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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

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Le blog de Lucie Cauwe par Lucie Cauwe

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14 août 2018

Instantané de Tunisie. A Sidi Bouzid, la danse contemporaine contre le désespoir


Lors d'un stage MOUVMA.

En Tunisie, prononcez le mot Sidi Bou Saïd et vous verrez les visages s'illuminer, la petite cité côtière aux portes bleues et cloutées suscitant l’enthousiasme. Par contre, si vous prononcez celui de Sidi Bouzid, vous verrez les mêmes visages s'éteindre. Comme si une seule syllabe faisait toute la différence. Sidi Bouzid, cité maudite? Pas du tout, même s'il faut admettre que ce gouvernorat du centre de la Tunisie paie un lourd tribut social à la révolution de janvier 2011. Mais il ne faut pas le limiter à sa misère économique, l'isoler dans sa pauvreté ou sa violence. Des choses s'y passent, de toute beauté et porteuses d’un espoir inouï. Dont des ateliers de danse contemporaine destinés à la population, mis en place par le chorégraphe Achref Hammouda sous le nom de MOUVMA et soutenus par le ministère des affaires culturelles.


                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

De tous temps, Sidi Bouzid, qui  a donné son nom à la région qui l'entoure, souffre d'une situation d'enclavement géographique qui a limité son développement. Depuis le 17 décembre 2010, la ville de Sidi Bouzid a acquis une réputation internationale. Déjà marquée par un taux de chômage élevé, elle a en effet été le théâtre, ce jour-là,  d'affrontements entre des habitants et les forces de police suite au suicide, la veille, de Mohamed Bouazizi, un commerçant ambulant, chômeur, qui s'était immolé par le feu en réaction à la saisie de sa marchandise par les autorités - il mourra des suites de ses blessures le 4 janvier 2011. Ces manifestations de décembre 2010 marqueront le début de la révolution tunisienne, ce soulèvement populaire à dimension nationale qui provoqua la fuite, le 14 janvier 2011, du président Zine el-Abidine Ben Ali vers l'Arabie saoudite, après 23 ans de pouvoir particulièrement autoritaire.


                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

A Sidi Bouzid, la situation économique ne s'est pas améliorée durant les sept dernières années, comme ailleurs dans le pays, et a considérablement noirci l'image de la région. Si la démocratie peine à s'installer en Tunisie, les régions pauvres se sont encore appauvries et les populations délaissées par les autorités ont glissé en partie vers la drogue et le terrorisme. Et c'est là que le formidable projet MOUVMA intervient. Il s'agit d'un programme de formation en danse contemporaine et en création chorégraphique long de cinq jours chaque fois. Il s'étend sur trois mois et se déroule dans huit municipalités du gouvernorat de Sidi Bouzid. Il a débuté de 2 juillet et se terminera le 30 septembre. "Nous travaillons dur pour sauver nos enfants", explique Achref Hammouda qui pilote ce projet, le premier du genre dans une région culturellement défavorisée. "Nous voulons leur montrer la bonne manière de vivre et les inciter à prendre de la distance par rapport à leurs problèmes."

Le projet MOUVMA vise à encourager ces populations marginalisées et culturellement défavorisées à investir dans  la danse contemporaine et à en faire une forme pacifique de défense de leur droit à l'expression et à la participation dans toutes les sphères de la vie. Le chorégraphe Achref Hammouda et les cinq membres de sa compagnie (Iheb Raddaoui, Assem Tlili, Mohamed Ghabri, Amir Kaddachy et Mazen Tahri) ont reçu le soutien du ministère des affaires culturelles.





                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

Les quatre premiers stages de formation en danse contemporaine et en création de danse ont déjà eu lieu et donnent des résultats résolument positifs. Chaque semaine, un atelier MOUVMA se déroule dans un endroit différent du gouvernorat, durant cinq jours, à raison de huit heures de danse par jour. "Les participants sont entre 17 et 22 par atelier", précise le chorégraphe. "Ils ont entre 8 et 32 ans. On trouve des garçons, des filles et aussi des femmes mariées.
80 % des participants ne connaissent rien à la danse contemporaine et nous les y initions. L'objectif premier et fondamental est de créer de nouveaux noyaux de danse dans tout le gouvernorat de Sidi Bouzid. Chaque noyau met en place le club de danse dans sa localité. On veut attirer autant de jeunes que possible et les impliquer dans la vie culturelle. On veut combattre toutes les formes de terrorisme en créant une génération instruite. On veut apporter à ces jeunes talents un professionnalisme technique."



                                       Lors d'un stage de MOUVMA.

Achref Hammouda et son équipe, Iheb Raddaoui, Assem Tlili, Mohamed Ghabri, Amir Kaddachy et Mazen Tahri, organisent trois types d’ateliers, danse, talk show, atelier de vie.
"Lors du premier atelier", explique le danseur, "on leur enseigne comment libérer leur corps de l'emprise de l'esprit, comment faire passer ses idées et ses émotions par la danse.
Durant le deuxième atelier, quand ils sont danseurs, nous leur expliquons comment faire le test du professionnalisme. Comment contacter le ministère? Comment utiliser la danse comme un mode de vie?
Au troisième atelier, nous abordons les différences entre garçons et filles. Nous invitons les jeunes et les vieux à constituer une seule famille, sans haine, sans colère, sans racisme. Comme une vraie famille.
Dans nos ateliers, on rencontre aussi bien des personnes honnêtes malades du cancer que des illettrés qui ne sont jamais allés à l’école ou des gens fumant de la marijuana. Et nous travaillons énormément pour les sauver tous.
Les familles ont été terriblement heureuses de ce que nous faisions. Elles ont encouragé leurs enfants à participer aux ateliers. Et elles espèrent que nous allons organiser ces ateliers encore et encore.
A l'issue de chaque atelier, deux danseurs sont choisis."

Ces stages d’une semaine permettent à des personnes de créer de la culture dans les lieux où elles vivent. MOUVMA va clôturer ce programme courant sur trois mois par un spectacle de chorégraphie long d’une heure, qui sera dansé par 15 danseurs et danseuses de Sidi Bouzid, repérés dans les huit lieux des ateliers.

Pour voir des images du projet MOUVMA, c'est ici, ici,  ici et ici.
 

 

Pour suivre les activités de MOUVMA, c'est ici.

Image: 
Lors d'un stage MOUVMA.
12 août 2018

Levalet raconte des histoires!

Jules Ferrand sort sa montre de son gousset. Dix heures viennent de sonner au clocher de Saint-Eustache annonçant la fermeture du marché des B.O.F. Les beurre-œuf-fromage ont acheté leur marchandise, fait le tour des caisses des mandataires pour payer, ramasser les achats, chargé les camions place Beaubourg. Il a un petit sourire aux bords des lèvres : c'est une bonne journée qui s'annonce. Il a trouvé une belle meule de gruyère extra, un vieux Salers et tout ça sans facture. C'est toujours ça que le percepteur n'aura pas. Et puis, avec ses copains, les crémiers de la rue Montorgueil, ils ont cassé la croûte dans leur resto attitré. Germaine, la patronne, elle avait fait griller des andouillettes de Vire. Une andouille bien dorée avec un Bourgueil 47, une bonne année. Un régal. Pour se rassurer, il met la main dans la poche intérieure de sa veste de velours ; son portefeuille est là, bien gonflé par les billets. Il a le temps d'aller voir la Simone.

Simone, il l'aime bien. Ce n’est peut-être pas la plus belle mais elle fait bien son boulot. "Content ou remboursé" qu'elle dit pour plaisanter avec les clients. Il l'a à la bonne, la Simone. Pour ainsi dire, il a le béguin pour elle. Elle sourit tout le temps, elle. C'est pas comme Yvonne, sa femme. Bonne commerçante, elle sert bien le client. Elle sait écouler les rogatons et met un peu coup de pouce sur la balance. C'est pour payer le papier, qu'elle dit. Comme toutes les semaines, bras dessus, bras de dessous, avec la Simone au bras, il va chez Lucien, un pays. Il tient un hôtel de passe au coin de la rue Rambuteau.

Le Lucien, il prend l'air devant sa porte. Il voit son pays au coin de la rue de la Grande Truanderie. Faut pas lui faire prendre son temps. Il lui tient la porte. Il prendra sa serviette en passant et mettra un petit billet pour la chambre, dans le tiroir du bureau, au premier étage. En patois, avec un sourire en coin, il lui dit qu'il s'est encore trompé de porte : l'église est juste à côté. Alors Jules et son pays rient, comme toutes les semaines à la même plaisanterie.

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10 août 2018

Bella sème le trouble

&

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Bella sème le trouble

Hurle

Nouvelle sirène

Sur le tarmac

D'une mer urbaine

Bella Crie

Mariage forcé

Nuits agitées

Appels en absence

Absences

Dans la ville blessée

Une foule murmure

Le suspense monte

Bella Hurle

Blessures

Cuivres et percussions

Nuit de bush

Dans la ville blessée

Le suspense monte

Une voix d'ange

Subtile et ferme

Corde sensible

Dit Pile ou face

S'entendre ou s'ignorer

Bella entend

Fond dans le décor

Trouve la piste perdue

Dans la nuit géométrique

Un courant marin

La dépose sur l'invisible ligne

D'horizon

Valentin l'y attend

Il dit Assez

Assez crié

Assez

S'entendre ou s'ignorer

Pile ou face

Présence

Des ombres

Au regard dur

Se gardent à vue

Au coin de la rue

Les murmures cessent

Distance

Bella et Valentin

Se taisent

S'enlacent

Et disparaissent

Dans une mèche de cheveux

Dans la ville blessée

Silence

10 août 2018

Viktor Orbán made in Sweden

Appelés aux urnes en septembre, les électeurs suédois vont se trouver devant un dilemme inédit. Voter "globaliste" ou "nationaliste". Voilà qui change du choix droite ou gauche. Quoique. Peut-être pas. Le problème n'est pas que suédo-suédois...

Dans peu de temps, le 9 septembre 2018, le peuple suédois ira aux urnes. Renouvellement du Parlement et, probable, formation cauchemardesque d'un nouveau gouvernement, actuellement constitué par une association momentanée entre sociaux-démocrates et verts assez fragile puisque, avec une représentation de 138 députés sur 349, ce gouvernement minoritaire doit pour chaque politique trouver des appuis externes pour la concrétiser. Cela risque d'être encore plus acrobatique après les élections.

C'est que, dans le jeu de quilles, il y a désormais un trublion, un "affreux", sorte de version nordique de Viktor Orbán, le Dracula hongrois, fer de lance "populiste" de l'euro-alt-right: les quolibets ne manquent pas pour supprimer mentalement le phénomène politique.

Portrait de famille

Petit rappel tout de même autour de ce qui d'ordinaire ne mériterait que trois lignes à la rubrique des chiens écrasés (la Suède, c'est loin et on s'en fout), à savoir, à grands traits, son "paysage politique". Pendant plus de cinquante ans, à partir de 1936, le parti social-démocrate a connu un règne quasi ininterrompu, c'était le "bon temps" du "modèle suédois". État archisocial pépère. La rupture viendra en 1991, avec un premier gouvernement de droite, suivi par un second, en 2006. Ce sera barre à droite toute, y compris lors des intermèdes sociaux-démocrates 1994-2006 et, depuis 2014, avec l'équipe bancale minoritaire du Premier ministre actuel. Le mot "socialiste" a été viré du lexique. On se veut désormais - air connu - gestionnaire. On cherche à exceller dans le "public management".

Pour simplifier, en reprenant la grille d'analyse d'usage là-bas, on a d'un côté, à droite, les quatre partis dits "bourgeois" (conservateurs, libéraux et centristes ex-agraires auxquels s'ajoute, moins historique, le parti chrétien, qui risque de ne pas atteindre le seuil de 4% des suffrages nécessaires pour rester représenté au Parlement) et, à gauche, le vieux paquebot social-démocrate qui ne craint, dans son sillage, ni les petits Verts, ni le petit ex-parti communiste rebaptisé de Gauche. Sept partis, donc, que rien ne distingue radicalement. C'est le scénario de l'alternance vert-choux et choux-vert. Sauf que... En passe de devenir le premier parti de Suède, il va falloir compter avec les Démocrates de Suède, crédités de 23,4% dans un sondage du mois d'août 2018, contre 23% aux sociaux-démocrates et 18,5% aux conservateurs, en deuxième et troisième position. Sept contre un qu'une tactique du "cordon sanitaire", politique et médiatique, n'a en rien affaibli, que du contraire.

Vous avez dit populistes?

L'affaire n'est pas folklorique. Scénarios similaires en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Autriche, etc. En toile de fond, la "crise" des migrants (vis-à-vis desquels la Suède a été excessivement acceuillante), bien sûr, mais pas seulement. Les formations politiques porteuses de cette vague "populiste", pour utiliser un terme qui ne veut rien dire mais qui est d'usage courant dans le jargon politique, se posent, aussi, et peut-être avant tout, comme nationalistes, et "anti-système", et "anti-globalistes"... Ce qui ne manque pas d'être paradoxal.1

Le paradoxe, mis en évidence voici peu par le bloggueur suédois Knut Lindelöf (verbatim ici), est le suivant. D'un côté, en tant que militant de la "gauche classique", il lui faut constater que de nombreux commentateurs (plutôt de droite mais pas idiots pour autant) jugent que l'opposition traditionnelle entre gauche et droite a fait son temps et manque aujourd'hui son but2. Ce qui décrit bien mieux la situation, entend-on, serait l'opposition entre globalistes et nationalistes. Ceci aurait le mérite de clarifier l'affrontement électoral en cours: les sept partis "établis" sont tous, à très peu de choses près, globalistes. Tandis que l'outsider Démocrates de Suède, lui, est clairement et ouvertement nationaliste, c'est très largement son "fonds de commerce". Et Knut Lindelöf de supputer: on peut donc craindre que le Parlement sera demain constitué de "30% de nationalistes (antiglobalistes, avec les Démocrates de Suède comme premier parti du pays) opposés aux globalistes (les sept autres partis) dont aucun n'atteint même pas 20%". Toutes choses qui, effectivement, ressemble fort à un dynamitage en règle du clivage gauche-droite.

Paradoxalement vôtre

Mais, en apparence, peut-être, seulement. Car, d'un autre côté, le paradoxe tient au fait que, souligne Lindelöf, "la vague politique porteuse dans le monde associatif occidental (Suède incluse) tend vers une résistance de plus en plus large à la globalisation et ses effets, ainsi que vers une adhésion à celles et ceux qui souhaitent protéger la souveraineté et la démocratie de leur propre pays." Voilà, dit Lindelöf, qui "devrait inciter la gauche à approfondir la réflexion."

La question ne manque pas, en effet, "d'interpeller", comme on dit. Pour nourir le débat, j'ai cherché à l'amplifier par une intervention sur son blog (cfr. verbatim) que je reprends ici dans les grandes lignes. Et d'abord en rappelant que, déjà en 2014, l'écrivain et publiciste suédois Jan Myrdal avait pointé le fait que le Front national français a, sur bien des points, pillé le stock des revendications historiques de la gauche. (Jugeant ce texte important, je l'avais traduit en français.) Cela explique pour partie le fait assez gênant qu'une bonne part de la classe ouvrière se reconnaît dans le Front national. Même chose en Suède, d'ailleurs, où le quotidien de tendance social-démocrate Aftonbladet relevait le 11 juin 2018 que quelque 25% des membres du syndicat socialiste LO (comparable ici à la FGTB, environ 1,5 million d'affiliés) préfèrent les Démocrates de Suède à "leur" Premier ministre social-démocrate...

Une observation similaire avait été faite par le philosophe allemand Ernst Bloch en 1933. Le pouvoir de séduction de la machine de propagande nazie, notait-il, était le fruit d'un hold-up idéologique. D'abord, dit-il, ils ont volé "la couleur rouge". Ensuite, cela a été "la rue, la pression qu'elle exerce. (...) Ce que les combattants du Front Rouge avaient inauguré, la forêt de drapeaux, l'irruption dans la salle, c'est précisément cela que les nazis imitèrent." Ils ont tout pillé ou presque: "Seul le mot prolétaire n'est pas repris par les nazis, pas plus que le mot crise (...)"3. Alors comme maintenant, il y a comme un mystère: comment la gauche a-t-elle pu se ratatiner au point d'abandonner son agenda politique classique aux microcéphales de l'extrême droite?

Grattons un peu

Où en étions-nous, là? Ah, oui, à l'obsolescence d'une grille gauche-droite que remplacerait celle d'un clivage entre globalistes et nationalistes, ces derniers - micmac! - se retrouvant tant dans des formations d'extrême droite que dans des mouvements populaires dits "de base" (grassroots) qu'on imagine plutôt de gauche, enfin, plus ou moins.

Sur le sujet, il peut être intéressant de voir ce que Samir Amin apporte à la discussion. Né en 1931, ce marxiste égyptien a écrit énormément et servi de conseiller en économie planifiée à plusieurs gouvernements africains nouvellement formés après la vague d'indépendance dans les années soixante. De lui, on peut sans hésitation dire qu'il appartient à ce que Eisenstein nommait joliment "l'avant-garde de l'humanité pensante". À l'occasion du Forum social mondial tenu à Bamako en 2006, il a produit un texte sur les défis posés à la gauche en ces temps crépusculaire du capitalisme tardif et sénile. L'image qu'il en dresse n'est pas très encourageant (version intégrale).

Pour résumer au lance-pierres. C'est, d'abord, le constat, tel une évidence, que "le capitalisme réellement existant" n'est pas "viable", un fait au sujet duquel il importe de garder en mémoire qu'une "porte de sortie" à gauche n'est pas donnée: le "monde de demain", dit-il, ne sera pas "nécessairement meilleur; il pourrait également être pire. Les scénarios intéressants et utiles pour l’avancée de la réflexion sont donc ceux qui imaginent le pire et le meilleur et en identifient les conditions d’émergence." Là, on note en marge un point d'exclamation. (Soit dit en passant: inutile de préciser que Samir Amin reste fidèle à la grille gauche-droite.)

Il en vient à l'Union européenne. Là, abandonnez tout espoir. Elle est "en avance sur le reste du monde dans le grand bond en arrière" et "fonctionne dans les faits comme la région du monde la plus parfaitement «mondialisée» au sens le plus brutal du terme". Logique. L'UE est en quelque sorte le "volet européen du projet atlantiste placé sous l’hégémonie des États-Unis".

Il n'y a pas lieu de s'étonner dès lors si le discours dominant (presse, TV, etc.) émanant de cette sphère-là qualifie de "ringardise": "toute référence à l’héritage de la culture politique européenne", dont "la défense des intérêts de classes", dont "le respect du fait national (auquel on préfère les régionalismes impuissants face au capital, les communautarismes, voire les ethnocraties à la balte, croate, etc.)." La porte de sortie à gauche "exige à l’évidence la critique radicale de tous ces discours." C'est un préalable.

Le message, en caricaturant un peu, est que le "globalisme" s'inscrit dans la propagande des puissants, les multinationales et, pour reprendre l'expression de George Corm, leur armée de bureaucrates. Et, partant, à l'inverse, que le nationalisme4 (la lutte pour l'autodétermination, pour la démocratie) est "naturellement" de gauche.

Voilà qui devrait, histoire de refermer la boucle sur l'interrogation de Knut Lindelöf5, "inciter la gauche à approfondir la réflexion".

 

1Dans sa chronique hebdomadaire dans le Financial Times, intitulée ce 4 août 2018 "L'économie n'explique pas seule la montée des populismes", Gillian Tett définit ledit populisme comme un courant "anti-establishment" venant d'horizons aussi divers que de ceux, à droite, de Ronald Trump et Marine Le Pen et, à gauche, Jeremy Corbyn. Selon elle, le phénomène, bénéficiant d'une assise populaire estimée à 35% en Occident (contre 7% au début de la décennie), n'a pas encore atteint son "pic", ce dans un contexte où, aux États-Unis, l'économie connaît deux versants distincts: l'une en pleine croissance "bénéficiant aux riches, à coté d'une économie stagnante ou dépérissante où se trouvent piégés beaucoup de pauvres gens". Comme quoi, l'économie n'est pas à écarter de l'analyse...

2Préoccupation qu'on retrouve dans le magazine étatsunien Harper's, dont le numéro de juillet 2018, sous la plume de l'écrivaine Rebecca Solnit, brode sur l'acte de décès de la grille gauche-droite, ceci conduisant désormais à "d'étranges alliances" politiques et, pour la plupart, à des voies d'avenir menant vers des "rivages inconnus".

3Ernst Bloch, Erbschaft dieser Zeit, Suhrkamp, 1962, traduction française en 2017, Héritage de ce temps, chez Klincksieck.

4On jugera piquante l'observation de Gil Dalannoi dans son ouvrage "La nation contre le nationalisme" (PUF, 2018) selon laquelle les deux principales "forces mondialisées" qui "dotés de moyens non négligeables, témoignent aujourd'hui d'une ferme intention et de l'immense ambition de rayer de la carte la forme politique nationale" sont "le supposé marché mondial dans sa version globalisée et l'islamisme dans sa version fondamentaliste." No comment?

5Dans un texte publié sur son blog le 9 août 2018, il indique qu'il votera blanc. Ce après avoir fait le constat que, sur les cinq questions pour lui centrales, aucun des partis en lice ne réclame une sortie de l'UE assurant le maintien de la souveraienté de la Suède sur les choix qu'elle jugera fondamentaux, aucun ne s'oppose à une adhésion de la Suède à l'Otan, aucun ne se porte garant de la liberté d'expression et d'organisation, aucun ne plaide pour rendre à la Banque nationale son rôle exclusif de créateur de monnaie et aucun ne prône la suppression du réseau scolaire privatisé. Soit dit en passant.

Image: 
Statue d'August Strindberg, écrivain révolté, à Stockholm.

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09 août 2018

Le métissage embellit le monde

Mercredi 1er août

 Tel Zorro mais en toute sérénité, Jean-Pierre Bemba est arrivé à Kinshasa, provoquant un rassemblement immense. Bien qu’en liesse et pas du tout excitée, la foule fit quelque peu paniquer la police qui lâcha des gaz lacrymogènes. Bien protégé, le héros du jour ne semble pas prêt à soulever ses partisans. Il joue clairement la force tranquille. Un nouveau chapitre s’ouvre dans l’histoire de la République démocratique du Congo.

                                                           *

 Faire l’homme à son image, quel manque d’imagination !

Jeudi 2 août

 Il y a une affaire Benalla qui agite le microcosme et transforme Emmanuel Macron en homme politique ordinaire, mais elle ne crée pas le scandale d’Etat que l’on pouvait imaginer. La canicule n’explique pas tout. Le Canard enchaîné, par exemple, l’évoque et la commente sans tapage et surtout sans révélation qui accroîtrait le barouf. La presse étrangère traite davantage le sujet que la presse française. Étrange, donc.

                                                           *

 Jean-Paul II avait effleuré le sujet. Benoît XVI l’avait à son tour rendu quasiment exclu sans que des termes clairs ne soient utilisés. Il a fallu attendre François pour le catéchisme de l’Église catholique mentionne clairement que celle-ci est opposée à la peine de mort. On n’arrête pas le progrès. Ainsi soit-il.

                                                           *

 Le moment est vraiment bien choisi pour annoncer que l’été 2017 avait battu tous les records de chaleur. Prendre connaissance de cette information, c’est se dire automatiquement que l’été 2018 surpassera – et de loin – la performance de l’été 2017. Aussi, ce qui doit intéresser c’est le résultat des étés 2019, 2020 et les suivants… Car si l’évolution prend des allures exponentielles continues, autant savoir que s’y préparer consistera en une question de survie.

Vendredi 3 août

 La Justice étatsunienne est-elle indépendante ? Trump insiste au grand jour pour que l’enquête sur l’éventuelle immixtion russe dans la campagne électorale soit éteinte. Il presse son ministre de la Justice de limoger le procureur qui s’en occupe. Là-bas, on nage en plein Marx. Marx Brothers évidemment…

                                                           *

 Macron s’envole pour le fort de Brégançon où il recevra Theresa May afin de discuter de l’avenir du Brexit. En vacances pour travailler donc… Eh oui ! D’après Le Monde, il voudrait faire de Brégançon un « Élysée d’été ». Quelle belle trouvaille ! Á y penser, on se demande encore comment se serait déroulée la Révolution de ’89 si la Cour était restée aux Tuileries plutôt que d’émigrer à Versailles.

                                                           *

 L’Aquarius, ce bateau qui s’occupe des embarcations fragiles de migrants, pourrait bien devenir l’Exodus du XXIe siècle. Tandis que Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur italien qui se prend pour Mussolini continue de le repousser vers d’autres côtés voisines, une pétition se fait jour afin de soutenir son action humanitaire. Elle est signée d’une vingtaine de personnalités aux qualités très diverses, depuis Isabelle Autissier à Anne Sinclair en passant par Juliette Binoche, Enrico Letta ou Daniel Pennac. Il est certain qu’une liste beaucoup plus dense pourrait aisément s’étoffer.

                                                           *

 Gide : « J’appelle « journalisme » tout ce qui sera moins intéressant hier qu’aujourd’hui. Debray : « Si c’est un plaisir de lire les journaux, ne pas les relire nous en priverait d’un plus grand encore. »

Samedi 4 août

 Réunie à Säo Paulo, la convention du PT (Parti des Travailleurs) désigne officiellement Lula da Silva, qui purge une peine de prison de 12 ans, candidat à l’élection présidentielle d’octobre. De son lieu d’incarcération, à 400 km de là, celui qui présida le Brésil pendant huit ans adressa un message aux participants, suscitant une émotion intense dans une salle en délire. Un cas unique, et une campagne électorale inédite qui s’annonce. Et par delà l’événement propre au Brésil, une occasion de plus de penser la démocratie, plus particulièrement le suffrage universel.

                                                           *

 Donald Trump est fâché. Contrairement à ce qu’il avait prévu et annoncé, la Corée du Nord semble poursuivre son programme nucléaire. Sans blague ? Quelle surprise ! On ne peut se fier à personne. Même ces fichus asiatiques savent désormais pratiquer le système des fake news…

                                                           *

 Mission impossible – Fallout, de Chris Mc Quarrie. Pour la sixième fois, Tom Cruise a encore sauvé le monde. Á voir pour les cascades dans les rues et le ciel de Paris, une performance inouïe et inoubliable, surtout paraît-il pour les différents responsables des instances chargées de gérer la vie dans la capitale (préfecture, police, mairie…)

Dimanche 5 août

 En Italie aussi, le nombre de décès est supérieur au nombre des naissances. Cela signifie que si le pays reste une nation prospère, il le devra en partie aux enfants de migrants. La médaille Fields, appelée couramment « le prix Nobel des Mathématiques » a été attribué à Caucher Birkar, Kurde iranien naturalisé britannique. Qu’on le veuille ou non, la planète est déjà métissée.

                                                           *

 Et de trois ! Après L’origine du monde de Courbet, après La liberté guidant le peuple de Delacroix, Facebook censure La descente de croix de Rubens. La photographie d’Harvey Weinstein, elle, est toujours visible. Ces Américains n’ont pas de pudeur.

                                                           *

 En 1954, Bill Haley chantait Rock around the clock que l’on entend encore parfois aujourd’hui. Claude Moine avait douze ans et cette minute cinquante lui est passée des tympans au cerveau en aller-simple. Ce disque « a tout déclenché » dit-il. Ainsi naquit Eddy Mitchell.

Lundi 6 août

 Beaucoup de journalistes, surtout aux États-Unis, doivent tenir un journal afin de noter les bourdes et les mensonges de Trump. Des livres naîtront qui comporteront sans doute plusieurs volumes tant les sorties verbales du fantasque président sont multiples et diverses. Citoyen ordinaire s’abstenir et attendre les publications futures. Toutefois, de temps en temps, lorsque l’on a le sentiment qu’une étape est franchie qui pourrait conduire à une modification de son statut - et donc de l’équilibre du monde, pas moins… -, on a quand même envie de mentionner le fait. Ainsi, on apprend que Trump a reconnu que son fils avait rencontré une avocate russe pour obtenir des informations sur Hillary Clinton. « Bon. Chef, qu’est-ce qu’on fait avec ça ? » est une question que l’on aura dû prononcer dans bien des rédactions. Normal. Mais cette demande, soyons-en sûrs, ne retentit pas seulement dans les rédactions.

                                                           *

 Une statistique impressionnante : depuis le début du mois de juin, 1137 noyades ont été enregistrées en France ; 251 furent mortelles. C’est pas mal, mais les migrants ont fait mieux.

                                                           *

 Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

 La mort d’Arsène Tchakarian, le dernier survivant du groupe Manouchian, donne l’occasion de se souvenir de l’affiche rouge et du magnifique poème éponyme de Louis Aragon ; de se souvenir aussi que la France n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle vaut pour tous les hommes.

                                                           *

 En visitant le vaste domaine de la perfidie. En 1983, Françoise Giroud publia Le Bon plaisir, un roman où il est question d’un petit garçon, fils caché du président de la République. Elle fit paraître son livre aux éditions Mazarine. Le 10 mai 1941, Paul Claudel publia dans Le Figaro une ode au maréchal Pétain qu’il intitula Paroles au Maréchal. Le 23 décembre 1944, dans ce même Figaro, le grand chrétien publia un autre poème, à la gloire cette fois du général de Gaulle. Et puis, en 1947, Claudel tint à publier ces deux textes dans un même ensemble qu’il nomma Laudes. Il choisit les éditions de La Girouette à Bruxelles. L’ouvrage, jamais réédité, est désormais vendu très cher en antiquariat. Le livre de Giroud, toujours disponible en librairie, a donné naissance à un film de Francis Girod en 2002. Le film sur Paul Claudel reste à bâtir. Il y a matière… Une histoire de la perfidie demeure aussi à écrire.

Mardi 7 août

 Il paraît qu’Albert Thibaudet devient fort inconnu au bataillon des références. Quelle perte ! On  décèle pourtant au sein de ses chroniques - réunies notamment dans la collection Bouquins des éditions Laffont - tant d’enseignements et de perspectives bien tracées, cases laissées vides que le lecteur en happy few n’aura plus qu’à remplir. Thibaudet n’est pas un visionnaire, mais par ses analyses, il réussit à extraire le miel de ce qui comptera demain. Ce qui se vérifie dans ses observations et critiques littéraires vaut également pour la politique. Voyons par exemple le dernier article du genre publié dans la NRF. Il date du 1er janvier 1936 et se penche sur les manifestes des intellectuels qui furent publiés en octobre 1935, en cette décennie si tourmentée, annonciatrice d’une autre, infernale. Voici son entrée en matière : « Les trois manifestes d’intellectuels, en octobre, ont rappelé à plusieurs le temps de l’affaire Dreyfus. Il serait d’ailleurs naturel et normal que la République ait son affaire Dreyfus tous les trente ans environ, autrement dit que chaque génération eût droit à la sienne. Je vous souhaite de voir vers 1970 et vers 2000 si cette périodicité continue. » Oui, cher Albert, elle continue cette périodicité… Elle est même resserrée ; une triple décennie d’écart, c’était trop long. Le développement et la vitesse des communications obligent à la multiplication des événements. Notre affaire Dreyfus du moment se nomme Benalla, et l’image ayant supplanté l’écrit, l’objet délictueux n’est plus un bordereau mais un brassard de flic.

Mercredi 8 août

 Investi président de la Colombie, le conservateur Iván Duque rappelle qu’il va retoucher l’accord de paix que son prédécesseur avait laborieusement conclu avec l’ancienne guérilla des FARC. Démolir ce qui avait été réalisé avant son arrivée au pouvoir, voilà ce que les réactionnaires se plaisent à décréter dès leur accession, à l’image du président des États-Unis. C’est obsessionnel. L’élégance et le respect des institutions voudraient que l’héritage fût assumé. C’est trop demander à ces brutes qui mettent l’équilibre du monde en péril. Ainsi, en Colombie, à peine la cérémonie d’investiture achevée, des manifestations de réprobation naquirent dans une trentaine de villes afin de soutenir l’œuvre du président Juan Manuel Santos qui, soulignons-le n’était pas étiqueté gauchiste comme le Vénézuélien Maduro mais honnête gestionnaire de centre-droit.

                                                           *

 Il s’appelle Bashir Abdi. Si la ville de Gand voulait lui bâtir une ode, elle n’aurait qu’à plagier Lily,  la chanson de Pierre Perret. Tout est réunit pour que les vers s’harmonisent : le nom, l’origine, le rythme… « Il arriva de Somalie Abdi… » Bashir Abdi vient de remporter la médaille d’argent du 10.000 mètres aux championnats d’Europe de Berlin, cette ville encore marquée par les Jeux Olympiques de 1936 où les Bashir Abdi étaient ravalés au bord des pistes, méprisés par les partisans de la race aryenne. Abdi exulte. Il s’est emparé du drapeau belge et arbore le symbole tricolore en un tour de piste interminable, sous les acclamations de la foule. Ses dents blanches tressent une couronne de joie en un visage où la transpiration pétille sur la peau noire lisse et dont la brillance des yeux témoigne d’un bonheur accompli. Bashir Abdi a 29 ans. C’était son dernier dix-mille. Il disputera encore le cinq-mille et puis il raccrochera ses crampons. Cette médaille, c’est donc son bâton de maréchal. Sur le podium, il est encore paré du drapeau belge. Il le tient encore sur le dos  comme un drap protecteur lorsqu’il se rend à la conférence de presse. Bashir Abdi est un réfugié somalien. Il est arrivé en Belgique à 13 ans. Heureux de son exploit, il déclare tout de go avant même qu’on ne lui pose une question : « J’ai toujours voulu rendre quelque chose à ce pays qui m’a donné ma chance. Sans lui, je ne sais pas si j’aurais encore été en vie aujourd’hui. Et j’espère que mon exemple incitera d’autres jeunes à rêver. » On pourrait aussi espérer que son exemple incitera monsieur Theo Francken, secrétaire d’État à l’Immigration, à rêver aussi en repensant sa mission mais ça, comme aurait dit Kipling, c’est une autre histoire…

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Bashir Abdi, en pleine course. Photo © atni.be
08 août 2018

Il manque 1000 pompiers

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06 août 2018

Des aigreurs au lieu d’idées

Lundi 16 juillet

 Que Trump fasse ami – ami avec Poutine à Helsinki en pensant attacher l’ours au collier qu’il tient en main, ce n’est pas tellement important à souligner. Ce qui, en revanche, est beaucoup plus intéressant, c’est que des voix s’élèvent dans son propre parti, Les Républicains, pour s’indigner quant à sa politique étrangère. Et de plus en plus.

Mardi 17 juillet

 En célébrant à Johannesburg le centième anniversaire de Nelson Mandela, Barack Obama prononce un discours de portée internationale qui retentit sur les cinq continents. Son appel  ressortit à la crainte d’un retour à l’ordre ancien. Sans jamais citer Trump, il n’hésite cependant pas à fustiger une manière inquiétante de gouverner, basée sur les contradictions, les mensonges et l’irrespect des partenaires et des alliés. En ce lieu symbolique où le racisme servait jusqu’il y a peu d’argument institutionnel pour diriger le pays dans la discrimination, l’ancien président des États-Unis parvint même à nommer en exemple l’équipe de France de football, composée de talents aux couleurs de peau différentes mais tous d’une semblable nationalité. Obama était bien inspiré car à la différence de 1998, la presse internationale ironise sur cette équipe « africaine ». En Croatie bien sûr, mais aussi en Italie, aux Etats-Unis, les allusions les plus infâmes fleurissent. Il y a vingt ans, à l’éclosion du Black - Blanc – Beur seul Jean-Marie Le Pen avait eu l’audace (et le mauvais goût) de trouver « qu’il y a trop de noirs dans l’équipe de France »… Et dire que pendant ce temps-là, une majorité de parlementaires, à l’Assemblée nationale, veulent retirer de la Constitution l’expression « sans distinction de race ». Ce débat n’est hélas ! pas le dernier du genre, si l’on ose dire…

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 On a envie de plaindre Theresa May, qui se débat tant bien que mal dans les arcanes d’un Brexit à réaliser coûte que coûte, si l’on ne savait pas qu’elle y avait autrefois été favorable. Six voix seulement l’ont sauvée à la Chambre des Communes pour le vote d’un amendement capital qui lui permet de poursuivre. Car dans son camp aussi, la tendance pro-européenne prend de l’importance. Quant à l’ancien Premier ministre Tony Blair (1997 – 2007), persuadé que le Brexit est irréalisable, il prône carrément l’organisation d’un nouveau référendum, considérant que c’est la seule solution. L’idée fait son chemin. Elle pourrait devenir crédible.

Mercredi 18 juillet

 En rencontrant son homologue étatsunien Donald Trump, Poutine dialogue avec son quatrième président américain. On le vit en effet serrer la main de Clinton, celle de Doublevé Bush et celle d’Obama sous un rictus invariable qu’il n’est pas possible de dater. Sans connaître la longévité de chef du Kremlin à la tête de son pays, on peut toutefois déjà souligner qu’il ne battra pas le record d’Elisabeth II. Mais la reine d’Angleterre n’a pas le pouvoir de faire vaciller le monde au départ d’une poignée de mains, franche ou obligée.

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 Étrange personnage que cet Alexandre Benalla qui, par ses diableries violentes nées d’un abus de pouvoir élyséen, cause à Emmanuel Macron la première véritable affaire dérangeante de ce quinquennat. Le silence assourdissant du président, on le sait, ne calmera pas l’opinion. Il faut que la justice passe. La tête de Benalla n’a plus de prix. Si une autre, plus significative, devait tomber afin de protéger le président, voir du coté de la place Beauvau : le cycle Gérard Collomb pourrait s’achever bientôt. Élu et réélu maire de Lyon en conduisant une liste socialiste de 2001 à 2017, élu et réélu sénateur du Rhône dès 1999 jusqu’à 2017, l’actuel ministre de l’Intérieur n’avait jamais obtenu un maroquin, ni de Lionel Jospin, ni de François Hollande. Il est permis de se demander pourquoi… En tout cas, celui que les conseillers de Macron appellent Son Altesse Sénilissime (il paraît que cela fait rire aussi le président…) va connaître sûrement des heures périlleuses. Faire oublier les nettoyages imparfaits de Calais et de Notre-Dame-des-Landes est une chose possible ; taire une bavure policière lors d’une manifestation de 1er-mai à Paris est moins simple, surtout à l’époque de la vidéosphère individualisée.

Jeudi 19 juillet

 Fort d’avoir été encouragé par Trump à dépasser les limites d’un équilibre déjà si fragile, le gouvernement israélien prend un décret promulgué par sa majorité qui consacre le peuple juif comme étant celui de la nation israélienne, une loi d’un nationalisme étouffant pour les 20 % d’arabes vivant des ce pays. Le repli ethnique prend des allures inhumaines ; difficile de l’exprimer autrement. Tout cela se passe au grand jour planétaire sans vraiment dégager le début d’une indignation. Ce qu’il est convenu de nommer « la communauté internationale » ressemble à une autruche zélée. Soit. Néanmoins, si Netanyahou ne ressent pas l’ombre d’un frein sous la forme de mise en garde, si au contraire il recevait même des compliments de son protecteur, il n’y dégagerait que des encouragements susceptibles de lui inspirer d’autres étapes plus autoritaires. Le bombardement de l’Iran par exemple…

Vendredi 20 juillet

 En marge de la Fête nationale belge, le quotidien Le Soir publie un sondage d’où il ressort qu’après cinq ans de règne, le roi Philippe « n’est plus moderne ». C’est donc qu’il l’a été ! Le peuple belge était dirigé par David Bowie et il ne s’en rendait pas compte !

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 Dans son éditorial du Point, Nicolas Baverez cite Machiavel : « Gouverner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser. » Macron lit sûrement Le Point - ou on le lit pour lui…- mais il n’a pas besoin de suivre le conseil, du moins jusqu’à présent : pour Jupiter, Machiavel est un allumeur de réverbères.

Samedi 21 juillet

 Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, fête aujourd’hui son 98e anniversaire. On dit qu’il n’écrit plus lui-même ses éditoriaux depuis déjà plusieurs années. C’est possible. En tout cas, celui ou celle qui tient la plume pour lui a bien hérité de son style et peut mieux encore traduire sa pensée. Sa dernière prise de position, Qu’est-ce qu’un géant ?, parue dans l’édition de l’Obs de la semaine dernière, remet à sa juste place l’hommage qui fut rendu à Claude Lanzmann à la suite de son décès, le 5 juillet. Oui à l’auteur de Shoah, non à celui qui défend Israël parce que c’est Israël, en acceptant ses dérives et ses excès. Daniel n’a jamais varié sur ce point. Enthousiaste mais exigeant vis-à-vis des choses qui lui sont les plus chères, et conservant toujours intact son sens critique. Son éditorial parut quelques jours avant que ne soit votée cette Loi fondamentale inique qui consacre Jérusalem capitale du pays et l’hébreu la seule langue officielle, la langue arabe étant dotée d’un « statut spécial ». L’Histoire s’en souviendra.

                                                           *

 Défilé de Fête nationale. Sur les gradins de la tribune d’honneur, derrière la famille royale loin d’être au complet, trônaient les arrivistes qui sont bien arrivés. On peut leur préférer les chercheurs qui ne trouvent pas.

Dimanche 22 juillet

 Ce que Trump aura réussi en supprimant sa contribution à l’Unesco, entraînant Israël dans son retrait, c’est de laisser cette respectable institution sous l’influence d’autres grandes puissances. Audrey Azoulay, la directrice générale, se voit bien obligée de combler le trou de trésorerie. La voilà reçue par Xi Jingping en personne et courtisée par les Émirats arabes unis. Elle a déjà encaissé plus de 100 millions de dollars et son périple de quête n’est pas achevé…

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 Le Parti populaire espagnol (PPE) s’est choisi un successeur à Mariano Rajoy. Ce n’est pas la dauphine attitrée du Premier ministre déchu qui fut élue mais bien un jeune loup de 37 ans, Pablo Casado, réputé très conservateur, qui souhaite diriger un parti « fort, libéral, patriotique et catholique ». Bref, il est partisan d’un franquisme fréquentable. En ce sens, il est dans l’air du temps et rejoint la tendance qui se fait jour un peu partout en Europe : pas une extrême droite mais une droite extrême. Sauf que pour le moment, il est dans l’opposition. N’empêche. Il est temps que la social-démocratie entame sa renaissance et que les libéraux progressistes choisissent leur voie. Les futures élections européennes devraient dégager une illustration très significative du mouvement aigreurs en lieu et place de celui des idées.

Lundi 23 juillet

 Une canicule naissante incite à prolonger la revue de presse en approfondissant certains sujets dominicaux que l’on prévoyait délicats depuis longtemps : le processus électoral en panne au Congo, l’arrivée d’un (très) conservateur à la tête du Pakistan, les manifestations israéliennes à propos des homosexuels, etc. Sans oublier bien entendu l’affaire Benalla, premier gros accroc pour Macron. En attendant, sur cette question, la chronique de Jean-François Kahn dans Le Soir de ce mardi et l’édition du Canard enchaîné de mercredi, une réflexion sur le journalisme couronne la séquence. Alors Balzac vient s’en mêler avec Splendeurs et misères des courtisanes (1838) : « Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu’il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s’habitue à voir faire le mal, à le laisser passer ; on commence à l’approuver, on finit par le commettre. Á la longue, l’âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles compromissions, se rouille, les gonds de la banalité s’usent et tournent d’eux-mêmes. Les Alceste deviennent des Philinte, les caractères se détrempent, les talents s’abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s’envole. Tel qui voulait s’enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de mauvaises actions. »

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  L’Assemblée nationale reporte à l’automne les travaux de révision de la Constitution pour cause de crise élyséenne. Si cette Constitution n’était finalement point modifiée, l’Histoire retiendrait que c’eût été grâce aux exactions et aux abus de pouvoir de monsieur Benalla. Il y a tant de manières de se faire un nom !...

Mardi 24 juillet

 Jusqu’ici sphinxial, Jupiter – Macron a parlé, profitant d’une réception des parlementaires de sa majorité à la Maison de l’Amérique latine. Un monologue plus ou moins improvisé donc, sans presse pour questionner, sans contradicteur, presque sous le ton de la confidence. Il y a faute et trahison et je suis le seul responsable de ce dérapage ; la presse ne cherche pas la vérité ; qu’ils viennent me chercher. Des propos pour le moins bizarres qui visent à mettre les fusibles potentiels à l’abri et à contrôler demain la direction du dégonflage, pour autant que l’affaire n’enfle davantage. L’avenir dira si le « qu’ils viennent me chercher » n’est pas aussi un dérapage, à tout le moins une provocation inutile semblable à celles des cours de récréation. « Qu’est-ce que Jupiter auprès du paratonnerre ? » se demandait Marx en 1857 (Introduction à la critique de l’économie politique)

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 La firme Nike a commandé en Thaïlande la fabrication de maillots bleus assortis des deux étoiles de champion du monde. Cela lui coûtera 3 € la pièce. Ce maillot sera vendu au détail à 140 €. Dans les mêmes communiqués post-Mondial, la famille de Kylian Mbappé confirme que l’intégralité de sa prime de victoire sera versée à une association d’enfants malades.

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 On a rarement lu un article aussi virulent sous la plume de Philippe Dagen. Le critique d’art du Monde démolit une exposition qui se tient au Musée des Beaux-arts de Rouen, pourtant de bonne réputation, en hommage à Marcel Duchamp (Abcduhamp. L’expo pour comprendre Marcel Duchamp, jusqu’au 24 septembre) « Snob et confus » sont les épithètes du sous-titre tandis que d’autres, plus impitoyables et tranchants, apparaissent dans les alinéas. Cette exposition est née d’une date – prétexte : le cinquantième anniversaire de la mort de Duchamp. Ne faudrait-il pas se demander si cet artiste et son œuvre peuvent devenir un sujet de commémoration ? La réponse négative émane d’emblée. On la poursuit en cherchant un néologisme possible : incommémorable ?

Mercredi 25 juillet

 Le Festival d’Avignon s’est achevé. Ce fut un bon cru, sans effet majeur. Olivier Py l’avait voulu sous les questions du genre. Ce sont celles qui touchent aux violences politiques, sous différentes formes, qui s’imposèrent. Une façon de jeter un pont entre les images de Cannes et les scènes du Vaucluse, et de refléter, presque spontanément, l’état du monde.

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 L’Église est opposée à la GPA (Gestation pour autrui). Fort bien. Ses représentants se souviennent-ils  que le couple formé d’Abraham et Sarah était stérile, et que celle-ci prêta sa servante, Agar, à son mari, qui lui donna Ismaël ? Cette histoire ne serait qu’une petite péripétie si l’ange Gabriel ne s’était pas occupé du destin d’Agar et d’Ismaël ; l’ange Gabriel, celui-là même qui annonça la naissance de Jésus, un personnage dynamique, voyageur et, il faut bien le constater, un peu mêle-tout… Cette Bible, quelle modernité ! N’est-ce pas ô prêtres érudits !

Jeudi 26 juillet

 Aujourd’hui que les chiffres ont remplacé les mots dans la gestion planétaire, la finance domine toutes les relations diplomatiques. Parmi ses corrélats, le commerce est évidemment un paramètre essentiel. Or, Trump continue de menacer les Européens. Après leur avoir fait la leçon à Bruxelles sur leur apport à l’OTAN et envisagé de s’en retirer comme il s’est déjà extrait de l’Unesco, le voici qu’il place les accords commerciaux en sa ligne de mire americafirstienne. Là, c’en devient vraiment dramatique. Il faut arrêter le fou avant que ne s’accomplisse la rupture. Jean-Claude Juncker s’en est donc allé à Washington, le nouveau Canossa, flatter son suzerain. Il en revient glorifié, auréolé de l’exploit : les accords commerciaux avec les Etats-Unis sont sauvés ! Non pas « sauvés », sauvegardés plutôt… Il est bon d’employer les termes propres car les commentaires de la presse sont disproportionnés au point que le président de la Commission est en lévitation avant d’avoir vidé sa bouteille de whisky, rien qu’en lisant les journaux du matin. Il apprend même qu’il serait parvenu à « enterrer la hache de guerre » ! Ce qui est toutefois plus étonnant, c’est que les chefs d’État et de gouvernement sont plus circonspects que les commentateurs. Macron laisse entendre à mi-mots qu’il doute de ce succès, Charles Michel, « prend acte mais reste vigilant », tandis qu’Angela Merkel est au festival de Bayreuth, comme chaque année à pareille époque. Toutes ces excellences ont raison : Trump les a échaudées en les habituant à renier ses propos du jour au lendemain. Au fond de lui-même, on peut être assuré que Juncker n’en pense pas moins aussi.

Vendredi 27 juillet

 La Commission d’enquête parlementaire chargée d’analyser l’affaire Benalla est déjà hors d’usage. Tous les délégués des formations de l’opposition l’ont quittée. En cause, un comportement douteux des députés d’En marche qui bloquent et cadenassent les travaux. Difficile de ne pas concevoir qu’ils répondent à des injonctions de leur maître. Attention ! Jupiter vaut peut-être de Gaulle, mais ses godillots ne sont que des citoyens inexpérimentés en politique. Ceux du Général étaient des jeunes loups lancés dans l’aventure de la Libération, d’anciens résistants, des baroudeurs ou encore des gardiens du temple pendant la traversée du désert. La plupart d’entre eux étaient du reste maires ou à tout le moins conseillers départementaux. Bref, ils connaissaient le métier. Quel serait aujourd’hui le Chaban-Delmas, le Michel Debré, l’Olivier Guichard, l’Alain Peyrefitte, le Georges Pompidou de Macron ? Sans même parler de son Malraux…

Samedi 28 juillet

 Hélène Vissière, correspondante aux États-Unis pour l’hebdomadaire Le Point, évoque la personnalité de Julian et Joaquin Catro, jumeaux latinos, étoiles montantes du parti démocrate. On aurait tort de prendre son portrait-reportage à la légère. En septembre 2015, au tout début de la campagne pour les élections primaires républicaines, alors que les observateurs imaginent au final une joute entre Jef Bush et Hillary Clinton, Hélène Vissière souligne les gesticulations et les messages informatiques du milliardaire Donald Trump comme secouant la compétition. Ses enquêtes l’avaient conduite jusqu’à David Axelrod, ex-stratège d’Obama qui lui confiait : « Les Américains en ont assez du gris et veulent revenir au noir et blanc, et c’est Trump. » On y est.

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 Les arbres sont de vivants produits essentiels de la nature. Ils redeviennent espèces à respecter tant on les sait désormais indispensables aux grands équilibres, du climat en particulier. Que les écologistes ne considèrent pas cette attitude comme une part de leur influence. La loi de Moïse précisait déjà : « Quand tu soumettras une ville à un long siège en la combattant, tu ne brandiras pas la hache pour détruire ses arbres. » (Deutéronome, XX, 19) Les arbres sont nos semblables. Des poètes les ont beaucoup chantés ; pourtant, de belles distinctions restent à faire rimer. Ainsi, en été, tandis que les hommes se dénudent, les arbres s’étoffent. Mais en hiver, alors que l’homme s’emmitoufle, l’arbre se déshabille.

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 Il n’est pas facile de dénicher une pensée de Sénèque (-4 av. J-C  -  65) qui n’ait plus sa pertinence aujourd’hui.

Dimanche 29 juillet

 En Irak, il y a un ministre de l’Électricité. Car ce pays, qui regorge de pétrole, manque souvent de courant. Les pénuries sont fréquentes et par 50°, un ventilateur qui s’arrête, c’est une cause de décès qui se dessine. Alors le peuple manifeste. Le ministre de l’Électricité est obligé de démissionner. C’est le troisième au cours de la même législature. Le gouvernement dépensant des milliards de dollars pour obtenir de l’électricité, cela entraîne de la corruption. Le mieux placé se sert d’abord. Le talion devrait ici ressurgir. Priver George W. Bush de courant électrique serait la moindre des sanctions que le fauteur de troubles mériterait.

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 Alexandre Benalla n’est pas une grosse brute, c’est un idéaliste raffiné accomplissant le destin qu’il s’était choisi : seconder, protéger une haute personnalité politique. Le problème est qu’il a tellement usé de zèle dans sa mission qu’il n’en perçut plus les limites. Désormais, il court les plateaux et les rédactions pour justifier ses gestes et se défendre. Il le fait avec brio parce qu’il expose avec convictions. Son gymkhana est pathétique.  C’est un authentique personnage de roman. Il y aura des livres consacrés à cet homme-là. Et conséquemment, l’interrogation glisse doucement vers son patron : soit, Benalla ne connaît pas ses limites ; il ne s’en attribue pas. Et Macron ?

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 Depuis Garde à vue (Claude Miller, 1981), on n’avait plus connu un huis-clos aussi bien construit, poignant et haletant. The Guilty de Gustav Möller est une prouesse de mise en scène pour un scénario taillé au cordeau, une performance pour l’acteur principal et quasiment seul à l’écran, Jacob Cedergren. Quant au nécessaire rebondissement imprévu qui doit survenir à la fin, il laisse au spectateur le goût amer de la question délicate, celle qui hante l’esprit pour longtemps : est-ce le sacrifice qui est sacrilège ou le sacrilège qui est sacrifice ?

Lundi 30 juillet

 Le « Qu’ils viennent me chercher ! » de Macron pourrait bien prendre place dans les paroles célèbres de la Ve République au même titre que le « Casse-toi pauv’ con » de Sarkozy. Ces mots qui font mal, ces maux qui font le reste…

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 Il le tient enfin son Don Quichotte, le tenace Terry Gilliam, et l’on perçoit dans cette immense fresque baroque les longues années de travail parsemées d’échecs et remises sur le métier que le réalisateur a connues. Le film existe, c’est sûrement pour lui un soulagement autant qu’un salut à la persévérance. L’œuvre est grandiose, elle mêle à satiété la fiction et la réalité jusqu’au mélange des genres avec un art de la référence à l’œuvre originale dans les monologues et les scènes abracadabrantesques qui surgissent l’une après l’autre et dont le lien parfois ténu mais toujours bien présent oblige le spectateur à suivre attentivement la trame. Un chef-d’œuvre ? Sans doute. En tout cas, un fabuleux hommage à Cervantès qui doit (ou qui a dû) habiter chez Gilliam depuis le début du siècle. Habiter chez Gilliam, mais surtout habiter Gilliam, bien avant. Car l’auteur est obsédé par son héros et puis possédé par le personnage qui l’inspire au point de le tuer afin de le faire renaître sous d’autres traits jusqu’à bâtir ainsi la morale inévitable : on a tous en nous quelque chose de Don Quichotte.

 « Foutraque » a dit la presse en mai dernier lorsque le film fut projeté en clôture du Festival de Cannes. Dans son livre Les Mots de ma vie (éd. Albin Michel, 2011), Bernard Pivot note que cet adjectif est tombé en désuétude. Il est sorti du Petit Robert tandis que le Petit Larousse le mentionne encore (Adjectif. Familier : fou, extravagant). Pivot, sensible à l’architecture des termes et à leur intonation, avoue un faible pour ce mot et souligne que Charles Dantzig, comme lui, a souhaité le sauver de l’oubli dans son Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (éd. Grasset, 208) en référence à Françoise Sagan qui l’utilisait souvent.

Mardi 31 juillet

 L’ancien vice-président du Congo Jean-Pierre Bemba écopa de dix ans de prison pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Après quoi le Tribunal pénal international de La Haye l’acquitta. Dix ans… Hormis en Belgique, l’ancien pays colonisateur, la nouvelle ne fit pas grand bruit. Dix ans pourtant… ! Il se pourrait que cette décennie-là finisse par compter dans l’évolution de l’Afrique. Car Bemba espère désormais revenir en martyr, un statut que les peuples adorent, surtout là-bas. Dix ans à méditer son rebond, à élaborer un programme de prise du pouvoir. Une traversée du désert sous les verrous. Dix ans qui ont en effet donné l’occasion au célèbre détenu de conserver intacte sa popularité. On le vérifiera demain, jour de son grand retour à Kinshasa. Bemba veut commencer par fédérer l’opposition avant de se porter candidat à l’élection présidentielle. Mais, au fond, y aura-t-il une élection présidentielle en République démocratique du Congo cette année ?

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 Jean-Louis Andral, conservateur du Musée Picasso d’Antibes, vient de publier un magnifique petit ouvrage consacré à l’œuvre de Nicolas de Staël (Nicolas de Staël, ciel, terres, mers, éditions des Falaises). C’est, comme souvent avec cet artiste, une ode à la couleur en tant que produit esthétique d’une observation méticuleuse et pénétrante. Mais ici, l’étude est ramassée. L’auteur ne s’attache qu’aux quatre dernières années du peintre, et à partir d’un moment précis, celui où, lors d’un déjeuner dans son atelier de la rue Gauguet en ce 14e arrondissement de Paris tellement marquant dans l’histoire de l’art, Staël rencontre René Char. Une amitié naquit aussitôt qui produisit des recherches poético-esthétiques fabuleuses. Andral parsème judicieusement ses pages illustrées d’extraits d’une correspondance qui, à eux seuls, commentent les tableaux. Plus besoin d’exégèse. Ce que Staël écrit à Char et, conséquemment, à Jacques Dubourg, son marchand, guide le lecteur ébloui par tant d’éclats méditerranéens que viennent ponctuer les célèbres paysages siciliens d’Agrigente où Staël donna peut-être le meilleur de lui-même. Un été sans une visite chez Nicolas de Staël crée un déficit de ferveur. En marge de cette errance de beauté, une éclipse de lune entre Mars et le soleil devient anecdotique.

 

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L'éclipse de Lune ce 27 juillet: un spectacle magique! Photo Youtube.

04 août 2018

Zap, la culture

Tout va mal. La presse, le livre, le libraire, donc la culture, la civilisation, bref l'humanité entière. Ce n'est pas neuf mais ça s'aggrave pas un peu. Le bout du tunnel? Bouché

Il y a mon libraire qui dit qu'il en vend de moins en moins. Des journaux, des magazines. (Ce que la dictature des Messageries n'arrange pas: il ne reçoit que deux exemplaires du The Times, vendus dès les premières heures laissant d'autres clients frustrés, mais les Messageries refusent d'augmenter le nombre d'exemplaires livrés). (Les Messageries, propriété de l'État, pour mémoire, voir plus loin.)

Et puis il y a mon voisin, instituteur pensionné, il lit beaucoup mais uniquement sur Internet: le jour où tous les journaux en ligne seront payants, ils s'en mordra les doigts - ce sera trop tard.)

Et ce lundi 23 juillet 2018, après 125 années d'existence, la fin du journal Le Matin, suisse romande, 218.000 lecteurs mais propriété d'une boîte big business, Tamedia AG, qui exigeait du journal une rentabilité de 15%... (https://www.letemps.ch/suisse/fin-matin-dernier-adieu-journal-gens?utm_source=Newsletters&utm_campaign=170eae040f-newsletter_briefing&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-170eae040f-109472601)

À gauche, rien

En fait, il faudrait ici distinguer. Primo, la presse en général, elle va mal. Secundo, la presse de gauche, elle est quasi inexistante, rayée de la carte. Je commence par là.

La remarque, je me la fais souvent. Quand je vais chez le libraire (tous les jours en réalité), quand je regarde les présentoirs, les rayons, cela tient du goulag néolibéral: pas un seul journal de gauche, il n'y a que des quotidiens de droite. (À l'exception de l'Huma qui n'a pas un peu renié ses origines, de même que de l'hebdomadaire français Politis qu'on ne trouve pas en Belgique).

Quand on y pense, c'est dingue.

Dans la population francophone belge, et la française, il existe tout de même une grosse part de gens qui sont - un peu, beaucoup, follement - de gauche, et ils n'ont pas un foutu journal pour s'informer. Tout est de droite.

La presse de gauche ne s'est pas relevée de deux vagues de purification politique. La première, ce sont les "années de plomb" qui ont a vu disparaître La Cité (1995), Le Drapeau rouge (1991), Le Peuple et La Wallonie (1998, poursuivis jusqu'en 2001 sous le titre Le Matin). Dans la presse de droite, bien évidemment épargnée par le rouleau compresseur néolibéral, les couronnes mortuaires exprimaient à l'époque, bien souvent, l'opinion (de droite) que ces décès signaient la "fin de la presse d'opinion" (de gauche, ce qu'ils avaient soin d'omettre de crainte qu'on s'interroge sur leur propre citadelle, la presse d'opinion de droite).

Mon ami, le regretté Robert Falony (1931-2017) a écrit là-dessus, avec une concision délicieusement burlesque, l'ultime pavane: "Requiem pour la presse socialiste - Une gauche sans voix" (Couleur livres, 2010). La deuxième vague, elle, est le fait de l'industrie électronique, qui a réussi à convaincre rédactions et lecteurs que la presse n'a plus lieu d'être: tout est au bout d'un "clic". Ont ainsi été rayés de la carte Solidaire (2013) et, après le Plan B (2010), dernièrement Vrij Nederland (2016, passage en mensuel, là, c'est foutu).

Question style, zéro aussi

Le flâneur d'une belle gauche pure et dure n'a donc pas grand chose à se mettre sous la dent chez le libraire. La presse quotidienne belge: illisible. La française, mis à part les jours de supplément littéraire (le vendredi pour Le Monde, le jeudi pour Le Figaro, en ajoutant l'édition dominicale avec la chronique de Natacha Polony, agréable électron libre), ça tombe plutôt des mains aussi. Alors? Alors, de temps à autre, The Times, pour son éclectisme déluré, ses photos insolites, ses nécrologies-fleuve, mais plus encore, au rythme hebdomadaire ou mensuel, The Times Literary Supplement, The Spectator ou, jusqu'il y a peu encore sur les étals belges, Harper's Review, qui ont en commun d'être fichtrement bien écrits, d'offrir aux lecteurs un réel plaisir de lecture dont la pareille - chose étonnante - n'existe pas dans cette langue de culture par excellence qu'est le français. Qui est à gauche et lit en français est doublement pénalisé, c'est le désert. (Il y a, sur le versant gauche, Le Monde diplomatique, me dira-t-on, certes, il est irremplaçable, mais primo, un mensuel, il n'y a forcément aucune vibration venant des usines ou de la rue, et puis, secundo, écriture d'un académisme soporifique. Sauf exception, un Mordillat, par exemple, dans le numéro de juillet 2018.)

On me dira aussi, il y a les récents nouveaux trublions, les Médor, Lava et 24h01, qui vient de mettre la clé sous le paillasson, mais encore Politique, qui tient le coup, ce qui est heureux. À ceci près que le format XXL comme fait pour caler une table (ça ne va ni dans la poche, ni dans la sacoche), l'épaisseur du papier, l'espèce d'uniformité graphique somnolente entre les pages, l'encollage qui empêche de déplier, rien de cela ne met fort en appétit. Posé à côté, The Spectator, avec ses filets d'encadrement élégants, ses dessins aériens, ses plumes acérées, la légèreté et la souplesse du produit, qu'on roule, plie ou déploie comme un gant de satin, il n'y a pas photo.

On va cesser d'être grincheux.

Silence, on massacre

On va passer sur le mode de la fureur noire. Donc, au sujet de la presse et de l'édition en général. Voici peu, je suis tombé sur un petit article sur la Chine. Il disait, en résumé, ceci:

Beijing, c'est 22 millions d'habitants et 1.700 librairies. Depuis 2016, la ville soutient environ 700 libraires par un subside annuel de quelque 2,2 millions d'euros, porté à 6,3 millions en 2018, estimant que "les librairies en dur (briques et ciment) constituent une part importante de l'infrastructure culturelle de la ville", selon le communiqué officiel. Les librairies sont en sus exonérées de taxes sur les ventes. (The Times, lundi 23 juillet 2018).

Un grande nation, la Chine, une vieille civilisation, un pays de culture millénaire. Ce n'est pas le cas de la Belgique romande (une bonne fois pour toute, proscrire "francophone", qui rime avec "téléphone", c'est à peu près son seul mérite.) Que fait-on pour le livre, l'édition en Belgique romande? Quasi rien, si ce n'est subsidier son ennemi mortel, le format électronique, poussé dans le dos par l'industrie et la bureaucratie de ses mercenaires diplômés.

Des bidules de promotion des "Lettres" existent bien.

Mais on ne s'inquiète guère là de la mainmise des géants français sur l'édition locale, ni de la situation quasi monopolistique régnant sur la distribution, étrangère elle aussi.

On ne s'inquiète pas plus des tarifs postaux prohibitifs appliqués à l'envoi de livres: on veut tuer l'éditeur et le libraire, on s'y prendrait pas autrement.

On distribue des labels et des prix mais zéro pour ce qu'il est de veiller à ce qu'existe une véritable culture du livre dans les écoles, dans les entreprises privées et publiques, dans les gares, les bureaux de poste, les homes, les hôpitaux et bien sûr chez les libraires, en les aidant non seulement à survivre mais à devenir des phares de la cité.

Une pincée de revendications, siouplait

Ceci supposerait, a minima, qu'on interdise la vente de quotidiens, de magazines et de livres dans les grandes surfaces.

A minima, encore, bloquer Amazon & Cie sur tout le territoire, si "virtuellement" impossible, frapper d'une lourde taxe toutes leurs ventes: "nyaka" invoquer l'«exception culturelle» chère aux Mohicans qui s'opposent à la libre concurrence édictée par l'Union européenne.

Cela supposerait, aussi, que le réseau des quelque 220 Press Shops, acquis par La Poste fin 2016 (avec les Messageries!) et, partant, propriété de l'État (à 51%) assure la mission de service public que son patron est censé incarner, par exemple en les "défranchisant" histoire d'offrir au personnel un statut digne de ce nom et, puis, en ôtant la direction de politique culturelle aux "managers" à la petite semaine qui, aujourd'hui, ne rêvent que de transformer ces librairies en "espaces commerciaux" offrant friandises et niaiseries sous cellophane à la clientèle. J'exagère? Mon libraire, franchisé Press Shop, a eu la visite d'un "commercial" de La Poste s'inquiétant de ce que le quartier manquait de "flux". C'est à se pincer dur pour se réveiller du cauchemar dystopique.

Mais, avec la droite crétine qui gouverne, logique.

Il y a juste à se demander pourquoi les bulletins de vote envoient un droite crétine au pouvoir.

Mon deuxième libraire, lui, en a contre les abonnements. À chaque fois qu'un client s'abonne, c'est une vente en moins. Et il est féroce, le marketing abonnements, par exemple par un démarchage, avec des offres mirifiques, des cafés qui mettent des journaux à disposition de la clientèle. Le dindon de la farce, c'est le libraire.

La situation est cornélienne. Les journaux, en chute libre, ont besoin d'abonnements, mais cette politique tue le libraire, leur meilleur allié.

Ceux qui auraient tout intérêt à faire cause commune se font, au lieu, concurrence. Mais c'est une marque de fabrique du secteur: pas d'organisation digne ce nom pour se défendre col-lec-ti-ve-ment. C'est chacun pour soi. Et que le moins mauvais garde, pour quelque temps, ses plumes.

Bon, là, il fait trop chaud et j'ai écrit sur le mode "gonzo".

Sur ce sujet très sérieux, je reviendrai, très sérieusement.

Dès la première drache, la première bise polaire.

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04 août 2018

L'instant sans titre apparent

Quand ça a commencé ? On ne sait pas vraiment…..

Même si on le saurait, ça ne changerait rien à la problématique du début et de la connaissance du début du début. C'est-à-dire de l’heure exact, le jour du mois et de l’année.

Certains disent que c’est un faux problème, qu’il est inutile de s’y attarder.

Bon, Ok, d’accord mais quand même…c’est frusrant de ne pas savoir.

On sait juste actuellement que ça existe et qu’il aurait mieux valu que ça n’existat point. On ne va pas en faire un plat, ni un dessert, ni une entrée. Quoique, comme entrée en matière, ce n’est pas vraiment un mauvais début.

Il faut bien un début à tout, soi-disant.

Imaginez-le au niveau de la création du monde : il y en a qui conteste le moment zéro, le moment où ça a commencé : avant il n’y avait rien, et puis tout de suite après, il y aurait eu quelque chose…mais quoi !

Je ne vous apprend rien quand j’écris qu’il y a une partie des chercheurs qui remettent en question la théorie du big Bang…

Selon eux, chercho-sceptiques, il n’y aurait jamais eu de commencement tout comme il n’y aura jamais de fin ! …

Tiens, tiens, n’est-ce pas là, la définition de l’Eternité ? Comment ça non ? Mais alors, comment imaginer une Eternité autre que sans début ni fin ?

La tendance actuelle des intellectuel(le)s est de mettre de coté les problèmes inhérents à la cosmologie, et de ne se consacrer qu’à l’instant présent, le « ici et maintenant », le « hic et nunc ». Bien entendu, si on veut, on peut se représenter des portions de temps comme une succession de hic et nunc ! C’est évidemment plus facile puisque « ça » se succède à tout instant. Mais alors, s’il s’agit d’effets ponctuels d’« ici et maintenant », on ne peut que rentrer dans la logique du temps qui se déroule, du temps qui passe ! Soi-disant qu’il passe! Serait-ce comme un train qu’on voit venir, qui passe devant nous, puis qui s’éloigne et qui disparait de notre vision. Allons, allons, mes p’tits loulous, il faut bien se mettre en tête que le temps ne passe pas, c’est nous qui croyons au temps qui passe, c’est nous qui passons et trépassons, …! Acceptons nom d’un brouette, que le temps n’est pas une sorte de matière impalpable incrustée en nous comme un parasite qui se nourrirait de nos élucubrations et dont on ne peut se débarasser. N’affabulons pas ! Enlevez le temps, qu’est-ce qui reste? Rien, il ne reste rien, vous n’existez pas et l’Univers non plus.

Donc, en résumé, sachons que :

_Le temps n’est pas une matière, c’est un concept…

_Il n’est perceptible que parceque nous avons une mémoire : on sait (on s’en souvient) que l’on a mangé des pâtes la veille à 12.32h. et puis c’est tout.

_On sait aussi que ce moment là n’existe plus, qu’on ne le retrouvera jamais ; on ne peut que s’en souvenir. Mais alors que faire de cette souvenance qui encombre le cerveau ? En vérité, je vous le dit : on va essayer de l’oublier !!!... et, dans le même instant où l’on essaye d’oublier les pâtes mangées la veille, on retient qu’on a décidé d’oublier cet instant…et en fin de compte, on ne l’oublie pas, on ne l’oublie jamais même s’il est mis en veilleuse, quelque part dans l’inconscient.

_On ne peut pas décider d’oublier quelque chose. Les événements restent gravés dans la mémoire à notre insu. Mais on essaye quand même en en produisant beaucoup d’autres (des événements) selon le concept hic et nunc !... et on espère que le nombre d’actions généré va couvrir les événements que l’on voudrait ne pas se souvenir.  

Tiens donc, voilà que nous sommes revenus au point de départ !...et personne de chez personne, ne sait vraiment toujours pas quand ça a commencé !!!

Tiens donc, voilà qu’on patauge dans le sirop de l’impondérable : on dérape, on glisse dans l’irréfragable, on croit qu’on avance, mais dans les faits, on reste sur place, un poil à coté…

Tiens donc : c’est peut-être ça le commencement…on nait, on vit on meurt, la terre a tourné, sempiternellement elle est revenue soi-disant à la même place, les saisons se sont succédées, on a grandi, on s’est reproduit, et puis, sans savoir le pourquoi ni le comment, ça s’est arrêté : et on meurt, on perd tout, on oublie tout, comme ça, sans raison…

Mais pour d’autres ça continue : on n’a pas tous le même commencement (ni la même fin). Mais pour tout le monde, le vrai commencement du commencement est et reste indécis. On ne comprend pas comment quelque chose qui serait d’un impalpable palpable, n’a pas de commencement.  On voudrait que toutes les choses qui nous entourent, soient comme nous : avec un début, un milieu et une fin, parce que là au moins, c’est clair.

Hélas, on nous laisse dans l’obscurité. A la place, on nous parle d’un être hypothétique, que personne n’a jamais vu !...on nous vante ses mérites, celles d’un abruti dont les desseins sont impénétrables qui serait une lueur dans l’obscurité la plus profonde !... on nous dit que qu’il n’a de comptes à rendre à personne vu notre petitesse : nous, les cloportes, n’avons pas la grandeur pour comprendre Sa grandeur, Son immensité, Son incommensurabilité !... bref ce serait lui l’inventeur de tout le bazar, éternité y compris !!!

Et pourtant, ce n’est pas lui qui a inventé ce mot là, éternité, c’est nous. C’est nous qui avons décidé, après de très longues périodes de grognements incompréhensibles, de tergiversations hasardeuses, que notre bouche pouvait servir à autre chose qu’à faire des pipes, qu’à autre chose qu’à ingurgiter des nourritures terrestres ! Grâce à notre organe buccale, nous avons mis au point des successions de sons qui auraient signifiés soit un objet, soit une action et même des sentiments !!!

Il faut le reconnaitre (et Lui aussi doit le reconnaitre) : c’est nous qui avons décidé de communiquer alors que nous étions soi-disant fait à son image, laquelle n’a jamais communiqué quoi que ce soit!

Ce sont des farfelus, des fendus de la fontanelle, de plafonnants araigneurs, des ignorants de la Chose qui ont prétendus connaître la Cause ! Ce sont ceux là même qui ont dit entendre Sa voix ! Une voix qui leur injonctionnait des préceptes ineptes et des malédictions aberrantes ! Ce sont ceux-là qui, après coup, nous ont menaçés des pires tortures si nous n’obtempérions pas à leurs directives et à leurs dogmes débiles ! Ils nous ont même prédis pour « après » un monde idyllique, pour autant que nous ayons eu une vie conforme à leurs délires sadiques…car il fallait impérativement souffrir en son nom pour accéder au séjour TTC, nirvana  suprème !!!

Ayant fantasmés un monstre omnipotent, tel un Père intolérant et craint, nos allumés congénères, addictés à leurs croyances, lui ont attribué une parole divaguante formulée de leur propre muqueuse, issue de leur inconscient ! Ce Verbe-parole qu’ils croyaient inspirée et juste, ils l’ont prise pour talens comptant et l’ont fait irréductible destinée de l’humanité !!!...D’où le décret : ça ou la mort !

A pa peur ! Ils ne pourront supprimer 7.000.000.000 d’individus !

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02 août 2018

Chagrin d'amour

Plus de vingt ans qu’ils vivaient ensemble soudés l’un à l’autre. Vingt ans qu’ils occupaient la même place à table et dans le lit conjugal. Peut-être en avait-elle marre d’être toujours à sa gauche dans le lit et en face de lui pendant les repas ? Peut-être qu’elle en avait marre de savoir à l’avance ce qu’il allait dire et ce qu’il était en train de penser. Il ’ignore pourquoi elle est partie car elle n’a donné aucune explication. Elle ne sait pas vraiment pourquoi elle vécut vingt ans avec lui ni pourquoi elle est partie. Il le fallait probablement.

Elle est partie si brutalement qu’elle lui a arraché le bras et une partie du flanc du côté où elle dormait soudée à lui. Dans le miroir, il n’est pas beau à voir. A la place de la chair arrachée, son flanc saigne abondement. Ses côtes,son cœur et son poumon gauche sont visibles. Son cœur bat trop vite mais il ignore Si l’organe s’emporte parce qu’elle est partie ou parce qu’il est terrorisé par la lumière aveuglante de la salle de bain alors que depuis toujours, il battait dans le noir. Peut-il sortir comme çà pour se rendre au bureau ? Oui s’il dissimule son flanc blessé sous une veste. Ses collègues qui ne s’intéressent pas beaucoup à lui n’y voient que du feu

- Tu as une petite mine aujourd’hui

- Sabine m’a quitté hier soir.

- Mon pauvre Thomas ! J’imagine que c’est dur mais tu verras, tu vas souffrir pendant quelques semaines et puis, tu n’y penseras plus.

- Tu crois ?

- J’en suis certain. Dans un mois, cette rupture ne sera plus qu’un mauvais souvenir, crois-moi.

Il se mit au travail avec l’espoir de reprendre le cours de sa vie même si, plusieurs fois, il faillit s’évanouir à cause de l’intensité de la douleur mais il tint bon. Il n’était pas du genre à étaler ses blessures en public.. Il comprend aussi qu’il sera délicat de faire une nouvelle rencontre amoureuse. En amour, tôt ou tard, on se dévoile physiquement ou mentalement. Son corps mutilé ne peut qu’horrifier la femme dont il pourrait faire la connaissance.

A la fin de la journée, son flanc gauche le fait tellement souffrir qu’il décide de consulter un médecin.

Le généraliste examine la plaie avec attention. En trente ans de carrière, il n’a jamais vu pareille blessure.

- Je pourrais vous donner des analgésiques pour atténuer la douleur mais le problème est ailleurs, cher Monsieur. La chair a pour fonction principale de protéger le corps contre les infections et les parasites. J’ai peur que très vite, votre plaie soit infectée par des larves de vers à viande et par des champignons.

- Quel est le remède ?

- Voici un spray, cher Monsieur. Je vous conseille, d’asperger votre plaie deux fois par jour avec ce produit.

- C’est une espèce d’insecticide, remarque le patient en souriant.

- On peut dire çà, reconnait le médecin, un insecticide doublé d’un fongicide.

Le lendemain matin, dans le miroir, plus de doute. Des vers infectent bien la plaie. Il les voit se tortiller à l’intérieur de son corps. Bizarrement, il ne se sent ni dégouté ni horrifié par ce qu’il découvre. Qu’il reste de la vie après vingt ans d’amour le rassure. Il renonce même à s’asperger d’insecticide. Il se refuse à tout détruire et puis qui sait ? Avec le temps, de sa plaie, s’envoleront peut- être des papillons.

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© Serge Goldwicht

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