semaine 50

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de André Fromont
Haïculs bénis/André Fromont par André Fromont

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11 novembre 2017

Marquenterre

&

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Dans ce ciel d'automne
Un fracas de scierie
Implose le silence
Un sursaut de vieille peur me colle à l'écorce d'un saule
De ma tranchée
Mes yeux affolés découvrent l'envol d'une famille de cygnes
Mon corps crispé injecte dans chacune de ses cellules
Une liqueur apaisante
Que je bois chaque jour à la beauté de l'oiseau sauvage.
Que vive en chaque inspiration
Ce terrible baiser de l'effroi qui tue
Et de la splendeur qui bruit.

10 novembre 2017

Pichi et Avo, le jeu des apparences

Depuis 2006, Pichi et Avo, deux street artists espagnols de Valence, font œuvre commune. Commune, au point de fondre leurs patronymes respectifs en « Pichiavo ». Les premiers temps de leur collaboration ont été marqués par l’originalité des sujets abordés et surtout par la dimension des œuvres, immense. Les thèmes croisent la peinture des corps et l’inattendu. Un genre de queue de comète du surréalisme revue par la liberté des artistes urbains. Les critiques mettent alors en avant l’hyperréalisme des œuvres qui, sur la toile, se distinguent par la qualité de l’exécution, l’étrangeté des images, et surtout à un changement d’échelle qui ouvre des points de vue inédits sur le rapport entre l’objet et sa représentation.

Ce ne sont pas les premières toiles de Pichiavo qui vont assurer une réputation internationale au duo « doué-et-prometteur » mais un projet artistique original qui deviendra leur marque de fabrique : sur un même support, le plus souvent un mur, ils vont rassembler dans une représentation unique, statuaire grecque et street art vandale. Nous retrouvons deux traits caractéristiques de leur talent : la maîtrise technique autorisant les deux artistes à reproduire fidèlement des objets et des corps et les dimensions des œuvres qui leur confèrent un aspect monumental soulignant ainsi le thème central, la statuaire antique.

En une dizaine d’années, nos artistes ont acquis une renommée internationale. Les festivals de street art, des institutions prestigieuses du monde entier sollicitent le duo qui décline dans les villes-capitales son projet artistique avec, certains diront, une remarquable constance, d’autres (les envieux, les jaloux, les méchants etc.), qu’ils réitèrent ce qu’ils savent déjà faire sans prendre de risque.

Rendus populaires par les multiples reproductions circulant via les réseaux sociaux, les « murals » de Pichi et Avo sont séduisants et, nous interrogent sur nos choix esthétiques.

Au-delà de la séduction, peut-on tenter en prenant en compte l’ensemble des œuvres murales de proposer une signification. J’en vois deux (et l’autre est le soleil !)

Examinons la première :

Toutes les fresques ont le même sujet, la reproduction d’une ou de plusieurs statues grecques et un fond constitué de lettrages. L’intérêt immédiat vient de l’effet d’opposition entre le classicisme de la sculpture et les graffs et les tags, formant le « fond » de l’œuvre et allant jusqu’à « recouvrir la statue ». Comme si la statue de marbre était vandalisée par des graffeurs minables. A la blancheur de la statue s’oppose les couleurs criardes du décor. A la beauté immaculée des Antiques s’oppose la laideur d’un mur de nos villes occidentale. Glorification du beau éternel opposée aux murs en déshérence des quartiers pauvres des villes. A la froideur, à la blancheur du marbre, à l’ordre, les couleurs trop vives, sans grâce des bombes aérosols, le désordre et l’anarchie. Accréditer cette interprétation, c’est confondre l’objet et sa représentation. Les « statues » ne sont pas des statues mais des peintures de statues. Pichi et Avo ne vont pas dans les musées chercher des modèles ; il leur suffit d’ouvrir quelque livre d’art, de dessiner la statue au crayon et éventuellement de compléter le sujet par d’autres « copies ». Les statues qualifiées de grecques sont pour la plupart des copies en marbre romaines. Rappelons que les vraies statues grecques de l’antiquité étaient pour le plus grand nombre en bronze et que nous ne connaissons cette statuaire qu’à travers les copies de marbre de riches romains. Rappelons aussi que les copies étaient polychromes. En conséquence, ce que représentent Pichi et Avo, ce sont bien davantage des « idéaux » de statues ; des statues « grecques » telles que notre mémoire en conservent l’image. Elles « représentent » notre héritage culturel occidental, elles le symbolisent. Ainsi la culture classique, du moins son image la plus traditionnelle, serait comme envahie par la sous-culture du street art.

Intéressant mais un peu trop germanopratin, trop intello décliniste. A ce louable effort de trouver un sens et une cohérence à des œuvres, je préfère (et de loin) une autre signification.

L’œuvre que nous admirons est, tout d’abord, une œuvre de street art et l’objet de notre admiration n’est pas seulement la statue mais l’ensemble, statue et street art vandale. Les tags, les graffs sont comme les statues des « copies ». Pichi et Avo n’ont pas tagué leurs murals, ils ont peint « à la manière de », des blazes aux lettrages maladroits old school ; ils ont peint les mots, en anglais, des ados qui écrivent sur les murs pour se prouver à eux-mêmes et aux autres graffeurs qu’ils existent. Pichiavo joue sur un deuxième degré ; ils peignent un mur peint. Peinture des tags et peinture de la « statue grecque » sont placées par eux au même niveau. C’est pas une statue, c’est pas un mur tagué. On joue sur la mise en abîme, le jeu des miroirs.

La peinture de Pichi et Avo est un jeu, certes subtil, mais un jeu de l’esprit. Un jeu sur la notion de représentation. Rien n’empêche d’y trouver d’autres significations. Pour ma part, je préfère le jeu de nos deux artistes à l’éculée antienne du « c’était mieux avant », au discours droitier sur la décadence de notre civilisation, au règne annoncé des Barbares.


 

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Une fresque couvrant le mur d'une maison de plusieurs étages.

La statuaire antique est magnifiée par le dessin.

Un César Imperator, le front ceint de lauriers, sur fond de graffitis.

Une perspective en plongée alliée à de grandes dimensions séduisent par la hardiesse des postures et le chromatisme.

Oeuvre peinte sur des containers lors du North West Walls (Belgique)

Un dieu grec qui en impose par la gravité des traits et leur noblesse.

09 novembre 2017

L'égocentrique vous salue bien...

Le Congrès Freinet de l’Icem (mouvement Freinet français) bat son plein à Grenoble ce 26 aout. Le soleil est de la partie. Nous sommes 700. Les repas peuvent se prendre dehors si l’on veut. Des enseignants liégeois sont attablés vers 12 h 30 pour le déjeuner (il faut bien se plier aux coutumes locales...). Probablement afin de ne pas se retrouver tous aux mêmes ateliers (ils sont trente-cinq, quand même) et pour avoir une connaissance diversifiée et collective de ceux qui sont proposés l’après-midi, ils annoncent l’atelier qu’ils ont l’intention de fréquenter. Tout cela se défend.
Une jeune institutrice, bien inspirée et qui doit avoir bon gout, évoque son intérêt pour celui que je tiens (« Mythes et légendes à propos de Freinet », salle A 102).

La coordonnatrice l’interrompt : « Ah non, pas Henry Landroit, il est trop égocentrique ».
Et crac, j’aurai une participante de moins à un atelier d’un intérêt exceptionnel, illustré par un diaporama remarquable plein de photos rares et, qui plus est, commenté de main de maitre par quelqu’un de très bien documenté et par ailleurs d’une modestie spectaculaire..
Zut alors...
Égocentrique, moi ? Alors que dans cette présentation, je ne parle que de Freinet et ses comparses du siècle passé. Si j’étais atteint de cette maladie, j’aurais plutôt préparé un diaporama sur moi, sur mon itinéraire pédagogique, avec des photos de ma noble personne sous toutes les coutures et latitudes. J’en vaux vraiment la peine. C’est quand même un sujet que je connais bien, que je laboure depuis plus de 50 ans si pas depuis le 19 janvier 1941... (1)
Eh oui, il y en a des choses à dire sur moi, mais si je ne le fais pas, c’est justement pour ne pas paraitre égocentrique. Je veux bien être ressenti comme imprévisible, manichéen, intolérant même, mais pas comme « égocentrique ». En tout cas si ce terme désigne des formes de narcissisme ou d’égoïsme. J’irai même jusqu’à dire qu’une petite dose d’égocentrisme n’est pas inutile dans notre développement à tous et toutes, pas trop certes, mais un peu quand même. Cela nous permet en finale, paradoxalement, d’aller vers les autres et d’entrer véritablement en relation, en mixant nos « égocentricités ».
Je ne peux m’empêcher de vous signaler d’ailleurs que j’organiserai bientôt une grande soirée au cours de laquelle j’aurai le plaisir d’écouter ce que vous aurez à dire à mon propos (et que vous n’avez jamais osé m’avouer). D’habitude, en effet, on attend, on attend, puis un jour, il est trop tard...
Cette soirée s’intitulera « Hommage anthume à Henry Landroit », qu’on se le dise. Je me tâte pour voir si j’y inviterai les protagonistes de cette histoire.
Et si par hasard, vous découvrez un peu d’égocentrisme (ne serait-ce qu’un soupçon) dans ce petit billet, n’hésitez pas à me le signaler. J’ai 76 ans, mais je peux encore évoluer entre autres en décortiquant mon discours, en observant mes expressions, mes attitudes devant le grand miroir de ma chambre, en me photographiant et en vous inondant de photos sur les réseaux sociaux.

(1) Voilà, maintenant vous connaissez la date de mon anniversaire, vous n'aurez pas d'excuses si mon téléphone reste muet le 19 janvier 2018 !

08 novembre 2017

Le squatter

Est-ce qu’il est mort parce que je ne pensais pas à lui ? Personne ne le sait, personne n’y songe, personne ne m’accusera jamais. Nous étions les meilleurs amis du monde, les plus proches et les plus intimes depuis plus de quarante ans. Toujours lui avec moi ou moi avec lui. C’est sa femme qui, au téléphone, m’a asséné la nouvelle et puis s’est tue comme si elle en avait trop dit. Elle reniflait, j’ai reniflé, c’était bien suffisant. Qu’ajouter d’autre ? Que j’étais anéanti, perdu, ivre de malheur et abattu comme un arbre qui, jamais plus, ne repoussera ? Inutile. Elle savait.

Ce samedi de novembre, au funérarium, des gens se réunissent en grappes sombres et parlent à voix basse. A l’intérieur du funérarium git un cercueil en bois blond. Est-il vraiment à l’intérieur de cette boîte ? J’ai du mal à le croire. Elle est probablement vide ou pleine d’un autre cadavre, un inconnu. Un homme grimpe sur une estrade pour s’adresser à la femme de mon ami et à ses enfants. Il prononce une suite magnifique de mots creux qui aurait bien fait rire mon ami en d’autres temps. Soudain, l’en vie me prend de lancer une vanne en pleine cérémonie, comme il aurait pu le faire. Quelque chose de drôle et d’explosif dont il avait le secret mais finalement, je n’ose pas car j’ai peur de choquer, de blesser et de mal faire. Et puis, je ne possède pas son sens de l’humour.

Après la cérémonie, je rentre chez moi. La ville fait comme s’il ne s’était rien passé, comme si elle ignorait que mon ami est mort. Dans la rue, je vois bien que les voisins font semblant de prononcer les mots de tous les jours : Bonjour, bonsoir et le temps qu’il fait. Je grimpe l’escalier jusqu’à mon appartement. Dans le salon, le cadavre de mon ami est là, couché de tout son long dans le canapé. Il est exactement à sa taille, le canapé. Comme s’il avait été fabriqué pour lui. Je me doutais bien que le cercueil était vide. Pendant plusieurs minutes, je reste dans le hall d’entrée, les clefs en main, sans oser m’approcher. J’ai peur. Des amis m’auraient fait une blague ? Impossible. La porte était fermée à clef et je suis seul à en posséder une. Une blague ? Il y a trente ans peut-être mais aujourd’hui, certainement pas. Nous sommes vieux et rangés des blagues vulgaires. Je n’ose pas m’approcher du cadavre car je trouille. Il est mon plus vieil ami mais la mort fait peur. Son visage est serein, ses yeux fermés, son teint jaunâtre. Les employés des Pompes funèbres l’ont habillé comme s’il était des leurs : chemise blanche, costume et cravates noires, chaussures cirées. Je pénètre plus avant dans l’appartement sans quitter le cadavre des yeux. Ma plus grande peur, c’est qu’il ouvre les yeux et prenne la parole. C’est absurde puisque j’aimerais tant que mon ami ne soit pas mort. Les heures passent mais le cadavre reste immobile dans le canapé. Il est tard, je suis fatigué. Je passe l’après-midi à tourner autour du cadavre, à vivre sans le quitter des yeux. Les heures passent mais je n’ose toujours pas m’approcher du mort. Quand vient le soir, rien n’a changé. Est-il possible de trouver le sommeil quand un cadavre git dans le canapé du salon ? Oui, si on verrouille la serrure à double tour et qu’on glisse un meuble très lourd devant la porte de sa chambre pour la bloquer. Dans mon lit, je suis à l’affut du moindre bruit mais il n’y en a aucun. Le squatter est silencieux. Au matin, il est encore là. Je comprends qu’il restera très longtemps dans mon canapé. Il ne va pas se lever et partir. Pour aller où ? Qui viendra le chercher ? Sa femme ? Certainement pas. Elle tente de poursuivre sa vie sans son mari, elle ne va pas s’embarrasser d’un cadavre. Les employés des Pompes Funèbres ? Non plus. Ils rédigent leur facture et ont déjà d’autres morts à fouetter. D’habitude, le dimanche matin, je m’assieds dans le canapé, devant la télé, pour siroter mon café en regardant les résumés des matches de football de la veille mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Je bois donc mon café debout, sans football et sans télé. Le cadavre ne semble pas se rendre compte qu’il dérange. Je passe mon dimanche à tourner autour du squatter comme s’il était devenu le centre de mon existence. Je n’allume pas la télévision et je ne mets pas à fond la musique que j’aime. Je mange en silence sur un bout de table. Paradoxalement, c’est moi qui suis mal à l’aise et pas lui. Lundi matin, rien n’a changé. Je pars au travail comme s’il s’agissait d’un lundi comme les autres. Au bureau, je ne parle évidemment à personne de mon squatter. Ma vie privée ne regarde que moi.

Le soir, quand je rentre harassé par ma journée de travail, il est toujours là, immobile et serein. Il commence à m’énerver sérieusement mon squatter. Je meurs de faim. Je mange en vitesse une horreur de plat surgelé, réchauffé au micro-onde. Après le repas, je m’ouvre une bière. Je suis sur le point de la boire debout dans le salon quand je me rappelle que je suis chez moi, que je paie le loyer et que j’ai le droit de boire ma bière assis dans le canapé que j’ai payé très cher. Je dépose le bout de mes fesses du côté de ses pieds et j’allume la télé. Petit à petit, mes fesses repoussent les pieds du cadavre et prennent leurs aises. Aucune réaction. J’en profite pour repousser ses pieds un peu plus encore. Ses jambes se replient comme un meuble IKEA. Quand débute la série que j’adore, je vais me chercher une autre bière que je sirote assis confortablement dans mon canapé. Je respire enfin car je comprends que la vie sera possible et peut-être même agréable malgré ce cadavre dans mon salon. Ce n’est qu’une question d’habitude

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07 novembre 2017

Les citoyens vont créer les jobs de demain, pas le gouvernement ni l’entreprise.

Parce que ni le gouvernement ni l’économie ne sont capables de les créer.
Ce ne sont pas non plus les robots qui vont prendre nos jobs. Ils en prendront, c’est sûr, mais, la plupart du temps, ce ne sont pas des jobs qui créent de la plus-value personnelle. Ils remplacent Charlie Chaplin dans les Temps Modernes et c’est une bonne chose. Quitte à travailler un tiers du temps, autant que ce travail ait du sens et en donne à nos vies.

Le PIB nous trompe

Le PIB (produit intérieur brut) qui balise nos économies, nos politiques budgétaires, nos plans d’austérité est un indicateur qui ne comptabilise pas tout. Le coût de la pollution, de la mésinformation, de l’espionnage russe à la Facebook, des Paradise Islands, de la violence qui naît des inégalités… ne sont pas pris en considération. Le PIB nous donne donc une vue biaisée qui montre un retour à la croissance, ce qui sert la popularité des gouvernements qui sont au pouvoir au moment où elle revient. Et ils s’en flattent. Mais notre bien-être croit-il ? Non, l’angoisse ou la colère grandissent et les salaires stagnent. Sur mon blog d’Entreleslignes, j’expliquais, il y a peu, que la croissance se poursuit, mais que seul 9% des gains d’un entreprise du S&P500 étaient investis dans l’entreprise, ses employées et employés. Le reste va aux actionnaires de moins en moins nombreux et de plus en plus riches en cash. Et c’est face à ce problème que doit émerger le profil et la création des jobs de demain. Les dirigeants ne le font pas et ne le feront pas.

De nouvelles mesures

Il faudrait un grand mouvement planétaire de #metoo et #balancetonboss (s’il n’y avait l’encouragement à la délation ad hominem) qui mette en exergue les jobs abrutissants, les managements sans éthique sauf celle de façade, le coût de la pollution, de la maltraitance, du harcèlement, de l’abrutissement… Je ne crois pas que les managers soient contraires. Je crois seulement qu’on leur a appris que la gestion passe par la mesure. S’ils ne peuvent pas mesurer quelque chose, ils ne peuvent pas le gérer. Les mesures manquent. Compter les #balancetonboss en serait déjà une. Mais mesurer l’impact d’une activité sur les générations de demain en est une autre. Mesurer la satisfaction du personnel et son épanouissement en est une autre encore. Et ces mesures amènent à reconsidérer les fonctions de l’entreprise. À imaginer le marketing de demain comme l’enseigne Jean-Pierre Baeyens, à concevoir la notion de service de demain, à recadrer la finance, etc.

Libérer la créativité, générer des visions

Ces nouvelles mesures mèneront vers de nouvelles idées, de nouveaux cadres d’action, de nouveaux paradigmes, de nouvelles fonctions, de nouvelles structures. Et apparaîtront, alors, de nouveaux jobs avec des responsables créatifs, par exemple. La créativité est absente des organisations parce que les gens ont peur d’oser exprimer une nouvelle idée. Si elle n’a pas fait ses preuves ailleurs, elle n’est pas bonne. Elles sont étouffées avant de naître. Comment voulez-vous aller de l’avant si ce qui vous guide est le benchmarking avec le passé ? Mais pour que les gens osent, il faudrait peut-être nommer un responsable d’humanités dans les entreprises. C’est ce qu’a fait une l’entreprise la plus florissante et innovante aux États-Unis, celle qui a inventé le Gore-Tex parmi tant d’autres choses.

Plus de leaders, plus d'humanités, moins de chefs et de benchmarking

Chez WL GORE, ils ne croient pas aux hiérarchies, il n’y en a pas. Ils croient dans les hommes et les femmes qui viennent y travailler sans remplir une case dans l’organigramme, mais en apportant ce qu’ils ont de meilleur en eux dans la chaîne de valeur des différents projets. Il n’y a pas de chef. Rien que des leaders élus. Le leader montre la voie. Il a une vision en partage. Le chef ordonne et soumet. C’est très différent. N’oublions ni le comptable vert ni le stratège du bien-être au boulot qui ne peut se réduire à une séance de coaching ou un workshop. Bref, les organisations ont besoin de rôles qui se centrent sur l’entreprise, celles et ceux qui y travaillent, ceux et celles qui sont clientes ou fournisseures (NDLR, j’adopte la règle de la proximité) en apportant plus de vie et d’humanités. Deux ingrédients qui génèrent de l’enthousiasme et de la confiance. Deux éléments à mesurer également parce qu’ils sont en corrélation avec l’innovation et le succès durable d’une entreprise.

Demain commence aujourd'hui

Il y a dans le monde des initiatives qui vont dans ce sens. Elles restent très marginales. D’autres sont exclues parce qu’elles imposent une remise en question du management. C’est le cas de l’entreprise de Wilbert Gore . Quel manager accepterait de ne pas être réélu ? Ils préfèrent les parachutes dorés alors pourquoi pas un peu de #balancetonparachutedoré. Mais comme nous, ils découvrent le pouvoir de l’indignation sur les réseaux sociaux et le pouvoir du journalisme d’investigation mutualisé comme le montre les enquêtes sur les Panama Papers et Paradise Islands. Ils vont devoir s’ouvrir au changement et se préparer. Ils le sentent.

Les femmes montrent la force de l'indignation et des réseaux sociaux qui la relaie

Aucun de ces changements ne verra le jour si le marché ne l’impose pas. Et le marché, c’est nous. Et tant que nous ne faisons pas valoir au quotidien que nous voulons que ça change, rien ne changera, rien de ce qui précède ne se matérialisera autrement qu’en façade, comme le fameux code de gouvernance Lippens, par exemple. Cela signifie que nous devons agir dans notre consommation et dans notre communication au jour le jour, en nous indignant, en nous remettant en question. Inspirons-nous des femmes d’aujourd’hui qui font que la honte change de camp.

Des signes en témoignent, les citoyens s’indignent et des entreprises prennent des initiatives, mais elles sont encore timides. Cibler le client comme on a ciblé et influencé les électeurs en micromarketing sur les réseaux sociaux fait toujours rêver plus. Hélas.

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Image Lance Ulanoff, Mashable, https://goo.gl/images/3o1GjJ

06 novembre 2017

Dans les plumes, la lune

&

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Choses mentales
De sérieux vestiges
Claire ribambelle
Dans les plumes
Bien des voyages
Aube en soirée
Nuit en fin
Le blanc des lignes
Pas si simple
Le noir des signes
Compliqué
Le bleu de tes yeux
Limpide
Le nez du masque
Étiré
Plus de secret ?
Demi lune
Dis-tu
Dans les plumes
La lune

03 novembre 2017

Inaccessible objectivité

Lundi 23 octobre

 La charmante commune de Toucy (Yonne) fête le bicentenaire de l’enfant du pays : Pierre Larousse (1817 – 1875). Ce pédagogue et lexicographe édita sous sa plume un dictionnaire qui, comme on le sait, fait des petits chaque année. Mais à l’époque, la recherche de l’objectivité ne guidait pas sa plume. Héritier des encyclopédistes, il construisit un ouvrage qui nous donne un reflet de ce 19e siècle si chargé de pistes idéologiques et de découvertes anthropologiques. Un exemple, la notice du mot Nègre : « C’est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l’espèce nègre est aussi intelligente que l’espèce blanche. Un fait incontestable et qui domine tous les autres, c’est qu’ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l’espèce blanche. Mais cette supériorité intellectuelle qui, selon nous, ne peut être révoquée en doute, donne-t-elle aux blancs le droit de réduire en esclavage la race inférieure ? Non, mille fois non. Si les nègres se rapprochent de certaines espèces animales par leur forme anatomique, par leurs instincts grossiers,  ils en diffèrent et se rapprochent des hommes blancs sous d’autres rapports dont nous devons tenir grand compte. Ils sont doués de la parole, et par la parole nous pouvons nouer avec eux des relations intellectuelles et morales, nous pouvons essayer de les élever jusqu’à nous, certains d’y réussir avec une certaine limite. Du reste, un fait plus sociologique que nous ne devons jamais oublier, c’est que leur race est susceptible de se mêler à la nôtre, signe sensible et frappant de notre commune nature. Leur infériorité intellectuelle, loin de nous conférer le droit d’abuser de leur faiblesse, nous impose le devoir de les aider et de les protéger. »

Mardi 24 octobre

  Le nom de l’actuel président de la Chine, Xi Jinping, figure désormais dans la charte du Parti communiste chinois, leur Constitution. Il n’en faut pas davantage pour que les observateurs considèrent qu’il détient désormais le même statut que Mao. Certes. Mais les longues marches qui leur permirent d’accéder au pouvoir ne sont pas tout à fait pareilles. Aucun Malraux pour raconter celle de Xi Jinping, forcément.

                                                           *

 « Des images ne composent pas une biographie, des événements non plus. C’est l’illusion narrative, le travail biographique, qui créent la biographie. Qu’a fixé Stendhal, sinon des moments de la sienne ? Chacun articule son passé pour un interlocuteur insaisissable : Dieu dans la confession ; la postérité, dans la littérature. On n’a de biographie que pour les autres. » (André Malraux. Lazare, éd. Gallimard, 1974)

                                                           *

 La poignée de mains de Montoire entre Pétain et Hitler a 77 ans. Le maréchal en avait 84, un âge canonique où il n’est plus recommandé de s’occuper de canons.

Mercredi 25 octobre

 Les langues se déliant un peu partout depuis qu’Hollywood a déclenché les dénonciations, voilà que George Bush père est obligé de s’excuser pour avoir commis quelques attouchements. Et tu quoque ?

                                                           *

 Le gouvernement de la Catalogne a joué avec le feu. De plus en plus de responsables séparatistes s’en rendent compte. Penauds, ils feraient bien marche arrière. Mais ils sont espagnols, donc fiers, hidalgos par nature et dès lors tout à fait sensibles au déshonneur.

                                                           *

 En meeting un peu partout pour devenir le président des Républicains, Laurent Wauquiez claironne son slogan : « Pour que la droite soit une vraie droite ! » Euh ! Pouvez-vous m’expliquer s’il vous plaît ? Et d’abord, jusqu’à présent, c’était donc une fausse ?

Jeudi 26 octobre

 Carles Puigdemont devait s’exprimer devant le Sénat. Il s’est rétracté quelques heures avant l’ouverture de la séance. Il annonça des élections régionales dans l’après-midi. Il annula le projet en début de soirée. L’un de ses ministres, écœuré, démissionne. Les tergiversations et les atermoiements du triomphateur sont en train de le démonétiser. Il a joué avec les allumettes ; à présent, il ne  maîtrise plus l’incendie. Comme on le subodorait, le président de la région catalane n’est pas à la hauteur de l’événement. La fermeté de Rajoy semble donc payer.

                                                           *

 Bien avant d’inventer Le Chat, Philippe Geluck avait testé son humour créatif en publiant quelques dessins aux éditions du Daily-Bul (La Louvière, 1974) dans la collection Les Poquettes volantes sous le titre Les métiers oubliés. On pouvait y découvrir L’empêcheur de tourner en rond, Le coupeur de cheveux en quatre, etc. Dans le cadre d’une exposition consacrée au Travail qui va s’ouvrir à Liège à la Cité Miroir, deux jeunes dessinateurs satiriques, Stiki et Pépé, exploitent la même veine et inventent Le cracheur au bassinet, L’enfonceur de portes ouvertes, Le poseur de lapins, Le botteur en touche, etc. Mais quarante-trois ans après Geluck, l’objectif n’est plus le même. Ces deux gredins de la plume et du crayon luttent dans des collectifs contre les exclusions. Entretemps, Reagan et Thatcher sont passés, ils ont fait des petits qui régissent toujours la société en démunissant les plus fragiles pour préserver les riches. Un jour peut-être cette méthode-là s’appellera le macronisme.

                                                           *

 Les villages de France ont aussi contribué à la construction et à l’évolution du « cher Vieux pays ». François Baroin vient de le démontrer en une somme aussi érudite qu’insolite (Une histoire de France par les villes et les villages, éd. Albin Michel). Si riche soit-il, cet ouvrage ne peut pas se prétendre complet, car parmi  les 36.500 et quelque communes que compte la France, nombreuses possèdent une caractéristique méritant le détour. Que ce soit la vaste librairie de Banon (Alpes-de-Haute-Provence, moins de 1000 habitants) ou l’immense quincaillerie de Beaumont-en-Périgord (Dordogne, population équivalente), l’insolite, par la taille disproportionnée, participe à la renommée d’un pays que les habitants préfèrent souvent railler plutôt que de vanter la richesse de ses diversités.

Vendredi 27 octobre

 Selon son habitude, Trump annonce avec fracas qu’il lève le secret sur les archives concernant l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Des centaines de milliers de documents vont tomber dans le domaine public. Les historiens se préparent à un travail titanesque mais passionnant. Les journalistes embauchent des stagiaires spécifiquement formés pour déblayer les informations. Les chaînes de télévision préparent des programmes spéciaux. Aucun organe d’information ne veut être en retard d’une annonce. Il y va de leur notoriété. Une formidable machinerie se met en place au service de l’opinion. Bien entendu, comme toujours aux États-Unis, l’argent occupe une place prépondérante au sein de cette vaste tâche. Le pays sortira-t-il grandi de cette opération-vérité ? Ou encore plus divisé ? Trump aura-t-il enfin réussi à prendre une bonne décision ? Non. On apprend que certaines archives demeureront sous scellés. Ce sont évidemment celles-là qui nourriront les avidités. Encore un éclat de voix et un geste qui font pschitt. Pauvre type…

                                                           *

 « Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de cinq minutes avec un lecteur moyen ». Cette citation de Winston Churchill est évoquée dans le roman de Saphia Azzeddine Sa mère (éd. Stock) qui sera peut-être couronné d’un prix dans quelques jours. En ces temps de déstabilisation, de mensonges institutionnalisés, de fausses informations, la démocratie est souvent décriée. En fait, c’est plutôt le suffrage universel qui est remis en question et il est surprenant que Churchill soi-même ait nourri aussi la confusion, lui qui avait  déclaré que « la démocratie est le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres. »

                                                           *

 Richard Cocciante reprend du service avec la comédie musicale Notre-Dame de Paris. Sans Hélène Ségara, sans Garou, sans Patrick Fiori, mais avec de jeunes talents pleins d’enthousiasme et certains anciens comme Daniel Lavoie dans le rôle de l’archidiacre Claude Frollo. Une journée sans Victor Hugo est une journée incomplète.

Samedi 28 octobre

 La psychanalyste Élisabeth Roudinesco sur Europe 1, à 9 h 25 : « Marylin Monroe a subi du harcèlement dès son adolescence. Moi, non… »

                                                          *

 Au Revoir Là-Haut. Ce film, coécrit, réalisé, joué par Albert Dupontel est une adaptation du roman éponyme de Pierre Lemaître qui reçut le prix Goncourt en 2013. C’est une comédie dramatique trouvant naissance dans les tranchées meurtrières de la guerre 14-18 et se poursuivant dans le Paris d’après l’Armistice, le Paris pauvre et le Paris des riches. Tout se mélange dans cette admirable narration : les bons et les méchants, les braves et les salauds, les naïfs et les ordures, pour une histoire de familles mutilées, décontenancées, perdues. On reparlera d’Albert Dupontel dans un quadrimestre, lors de la cérémonie des Césars.

Dimanche 29 octobre

 Au temps des luttes ouvrières, les mineurs de fond s’effondraient sur leur oreiller ou tombaient endormis sur le ventre de leur compagne en faisant l’amour. Ils racontaient que leurs ébats étaient surtout jouissifs les jours de grève. Aujourd’hui, le jour du passage à l’heure d’hiver peut être qualifié Jour de câlin et les statisticiens seraient bien inspirés d’observer la courbe des naissances autour du 29 juillet prochain.

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 Á Barcelone, les séparatistes défilent les jours pairs et les unionistes les jours impairs, par centaines de milliers de part et d’autre. Ils insistent tous : démocratiquement, pacifiquement… Jusqu’à ce qu’un incident quelconque et mineur déclenchera une bagarre et peut-être davantage. Voilà ce qu’en fin de compte Carles Puigdemont aura réussi : diviser son peuple.

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 Lorsqu’il était élève de l’École Normale, Jean d’Ormesson était séduit par l’Union des étudiants communistes. Adolescent, Jacques Chirac vendait L’Humanité Dimanche sur la Place Saint-Sulpice. Á leur âge, Laurent Wauquiez, futur patron des Républicains (LR) organisait le jeu télévisé Intervilles à Yssingeaux.

Lundi 30 octobre

 Des proches collaborateurs de Trump commencent à être mis en examen pour faits de collusion avec la Russie pendant la campagne présidentielle. Certains avouent avoir menti au FBI. On est encore très loin de la destitution mais ce type de comportement pourrait quand même accélérer le processus.

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 Les médias qui saluent le 80e anniversaire de Claude Lelouch finissent toujours bien par évoquer Un homme et une femme, le film qui lui a permis de lancer sa carrière, Palme d’or en 1966. C’était un film à très petit budget, nécessairement. Á Deauville, les gens qui croisaient l’équipe restreinte du cinéaste pensaient qu’elle tournait pour la télévision. Ce soir, ARTE diffuse Duel, le premier film de Steven Spielberg, réalisé aussi avec peu de moyens. Dans un cas comme dans l’autre, on voit poindre le grand talent. Il serait intéressant de repérer ainsi les œuvres simples qui sont des amorces de célébrité, celles qui contiennent la petite touche qui dénote le succès en préparation. On appellerait l’ensemble Paludes, en hommage à André Gide.

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 Tant d’auteurs sont délaissés par des bonnes âmes parce qu’ils appellent un chat un chat. Et pourtant, le chat est l’animal le plus aimé des Français…

Mardi 31 octobre

 Theo Francken, secrétaire d’État à l’Asile et à l’Immigration dans le gouvernement belge, venait de déclarer qu’il considèrerait avec bienveillance la demande d’asile de Puigdemont lorsque l’on apprit que le président déchu de la Catalogne serait quelques heures plus tard à Bruxelles. Bien entendu, la conjonction des faits n’était qu’un pur hasard. Les nationalistes flamands, qui entretiennent d’étroites relations avec les indépendantistes catalans, juraient la main sur le cœur qu’ils n’étaient au courant de rien. Ce midi, Puigdemont donnait une conférence de presse pour démentir les suppositions et préciser qu’il avait choisi Bruxelles afin d’interpeller l’Union européenne. Dont acte. Cela dit, lorsque l’on apprit qu’il faisait route vers la capitale belge, l’on sut aussi qu’il était accompagné de cinq « conseillers » dont on ignore ce qu’ils sont devenus. En tout cas, ils sont tous sous le coup d’une action judiciaire et ils n’ont pas l’intention de rentrer dans leur pays. Á suivre donc, sans verser dans l’angélisme.

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 C’est au tour de Tariq Ramadan de figurer dans la vague des dénoncés pour harcèlement. Cocasse mais normal. Depuis le temps qu’il harcèle les esprits, fallait bien qu’il harcèle un peu les corps.

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 En se préparant à la Toussaint, on a tendance à se dire comme chaque année qu’il y a toujours bien, quelque part sur la planète, un jour des morts : une catastrophe, naturelle ou accidentelle ; un attentat ; une guerre. Une revue de presse matinale bouscule. Elle provoque rarement l’indifférence. Voltaire nous avait prévenus dans Candide (1759) : « L’homme est né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude ou dans la léthargie de l’ennui. »

 

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Le 23 octobre 1817 naissait Pierre Larousse à Toucy (Yonne). Photo © D.R.

01 novembre 2017

Esthétique gothique, Éric Lacan, Le Mur 12, octobre 2017.

Je me garderai bien de faire l’histoire des représentations de la mort, de ses attributs et de son sinistre cortège (le cadavre, le squelette, les os, les tombes, le corbeau, le sablier etc.) « Vaste programme », trop ambitieux pour mes modestes connaissances. Disons pour être bref que toutes les sociétés, de tous temps ont représenté, pour des raisons différentes, « le dernier voyage ». Dans notre culture occidentale la complaisance de sa représentation est intimement liée au romantisme qui a été décliné dans tous les arts. Par des chemins différents, un street artist français, semble être l’épigone de ce mouvement artistique. Dans la rue et sur ses toiles, Éric Lacan décline avec constance les thèmes principaux attachés à la représentation de la mort. La fresque qu’il a réalisée en octobre à la demande de l’association Le Mur 12 à Paris illustre son talent si singulier.

La fresque est de grandes dimensions ; elle est haute de plus de deux mètres et longue d’environ vingt mètres. C’est un collage particulier : les modernes pédants parlent plutôt de « paper cut ». Cette expression permet de distinguer deux techniques : la première, la plus simple, consiste à peindre ou à imprimer sur une feuille de papier une œuvre ; la seconde est le collage de plusieurs feuilles préalablement dessinées ou peintes dont les sujets ou les motifs ont été découpés. Éric Lacan a peint à l’atelier sur des feuilles de papier des « portraits » de femmes et des éléments de décor. La technique du paper cut qu’il utilise dans la rue et en galerie offre la possibilité de superposer des feuilles. Le sujet de la fresque est, par rapport, à l’ensemble de son travail, caractéristique de son univers plastique ; quatre portraits de femmes mortes, le reste appartient au décor. Des femmes d’une grande beauté, à en juger par de qui reste de leurs corps, le temps ayant commencé son œuvre de destruction. Ce ne sont pas des belles femmes sur leur lit de mort. Pas davantage des squelettes. Pas encore. Elles gardent des attributs du vivant (des yeux et un regard par exemple) alors que la chair décomposée laisse apparaître les os. Les portraits différents mais semblables illustrent le temps de la métamorphose du corps en squelette. L’artiste ne peint pas la décomposition proprement dite mais il crée un artefact poétique d’un passage, de vie à trépas.

La fresque n’est pas une scène. Lacan juxtapose quatre portraits, les deux portraits centraux se font face, ils sont complétés sur leur droite par deux autres portraits faisant pendant. C’est bien davantage une galerie de portraits. Le reste est un décor (les fleurs, la tête de mort coiffant une femme, les branches, les feuilles). Il y mêle des éléments végétaux et un crâne symbolique.

L’œuvre est construite sur de fortes et évidentes oppositions : vie/mort, blanc/noir, vivant(le végétal)/ l’inanimé (le crâne). Ces oppositions « attendues » sont nuancées par une palette plus riche : certes le noir domine le chromatisme mais il est pondéré par de chaudes dilutions de « sépia ». Les ocres, les terre de Sienne sont utilisés en lavis pour réduire l’écart entre le noir du trait et des aplats et le fond et sont également utilisés pour colorer les éléments du décor (les fleurs, les branches, les fleurs etc.). Les papiers découpés peints de plusieurs nuances de bruns, juxtaposés et superposés, composent un tableau d’une grande variété de tons où l’artiste décline savamment une riche palette allant du noir aux bruns plus ou moins intenses. On aura compris que le dessin, le papier découpé, la mise en couleurs témoignent d’une rare sophistication.

Précision et élégance du dessin, recherche d’une palette complexe ayant comme bornes le noir et le blanc et marquée par une gradation des bruns appliqués en lavis, rigueur toute académique de la composition (un motif central et deux pendants), autant de marqueurs d’une esthétisation du thème. Chez Lacan, la mort et son cortège sont beaux. Ultime opposition. A la terreur du cadavre se substitue une image d’un extrême raffinement plastique.

Ce paradoxe a bien sûr suscité des questionnements. Nombreux sont ceux qui voient dans son œuvre une fascination pour la mort. Dans des entretiens récents, il développe l’idée contraire :

« Mettre l’accent sur le déclin c’est jouir de tout ce qui n’est pas le déclin. »

« La mort est présente de manière formelle mais en réalité c’est la vie qui est présente. Je n’ai absolument pas de fascination pour la mort. »

« Pour moi les crânes ne représentent pas la mort mais la présence la plus inoffensive de l’homme. »

Ainsi, à l’en croire, ce qui l’intéresse dans la mort c’est la vie. Je n’en crois pas un mot ! Son projet n’est pas une traduction graphique d’une métaphysique. La vérité est ailleurs ! Il suffit de relire ses interviews pour mieux la cerner. Il confie que : « Ainsi mon leitmotiv est de « créer » des images fortes émotionnellement parlant. Une volonté que l’on retrouve dans la forme, par des contrastes forts, mais surtout dans la confrontation de sujets souvent antagonistes (la vie/ la mort, le beau / le laid, la peur…). Certaines parties de mes peintures sont très soignées dans le détail, mais la toile est rayée, profanée. Il est possible de trouver de jolies fleurs délicates (mais vénéneuses) dans la gueule de chiens à la dentition effrayante. Tout cela est très excitant à produire, tout comme d’observer les réactions, bonnes ou mauvaises du spectateur. » «Mon univers s’est développé ainsi dans la rue, par jeu, par goût pour les ambiances sombres, je ne me suis jamais interdit quoi que ce soit dans les sujets représentés parce que c’est une activité liée au plaisir. »

En résumé, d’abord attirer l’attention par le fond et la forme, et jouer avec le spectateur. Un jeu de l’esprit, fondé sur un défi (rendre belles des choses qui provoquent l’effroi). Le défi n’est pas une interrogation existentielle (embellir la décomposition du corps, n’est-ce pas glorifier les formes du vivant ?), mais un défi de peintre. Simplement.

Lacan nous donne des pistes en faisant état des influences qui marquèrent son itinéraire : « J’ai toujours eu une certaine attirance pour la gravure et sa « force de frappe visuelle » (Dürer, Gustave Doré, Von Bayros, Charles Dana Gibson…), autant « d’écoles » qui ont alimenté ce petit monde qui valorise plus la suggestion que le message clairement affirmé. »

Éric Lacan prolonge cette tradition.Il la renouvelle en intégrant la technique des papiers découpés, en diversifiant les sujets, en rompant volontairement avec les représentations antérieures, en apportant un soin extrême à l’exécution, en changeant la gamme des couleurs.

Certes sa peinture n’a pas la portée religieuse des Vanités et je n’y vois aucun discours sur la vie et la mort. Somme toute, a-t-on besoin de la peinture pour y penser ? Je suis de ceux qui considèrent, à tort ou à raison, que la peinture est sa propre finalité.

Image: 

Un tableau de Lacan. On y retrouve le même univers graphique (motifs récurrents, sophistication de la composition et de l'exécution etc.)

Les "figures" centrales.

Détail du "visage"d'une femme. la "monstruosité" est opposée à la beauté formelle de sa "coiffure".

Détail de visage.

Détail du décor végétal. Finesse du découpage, superposition des feuilles peintes, harmonie des couleurs.

Élément de décor. Une stylisation qui évoque l'art japonais.

Les fleurs sont toujours épanouies, "vivantes", et belles.

Un crâne entre dans la composition de la coiffure.

31 octobre 2017

Le cancer capitaliste nous touche tous.

Dans la revue de l'université de Stanford, je lis un article d'un de mes anciens patrons, Peter Georgescu. Je ne l'aime pas. Il a introduit la boîte où je travaillais en bourse pour enrichir ses actionnaires, dont lui alors que s'il y a bien un secteur qui n'a pas besoin de bourse, c'est le secteur de la communication. Il ne faut pas y financer de lourdes infrastructures ou machines: il faut des gens et des PC. Et notre boîte appartenait à ceux qui y travaillaient en étant tous actionnaires dans des proportions certes variées. J'ai quitté parce que je m'y opposais. Je n'étais pas seul. Il est resté et mon successeur s'est enrichi. Bref, Peter Georgescu, c'est un peu le braconnier qui joue au chasseur. Mais, comme les braconniers font les meilleurs gardes-chasses, son avis mérite l'attention.

Il somme les capitalistes à remettre le capitalisme qu'ils pratiquent en question. Il base sa réflexion sur une étude de l'économiste, William Lazonick qui a étudié les entreprises du Standard&Poors500, indice boursier des entreprises cotées sur les bourses américaines, de 2003 à 2012. Il a découvert qu'elles dépensent 54% de leurs gains pour racheter leurs actions en bourse, ce qui réduit le nombre d'actionnaires tout en augmentant la valeur de l'action. Ils créent plus de concentration de la richesse donc. Mais ils dépensent également 37% de leurs gains dans le paiement de dividendes aux actionnaires de moins en moins nombreux et donc de plus en plus riches. Il reste 9% pour investir dans leur business et leurs employés, les gens qui le font tourner. Parmi ces entreprises, quelques noms connus chez nous, comme Monsanto, Caterpillar, Coca-Cola, Procter&Gample, Colgate Palmolive, 3M, Fedex, Disney, Philip Morris,...

Il met ainsi en exergue deux failles du capitalisme actuel depuis qu'il est financiarisé à outrance. D'abors, il y a le manque d'investissement des entreprises dans leur avenir. Les actionnaires préfèrent les vider de leur substance. Les montants d'investissements en recherche et développement sont en berne partout, comme si les dirigeants voulaient s'en foutre plein les fouilles parce que demain ça n'ira plus, parce que le business model qui leur a permis d'accéder au pouvoir est périmé. Parce qu'ils savent qu'on va dans le mur, qu'il y a trop de pollution, trop d'obésité, trop de déséquilibres économiques, écologiques, sociaux... Et ils croient que le pognon qu'ils engrangent dans leurs bas de laine sur les paradis fiscaux va les sauver ? Ensuite, il y a le manque d'investissement dans le capital le plus important d'une entreprise: les gens qui y travaillent. Qui fait l'innovation dans une entreprise ? Les employés. Et les actionnaires s'en foutent. Depuis 40 ans le salaire réel de la classe moyenne américaine est stable. Et ça, ça réduit la demande. Les actionnaires sont coupables de la concentration de la richesse et de la décroissance. C'est con, mais c'est un fait.

Il y a là comme une tumeur cancéreuse qui ronge nos sociétés occidentales. La tumeur nous touche tous: nous, les entreprises, les nations. Il faut un autre traitement. Et l'Europe a tout en main pour le faire. Mais elle est dirigée par des politiques qui se comportent comme les actionnaires. Ils comptabilisent leur voix dans leurs petits bassins électoraux et il ne faut surtout pas perdre ça en investissant dans de nouvelles visions, institutions, relations. À la place d'une vision, on fait des bilans. Souvenez-vous du discours de politique générale de Charles Michel. Écoutez Junker et l'épouvantail de l'Europe des régions.

29 octobre 2017

Histoires revisitées

&

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Emma est pétrifiée
Sa nuit a été blanche
D'histoires revisitées
Mais que voulais-tu, en fait ?
Combien de toujours appelles-tu ?
Un homme timide
Une colère drôle
Les mots dérapent
Personne n'a revu Jules
Le grand jamais, Jules !
Qui traîne là où tournoie la poussière
Emma est pétrifiée
Petites crises, vertige, fleurs de peau
Du balcon, elle regarde les saisons
L'ordinaire, encore
Elle suit des yeux un nuage
Et accepte ce qui arrive
Emma dérive
Chassée d'elle-même
Elle sort du bois
Traverse au rouge
Fait face à ce qui aurait pu arriver
La pluie fraîche éteint sa douleur

2017

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