semaine 29

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de André Fromont
Haïculs bénis/André Fromont par André Fromont

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17 juin 2018

L'arbre entier

&

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L'arbre entier

Diffuse des idées d'en-haut

D'un ailleurs aveugle

Par quelques mouvements

Par une coulée du vent

Il possible

En pure souche

Bernard ouvre les yeux

Fin de son temps de pause

La conscience ralentie

Le corps ouvert

À l'heure pile

Il se lève

D'un joyeux déséquilibre du pied

Et saute dans l'inconnu

Le moindre plaisir

Lui est rapide patience

Il piétine humus et feuilles mortes

Et caresse l'écorce de l'arbre entier

Sa main diffuse des idées d'en-bas

Des demi-mots

Des signes de vie

Des colères rentrées

Il regarde vers la cime

Se sent dresseur d'épices

Il marche là où tout se vit

De préférence la nuit

Bernard disparaît dans l'image

Un beau silence le suit

L'arbre entier

Diffuse des idées d'en-haut

Il possible

En pure souche

Sans hâte

Et Bernard est saisi

D'un frisson sauvage

Et sage

17 juin 2018

Back in the USSR

Films de jadis. La grande guerre patriotique, comme si c'était maintenant. C'est grâce à Larissa Chepitko.

Le nom de Larissa Chepitko, ça dit quelque chose? Il y a de fortes chances que non. Elle ne joue pas dans l'équipe de foot de la Serbie (face à la Suisse: à Kaliningad, 22 juin, 20 heures). Elle ne pousse pas à Saint-Josse-ten-Noode la liste du PS en candidate d'ouverture aux élections communales (14 octobre). Elle n'est pas assise silencieusement sur un banc en bordure d'un terrain très vague dans un roman de Peter Handke (La Baie de Personne, 1994). En fait, elle est morte et depuis un bon moment déjà, bref, elle n'est pas dans l'actu.

Je dis ça pour celles et ceux qui lisent encore des journaux (peu, me dit mon libraire) ou jettent un œil distrait au JT pour rester au fait de ce qui se passe. Je ne le dis pas pour celles et ceux qui restent des heures hypnotisés par l'écran de leur dumphone (Ⓒ) et qui ne savent donc rien de ce qui se passe hors de leur bulle.

Actu & anti-actu

Clarissa Chepitko est morte à quarante-et-un ans dans un accident de bagnole le 2 juillet 1979. Cela fera quarante ans lorsqu'on sera en 2019 mais il est fort peu probable qu'elle fasse alors l'actu sur le mode commémoratif. L'actu rétrospective aurait naturellement pu s'enclencher aussi en janvier de cette année, 2018, pour le quatre-vingtième anniversaire de sa naissance dans une petite ville d'Ukraine (URSS, à l'époque). Mon petit doigt me dit qu'aucun journal n'a saisi la fenêtre d'opportunité de cette date pour rappeler à ses lecteurs l'œuvre cinématographique puissante de cette très grande réalisatrice soviétique.

Chepitko, donc, c'est pas actu. Quoique. C'est en 2016 que Potemkine Films a sorti un double DVD avec deux de ses films. 2016, en langage journaliste, ça peut quasi être situé par un approximatif "récemment". Et puis, moi, je viens de le louer à la Médiathèque (réf. VA 1307 W002 CCD) et je viens d'en regarder un, quasi dans l'instant (un instant "récent") et si ça, c'est pas de l'actu, faudra qu'on m'explique.

Enfants du Général Hiver

Le film en question s'appelle BOCXOЖDEHИE, L'Ascension en français (c'est sous-titré) et c'est tout simplement superbe. Noir et blanc, cela va de soi. L'histoire d'un groupe de partisans (avec femmes, vieux, enfants) qui fuit la soldatesque nazie dans l'infinie vastitude du continent russe. Ils sont épuisés, ils ont faim, ils sont mal armés, ils ont froid: le Général Hiver, allié précieux pour défaire l'envahisseur n'épargne hélas pas ses propres enfants. La Russie rouge est partout blanche de neige, les arbres et buissons avec leurs bras squelettiques offrent la dérisoire protection d'un treillis dessiné à l'encre de Chine.

Parmi les combattants, deux hommes parmi les plus valides partent chercher de la nourriture. Ils vont se faire prendre. Ligotés, jetés sur un traineau, amenés dans un camp de concentration improvisé, géré par un service d'ordre mixte, milice et Wehrmacht.

Là, c'est un grand moment: l'interrogatoire par un enquêteur civil, incarnation de l'ambivalence du mal: vont-ils céder, trahir, ou résister, se taire sous la torture? On ne va pas dire. Il ne faut jamais raconter la fin. Disons juste que les dernières images se ferment sur cinq potences - parce qu'il y avait aussi une pauvre veuve, mère de trois enfants en bas d'âge, coupable de les avoir abrités, une fillette, aussi, à peine treize ans, qui s'était trouvée là où il ne fallait pas, et puis le "staroste" du coin, chef administratif de l'entité, pourquoi pas lui aussi, qui n'a pas dénoncé?

Théâtre de la cruauté

C'est d'une grande beauté. On pense à Eisenstein, à Vigo, à Lang. Dans le rôle du partisan trempé dans l'acier: Boris Plotnikov, dont le visage nimbé d'une lumière d'outre-tombe, éclatante, restera longtemps sur la rétine. Et pour incarner l'enquêteur dont le regard alterne entre douceur, inhumanité glaciale et mélancolie, Anatoli Solonitsyne, que Tarkovski avait découvert pour son Andreï Roublev (1966), acteur de la Biélorussie soviétique mort d'un cancer en 1982 à 47 ans: grand parmi les grands. Cela change de la déferlante hollywoodienne, sa propagande léchée et hygiéniste - de la mégère de bidonville à la courtisane carriériste, du clodo au voyou, du mendiant au cowboy, ils ont tous l'air d'être passés chez un coiffeur haut de gamme avant de monter sur le plateau.

Mais l'étrange et le dépaysement culturel sont ailleurs. Le film de Chepitko est de 1976 et c'est donc quelque trente ans après la Seconde Guerre mondiale qu'elle choisit de rendre à nouveau vivantes l'occupation nazie et la lutte de libération nationale. Comme si c'était hier, comme si c'était maintenant.

Dans le même temps, 1975-76, de l'autre côté du "glacis soviétique", les États-Unis quittent dans un sauve-qui-peut général Saigon, Mao tire sa révérence, Friedman reçoit le vrai-faux Prix Nobel d'économie pour services rendus au néolibéralisme triomphant et, sur les écrans, sur les étals des libraires, ce qui passe en boucle, c'est L'Aveu d'Artur London, Jaws de Spielberg, Taxi driver de Scorcese, La tentation totalitaire de Revel, La barbarie à visage humain de BHL. Entre autres. Rien n'est plus difficile que de distinguer dans l'histoire récente le significatif de l'écume. Sinon, tout de même, ce film sur les partisans, 1976... Il a du sens, un autre sens.

 

Bricabracologie

"Back in the USSR": titre d'une célèbre chanson des Beatles ouvrant l'Album Blanc (1968).

Chepitko (Shepitko en anglais): voir l'irremplaçable site non commercial IMDb, https://www.imdb.com/name/nm0791899/?ref_=nv_sr_1

La photo de l'enquêteur (Solonitsyne) vient d'IMDb.

Le film est tiré d'une nouvelle de Vasili Bykov (1924-2003). On a une photo et quelques lignes de lui ici: http://www.sovlit.net/youngwriters/

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Mots-clés

17 juin 2018

Tous les Terriens sont des métis

Vendredi 8 juin

 En 2011, Diane Ducret avait publié Femmes de dictateurs (éd. Perrin) qui connut un gros succès de librairie et fut publié en de nombreuses langues. Elle avait réussi une prestation remarquée dans l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier. On se souvient qu’elle avait porté un coup dur aux féministes – bien que ce n’était pas son but… - en signalant qu’Hitler avait reçu plus de lettres d’admiratrices que les Beatles et les Rolling stones réunis et que Mussolini en empilait de 30 à 40 mille par mois, certaines étant d’humeur torride. Naulleau et Zemmour avaient apprécié. Par les médias sociaux (qui n’ont pas encore vu l’émission mais qui ont été alertés par l’auteure en personne après l’enregistrement de l’émission), on apprend que demain, sur ce même plateau, elle se fera égratigner par Yann Moix qui n’aurait pas du tout aimé son dernier livre, La meilleure façon de marcher est celle des flamants roses (éd. Flammarion) Ce livre est-il écrit en une eau de la même couleur que celle de ces volatiles ? Réponse demain soir où, de toutes façons, l’on s’attardera davantage sur le livre que Christiane Taubira viendra présenter : Baroque sarabande (éd. Philippe Rey). On sait déjà que c’est une illustration de la littérature par une défense des grands auteurs. Peu d’entre eux doivent ressembler à des flamants roses ; beaucoup, en revanche, ont dû nous apprendre à marcher, parfois même à notre insu.

                                                           *

 Le livre le plus vendu en France durant l’année qui suivit les attentats fut le Traité de la Tolérance de Voltaire. Aujourd’hui, 1984 d’Orwell et les livres de Camus font souvent référence dans les débats et les analyses. Et demain ? Malcolm Lowry et Francis Scott Fitzgerald ? Parce qu’attention ! Les Misérables ne sont jamais très loin…

Samedi 9 juin

 On est tenté de ne plus s’étonner de rien avec Trump. Mais ce qu’il vient de déclencher risque d’avoir une portée inestimable pour l’instant, immesurable aussi. Arrivé en retard à la réunion du G7 au Canada, il en repartit plus tôt. Il avait du reste prévenu de cette négligence désinvolte quant à ses horaires. Les partenaires, en regrettant ses moments d’absence, espéraient aboutir néanmoins à un communiqué commun au plan commercial. Les conseillers des sept pays occidentaux les plus riches avaient consacré des centaines d’heures à la rencontre. Les chefs d’État et de gouvernement s’appliquèrent pendant près de 48 heures à convaincre le président des États-Unis. Un accord survint. Tandis que Trump montait dans son avion pour gagner Singapour, Justin Trudeau, Premier ministre canadien et hôte du sommet, annonçait tout sourire en conférence de presse qu’un accord avait été conclu. Quelques minutes plus tard, dans son avion, Trump déchirait le document et le faisait savoir en ajoutant que de nouvelles taxes douanières allaient être prises  prochainement. Au-delà de la grossièreté, ce geste protectionniste à l’égard de ses partenaires est inqualifiable. Il faut que l’Union européenne se conforte plutôt que de se réconforter. Macron et Merkel ont là un devoir de vacances indispensable et historique.

Dimanche 10 juin

 Que les Européens se le disent : l’insécurité devant les risques d’attentats islamistes va se poursuivre. Et qu’ils sachent que les migrations deviendront de plus en plus denses. Il faut s’attendre à ce que des millions d’Africains débarquent dans les décennies à venir. Ces deux constats ne relèvent pas de prédictions catastrophistes, elles résultent d’études sérieuses, comme celle de Stephen Smith, La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent (éd. Grasset). Il importe d’en convaincre les électeurs qui se réfugient dans les partis populistes dont les solutions simplistes ne peuvent conduire qu’à des confrontations tragiques. Comme il importe aussi d’enseigner aux jeunes générations que les migrations font partie de la vie de la planète depuis que l’humanité existe, qu’il n’y a rien de nouveau dans les mouvements de masses sinon qu’ils sont plus perceptibles parce qu’ils sont plus amples. Du reste, les mouvements migratoires ne s’effectuent pas qu’envers l’Europe. Les Congolais de l’ouest qui fuient leur pays (la République démocratique du Congo) tant ils y vivent dans une triste pauvreté traversent le lac Albert sur des embarcations de fortune pour gagner l’Ouganda et y espérer une vie meilleure.

                                                           *

 Rafael Nadal  remporte le tournoi de Roland-Garros pour la onzième fois. Comme il se doit, le journal L’Équipe lui consacre toute sa une. Sauf un petit espace en haut à gauche où il est écrit : Les Bleus à l’heure russe. Eh oui ! Les medias audiovisuels sont déjà prêts aussi à entrer dans ce que l’on appelle La grande fête du football ; leurs programmes de la soirée dominicale le prouvent. Attention ! Les Etats-Unis n’ont pas été sélectionnés pour la phase finale ! Qu’au moins un membre de chaque rédaction soit chargé d’observer l’agenda et les actes de Donald Trump pendant le mois qui vient ! Ce serait une nécessaire prudence, une sage attention.

Lundi 11 juin

 Cette photo de famille réunissant les chefs d’État les plus importants d’Asie autour de Xi Jingping en Chine dans le cadre de l’Organisation de Shanghaï, quel contraste avec un G7 démembré ! A la droite du président chinois, on y voit Poutine réjoui et dans le groupe qui, depuis 2015, admit l’Inde et le Pakistan, coucou ! Parmi les observateurs invités, il y a l’Iran…

                                                           *

 Un bateau emmenant 629 migrants dont deux femmes enceintes, une douzaine d’enfants en bas âge et plus de cent mineurs. Ils fuient la Libye.

 Après avoir appelé au secours l’ONG française SOS-Méditerranée, Matteo Salvini, nouveau ministre italien de l’Intérieur, interdit à tout port d’accueillir les malheureux. On peut souligner l’hypocrisie propre à l’extrême droite et le comportement de Salvini qui, toute honte bue, en rejetant le problème sur le voisin maltais, se vante d’avoir changé le cours des choses en faveur de l’Italie. On peut s’étonner que l’Italie, qui fut par essence de tous temps, un pays d’émigrants (aussi bien aux Etats-Unis - ce qui donna des Al Capone mais aussi des Al Pacino, Robert de Niro ou Frank Sinatra – qu’en Europe, - ce qui donna des Lino Ventura, des Yves Montand, etc) que l’Italie donc, devienne un refouloir de vies en péril. On peut souligner que Pedro Sanchez le nouveau Premier ministre espagnol, socialiste, plus sensible que le populiste italien aux questions humanitaires, décide d’accueillir le bateau en son port de Valence. On peut, une fois de plus (c’est tellement facile et confortable) accuser l’Europe de se défausser devant le drame. On peut répéter combien Nicolas Sarkozy, en suivant les conseils et la sollicitation de Bernard-Henri Lévy, a fichu la pagaille meurtrière en Libye. On peut commenter tout cela et c’est ce qui se passe dans les médias qui, du reste, font leur métier. Mais ce qu’il faudra aussitôt préciser, c’est qu’il y aura demain un autre bateau, après-demain aussi, et les jours suivants, et les jours d’après… Il faudra aussitôt démontrer que le comportement de Salvini ne pourra pas résister à la durée, que cette musculation abjecte le dépassera. Il faudra aussitôt reconnaître que Pedro Sanchez, si sensible soit-il au problème, ne pourra pas l’assumer longtemps de cette manière-là. Il faudra aussitôt rappeler que la responsabilité de l’Europe l’oblige à bâtir une politique ferme et positive qui tient compte du changement de paradigme et non pas réagir au coup par coup. Il faudra cesser d’évoquer la culpabilisation de BHL et de  Sarkozy. C’était en 2011. Certes, ils ont commis une faute grave, mais c’est désormais à classer dans les erreurs de l’Histoire. On ne résout rien en campant sur le la-faute-à-qui ?.  Il faudra aussitôt affirmer que les migrations, n’en déplaise aux populistes d’extrême droite comme d’extrême gauche, ont toujours fait partie de l’histoire de l’humanité. Tous les Terriens sont des métis et « Je est un autre », l’affirmation de Rimbaud, vaut également pour les études ethnologiques.

Mardi 12 juin

 On a donc droit ce matin, en provenance de Singapour, à une poignée de mains et des sourires entre Kim Jong-un et Donald Trump qui ont signé un document par lequel la dénucléarisation intégrale de la péninsule coréenne sera entreprise. Pour l’heure, il n’y a pas lieu de dire autre chose que d’en prendre acte. Tout commentaire ne pourrait éviter soit un optimisme que l’avenir dénoncerait peut-être comme naïf et béat, soit un scepticisme raisonnable qui serait apprécié comme trop frileux, soit une mascarade de plus si cette rencontre n’aboutissait en fait à rien, les deux protagonistes déchirant l’accord à la suite d’un incident ultérieur étranger au sujet. On verra bien. Les jurés du prix Nobel de la Paix sont eux aussi dans le wait and see… Ce qui est certain, c’est que grâce à Trump, le petit dingue, le zozo dangereux que le peuple affamé est contraint d’aduler acquiert aujourd’hui une stature internationale. Il joue dans la cour des grands ; il n’a plus qu’un seul maître à respecter : Xi Jinping qui, de Pékin, observe les événements avec une satisfaction jouissive.

Mercredi 13 juin

 Donc, si l’on devait suivre Trump, il faudrait réintégrer Poutine dans le G7, redevenu dès lors le G8. Ce qui signifierait que le président russe serait à la fois membre du groupe des principaux chefs d’État occidentaux et membre du groupe des principaux chefs d’État asiatique. Qui fait mieux ? 

                                                           *

 La République française est un modèle en tant que nation garantissant le bien-être social de ses citoyens. Son président est-il occupé à la démembrer ? «On met un pognon dingue dans les aides sociales », « ceux qui naissent pauvres restent pauvres » sont-elles des réflexions d’un chef d’État que l’on doit  rendre publiques ? Lorsqu’il constitua son gouvernement, beaucoup d’observateurs se laissèrent influencer par la liste, le nombre de ministres réputés de gauche, plus nombreux que ceux réputés de droite. Le leurre était pourtant facile à déceler : l’important n’est pas l’identité de la personne mais l’ampleur de son département. En ce sens, la réalité s’impose très aisément. Ce gouvernement favorise les grandes fortunes et son président donne le ton et l’encourage. Le mot de Hollande (« Emmanuel Macron n’est pas le président des riches, il est le président des très riches ») prend une signification qui n’a plus rien de provocant. Elle est – comment dirait-on ? – « normale »…

                                                           *

 Le grand cirque des ballons ronds va commencer au pays des tsars. Si les pauvres de Macron coûtent selon lui trop cher, ceux de Poutine ne seront pas visibles. Du panem et du circenses à en être bourré, saturé, gavé. Place à la fête, rien qu’à la fête… C’est pourquoi, si les pronostics iront bon train durant un mois, en fait, on connaît déjà le grand vainqueur, c’est évidemment Vladimir Poutine en personne.

Jeudi 14 juin

 Black and white pur. Dans le Briançonnais, aussi bien du côté italien que du côté français, la neige qui fond dévoile des cadavres d’Africains, sans doute des migrants exténués, happés par le froid. Faudra faire attention quand le Tour de France passera par là… Déjà que se baigner dans la Méditerranée, c’est barboter dans un cimetière… Tout fout l’camp !

                                                           *

 On connaît la réponse de Sacha Guitry à celui qui lui demandait « Quoi de neuf ? » « Molière » tomba dru, sans plaisanter. En ces temps incertains, un observateur politique pourrait plagier le dandy théâtreux en répondant : « Orwell » à une question équivalente. Depuis quelques semaines, la référence à 1984, ce maître-ouvrage publié sept mois avant sa mort ne cesse d’être mentionnée dans les analyses les plus inspirées. D’après Pierre Ducrozet dans Le Monde des Livres, une nouvelle traduction par Josée Kamoun, publiée chez Gallimard, reflète encore davantage l’intérêt de l’ouvrage. Résumons-nous : en 1949, tandis que la guerre froide pointe le museau, George Orwell imagine en un roman d’anticipation une guerre nucléaire aboutissant, à l’image du stalinisme, à l’avènement de régimes totalitaires. C’était 34 ans avant. Nous voici 34 ans après… La guerre nucléaire n’a pas éclaté mais sa probabilité gagne du terrain. Il n’y a pas un Big Brother mais des bigs brothers (nota bene : il y aura lieu de prévoir des bigs sisters pour garantir la parité…) Quant aux totalitarismes, ils sévissent sur les 2/3 de la planète mais ayant retenu les nombreuses critiques objectives engendrées par le stalinisme, ils sont devenus plus raffinés. Désormais, les dictatures se sont apparentées aux démocraties. Le néologisme qui en naquit, démocrature, identifie bien ce qui se vit en Chine, en Russie, en Turquie et dans bien d’autres pays. Il va bientôt falloir raconter tout cela aux enfants avant que l’un d’eux, adulte, n’invente des lettres martiennes comme on eut jadis des lettres persanes.

Vendredi 15 juin

 Les patrons de boîtes de nuit autant que les curés (messe d’hommage à la Madeleine à 11 heures, autour de ses grands succès au cours de laquelle applaudissements et sifflets se concurrencent lorsqu’est prononcé le nom de Laetitia…) pensent encore à commémorer Johnny Hallyday qui aurait eu 75 ans aujourd’hui. Laissons dormir l’idole. S’il s’agit de souhaiter un heureux anniversaire, attitude déjà suspecte en soi, pensons plutôt à l’exprimer à Guy Bedos qui, malgré ses 84 ans, est bien vivant, lui.

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 Anise Koltz, Goncourt de la poésie 2018 (Somnambule du jour, éd. Gallimard) : « Notre langue est sacrée. Veillons-la comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre car c’est lui qui doit éclairer la nuit du monde. » Georges Bernanos, en 1944 dans son essai La France contre les robots (éd. Le Castor astral) : « Vainqueurs ou vaincus, la Civilisation des machines n’a nullement besoin de notre langue. La langue française est une œuvre d’art, et la Civilisation des machines n’a besoin pour ses hommes d’affaires que d’un outil, rien davantage. » Bernanos avait vu juste, mais les « machines » n’ont pas éradiqué la poésie et Anise Koltz est là, bien vivante.

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 Dans Mon ket, François Damiens crée des situations invraisemblables en des moments de vie ordinaire. Il les pimente par l’usage de la caméra cachée. Une grosse farce qui aurait parfois besoin d’une cure d’amaigrissement.

 

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15 juin 2018

Yola, mettre en scène notre culture picturale.

Pour la troisième année, la galerie The Wall 51, l’association DAM et la mairie du 19ème arrondissement de Paris ont organisé, en juin, le Festiwall. Le « line-in » était impressionnant, qu’on en juge ! Basto, Crey 132, Daco, JBC, Jérôme Mesnager, Jo Di Bona, Joachim Romain, Justin Person, Kashink, Madame Moustache, Philippe Hérard, Stew, Tea, Ymas.

Heureux coup du sort, j’habite depuis plus de 45 ans sur les bords du canal de l’Ourcq, dans un quartier qui en deux décennies est devenu un spot de street art. Deux festivals y sont organisés en juin tous les ans : le plus ancien est Ourcq Living Colors et le petit nouveau, Festiwall. Ainsi, en juin, ce sont plus de 35 artistes qui interviennent et proposent le plus souvent des œuvres de qualité et d’intéressantes collaborations. Le cru 2018 de Festiwall a apporté des confirmations (Kashink, JBC, J.Romain, P. Hérard, Jo Di Bona) et une surprise Yola.

L’œuvre de Yola est, en effet, surprenante. C’est un collage de photographies représentant un groupe de personnes manifestant une grande frayeur. Au centre de la composition, une femme au pull rouge, semble crier en voyant ce que nous ne voyons pas. En effet, les regards de nombreux personnages convergent vers un point situé en dehors de la scène. De part et d’autre de la femme au pull rouge, des hommes, des femmes, des jeunes, des Anciens traduisent par leurs postures et les traits de leur visage une peur violente. Les manifestations d’effroi prennent des formes différentes mais tous les personnages fuient un danger qui les terrifie. Une scène de terreur en somme.

Tout dans les personnages attestent leur modernité : leur vêtement, leur coiffure etc. Résumons-nous le collage de Yola représente un groupe important d’hommes et de femmes qui, saisis de panique, cherchent le salut dans la fuite. Si les collages sont des œuvres assez courantes dans la production actuelle, la représentation de scènes composées de photographies est, à ma connaissance, originale. De plus, la technique utilisée par l’artiste est innovante : des photocopieuses spéciales impriment les photographies sur des lais qui se collent comme du papier peint. Cette technique offre au collage de nouvelles possibilités : rien (ou pas grand-chose) ne peut limiter la surface des fresques.

Mon entretien avec Yole a été l’occasion d’établir le lien entre cette œuvre et celle, immense, qu’elle a réalisée sur la façade d’un immeuble en déshérence donnant sur le boulevard de Rochechouard. Du métro aérien, j’ai entraperçu l’œuvre de Yole sans savoir que c’était un collage.

Confusément, ces scènes titillaient mes cellules grises encore en activité et, contre toute apparence, elles me rappelaient quelque chose. Intrigué, je pris contact avec Yole et suivis les liens qu’elle m’avait envoyés. Je regardai toutes ses œuvres et lu ses interviews. Dans une entrevue, Yole donne des clés pour comprendre non seulement ses images mais sa démarche. « C’est la Renaissance qui a déclenché ma réflexion sur la peinture et je ne crois pas que c’était un accident. Je pense que beaucoup de jeunes artistes sont tombés amoureux de la Renaissance. C’est là qu’ils ont découvert la perspective, appris la composition. La seconde période qui a été pour moi la plus importante est l’Art Nouveau, Schiele, et la peinture au tournant du 21ème siècle. En peinture, peindre des icônes et des symboles dans un contexte contemporain n’est pas une chose nouvelle. » « J’ai choisi de peindre des œuvres de telle manière que les personnes qui ont une connaissance moyenne de l’histoire de l’art puissent identifier l’original et comprendre le dialogue entre mon travail et l’original. »

Bon sang, mais c’est bien sûr ! Dans ma bibliothèque d’images, coincées entre quelques axones moribonds et des cellules gliales pas fraîches, des images de tableaux de la Renaissance étaient restées stockées dans un petit coin de ma mémoire à long terme. Les images de Yole ont activé mes vieux neurones qui, tout en se sentant en terrain connu, sont toujours incapables de dire quels sont précisément les œuvres originales dont les collages de Yola sont l’écho contemporain. Mes connaissances en histoire de l’art s’avèrent insuffisantes pour identifier l’oeuvre-source. Bien sûr, je pense aux scènes de guerre d’un Rubens mais ma préférence va aux tableaux du Tintoret représentant des foules effrayées par une lumière émanant des cieux ; une figure classique de la divinité. Classique également l’idée que la vue de Dieu provoque la terreur ; elle marque la différence de nature entre la divinité et sa création.

Restent de ma recherche des questions sans réponses. Yola a t-elle voulu illustrer la modernité des regards que les peintres de la Renaissance ont porté sur les relations entre l’Homme et son Dieu ? Au contraire de ma première impression, la « foule » fuit-elle ou se dirige-t-elle vers le point, non de fuite, mais vers l’appel d’un mystère qui effraie et attire en même temps ? Yola, jeune artiste polonaise, aurait-elle le culot de donner à voir une scène religieuse, dans la rue, dans le cadre d’un festival de street art ?

Lors de notre conversation, Yola n’a pas répondu à ma question sur la signification de son œuvre. Elle m’a dit que c’était à chacun d’en fabriquer une. Elle a sans doute raison. Elle aurait pu titrer son collage et, de cette manière, semer de petits cailloux blancs dans notre construction du sens. Pourquoi le ferait-elle ? Pour nous imposer sa « vision » des choses, ses idées, voire sa foi.

J’aime les œuvres qui ne mâchent pas le travail de « celui qui voit », qui laissent ouvertes les interprétations, qui nous prennent pour des Grands capables grâce à leur culture de fabriquer du sens.

Yola explore les images avec intelligence et talent. Les images qui sont dans nos têtes et celles que nous voyons. Les images du passé et celles du présent qui se raboutent et/se télescopent. Les images que nous avons créés et celles créées par les autres. Son travail sur l’image séduit par sa profondeur et son audace.

Jola Kudela aka Yola grâce à des mises en scène interrogent les grands mythes fondateurs de notre culture. Dans ce va-et-vient entre présent et passé, elle questionne en tant que plasticienne la permanence et les ruptures.

 

 

 

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Fresque de Yola, quai de la Loire, Festiwall, Paris, juin 2018.

La femme au pull rouge, une figure de la terreur.

Une scène dynamique.

Des expressions différentes de l'horreur.

Une figure du chaos.

Mur de La Chapelle

Détail du mur de La Chapelle

Les références religieuses sont, ici, évidentes.

Une grande scène à la Michel-Ange.

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11 juin 2018

Ecrit par un autre

&

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Quand par hasard

Le cœur léger

Un sérieux flottement

Une chaude étincelle

M’ébranlent

Les nouvelles...

Choc d’images criblées de balles

Une illusion peut-être

Une bonté des caprices

Je m’approche des autres

Vin et pâtes

Attentions

Intenses odeurs

Pensées douces

Enfin l’unité

Et la vie sans fin

Hauteur de vue

N’est pas hauteur de visions

Pourtant

La suite révèle

L’écho d’une énigme

Quand l’autre est mort

Et que tu restes vivant

Ton réveil efface une vie

Les dernières minutes

Retour ici

Oubli de là

Silence et beauté

Plutôt que je-ne-sais-quoi

Sans lumières

Ce que l’orage provoque

Cette nuit de pleine lune

Quand soumis à soi-même

Insoumis à soi-même

Marc fait grand bruit

Par quoi commencer ?

Tout le mal possible

Au nom du bien

Le courage qui manque

Grandeur de l’idiot utile

Marc parle sur Paul

En fait des vagues

Sang et souffrance

Dans le carton-pâte

Je n’ai jamais revu Marc ni Paul

Seul soudain

Je rêve debout

Leur souvenir mal peint

Je vis sans savoir

Les larbins criminels

Passent d’un corps à l’autre

Pour saisir une lueur

Ils courent dans la pénombre

Je les fixe en photo dérivante

Risque la fuite

Me cogne contre le mur de briques

J’ouvre un œil

Ému

Horrifié par le bruit qu’on fait

Une lampe-tempête à la main

Je vise des pipes de foire

Je brise le cou des reins

Loin de mes rêves

Vivre en fauve

Ou vivre en proie

Ou inventer sa chanson

Ni vainqueur

Ni vaincu

Intranquille

Toujours

À la recherche du discours perdu

Je n’abandonne pas le meilleur

Je suis la seconde près

Je prends la place de l’air

Que je respire

Pour toi

09 juin 2018

Foute, Foot et ballon populiste

Vendredi 1er juin

 Voilà donc à Madrid un jeune socialiste de 46 ans succédant à Mariano Rajoy, obligé de subir une motion de censure. Alors que la social-démocratie est en recul partout en Europe, l’événement paraît cocasse. Il l’est, d’une certaine manière. Car si l’opposition au gouvernement conservateur a réuni 180 voix sur 350, les socialistes ne détiennent que 84 sièges. Pedro Sanchez devra donc très vite être capable d’harmoniser la pluralité de l’opposition, et sans doute prévoir des élections anticipées en espérant que le PSOE, s’il n’obtient pas la majorité absolue, devienne vraiment le véritable pivot d’une nouvelle majorité parlementaire capable de gouverner le pays et de le conduire vers des avancées démocratiques rassembleuses.

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 Donald Trump confirme que sa rencontre avec Kim Jong-un aura bien lieu le 12 juin. Il a encore 11 jours pour changer d’avis. C’est beaucoup…

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 De plus en plus amer, aigri, partagé entre la déception et la colère, l’historien social-démocrate israélien Elie Barnavi, ancien ambassadeur en France, signe une nouvelle chronique désabusée dans Regard, la revue du Centre communautaire laïc juif de Bruxelles. Le dernier alinéa survient comme un haut-le-cœur : « Pendant que des jeunes tombent sous les balles à la frontière de Gaza, un Netanyahou hilare exalte ‘une journée de gloire’ [inauguration de l’ambassade US] à Jérusalem et, à Tel-Aviv, la foule en liesse célèbre la victoire à l’Eurovision de Netta Barzilaï. Mon pays bien-aimé sombre dans la schizophrénie. »

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 Pourquoi le milliardaire défunt Serge Dassault (« tiré d’affaires » comme le souligne Libération), avionneur de son état et, entre autres, propriétaire du Figaro, a-t-il droit à un hommage funéraire dans la Cour de l’Hôtel des Invalides avec un vibrant discours du Premier ministre ?

Samedi 2 juin

 La signification des substantifs, leur évolution plus particulièrement, sont un bon baromètre politique. Ainsi, d’après Alain Rey (Dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert), ce n’est que depuis les années ’70 et surtout depuis 2000 que le terme populisme a pris un tour péjoratif, se disant d’un discours qui s’adresse au peuple dans le but de critiquer le système, ses représentants et ses élites, manière de s’opposer à la démocratie traditionnelle. Le recours au référendum tel que Charles de Gaulle le pratiquait aurait pu, n’était la personnalité de l’homme, être taxé de populisme. De même, depuis quelques décennies, le terrorisme qualifie des actes violents accomplis dans le but de créer de l’insécurité, s’étendant ainsi à ce qui se rapportait plutôt à un régime politique ou à ce qui veut l’abattre. C’est encore faire trop d’honneur aux fous d’Allah qui commettent des attentats que de les qualifier de terroristes. Ils ne sont, en vérité, que des agents de destruction, sans aucun objectif de remplacement. Ils servent le Mal en considérant que c’est un bien. Le mot idéologie acquiert de plus en plus un sens péjoratif. Jadis une science, toujours une philosophie de l’action sociale, l’idéologie est considérée comme une manière archaïque et surtout bornée de faire de la politique. Quand un gestionnaire de droite veut disqualifier son contradicteur, il dit qu’il fait de l’idéologie. Son allusion portera plus fort s’il le qualifiera d’idéologue. Le recul des idées de gauche favorise ces mutations qui trafiquent le sens au point de les considérer comme des gros mots. Dans le numéro de Marianne de cette semaine, Jacques Julliard, bon historien du socialisme, souligne la distinction entre front populaire et front populiste. Et afin de bien expliquer notre besoin d’avoir un front populaire plutôt qu’un front populiste, il pose le sectarisme imbécile des Insoumis de Mélenchon. Ceux-là, qui feraient demain alliance avec les nationalistes de Le Pen pour contrer Macron. Impossible ? C’est ce qui se passe actuellement de l’autre côté des Alpes…

 L’exemple de dégradation le plus net reste évidemment l’apocope du mot prolétaire. Á partir de la fin du 19e siècle, sa troncation donne prolo, ce qui dégagera tantôt une image militante, tantôt une catégorie sociale sympathique. Yves Montand l’employait encore avec romantisme. La troncation attaqua ensuite le dernier o pendant la vague néolibérale. Le prol est un individu de seconde zone, abaissé à la partie de la société qu’il convient de mépriser, voire d’exclure. La caractéristique de son statut, c’est qu’il ne devrait pas en avoir. Partant, on est à l’aise pour s’opposer au principe d’égalité avec ses corollaires, comme par exemple la remise en question du suffrage universel. Le genre humain traverse les époques chargé d’assonances variables. « J’appelle journalisme tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » prétendait Gide. Les dictionnaires aussi varient avec le temps ; mais ils restent toujours intéressants.

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 Avec Le Cercle littéraire de Guernesey, Mike Newell réussit une romance un peu trop cousue de fil blanc mais il rate une énorme référence. Son héroïne en effet, écrivaine londonienne, se rend sur l’île anglo-normande par et pour des raisons littéraires. Elle est fascinée par l’endroit et par certains de ses hôtes au point de tomber amoureuse de l’un deux alors qu’elle vient de se fiancer à Londres. Elle passe donc plusieurs jours à découvrir les attraits de cette île. Jamais ne lui vient à l’esprit l’idée d’aller visiter Hauteville House, la grande maison blanche où Victor Hugo vécut plus de quinze années de son exil, un des lieux du monde où le souffle littéraire est le plus prégnant, le domaine qui rendit cette île célèbre. Un cratère de culpabilité dans le scénario. 

Dimanche 3 juin

 Matteo Salvini, le chef de l’extrême droite italienne, tout frais ministre de l’Intérieur, marque le commencement de son mandat par un voyage en Sicile afin d’examiner le problème des migrants. Il a promis, en campagne, d’en renvoyer un demi-million chez eux. Bien entendu, il sait que ce projet est irréalisable mais comme d’autres de son acabit qui s’asseyent sur la morale, à commencer par Donald Trump, il sait aussi que les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. Il tombe à pic : on signale qu’une embarcation de fortune transportant une centaine de Tunisiens a fait naufrage au large de Sfax, laissant une quarantaine de noyés, tous décidés à gagner l’île de Lampedusa. Salvini va devoir donner un commentaire. S’il ne trouve pas les mots, il peut consulter son ami Bart De Wever, le nationaliste flamand, bourgmestre d’Anvers. Celui-ci n’a pas son pareil pour flatter l’opinion en recourant à un insolent bon sens.

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 Denier jour de la remarquable exposition consacrée à Fernand Léger au Palais des Beaux-arts de Bruxelles (dramatiquement appelé Bozart, ce néologisme belge étant reproduit sur toutes les vitres de la façade. Victor Horta ! Jules Destrée ! Au secours !) La foule se presse. Elle a raison. L’ensemble des cimaises se décline de manière très harmonieuse, balisé par quelques documents audiovisuels rares qui montrent combien avait senti l’importance naissante du cinéma (« Le cinéma m’a fait tourner la tête. En 1923, je fréquentais des copains qui étaient dans le cinéma et j’ai été tellement pris que j’ai failli lâcher la peinture »). Il admirait Charlot, et Chaplin avait aussi compris la formidable machine à facéties que serait le cinéma. En général, les couleurs de Léger sont vives. Des rouges, des jaunes, des bleus purs qui, tantôt chargent les vides, tantôt débordent du trait comme pour mettre le dessin plus encore en valeur. Le peintre puise son imagination dans la rue. Même s’ils sont clowns ou coursiers, les personnages mis en scène sont toujours des gens ordinaires. Les ouvriers en bâtiment sont des acrobates et les acrobates des sujets d’entrelacement de corps. Fernand Léger a aimé son temps. Il l’a épousé. En forme et en couleurs. Le monde virtuel est bien éloigné du sien.

Lundi 4 juin

 Érik Orsenna aime les villes. Avec l’architecte-paysagiste Nicolas Gilsoul, il vient de faire paraître un ouvrage qui devrait connaître le succès dans les lectures de l’été (Désir de villes, éd. Robert Laffont). Il évoque ainsi des villes françaises qui se sont bien rénovées en matière urbanistique et en création culturelle. Brest décrit par Orsenna n’est plus cet endroit sordide où Prévert avait observé Barbara. Quant à Lyon, « se promener dans le nouveau quartier de la Confluence, là où est implanté le musée du même nom, c’est vraiment magnifique » confie-t-il à L’Express. Orsenna-le-voyageur n’est pas loin d’inventer un nouveau concept de vacances : fini le séjour sur les plages bondées. Le futur snobisme, ce sera de passer ses vacances dans les villes !

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 Jean-Claude Idée est de retour à Bruxelles avec ses comédiens des Universités populaires du Théâtre après avoir égayé les allées du château de Voltaire à Ferney, inauguré jeudi dernier après restauration par le président de la République et la ministre de la Culture. Le voici déjà dans une autre veine, celle qui nous conduit à la fin de la Grande Guerre où Paris est en liesse tandis qu’un cortège funèbre la traverse de part en part. Pablo Picasso, Max Jacob et tant d’autres amis enterrent Guillaume Apollinaire - qu’une grippe espagnole d’autant plus agressive que le poète était diminué par sa récente trépanation due à un éclat d’obus – emporté par la faux à moins de quarante ans. On lui doit l’invention du mot surréaliste, ainsi qu’il qualifia son drame Les Mamelles de Tirésias. Alors Idée remonte le temps, il le découd et propose des moments de vie intense que la littérature retiendra souvent comme fondateurs. Un autre monde commence ce 11 novembre 1918, car Breton, Aragon et Soupault vont s’engager dans la voie tracée par Apollinaire dans les mois suivants, et bousculer le siècle par un mécanisme de la pensée que l’on ne pourra désigner que comme révolution. Mais c’est là une autre histoire que Jean-Claude Idée racontera peut-être un jour. Pour l’heure Myriam de Colombi, la découvreuse de talents qui sait la qualité des pièces de théâtre, présente dans la salle, s’est montrée ravie. On pourrait donc bien retrouver Á bas Guillaume ! à l’affiche du Théâtre Montparnasse pour le centenaire de la fin de la guerre ’14-18… et le centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire, poète somptueux, amoureux spontané, un émigré que la France fascinait et à laquelle il s’est donné en lui laissant sa vie et sa vision poétique.

Mardi 5 juin

 Pendant deux heures, dans la salle d’un quartier huppé de Chelsea (Londres), Bernard-Henri Lévy a fourni un plaidoyer sensible pour supprimer le Brexit, allant jusqu’à démontrer qu’il n’y a pas d’Europe sans le Royaume-Uni. C’est le 23 avril 1972 que la France vota en référendum pour l’adhésion du Royaume-Uni dans l’Union européenne, un scrutin proposé par Georges Pompidou. De Gaulle s’y était toujours opposé. Le verdict fut positif à 68 % avec 40 % d’abstentions (Mitterrand et le PS l’avaient prônée).  BHL était âgé de 24 ans. On n’a pas le souvenir qu’il se soit exprimé à l’époque en faveur de l’adhésion. Après avoir pacifié la Croatie et la Libye, l’homme prend des accents dramatiques en méprisant le résultat du suffrage universel. S’il parvient à ses fins, on s’attend à ce qu’il convainque le Qatar de déposer sa candidature.

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 Dans une petite décade, la Coupe du monde de Football aura commencé. Cette année, c’est la Russie qui l’organise. 64 matches pendant un mois. Toutes les autres activités de la planète passeront au second plan. Et lorsqu’un événement majeur surviendra, comme un attentat par exemple, il sera évalué, mesuré, commenté à l’aune de la confrontation des nations sur les pelouses poutiniennes. Le foute, c’est la guerre à bon compte. Il ne faut pas le haïr, comme l’a écrit le sociologue Claude Javeau, il faut se féliciter du spectacle qu’il donne. C’est un défoulement qui permet peut-être d’éviter des confrontations armées. C’est par défaut un facteur de paix. Le jury Nobel devrait songer à honorer la FIFA. Son grand tournoi quadriennal épargne des millions de vie. Bien sûr, il y aura quelques déchets : un infarctus ici, quelques mâchoires déchaussées là, mais rien de comparable à une bataille de tranchées ou à des bombardements. Bien sûr il y aura quelques incongruités du côté des collectifs de gladiateurs. Prenons la Belgique. Son équipe est dirigée par un entraîneur (un coach) espagnol qui ne connaît aucune des trois langues du pays. Devant les caméras de la télévision flamande ou devant celles de la télévision francophone, il s’exprime en anglais. Il a sélectionné 24 joueurs. Un seul joue dans un club belge, en l’occurrence Anderlecht. Les autres évoluent en Angleterre, en Allemagne, en France, et même en Chine ! Mais avant chaque rencontre, graves et bien alignés face la tribune d’honneur, ils poseront tous la main sur le cœur, à l’américaine, lorsque retentira La Brabançonne, l’hymne national de ce petit royaume si envié.

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 « Avoir peur de son ombre. Ou la perdre » (Chamisso). Hier soir, FR 3 diffusa  L’Armée des ombres, l’admirable film de Jean-Pierre Melville sur la Résistance, qui réunissait des acteurs prodigieux, tous parfaits dans leur rôle : Cassel, Meurice, Reggiani, Signoret, Ventura… Melville possédait les éléments d’un scénario impeccable, d’une trame authentique puisqu’il avait rejoint la France libre à Londres dès 1942. N’empêche. Ce film est un chef-d’œuvre. On ne saurait avancer un chiffre sérieux pour souligner combien de fois il a été projeté à la télévision. Son audience d’hier soir atteignit pourtant presque 3 millions de téléspectateurs. Et l’on se prend à penser aux films que Melville nous aurait encore donnés à voir s’il n’avait été emporté par la maladie à 56 ans…

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 Bill Clinton a écrit un roman à intrigues. Disons plutôt qu’il a fourni la matière et que c’est James Patterson qui l’a écrit (Le Président a disparu, éd. Jean-Claude Lattès). Mais reconnaissons la correction du beau gosse : il associe son nègre. Tant d’hommes politiques publient des livres qu’ils n’ont pas écrit que le franc jeu du grand Bill mérite le salut. Ce sera bien entendu un succès de librairie. Les premiers commentaires évoquent des scènes tout à fait plausibles. Le roman à intrigues serait donc, le cas échéant, un roman à clefs… Un jour peut-être, Donald Trump publiera aussi un roman à intrigues. Ou à clefs.

Mercredi 6 juin

 Certains souvenirs sont des pépites que la mémoire fidélise dans un écrin. Luc Dellisse a soulevé le couvercle du coffret dissimulé aux grilles de l’oubli. Rien de commun avec la boîte de Pandore. Juste un moment de repères, la possibilité d’habiller un fait ordinaire en jalon d’une vie qui s’accomplit sans drame, où la poésie nourrit la lucidité. Les dés roulent, le fil se déroule… (Cases départ, éd. Le Cormier)

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 Ace, out, passing-shot, smash, tie-break, etc. Sans compter au tableau Ad pour Advantage et non pas Av… Suivre le tournoi de Roland-Garros, c’est plonger dans les anglicismes. Pourtant, le mot anglais tennis est une adaptation du français. Au XVe siècle, le jeu de paume, inventé à la fin du précédent, était très à la mode et donc très pratiqué. En lançant la balle vers son vis-à-vis, il convenait de crier « Tenez ! ». Le sport, très populaire, franchit la Manche et « tenez » devint tennis. Comme toutes les langues, l’anglais, également perméable, accueille des mots étrangers. Mais à la différence du français, elle les assimile en sa graphie et son orthographe. L’une des plus célèbres colonisations sémantiques est conter fleurette devenue flirt. Qu’y aurait-il de scandaleux à écrire interviouve ? Et si taille-brèque faisait ricaner, que l’on dise « jeu décisif » comme on dit « coup de coin » plutôt que corner en ce sport que les latinos, appellent futebol, parce qu’eux aussi se sont emparé du mot et mis à la sauce verbale.

Jeudi 7 juin

 Autrefois, en Amérique latine, chaque fois que la gauche parvenait au pouvoir, elle se voyait éliminée par un putsch militaire souvent fomenté par les Etats-Unis. Il ne faut pas avoir recours aux textes marxistes forcément suspects pour constater pareille coutume ; les mémoires d’Henry Kissinger sont tout à fait éloquentes à ce sujet. Le temps passant, devant l’horreur que le coup d’État de Pinochet au Chili provoqua, les ardeurs martiales se sont un peu tues et la démocratie reprit ses droits lentement mais sûrement. Ainsi, le Brésil se donna au président Lula pendant deux mandats et à Dilma Roussef par la suite. Lula da Silva, toujours aussi populaire, gratifié pour avoir réduit les inégalités, se proposait d’être de nouveau candidat. Il écopa d’une peine de prison de 12 ans après un procès sur des accusations de corruption qui n’ont jamais été prouvées. Deux mois se sont écoulés depuis son incarcération. La protestation du peuple brésilien ne faiblit pas. On est à cinq mois des élections générales auxquelles le prisonnier compte bien participer. Les sondages continuent de le donner gagnant haut la main. La droite commence à paniquer tandis que l’armée, de l’aveu de ses chefs, se prépare, au cas où… Comme au bon vieux temps. Jusqu’à présent, Trump ne s’est pas encore exprimé sur la question. On aura dû lui conseiller de laisser passer la Coupe du monde de foute… La Seleçao, c’est sacré.

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 Avril 1985. Ronald Reagan ordonne de bombarder la Libye de Kadhafi. François Mitterrand refuse d’autoriser le survol du territoire français par l’aviation étatsunienne. 16 avril 1986 Marguerite Duras et François Mitterrand dialoguent au palais de l’Élysée. Elle l’interroge sur la personnalité de Reagan. Prudent, le président lui répond : « Il sent, il exprime ce que son peuple sent et voudrait exprimer ». Se souvenir de ce dialogue si Donald Trump finit un jour par bombarder l’Iran (Duras – Mitterrand. Le Bureau de poste de la rue Dupin et autres entretiens, éd. Gallimard – folio, 2012)

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 Est-ce une nouvelle phobie de maniériste ou la conséquence d’un déséquilibre naturel encore inéprouvé. Il semble que les endroits boisés sont de plus en plus infestés de tiques, ces petits insectes qui s’agrippent à la peau, sucent le sang et transmettent des maladies graves, celle de Lyme en particulier. Si la psychose s’installe, tout sera prêt pour qu’un scénario s’élabore en vue d’un nouveau film d’horreur. Après l’année des méduses et celle des sauterelles, voici l’année des tiques. Des milliers de bébêtes qui s’amoncellent sur les grands torses nus des bûcherons et qui provoquent une multitude d’hémorragies par piqûres… Á côté de cette image, celle d’Humphrey Bogaert dans les feuillages noyés de La Reine africaine serait une icône d’Épinal. Et qui pour incarner le rôle principal ? Hum !... Un grand torse nu… Depardieu évidemment.

    

Image: 
En 1863, en Angleterre, les partisans du rugby et les adeptes du football décidèrent de se séparer. Photo © FIFA.com
07 juin 2018

Le graffiti politique, Mickaël Péronard.

TWE crew à sa façon a voulu fêter,à Paris, Mai 68. Itvan Kebadiann et Lask, deux membres actifs du crew, amis et complices, ont invité les street artists qui le voulaient à s’associer à leur événement, la réalisation de 3 grandes fresques politiques à Paris.

La première a été peinte rue Ordener dans le 18ème arrondissement. La rue qui relie la mairie de l’arrondissement à la rue Marx Dormy est une rue très passante. Des milliers de personnes, en voiture, en bus, à pied, passent quotidiennement devant le mur nord de l’ancien dépôt SNCF aujourd’hui désaffecté. Le mur est un mur « autorisé » et c’est depuis plusieurs années un des spots de street art de Paris. Nombreux sont les artistes du nord de la capitale et des banlieues proches a y avoir peint des œuvres au demeurant de qualité et de nature très diverses. Des graffs d’apprentis artistes côtoient des fresques peintes par des artistes dont la réputation a dépassé le cadre de l’hexagone. Les crews assez sereinement se répartissent le mur long de plusieurs centaines de mètres ; autrement dit, il y en a pour tout le monde !

TWE, a peint , l’année dernière, une très grande fresque politique sur ce mur. Longue de plusieurs dizaines de mètres et haute de plus de 3 mètres, Itlan K. et Lask dénonçaient,en noir et blanc pour Itvan, et en couleurs pour Lask, les rapports de consanguinité entre les guerres et le capitalisme globalisé. Elle s’inscrivait dans ce qui ressemble à un cycle : une fresque quai de Jemmapes faisait un procès sans complaisance de la violence policière, deux autres rue Noguères prolongeaient ce procès et invitaient à l’insurrection populaire.

Le projet de TWE n’est pas une commémoration, un énième dépôt de gerbes sur la tombe d’une révolution avortée mais un appel à la révolte prenant appui sur l’actualité la plus brûlante. Itvan K. l’a appelé Black lines. Lines, comme lignes, traits. Black comme black blocs. C’est, en quelque sorte, la traduction plastique de la lutte des blacks blocs qui lors d’une grande manifestation à Paris en soutien aux mouvements sociaux (SNCF., EPAD, hôpitaux, Air France etc.) ont fait une démonstration de force remarquée.

La première fresque a eu pour thème la répression policière, la seconde, la convergence des luttes et la troisième ( à l’heure où j’écris encore en projet), le soutien à Adama Traoré, un jeune black de 24 ans mort lors de son interpellation par la police.

A l’invitation sur Internet de TWE, Mickaël Péronard s’est associé à Black lines 1 et 2. Sa fresque peinte en noir et en gris sur fond blanc répondant au code couleur de Black lines ( au sens littéral : les lignes noires) est d’une grande violence. Des personnages sont dominés par une immense vague, un tsunami de colère. Des soldats israéliens dans un char d’assaut vise un Palestinien désarmé. Sur un panneau, le sigle ZAD a été peint.

Les références avec l’actualité sont explicites : la répression de Tsahal des Vendredis de la colère secouent l’opinion publique et l’évacuation des zadistes de Notre-Dame des Landes est encore dans tous les esprits. L’artiste établit un parallèle entre le conflit entre Israël et les Palestiniens et l’éradication par l’État d’une alternative sociétale. Pour lui, les Pouvoirs des états sont responsables des guerres et agissent pour empêcher tout changement. Sa fresque porte deux messages forts : la colère des peuples va emporter le capitalisme triomphant et ses traductions politiques ; l’objet des luttes est la destruction des Pouvoirs. S’ancrant dans une actualité brûlante, Mickaël Péronard, porte une parole anticapitaliste et anarchiste. Black lines 2 véhicule dans une forme différente une critique assez semblable du capitalisme.

Pour dire vrai, il est rare que le street art véhicule une critique aussi acerbe du libéralisme et invite « ceux qui voient » à l’insurrection : la guerre des exploités contre les nantis et les politiques complices.

J’ai souhaité rencontrer l’artiste dans son atelier pour deux raisons : la première est la forme originale de la fresque qui tient davantage du dessin de presse et la seconde est l’actualité des thèmes politiques dans le street art français, en prenant Mickaël Péronard comme exemple.

Michaël Péronard avec beaucoup de gentillesse et de courtoisie m’a reçu à deux reprises. Lors de ma première visite dans son atelier de Montreuil, il m’a montré ses travaux. Tout d’abord de très remarquables paysages urbains dessinés (peints) à l’encre de Chine. Les lieux choisis sont des immeubles récents et déjà vétustes, des chantiers, des ateliers, des terrains vagues, des tours de grande hauteur émergeant du chaos de la ville. L’artiste « peint sur le motif ». Contrairement à une pratique ancienne et courante, il ne part de photographies mais après avoir repéré un endroit qui « l’intéresse » (l’espace choisi ne le séduit pas, mais capte son attention), dessine à l’encre de Chine sur des feuilles de carton. A l’atelier, Mickaël Péronard, peaufine son dessin et découpe le paysage en bandes, soit en bandes horizontales, soit en bandes verticales. Les bandes, peu nombreuses, de trois à cinq, sont dans un deuxième temps disposées l’une à côté de l’autre mais dans un ordre qui ne correspond pas à l’ordre « naturel ».

Le choix des sujets étonne. Ce n’est pas la « beauté » des paysages qui est recherchée mais leur intérêt graphique. Ils sont en rupture avec les paysages traditionnels, soleils couchants sur la mer, marines, champs de blé et coquelicots etc. Mickaël dessine, peint (difficile de trancher car si le dessin domine, des aplats et des ombres sont peintes au pinceau) l’environnement dans lequel il vit et est sensible, parfois à son ordre, son ordonnance, parfois l’inverse, le désordre, l’impression de chaos. De la même manière, il est sensible à ces objets cyclopéens qui dépassent l’Homme : les tours et les barres, les machines. Il élargit la notion de paysage aux quais et aux couloirs du métro. Là aussi, il y trouve matière (non à réflexion!), mais matière à construction graphique.

Le découpage en bandes introduit une notion de jeu. L’artiste joue avec le Réel qu’il dessine, respectant ses formes et ses volumes, mais en découpant l’espace en rompant les cohérences et les continuités. « Celui qui voit » doit alors reconstruire des espaces tronqués pour, mentalement, « voir » l’espace dessiné. Un double jeu, de l’artiste et de « celui qui voit », de déconstruction/reconstruction. Un jeu qui donne au « spectateur » la coresponsabilité de la création de l’œuvre.

Le travail en peinture a des points communs avec ses œuvres dessinées. Les sujets sont pour le moins originaux : engins de chantier dans des environnements techniques. Au-delà de l’opposition entre la faiblesse de l’Homme face aux forces mécaniques qu’il a créées, c’est la géométrie qui suscite l’intérêt, bien davantage que la couleur.

Entre Torpe, son blaze quand il peint dans la rue, et Mickaël Péronard, artiste peintre, quels rapports ? Fort peu. On notera certes dans certaines gravures des ressemblances formelles avec sa peinture dans la rue. A part ça...rien à voir. La rue est le lieu où il milite et l’atelier est son laboratoire. Le changement de nom symbolise cette rupture.

Mickaël Péronard est fils d’un réfugié chilien chassé par la répression de Pinochet. Arrivé en France encore gamin, il y a fréquenté nos écoles et sa culture est française. Son engagement politique n’est pas la conséquence de son origine chilienne mais, clairement, cela a à voir. Une profonde culture historique et politique renforce et structure son action. Il n’a pas la faiblesse de penser que seul le dessin dans la rue peut participer à la conscientisation et à l’engagement militant. Plus modestement, il considère que ses œuvres dans la rue peuvent renforcer une opinion déjà présente en montrant que le badaud qui regarde n’est pas le seul à penser qu’il faut en finir avec l’oppression des Pouvoirs et les injustices sociales.

Une vie coupée en deux parties distinctes, le temps du militantisme et celui des expériences graphiques. En effet, bien que sollicité pour ses talents de dessinateur, Mickaël Péronard ne vit pas de son travail à l’atelier. Il vend son savoir en donnant des cours de dessin et ses œuvres, belles, stimulantes pour l’esprit, restent confidentielles. Pourtant, qui mieux que lui est capable en observant un paysage d’en faire émerger les lignes de forces, les structures cachées, les formes secrètes. Il renouvelle un art du paysage qui est apparu assez tard dans l’histoire de la peinture. Nous savons que la Renaissance italienne en faisait un élément de décor contrairement aux Flamands qui en faisaient le sujet de leurs toiles.

Sous le street artist anar sur les bords se cache un artiste de grand talent, un dessinateur qui ne se satisfait pas des commodités modernes de la représentation mais fouille de ses yeux et de sa vive intelligence nos lieux délaissés par l’Art.

Je ressens après mes heures d’entretien avec Mickaël un malaise : comment une production plastique de cette qualité peut-elle être le violon d’Ingres d’un tel artiste ? Qui reconnaîtra son talent ? Qui lui permettra de vivre dignement de son travail ? Somme toute, je comprends et partage la colère de Mickaël, exclu de facto du marché de l’Art, repoussé dans ses limbes ne lui laissant que les petites miettes d’un (très) gros gâteau.

Image: 

Black lines 1, rue Ordener, mai 2018.

Black lines 1, détail.

Torpe peignant sa fresque (Black lines 1.)

Fresque Black lines 2, rue D'aubervilliers, Paris, mai 2018.

Dessin de M.Péronard.

Dessin, paysage urbain.

Gravure de M.Péronard peinte à l'atelier. Le "trait" rappelle la peinture de Torpe, dans la rue.

Portrait de Mickaël Péronard. Photographie R.Tassart.

Mots-clés

03 juin 2018

pas à pâtes, en vélo

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Image: 
03 juin 2018

Une simple lumière

&

Image: 

Une simple lumière

Ma curiosité nomade

Survole une autre mer

Au fond de toi

Le gardien de nuit dort

Le zoo, les enclos

Sont ouverts

Une sorte de salut

Grandiose

Une émotion oblique

Mais à l'envers

Un univers de poussière

Forme une étoile

L'ennemi intérieur

Un gros nazi

Travaille le noir, la peur, la mort

Secret absolu

Cette nuit

Au fond de toi

Les choses sont dites

Une lumière simple

Dessine les ombres d'un midi plein

Tout au fond de l'autre mer

Libérée,

Le gros nazi dort

Avec sa bande

Fossilisé sous les algues barrées

01 juin 2018

Turquie, phase totalitaire?

Jeudi 24 mai

 Donald Trump écrit à Kim Jong-un pour lui annoncer qu’il annulait leur rencontre du 12 juin à Singapour. On n’y avait jamais tellement cru et de surcroît, on n’en attendait rien d’autre qu’un effet médiatique. Mais comme, de nos jours, l’effet médiatique domine les relations diplomatiques, cette rencontre n’était point négligeable. On imaginait sérieusement que Trump aurait pu obtenir le prix Nobel de la Paix s’il était parvenu à convaincre Kim de démanteler totalement son arsenal nucléaire. Le Coréen le fera peut-être sans la pression américaine. Ce serait lui, alors qui pourrait être couronné par le jury d’Oslo. Bon sang comme la vie serait monotone sur cette Terre sans ces deux stratèges-là…

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 Avant-hier, reçu au Parlement européen Marc Zuckerberg, le patron de Facebook, dans la tourmente à propos de révélations touchant à des données privées, est apparu assez grave. Toutes les images qui reflètent sa visite et sa prestation en témoignent. Du reste, il a déçu ses interlocuteurs. Hier, il était à l’Élysée. On ne le perçoit que souriant et décontracté. Au premier rang d’une photographie de groupe avec d’autres acteurs puissants du monde numérique, il rayonne. Mais… C’est Paul Kagamé qui se trouve entre Zuckerberg et Macron ! Eh oui ! Le président du Rwanda - qui n’avait plus fréquenté le Palais depuis 2011 - faisait partie du pow-wow. On dit qu’il souhaite procurer des relais informatiques à son continent. En tous cas, il ne perd pas son temps au cours de son périple européen. Il vient de se parer du titre de sponsor principal d’Arsenal, le club de foute londonien ! La saison prochaine, les joueurs porteront sur leur maillot cette invitation au voyage : Visit Rwanda !, le point d’exclamation étant pour l’heure encore en discussion. Et si Kagamé ouvrait là une nouvelle forme de parrainage sportif ? Le petit jeu à la mode serait cocasse. Par exemple, les maillots du Real Madrid invitant à visiter la Corée du Nord… Pourquoi pas ? Dans le football, tout est possible quand l’argent commande.

Vendredi 25 mai

  Á peine sa lettre d’annulation adressée à Kim Jong-un avait-elle été révélée au monde entier que Donald Trump déclarait possible leur rencontre programmée le 12 juin à Singapour. L’imprévisibilité de cet homme - le plus puissant de la planète – déroute au point de transformer les rires en effrois et les effrois en rires. On peut parier qu’il ne s’agit pas de revirement, qu’il est plutôt question de tactique. Mais alors, ce n’est ni risible ni effrayant, c’est inquiétant.

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 Le gouvernement israélien a décrété la construction de quelques milliers de nouveaux logements pour colons en Cisjordanie. C’est tellement banalement courant que l’information est à peine retenue ; et quand elle l’est, le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne fait pas de vague. Et que l’ONU, de grâce, ne proteste pas ! : elle se ridiculiserait…

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 Le professeur Robert Anciaux connaît bien l’histoire contemporaine de la Turquie. En conférence, il explique clairement comment Recep Erdogan voulait construire un grand pays libéral prospère. Très impressionnée, l’intelligentsia occidentale se mobilisait pour revendiquer l’entrée de la Turquie dans l’Union. Le souhait ardent confinait parfois au snobisme. Jusqu’à ce qu’en 2011, le parti du sultan, l’AKP, obtienne 49,9 % des voix et une large majorité absolue. La phase libérale céda la place à la phase autoritaire. En avançant la consultation électorale au 24 juin prochain, Erdogan, d’après Anciaux, précipite l’échéance avant l’arrivée de phénomènes économiques qu’il ne pourra pas maîtriser. Mais il ajoute : restera la répression et la fraude. Eh oui ! Après la phase autoritaire, la phase totalitaire… Au-delà du 24 juin, son livre (Turquie, éd. De Boeck) pourrait bien avoir besoin d’un chapitre supplémentaire.

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 De manière tout à fait objective, au moyen de documents inédits, FR 3 propose chaque semaine un documentaire thématique sur les événements de Mai’68. Voici les femmes dans la rue (« et les hommes sur le trottoir ! » clament-elles en plaisantant - mais pas tant que ça… -) En revendiquant, elles chantent, elles sourient, elles taquinent… Quelle fraîcheur ! Le jour où l’on verra pareille manifestation dans les rues du Caire, de Ryad, d’Ankara et de Téhéran, le monde aura vraiment changé.

Samedi 26 mai

 Pendant qu’Emmanuel Macron rend visite à Poutine, François Hollande est reçu par Xi Jinping à Pékin comme un chef d’État. Les images sont comparables. Pas de contraste, si ce n’est, à Moscou, des visages graves, consciencieux, et à Pékin, des regards avenants et des séquences de sympathie, de détente cordiale. Chacun son boulot.

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 La très catholique Irlande a voté à 66 % pour la libéralisation de l’avortement, rejoignant ainsi la quasi-totalité de pays membres de l’Union européenne. Les femmes sont en liesse à Dublin et tous les commentateurs saluent un score net et sans appel. Soit. Sans vouloir jouer les rabat-joie, ne serait-il pas intéressant de se demander comment 34 % des Irlandais (y compris des Irlandaises) s’opposent encore à cette réforme - qui n’est plus, heureusement, une révolution - ? D’autant que ce chiffre minoritaire doit équivaloir à une proportion semblable dans l’ensemble de l’Union. Affirmer qu’un tiers des Européens, soit plus ou moins 120 millions de personnes, considèrent toujours que l’interruption volontaire de grossesse est un délit pénal, c’est une manière de souligner qu’il serait dangereux de penser que l’affaire est dans les mœurs, comme l’été vient après le printemps. Lorsque les républicains français ont commencé à considérer que la laïcité allait de soi puisqu’elle avait été conquise, Marine Le Pen s’est emparée du concept pour en faire l’un de ses chevaux de bataille.

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 Lorsque Zinedine Zidane était la grande vedette des terrains de foute, on le percevait discret, timide, taciturne. L’on se disait qu’après tout, l’important c’est qu’il fasse gagner l’équipe, pas qu’il soit éloquent. On ne lui décelait dès lors pas les capacités d’un chef, d’un meneur autre que par son talent de joueur et ses gestes tourbillonnants. On fut très sceptique lorsqu’il devint l’entraîneur du Real de Madrid. Il est, ce soir, le seul à détenir trois victoires consécutives de champion d’Europe des clubs. Son sourire n’est pas pour autant devenu carnassier mais il dénote le bonheur d’un homme capable d’assumer ses responsabilités autant que ses décisions. Et de les savourer, sans fausse modestie.

Dimanche 27 mai

 Le président italien Sergio Mattarella refuse de nommer un anti-européen très affirmé comme ministre de l’Économie. Du même coup, Giuseppe Conte annonce qu’il refuse le poste de Premier ministre. La nuit des tractations sera encore longue à Rome. Mais que peut-il advenir ? De nouvelles élections ? Comme au bon vieux temps ? … Pas sûr ! L’extrême droite n’appréciera pas cet obstacle présidentiel. Tout est possible, y compris une interprétation de la Constitution. Depuis plus d’un demi-siècle, l’expression « L’Italie est ingouvernable » a été maintes fois utilisée. Le ballet des partis traditionnels finissait par dégager une solution. On n’est plus du tout dans la même épure.

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 Le principe du « cabinet fantôme » hérité du shadow cabinet britannique est-il encore de mise dans le paysage politique d’aujourd’hui ? En tout cas Laurent Waucquiez, le patron des Républicains, annonce qu’il présentera le sien pour la Fête nationale du 14 juillet. L’inconvénient de cette méthode, c’est qu’elle ne peut résister à l’épreuve du temps. Jean-François Revel avait longtemps suivi François Mitterrand, jusqu’à faire partie de son cabinet fantôme en 1965 lorsqu’il s’opposa au général de Gaulle. Dès que Mitterrand passa un accord avec les communistes, Revel, farouchement contre, le quitta. En 1972, après le congrès fondateur d’Épinay, Mitterrand constitua de nouveau un cabinet fantôme. La plupart des noms qui y figuraient (Badinter, Chevènement, Hernu, Mauroy, etc.) se retrouvèrent plus tard au gouvernement sauf un : Jean-François Kahn, qui avait été promu aux Affaires culturelles. Jack Lang n’était pas encore à l’époque le courtisan que l’on connut aux côtés du sphinx, un rôle que J-F.K., homme libre s’il en est, aurait méprisé. Dommage, on aurait aimé le voir assumer la gestion d’un département lui seyant tellement bien, et dont le budget fut en considérable augmentation.

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 De Chirac à Hollande, les présidents de la République ont espéré confier un portefeuille à Nicolas Hulot après qu’il eut rempli une mission pour l’État. Hulot accepta les missions, il les mena souvent à bien, mais il n’accepta jamais d’entrer dans leurs gouvernements. Profitant de sa marée victorieuse, Macron y parvint. Un peu plus d’un an après sa désignation, l’âme de l’État connaît des états d’âme. Il laisse entendre qu’il fera le point cet été afin de déterminer s’il reste ou non au gouvernement. Cette question n’intéresse en vérité que le microcosme. La vraie question, c’est en effet de savoir si l’on verra la différence selon qu’Hulot soit encore ou non ministre.

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 Le magazine hebdomadaire Le Point y est allé fort : en couverture, il présente cette semaine un gros plan du visage d’Erdogan assorti de ce titre : Le dictateur. La rédaction fait savoir qu’elle est soumise à des menaces incessantes depuis trois jours. Le sultan est nerveux, ses affidés plus encore. Il a déclenché des élections anticipées pour éviter que la consultation ne soit influencée par une dégradation économique et financière prévisible mais malgré la date rapprochée (24 juin), la dégradation pèsera déjà sur le scrutin. La livre turque a perdu 16 % de sa valeur par rapport à l’euro ; 30 % par rapport au dollar. Et tout indique une évolution négative continue dans les prochaines semaines. En attendant, il faut qu’Erdogan comprenne que s’il met des journalistes en prison dans son pays, en France, on ne badine pas avec  la liberté de la presse

Lundi 28 mai

 Une interviouve émouvante de Joan Baez dans le JDD (Journal du Dimanche). Elle y dit son amour de la France, son admiration pour François Mitterrand, comment elle prépare sa tournée d’adieu, à 77 ans et 60 ans de carrière. Elle se souvient de son premier passage à la télévision française. C’était en 1966 avec Jean-Christophe Averty : « Quel personnage incroyable ! Il n’arrêtait pas de me donner des ordres de manière très autoritaire, presque cassante. Il me coupait en pleine chanson, m’obligeait à recommencer… Á la fin, il m’a dit : ‘Je suis Averty, je suis un génie. Vous êtes Joan Baez, vous êtes un génie aussi’. » Dans son livre Vie et mort de l’image (éd. Gallimard, 1992), Régis Debray fait référence à une prestation du même Averty lors d’une émission de la télévision belge en 1991 : « Je ne me suis jamais pris pour un artiste. J’ai horreur du mot. Je suis un artisan. » Non seulement Averty (1928-2017) est un poète fantasque, mais il se payait aussi parfois des poussées de modestie.

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 Corentin de Salle est le directeur du Centre Jean Gol, le bureau d’études du parti libéral de Belgique, celui du Premier ministre. Docteur en droit, philosophe, il publie régulièrement des tribunes dans la presse écrite et il intervient aussi de temps en temps sur les ondes. C’est un observateur éclairé, très intelligent, mais il nourrit le même défaut que son administrateur-délégué, le parlementaire Richard Miller : il pense que l’Histoire s’est accomplie telle qu’il l’imagine. Ces temps-ci, il a trouvé un truc. Comme il connaît les citations de Marx qui ont émaillé les époques, il sait que tonton Karl a déclaré un jour que le gauchisme était « la maladie infantile du communisme ». C’est une définition que Lénine reprenait souvent, au point de la choisir comme titre pour l’un de ses ouvrages. « Infantile »!  Quelle délectable qualification ! Approprions-la nous… Après tout, qui connaît encore Lénine aujourd’hui ?  Depuis quelques jours, Corentin se répand là où on l’accueille en clamant, tous muscles gonflés, que « Mai’68 est une révolution infantile ». Les auditeurs de la radio publique l’ont entendu ; aujourd’hui, c’est au tour du quotidien La Libre Belgique de lui offrir la faveur de l’épanchement spirituel. Corentin de Salle est non seulement intelligent, il est aussi cultivé. Sa démonstration se base dès lors sur des grands noms du marxisme, comme Louis Althusser, mais il se permet également d’appeler Kant à la rescousse. C’est époustouflant. Corentin de Salle est né en 1972, quatre ans après les événements. Lorsqu’il poursuivit ses études universitaires, l’alma mater s’était donc déjà bien adaptée aux réformes que mai’68 lui procura. Quand Corentin de Salle poussa son premier cri, il y avait sept ans que Jean Gol avait fondé le PWT (Parti wallon des Travailleurs) avec ses amis de la Gauche radicale, la IVe internationale trotskiste. Sept ans que Jean Gol s’était époumoné à vanter les bienfaits d’une révolution infantile qui n’eut jamais lieu, pas même en mai 1968.

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 Tandis que les musulmans vivent le Ramadan, on se souvient qu’il y a toujours 622 ans d’écart entre l’hégire et le calendrier grégorien. Les musulmans sont en 1440. Imaginons la réunion des Églises de Constantinople et de Rome assortie d’ordinateurs ; ou le procès de Gilles de Rais retransmis par Internet…

Mardi 29 mai

 Bilan de la visite d’Emmanuel Macron chez Vladimir Poutine.

 Côté image, à la différence du contact avec Donald Trump, pas de bisous, pas de papouilles, pas de tapes dans le dos, pas de chênes - ni à planter, ni à abattre – et pas de pellicules sur le veston à enlever.

 Côté points d’accord : la Syrie (« qui a besoin d’un gouvernement stable » … Comment et avec qui ?  On verra plus tard) ; l’Iran, avec qui l’accord sur le nucléaire doit être maintenu.

 Côté sujets évités, par respect pour l’hôte : le moins de mots possible sur l’Ukraine. Les droits de l’Homme ? Bah…

 Côté référence littéraire : une allusion à Dostoïevski, ce grand romancier russe admiré des surréalistes.

Ce Macron, quel talent ! Déjà, devant Brigitte Trogneux, sa prof, à 15 ans, dans le rôle d’un épouvantail, instrument repoussoir …

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 Est-il possible pour un État-membre de sortir de l’Union européenne ? On vient de constater que le président italien Sergio Mattarella contourna la difficulté en refusant la désignation d’un ministre de l’Économie qui en était partisan. Il a pris des risques délicats mais par ce geste, il signifie au peuple italien l’importance vitale d’une appartenance à l’Union. Theresa May aurait incité son gouvernement à reporter le Brexit à 2023. Seul moyen d’éviter une faillite et donc un échec électoral. 2023, autant dire que c’est enterrer le projet.

 Il est vrai qu’avant le référendum britannique, aucun plan de sortie de l’Union n’existait dans les tables de la Commission.

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 Si la trentième édition des Molières du Théâtre français n’enfanta point des pièces extraordinaires et ne révéla point non plus de nouveaux talents, la soirée conduite de main de maître par Zabou Breitman fut très plaisante. Blanche Gardin réussit une nouvelle fois sa prestation humoristique, d’autant que, fait inédit, elle choisit de présenter la remise du Molière de l’humour dans lequel elle concourait. Contrairement aux gens de cinéma saisissant Cannes pour nourrir la révolte féminine, ceux du théâtre choisirent d’aborder le sujet par la dérision. Ainsi, Zabou n’hésita pas à souligner que dans le registre « il y a encore du chemin à faire », la population carcérale ne comprenait que 3,3 % de femmes. Tout le monde s’est bien amusé. Une fois encore, la recommandation s’impose : il faut suivre l’itinéraire de Blanche Gardin, sans oublier qu’un clown peut masquer une tristesse, un mal-être.

Mercredi 30 mai

 La démocratie colombienne ne se porte pas si mal. Sans heurts, sans incidents, le premier tour de l’élection présidentielle a octroyé un score prometteur aux deux candidats de gauche, dont la campagne s’est réalisée sans parti et sans argent. L’ultraconservateur Ivan Duque, très riche lui, devrait quand même l’emporter le 17 juin mais plus difficilement que prévu. La modestie de son résultat devrait peut-être modérer ses ardeurs quant à l’attitude le l’État vis-à-vis des Farc. Ce serait dommage de retrouver ce pays partagé entre la guérilla dans la jungle et les trafiquants de drogue dans les villes.

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 L’Assemblée votre un décret sur l’Alimentation (pour contrer la malbouffe) très en-deçà du programme présidentiel. Le point le plus marquant est le maintien du glyphosate. Les lobbys agro-chimiques semblent avoir plus d’influence sur les députés macroniens que le patron lui-même. Quant à Nicolas Hulot, tandis que les couleuvres qu’il avale ressemblent de plus en plus à des boas, nombreux sont ses amis qui le poussent à quitter le gouvernement. On n’a plus de nouvelles de Notre-Dame-des-Landes, son Lourdes à porter.

Jeudi 31 mai

 Chez les Chinois, pas de bombe et pas de bruit de bottes. Pas d’expansion territoriale, pas de geste à réunir d’urgence le Conseil de Sécurité des Nations-Unies. La colonisation planétaire s’accomplit en douceur. Rien que des infiltrations. Elles progressent bien en Afrique noire, grâce à une immixtion dans les économies dues aux grands travaux. Pour s’attaquer à l’Europe, il faut investir dans le foute. Quelques vedettes du ballon rond furent débauchées à coups de millions (euros ou dollars, ne soyons pas mesquins). Dans quelques jours, en Russie quelques dizaines d’envoyés spéciaux feront leur marché dans les stades de la Coupe du monde. Les Chinois viennent aussi de s’accaparer les droits de retransmission de grands matches, au détriment surtout de Canal+. Tout en douceur on vous dit, sans remous, sans déflagration. Leurs conquêtes sourdes reposent sur deux atouts majeurs : ils ont le nombre, et ils ont le temps. Pour les comprendre, visiter périodiquement leurs proverbes. Exemples : « Paix et tranquillité, voilà le bonheur. » - « Les grandes âmes ont de la volonté, les faibles n’ont que des souhaits. »

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 Les populistes extrémistes italiens se sont ravisés. Ils modifient la composition de leur équipe gouvernementale et assurent dès lors implicitement que le pays ne remettra pas en cause son appartenance à l’euro et à l’Union européenne. Le président Mattarella est donc obligé d’accepter. Revoici Giuseppe Conte au poste de président du Conseil. Les Italiens ne devront pas retourner aux urnes à l’automne. Peut-être pas… Car cette fois, s’ils devaient y retourner, ce serait pour constater l’échec d’une alliance contre nature.

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 On devra un jour publier les portraits que réalise Franz-Olivier Giesbert de sa plume acérée. En voici deux, captés au vol, dans l’actualité :

  • « Michel Onfray écrit comme il respire. De sa corne d’abondance sortent sans cesse des essais puissants, taillés dans le roc, mais aussi des petits bijoux. »
  • « S’il ne faut pas abuser des comparaisons, reconnaissons que sont innombrables les rapprochements possibles entre le Führer et RecepTayip Erdogan, le dictateur élu de Turquie, le moindre n’étant pas qu’ils apparaissent tous deux comme des produits avariés de la démocratie. »

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 Zinedine Zidane est né le 23 juin 1972 à Marseille. Il aura donc bientôt 46 ans. Il est très riche et après avoir connu la gloire en tant que joueur de football, il la savoure à présent en tant qu’entraîneur puisqu’il vient de réaliser l’exploit avec le Real de Madrid (voir 26 mai). Il annonce donc – et on le comprend – que c’est le bon moment pour s’en aller ; il quitte le club et ne cherche pas un autre emploi. Que va-t-il faire de tout son temps, de tout son argent ? Attention à l’ennui ou à l’oisiveté ! Et s’il devenait un grand peintre ?

Image: 

« Whistle Down the Wind » est le dernier et sans doute l’ultime album de la grande chanteuse Joan Baez. Photo © Joan Baez

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