinquennat en homme honnête et dévoué à sa fonction, la remplissant tout le temps, de toutes ses forces, sans faille. Ah France ! Ce n’est pas cela que tu voulais ? Le problème c’était cet homme sans doute ? Reste à espérer que tu ne le regretteras pas.

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 Ainsi va la marche du temps. Préparons-nous à entrer dans l’année des oxymores. Le long des routes, on nous indique la présence de radars installés « pour notre sécurité ». On va vous sanctionner mais c’est pour votre bien. Hola ! Mesdames et messieurs les grammairiens,  comment nomme-t-on cette formule de style ? Résultant de la même méthode, cet avertissement : en 2017, pour que vous soyez plus libres de vos mouvements, on va davantage vous surveiller.

 On n’est certes pas à l’abri d’une bonne surprise puisque l’Histoire est habituée à nous en fournir ; mais à l’optimisme de la volonté, il faudra nécessairement adjoindre celui de la naïveté.

 « Il faut imaginer Sisyphe heureux » nous avait enseigné Camus. Désormais, il faut imaginer que les gueules de bois du petit matin succédant au grand soir sont des moments de jouissance curative.

                                             

29 décembre 2016

Philippe Hérard et ses gugusses pas drôles.

 

Seules des contraintes différentes distinguent les œuvres de Philippe Hérard peintes « dans la rue » des toiles exposées dans les galeries : les dimensions des supports, la nature des matériaux peints. En somme,   l’espace et les impératifs techniques de la peinture. Ces interventions menées en parallèle sont d’une absolue cohérence thématique et chromatique. Dit autrement, nous retrouvons les mêmes personnages, dessinés de la même manière et colorés des mêmes couleurs. Elles restent d’ailleurs peu nombreuses : le plus souvent les corps sont blancs et les ombres empruntent des nuances d’ocre et de gris. Parfois la couleur des corps surprend : elle est rose, violet. Les formes des corps n’individualisent  pas les personnages. Ils sont semblables à des enveloppes molles aux contours flous. Les corps sont des archétypes de corps, presqu’asexués, dépourvus de vêtements, quasiment interchangeables. Seuls les visages témoignent de la singularité des personnages .L’artiste d’ailleurs ne distingue pas ses personnages par des noms spécifiques ; chacun est un gugusse, tous sont membres de la communauté des gugusses. Revenons sur l’élément majeur d’individualisation : les visages. Ils n’expriment pas toute la gamme des émotions humaines, loin s’en faut. Leurs traits marquent ce que nous pourrions nommer une incompréhension navrée. Pas d’expression de joie béate, pas davantage d’angoisse ou de dépit. Leurs visages traduisent le sentiment doux-amer de ne pas comprendre la situation et ses enjeux. Les gugusses, communauté venue d’ailleurs, sont plongés dans un Monde dont ils ignorent les règles et le fonctionnement. Ils nous ressemblent,  mais ils sont comme « épuisés». Je reprends à dessein le terme qu’utilise Jean-Paul Gavard dans un excellent commentaire du peintre Jean Rustin. Les personnages de Rustin qui ont inspiré Philippe Hérard semblent « éteints », comme absents  et en même temps,  ils se retrouvent placés dans des situations absurdes.

Une approche comparative permet de mieux cerner l’originalité du monde des gugusses. Dans ce monde des gugusses,  les paysages sont  plats, les horizons lointains. Parfois ce monde est peuplé d’objets : des maisons, des immeubles, mais surtout des bouées et des chaises. Des bouées pour tenter de survivre ; des chaises parce qu’on peut s’y asseoir bien sûr,  mais aussi et surtout,  monter dessus pour changer de point de vue, pour mieux voir, pour voir ce qui est de l’autre côté, de l’autre côté des choses. Hérard a créé une humanité qui emprunte des traits « psychologiques » et « physiques » aux personnages de Jean Rustin. Mais alors que le discours de Rustin est d’une grande violence,  celui d’Hérard tempère la violence de la représentation des situations. Il ne  garde que l’altérité des gugusses par rapport aux Hommes ainsi que l’absurdité des situations,  en y ajoutant un peu de légèreté ; une legèreté complétement absente de l’univers de Rustin. Si la peinture de Jean Rustin choque, volontairement, nos sensibilités,  celle d’Hérard, parce que moins radicale dans son désespoir,  son désarroi,  ouvre la porte au sourire et à la fantaisie.

Pourtant, dans le beau texte que J.P Gavard consacre aux tableaux de Jean Rustin, on croit reconnaître nos gugusses. « Les narrations plastiques sont terribles là où des couleurs ils ne restent que des ombres aux douteuses évidences dans l’apparente absence de réaction aux dynamiques du réel. Ne restent que l’amorphie, l’inanité, le « blank » de l’anglais: à savoir cette couleur particulière, sorte d’ombre étrange entre le brouillard, la transparence, le blanc et le gris. Surgit l’esquisse du néant au moment où ce qui reste d’énergie se perd, se dilue dans une extrême limite. La peinture ne semble plus capable de demeurer formatrice ou conductrice tant son niveau est bas dans le pétrissage et le métissage de l’ombre. Mais cette dynamique du creux porte l’image à la valeur d’aura et donne à l’œuvre sa paradoxale puissance (…) »

Les gugusses sont les cousins germains des pathétiques et poignants personnages peints par Jean Rustin. Cette comparaison entre ces deux peintres ne s’arrête pas, ils représentent des situations semblables. Semblables,  à tel point,  qu’on peut, me semble-t-il, les décrire avec les mots que Gavard utilise pour décrire les situations de Rustin : «Chaque toile dans sa radicalité et sa simplicité reste une énigme sans solution. L’insignifiance du contingent (une histoire ou une autre) devient la marque des images qui créent une triple ambiguïté: épistémologique (impossible de déterminer le circonstanciel « vrai »), pragmatique (c’est l’essentiel et non le circonstanciel qui est réel), ontologique (le circonstanciel est sans importance quand la réalité devient l’infirme). De telles images sont à la fois mentales et physiques chargées des ombres d’un cauchemar existentiel. Elles sont la projection d’un moi dépossédé dont on ne saura rien. »

Les gugusses sont nos ombres portées (ou déportées). Nous retrouvons en eux, non notre part d’ombre (celle qui est inavouable et que nous n’osons même pas confesser à nous-mêmes), mais un reflet d’une société « qui perd la boule », d’un monde bizarre dont nous n’avons pas les clés de compréhension, de nos voyages en pays d’Absurdie. Les tableaux d’Hérard d’un point de vue (montés sur la chaise) parlent de notre relation au Monde. Plus profondément (la bouée autour du cou), ils interrogent notre survie : comment vivre sans pouvoir communiquer avec nos semblables, comment vivre dans un environnement déshumanisé, comment vivre quand l’espoir n’existe plus...

Bref, avec une gravité légère, Philippe Hérard, dans sa peinture,  pose les questions existentielles récurrentes et pourtant terriblement actuelles, celles que posaient Camus, Kierkegaard et Jean-Paul Sartre.

 

 

 

 

 

 

 

Image: 

Tableau de Jean Rustin.

Portrait d'un gugusse de Philippe Hérard.

27 décembre 2016

Meilleurs voeux

Quand le Conseil de Sécurité des N.U. vote ce 23 décembre une résolution condamnant l’extension des colonies israéliennes de peuplement en Palestine

Quand la cour européenne de Luxembourg réaffirme ce 21 décembre le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui et dénie au Maroc toute prétention sur le territoire du Sahara Occidental

Quand ce 24 décembre le bon sens reprend le dessus en Rép. Dém. du Congo

Mais aussi quand l’ONU peut revenir à Alep, ou quand la Wallonie parvient à mettre des balises à l’accord CETA

Regardons devant, réhabilitons l’intérêt général et ensemble faisons en sorte que ces petites lumières se multiplient pour éclairer le monde.

Meilleurs vœux

 

 

Image: 

J'ai vu Europe se demander comment vivre sans ailes?". Sculpture de Caroline Delbaere, artiste et poète du bord de Loire.Un portrait de ce que devrait être l'Europe!Photo © Gabrielle Lefèvre

27 décembre 2016

Malgré tout, l'humanité est moins violente

Dimanche 18 décembre

 Robert Mugabe, qui dirige la République du Zimbabwe depuis 1980, vient d’être investi par son parti pour concourir à l’élection présidentielle de 2018. Pourquoi voudriez-vous que Joseph Kabila, qui pourrait être son petit-fils, ne s’accrochât point au pouvoir ? La semaine qui s’annonce à Kinshasa risque d’être très agitée. La population congolaise a semble-t-il été plus sensibilisée aux règles de la démocratie. Mais comparaison n’est pas raison.

                                                           *

 La primaire de la gauche ressemblera dit-on à la primaire de la droite. Juste parce qu’elle mettra aussi en présence six hommes et une femme. Si l’on veut qu’elle soit crédible, il faudra aussi qu’elle se déroule dans un climat de respect mutuel. Ainsi, les sept candidats de droite disposaient d’un important point commun : la cible Hollande. Ceux de la gauche ne seront pas dans la même épure. Non seulement Hollande s’est retiré, mais certains l’ont servi et soutenu jusqu’au bout (Valls, Peillon…) tandis que d’autres s’en sont écartés pendant le quinquennat (Hamon, Montebourg). La fidélité à Hollande constituera sûrement un sujet de débat quasi permanent. Il serait dommage qu’elle finisse par devenir un sujet de disputes.

                                                           *

 Tandis que sur une chaîne, la télévision diffuse Titanic, la romance de James Cameron où l’on a le plaisir de revoir Di Caprio au temps où il était presqu’encore un gamin, une autre chaîne propose un documentaire sur le réchauffement climatique. Images devenues quasiment banales d’un ours blanc debout, brinqueballant sur une petite surface de glace, d’une banquise qui s’effondre dans la mer, de pingouins apeurés par un paysage qui disparaît… Et l’on se dit que si le réchauffement climatique s’était produit un siècle plus tôt, le paquebot insubmersible le serait resté : l’iceberg qu’il heurta dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 aurait fondu et le film relatant le naufrage du Titanic aurait relevé de la science-fiction. Bref, rien n’est jamais totalement négatif, comme  James Dawson  (Leonardo Di Caprio) s’efforçait de l’inculquer à Rose Dewitt Bukater (Kate Winslet), sa bien-aimée.

Lundi 19 décembre

 L’association Tansparency France publie un bilan positif du quinquennat de François Hollande. Elle souligne que « le scandale de l’affaire Cahuzac en 2013 a fait office d’électrochoc. Dans la foulée sont créés une haute autorité pour la transparence de la vie publique et un parquet national financier dédié à la fraude fiscale. Á la clé, un meilleur contrôle du patrimoine des élus et des éventuels conflits d’intérêt mais aussi des peines plus lourdes infligées aux délinquants économiques, fussent-ils ministres. » La colonne des + au bilan ne fera que grossir au fil du temps…

Mardi 20 décembre

 Il faut espérer que la méthode utilisée pour commettre l’attentat qui eut lieu à Nice le 14 juillet ne va pas faire école. Utiliser un gros camion pour foncer dans la foule, c’est une technique abominable qui ne peut que viser des innocents, des anonymes, seules cibles réelles en cet épouvantable geste meurtrier. Les visiteurs du marché de Noël de Berlin viennent d’en faire les frais. Á moins que les symboles ne servent de motivation : la fête nationale ici, celle de la naissance du Christ là… Dans le même temps, un policier turc abat froidement l’ambassadeur de Russie en train de présenter une exposition dans une galerie d’Ankara. Aussi inquiétant que cela puisse paraître, le monde d’aujourd’hui n’est pas plus violent que celui d’hier ou d’avant-hier. Mais la mondialisation s’est emparée aussi de l’information. Il n’y a pas plus de violence mais il y a plus d’actes de violence révélés, commentés, diffusés. Cela ne rassure évidemment pas pour autant.

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 Et si Peillon était à la primaire de la gauche ce que Fillon fut à la primaire de la droite ?

Mercredi 21 décembre

 Décidément, l’imagination de Jim Jarmusch est motivée par les déambulations urbaines motorisées. Après avoir mis en scène des taxis (Nigh on Earth, 1990), le voici qu’il dépeint la vie ordinaire d’un chauffeur de bus à Paterson, petite ville du New Jersey. La monotonie, la banalité ordinaire rendent quelque peu absurdes les jours de ce brave ouvrier dont on ne sait trop si son épouse fantasque et un peu schizophrène l’agace ou le rend heureux. Ce quidam quelconque aurait pu naître et mourir sans qu’il n’y ait la moindre ligne à écrire dans sa biographie. Toutefois, il y a la poésie, la poésie qui le tient, chevillée à son corps et ancrée dans son esprit, la poésie qui l’éloigne de la morosité, la poésie qui lui permet de surplomber les superfluités de la vie quotidienne. La page blanche suscite parfois l’angoisse, mais elle peut aussi amorcer un nouveau départ, l’évasion qui guérit les blessures de l’âme.

Jeudi 22 décembre

 La commune de Tourouvre-au-Perche entre dans l’Histoire. On signalera un jour que l’on y créa le premier kilomètre de route solaire. En tant que ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, qui l’a inaugurée, pourra ainsi l’inscrire à son bilan. Cette invention unique au monde et la COP 21 suffiront à lui conférer de belles notes, l’assurant d’un mandat correctement assumé. Les esprits chagrins souligneront que ce kilomètre coûte 5 millions d’euros. C’est beaucoup bien entendu, mais toutes les inventions qui ont fait avancer l’humanité ont d’abord été très onéreuses. Si nous sommes ici à l’aube d’une révolution sur le chemin de l’indépendance énergétique, on pourrait même considérer que cette expérience n’a pas de prix.

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 Le Brexit n’est pas que néfaste ; il peut même faire des heureux. Ainsi, la dégringolade de la livre sterling par rapport à l’euro et plus encore au dollar ravit les producteurs de whisky écossais dont les ventes à l’exportation explosent. Enivrer le vieux continent pour relancer l’économie britannique ; les partisans du Brexit, audacieux et magouilleurs, n’auraient pas osé utiliser cet argument durant la campagne.

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 « L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. » Cette maxime de La Rochefoucauld nous entraîne vers une autre, qu’il aurait pu concevoir s’il n’avait été duc : « L’arbre généalogique est le plus grand de tous les menteurs. »

Vendredi 23 décembre

 Comme il est agréable d’écouter, dans la salle de bain matinale, Hubert Reeves nous expliquer que l’humanité est de moins en moins violente, que si l’on vivait au temps de l’empire romain ou dans les siècles qui le précédèrent, l’on aurait cinquante fois plus de chances de mourir tués dans une guerre ou assassinés dans une rixe !

                                                           *

 Un accord aurait été conclu à Kinshasa : une élection présidentielle fin 2017 à laquelle Kabila s’engage à ne pas participer ; entretemps un Premier ministre issu de l’opposition. Là, on semble se trouver davantage dans un conte de Noël. Attendre et voir.

Samedi 24 décembre

 L’ONU a voté une résolution visant la fin de la colonisation de Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Pour la première fois, les États-Unis n’ont pas mis leur veto, leur ambassadrice allant même jusqu’à déclarer que la colonisation « est illégale ». Dès avant que ne se tienne la réunion, lorsque fut connu l’ordre du jour, Israël avait déclaré qu’il ne comptait pas se conformer à la résolution, quelle qu’elle soit. Benyamin Netanyahou confirme aujourd’hui sa position. « Rien à foutre » déclare-t-il, en termes plus lisses, bien entendu. Aucun autre pays au monde ne pourrait se permettre de narguer les Nations-Unies à ce point. Il est pourtant probable que l’ONU n’apportera aucune suite à cette humiliation.

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 Après la COP 21, la France montre à nouveau l’exemple en matière de protection de la planète. Ségolène Royal a bouclé le dossier auquel de nombreux collaborateurs s’étaient attelés autour d’elle : le 1er janvier prochain l’Agence française pour la biodiversité sera installée. Encore un point fondamental à inscrire dans la bonne colonne du bilan du quinquennat.

Dimanche 25 décembre

 Bon. Par les temps qui courent, il faut se contenter de peu. Rien de moche (sauf ce qui l’est de routine et dont on prend conscience un jour par an… celui-ci…) ne s’est produit dans le monde la nuit dernière. Pas de bombes, pas d’attentats… Juste un avion militaire russe qui s’est écrasé dans la Mer Noire sur la route de la Syrie. Y déceler une punition divine est concevable.

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 … Sauf aussi le pape qui demande au monde entier de se laisser interpeller par les enfants qui souffrent… Et de se lancer dans une longue énumération  de lieux, de moments… Avant de la terminer par : «les enfants qui ne peuvent pas naître ! » En ces temps de recrudescence de l’intrusion du fait religieux dans la vie publique, il faut s’attendre à ce que l’avortement soit remis en question. Rien n’est jamais acquis.

 

24 décembre 2016

Beyrouth, les enfants et la guerre en…janvier 1976.

 

J’étais à Beyrouth en janvier 1976, au moment où les milices phalangistes chrétiennes étaient en train de raser le quartier palestinien de la Quarantaine. Un mémorable cliché de Françoise Demulder, grande photoreporter, prix World Press en 1977, montre le désespoir d’une femme qui voit ses proches exterminés. Récemment, j’ai retrouvé quelques dessins que j'avais gardés dans mes archives, noircis par le temps, fragiles témoignages d’enfants sur le début de la guerre à Beyrouth. Les montrer aujourd’hui ne me semble pas superflu. Les croquis des enfants faits à cette période annoncent déjà la monstruosité des combats, toutes confessions confondues. Ce qui se passe dans les villes syriennes, quarante ans après Beyrouth, est d’une autre dimension, sans commune mesure, avec les témoignages de 1977. Il n’est pas sûr aujourd’hui, que des enfants soient dans une situation de pouvoir tenir un crayon…

 

Depuis le début de la guerre civile en avril 1975, à Beyrouth, les ventes de tranquillisants, comme celles des armes ont quintuplé. L’anxiété, l’angoisse, la terreur se prolongent. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque la majorité des familles passent leurs nuits dans les corridors des appartements éventrés, au milieu du fracas assourdissant des roquettes, des lueurs aveugles des bombes incendiaires, des cris des blessés. La nuit, la guerre devient la roulette russe et c’est terré sur sa couche, au fond d’une cave que l’on attend l’écroulement fatal de son immeuble. Pour certains, la guerre a commencé tout de suite. Les jouets guerriers, achetés dans les supermarchés ont été remplacés par de vraies armes, tirant de vraies balles. Beaucoup d’adolescents et d’enfants sont descendus dans la rue pour protéger leur quartier.

Gare aux automobilistes qui s’aventuraient dans les ruelles étroites ! Faire attention, par exemple, aux petits cailloux placés au travers de la rue ; cela signifie qu’il y a un barrage, même s’il est invisible. Impérativement, il faut s’arrêter pour le contrôle de votre carte d’identité et de votre confession. Mona, une jeune femme un peu distraite, n’avait pas vu les petits cailloux. Brusquement, un petit Poucet, de 7-8 ans maximum, a surgi, sans prendre le temps de jouer son rôle de « contrôleur ». Mona s’est affolée et a hurlé, lorsque le diable en format de poche n’a pas hésité à tirer sur la voiture, avec une kalachnikov, presque aussi grosse que lui. C’était un jeu pour ce gamin. Et les rafales meurtrières sont parties très vite, trouant la voiture de tous les côtés. Les voisins le regardaient vider son arme. Tapis derrière le rebord d’un lambeau de fenêtre, les parents, indifférents,continuaient de se parler entre eux, autour d’une tasse de café.

La nuit, des jeunes libanais pleurent, crient leur angoisse et écrivent leur désespoir. « Du pistolet sort le feu, qui pénètre le corps d’un pauvre innocent, d’un combattant. Inconscient, il est transporté à l’hôpital, pour être sauvé, qui sait. Quelle pitié, c’est une pitié que les choses soient ainsi ! C’est une pitié que la guerre ne s’arrête pas, grossit tous les jours. La peur est dans nos cœurs. Les gens vont encore mourir ». C’est Ghada Abu Rahmeh qui parlait ainsi en 1977. Il avait douze ans, à l’époque. Ses camarades de jeux disaient qu’il était musulman.

Un autre adolescent écrivait « Il faut plus d’une balle pour tuer un homme, lui disait son père - Comment, papa, lui demandait-il ? Fils, lui répondait-il, prend à cet homme son espoir et il va mourir. Les évènements d’aujourd’hui (nous sommes en 1976) tuent plus de cent personnes par jour - Je crois en mon père, parce qu’il dit toujours la vérité. Mais vous, assassins, vous ne croyez en rien ». C’est Ramy Khalil qui témoignait, âgé de 14 ans. Ses voisins disaient qu’il était chrétien.

Jamina, rescapée d'une roquette aveugle qui détruisit sa maison, ne voulait pas que je la photographie ; muette de tristesse, elle proteste et d'un geste demande pourquoi tout cela est arrivé. On ne fait jamais le poids en face d'un enfant qui meurt...

Thierry Quintrie Lamothe

Auteur/Reportages

Image: 

dessin de Maya Jabour
(8 ans)

dessin d'Hani Abu Rahmeh
(7 ans)

dessin de Joe Farra
(14 ans)

dessin de Assia Naji
(8 ans)

dessin d'Assia Naji
(8 ans)

23 décembre 2016

Philippe Hérard, Les Gugusses, « Cent titres », Belleville, Paris.

 

 Si les fresques « dans la rue » sont parfois des « cadeaux » faits aux chalands, elles sont aussi, et surtout, une bonne manière,  quand les œuvres sont placées dans des spots réputés, pour les street artists un moyen de se faire connaître et d’entrer dans « le marché de l’art ». Le plus souvent, il convient de le reconnaître, les œuvres les plus abouties sont des œuvres de commande (festivals, manifestations diverses et variées etc.). Pourtant nombreux sont les street artists à travailler « dans la rue » et à vendre des œuvres en galerie. La commercialisation des œuvres obéit à une contrainte qui a le mérite de l‘évidence : les œuvres doivent être aisément transportables pour être accrochées aux cimaises des galeries et aux murs des amateurs qui ont font l’acquisition. Ainsi, on voit des artistes créer des œuvres monumentales ( Cf : le néo-muralisme), peindre des « murals » et des toiles de formats moyens voire petits. De plus, afin d’être plus abordables et de s’ouvrir à un public plus large de reproduire leurs œuvres peintes (gravure, lithographie-sans parler de nombre d’objets dérivés-).

Le passage de la rue à la galerie n’est pas sans conséquence sur la nature des œuvres et leur intérêt artistique. Prenons l’exemple du pochoir. Certains pochoiristes au lieu de projeter avec des bombes aérosols de la peinture sur des murs, projettent cette même peinture sur une toile, en permettant la commercialisation. Le changement de support n’a pas d’incidence sur l’œuvre. Les « layers », les « stencils »,  sont les mêmes et les peintures sont acryliques dans les deux cas. Les exceptions (il y a toujours des exceptions !) seront des pochoirs de Banksy : des marchands d’art n’hésitant pas à acheter (dans le meilleur des cas !) le morceau de mur aux heureux propriétaires pour le vendre cher, très cher !

Ses réflexions m’amènent à parler d’un artiste, rare !, qui propose « dans la rue » des œuvres remarquables et, en parallèle, une production de toiles vendues en galerie également remarquables parce que l’artiste, Philippe Hérard, exploite avec une grande intelligence les possibilités mais aussi  les contraintes des deux supports. Je consacrerai deux posts à cet artiste : le premier sera centré sur une « œuvre dans la rue » et le second à son travail de « peintre de chevalet ».

Hérard dans un entretien publié par Paris Street Art, confesse son besoin de liberté de création et aussi la difficulté de mener de front travail « dans la rue » et atelier : « Il ne faut pas que le travail que je fais dans la rue nuise à mon travail d’artiste en général. Il faut que je fasse attention, je veux être libre. Je ne pense pas que ça me restreint déjà mais j’y pense beaucoup parce que les gens me parlent souvent des premières choses qu’ils ont pu voir, qu’ils ont aimé, et ça reste très focalisé sur ça. J’essaye de faire la part des choses, de toujours avoir une petite référence, mais de proposer autre chose. »

Sur un grand mur, dans son quartier de prédilection, à Belleville, Hérard a collé ses gugusses ( c’est ainsi qu’il nomme ses personnages). Le mur mesure environ 20 mètres de long et 5 mètres de haut. L’espace horizontal est « occupé » par plusieurs gugusses, assez semblables quoique tous différents. Ils sont suspendus à de gigantesques boules qui semblent contre leur gré les emporter. La répartition des boules et des gugusses crée un vaste tableau. A y regarder d’un peu plus près, les boules symbolisant notre planète sont constituées de pages de journaux.

Philippe Hérard titre toutes ses œuvres, y compris celle-ci, « Cent titres ». Le jeu de mots révèle le refus d’imposer par un titre, une signification (et une seule),  au spectateur. Nous pouvons néanmoins tenter une lecture qui vaut ce qu’elle vaut (je m’interroge même sur l’intérêt critique consistant à proposer une lecture d’une œuvre quand l’artiste refuse de fournir des pistes d’interprétation !). Bref, j’interprète cette œuvre comme une réflexion sur notre société. Notre monde de l’information, nous emporte, nous les tristes gugusses, vers des « espaces infinis qui (nous) effraient ». Réflexion sérieuse certes,  mais suscitée par des images à la fois drôles et d’une grande tendresse pour les pauvres gugusses que nous sommes. L’œuvre n’est pas un pensum de quelques sociologues ou autres philosophes de salon habitués des plateaux de télévision qui ont la prétention de penser pour nous, gravement,  pour mieux accréditer le sérieux de leurs « analyses ». Les collages de Hérard sont « légers » : ce sont bien davantage des clins d’œil amusés sur notre humaine condition. Une légèreté, un peu triste, comme le portrait d’un Auguste qui pleure. Une légèreté qui n’exclut  pas la gravité du propos. Avant tout, son travail « dans la rue » est une « œuvre d’art » : regardons les corps des gugusses, la matière dont sont formées les boules, l’harmonie des couleurs, la dynamique de la fresque. Une œuvre, belle d’abord, et sérieuse si affinités.

 

 

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