semaine 21

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras par Jean-Pol Baras

Tous les billets

15 septembre 2017

Macron : on commence à douter

Vendredi 1er septembre

 Candidat à la présidence du parti LR, Laurent Wauquiez se présente comme le disciple de Nicolas Sarkozy. S’il est sans doute fidèle dans les options, il innove dans les méthodes. Son maître voulait pendre Dominique de Villepin à un croc de boucher. Lui, il veut couler Nathalie Kosciusko-Morizet dans le béton.

                                                                       *

 Réforme du code du travail version Macron : le patronat est content, les syndicats sont déçus, Mélenchon est furieux. Rien que des évidences.

Samedi 2 septembre

 La sixième édition du festival Les Inattendues de Tournai est à la hauteur des cinq précédentes. La communion fructueuse entre la musique et la philosophie fonctionne à merveille et la foule est au rendez-vous. Aristote et Haydn, Kant et Bach, des couples qui s’harmonisent comme par enchantement. On rencontre aussi de l’improvisation, lorsque Francesco Cafiso, pianiste, flûtiste et saxophoniste prodigieux, s’intercale dans des dialogues de Boris Cyrulnik et Cynthia Fleury agencés par Martin Legros. Il y a même des moments de grâce, comme lorsque l’époustouflant comédien Thomas Coumans récite le Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, des paroles puissantes entrecoupées d’interprétations de Strauss en deux pianos tellement bien assortis, Éliane Reyes d’un côté, Jean-Claude Vanden Eynden de l’autre. Des heures d’apprentissage, de réjouissance et d’émotions. Transformation du plaisir en art de vivre. Métamorphose du frisson en cadences de savoirs et en leçons de choses. Vive la vie !

Dimanche 3 septembre

 Les dingues de la Corée du Nord continuent à narguer le Japon, les Etats-Unis, et bien entendu les voisins du sud. Un 6e essai nucléaire vient d’être accompli. L’ONU prendra des sanctions sans qu’aucun de ses membres ayant le pouvoir de veto ne l’utilise. Mais on attend davantage de la Chine. Car le docteur Folamour de Washington pourrait bien entrer en scène.

                                                                       *

 Un député macroniste d’origine marocaine – qui avait sollicité l’investiture du PS avant de passer sous l’étiquette LERM – frappe Boris Faure, député socialiste, à coups de casque de moto, le laissant dans un état comateux, toujours maintenu à l’hôpital. La presse relate les faits et croit savoir que la victime aurait lancé une injure. On est presque sur le point de pardonner le geste violent. Si l’inverse s’était produit le député Faure aurait été traîné devant les tribunaux et la Cour des droits de l’Homme, étiqueté raciste jusqu’à la fin de sa carrière.

Lundi 4 septembre

 Emmanuel Macron avait prévenu : sous son règne, la droite et la gauche n’existeraient plus. On travaillerait la main dans la main au bien-être des Français et au développement de l’Europe, quelle que soit la tendance des ministres. Á Bercy, sous la bénédiction de Bruno Le Maire, des ministres de droite se retrouvent régulièrement pour échanger, mine de rien. Ayant eu connaissance de cette pratique, au Quai d’Orsay, Jean-Yves Le Drian a décidé d’accueillir régulièrement un groupe de ministres de gauche, pour parler… Chez Les Républicains, Laurent Wauquiez a beaucoup de chances de remporter la compétition présidentielle. En présentant sa candidature, il a souligné qu’il voulait diriger un parti de droite, « une droite qui soit vraiment la droite »… Et il ajouta : « une droite qui ne s’excuse pas ». Alors  qu’il voulait rassembler au-dessus du clivage des partis Macron semble plutôt radicaliser le paysage politique de son pays. Quand Jupiter veut chasser le naturel, les vieux démons sortent de sa cuisse ventre à terre.

                                                                       *

 Au début de l’année 1897, Jules Renard rencontre un jeune homme et le décrit dans son journal  « prodigieux causeur qui montre de surprenantes richesse de cerveau, une fortune. » C’était Paul Valéry (qui avait déjà 26 ans, seulement 7  de moins que Renard …)

Mardi 5 septembre

 Il est toujours très imprudent d’établir des pronostics – même à courte échéance – eu égard à une crise en cours. Á la suite du récent essai nucléaire déclenché par Kim-Jong-un, les États-Unis ont demandé « les sanctions les plus sévères possibles ». Compte tenu de la nature provocatrice du geste coréen et des positions récentes du Conseil de Sécurité, on pouvait imaginer que la position américaine serait suivie. Or voilà que Vladimir Poutine déclare qu’il est opposé à toute nouvelle sanction contre la Corée du Nord. Son représentant usera donc sûrement du droit de veto. La Chine semble lui emboîter le pas. Ce geste humaniste de Poutine n’a rien de philanthropique. La condition du peuple coréen lui sert juste d’argument pour démontrer qu’il n’est pas le béni oui-oui de Trump, lequel doit fulminer, ce qui n’arrange rien.

                                                                       *

 François Hollande prend officiellement la présidence de la Fondation La France s’engage. 30 millions de budget annuel pour encourager l’innovation sociale. Les observateurs se demandent s’il sera candidat en 2022. Et je te dis qu’il n’a aucune chance, et je te dis qu’il peut se révéler fort d’expériences, et va pour les spéculations, et va pour les références historiques… Dieu que ces gens que l’on croit spécialistes sont … Non, on ne peut pas le dire, sous peine d’être accusés de porter atteinte à la liberté d’expression.  Qui peut raisonnablement pronostiquer la compétition présidentielle qui aura lieu dans cinq ans ? Et d’ailleurs, quel est l’intérêt d’aborder cette question-là aujourd’hui ? Quelle est l’intelligence d’en discuter ?

                                                                       *

 Si les statuts du parti macroniste La République en Marche (LREM) renferment bien les termes traditionnels pour qualifier les organes de direction (Convention nationale, Conseil général, Bureau exécutif…) les journalistes mentionnent souvent l’expression « Conseil d’administration ». On se demande bien pourquoi ! Serait-ce un lapsus révélateur ?

Mercredi 6 septembre

  Harvey a fait des ravages sur le Texas et à Houston en particulier, Irma cause des morts dans les Antilles, Jose et Katia sont en route. D’où vient ce tic retors et vicieux qui consiste à décerner de jolis prénoms à des typhons et des ouragans ?

                                                                       *

 Il fallait s’y attendre : après quelques mesures impopulaires touchant les couches fragiles de la société, Emmanuel Macron apparaît désormais comme le président des riches. Il lui faudra ramer pour se défaire de cette étiquette.

                                                                       *

 D’André Malraux, une phrase qui a plus de soixante ans d’âge : « Un pays sans sculpture ni peinture est pour moi un pays muet, d’où la faiblesse de nos relations avec l’islam. »

                                                                       *

 Ôtez-moi d’un doute, film de Carine Tardieu, est une charmante histoire oscillant d’un quiproquo à une situation vraisemblable et inversement, un ensemble parfois un peu tiré par les cheveux ou cousu de fil blanc. Mais le couple formé par François Damiens et Cécile de France fonctionne très bien et le sourire de Guy Marchand est toujours agréable à retrouver.

Jeudi 7 septembre

 Jusqu’aux années soixante, la pollution d’une rivière se traduisait par un articulet dans la page des faits divers. Aujourd’hui, c’est un événement présenté à la une. Au cours des années septante, les agressions, colis suspects, menaces étaient traités dans les pages de faits divers. Aujourd’hui, ce sont des actes qui supplantent le reste de l’actualité. Au début du siècle, l’attaque à l’arme blanche d’un individu contre un agent de sécurité ou de police était un fait rare. Désormais, le fait est événement car il devient fréquent.  Il serait sage de compulser les pages de faits divers afin de déceler ce qui dominera la société demain.

                                                                       *

 Jeanne Balibar et son ex-compagnon Mathieu Amalric se sont laissé envahir par la personnalité de Barbara, son charme, son talent, ses tics, ses gestes, ses paroles, ses caprices, sa poésie. Il fallait donc être Barbara, vivre Barbara, chanter Barbara, parler Barbara, composer Barbara, authentifier Barbara. Jeanne Balibar a réussi une performance admirable. Ce film, Barbara, n’est pas émouvant. Il est envoûtant.

                                                                       *

 Pas rancunière, Bruxelles célèbre le cent-cinquantième anniversaire de la mort de Baudelaire. L’occasion de se souvenir qu’un certain Barbara, Charles de son prénom, directeur d’un journal orléanais, lui fit découvrir Edgar Poe, l’auteur américain que Baudelaire traduisit sans maîtriser la langue anglaise. Il n’y a évidemment aucun rapport entre Louis Charles Barbara (1822 – 1866), ami de Champfleury, et la chanteuse honorée par Amalric et Balibar.

Vendredi 8 septembre

 Image somptueuse hier soir depuis Athènes : Macron à la tribune, dans un cercle de lumière avec dans le fond l’Acropole, lui aussi éclairé. Un ton d’homélie. Des paroles pour annoncer la relance de l’Europe par une initiative qu’il proposera aux vingt-six partenaires après les élections allemandes. Côté spectacle, c’est grandiose. On espère que les actes suivront les paroles. Car sur ce plan-là, on commence à douter.

                                                                       *

 Le grand changement dans cette rentrée des classes n’est pas  souligné. Pourtant, il marque un tournant capital dans la manière d’enseigner donc, dans les répercussions que les méthodes d’apprentissage auront sur les mécanismes sociétaux à venir. La plupart des professeurs commencent leurs cours en disant : « Je vous rappelle vous êtes priés d’éteindre votre téléphone pendant la durée du cours ». D’autres – encore une petite minorité – déclarent : « Veuillez allumer votre téléphone ; le cours va commencer ». L’ère du numérique rogne quelque peu l’usage du livre. Elle ne le supprimera pas de sitôt mais il conviendra de trouver un juste équilibre entre les deux outils.

Samedi 9 septembre

 La presse européenne qui, durant toute la campagne, avait souligné les convictions de Macron en y décelant un apport très positif en faveur de la défense et du renforcement de l’Union, se met à douter de l’efficacité du président français. Pour le moment, elle n’y découvre que des mots solennels et des mises en scène remarquablement étudiées. Ainsi, d’Athènes, le discours qui se voulait de portée historique a été moins commenté que la tenue et les déambulations de Brigitte, l’épouse. Soit. Attendons, comme il le précise, le scrutin allemand. C’est déjà dans quinze jours. On verra ce qu’il déposera sur les tables du Conseil. Et l’on évaluera surtout comment ses propositions seront accueillies…

                                                                       *

 Irma n’est pas douce. Elle ravage tout sur son passage. 6,3 millions d’habitants de Floride sont priés de fuir vers le nord. Miami est transformée en ville fantôme. On dit déjà que le Ciel démontre à Trump qu’il doit revoir sa position sur le climat. Si, déjà, il ne croit pas que l’ouragan a été déclenché par Kim-Jong-un, un pas aura été accompli dans le bon sens.

Image: 

Une mise en scène féérique. Photo © Youtube

11 septembre 2017

Tout est prévu

&

Image: 

Tout est prévu
Aux limites du raisonnable
Ange s'égare
Dans un modeste rêve
Et regarde
Bouche bée
Un monde rétréci
De la taille d'un nuage
Ange frôle la surface d'une île
Aux senteurs vagues
Tout est imprévu
Aux limites du raisonnable
Le monde s'élargit
Dans un cauchemar soudain
Un océan et ses marées
Une forêt et ses branches
Un désert et ses dunes
Une ville et ses aventures
Une plongée sans regret
Un moment sans
Retour

10 septembre 2017

L'assassin

Ce genre de nouvelle tombe toujours au plus mauvais moment. Le matin même où Vincent doit rencontrer un gros client pour finaliser une énorme vente, un médecin lui annonce que sa mère a fait un grave malaise dans la nuit. Elle est aux soins intensifs. - Elle a demandé à vous voir, dit le médecin. Chambre 241. Vincent roule déjà vers son rendez-vous quand il apprend la nouvelle. - Merde, merde ! Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi ce matin ? Ce contrat, il ne peut pas le rater ! Il hésite. Sa mère ou le client ? Finalement, il choisit se de comporter en bon fils et d’aller voir sa mère. Dix minutes, pas plus. Dans le couloir des soins intensifs, il pose des questions aux infirmières sur l’état de sa mère. Il est important d’être vu, important que tout le monde sache qu’il est passé la voir. Les nouvelles sont mauvaises mais les infirmières sourient. Elles sont entrainées pour. Vincent insiste pour rencontrer le médecin qui l’a appelé ce matin. Il veut absolument le voir. Pas pour écouter son diagnostic mais pour lui montrer qu’il est  venu voir sa mère, pour le convaincre qu’il est un bon fils. Quand il pénètre dans sa chambre, c’est le choc. Il n’imaginait pas qu’un jour elle serait si vieille, si pâle, si décharnée. Des câbles la relient à une machine qui donne des informations incompréhensibles Sa bouche édentée est grande ouverte comme s’il ne restait plus rien à respirer. En face du lit, une horloge poursuit sa route. Il s’approche du lit. Elle l’observe. C’est une bonne chose. Elle pourra dire à tout le monde qu’il est venu la voir. Il pose les questions d’un bon fils à sa mère malade. Il avait toujours voulu être un bon fils mais n’avait jamais vraiment réussi à décrocher ce rôle. - Tu as mal ? - Les infirmières sont gentilles avec toi ? Elle répond que les infirmières sont gentilles et qu’elle ne souffre pas. Il observe discrètement l’horloge mais elle surprend son regard : « Tu ne vas pas t’en aller, hein ? » - Non, non. Il avait prévu de rester dix minutes mais sept minutes se sont déjà écoulées Elle le regarde avec une intensité qu’il ne lui connait pas. Il a l’impression d’être devenu son dernier lien avec la vie, la dernière amarre. Peut-être qu’elle l’aime, finalement, son unique enfant. - Tu ne vas pas t’en aller, hein ? demande- t-elle encore. Sa voix est faible, à peine audible, plus qu’un léger souffle. Il comprend que c’est la fin. - Non, non. Huit minutes, à présent. Il attend le bon moment pour s’en aller. L’entrée d’une infirmière ou d’un médecin. Un évènement qui lui permettrait de se lever et de quitter la chambre. Il ne dit plus rien à présent. Il a épuisé toutes les questions du bon fils en pareilles circonstances et ne trouve plus rien à ajouter. Neuf minutes. Elle semble s’être assoupie mais soudain, elle rouvre des yeux pleins de terreur et le regarde, paniquée : « Vincent, tu ne vas pas t’en aller, hein ? » - Non, non, répond-il. Elle est rassurée et referme les yeux. Dix minutes. Cette fois, elle dort, c’est sûr. Il se lève sans bruit et quitte la chambre à pas de loup sans se retourner. Il traverse à toute vitesse les couloirs de l’hôpital jusqu’au parking. Avant de démarrer, il ouvre son coffre pour vérifier que son cartable et ses bons de commande sont bien là. Il démarre. Il ne sera pas trop en retard, finalement. Son client ne lui fait aucun reproche mais Vincent tient à lui expliquer qu’il a trois minutes de retard parce que sa mère a fait un malaise cette nuit et qu’il est passé la voir à l’hôpital. - C’est tout naturel, répond le client. Vincent en profite pour sortir le bon de commande de son cartable. Habituellement, ce client lui achète 25 tonnes métriques de « Rudor », un insecticide très puissant qui sera bientôt interdit sur le marché européen parce que les enquêtes ont révélé une hausse des cancers dans les régions où le »Rudor » est utilisé. Vincent est au courant pour les cancers mais il faut bien vivre. Le client sait que l’insecticide qu’il achète à Vincent et qu’il revend aux agriculteurs sera bientôt interdit par la Commission européenne. C’est le moment pour Vincent d’abattre sa dernière carte : « Vu les circonstances, je vous propose d’en prendre 100 tonnes métriques cette fois. Ainsi, vous serez certain de ne pas en manquer. Il est sur le point d’ajouter que le surplus, le client pourra toujours le revendre au noir mais ce n’est pas nécessaire, il a compris. - Bonne idée, répond le client en signant le bon de commande. 100 tonnes métriques ! Vincent ne peut s’empêcher de sourire. Son patron va être aux anges ! Au moment où Vincent remet son cartable dans le coffre de la voiture, il a l’impression qu’il est beaucoup plus volumineux. Cent tonnes métriques, ce n’est pas rien. De sa voiture, il téléphone à son patron pour lui annoncer la nouvelle et entendre ses félicitations. Finalement, cette journée est excellente. Boosté par son insolente réussite, Vincent se sent plus fort que jamais. Il se sent même capable de se rendre à nouveau à l’hôpital et de se comporter en bon fils. Il dira à sa mère qu’il est déjà passé la voir ce matin et qu’entretemps, il a réussi la vente du siècle. En plus d’être un bon fils, il est le meilleur vendeur au monde ! Aux soins intensifs, les sourires des infirmières ont disparu. - Votre Maman est décédée peu après votre départ, je suis désolée. Vincent est sur le point de demander à l’infirmière si sa mère est morte parce qu’il l’a abandonnée mais c’est inutile, il connait la réponse.

05 septembre 2017

Levalet/Hérard, le «Va et vient», suite (et fin?)

En introduction des congés d’été, souhaitant, dans un billet faire un bilan, je vous faisais part de mes coups de cœur de la saison. Deux artistes avaient une place bien particulière, entre aorte et veine-cave, Levalet et Hérard. Une drôle d’histoire (ou une histoire drôle, comme on voudra), en cette période de rentrée, les réunit de nouveau. Cette histoire sera l’objet de ce billet. Comme dans les mini-séries télévisées, elle comprend trois épisodes.

Premier épisode: la fresque de Levalet.

L’histoire commence à la fin du mois de septembre 2015 par une rencontre fortuite : la découverte d’un collage de Levalet, sur mes terres, dans le 19ème arrondissement de Paris. Passionné par son travail, je décidai alors d’écrire un post sur son œuvre. Je vous le livre tout à trac :

Ayant obtenu l’autorisation des responsables de la permanence des Républicains, rue de Crimée, Levalet a collé sur le rideau de fer un collage constitué de cinq parties. Les cinq éléments du rideau de fer sont utilisés pour représenter des hommes endormis. Cette scène évoque les bat-flancs des camps de prisonniers dans notre imaginaire collectif. Ces images douloureuses sont vite chassées par la superposition des cinq personnages. En effet, les cinq hommes dorment et se cachent complètement ou partiellement le visage d’un couvre-chef pour se protéger du soleil. Les couvre-chefs et les vêtements donnent des indications sur l’identité des personnages. Celui qui est au sommet porte une couronne. C’est donc un roi. Un roi un peu singulier qui porterait sa couronne pour se protéger des rayons du soleil. Les mains ne sont pas traditionnellement croisées sur le torse comme elles le sont sur les gisants. Pourtant, c’est un roi, avec sa couronne et sa cape. Au-dessous de lui, un homme que l’on dirait directement issu d’un film des années 50 : il porte un costume, peut-être une cravate et un chapeau mou. Un « pékin » bienheureux qui sommeille. Sous lui, un employé des postes peut-être, voire un contrôleur de la SNCF. Certainement, un fonctionnaire. Donc, un homme de modeste condition. Au-dessous, un drôle de pompier portant des baskets. Enfin, un paysan, un homme de la campagne, portant marcel et culotte et une basket (l’autre pied est nu). Les cinq hommes ont à peu de choses près la même position des bras. Par contre, la position des jambes varie comme celle de la tête.

Cinq hommes semblent dormir profondément. Cinq personnages ayant de nombreux points communs mais également des différences. La scène donne une impression de quiétude, de bien-être, d’un moment de bonheur. Pourtant, les différences pourraient avoir une signification plus politique. Cinq hommes presque semblables, mais les uns sont au-dessus des autres et tous évoquent les années cinquante (à l’exception du roi, qui est un roi de fantaisie.)

Il serait évidemment hasardeux de risquer une interprétation. J’en propose une quelque peu iconoclaste. Rappelons que cette scène quelque peu surréaliste est peinte sur la devanture de la permanence du parti politique des Républicains. Levalet ne s’est-il pas amusé à représenter sur la façade d’un parti de droite, les inégalités sociales de notre pays? Bien sûr, la superposition des cinq panneaux du rideau de fer nous a inspiré l’image des bat-flancs mais la prégnance de nos images mentales, le choc de la découverte des photographies des camps de la mort nazis est assurément une fausse piste. Pourtant, les vêtements, les chaussures, les coiffures toutes différentes ne peuvent pas ne pas avoir un sens. Dans cette hypothèse, pour que la lecture se fasse au second degré, pour faire accepter par les responsables locaux des Républicains une représentation de notre société politiquement inacceptable sur le rideau de fer de la permanence, il a situé la scène dans une temporalité floue, plutôt dans les années 50 , du moins dans une atmosphère semblable.

Simple fantaisie graphique ? Au vu de la production de Levalet, je pencherais pour une œuvre à deux niveaux de compréhension : fantaisie des portraits allongés de ces hommes pour le premier degré, représentation symbolique des hiérarchies sociales au deuxième degré, s’épargnant une pesante et ennuyeuse analyse sociologique et politique. Levalet évite le pathos et la doxa : il ne donne pas de leçons, il n’assène pas des théories de la lutte des classes. C’est un clin d’œil amusé à qui saura déchiffrer les signes. Une farce pas bien méchante faite aux Républicains qui ont accueilli ses collages et un pied de nez aux tenants du darwinisme social. C’est léger, c’est subtil. Comprends qui peut, « entre les lignes ». Et le paysan, celui qui est tout en bas, n’est pas le moins heureux des autres personnages. Foin du misérabilisme et de la lutte des classes, juste une pochade pleine d’esprit. »

Deuxième épisode: « Va et vient », une collaboration entre Levalet et Hérard.

Octobre 2016, rue Véron. Pour inaugurer l’ouverture de la galerie Joël Knafo, rue Véron[1], le galeriste avait donné carte blanche à Levalet et à Philippe Hérard. L’exposition titrée « Va et vient » a été surprenante et inédite : les deux artistes ont voulu qu’elle ne soit pas l’accrochage traditionnel des œuvres sur les cimaises mais « un fil artistique » tout au long de la rue. Utilisant les murs « en déshérence », les façades de pas-de-porte fermés, les deux larrons en foire ont proposé aux chalands un formidable jeu de l’esprit du type « marabout-bout de ficelle », voire un bel exemple de l’art d’accommoder les restes, ou « Comment, en prenant en compte les hasards et les contraintes d’une rue de Paris, on raconte des histoires drôles et surprenantes ». Banksy [2], donnera une tout autre dimension à son projet « Better out than in », mais nos deux compères ont transformé avec brio une ouverture de galerie et un vernissage d’exposition en un événement artistique ayant une dimension sociale en associant les habitants de la rue à la mise en œuvre de leur projet[3].

Episode 3. «Va et vient», suite (et fin?)

Revenons de la rue Véron, à la rue de Crimée. Les cinq collages de Levalet entre 2015 et aujourd’hui ont subi des temps l’irréparable outrage. Les deux collages inférieurs n’ont pas été dispensés des interventions pleines de délicatesse de jeunes adolescents passionnés par les arts : ils ont complété l’œuvre par l’ajout superfétatoire de zizis en majesté. Ce n’est pas bien méchant certes, mais ce n’était pas l’idée originelle de l’artiste. Ces mêmes espaces rectangulaires, à hauteur d’homme, du volet métallique de la permanence des élus Républicains ont eu quelque difficulté à traverser l’orage de la campagne présidentielle. Après les turpitudes joyeuses d’adolescents acnéiques, des insoumis, que dis-je, des révolutionnaires, voyant se profiler la victoire tenue pour certaine par tous les médias nationaux du leader des Républicains, feu François Fillon, ont collé des affiches incendiaires sur les dits panneaux de fer. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase des Républicains de l’arrondissement. Bien que divisés sur tout, ils se mirent d’accord pour recouvrir d’une peinture blanche et virginale les deux panneaux abhorrés. Va pour les zizis, halte à la chienlit!

Et la quintuple fresque fut donc amputée de deux dormeurs ! Les trois dormeurs du haut dominaient du blanc ; pour ainsi dire, rien. L’œuvre de Levalet perdait alors son sens (du moins, le sens que je lui avais prêté en 2015). L’histoire aurait pu s’arrêter là. Que nenni! Rebondissement! Hérard qui passait par là (enfin, peut-être! A moins que nos deux complices aient eu, à propos de la fresque toyée[4], un entretien, allez savoir ?), Hérard, disais-je, a collé un de ses Gugusses sous nos trois dormeurs. Son Gugusse est fidèle à lui-même : allongé, le séant dans le creux d’une bouée, la tête dans une autre, il est comme ses camarades de farniente la tête couverte d’un couvre-chef singulier, une boite de carton. La comparaison entre les dormeurs de Levalet et celui d’Hérard est une source de comique de situation. Un sourire teinté d’une infinie tristesse pour ce Pierrot lunaire, cet idiot du village, cet Ugolin de Manon des Sources de Pagnol, cet enfant de Rustin.

Le va et vient entre Levalet et Philippe Hérard semble se poursuivre. C’est vrai dans une certaine mesure, mais seulement dans une certaine mesure. Cette phrase sibylline et obscure mérite un éclairage. Certes les trois dormeurs de Levalet sont la première proposition plastique et le Gugusse d’Hérard est une « réponse » à cette proposition. Le va et vient d’un point de vue formel est certain. Du point de vue du sens, c’est une autre paire de manches. Rappelons que le support, le rideau de fer, a cinq degrés. Les deux collages du bas ont été détruits ; reste les dormeurs du haut. Or, si on considère les trois restants, le message politique échappe. La symbolique de la hiérarchie sociale est moins claire puisque les échelons inférieurs ont été « gommés ». En l’absence d’une hiérarchie nettement marquée (roi/paysan), nos dormeurs survivants deviennent de paisibles bonshommes faisant un somme au soleil, bien loin du chaos du monde. Le rapprochement des heureux dormeurs avec la permanence d’un parti politique en crise, peut avoir une signification comique voire surréaliste. Les dormeurs deviennent, sans la compagnie des prolétaires, des damnés de la terre, des Gugusses hérardiens. La fresque amputée change de sens, ouvre des possibles, et c’est dans cette ouverture que se glisse Philippe Hérard. Complétée par un quatrième Gugusse, la fresque désormais composée de quatre tableaux, trouve une cohérence nouvelle.

Le va-et-vient est une divine surprise, la conséquence inattendue d’une petite histoire. Une histoire avec différents acteurs : les deux artistes mais aussi des vandales boutonneux et iconoclastes, des révolutionnaires d’opérette, des responsables politiques « sûrs d’eux et dominateurs ». Reste une case de vide ! Le jeu peut continuer (ce billet est une invitation à peine déguisée à M. Philippe Hérard de terminer le boulot commencé avec talent!)


[1]Galerie Joël Knafo Art, 21 et 24 rue Véron. Paris.

[2]Du 1er au 31 octobre 2017, Banksy a investi les quartiers de New York : Manhattan, Brooklyn, le Bronx, le Queens et Staten Island. Chaque jour, ses fans, ses détracteurs, la police et les curieux du monde entier ont pu suivre en temps réel son dialogue avec la rue new-yorkaise sur son site et les réseaux sociaux. Jeu de piste, chasse au trésor, galerie éphémère à ciel ouvert, son marathon artistique, unique en son genre, intitulé "Better Out Than In" (mieux dehors que dedans), a été une succession de surprises, de provocations, d'hommages et de rebondissements. Sans que le Britannique se départisse de son éternel humour (souvent potache), et de sa dérision, sur le monde de l'art comme sur son propre travail. (Le Monde)

[3] Les photographies qui illustrent le projet de Levalet et Hérard ont été prises par l’auteur en juin 2017.

[4] Les « graffeurs » qualifient de « toys » les taggeurs et autres « artistes » qui sciemment recouvrent une œuvre afin de la vandaliser. De « toy », le verbe « toyer » et ses dérivés.

Image: 

Le collage de Levalet sur le rideau de fer de la permanence des Républicains.

Détail de deux dormeurs : le fonctionnaire et le pompier.

La permanence des Républicains, rue de Crimée à Paris.

Détail du projet de Levalet et Hérard, rue Véron.

Détail du fil artistique. Deux collages, l'un de Levalet, l'autre d'Hérard.

Dans le renfoncement d'une porte condamnée, une "réponse" de Levalet à une chaussette d'Hérard accrochée à un fil à linge.

Après le décollage partiel des collages inférieurs, d'autres collages, moins artistiques.

La situation actuelle (provisoire, j'espère!)

03 septembre 2017

Il faut mourir une fois

&

Image: 

Il faut mourir une fois
Embaumé dans le ventre d'une horloge
Petits temps/Grands espaces
Ressentir une joie intense
Comme la première lumière
Ecouter la voix des animaux
Sauvages
Swinguer leurs exercices spirituels
S'ouvrir à la pluie au goût d'orange
Il faut mourir une fois
Sans attirer les mouches
Par nos boules à facettes
Petits temps/Grands espaces
Pour savoir qu'en vérité
Rien ne tient le tout

fromont, 2015

01 septembre 2017

Et voilà le «néo-communisme» belge!

Mercredi 23 août

Á chaque jour sa trumperie. Voilà le grand Donald qui s’attaque désormais à la zone Afghanistan – Pakistan – Inde. Ça ne plaît pas beaucoup à la Chine qui contrôle là-bas un fragile équilibre depuis des décennies. Elle a  immédiatement réagi. Et toujours, de la part du G.I., le même comportement flou : « Va falloir que ça change ! » clame-t-il haut et fort. Une fois encore, on a envie de lui demander : « Mais encore ? » Impossible. Son exclamation à peine lancée, il a filé à Phoenix se ressourcer en meeting devant ses partisans et vérifier qu’ils sont toujours aussi fanatisés. « C’est de la faute des autres, les politiciens de Washington et les vedettes d’Hollywood », est le constat qui s’entend dans les travées autant qu’à la sortie du rassemblement. Il y a bien deux Amériques. L’une qui toise et l’autre qui fait froid dans le dos. Le pire, c’est qu’à la Maison-Blanche, on y trouve la synthèse des deux.

Jeudi 24 août

François Hollande s’est permis d’émettre une appréciation quant au début du quinquennat de Macron, prouvant, comme il l’a d’ailleurs confirmé, qu’il n’a pas l’intention d’abandonner la politique. François Bayrou vient à son tour de s’exprimer en quelques critiques et autres doutes… Ces deux interventions reposent sur un constat commun : beaucoup de com’, pas assez de concret. Et voilà qu’à son tour, Alain Juppé envoie sa petite musique. Tout en sérénité, il s’inscrit lui aussi dans le reproche identique : « Je ne sais pas ce que c’est que le macronisme. Dire qu’on veut faire de la politique autrement, ça me fait bien rigoler. Ça fait quarante ans que je l’entends dire. Les vrais problèmes sont ailleurs : quelle éducation, quelle politique européenne, quelle politique de contrôle aux frontières européennes, quelle politique énergétique vraiment efficace ? Voilà les priorités. Le reste, c’est de la mousse [… ] Si j’avais dit ‘je suis Jupiter’, j’en aurais pris plein la gueule ». Le président de la République peut s’attendre à quelques tirs croisés bien élaborés, sans doute sans concertation préalable. Bah ! Ce sont les risques du métier… Mais c’est un peu tôt.

Vendredi 25 août

Les fous d’Allah ont frappé à Barcelone et toute l’Espagne s’est solidarisée dans l’épreuve, chagrin et hommages partagés. Le Premier ministre Rajoy et le roi Felipe se sont associés à toutes les cérémonies après avoir été actifs dans la gestion du drame et ses conséquences. La Région de Catalogne avait prévu la tenue d’un référendum sur l’indépendance par rapport à l’État central. Elle vient déjà d’avertir que les attentats et leurs suites ne changeraient en rien l’organisation du scrutin prévue le 1er octobre. On ne voit pas pourquoi il devrait en être autrement. Il est fort probable que les meurtriers ignoraient même la perspective d’un changement institutionnel chez les Catalans. Mais le fait de prévenir : « Attention ! Ne croyez pas que nous allons renoncer à notre référendum d’autodétermination sous prétexte que le peuple nous découvre ensemble pour protester contre les agressions bêtes et aveugles », ça laisse un goût amer, une sorte de résonnance dérangeante, comme le son de poubelles que l’on ramasse. Il faut oser souligner qu’il existe dans des revendications régionalistes des graines d’extrémisme identiques à celles qui nourrissent le nationalisme, et que ces graines sont parfois encore plus nocives parce que plus réductrices, souvent plus mesquines. La carte n’est pas le territoire dit-on. Que l’on ne joue pas non plus le destin du territoire à la carte.

                                                           *

Tous ces bons chiffres qui commencent à émailler l’économie française et qu’il est si laborieux, pour les observateurs, comme pour les nouveaux venu à la direction du pays, d’admettre qu’ils sont la conséquence des années d’efforts réalisés sous le quinquennat de François Hollande…

Samedi 26 août

Didier Reynders, ministre belge des Affaires étrangères, annonce qu’en 2018, les douanes étatsuniennes viendront installer un point de contrôle à l’aéroport de Bruxelles-National (Zaventem) ce qui évitera aux personnes se rendant aux Etats-Unis de patienter dans «des files interminables» en arrivant Outre-Atlantique. On imagine comment les autorités américaines réagiront sur le territoire belge chaque fois qu’une situation suspecte se fera jour au contrôle. Il semble difficile de se vassaliser de manière plus officielle devant la grande puissance.

Dimanche 27 août

 Bernés. De nombreux électeurs de Trump se disent bernés.De nombreux Britanniques ayant voté pour le Brexit se disent bernés.
 De plus en plus d’électeurs de Macron se disent bernés. La cote de popularité du  président a perdu 24 points depuis le début de l’été. Il n’en faut pas davantage pour susciter des commentaires inquiétants. Le seul chiffre à considérer pour l’heure, c’est 5%. Macron n’a encore accompli que 5% de son quinquennat. Commenter l’actualité, ce n’est pas écrire l’Histoire.

                                                           *

Anne Sinclair tiendra une chronique en forme de bloc-notes dans le Journal du Dimanche à partir de la semaine prochaine. Le 1er mars dernier, son livre Chronique d’une femme blessée (éd. Grasset) dressait des portraits pessimistes de l’évolution de notre monde. Les sujets ne manquaient pas à ses démonstrations ou à ses états d’âme. Elle pourrait sans doute continuer sur le même ton mais on espère qu’elle relatera aussi des événements chargés de suites positives… Quant au style, sera-t-il proche de son illustre exemple Françoise Giroud ? Rappellera-t-il celui de François Mauriac ? Les comparaisons ne manqueront pas. Á tort : Anne Sinclair sera elle-même, comme toute sa vie l’a démontré.

Lundi 28 août

En visite à Jérusalem, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, évoque son rêve, celui de voir un jour coexister deux États, un Israélien et un Palestinien. Il ne fait que réitérer un souhait exprimé maintes et maintes fois par de grandes puissances et en particulier par l’Institution qu’il dirige. Le Premier ministre Netanyahou, dans sa réponse, regrette « l’obsession absurde des Nations-Unies »… Voilà où l’on en est : le projet auquel le monde entier aspire est une « obsession absurde ». Cette suffisance passera dans les faits divers des pages internationales et Antonio Guterres, orateur courageux, mangera son chapeau comme bien d’autres avant lui.

Mardi 29 août

Emmanuel Macron estime que la France est « irréformable » ? Vraiment ? En connaît-il l’histoire ? Aucun pays démocratique n’a épuisé autant de constitutions ; d’année en année, des réformes sont élaborées ainsi que votées pour entrer en vigueur. Lorsqu’elles émanent d’un gouvernement de droite (l’élection du président au suffrage universel), elles sont combattues par la gauche ; et lorsqu’elles émanent d’un gouvernement de gauche (la réduction du temps de travail, le mariage pour tous), elles sont combattues par la droite. Mais dans tous les cas, elles entrent dans les règles de vie des Français. Le président Macron serait-il occupé à nous éclairer sur une certaine forme d’aveu d’impuissance ?

                                                           *

En 2014, Pierre Assouline avait publié un ouvrage intéressant sur les derniers mois des principaux chefs de la collaboration française (dont Pétain et Laval) repliés au château de Sigmaringen, dans le sud de l’Allemagne (aujourd’hui le land de Bade-Wurtemberg) (Sigmaringen, éd. Gallimard).  Si ce triste épisode de huit mois à partir de septembre 1944 avait fait l’objet de chapitres dans plusieurs ouvrages consacrés à la Seconde Guerre mondiale, aucune étude n’avait encore été aussi détaillée que celle-là. Il avait donc fallu attendre 70 ans pour que l’on apprenne les aléas de ce triste épisode auto-humiliant… L’audiovisuel était aussi en reste. ARTE vient de combler le vide grâce à un excellent film de Serge Moati. Une information utile, nécessaire et bien construite. Un regret cependant : pas un seul mot sur Louis-Ferdinand Céline, pourtant réfugié parmi la clique des ultimes partisans français d’une victoire allemande.

Mercredi 30 août

La Belgique est quand même un pays où le loufoque n’a d’égal que le sérieux avec lequel on le cultive. Dans quelques semaines, les historiens vont se pencher sur le centième anniversaire de la Révolution d’Octobre, un événement extraordinaire qui a nourri les plus fabuleuses espérances et engendré les déviances les plus atroces. Une époustouflante tempête qui s’éteignit sept décennies plus tard mais dont les antécédents et les enseignements, voire les leçons et les influences, n’ont pas fini d’alimenter les méditations sur la marche de l’humanité comme sur ce XXe siècle infernal que Victor Hugo imaginait d’or et qui fut surtout de feu. C’est le moment qu’au pays de Tintin, une nouvelle insulte apparaît dans le microcosme politique : « communiste » ! On avait déjà eu « marxiste », très suranné, « espèce de pauvre ! », une diatribe qui faisait mauvais genre dans la bonne société. Elle fut remplacée par « prol », sans doute l’abrégé de « prolétaire », plus acceptable. Et maintenant, voici « communiste ! », exclamation provoquée par la publication d’un livre d’Elio Di Rupo, président du Parti socialiste (Nouvelles conquêtes, éd. Luc Pire). L’auteur propose-t-il l’appropriation des moyens de production par la classe ouvrière ? Non. Envisage-t-il de transformer l’agriculture belge en kolkhozes ? Pas le moins de monde. Pense-t-il à expatrier la famille royale ? Encore moins. Des camps de travail alors, une police secrète, du rationnement, la confiscation des biens de riches… ? Non, non et non. Il imagine de nouvelles avancées sociales, des réformes qui s’inscriraient dans l’optique d’égalité chère aux socialistes. Le plus piquant et cocasse de l’affaire, c’est que le qualificatif « communiste » est lancé par Benoît Lutgen, le président du parti démocrate-chrétien qui abandonna cette appellation en kidnappant le terme « humaniste », devenu inutilisable dans le royaume par le risque de confusion. Ne plus oser affirmer sa propre identité tandis que l’on trafique celle des autres, ce n’est pas très chrétien tout ça. Quant au Premier ministre libéral, Charles Michel, il ne peut que s’amuser de ces bisbilles sémantiques dont pour l’heure il engrange les dividendes. Il n’a cependant pas osé employer le mot qui blesse. Dans un récent entretien, il qualifie Di Rupo de « néo-communiste », comme pour alléger la charge. Il sait pourtant que « néo-libéralisme » n’assouplit point  l’idéologie dont il se réclame.

Jeudi 31 août

Le Texas connaît des inondations catastrophiques à la suite du passage de l’ouragan Harvey. Donald Trump a promis de donner 1 million de dollars aux déshérités à partir de son compte personnel. Nous voici dans la négation même de la politique. Le peuple – et les victimes en particulier – ne pourront  que saluer la générosité du président, mais ce n’est pourtant pas dans ce rôle qu’on l’attend, générosité mal ordonnée, confusion des actes, dépréciation de l’État que l’on dirige et que l’on représente, déviance d’attitude, degré zéro de la politique.

                                                           *

On connaît la réflexion de Charles de Gaulle en guise de portrait de son ami Malraux : « Brumeux avec quelques éclaircies ». Dans les années ’20, Drieu La Rochelle disait déjà : « des éclairs et de la fumée ». Il n’y a pas de doute : cet homme-là devait achever sa mort au Panthéon.

 

Image: 

Traité de communiste et de néo-communiste, le socialiste Elio Di Rupo se dit, lui, « écosocialiste ». Photo © RTL

29 août 2017

Hopare, un art nouveau du portrait

Dans un précédent billet consacré au « Rêve » d’Hopare, rue de Maronites à Paris, j’avais mis l’accent sur l’importance du trait dans la peinture d’Hopare. Dans le portrait de femme qu’Hopare a exécuté en juin 2016, dans le cadre d’Ourcq Living Colors, nous trouvons des points communs avec « Le rêve ». C’est, tout d’abord, un portrait de femme ; il conjugue représentation et abstraction ; il reprend des motifs décoratifs du « Rêve » ; le trait joue également un rôle majeur, la fracturation de l’espace lié à l’entrelacs des lignes autorise des variations chromatiques d’une grande richesse et d’une évidente beauté. Le commentaire du second portrait est l’occasion de mieux cerner le processus créatif de cet artiste et de réfléchir à l’appropriation du portrait par Hopare[1].

Hopare a peint sa fresque en deux temps. Les deux temps correspondent à deux journées. Le premier jour a été consacré au dessin du visage cerné d’un demi-cercle en forme d’auréole et à la « pose » de couleurs de fond. Dans un entretien, l’artiste décrit précisément sa démarche : « Pour mes peintures, je privilégie la spontanéité, j’étale d’abord de façon aléatoire mes couleurs puis je sculpte mes formes et les éléments figuratifs ensemble pour donner un aspect « plaqué contre l’autre ». Pour casser cette phase robuste et rigide, j’y inclus des lignes, des formes plus souples pour aérer mes compositions[2] ». A bien y regarder, la préparation de la fresque en amont de son exécution est succincte. Un cadrage plaçant le visage, fixant son expression, dans un décor. Le reste (les lignes qui vont découper le sujet et le décor, les couleurs, les motifs décoratifs etc.) est inventé in situ, dans un temps limité, au gré de l’ « inspiration » du moment.

La fresque d’Hopare se présente explicitement comme un portrait.Elle se rattache ainsi à une longue tradition des portraits peints. Elle nous montre une jeune femme, au demeurant fort belle, qui manifestement semble poser pour l’artiste. Le sujet « prend » la pose. Par des traits distinctifs, elle se distingue du portrait classique. En effet, le « traitement » graphique et chromatique du portrait étonne. Alors que dans le portrait classique, le peintre recherche (parfois désespérément !) la ressemblance, les portraits d’Hopare sont parfois des portraits dédiés à des personnes mais, le plus souvent, ce sont des portraits davantage « rêvés » que réalistes, d’hommes, d’enfants, de femmes. Ces « portraits rêvés » ne sont pas des tableaux de commande dont l’objectif, au-delà de conserver une image de l’être cher, a été longtemps de proposer une représentation valorisante de son commanditaire pour affirmer son statut social.

Le portrait dans sa forme académique accorde un soin particulier au visage bien sûr mais aussi à des signes qui fonctionnent comme autant de référents explicites pour celui qui regarde. Ces signes situent socialement le personnage représenté et/ou renvoient à l’exercice de son métier ou de son art. Le vêtement, le décor, la posture sont autant de signes qui font sens. Le portrait photographique à la fin du XIXème siècle est l’héritier du portrait peint en en reprenant les codes.

Les portraits d’Hopare s’écartent de cette tradition et sont bien plûtot des « compositions » graphiques. De ce point de vue, la ressemblance n’est pas un objectif (même si Hopare est tout à fait capable de la saisir, plusieurs de ses œuvres en témoignent). Le visage est « traité » comme les autres parties de la composition. Toutes les formes peintes sont alors équivalentes. Si, à la Renaissance, le maître, dans son atelier, peignait le visage et les mains, laissant aux apprentis les vêtements et le décor, Hopare accorde à chaque espace de sa composition non seulement le même soin mais le même traitement graphique. Il serait excessif de dire que le portrait est prétexte à composition. Le portrait est partie intégrante de la composition. Le rapport sujet/décor est modifié (le décor ayant deux fonctions, valoriser le sujet, être lui-même un sujet ), le portrait par son traitement graphique est un élément d’une composition complexe.L’observation attentive de ces œuvres montre une tension entre le portrait proprement dit et le décor. Sujet et décor ne se différencient pas par le "traitement" graphique qui est sensiblement le même, mais par une opposition des couleurs.

Hopare qui vient du graff et du lettrage n’a rien oublié de son passé d’artiste. Il reprend ce qu’il sait faire (tracer des compositions dynamiques, « casser » les aplats par des traits puissants segmentant les espaces, intégrer dans ces « compositions » de la spontanéité, de l’inventivité –on pense à l’abstraction lyrique d’un Mathieu-créer de « belles » harmonies colorées etc.) et intègre le portrait au centre de la composition. Il s’agit d’une réelle intégration ; les éléments du corps (le visage, les épaules, les mains, mais aussi le vêtement etc.) sont traités graphiquement de la même manière que le décor. Nos habitudes culturelles dans ce foisonnement de lignes et de couleurs, prélèvent ce qui relève du portrait, rétablissant l’opposition fond/forme nécessaire à la lecture de l’œuvre, aidées en cela par une opposition chromatique soutenue (un fond bleu complémentaire des harmonies primaires du sujet).

Le travail d’Hopare séduit et étonne. Avec brio, il réalise une synthèse du graff et de la peinture de chevalet, réinventant au passage un art contemporain et éminemment personnel du portrait.


[1] Les photographies des œuvres sont de R.Tassart.

[2] Souligné par l’auteur de l’article.

Image: 

"Le rêve", une oeuvre de commande, dont le thème a été imposé par les commanditaires.

La première phase de réalisation du portrait. Les principaux traits de la posture(3/4, tête inclinée, bras levé etc.) constituent le schéma de base de l'oeuvre.

La segmentation extrême de toutes les surfaces apparaît dans un deuxième temps.

Les yeux, le nez et la bouche structurent fortement le visage, facilitant la compréhension.

Au réalisme de la représentation de l’œil (iris, pupille, cils) s'opposent l'abstraction des lignes et l'arbitraire des couleurs.

L'ensemble des surfaces est l'objet d'un traitement graphique comparable.

Le fond garde une relative unité chromatique (traits bleu outremer sur fond bleu ciel)

Hommage rendu par Hopare à un ami décédé. La ressemblance est imposée par la situation.

28 août 2017

L'homme anonyme

Sa solitude est absolue, son anonymat aussi. Personne ne le regarde jamais. Ni femme, ni enfant, pas même un chien fidèle aux yeux humides. Il en arrive parfois à douter de son existence. Heureusement qu’il croise des miroirs et des vitrines de magasins dans lesquels il peut s’observer quelques secondes. En 2017, si personne ne vous regarde, vous n’existez pas. Pour se faire remarquer, il est prêt à tout. Il a même tenté de participer à un jeu télévisé très populaire et à une émission de télé-réalité mais il a été recalé aux éliminatoires parce que sa tête ne convenait pas. Dans un jeu télévisé ou dans la télé-réalité même quand on est très mauvais et bon dernier, on suscite des passions. Susciter des passions, il en rêve.

Une entreprise de vidéo surveillance cherchait du personnel. Ce secteur est en plein essor depuis les attentats. Il envoya sa candidature et deux jours plus tard, il était engagé.

- Vous commencez lundi, lui annonça la responsable des ressources humaines, vous avez exactement le profil qu’il nous faut.

Son travail consiste à visionner les films des caméras de surveillance de la veille, écrire des rapports et alerter son supérieur s’il remarquait le moindre comportement suspect: un individu qui surveillerait les entrées et les sorties des bâtiments public, par exemple, un autre qui prendrait des notes sur les tours de garde des militaires, les allers et venues bizarres d’éventuels terroristes.

Les quartiers balayés par les caméras de surveillance, il les connait. Très vite, il prend beaucoup de plaisir à se promener sur les trottoirs contrôlés par l’œil des caméras. Le lendemain, il se retrouve sur les films qu’il a pour mission de visionner. C’est presque comme un rendez-vous. Ses journées de travail, il les passe à se regarder marcher dans la rue. Bon Dieu! Comme il marche bien! Détendu, souple et élégant. Pas de regard vers la caméra, jamais. Du beau travail. Il se visionne en train de suivre des femmes dans la rue et leur jeter des regards gourmands. Donner de la menue monnaie aux SDF, refuser du feu à un inconnu parce qu’il ne fume pas. Jamais, il n’a vécu aussi intensément. Il n’est plus seul à présent puisqu’il est là, bien vivant, bien présent sur les CD de surveillance. Il crève l’écran.

À force de se regarder, il en oublie son travail et surtout ce jeune type qui passe et repasse devant la terrasse du bistrot où l’homme anonyme a l’habitude de boire son café. Cette terrasse est un endroit stratégique quand on aime se retrouver sous le feu des projecteurs. Des caméras, il y en a là, là et encore là. Un vrai bonheur.

Deux jours plus tard, c’est le drame. A 8h13, très précisément, à l'heure où beaucoup de monde se rend au travail, une camionnette fonce sur le trottoir, percute des passants et plusieurs clients du café. On dénombre huit morts et une quinzaine de blessés. L’homme anonyme s’en sort miraculeusement indemne parce qu’il se trouvait à l’extrême bout de la terrasse, pas loin d’une caméra qui balaie la Place de la Liberté, toute proche. Le lendemain, l’attentat est revendiqué par un groupe de supporters d’un vieux dieu que personne n’a jamais vu. C’est aussi le lendemain que l’homme anonyme est licencié. Cette rue et cette terrasse se trouvaient sous sa surveillance. L’homme anonyme a perdu son emploi mais il s’en fiche. Pendant une semaine, sur toutes les télévisions du monde, les images de l’attentat passent en boucle. Et l’homme, là, qui boit tranquillement son café et qui est sauvé parce que la course de camionnette est stoppée par l’amoncellement de cadavres, de blessés, de tables et de chaises. Cet homme-là, il se reconnait. C’est lui! C’est bien lui!

Sur une chaîne de télé américaine, un journaliste le surnomme même "Le Miraculé ". C’est la gloire! La joie de passer enfin à la télévision est un peu assombrie par la jalousie qu’il ressent à l’égard du terroriste présumé dont le visage de face et de profil fait la une des journaux. À la télé, on interroge même les voisins de cet individu qui, stupéfaits, parlent d’un jeune homme poli et sans histoire. Et lui, le miraculé, pourquoi les journalistes n’interrogent-ils pas ses voisins?

 

25 août 2017

Essayer de voir le réel comme il est

Mercredi 16 août

 L’Italie a vu débarquer 600.000 migrants depuis 2014. On estime à 14.000 le nombre de ceux qui ont péri en mer. Marco Minniti, ministre de l’Intérieur, semble déceler un net fléchissement dans le chiffre des arrivants. Il admet cependant que cette migration n’est pas conjoncturelle mais historique. Il convient donc de la gouverner plutôt que de la subir. Une leçon pour l’Union européenne.

                                                           *

 Ni optimiste, ni pessimiste, tragique : essayer de voir le réel comme il est. Une leçon nietzschéenne.

Jeudi 17 août

 Si l’on connaît "Le Petit Nicolas", délicieux gamin créé par le non moins délicieux dessinateur Jean-Jacques Sempé (86 ans aujourd’hui), on n’est pas aussi familiarisé avec "Raoul Taburin, marchand de cycles à Saint-Céron", autre personnage de la comédie humaine du Bordelais. Grâce à Pierre Godeau, le cinéma va le rendre populaire, d’autant plus que c’est Benoît Poelvoorde qui l’incarnera. Le film est achevé. Il a été tourné à Venterol, un village de la Drôme où il y a fort à parier que les habitants garderont longtemps un souvenir impérissable de l’aventure, un peu comme ceux de Villerville, dans le Calvados, où la Cabaret normand existe encore, conservant le souvenir des fredaines de Jean Gabin  et de Jean-Paul Belmondo, les héros d’Un singe en hiver (Audiard, 1961, adaptation du roman éponyme d’Antoine Blondin). Un jumelage Venterol – Villerville serait de belle tenue en guise d’ouverture de la prochaine cérémonie des Césars. Paris faisant des courbettes à la province, ce n’est pas courant.

Vendredi 18 août

 La Bourse de Wall Street donne des signes de dégringolade. Á une époque où le chiffre a plus d’importance que la lettre, surtout au paradis du capitalisme, les difficultés de Trump pourraient bien lui être plus dommageables, voire funestes.

                                                           *

 La société liégeoise AMOS, née de la fusion du savoir-faire de l’université de Liège et de l’expertise mécanique des Ateliers de la Meuse, construit la cellule du miroir primaire, élément-clé du plus grand télescope du monde en train d’être édifié à Hawaï. AMOS compte déjà de nombreux clients aux États-Unis, en Inde et bien entendu en Europe. Elle traite actuellement avec la Chine et la Russie. La Belgique est un petit pays qui voit grand, comme au 19e siècle. On ne peut pas en dire autant de ceux qui la gouvernent.

Samedi 19 août

 En 1938, dans "Le Théâtre et son double", Antonin Artaud utilise l’expression "Réalité virtuelle". Avec le développement de la vidéosphère et de l’informatique, le concept acquit une place loin encore d’être accomplie dans notre société puisque la réalité virtuelle se retrouve aujourd’hui dans des objets de vision qui transportent le porteur dans un autre monde que celui dans lequel il se trouve, où il se meut. C’est l’oxymore le plus représentatif de l’époque (avec Président Trump, bien entendu…) Le philosophe Jean Brun (1919 – 1994), professeur à l’université de Lyon, qui consacra son existence à enseigner l’apologie du christianisme, y recherche une source dans son essai pamphlétaire "Le Rêve et la machine" (éd. de la Table Ronde, 1992). Il est un fait que si on introduit le prisme de la réalité virtuelle dans la théologie, une vie ne suffit pas à l’exploration… Dans le domaine de l’image, Magritte est à nouveau prémonitoire eu égard à ce concept. Par son tableau "La Clairvoyance" (1936), l’artiste se montre en train de peindre un oiseau tandis qu’il observe son modèle : un œuf. Mercredi dernier, pour évoquer le cinquantième anniversaire de sa mort, Dubus, le dessinateur de "La Libre Belgique", proposa un dessin représentant ce tableau en plaçant une tête de mort plutôt qu’un oiseau. Cahin-caha, les saisons et les jours se succèdent en symbiose avec cette réalité virtuelle de plus en plus occupante pour les uns, préoccupante pour quelques autres. Il est vrai que, souvent, l’illusion réelle domine toujours la condition des choses.

Dimanche 20 août

 L’Allemagne vote dans un mois. Merkel fait la course en tête. Et si elle avait juste besoin d’une force d’appoint, il n’est pas impossible que les Verts la lui fournissent. Des sociaux-démocrates renvoyés dans l’opposition, c’est la tendance qui domine presque partout en Europe. On espère que l’Allemagne fera exception.

                                                          *

 Portrait succinct de la présence américaine en Corée du Sud : 35.000 soldats, 83 bases, 300 chars, 2 bases aériennes qui abritent 100 avions et 64 hélicoptères, 1 base navale. Kim dit mieux ?

                                                           *

 Á la question de Marcel Proust Quels sont vos poètes préférés ?, Mallarmé répondit : « Quelques-uns dont je suis ».

Lundi 21 août

 Nice, Berlin… Et à présent les Ramblas de Barcelone… La voiture-bélier semble devenir l’arme de destruction massive la plus employée ces temps-ci. Faudra s’y habituer. On n’est pas encore dans l’ordinaire, les unes des gazettes et les pages suivantes font écho à la tragédie pendant plusieurs jours, mais on sent bien que les images, toujours semblables en hommages et chagrins, vont sombrer tôt ou tard dans la banalité.

                                                           *

 Conséquence du Brexit : de plus en plus de citoyens britanniques sollicitent la nationalité française. Honni soit qui mal y France.

                                                           *

 Question aux surréalistes : imagemagie. Lequel est l’anagramme de l’autre ?

Mardi 22 août

 Le chrétien Rembrandt et le juif Spinoza habitaient le même pâté de maison dans le quartier juif  amstellodamois de Breestradt. Qui pour inventer un spectacle théâtral imaginant leur rencontre dans la rue, prélude à des promenades matinales quotidiennes ? Michel Onfray ?

                                                           *

 Pour André Derain, « un vrai tableau naïf, c’est un coup de fusil reçu à bout portant. » Et pour Stendhal, la politique dans une œuvre littéraire, « c’est un coup de pistolet dans un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Qui sait ? Un jour peut-être, la voiture-bélier offrira l’occasion, à un peintre ou à un musicien voire à un écrivain, de bâtir une métaphore. Aujourd’hui, les photos des avions percutant les tours de Manhattan le 11 septembre 2001 s’exposent aux cimaises et motivent les créateurs.

Mercredi 23 août

 Le beffroi de Namur, silencieux depuis 35 ans, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1999, fait de nouveau résonner la capitale de la Wallonie : ses cloches se sont remises à tinter. Á Londres, en revanche, depuis avant-hier, Big Ben s’est tue, soumise aussi à des travaux de restauration pendant quatre ans. Pour les Londoniens, ce vide sonore s’apparente à un signe du destin, un tragique avatar, répercussion divine du Brexit. Un appel doit être lancé au gouvernement wallon : souvenons-nous de l’aide que les Anglais nous ont apportée durant les périodes difficiles, 14-18 en particulier. Un geste s’impose : prêtons les cloches du beffroi, Westminster nous en sera éternellement reconnaissant. Quant aux Namurois qui sont gratifiés d’une tendance à la lenteur, ils ne devraient point renâcler : 39 ans sans entendre le beffroi au lieu de 35, ce n’est pas un drame. Du reste, les moins de 40 ans n’ont jamais dû en connaître le son.  

 

Image: 
22 août 2017

«Le Jugement Dernier», de Jérôme Mesnager, une toile religieuse

Amoureux de ma ville, Paris, passionné de photographie, comme mes glorieux aînés, maîtres de la photo humaniste, j'en sillonne les rues à la recherche de l’«instant décisif».

Au hasard des rues, en 1983, j’ai rencontré « l’homme blanc » de Jérôme Mesnager. Cet homme blanc était pour moi un fantôme qui laissait sa trace là où il se posait. Il s’appuyait contre un mur, il s’asseyait sur un banc, il s’accrochait aux rebords d’une fenêtre et une forme blanche témoignait de son existence et de son passage.

J’ai suivi ses pérégrinations à la trace pendant des dizaines d’années, toujours heureux de retrouver les preuves de sa coexistence avec ses frères humains. Ce corps blanc interagissait avec son environnement, un peu à la manière du travail de Levalet aujourd’hui[1]. C’était un clin d’œil souvent drôle et tendre ; toujours poétique. L’idée d’un fantôme (tout le monde sait que les fantômes sont vêtus d’un drap blanc) parcourant ma ville et laissant sa trace comme autant de petits cailloux blancs me ravissait. Voilà quatre ans, rue Bourret, dans le XIXème arrondissement de Paris, j’ai découvert peinte sur le mur extérieur de l’école privée Saint Georges, une immense fresque de Mesnager composée quasi uniquement d’ « hommes blancs ». Ces formes étaient des hommes et des femmes. La nature des scènes désambiguïsait le genre des personnages. Hommes blancs et femmes blanches donc, faisaient des rondes. Saint-Georges monté sur son destrier terrassait Satan. Mon fantôme avait disparu. Les traces s’étaient incarnées et étaient devenues des personnages.

Dans la presse, début juin 2016, je lis que Jérôme Mesnager, invité par le Centre paroissial de l’église Saint-Merry à Paris, expose un tableau dans la nef. J’y cours et découvre une toile de grandes dimensions (environ 4 mètres sur 7).Sur un fond bleu « Klein » des personnages blancs représentent "Le Jugement Dernier". Le tableau de Mesnager est une « appropriation" de la célèbre fresque de Michel Ange, peinte sur un haut mur de la chapelle Sixtine.

Les points communs sont pourtant fort peu nombreux. Le plus évident (quoique ?) est la composition. Dans une position centrale un grand corps blanc représente Jésus. C’est à partir de lui que la scène s’organise. Les élus sont en haut, les damnés en bas. D’un côté le paradis, de l’autre l’enfer. Encore faut-il pour reconnaître dans le grand corps blanc Jésus connaître « Le Jugement Dernier » de Michel Ange. Les autres personnages n’ont pas d’identité, dans le sens que le spectateur ne peut savoir si ce sont des hommes ou des femmes et a fortiori si ces corps blancs représentent la Vierge, les martyrs, les personnages de « L’Enfer » de Dante introduits par Michel Ange.

La composition de la fresque et les personnages représentés par Michel Ange, sont, en quelque sorte, un manifeste, voire un dogme. Alors que d’aucuns voient une spirale dans la composition de la fresque, j’y vois plutôt 3 cercles concentriques. Dans le premier cercle, central, Michel Ange représente Jésus et sa mère Marie. Le second cercle, les saints se reconnaissent aux symboles de leur martyre. Le troisième est un cercle rompu en son milieu ; d’un côté les morts ressuscités aidés par des anges accèdent au paradis, de l’autre les damnés subissent les tourments de l’enfer (on comprend la parenté avec l’œuvre de Dante). Entre les deux, des anges et des démons se disputent les âmes des défunts. Les deux compositions ont des ressemblances (Un Christ en figure centrale, axe fort et organisateur, une partition des élus et des damnés) mais la fresque de Michel Ange est non seulement d’une plus grande complexité quant au nombre des personnages mais sa composition est une image de la conception que l’Eglise catholique romaine voulait imposer ( une représentation des limbes, du purgatoire, de l’intercession des Saints martyrs et de la Vierge, de la lutte que se livrent les armées d'anges et d’archanges contre les légions de démons.) Par ailleurs, les contemporains reconnaissaient les personnages (le pape commanditaire de l’œuvre[2] y est représenté par exemple) et la nudité des corps fit scandale (à tel point que des papes firent recouvrir les corps nus par de pudiques voiles jusqu’au XXème siècle, en commençant par le corps du Christ!).

La fresque de Michel Ange était, en son temps, comprise par les contemporains comme une « œuvre de combat ». La résurrection de Jésus, le retour du Messie pour juger les vivants et les mots, le culte marial et celui des saints, la pesée des âmes, l’incarnation de la divinité dans la personne du pape ont été l’objet de très vives polémiques. Polémiques entre les religions monothéistes, mais aussi autant de clivages au sein de la chrétienté.

Mesnager n’a évidemment pas cherché à se confronter à Michel Ange. Son tableau y fait respectueusement référence mais la comparaison s’arrête là. Il n’en demeure pas moins que son œuvre est un acte de foi. Les lignes de fracture entre le catholicisme et le protestantisme, si elles existent encore, ne sont plus des casus belli. Les schismes ont consacré les différences et figé les points de débat.

Son grand tableau illustre un courant peu connu parce que peu développé du street art, voire de l’Art tout court, dans notre pays. Les fresques religieuses fleurissent dans de nombreux pays, là où le sentiment religieux est encore inscrit profondément dans les pratiques individuelles et collectives (sociétés de l‘Amérique centrale et l’Amérique du sud, sociétés européennes traditionnellement chrétiennes-Italie, Espagne, Pologne, Russie- Etats du sud des Etats-Unis dans les quartiers où vivent d’importantes minorités mexicaines, cubaines, haïtienne etc.)

[2] Clément VII.

 

 

Image: 

Saint Georges terrassant le dragon (mur d'enceinte de l'école catholique, rue Bourret, Paris 19ème arrondissement.)

Les références à Michel Ange sont déjà présentes dans cette version de la Création du Monde.

La toile de Mesnager accrochée dans la nef de l'église Saint Merry.

La version du Jugement Dernier exposée dans une église a une dimension incontestablement religieuse.

Détail de la partie droite de la toile. Au centre, le Christ (sans sa mère, la Vierge Marie).Les "hommes blancs" sont indistincts. Les "intercesseurs" ne sont pas identifiés (martyrs, Vierge Marie, pape etc.)

Pages

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN