semaine 33

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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10 novembre 2016

Vie et mort d’un spot de street art, la rue Dénoyez, Paris, novembre 2016.

 

La rue Dénoyez est située dans le quartier de Belleville, entre la rue de Belleville et la rue Ramponneau, à quelques encablures du métro Belleville. C’est dire si nous sommes dans le cœur du Belleville historique, entre deux arrondissements frondeurs, le 20ème et le 19ème arrondissement de Paris. Un quartier qui malgré les mitages de quelques résidences de standing reste encore un quartier populaire, partagé entre communauté chinoise, populations de Maghreb et Français de condition modeste.

La rue Dénoyez depuis plus d’une décennie est un des spots les plus vivants du street art parisien. Plusieurs raisons à cela : dans cette rue sont implantés plusieurs ateliers de pratiques artistiques, deux longs murs de part et d’autre de la rue offraient des supports à l’expression des street artists, la tolérance de la Mairie de Paris qui a laissé se développer une création spontanée.

Beaucoup d’artistes qui sont aujourd’hui connus et reconnus ont peint des fresques dans cette rue peu passante qui avait un quasi statut  de voie piétonne. Tout un chacun pouvait y taguer, peindre son blaze ou une fresque. Des street artists étrangers y venaient souvent pour faire cadeau à Paris d’une « œuvre ». Ici, pas d’œuvres de commande. Peint qui veut, ce qu’il peut, où il veut. La liberté y a été reine. Liberté de peindre avec application et patience de remarquables fresques recouvertes le lendemain. Les œuvres avaient une vie courte dans cette galerie en plein air : tous acceptaient cette règle non écrite. La rue était un lieu d’expression et de rencontres. Les badauds et les touristes venaient y faire un tour ; il y avait toujours quelque chose de nouveau à voir et parfois, au milieu de l’anarchie et du mélange hétéroclite des pochoirs, des affiches collées, des fresques, une œuvre émergeait, retenait le regard et vous invitait à découvrir le travail d’un authentique artiste. Rencontres avec des œuvres, rencontres aussi avec des artistes au travail. L’atmosphère y était bon enfant ; les street artists y laissaient une trace et un témoignage, les amateurs regardaient les artistes, les photographiaient, entamaient une conversation. La rue avait ses habitués, son petit monde régit par une absence de lois, par une grande convivialité entre les artistes, les artistes et la population du quartier, les artistes et les passants. Un espace libertaire ouvert à tous, partie prenante d’une culture underground, tendance hip-hop. Il y avait certes des artistes, c’étaient à coup sûr les moins nombreux,  et également des « petits gars » de banlieue qui venaient faire étalage de leurs « talents », des « pointures » qui renvoyaient l’ascenseur, des jeunes artistes qui voulaient se faire un nom dans le monde du street art, d’autres à la recherche d’une galerie ou d’une commande. La rue Dénoyez était tout cela à la fois, lieu d’une expression  vraiment libre, vitrine, lieu de vie, et « place to be ».

La mairie du 20ème arrondissement a commencé à raser les immeubles décatis et insalubres par construire des équipements sociaux. Une crèche et des logements sociaux dit-on. Qui oserait s’opposer à la mise en œuvre d’un tel projet ? Le spot de street art l’est devenu parce que c’était une pauvre rue, ou une rue de pauvres comme on voudra, avec des murs en déshérence, voués à la destruction. Son destin était inscrit dans son acte de naissance. Elle a eu le sort des œuvres de street art, éphémères et donc…essentielles.

Sur la rue Dénoyez a flotté le drapeau noir de la Liberté. Elle a eu une belle mort, tuée pour la bonne cause. Restera la nostalgie.

 

 

 

Image: 

Les engins de chantier détruisent une partie des maisons vétustes de la rue.

Les murs extérieurs étaient recouverts de tags et de fresques mais également l'intérieur des appartements squattés par les "artistes".

Photographie prise en 2014. Des anonymes construisaient dans les trous des murs des "trésors".

Fresque peinte par un artiste cubain empruntant un thème fréquent dans l'art traditionnel mexicain,un crâne.

Photographie prise en novembre 2016. Pendant la destruction d'une partie des immeubles, des passants fabriquent avec des objets de récupération des "œuvres". La rue refuse de mourir.

Photographie prise par l'auteur en octobre 2016. Les objets les plus divers voués à la destruction sont utilisés, y compris les décorations chinoises.

09 novembre 2016

Quand égalité rime avec diversité

Mardi 1er novembre

 Novembre. Le mois où les seuls deux jours fériés qu’il renferme concernent  la mort. Le brouillard les enrobe et les arbres, devenant chenus, accentuent les tentations d’amertume. De même qu’il faut imaginer Sisyphe heureux, il faut rêver source de joie dans le spleen.

                                                           *

 Rétroviseur. Halloween hier soir. Un des pires méfaits de la mondialisation. On serait bien tenté de vanter les apports de la civilisation judéo-chrétienne face à cette stupidité venue contaminer les petites têtes bondes européennes. Si le cher Pierre Dac était encore de ce monde, on le percevrait bien, lancer : « Une trouille est peur intense, mais alors citrouille !... »

                                                           *

Á Issigeac, la Maison de la Presse propose six journaux britanniques différents, sur un présentoir situé au premier rang, avant la presse française. Comme le dit Florence Lahaut, qui maintient la flamme de Pierre, son père,  parmi ses superbes tableaux dans la demeure de Boisse : « Depuis la guerre de Cent Ans, ils ne sont pas partis ! » Á Monpazier, moins de trente kilomètres plus loin, la bastide touristiquement la plus fréquentée du Périgord (des dizaines de milliers de visiteurs chaque année), la Maison de la Presse est située au centre du village, sous les voûtes de la place principale, face au marché couvert. Elle est fermée, elle n’existe plus. La voisine, lingère, précise que le libraire a lancé des appels à la reprise de sa boutique et que personne n’en a voulu. Elle ajoute : « Vous comprenez, c’est surtout embêtant pour les Anglais… Ils étaient nombreux à venir acheter leur journal ici… »

                                                           *

Droite / Gauche : « La valeur des deux termes s’est modifiée. Mais au-delà de ces évaluations changeantes, ils désignent toujours un couple et une réalité relativement stables. De la même façon, ce n’est pas un argument contre l’identification de la gauche et de l’aspiration à l’égalité que de souligner que la gauche poursuit aujourd’hui son idéal en paroles, mais pas dans les faits. Surtout si on laisse entendre qu’en agissant ainsi, la gauche ne remplit pas son devoir. Est-il nécessaire de répéter encore une fois qu’il n’existe pas d’incompatibilité entre l’idéal d’égalité et la reconnaissance de la diversité ? Ce qui distingue la droite de la gauche, c’est précisément la différence des critères à partir desquels elles désignent ceux qui sont égaux et ceux qui sont différents. » (Norberto Bobbio)

Mercredi 2 novembre

 Les forces irakiennes aidées par la coalition internationale avancent rapidement mais elles sont loin d’avoir repris Mossoul. Cependant, elles occupent les locaux de la radio et de la télévision. Cette conquête est fondamentale dans le parcours de la reconquête.

                                                           *

 « Dieu a créé la guerre afin que les Américains apprennent la géographie. »

(Mark Twain, cité par Franz-Olivier Giesbert, in Le Point, 27 octobre 2016)

                                                           *

 Le FBI dépose quelques pelures de bananes sous les pas d’Hillary Clinton, et même de son mari. Vladimir Poutine réitère son souci de voir Donald Trump accéder à la Maison-Blanche. Et la mafia, comment réagit-elle ?

                                                           *

  Droite / Gauche : « Pas un sympathisant de la gauche ne peut refuser d’admettre que a société a changé. Mais tant qu’il y aura des hommes engagés politiquement, mus par un profond sentiment d’insatisfaction et de souffrance face aux iniquités de la société - d’une façon peut-être plus offensive qu’avant, mais bien plus visible -, ces hommes auront les mêmes idéaux que ceux auxquels ont souscrit toutes les gauches de l’histoire depuis plus d’un siècle. » (Norberto Bobbio)

Jeudi 3 novembre

 Clinton-Trump dernière semaine. Il est urgent que la tragi-comédie s’achève. Le temps des casseroles n’a que trop duré.

                                                           *

 Sarkozy et ses amis durcissent un peu la campagne des primaires de la droite et du centre. Ils ont décidé d’attaquer François Bayrou pour mieux démonétiser Alain Juppé, accusé de ne pas être « assez à droite ». Des observateurs étatsuniens estiment que si Trump est battu, le parti Les Républicains va procéder à un assouplissement de ses options et devenir plus centriste. Remplaçons Trump par Sarkozy et la phrase garde tout son sens, assortie d’une influence ultérieure étendue à l’Union européenne. Mais on n’en est pas encore là… Hélas !

                                                           *

 La Réunionnaise Ericka Bareigts, députée PS, ministre des Outre-Mer, évoque son enfance. Quand elle allait sur la plage avec sa maman, celle-ci lui montrait les femmes occidentales qui se faisaient bronzer. Leurs enfants lui faisaient « des remarques sur sa couleur » et sa mère avait trouvé la parade pour la consoler : « Tous ceux-là mettent de l’huile sur la peau pour avoir ta couleur, ça veut dire qu’elle est belle… ! » Beau sujet de méditation pour tous les racistes qui se soumettront aux bancs solaires cet hiver, ou qui se badigeonneront de crème l’été prochain dans les campings du Lavandou.

                                                           *

 Le Renaudot à Yasmina Reza pour Babylone (éd. Flammarion) et le Goncourt à Leila Slimani pour Chanson douce (éd. Gallimard). Les gazettes titrent sur la rafle des prix littéraires de l’année par des femmes et en recourant aux palmarès  des œuvres récompensées, mesurent l’évolution de la parité hommes-femmes. On pourrait peut-être parler des livres…

                                                           *

 Droite / Gauche : « La confusion qui règne à l’heure actuelle [1994] dans le discours politique est aggravée par le fait qu’il semble impossible de se passer des deux mots clés ‘droite’ et ‘gauche’, souvent rejetés avec divers arguments et pourtant chargés de tant d’émotion qu’ils enflamment les esprits et sont toujours employés par chaque camp, soit pour se magnifier soi-même, soit pour insulter l’adversaire. »

Vendredi 4 novembre

 De son nouveau palais quatre fois plus grand que le château de Versailles, Recep Erdogan continue à ordonner des purges. Les universités continuent à trôner dans le viseur, les artistes commencent aussi à être censurés ou muselés. Angela Merkel, principale interlocutrice du sultan pour l’Union européenne, estime la situation « alarmante ». Tout se passe comme si l’avènement d’une dictature se préparait. On la voit imminente. Ne serait-elle pas déjà là, à peine encore masquée ?...

                                                           *

 Nouveau débat des candidats à la primaire de la droite et du centre. Même les journalistes qui le commentent n’emploient plus le conditionnel mais le futur simple quant à la conduite de la France à partir de 2017. Néanmoins Henri Guaino n’est plus seul, dans ce camp-là, pour ironiser sur l’exercice. Philippe de Villiers le rejoint. Guaino s’était contenté de parler de « cirque », de Villiers traite les protagonistes de « petits boutiquiers immatriculés à Bruxelles. » On lit toujours Léon Bloy au Puy du Fou…

                                                           *

 Compulser un dictionnaire bâti autour de l’œuvre de Jean-François Revel, c’est être assuré d’un voyage au pays de la parole libre et donc parfois cinglante, celle d’un homme pour qui la concession, si minime soit-elle, était une démission, voire une trahison à soi-même. Aucune faiblesse ne semblait l’habiter, sauf celle que lui offrait une table bien garnie. « De Gaulle. Malgré le caramel historique du révisionnisme œcuménique post-gaullien, si répandu, depuis, sur le passé, il faut se rappeler combien cet autocratisme, sans aller jusqu’à l’autocratie, faisait régner une atmosphère difficilement respirable pour tous ceux qui jugent, comme moi, que les gouvernants sont les employés des citoyens et non leurs maîtres ni leurs prophètes. » (L’Abécédaire de Jean-François Revel, florilège réuni par Henri Astier, Jacques Faule et Pierre Boncenne. Préface de Mario Vargas Llosa, postface de Philippe Meyer. Allary éd.)

                                                           *

 Droite / Gauche : « ‘Droite’ et ‘gauche’ sont deux termes antithétiques, utilisés depuis plus de deux siècles pour désigner l’opposition des idéologies et des mouvements qui divisent l’univers, éminemment conflictuel, de la pensée et de l’action politique. En tant que termes antithétiques, ils sont par rapport au monde auquel ils se réfèrent, réciproquement exclusifs et conjointement exhaustifs : exclusifs dans le sens qu’aucune doctrine ou aucun mouvement ne peut être à la fois de droite et de gauche ; exhaustif dans la mesure où, au moins dans l’acception forte de l’expression, comme nous le verrons mieux par la suite, une doctrine ou un mouvement ne peuvent être que de droite ou de gauche. » (Norberto Bobbio)

Samedi 5 novembre

 Jeudi soir, tandis que le deuxième débat de la droite se déroulait de manière plus offensive que le premier, Alain Juppé demeurait dans la prudence verbale tandis que son visage, en gros plan, révélait son âge (le contraste avec son voisin, François Fillon - qui n’est pourtant pas un jeune premier mais qui portait la même chemise et la même cravate - était marquant). Son état de septuagénaire expérimenté, c’est peut-être aussi sa chance. En 2012, après cinq années vécues dans un monde bling-bling, la France avait besoin d’être gouvernée par un honnête homme, un « président normal ». Peut-être aura-t-elle envie en 2017 de se donner à un sage, forcément vieux…

                                                           *

 Sarkozy en meeting hier soir à Belfort : « Le changement climatique a eu des conséquences, il y a maintenant une ‘jungle’ à Calais. » L’humour de Donald Trump a franchi l’Atlantique. C’était inévitable.

                                                           *

 Droite / Gauche : « Un couple de termes antithétiques comme droite et gauche peut être utilisé de façon descriptive, axiologique ou historique : descriptive, pour donner une représentation synthétique de deux parties en conflit ; axiologique, pour exprimer un jugement de valeur positif ou négatif sur l’une ou l’autre partie ; historique, pour marquer le passage d’une phase à l’autre de la vie politique d’une nation, l’usage historique pouvant être à son tour descriptif ou axiologique. » (Norberto Bobbio)

Dimanche 6 novembre

 Á l’instar de l’Afrique qui possède ses Hutus et ses Tutsis, l’Allemagne dispose aussi désormais de deux catégories physiques différentes parmi son peuple. Une étude scientifique des plus sérieuses commandée par la BERD révèle que les enfants nés à l’époque de l’effondrement du Mur de Berlin sont de plus petite taille, le passage d’une économie collectiviste au capitalisme ayant contrarié leur alimentation.

                                                           *

 Voilà les navigateurs solitaires du Vendée Globe partis des Sables-d’Olonne pour une septantaine de jours. Georges Simenon aussi naviguait aux Sables, sur son Ostrogoth. Des mondes, il n’avait pas besoin de faire le tour du nôtre pour en inventer.

                                                           *

 Ma vie de Courgette. Ce film d’animation en 3D, inspiré du roman de Gilles Paris (Autobiographie d’une courgette, éd. Plon, 2002) propose un regard sur la vie des orphelins. On le doit à Claude Barras, très complimenté pour sa réalisation. C’est en effet une belle réussite. Car l’histoire, oscillant de clichés en bons sentiments, n’est jamais gnan-gnan.

                                                           *

  Droite / Gauche : « Il n’existe pas de discipline qui ne soit dominée par une quelconque dyade couvrant l’ensemble de son champ : en sociologie, société-communauté ; en économie, plan-marché ; en droit, privé-public ; en esthétique, classique-romantique ; en philosophie, transcendance-immanence. Dans la sphère politique, la dyade droite-gauche n’est pas la seule, mais elle se rencontre partout. » (Norberto Bobbio)

Lundi 7 novembre

 Il ne suffira pas de libérer Mossoul, encore faudra-t-il très vite foncer sur Raqqa, le siège de l’État islamiste. Voilà ce que l’on entendait jusqu’ici. Mossoul est loin d’être totalement reprise qu’un deuxième front vient de s’ouvrir vers Raqqa. Bref, au lieu de procéder par étape, les militaires courent deux lièvres à la fois. Soit. Ils savent, suppose-t-on, ce qu’ils font. Cela dit, cette méthode stratégique est la meilleure manière de laisser passer des djihadistes fuyards dans les mailles du filet. Pour les retrouver plus tard en Libye ?...

                                                           *

 Nouveau coup dur pour Volkswagen : sa marque haut de gamme, Audi, est à son tour concernée par les moteurs truqués. L’on n’a cependant pas souvenir que cet énorme scandale puisse avoir vraiment ébranlé le constructeur automobile allemand lorsque l’irrégularité fut révélée. Pourquoi la tricherie lui serait-elle cette fois plus funeste ? Elle fait tellement bien partie du monde capitaliste…

                                                           *

 Droite / Gauche : « Ces dernières années, il est devenu un lieu commun d’affirmer que la distinction entre droite et gauche, qui a divisé l’univers politique en deux parties opposées pendant les deux siècles qui ont suivi la Révolution française, ne sert plus à rien. Sartre aurait été un des premiers à dire que droite et gauche sont deux boîtes vides : elles n’auraient plus aucune valeur ni heuristique, ni classificatoire, et encore moins axiologique. On en parle souvent, avec une certaine lassitude, comme l’un de ces pièges linguistiques auxquels se laisse prendre le débat politique. » (Norberto Bobbio)

Mardi 8 novembre

 Pour évoquer la situation d’Angela Merkel quant à la possibilité pour elle de solliciter un quatrième mandat l’an prochain, Le Journal du Dimanche s’est demandé si elle ne s’était pas inspirée d’une réflexion d’Audrey Hepburn qui conseillait : « Si on veut être au centre d’une fête, il suffit de ne pas y aller. » Bien vu. On devrait plus souvent s’inspirer des pensées d’Hollywood. La guéguerre permanente que se livrent les vedettes offre parfois des enseignements à exploiter, des bons mots ou des réflexions acides à méditer (Celle qui opposa Joan Crawford à Bette Davis se déclina en des morceaux d’anthologie : « J’ai toujours trouvé Madame Davis de mauvaise foi sur son maquillage au cinéma. Elle appelle cela de l’art. D’autres pourraient parler de ‘camouflage’ – un alibi pour masquer son absence de véritable beauté. » « Si Joan Crawford venait à prendre feu, je ne me donnerais même pas la peine de pisser dessus. » « On ne doit pas dire du mal des morts, seulement du bien. Joan Crawford est décédée. C’est bien. » - citations extraites de l’article de Samuel Blumenfeld, Les Vipères d’Hollywood, in Le Monde, 11 août 2015) Donc, Angela Merkel et le conseil d’Audrey Hepburn. L’an passé, la chancelière s’était rendue au congrès de la CSU, la branche bavaroise de sa famille politique, et elle avait encaissé une volée de bois vert. Cette année, elle a décidé de s’abstenir ; la CSU a choisi de ne pas présenter de candidat contre elle. Comme elle semble contrôler la CDU malgré la querelle causée par l’afflux des migrants, la voie lui est ouverte pour sa réélection. Reste à François Hollande à se pencher sur les petites bisbilles hollywoodiennes…

                                                           *

 Des nouvelles de la Terre. La COP 22 s’ouvre au Maroc. Les travaux dureront jusqu’au 18 novembre. Comme aurait dit monsieur de La Palisse, cette COP 22 succède à la COP 21. L’assemblée commencera donc par évaluer les résultats concrets de la précédente cession. Oui, mais il se fait que la COP 21, qui se tint l’an dernier à Paris, fut particulièrement fertile, accouchant d’accords exceptionnels pour la santé de la planète. Le rapport d’évaluation sera donc intéressant à examiner, avant d’espérer que d’autres progressions n’éclosent.

                                                           *

 Droite / Gauche : « Á l’origine des premiers doutes sur la disparition, ou tout au moins sur l’affaiblissement de la distinction, se trouverait la prétendue crise des idéologies. On peut tranquillement objecter, et cela a été fait, que les idéologies n’ont en réalité pas disparu, et qu’elles sont même plus vivantes que jamais. » (Norberto Bobbio)

 

05 novembre 2016

Le home staging du Loft du 34, Katre, 2 toiles et une installation, octobre 2016, Paris.

Le home staging du Loft du 34 a été une authentique « mise en scène de la maison » en  ce sens que les pièces vétustes de l’appartement ont été des lieux d’expression des artistes. Marko93 et Da Cruz, chacun à leur manière, se sont approprié le salon et la salle à manger. Leurs interventions respectent, dans leurs grandes lignes, les contraintes imposées par le cadre. Certes, les murs ont été peints mais également le parquet, le plafond et les vitres des fenêtres. De plus, des motifs « débordent » d’une surface sur une autre. Les 6 surfaces (les 4 murs, le sol et le plafond) restent pourtant organisées autour de la cheminée et les sujets prennent en compte les contraintes (hauteurs des murs, centralisation des motifs prenant pour axe l’ampoule centrale). Si l’objectif des artistes a été de transformer ces deux pièces en œuvres d’art, elles ont gardé des traces de leur usage fonctionnel.

A l’opposé de cette démarche, Katre a considéré la pièce qui lui était dédiée comme le réceptacle d’une installation qui n’est pas liée thématiquement liée à l’appartement. Alors que les œuvres de Marko et de Da Cruz sont des figures planes dans lesquelles la restitution du volume n’est pas recherchée (pas d’ombres, pas de perspectives etc.), Katre, en complément de ses deux toiles exposées dans la galerie, a juxtaposé photographie traduisant la profondeur  et objets en volume.

Le fond représente un bâtiment industriel ruiné. C’est une photographie en noir et blanc dont les contrastes ont été augmentés. Restent de la gamme des gris des noirs profonds et des blancs. Cette reproduction sert de décor à une accumulation désordonnée de matériaux de construction, des gravats. Des briques, des parpaings, des morceaux de bois,  comme les ruines modernes d’un hangar désaffecté et abandonné sont entassés. La représentation en deux dimensions   du hangar contraste avec les gravats. De cette accumulation de matériaux, vestiges d’une construction industrielle, sortent des traits de lumière qui se dispersent dans toutes les dimensions de l’espace. Ces traits rouges semblent émaner des matériaux, matériaux inclus dans l’espace imaginaire d’un hangar. La lumière rouge signe l’identité plastique de Katre. La pièce est le théâtre d’un paysage industriel, fortement géométrisé par l’artiste, dynamisé par la lumière rayonnante.

Katre dans une interview donnée à Télérama explique son traitement des images de friches industrielles : « Au début, je faisais les photos en argentique. Pour moi, ces lieux sont un peu noirs et blancs ou sépia, et j’aime bien avoir une seule ambiance de couleur. Dans ces lieux, avec leurs supports pourris, la bombe qui passe le mieux, c'est souvent du noir ou une couleur qui pète, comme du rouge.  Du coup sur mes œuvres, j'ai toujours fait en sorte que la lettre contraste avec la photo, et en même temps lui donne une énergie. De la même façon que nous, quand on va dans un lieu, on y va avec tout ce qu’on a. Quand on fait un tracé dans une friche, on s’y donne à fond. Souvent, il s’agit de donner une dernière vie à un lieu avant qu’il ne soit démoli, un dernier coup de boost. Ce que j’aime bien, c’est que sur l'œuvre finale, on ne sait plus ce qui est quoi,  ce qui était sur le sol, ce que j’ai ajouté… ».

Les installations de Katre répondent à son travail en galerie et dans la rue. Tableaux, installations, fresques, s’inscrivent dans une remarquable cohérence thématique. De ces œuvres se dégagent une esthétique particulière, celle de ces lieux en déshérence, abandonnés, ruinés, ravagés par les affres du temps qui passe et sculpte de nouveaux reliefs, peint de nouvelles couleurs des paysages jadis fonctionnels, lieux du travail des hommes, friches qui acquièrent une  beauté singulière que Katre nous dévoile. 

Image: 

L'installation complétée par des graphismes d'Astro.

Toile exposée par Katre

Détail de la toile.

05 novembre 2016

Sur les sentiers du fleuve frontière

Une consigne simple : longer à pied, pendant une semaine, un fleuve frontière

Loin des croisières au fil de l’eau, cinq marcheurs, venus de France et de Lisbonne, ont longé, dans le Tras-os-Montes (Au-delà des Monts / Région du Haut-Douro au nord-est du Portugal), les sentiers au plus près du fleuve, lorsqu’il fait frontière sur presque 120 kms entre l’Espagne et le Portugal.

Des « frémissements » de leur cheminement, ils ont rassemblé dans un opuscule* (entendre : petit ouvrage) quelques poèmes, des esquisses, des photos et bien sûr le court récit de rencontres inattendues.

Une invitation à un périple discret au cœur du silence de la nature.

« L’homme qui marche est ce fou qui pense que l’on peut goûter à une vie si abondante qu’elle avale même la mort ».

Dans les pas de Christian Bobin, les marcheurs quittent les bruits de l’electrico, ces vieux wagons jaunes accrochés aux rues pentues de Lisbonne. Ils laissent les lumières scintillantes du Tage et les odeurs de morue grillée pour remonter vers le nord-est du pays. Dès qu’ils sortent des autoroutes vides, le décor se transforme à l’approche du Douro, avec « les vignes qui dansent » étagées en terrasses onduleuses. Le granit domine le paysage. La fine lavande bleue et les touffes de genêts jaunes tapissent le plateau couvert d’une végétation rabougrie. De subtils effluves d’eucalyptus remontent des fonds boisés des vallées.

Les marcheurs se fixent entre eux une consigne simple : longer à pied, pendant une semaine, un fleuve frontière. Grâce aux cartes d’Etat-major achetées à l’Armée, ils vont pouvoir suivre un itinéraire inédit de Miranda do Douro jusqu’à Barca de Alva.

Miranda, bâtie dans la bonne pierre du XVe siècle sur son plateau, s’enroule autour des méandres du Douro, devenu un miroir d’eau stagnant après la construction en amont de retenues. Les ruelles, très propres, sont désertes. Du haut des murailles, l’horizon s’élargit vers les vastes vallées. Pendant le carnaval, la nuit devient féerique, avec les lueurs des bougies posées sur le rebord des fenêtres.

La frontière ? Ici, elle n’est pas craintive. Pas de visa, ni de permis de séjour. Pas de fils barbelés, de garde barrière, de guérite, de mirador électronique. Prenant sa source dans la Castille espagnole à plus de 2000 mètres d’altitude, le fleuve d’en haut est, selon la tradition, celui des grâces célestes .Le Douro reste un cœur battant où, entre de hautes falaises granitiques, s’interpellent des vignerons en mirandès, un idiome chantant aux sonorités latines. L’écho de leurs voix rocailleuses résonne d’une rive à l’autre pour commenter le dernier match de foot.

Rencontre avec José Augusto Pires, courbé sur son pied de vigne, « il a gelé cette nuit », dit-il, résigné, en se tournant vers les visiteurs, que ses yeux ne peuvent plus voir. Il avoue, non sans malice, quatre vingt quatorze printemps. Sa femme Adelia l’observe à l’écart, élégamment appuyée sur une vieille canne devant une cabane, où les outils ont été rangés. « Que tu es beau ! », s’exclame-t-elle, à l’adresse d’un des marcheurs, attentive comme une magicienne dans la confection mystérieuse des philtres d’amour.

La mule est dans le champ. Un coq solitaire trône sur une charrette solidement construite.

Bivouac le soir, près de Miranda, dans les pas des légionnaires venus de la lointaine Rome envahir la Province Ibérique. Les marcheurs investissent la petite cabane en pierres sèches pour y coucher la nuit et y poser des petites lumières. L’un d’entre eux choisit de rester dehors. La nuit est longue. Il grelotte dans son duvet, transi comme un roseau que traverse le vent. La fixité de la pierre est trompeuse. Dans un songe halluciné, il voit une falaise de granit se détacher de la montagne, pour s’installer au milieu du fleuve et devenir le « radeau de pierre », dont parle José Saramago, dans un de ses récits. Le Douro tient les marcheurs sous son emprise de Gorgone. Attention ! Qui verra la tête de la Méduse en restera pétrifié.

À l’aube, un paysan bine déjà son carré de terre, les mains nouées autour de sa bêche pour retourner cette terre minérale, desséchée par le vent. Le pied est encore ferme. La main ne tremble pas. Il marmonne tout seul. Le bruit de la pioche heurte le caillou et résonne dans le vallon tapissé de marguerites sauvages.

Que reste-t-il de ces villages de schiste fondus dans des décors métamorphiques? Quelques carcasses de distilleries d’huile d’olive perdues dans les broussailles.

Une veuve, habillée de noir, alerte, yeux rieurs, s’avance vers un marcheur et lui offre un bâton « de vie » pour continuer la route. Une autre, sourire éclatant, pour ne pas être en reste, tend une carafe d’eau fraîche. Un pensionné de Volkswagen interpelle le groupe « venez avec moi à Porto, dans les tavernes, pour siffler en choeur avec les vignerons, tous ivres et gais ».

Au-dessus d’une Vierge enfermée dans un luminaire, un rapace s’est posé. Â la balustrade en bois, une horloge antique reste accrochée et les anguilles ne bougent plus. Au loin, des cigognes noires plongent dans les a-pics du fleuve. Un merle bleu, solitaire, voltige au-dessus des falaises de granit. Il plane un moment, puis disparaît dans un profond battement d’aile.

Sur un rocher, un marcheur s’est arrêté. Seul, assis en tailleur, il sort un carnet de son sac et commence à effleurer de la fine pointe de son crayon les contours des hautes falaises au dessus du fleuve. n homme, sans âge, s’approche et observe son dessin, « j’aime aussi la couleur sombre des roches et l’eau verdâtre du Douro. Pourvu qu’il ne soit pas rendu inerte, par la construction des barrages », craint-t-il,

En silence se croisent ici, des corps fatigués par l’errance. Des silhouettes chancelantes errent dans les ruelles et occupent les bancs installés devant les églises. Des yeux pétillent sur des beaux visages parcheminés, ridés comme de vieux ceps.

Les marcheurs retrouvent Noribal à Torre de Moncorvo. Il les invite autour d’un repas, pour parler plus intimement de son père, un poète populaire. Source inépuisable d’énergie pour lui, il cite de mémoire un aphorisme de Pessoa. « Ne pas changer, c’est une maladie » dit-il et il arrive un moment « où nous devons abandonner les vêtements usés. Il y a un instant où celui qui n’ose pas restera toujours sur place ».

Le groupe chemine ensuite vers la convergence du Rio Sabor et du Douro. « À cet endroit, l’eau du fleuve me rassure », ajoute Noribal. Cette eau obsédante, où glisse furtivement un bateau de croisière, venu de Porto avec sa cargaison de vacanciers insouciants.

Ultime étape à Vila Nova de Foz Coa. La vie renaît. Les habitants du village quittent leur maison. Sur la place principale, tous les âges se mêlent, près de la Coopérative Viticole. Des enfants s’élancent sur une balançoire installée dans l’école. Une jeune femme pousse un landau. Le chauffeur d’un bus à l’arrêt, fume son petit cigare d’un air léger, « on ne vit pas trop mal ici, dans cette région de Torre de Moncorvo », dit-il, esquissant un léger sourire, parce que tout le monde a son petit potager, même s’il y a de moins en moins de vie ».

Les pierres ont parait-il, ici, le pouvoir de guérir ses habitants des petites misères du quotidien.

La randonnée s’achève, comme dans un roman champêtre, où le berger quitte le voyageur pour lui dire « Dieu vous garde Monsieur ».

Oublions un moment les « jungles » sauvages où se réfugie une foultitude de migrants, pour nous attacher à ce Tras Os Montes, une terre rude chauffée par le soleil, pleine de temps et de mémoire, où demeure encore une humanité de gens disponibles pour accueillir une poignée de marcheurs, venus de Berlin, Lille, Lyon, ou Paris « dans leurs yeux et dans leur âme », comme l’écrit l’inspiré Antonio Tabucchi.

Thierry Quintrie Lamothe
Auteur / Reportages
t.cleobie@yaho
____________________________________________

* L’opuscule « Tras-Os-Montes/ Au-delà des Monts »
Ecritures poétiques de Philippe Despeysses
Dessins de Laurent Motte est disponible à la Librairie « Comme un roman… »,
39, rue de Bretagne-75003 Paris
https://www.comme-un-roman.com/

Ou chez Thierry Quintrie Lamothe
Prix : 15 euros

Image: 

Photo © Matthieu DESPEYSSES

Photo © Matthieu DESPEYSSES

Photo © Matthieu DESPEYSSES

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Photo © Matthieu DESPEYSSES

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Dessin © Laurent MOTTE

Dessin © Laurent MOTTE

02 novembre 2016

Bon anniversaire au CNCD, à l’opération 11.11.11...

... Et à toutes celles et tous ceux qui y participent!

Lancé voici 50 ans, avec la volonté de tourner la page du colonialisme, le Centre National de Coopération au Développement avait l’ambition de rassembler ONG et public pour répondre à l’appel des Nations Unies, en particulier de la FAO, en vue de combattre la faim dans le monde. Ambitieux, il mit en place diverses coordinations en charge les unes de la campagne 11.11.11., les autres de l’accueil des réfugiés, des étudiants étrangers, de l’aide d’urgence, de l’envoi des coopérants. A l’époque, le CNCD confia à SOS Faim le soin de choisir quels projets et actions bénéficieraient des fonds récoltés annuellement le 11 novembre.  

Assez vite cependant, le CNCD fut l’objet de critiques de la part d’une partie des ONG, organisations de jeunesse, mouvements de la paix qui ne partageaient pas sa vision trop consensuelle et peu critique à l’égard des tendances néocolonialistes de la coopération officielle belge, entachée de deux défauts majeurs. Le premier d’assurer via la coopération une présence politique dans ses anciennes colonies, le deuxième de lier l’aide belge à la promotion des intérêts économiques et commerciaux belges dans les pays assistés.

Le CNCD était lui-même critiqué pour sa vision paternaliste de la coopération, celle du « rattrapage ». L’aide devait permettre au pays du Sud de rattraper les pays du Nord dans leur modèle de croissance. Toute critique de l’exploitation des ressources naturelles de ces pays au seul profit du Nord était absente.

C’est ainsi que dès 1970, le Comité National d’Action pour la Paix et le Développement (CNAPD), regroupant nombre d’associations, diffusa en masse durant l’opération 11.11.11 un tract « 11.11.11 oui mais » dénonçant une complaisance consistant à donner d’une main aux populations du Sud ce qu’on leur reprenait quatre fois plus par ailleurs… Deux organisations membres, le Mouvement chrétien pour la Paix et un peu plus tard Entraide et Fraternité, furent éloignées du CNCD.

Entraide et solidarité

En 1980, le CNCD/NCOS fut poussé par les Flamands au « splitsing ». Ce fut une aubaine qui permit, avec l’aide d’un grand sage, le ministre d’Etat Pierre Vermeylen, de réorienter le CNCD sur une ligne nouvelle. Il s’agissait de maintenir l’entraide en y ajoutant la solidarité avec les aspirations légitimes des pays du Sud à leur émancipation : la lutte contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud, la dénonciation de la dictature de Mobutu au Zaïre et des complicités dont ces régimes bénéficiaient en Belgique et en Europe, l’information sur l’aide liée aux milieux d’affaires, la mainmise sur nombre d’économies du Sud par les mécanismes de l’endettement et l’intérêt critique pour les mécanismes de coopération instaurés par l’Union européenne.

Ajoutons l’élaboration de conditions nouvelles d’un partenariat fondé sur le respect mutuel, la protection des défenseurs des droits de l’Homme au Sud, le commerce équitable, la souveraineté alimentaire, la défense de l’environnement et des biens communs de l’humanité. Tout cela fut pris en charge collectivement par le CNCD et ses associations membres.

Beaucoup ont considéré cette émergence d’une autre vision de la coopération et des relations internationales comme une alternative permettant à la société civile d’avancer sur la voie d’un « autre monde possible », un monde partageant les idéaux des Nations Unies contenus dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et l’ensemble des conventions pour une sécurité et une coopération internationales.

C’était sans compter sur l’arrogance des acteurs économiques et politiques qui, au cours des mêmes 30 dernières années, ont imposé au monde une vision économiciste et égoïste des rapports internationaux. En 1947 déjà, l’économiste Karl Polanyi dénonçait le risque en disant : « Ne laissez pas l’économie aux économistes mais rendez-la aux acteurs sociaux. Une économie qui mène sa propre vie dévore le social et son environnement. »

Bravo au CNCD car il a pris la mesure du risque en refusant le TINA (there is no alternative) du couple infernal Thatcher-Reagan.

Bravo aux ONG qui ont été en mesure d’acquérir les compétences pour tenir tête aux eurocrates, aux experts de la Banque Mondiale, du FMI, des multinationales. Elles ont obtenu la complicité de politiques, de syndicalistes, d’universitaires et de leurs alter ego du Sud afin de contester les arguments d’autorité de ceux qui dirigent l’économie au profit de l’enrichissement d’une minorité. (Voir le rapport d’Oxfam de janvier 2015 : « Les 1 % les plus riches possèderont plus que le reste de la population mondiale en 2016 »).

Quatre écueils

A l’avenir, plusieurs écueils doivent être évités et je voudrais brièvement en évoquer quatre.

- Le premier : la coopération internationale de l’ONU, des Etats, des institutions internationales et celle des ONG a rencontré son pire échec et ses limites le 4 avril 1994. Il s’agit du génocide commis sous nos yeux en trois mois au Rwanda, au cours duquel près d’un million de Tutsi ont été exterminés, massacrés. Malgré les études, les témoignages, le Tribunal international sur le Rwanda, les commissions d’enquête, le bilan réel de ce crime contre l’humanité et ses conséquences au Rwanda même mais aussi dans la région, dont la mort de six millions de Congolais, de Burundais, n’ont pas été clairement identifiés et encore moins assumés. Il n’est pas trop tard.

- Le deuxième : le retour de l’aide liée. Tant les Etats que l’UE détournent sans vergogne l’aide au développement. D’abord l’aide promise en 2000 à l’aube du Millenium n’a pas été apportée et donc des centaines de milliers de petites filles sont privées d’école, des millions d’humain n’ont pas accès à l’eau potable, etc. Mais, plus cyniquement, ce qui restait des budgets consacrés à l’aide publique au développement sont aujourd’hui détournés pour faire de l’urgence dans les zones de guerre. Des guerres le plus souvent provoquées par ces mêmes pays du Nord, voyons les exemples de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Lybie, et bien d’autres moins médiatisées.

Pire, ces budgets sont utilisés pour soutenir nos entreprises engagées dans les pays du Sud, ou encore pour alléger les coûts de l’accueil des populations du Sud qui cherchent à se réfugier dans nos pays.

Dans sa lutte contre les migrations subsahariennes, l’UE a trouvé plus facilement 4 milliards à allouer au gouvernement turc de M. Erdogan et met en œuvre ce qu’elle appelle les « compact migrations policies ». Il s’agit de conditionner l’aide à des pays tels le Sénégal, le Mali, le Niger, le Nigéria, l’Ethiopie, à la réadmission par ces pays des migrants dits « irrégulièrement entrés en Europe ».

- Le troisième : la concurrence entre ONG et avec les autres secteurs associatifs. Entre ONG : le ministre actuel de la Coopération s’est érigé en CEO de la coopération et avec l’appui d’une firme de consultance a soumis les ONG à des examens de performance propres aux grandes entreprises du secteur privé, mettant ainsi les ONG sous la double pression de la concurrence pour l’accessibilité aux fonds publics et quant au choix des pays où elles peuvent bénéficier de ces fonds pour leurs actions de coopération.

Avec d’autres acteurs associatifs dans les secteurs sociaux, entre autres la santé, le risque est réel de voir de plus en plus d’ONG adopter des méthodes de récolte de fonds et des messages de plus en plus agressifs et simplistes « à votre bon cœur, M’sieur M’dame » qui nuisent voire sont en contradiction avec leur message en matière d’éducation pour le développement et pour une coopération respectueuse des objectifs du Millénaire pour le Développement, adoptés par les Nations Unies.

-Le quatrième : la dictature de l’urgence. Il s’agit enfin de combattre, en coopération comme ailleurs, l’état d’urgence qui prévaut en matière de sécurité comme en relations internationales. La dictature de l’urgence est à l’opposée du travail dans la durée que nécessite la coopération. Elle marginalise le partenariat pour favoriser l’ingérence. L’urgence est un camouflage qui sert le plus souvent les intérêts de nos pays et rarement les populations secourues. C’est, en outre, un réel danger car l’urgence nécessite une forte attention médiatique qui, lorsqu’elle retombe, laisse les populations assistées à l’abandon.

La coopération est donc avant tout une action de partenariat dans la durée qui exige encore et toujours un dépassement de nos clichés : nous serions les « développés » et eux les « sous-développés ». Après avoir été des sauvages, des colonisés, combien de temps faudra-t-il pour considérer les autres, ceux du grand Sud, comme nos égaux ?

En ce sens, une autre révolution culturelle s’impose.

Bon anniversaire et bon courage ce 11 novembre 2016 !

Infos :

http://www.cncd.be/

http://www.cnapd.be/a-propos/

 https://www.oxfam.org/fr/salle-de-presse/communiques/2015-01-19/les-1-les-plus-riches-possederont-plus-que-le-reste-de-la


 

Image: 

Manifestation lors du Forum Social Mondial de Tunis en 2013. © Photo G.L.

31 octobre 2016

Réflexions sur le « droite – gauche » en politique

Sur fond de bavardages pré-électoraux en France, voici les leçons de Norberto Bobbio, philosophe militant.

Jeudi 13 octobre

 Un personnage de fiction devenu tellement célèbre et surtout familier qu’il est considéré comme vivant étant ou ayant existé. Albert Algoud, grand connaisseur de Tintin et humoriste réputé, racontait lundi soir à son auditoire du Centre culturel d’Uccle où il présentait son livre, qu’il avait écrit au pape à la mort d’Hergé pour solliciter du réconfort en faveur des milliers de personnes qui supporteraient mal la mort de Tintin. Le nonce apostolique lui avait répondu tout à fait sérieusement. Il avait aussi écrit au Syndicat des concierges, évoquant la mort de Madame Pinson, une héroïne de Tintin, et ledit syndicat, sensible à la supplique, lui avait répondu qu’il s’occuperait du triste cas…Le sculpteur Nat Neujean, malgré son grand âge, était dans l’assemblée. C’est à lui que l’on doit Tintin en trois dimensions, qui, d’après ses dires, émut Hergé aux larmes quand il le découvrit dans son atelier. La sculpture en bronze, de taille réelle, figure dans le hall d’entrée du Centre culturel. Les passants la regardent comme n’importe quelle autre statue que l’on peut trouver dans les lieux publics de Bruxelles. Sauf que le personnage qu’elle représente n’a jamais existé. En est-on bien sûr, en vérité ? Le philosophe ne prétend-il pas : « Cette chose existe puisque je l’ai pensée » ?, tandis qu’Henri Michaux affirme : « Même si c’est vrai, c’est faux » ?

                                                                       *

 Il y a fort à parier qu’aucun commentaire négatif ne sera publié à propos du Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier. Tout le monde s’accordera pour considérer qu’il nous offre trois heures d’érudition et de bonheur. Cette autobiographie cinématographique n’a rien d’une démonstration d’ego, bien au contraire. On a plutôt le sentiment que Tavernier s’efface pour mieux mettre en évidence le talent de ses maîtres et de ses confrères. Une seule fois il ne résiste pas à confier un compliment. Les louanges viennent de Claude Sautet pour lequel il travailla jadis, et concernent son Capitaine Conan. Dans trois jours, on célèbrera le vingtième anniversaire de la sortie de ce film, une œuvre magistrale qu’il serait pertinent de programmer en télévision, en cette période d’évocations de la Première Guerre mondiale. Ce Voyage, remue-mémoire pour les uns, initiatique pour d’autres, s’achève en annonçant, avant le générique de fin, une suite du même type qui complète l’itinéraire chronologique. En quittant la salle obscure, on se promet de ne pas la manquer.

                                                                       *

 « Ce que j’avais notamment envie de dire sur le cinéma ; c’est : ‘arrêtons les exclusions, les querelles, les écoles !’ C’est creux. On a mis dans une case des gens qui n’ont aucun rapport les uns avec les autres. Quand je travaille chez Beauregard, le producteur, et que je vois Pierrot le fou d’un côté et Landru de l’autre, quel rapport entre Godard et Chabrol? Ce qui est intéressant, c’est de montrer en quoi Chabrol est unique, en quoi Godard est unique ! Quant au ‘réalisme poétique’, on met ensemble Grémillon, Carné et Duvivier. Ils n’ont aucun point commun. Duvivier a tourné très tôt en extérieurs, Carné ne travaille qu’en studio. Á propos des écoles littéraires, Bernard Frank disait : ‘Ça me fait penser aux photos de classe. Sous prétexte que vous êtes sur la même photo, on essaie de créer une génération alors que rien ne vous rapproche.’ »

(Bertrand Tavernier. Entretien avec Fernand Denis, in La Libre Belgique, supplément Culture, 12 octobre 2016)

Vendredi 14 octobre

 Dès le début du quinquennat de François Hollande, deux journalistes du Monde obtinrent la possibilité de dialoguer en moyenne une fois par mois avec lui, sous deux conditions qu’ils souhaitaient imposer : l’enregistreur sur la table et pas de conseillers à ses côtés. Le président accepta. Un livre paraît qui reflète ces échanges-là et démontrent que l’on n’a pas affaire à un président « normal » mais bien à un homme qui cultive l’ambiguïté à la manière de son maître François Mitterrand, tout en trouvant le moyen de se défouler (Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Un président ne devrait pas dire ça. Les secrets d’un quinquennat, éd. Stock) L’ouvrage est donc très instructif et dévoile certains aspects surprenants de la pensée présidentielle. Hélas !, ceux-ci conduisent parfois au dérapage. Ainsi, lorsque Hollande estime que la Justice (« les procureurs, les magistrats…) « est une Institution de lâcheté », il ne fait en fait que de se retrouver dans la position que les chefs de la Ve République ont tous souvent connue. Le problème, c’est qu’à la différence de ses prédécesseurs, il n’assume pas et se fend d’une lettre de remords. Serge Raffy, le journaliste qui le connaît le mieux pour lui avoir consacré deux livres bien avant sa candidature de 2011, affirme qu’il a pris consciemment le risque de dynamiter sa candidature, qu’en somme, il joue à quitte ou double. C’est possible. L’homme est tellement plus diabolique encore que son maître. Ne précipitons donc pas le jugement (si l’on ose dire…) et attendons la suite de l’histoire. Cela devient passionnant, à la manière d’un drame shakespearien.

                                                                       *

 « Il vaut mieux se préserver des remords que des regrets. »

            (Oscar Wilde. Le Portrait de Dorian Gray, 1890)

                                                                       *

 On s’attendait à ce que le prix Nobel de Littérature revînt cette année à un américain et beaucoup d’observateurs citaient Philippe Roth. La surprise fut partout totale lorsque l’on apprit que la palme était attribuée à Bob Dylan. Pourquoi pas ? On regrettera seulement que le jury Nobel attendit si longtemps pour oser récompenser la poésie chantée. Comment, par exemple, auraient réagi les anarchistes Brassens et Ferré si cette noble et nobelle décision leur était tombée sur le paletot ?

                                                                       *

 Pour les moines chartreux, « le silence, c’est l’absence de mots inutiles. »

                                                                       *

Samedi 15 octobre

 Sur Europe 1 tous les samedis, dans la foulée du journal de 13 heures jusqu’à 14 heures, trois journalistes expérimentés débattent des événements de la semaine écoulée. La station les appelle pompeusement « les grandes voix ». Michèle Cotta, Gérard Careyrou et Charles Villeneuve possèdent en tout cas une longue expérience de l’observation politique pour donner libre cours à des analyses expertes et qualifiées. Parfois, ces docteurs ès querelles d’ambition peuvent cependant déraper. Ainsi, concernant la crise qui provoqua la disparition de la banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008, Charles Villeneuve, n’hésita pas, dans son envolée, à considérer que Nicolas Sarkozy « avait sauvé le monde. » Il faudra retenir cette appréciation lorsque des jurys se réuniront pour couronner les citations les plus cocasses de l’année.

                                                                       *

 Des techniques nouvelles (infrarouges, etc.) offriraient donc la possibilité de découvrir des cavités jusqu’à présent inconnues de la grande pyramide de Khéops. Un talisman pour apprendre l’art de gouverner dans la paix du monde serait le bienvenu.

                                                                       *

  « La civilisation moderne a tout souillé de ce qui fut. Notre époque a réussi à infliger aux pyramides une ambiance de fête foraine. Et, là-bas, personne ne se doute de l’énormité du sacrilège quotidien. »

(Georges Barbarin. L’Énigme du Grand Sphinx, coll.’ L’Aventure mystérieuse, éd. J’ai lu, 1946)

Dimanche 16 octobre

 Il n’y en a que pour François Hollande dans les commentaires dominicaux à propos de la semaine écoulée. La plupart des observateurs le considèrent disqualifié à la suite des propos enregistrés – et publiés – par les deux journalistes du Monde. Certains observateurs ne réagissent pas aussi négativement ; tel Grégoire Biseau, dans Libération, qui constate que le président « a réussi à saturer l’espace médiatique ». La droite a raison de faire courir l’idée que François Hollande parle trop aux journalistes… Drôle de reproche quand même, exprimé par des gens qui espèrent que les journalistes parleront d’eux… Mais c’est un fait : pendant la campagne pour la primaire de la droite, on évoque plus Hollande que les sept aspirants. Jeudi, lors de leur premier débat télévisé, ils avaient sans doute craint le clash. Ils ont lassé, certains observateurs – comme Jean d’Ormesson – qui leur portent pourtant sympathie, ont évoqué l’apparition d’une « somnolence ». Ils ne se sont pas combattus mais en revanche, ils ont tous parlé… de François Hollande. Pas en bien évidemment, il ne faut pas rêver, mais Hollande est au centre de l’actualité. Il a pris le pari du risque presque pas calculé. On verra bien la suite. En tout cas, la situation est moins néfaste qu’on ne le croirait. Jean-François Kahn, l’un des meilleurs observateurs de la politique française, déclara voici au moins deux ans qu’Hollande avait perdu toutes ses chances de se succéder à lui-même. Aujourd’hui, il estime qu’il lui reste une petite possibilité, « un trou de souris », formule utilisée par Hollande lui-même, s’il faut en croire Le Point dans son édition du 11 août dernier. Eh bien considérons que nous allons désormais analyser le syndrome du trou de souris. Et si Hollande parvenait à se faire réélire, l’ouvrage qui relaterait son parcours étonnant autant qu’imprévu s’intitulerait Le symbole du trou de souris...                                                             

                                                                       *

 Quand la souris nargue le chat, c’est que son trou n’est pas loin.

            (Proverbe nigérien)

Lundi 17 octobre

 La reconquête de Mossoul a commencé avec des troupes au sol. L’opération devrait sans nul doute réussir mais il est bon de s’interroger déjà sur l’après : Que va-t-on faire des combattants de l’État islamique capturés ? Comment auront réagi les quelques un million et demi d’habitants ? Beaucoup auront fui avant le début des hostilités, voudront-ils tous revenir ? Des questions lancinantes propres à tout état de guerre qui ne doivent pas retarder le processus : d’abord éradiquer Daech.

                                                                       *

 197 pays ont signé à Kigali un accord sur la réduction des gaz à effet de serre, considéré par les experts internationaux comme « une avancée majeure » dans la lutte contre le réchauffement climatique. L’accord de Kigali est plus important que celui de Paris (COP 21) signé en décembre puisqu’il est coercitif, des sanctions étant prévues en cas de non-respect. Mais l’accord de Kigali n’aurait pas pu naître si celui de Paris n’avait pas existé. Les résultats de la COP 21 commencent à concrétiser des actes forts. C’est essentiel. Cela semble négligé, cela ne sera pas considéré à sa juste valeur comme un des succès du quinquennat dans la campagne qui s’annonce, et pourtant, c’est peut-être le point principal du bilan que l’Histoire retiendra.

                                                                       *

 « Vagabonder à la surface des océans est souvent source de sérénité et, parfois, permet de tutoyer ses rêves. S’y immerger, c’est s’ouvrir à son observation et à sa compréhension. »

            (Nicolas Hulot, in Ma Planète, mai/juin 1998)

                                                                       *

 Il y aura un centre d’hébergement pour SDF cet hiver dans le très bourgeois 16e arrondissement de Paris comme dans tous les autres. Dès que la décision fut officialisée, une pétition rassembla 40.000 signatures en un éclair. Rien n’y fit. L’établissement vient d’être incendié.                                        

Mardi 18 octobre

 La Russie interrompt ses frappes aériennes sur Alep, souhaitant procéder à une « pause humanitaire ». Une pause humanitaire… Le cynisme et l’impudence du langage guerrier n’ont que la drôlerie répugnante comme limite.

                                                                       *

 Promis, juré. Les élections qui auraient dû se dérouler en novembre 2016 en République démocratique du Congo n’auront pas lieu mais elles seront organisées, c’est convenu, arrêté, signé, en avril 2018. - Mais… Euh !... La Constitution…  - Comment ?… La… Constitution ?... Ah oui !... Bah !...

                                                                       *

 « Un remords vaut mieux qu’une hésitation qui se prolonge. »

            (Henry de Montherlant. La Reine morte, 1942)

Mercredi 19 octobre

 Si plus d’un semestre nous sépare encore de l’élection présidentielle française, la préparation de la primaire de la droite et du centre incite déjà les médias aux commentaires audacieux ou farfelus, au point que l’on est en droit de se demander s’il ne vont pas tomber à court d’analyses dans quelques semaines, ou s’ils ne vont pas sombrer dans l’inconvenance journalistique. N’étaient quelques observateurs avertis et expérimentés comme Michèle Cotta ou Franz-Olivier Giesbert, on serait déjà enclin à répertorier les bourdes et les lieux communs. Et d’abord, une élémentaire introduction s’impose pour contourner les clabauderies : oui, il existe bien une droite et une gauche. Il y a quelques décennies, des partis de la droite classique avaient, avec un certain succès, tenté de démontrer que c’était là des notions dépassées, qu’elles n’avaient plus vraiment de raison d’être. De l’assimilation, on est passé à la confusion. Hier, des journalistes réputés compétents expliquaient que François Hollande avait mené une politique de droite tandis qu’Alain Juppé défendait un programme de gauche. Protégé par l’intouchable liberté de la presse, le critique semble pouvoir dire et même prétendre n’importe quoi. Non. Juppé est un candidat très estimable mais c’est un homme de droite qui défend un programme de droite. Hollande n’a peut-être pas tenu tous ses engagements de campagne mais il a conduit une politique de gauche en dirigeant la France. La distinction entre la droite et la gauche existe bien et c’est tant mieux pour la santé d’une démocratie et la richesse du débat qui la sous-tend. La distinction existe et elle existera encore longtemps parce que les deux options sont très différentes, ancrées dans la vision du genre humain.

 Cette différence est perceptible et fondamentalement bien enracinée dans la notion d’égalité. Pour la gauche, les inégalités sont sociales et doivent, sinon disparaître, du moins être corrigées. Pour la droite, au contraire, elles sont naturelles, et il n’est pas souhaitable d’espérer leur suppression, car elles sont essentielles à la construction du social.

 Cette nuance de base a été définie par un célèbre philosophe italien, Norberto Bobbio qui, écœuré de voir son pays sombrer dans le berlusconisme, a voulu replacer la pensée politique à sa juste place dans l’organisation de la société. Son livre parut à Rome en 1994. Les éditions du Seuil le publièrent en mai 1996 sous le titre Droite et Gauche. Comme si, par-delà leur confidentialité, ces Calepins avaient une chance d’être lus par l’un ou l’autre annotateur politique, on y trouvera chaque jour de petits extraits du livre de Bobbio, jalons indispensables à l’analyse des faits pendant les joutes à commenter.

                                                                       *

 « Si plus de 10.000 personnes lui ont rendu hommage à Turin, le 10 janvier, c’est parce que Norberto Bobbio, décédé la veille, était non seulement le plus grand philosophe italien de la politique et du droit, mais aussi, depuis soixante ans, pour le grand public, un philosophe militant. Mais ce qui faisait parfois de lui un étranger dans son propre pays, c’est sa distance sidérale à l’égard de la politique politicienne et le caractère nettement européen de son profil intellectuel et politique(…) »

            (Mario Telo. Les Leçons de Norberto Bobbio, in Le Monde, 13 janvier 2004)

Jeudi 20 octobre

 Il se passe toujours quelque chose de loufoque chez les écologistes, une sorte d’inclination à choisir l’impasse plutôt que le boulevard. En juillet 2011, Eva Joly avait battu Nicolas Hulot pour l’investiture à l’élection présidentielle où elle s’écrasa superbement. Aujourd’hui, Cécile Duflot se voit éliminée dès le premier tour de leur primaire, alors qu’elle se préparait depuis deux ans au moins à l’épreuve. En digérant sa leçon de modestie, en expérimentant l’humilité face à un coup de tonnerre, il lui reste à méditer l’avenir et à se souvenir que lorsqu’ils avaient comme elle 41 ans, tous ceux qui ont joué un rôle majeur dans leur pays n’étaient pas en position de le revendiquer.

                                                                       *

  « Savoir se contredire est un exercice d’humilité et une méthode de libération. »

            (Michel Polac. Hors de soi, éd. Barrault, 1985 ; rééd. P.U.F., 2001)

                                                                       *

 Mal de pierres, film de Nicole Garcia. Car la vie ordinaire est aussi très complexe et compliquée. Superbe interprétation de Marion Cotillard. Sur l’affiche, le nom de Louis Garrel apparaît en caractères plus grands que celui d’Alexis Brendemühl. Celui-ci développe  pourtant un jeu plus important, et au demeurant remarquable.

                                                                       *

 Droite / Gauche. « Droits de l’homme, démocratie et paix sont trois moments nécessaires du même mouvement historique : sans droits de l’homme reconnus et protégés, il n’existe pas de démocratie ; les conditions minimales pour la résolution pacifique des conflits ne sont pas réunies.» (Norberto Bobbio)

Vendredi 21 octobre

 Le projet d‘accord de libre-échange Comprehensive Economic and Trade Agreement entre le Canada et l’Union européenne fait des vagues et, surtout, a du plomb dans l’aile. Tous les membres de l’UE l’ont approuvé sauf le Parlement wallon, ici compétent, la Belgique étant un État fédéral. La question qui, à l’analyse, fait problème, est de savoir jusqu’où cet accord est commercial et jusqu’où il est davantage de dérégulation. C’est qu’avec le temps, la mondialisation n’apparaît plus comme une avancée, sacrifiant systématiquement les matières sociales en faveur des profits,  mais au contraire comme une manœuvre de l’ultralibéralisme, actionnée par les multinationales. Sur la forme, le blocage exercé par 4 millions de francophones belges sur 500 millions d’européens est évidemment abusif. Il démontre avant tout un dysfonctionnement au sein de l’Union. Mais sur le fond, on décèle peut-être là une nouvelle manière de considérer les échanges commerciaux entre un capitalisme en crise et une société qui se cherche une modernité tout en préservant ses acquis, résultats de combats séculaires.

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 « La résistance au capitalisme ne devrait pas reposer sur une pensée pré-moderne. »

            (Slavoj Zizek, in Le Nouvel Observateur, 22 janvier 2015)

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 Droite / Gauche. « La tolérance est un principe qui tire de la constatation de la multiplicité des univers moraux la conséquence de leur nécessaire cohabitation pacifique. » (Norberto Bobbio)

Samedi 22 octobre

 Toutes les télévisions du monde transmirent hier en fin d’après-midi les images de la Ministre canadienne du Commerce, sortant du Bureau de Paul Magnette, Ministre-président wallon, et, au bord des larmes, signalant que le CETA avait échoué, qu’elle rentrait dans son pays avec la seule satisfaction de retrouver ses trois enfants. On apprenait ce matin qu’elle prenait un petit déjeuner avec Martin Schultz, président du Parlement européen. L’avion pour Ottawa était en retard ou y aurait-il encore une chance de voir aboutir ce traité CETA ? Allez savoir… Quant au citoyen européen, il se sent une fois encore, une fois de plus, blousé.

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 Comme autrefois Serge Reggiani, François Morel délaisse le métier de comédien pour celui de chanteur. Et comme son illustre prédécesseur, il est peut-être en train de donner de nouvelles lettres de noblesse à la chanson française. Suivons, attentifs, le chemin de l’artiste et en attendant, écoutons-le chanter Ce baiser, c’est un petit bijou.

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 « Une chanson est une émotion plus une équation. »

            (Guy Béart, in Le Figaro, 21 octobre 1999)

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 Droite / Gauche. « Démocratie. La définition la plus simple, claire et convaincante, en dépit de sa brièveté, celle qui mieux que toute autre permet de distinguer la démocratie des autocraties est la suivante : la démocratie est la forme de gouvernement constituée de règles qui permettent de résoudre les conflits sociaux sans avoir besoin de recourir à la violence. » (Norberto Bobbio)

Dimanche 23 octobre

 Après dix mois de crise, les socialistes espagnols ont décidé de laisser Mariano Rajoy gouverner à la tête d’un gouvernement minoritaire. Cela signifie qu’ils s’engagent à s’abstenir plutôt qu’à voter contre au Parlement et cela évite à l’Espagne des sanctions européennes dues à un retard trop important dans l’élaboration budgétaire ainsi que des situations de faiblesse devant les prétentions indépendantistes de la Catalogne, toujours plus affirmées. Mais cela signifie aussi que les socialistes pourront faire tomber le gouvernement quand ils le souhaiteront. Le reste, cela relève de l’éthique de la responsabilité en politique, ce qu’apparemment, l’extrême gauche ne semble pas appréhender.

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 « Pour gouverner, il faut un gouvernement. »

            (Raymond Barre, sur Antenne 2, juin 1988)

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 Droite / Gauche. « Au fur et à mesure que s’étend et se renforce l’organisation démocratique des États, tous les stades antérieurs peuvent être dépassés : l’anarchie, puisque la communauté démocratique des États est le début d’un ordre ; l’équilibre, puisque c’est un ordre avec un Tiers super partes ; la présence d’une puissance hégémonique dès lors que le pouvoir de ce Tiers ‘au-dessus des parties’ repose sur le consentement et n’est pas imposé par la force. » (Norbert Bobbio)

Lundi 24 octobre

 Tous les regards du monde entier sont tournés vers Calais où le démantèlement du camp de réfugiés (« la jungle ») a commencé.

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 Georges Simenon était Liégeois, comme les frères Dardenne. Il aurait sans doute apprécié La Fille inconnue, leur dernier film. Peut-être aurait-il aimé que le commissaire Maigret se mêlât aux problèmes du docteur Jenny Davin, remarquablement incarnée par une Adèle Haenel plus réaliste qu’on ne puisse l’espérer dans cette histoire triste et désespérante. Il aurait en tout cas sûrement apprécié le décor de cette banlieue liégeoise où l’on sent combien la prospérité industrielle perdue produit aussi des friches dans les maisons et les esprits. Comme Marcel Carné savait si bien le dépeindre, tout drame social a besoin d’un décor sordide. Certains quartiers du Seraing d’aujourd’hui se prêtent parfaitement à ce besoin. Pourquoi, Jean-Pierre et Luc Dardenne iraient-ils donc chercher ailleurs ce qu’ils peuvent trouver dans leur ville natale, où ils connaissent tout le monde et où tout le monde les connaît ?

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 Droite / Gauche. « La distinction droite – gauche a une longue histoire qui va bien au-delà de l’opposition entre capitalisme et communisme. Elle se perpétue et pas seulement, comme quelqu’un l’a dit en plaisantant, sur les panneaux indicateurs. Elle sévit d’une manière presque grotesque dans les journaux, à la radio et à la télévision, dans les débats publics, dans les revues spécialisées d’économie, de politique, de sociologie. Si l’on se mettait à lire les journaux pour voir combien de fois, rien que dans les titres, apparaissent les termes droite et gauche, la moisson serait très abondante : ces deux mots du langage commun, et même populaire, sont désormais employés, au-delà du discours politique, dans les domaines les plus divers de l’activité humaine, et ce jusqu’à la caricature. » (Norberto Bobbio)

Mardi 25 octobre

 Tandis que la baisse du chômage est la plus forte depuis novembre 2000, la candidature éventuelle de François Hollande fait débat dans les rangs mêmes du Parti socialiste et Le Figaro s’en donne, à plaisir, l’écho. Eh oui ! Nombreux étaient ceux qui demandaient au petit président normal de « renverser la table ». Ceux-là le souhaitaient sans bien entendu considérer qu’ils devaient être épinglés dans cet acte fort. Ils le sont et pestent, inévitablement. Hollande est peut-être un petit président mais c’est un grand tacticien, lucide, intelligent. Il n’a pas accordé 60 heures d’entretiens avec deux journalistes du Monde pour ne pas se rendre compte que le livre qui en naîtrait (« Un président ne devrait pas dire ça… », [voir recension du 14 octobre]) allait provoquer quelques tempêtes dans le microcosme. Parier que le peuple de France n’est pas celui des 7e et 16e arrondissements, certes. Mais les sondages, tous convergeant vers la même conclusion ?  Mais les parlementaires socialistes qui ont cessé d’être des godillots ? Et la droite qui, jusqu’à présent, ne se déchire pas assez pendant sa primaire ? Tous éléments de tactique à gérer, à prendre en compte… Jusqu’à la parution d’un prochain livre et, on l’espère celle d’une bonne statistique à Pôle Emploi…

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 « Un sujet normal est essentiellement quelqu’un qui se met dans la position de ne pas prendre au sérieux la plus grande part de son discours intérieur. »

            (Jacques Lacan. Les Psychoses, éd. du Seuil, 1966)

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 Droite / Gauche.  « Mon livre était à peine sorti, début mars 1994, que l’hebdomadaire Panorama du 11 mars publiait un article joyeusement intitulé ‘Tu es de droite ou de gauche’, qui commençait ainsi : ‘Ce qui est en train de se dérouler est un vrai, grand duel entre droite et gauche.’ Suivait un texte de Nicola Matteucci [1926 – 2006, politologue italien considéré comme un des plus grands théoriciens du libéralisme au XXe siècle], qui exprimait l’opinion inverse : ‘N’en déplaise à Bobbio, droite et gauche ne sont pas des valeurs, mais des termes vides. Le véritable défi est entre la liberté et l’égalité.’ Matteucci nous a donné tant de raisons de penser que la liberté est de droite et que l’égalité est de gauche que la droite et la gauche ne sont pas, même pour lui, des termes vides. La différence entre Matteucci et moi réside dans le fait que, pour moi, la liberté est aussi bien de droite que de gauche et que la distinction essentielle entre droite et gauche se trouve dans l’importance plus ou moins grande attribuée à l’égalité ou à la diversité. » (Norberto Bobbio)

Mercredi 26 octobre

 Il semble que le démantèlement du plus grand bidonville d’Europe, « la jungle » de Calais, s’achève sans trop de heurts. Il semble aussi que les réfugiés, toujours pour la plupart désireux de gagner le Royaume-Uni, sont dans l’ensemble satisfaits de se retrouver dans des centres d’accueil et d’orientation répartis un peu partout en France et dont les tâches premières sont assumées par des associations et des ONG. Si telle se poursuit la transition, ce sera un nouvel élément positif à inscrire au bilan de François Hollande et à son ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve dont on doit objectivement reconnaître le travail consciencieux et l’attention permanente.

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 La Palme d’or du Festival de Cannes c’est comme le prix Nobel de la Paix : un trophée qui éveille les consciences et qui oblige. Celle de mai 2016 est à cet égard très significative. Attribuée à Ken Loach pour Moi, Daniel Blake, elle apporte au monde occidental un regard sur lui-même qui pourrait lui être fatal par un excès d’ultralibéralisme. Avec Daniel Blake, l’on constate que la classe ouvrière n’a pas disparu mais qu’elle a vu son identité changer du tout au tout. Au lieu d’être considérée comme le moteur de la société en mouvement, elle est désormais marginalisée au point d’être méprisée. En présentant le Germinal de Claude Berri, Jean Vautrin avait repris l’expression de Zola : « Hâtez-vous d’être justes ! » et il y avait ajouté : « …avant que les pauvres n’aillent danser sur les ruines de Manhattan ! » La prémonition s’avère un peu plus chaque jour malgré les alertes d’éclaireurs de talent comme les frères Dardenne, qui, entre autres,  produisent, Moi, Daniel Blake, et leur ami Ken Loach.

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 Droite / Gauche. « Est-il vrai ou non que la première question que nous nous posons au sujet d’un homme politique, c’est de savoir s’il est de droite ou de gauche ? La question n’a pas de sens ? Il va de soi qu’on peut toujours répondre que le personnage n’est ni de droite, ni de gauche. Mais la réponse ‘ni oui ni non’ n’est possible que si ‘gauche’ et ‘droite’ ont un sens et si les interlocuteurs savent, même vaguement, lequel. » (Norberto Bobbio)

Jeudi 27 octobre

 Ce n’était pas un discours de meeting que François Hollande devait prononcer sous la pyramide de Pei, hier soir, au Louvre. Il s’agissait de clore la journée d’hommage à François Mitterrand, celle qui commémorait son centenaire. Accueilli par une ovation debout très nourrie, le président dressa un portrait de son maître et prédécesseur en instillant, comme on s’y attendait, quelques caractéristiques susceptibles d’évaluer son époque avec celle d’aujourd’hui. Le mot « rassembler » prenait une nouvelle fois tout son sens. Quant à la dernière phrase de son propos, elle ne manque pas de substance à méditer : « Si Mitterrand semblait parfois à contretemps, c’est qu’il avait de l’avance… » Rideau ! (enfin, pour l’instant…)

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 Chiffres. Pour l’année 2016, à ce jour, on considère à l’ONU que 5400 réfugiés ont perdu la vie en cours d’exode dont près de 4000 en Méditerranée. C’est (déjà) plus que les années précédentes. Il sera encore possible de faire mieux en 2017.

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 « Les chambres de ceux qui sont morts jeunes sont le sanctuaire de leur absence, mais aussi le refuge de la lâcheté des vivants. »

            (Carmen de Posadas, Petites infamies, éd. du Seuil, 2001)

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 Droite / Gauche. « Quoiqu’il puisse arriver, cela dit, droite et gauche ont désormais une vie indépendante de la matrice où elles se sont primitivement développée. Elles ont conquis la planète. Elles sont devenues des catégories universelles de la politique. Elles font partie des notions de base qui informent le fonctionnement des sociétés contemporaines en général. » (Norberto Bobbio citant Marcel Gauchet : Les Lieux de mémoire. La droite et la gauche, éd. Gallimard, 1992)

Vendredi 28 octobre

 Parmi les très nombreuses pratiques étatsuniennes qui finissent par influencer les méthodes politiques européennes figurent les élections primaires. La France les ont adoptées mais il est encore trop tôt pour en évaluer la pertinence et leur éventuel bienfait. On sait seulement, après avoir découvert que le grand Parti républicain serait représenté par Donald Trump, que les primaires ne sont pas une panacée. Demain peut-être, la France optera-t-elle aussi pour le système du « ticket », c’est-à-dire  une compétition entre duos, le candidat président se devant de proposer celui ou celle qu’il choisira, en cas d’élection, comme vice-président. En France, ce pourrait être le Premier ministre potentiel. Une compétition opposant les couples Juppé-Bayrou et Hollande-Macron, ça aurait de la gueule !

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 Il y a, dans la pièce de Jean-Claude Idée, Trois hommes pour toutes les saisons, des moments pathétiques réunissant Érasme, Thomas More et François Rabelais. Il y a des phrases authentiques qui les sous-tendent : « La tolérance est fille de l’éducation » (Rabelais) ; « Jésus souriait-il sur la croix ? » (More) ; « J’ai échoué car je voulais réformer les esprits par la persuasion » (Érasme). Il y en a beaucoup d’autres. Mais il ne faut pas être obsédé par le fait de trouver à tout prix dans ces phrases une extraordinaire concordance, un reflet, un jeu de miroirs avec notre temps présent. Elles ont été prononcées il y a cinq siècles, dans un monde totalement différent du nôtre. Et quand Érasme déclare qu’il voudrait mettre un E majuscule à l’Europe, ne nous demandons pas comment il aurait apprécié l’accord commercial avec le Canada, ni même comment il jugerait le comportement de l’Union vis-à-vis des réfugiés syriens. La pièce se termine par l’évocation suivie d’un commentaire sur la décapitation de Thomas More. On est tenté de se demander : « Véhémence ou démence ? ». Gardons-nous en : c’était il y a cinq siècles, dans un autre monde…

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 Mossoul n’est pas encore tombée aux mains des forces libératrices mais on sait déjà que Daesh a exécuté deux à trois centaines de civils et que d’autres ont été capturés comme boucliers humains. Ceci ne serait que de tristes faits de guerre si l’on ne savait déjà aussi que Mossoul libérée, Daesh continuera d’exister. En Irak, ou en Syrie, ou en Libye, ou dans ne rame de métro européen.

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 Droite / Gauche. « Certains soutiennent que la caractéristique de la gauche est la non-violence […] En outre, définir la gauche par la non-violence amène nécessairement à identifier la droite avec le gouvernement de la violence qui renvoie non à la droite en général mais à la droite extrême – selon l’autre dichotomie que j’ajoute à celle qui oppose droite et gauche. » (Norberto Bobbio)

Samedi 29 octobre

 Pour Charles de Gaulle comme pour François Mitterrand, la distinction entre la République française et le Régime de Vichy était fondamentale. Les 10 et 11 juillet 1940, une nouvelle Constitution avait été votée qui dissolvait la République et qui conférait les pleins pouvoirs à Philippe Pétain. Dès lors, pour eux qui avaient combattu la collaboration et contribué à la réinstallation de la République à la Libération, Vichy, ce n’était pas la France. La France, à cette époque-là, elle était à Londres, dans les maquis de la Résistance ou dans les camps de prisonniers. Partant, pour ces deux présidents de la Ve République-là, il n’a jamais été question de présenter des excuses au nom de la France. Tandis que les générations qui n’avaient pas connu la guerre acceptaient mal cette distinction pourtant capitale entre la République et une dictature en estimant qu’elle alimentait une pirouette pour ignorer des faits tragiques, François Mitterrand fit voter un décret le 3 février 1993 qui proclamait le 16 juillet  Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de fait dite « gouvernement de l’État français » (1940-1944).On notera la longueur de l’intitulé motivée par le souci de précision. Le 16 juillet 1995, lors de la commémoration de cette Journée, Jacques Chirac reconnut la responsabilité de l’État français dans la Déportation et les crimes racistes. François Hollande vient d’un faire de même ce matin à propos la persécution des Tsiganes, en s’exprimant sur le champ de Montreuil-en-Bellay (Maine-et-Loire), là où se situait le plus grand camp de concentration des Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. « La responsabilité de l’État français ». Son propos, à l’instar de Chirac vingt-et-un an plus tôt, est moins clair. Le mot « République », jusque là écarté, est prononcé, comme dans le communiqué de l’Élysée qui mentionne, lui, « La République ». C’est qu’avant l’arrivée de l’armée allemande, la France avait déjà considéré les nomades de manière inégalitaire, le régime de Vichy ne faisant qu’accentuer l’attitude. Le président ne présente pas d’excuses mais déclare que « La République reconnaît… » C’est courageux. Mais la précision et la nuance nécessaires par rapport aux comportements des trois autres présidents s’imposaient. Les conseillers de François Hollande devraient visiter l’histoire de leur pays avant de lancer des communiqués de presse sur des épisodes aussi dramatiques.

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 « La précision des équivoques est l’un des charmes du style. »

            (Roger Judrin. Miroir d’ombre, éd. Calligrammes, 1981)

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 Droite / Gauche : « Je crois pouvoir dire que ce qui fait d’un gouvernement de libération un mouvement de gauche, c’est la fin ou le résultat qu’il se propose : abattre un régime despotique, fondé sur l’inégalité entre le haut et le bas de l’échelle sociale, et perçu comme un ordre injuste – injuste parce que inégalitaire, parce que hiérarchiquement constitué - ; lutter contre une société où il existe des classes privilégiées, et donc défendre et vouloir instaurer une société d’égaux, juridiquement, politiquement et socialement, contre les formes les plus communes de discrimination. » (Norberto Bobbio)

Dimanche 30 octobre

 Oui, cette semaine, le démantèlement du camp de réfugiés de Calais s’est remarquablement accompli. Non, ce n’était pas si simple. Oui, il faut complimenter le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et ses services, tous ses services, pour le travail remarquablement achevé, saluer aussi les équipes d’accueil dans les communes où les réfugiés seront accueillis, hébergés ; demain, on l’espère, assimilés à la population. Aujourd’hui, comme tous les dimanches, la presse écrite et surtout la presse audiovisuelle procèdent à un coup de rétroviseur sur la semaine écoulée. L’événement calaisien est quasiment passé sous silence ; on entend que les pleureuses qui jonglent avec les « si »… « Vous vous rendez compte, si… » « Heureusement que cela s’est bien passé parce que si… ». On a presque le sentiment qu’elles regrettent la qualité, le succès de cette opération. Et puisqu’il est désormais, grâce à l’informatique, aisé de réécouter les émissions, retournons à dimanche dernier, veille du début de ladite opération. C’est à peine si l’on n’annonçait pas l’apocalypse sur la Côte d’Opale… Mesdames et Messieurs les Journalistes, abandonnez ce principe stupide qui décrète qu’un train qui part à l’heure n’est pas une information. Il y a des choses qui vont bien dans ce monde et le souligner fait aussi partie de votre devoir d’informer.

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 Réécouter, revoir - grâce au site de l’Élysée - le discours  prononcé par François Hollande en clôture de la journée d’hommage à François Mitterrand, mercredi dernier au Louvre. Bien entendu, on repère de nombreuses évocations bien ciselées pour qu’elles puissent s’inscrire dans la présente actualité. On distingue aussi un moment d’émotion contenue, à cinq minutes du terme, lorsqu’il déclare : « … Faut-il rappeler ce que de son vivant François Mitterrand a pu subir de critiques, de contestations, d’outrages, d’outrances, … » et qu’à ce moment précis, la voix s’éraille. Il est très rare, en ce quinquennat, que François Hollande ait laissé paraître une quelconque faiblesse dans le comportement, une quelconque fragilité par le rictus. Là, il est dans le miroir de son maître. Il retient son regard dans la projection de l’autre, il est dans le partage du destin. S’il doit être candidat dans les semaines qui viennent, la leçon, l’évocation, l’exemple de François Mitterrand l’habiteront davantage encore.

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 « Dans les épreuves décisives, on ne franchit correctement l’obstacle que de face. »

            (François Mitterrand. L’Abeille et l’architecte, éd. Flammarion, 1978)

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 Droite / Gauche : « Quant au rapport entre droite et égalité, j’ai dit et répété maintes fois que la droite est inégalitaire non par perversité – pour moi, soutenir que la caractéristique des mouvements de droite est l’inégalitarisme n’est pas un jugement moral – mais parce qu’elle estime que les inégalités entre les hommes sont non seulement impossibles à éliminer, ou alors en étouffant la liberté, mais encore utiles dans la mesure où elles provoquent une lutte incessante pour une amélioration de la société. » (Norberto Bobbio)

Lundi 31 octobre

 Ancienne plume de Nicolas Sarkozy, le député Les Républicains Henri Guaino est (aussi) candidat à l’élection présidentielle ; mais en bon gaulliste, il n’entendait pas s’obliger à concourir à la primaire de la droite. On l’avait oublié celui-là !

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 Parmi les 36.000 et quelques communes de France, en existe-t-il une qui ne possède pas une artère, une place, un lieu évoquant le nom de Victor Hugo ? Il est en tout cas difficile de flâner n’importe où dans l’hexagone sans le rencontrer. Balade à Arzon (Bretagne), sentier du Phare, Port Navalo, le bout du bout de la petite presqu’ile. Une tombe, celle d’un marin retrouvé jadis, cadavre échoué sur le sable, au bas de la falaise. Et sur cette petite sépulture, deux vers, extraits du célèbre poème des Châtiments, écrits à Jersey en 1853 :

« Cette nuit, il pleuvait, la marée était haute

   Un brouillard lourd et gris couvrait toute la côte (…)

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 Droite / Gauche : « Ce qui s’est produit, c’est que la droite n’est plus en situation d’avoir honte. Après la Libération, se dire de droite était un acte de courage, voire d’impudence. On peut presque affirmer aujourd’hui que c’est un acte de courage que de se proclamer de gauche. » (Norberto Bobbio)

28 octobre 2016

Balade lyonnaise

Si Lyon évoque pour vous le paysage autoroutier de bord de fleuve qui suit les embouteillages du tunnel sous Fourvière, passez votre chemin. Si Lyon rime avec bouchon, ce n'est pas qu'à cause de la circulation automobile, mais grâce à ses tables de bistrot. En capitale des Gaules, on mange bien. Je fréquente les lieux assidûment depuis quelques années et j'entame bien volontiers ce nouveau blog par trois déjeuners lyonnais de ces derniers jours.

Commençons par la brasserie Georges, plus vieille que la gare de Perrache à côté de laquelle elle trône, puisque cette année, elle fête ses 180 ans. Une salle énorme (420 couverts) comme la choucroute qu'on y sert et que je me permets de vous recommander chaudement. Elle se décline sous plusieurs dénominations mais pas de mesquinerie: prenez l'impériale, à 22€70. Vous n'aurez plus faim, en principe, ou alors juste pour une petite portion de morbier superbement affiné (7€, de mémoire). Il y a bien d'autres plats, lyonnais ou autres; une tête de veau pas assez copieuse à mon goût dévorant, mais également des quenelles de brochet, une andouillette ou tant d'autres choses que vous y retournerez bien volontiers, craquant alors comme de vieux habitués pour les plats du jour à 16€70. Et question vin? C'est une brasserie, il y a de la bière, évidemment, et pas n'importe laquelle, une bière brassée sur place. Mais bon, si la bière va bien avec la choucroute, je préfère en général le vin et pour 11€, le pot lyonnais est parfait (un chenas qui me rappelle cette bonne vieille blague: quels sont les trois fleuves qui coulent à Lyon? Réponse: la Saône, le Rhône et le Beaujolais).

Nous allons rester dans les institutions en allant ensuite chez Abel, mais attention! pas le comptoir Abel, endroit hautement recommandable, le bistrot Abel qui s'est ouvert voici quelques mois et qui, dans un ravissant décor qui manque encore un peu de patine. C'est que là, il y a un peu plus de place(s) et que vos chances d'y déjeuner croissent d'autant. Sous la houlette du chef Fernando De Almeida (Lyon est une ville cosmopolite), vous y mangerez, à des prix qui ne s'affoleront jamais et qui ne vous feront pas dépasser de beaucoup la trentaine d'euros par convive, tout compris, des œufs en meurette, des quenelles de brochet, des cuisses de grenouille, d'excellents pâtés, etc., etc. Mention très bien pour le moëlleux au chocolat qui était le dessert du jour lors de mon passage: moi qui ne raffole pas des desserts et qui suis plutôt fromage, il était parfait et parfaitement chaud à cœur (la cuisine lyonnaise donne d'ailleurs souvent chaud au cœur).

Et nous terminerons en beauté avec le comptoir Brunet, une autre institution dont le patron, Gilles Maysonnave, qui fréquente toujours les lieux et qui était venu saluer les joyeux convives qui m'accompagnaient, a remis récemment l'affaire entre de bonnes mains. L'endroit est resté dans son jus et les plats, aussi. N'hésitez pas à choisir le tablier de sapeur, à condition d'aimer la tripaille, mais vous l'aimez, non? Sans ça, que feriez-vous à Lyon? Bon, alors essayez les béatilles, vous m'en direz des nouvelles. Ce que c'est? Crêtes, rognons, cœurs et gésiers de coq. Autre chose? L'andouillette? Comment, vous n'aimez pas ça non plus? Essayez la tête de veau (oh pardon), le saucisson chaud ou l'omble chevalier. Et ensuite, une cervelle de canut, ce fromage blanc appelé ainsi par dérision, les canuts étant les ouvriers tisseurs dont les grèves insurrectionnelles sont encore plus anciennes que la brasserie Georges. Chez Brunet, là aussi, pas de surprise pécuniaire, une petite quarante d'euros maximum et le tour est joué.

Il ne vous reste plus qu'à y aller. Excellent voyage, bon appétit et large soif!

L'Ogre

Les sites, avec tous les renseignements utiles, comme les horaires et les adresses: Brasserie Georges, Bistrot d'Abel, Comptoir Brunet.

PS. Bien des gens vont à Lyon (on ne se nourrit pas seulement de pain) pour le nouveau musée des Confluences. Mais le Musée des Beaux-Arts de la place des Terreaux est l'un des plus beaux de France question collections permanentes: ne le manquez pas. Promenez-vous aussi dans le quartier Renaissance ou grimpez jusqu'à Notre-Dame de Fourvière: la basilique est bling bling jusqu'à l'écœurement mais s'il fait beau... quelle vue magnifique sur Lyon!

PS 2 bruxellois qui n'a rien à voir. Le restaurant étoilé le Passage, à Uccle, dans le bout de l'avenue Carsoel, presque à Saint-Job, fête ses 22 ans. Déjà très bon marché pour un étoilé, ne v'la-t-y pas qu'il commet la folie douce de vous proposer son lunch, facturé d'ordinaire à 35€, à un incroyable 22€. Mais attention, n'y allez pas comme ça, c'est du 2 au 17 novembre et uniquement sur réservation avec la mention 22 ans.

Image: 

Gilles Maysonnave en son (ancien) comptoir Brunet. C'était dimanche dernier, lisez le menu. Photo © Jean Rebuffat

27 octobre 2016

Le « home staging » du Loft du 34, Da Cruz, octobre 2016.

La pièce dédiée à Da Cruz,  non seulement jouxte celle de Marko93,  mais communique avec cette dernière. Ces deux pièces donnant sur rue correspondent au salon et à la salle à manger d’un appartement traditionnel parisien. Elles constituent les pièces de réception. Leurs plans sont classiques : chacune est d’environ 20 m2 ;  elles disposent d’une cheminée (seules ces pièces étaient à l’origine chauffées). C’est dire que les contraintes que devaient prendre en compte Marko93 et Da Cruz étaient semblables. Il est intéressant d’examiner les points communs dans les interventions de ces deux artistes et les différences dans la manière dont ont été traités plastiquement les mêmes objectifs.

Les deux artistes ont peint l’ensemble des surfaces : celles des murs, du sol et du plafond, mais aussi les vitres des fenêtres. Tous deux ont organisé l’espace autour de la cheminée. Surmontée de la peinture d’un fauve pour Marko, comme un trumeau, Da Cruz a peint ce qu’on peut considérer comme son avatar : un masque aux allures précolombiennes.

Les différences l’emportent sur les points communs. La pièce dacruzienne est « décorée » d’un plus grand nombre de motifs : 3 masques (dont un masque africain), 2 totems, 1 mannequin jaune fluo, un canevas et divers objets sont accrochés aux murs ou posés sur la cheminée. De l’ensemble se dégage une impression de disharmonie. En effet, si  des masques renvoient à des images hiératiques héritées d’un imaginaire des anciennes civilisations méso et sud-américaine, d’autres font explicitement référence à l’Afrique. Les « totems » sont des ensembles composites de représentations dont certaines évoquent davantage les Indiens d’Amérique du nord. Le « mannequin » semble décontextualisé de l’ensemble des sujets et de leur traitement plastique.

L’accumulation des motifs et des objets augmentée du canevas et des bougies donnent à l’ensemble un aspect kitch qui, au demeurant, n’est pas sans charme. Beaucoup de sujets différents peints de couleurs vives, des clins d’œil aux formes populaires d’une culture du siècle dernier, la pièce ressemble à ces boites remplies de « trésors » que nous découvrions avec joie dans les armoires de nos grands-mères.

La pièce de Da Cruz a le charme du désordre, du disparate, de l’accumulation. Les vitres peintes comme autant de vitraux laissent filtrer une lumière colorée et sombre. La pièce dont toutes les surfaces sont peintes de motifs semblables est comme une grande boite. Et nous sommes à l‘intérieur, dans un imaginaire foisonnant de formes et de couleurs, immergés, partis avec Da Cruz vers des contrées disparues. 

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21 octobre 2016

Le « home staging » du Loft du 34, Marko93, octobre 2016, Paris.

La galerie « Le loft du 34 », sise rue du Dragon à Paris, a récemment exposé les œuvres de 6 artistes « incontournables » de la scène graffiti parisienne, Astro, Da Cruz, Katre, Marko Ventura, Shaka, Xare et une jeune artiste au talent prometteur, Maïté Sant. Ces 7 artistes présentaient deux œuvres  au rez de chaussée de la galerie et dans un appartement du 3ème étage, une réalisation collective exceptionnelle. Nos protagonistes se sont appropriés les espaces et, chacun à sa manière, transformé un appartement ancien, qui sera très prochainement rénové, en œuvre d’art. Faute de pouvoir tout dire et tout montrer, j’ai choisi de vous présenter deux pièces et une installation. Les pièces ont été peintes par Marko93 (Marko Ventura) et Da Cruz. Ce choix a été guidé par mon goût certes mais également par ma familiarité avec les travaux de ces deux artistes.

La pièce de Marko est une brillante illustration de toutes les facettes de son talent. Toutes les surfaces de la pièce ont servi de supports à son expression : les murs bien sûr, mais aussi le parquet et le plafond. Une cheminée,  au centre du mur le plus long,  organise l’espace, structuré aussi par deux fenêtres. Une représentation de guépard surplombe la cheminée ancienne. Nous retrouvons une nouvelle déclinaison de son thème des fauves. Les calligraphismes, les coulures, les projections donnent une grande force au sujet qui se détache sur un fond bleu « Klein ». Dans la semi-pénombre de cette pièce, les couleurs éclatent, éclaboussent, vibrent. Le dessin du fauve sans être accessoire, est le prétexte à une expression abstraite. Cette peinture dont les traces témoignent du mouvement de l’artiste est un spectacle en soi et non une énième représentation d’un guépard.

Les murs sont peints de calligraphes disposés en colonnes, comme ceux de l’écriture chinoise. Les formes qui ont beaucoup emprunté à la calligraphie arabe,  dans un premier mouvement du travail plastique de Marko, progressivement s’en éloignent, intégrant les formes d’autres alphabets, réels ou imaginaires. Les formes ne sont pas copiées des abécédaires ; elles témoignent des sources mais s’en affranchissent. Là-aussi, la trace, le trait, sont des témoins du mouvement et de l’acte créateur. Marko ne fait pas de croquis préparatoires avant de peindre ses calligraphes : il s’isole du monde en écoutant de la musique et semble animé par une « transe ». Le terme est excessif certes,  mais comment traduire par des mots cet élan qui le pousse à peindre non en fonction d’un projet initial précis mais en fonction de ce qu’il vient de faire et une projection approximative de l’œuvre finale. Cette spontanéité, cette création « vivante », a à voir avec la musique. Comme elle, elle privilégie l’instant, l’invention, la variation sur un thème. Comment ne pas penser au « live painting ». Ces « performances » pendant lesquelles un peintre, en musique, dans une durée limitée, en public, peint. L’œuvre finale n’est pas le « spectacle » attendu. Ce que le public vient voir,  c’est la naissance d’une œuvre, le plus souvent ex-nihilo. Alors que l’acte de peindre pendant des siècles a été considéré comme un artisanat s’effectuant dans le secret de l’atelier, aujourd’hui dans une fusion entre musique hip-hop et peinture, le public assiste à la gestation de l’œuvre, comme un défi, une gageure, une compétition.

L’œuvre finale est un témoignage de ce qui a eu lieu. Elle appartient déjà au passé. Peut-être est-ce là un élément qui explique le désintérêt relatif des street artists pour leurs œuvres. Le passé est mort, l’important c’est demain.

 

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17 octobre 2016

Il ne nous manquer plus que celle-là !!!

J'ai retrouvé Jos à l'adresse qu'il m'avait indiqué « dans un caberdouche où l'on ne se torche pas avec de l'argent » …. c'est son humour qu'il partage avec son lui-même….dit-il !!!

Devant sa kriek, je le trouve en joie et même en train de rire grassement….

Moi : « Salut Jos, je vois que çà va mieux pour toi aujourd'hui ! »

Jos : «  Ben oui Menneke ! Je suis en forme….en prenant mon déjeuner avec ma jatte de café, j'ai entendu un économis' ?

Moi : « tu veux parler d'un économiste ? »

Jos : « Ben oui, ceusse qui éstudie dans beaucoup d'écolages avec des noms à rallonge qui me font brubeler et que même, que je me dis, que çà doit pas être facile, pour eusse, de marquer tout çà sur une petit' carte de visit'….

Mais oui, tu sais les peïs qui disent plein de farfoulles sur les bulles...mais non…. pas comme celui tout blanc avec sa calotte… non des bulles qu'on sait pas et qui se font avec un stut...là….. Ah oui... le marché...qui disent !! et mêm' que celui-là, il a une main invisible… .tu te rend compte….une main invisibl' et qui s'agite….qui s'agit'….et çà est pour çà qu'il y a des bulles !!!!!

Tu vois qu'il faut pas être biesse pour savoir tout çà….et que mêm' ils disent que parfois la bulle…..y'a le risq',que badarf, çà pét' mais qu'on sait pas quand…. »

Moi : « Ah, je vois, tu me parles là de la crise de 2008 ? »

Jos : «  Ben oui, Le bulles même qu'on les voit pas et mêm' que çà n'existe pas pour de vrai... et bien çà est formidable...hein...çà pét'….Et quand elles pét', et bien, moi je peux te dire que je sais que c'est nous qu'on est dans la berdouille après !!!

Et alors les économis' zon disparu, sont parti on'sait pas où, sauf ces peuteux qui viennent nous arranger avec leurs carabistouilles….. que c'est pour notre bien !!!….que çà est pour nous sauver !!!!….comme si nous, biesse, on savait pas qui se sauvent la dedans !!!!….tu connais çà quand même ?

Moi : « Oui, oui, je vois de quoi tu veux parler... »

Jos : Hé bien, il y en avait un économis' qui barboté dans le poste ce matin. Il venait pour tous ces pauvr' peïs qui vont perdre leur travail, dans le bulldozer et à la bank là où y'a la bête sauvage qui te fait de l'oeil pour te croquer a pouef….

D'abord,il a suquelé qu'il avait babelé au début de l'année « qu'il pouvait y avoir des turbulences possibles au niveau bancaire ». Tu as déjà entendu çà toi, « des turbulences possibles…. », çà est pas chic çà !!!

Alors, moi aussi, je m'dit que quand je m'énerf' sur Marijke, je vais lui dire que je vais fair' des turbulences possibl'...comme çà elle saura vit' les dégâts que çà risq' de causée sur le monde….!!!

Moi : « Et de quoi parlait-il cet économiste ? »

Jos : « Ben, au lieu de répondre le pourquoi que tous ces pauvres peïs qu'ils ont perdu leur travail...l'arsouille…. il a dit qu'au lieu de zieuté sur ceusse qui perde l'emploi il fallait mettre ses œils sur ceuse qui créé de la vacature !!!

Et après, Il a bleffé « qu'il y avait plein de personnes qui créent des emplois dans leur appartement, dans leur atelier et dans leur garage »….et qu'on peut pas le savoir et les compter parc'qu'y-a pas de statistic sur eux….Tu vois, qui ne nous manquait plus que çà, une idée comme çà tout' belle, tout' nouvelle sortie de sa petit' têt' !!!…..Alors, tu vois qu'il en faut de la connaissance pour dire des choses pareïl...hein !!!

Moi : « Il a dit çà...c'est pas vrai ? »

Jos : « Si si, et çà m'a espatrouillé…. ouille, ouille, ouille….j'ai pensé en mon moi-même que j'allais faire une bisbrouille…..ben oui,….j'allais roté sur mon voisin pour les coups de marteau et le bruit de sa perceuse qui fait tout' la journée et j'allais faire une brette avec l'autre voisin, qui laisse sa lumière tout' la nuit dans son garag' que çà allume tout' la rue…....

Ocheirme ! tu te rend compte fieu, j'allais déranger que c'est des travailleurs dans l'ombre et sans statistic'…. comme il a berdellé le dikkenek….Tu vois, maintenant, je dois fermer ma claquette …..hein….

Et dire que ces poechinels de la rue de la loi n'ont pas encore compris çà et qui faut fair' féliciter ces travailleurs parce que mêm' avec tout' cet' ombre qu'ils ont sur eusse, à ce qu'il paraît….de ce qu'il a babelé le flave…. çà doit être eusse, quand même, qui ensoleïl' le revenu national !!!!

Moi : « Mais enfin Jos !!! »

Jos : « Et tu veux savoir….hé bien moi aussi je suis un travailleur ombragé parce que je fais mon petit ménage dans tout' ma maison, que je fais toujours ma petit' vaisselle et mes petit' lessives, pour aider Marijke fatiguée de toutes ses heur' de femme à journée. Alors je me dis que les autres la-haut, ils devraient me fair', à moi aussi, un honneur national…. surtout sur ma petit' retraite, non peut-être ! »

Moi : « Alors maintenant, tu te mets à écouter les dires des économistes ? »

Jos : « Mais non menneke…. Je zwanze !!! Avec des architeks pareils qui se regard' le boutroule et qui essaye de nous barboter, en nous prenant pour des clettes, çà me fait de la rigolade pour mon avant-midi !!!!!….Alleï vid' ta kriek sur mon compte!!!!

Mais Fieu, faut dire, quand même, que cela est trist' pour tous ces pauv' gens qui vont, eusse zossi bientôt, se retrouver dans de l'ombre …..hein !!!.

 

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