semaine 47

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras par Jean-Pol Baras

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30 août 2016

Politique sans conscience…

Guantanamo n’est pas encore vide, la Turquie est toujours candidats à l’Union européenne et le Pape François reçoit l’autre François.

Mardi 16 août

 George W. Bush avait instauré dans l’enclave américaine de Cuba un camp de prisonniers détenus sans raison juridique à démontrer, subissant des conditions de vie très éprouvantes. Guantanamo devenait l’exemple d’un impérialisme brutal au-dessus des lois élémentaires du respect de la personne humaine. Quand Barack Obama fut élu, il possédait dans son programme la fermeture de ce triste camp. Á son arrivée au pouvoir, celui-ci comptait 242 prisonniers. Obama vient d’en faire libérer 15, renvoyés dans les Émirats. Il en reste encore 61. Son dernier jour de présidence est le 7 novembre.

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 En août 1996, Le Nouvel Observateur annonçait un tirage de 450.365 exemplaires. En 2006, le chiffre était passé à 592.431. Il est aujourd’hui de 413.361. On évoque des licenciements à la rédaction tandis que plusieurs grandes plumes comme Renaud Dhély préfèrent s’envoler vers d’autres magazines (Marianne, quant à lui). Bien entendu, Jean Daniel entretient la flamme. Il est toutefois bien seul. Son Ce que je crois n’est à coup sûr plus le bréviaire de l’équipe rédactionnelle. Cette semaine, L’Obs a consacré un dossier à la sexualité féminine ; un numéro de vacances qui devrait doper les ventes. D’autant qu’en couverture, on trouve en gros plan un détail du fameux tableau de Courbet L’Origine du monde. Un détail, oui… Devinez lequel.

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 « Les chambres à gaz sont un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. » (Jean-Marie Le Pen. Forum RTL, 13 septembre 1987)

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 François Hollande à Libération, avant de s’envoler pour Rome afin de rencontrer le pape : « La laïcité à la française, parfois mal comprise, au Vatican en particulier, est aussi là pour protéger les cultes. »

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 Peshmerga, le film de Bernard-Henri Lévy, ne semble pas connaître une audience plus grande que Bosna !, son autre témoignage de guerre  (1994) Et pourtant, l’Histoire retiendra peut-être que ce sont ces Kurdes d’Irak qui auront donné de coup de grâce à Daesh ; et surtout que les femmes de ces combattants-là étaient au front pour, à travers leurs assauts, vaincre aussi l’obscurantisme et l’état d’esclavage auquel les islamistes réduisent la Femme. On les sait en tout cas aux portes de Mossoul, la ville considérée comme la capitale de l’État islamique.

Mercredi 17 août

 Être de son temps, vivre en honnête homme du 21e siècle, citoyen du monde conscient de ses périls tout en prenant acte aussi de ses progrès et malgré les crises, l’insécurité, certaines détresses, demeurer en quête du bonheur. Existe-t-il une autre recette pour accomplir son existence ?  Penser au pire  - qui est toujours possible … - conduit à l’instabilité mentale permanente et à ses corollaires touchant principiellement à la santé. Exemple : aujourd’hui, l’on apprend que des armes nucléaires américaines sont stockées en Turquie. Il faut en convenir puisque la Turquie fait (toujours) partie de l’OTAN. On nous indique de surcroît que ce stock se trouve à 110 kilomètres de la frontière syrienne. Être de son temps, vivre en honnête homme du 21e siècle, etc.

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 « Que ce soit là le fort de l’honnête homme : une conscience sans reproche. » (Horace. Êpîtres, I, 1, env.17 avant J.-C.)

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 Quand François reçoit François, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de François. Et surtout des histoires qui ne se racontent pas au-delà du colloque singulier. Bien entendu, le pape et le président de la République  auront parlé du vieux prêtre assassiné lâchement par des djihadistes dans la banlieue de Rouen. Évidemment, ils auront évoqué la nouvelle législation sur le Mariage pour tous. Mais il n’est pas pensable que la fibre sociale du pape n’ait pas aussi coïncidé avec celle du président pour aborder les affaires du monde. Suppositions superflues. Commentaires et investigations journalistiques inutiles.

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 Les envies et souhaits touristiques des Chinois s’éloignent de la France. Les voici qu’ils boudent Paris. Revoir le film de Jean Yanne Les Chinois à Paris (1974) et en rire.

Jeudi 18 août

 Il y a quelque chose de charmant, d’agréable à découvrir dans les livres de Jean d’Ormesson. C’est l’écrivain qui convient parfaitement aux lectures de vacances. Pas trop de dentelle mais un tissu soyeux. Un peu d’évasion sans oublier le chemin, un peu de funambulisme sans omettre de rester sur le fil, et une délicieuse naïveté qui lui sert de talent. Bon écrivain mais piètre analyste politique, il ne restera pas, comme Chateaubriand, son maître, dans l’histoire de la littérature, malgré, fait rare, une entrée de son vivant dans le mausolée qu’est la Pléiade. De même que des gens de gauche sont attirés par des écrivains de droite (Chardonne, Morand, les Hussards, etc.), de même d’Ormesson est impressionné par des hommes de gauche. Il ne l’avouera jamais mais Mitterrand le remue et le fascine au point de l’avoir incarné au cinéma (Les Saveurs du palais, de Christian Vincent, 2012). Deux de ses récents ouvrages ont comme titre un alexandrin de Louis Aragon dont il est subjugué (C’est une chose étrange à la fin que le monde, éd. Robert Laffont, 2010 ; et plus près de nous, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, éd. Gallimard, 2015 ; autre vers extrait du même poème). Sans doute s’est-il rendu compte qu’il ne pourra jamais faire briller notre chère langue française aussi bien que le poète d’Elsa… On pourrait plagier Salvador Dali à la mort de Picasso et clamer, à propos de d’Ormesson : Aragon était communiste, lui non plus !

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 « D’Ormesson : il fait de la politique comme d’autres font l’amour : plus de désir que de plaisir. » (François Mitterrand.  L’Abeille et l’architecte, éd. Flammarion, 1978)

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 Être de gauche, sauf pour la joue à tendre.

Vendredi 19 août

 Si Nicolas Sarkozy redevenait président de la République, Bernard Reynès recevrait sûrement un important maroquin en signe de récompense. Qui est Bernard Reynès ? C’est le maire (LR) de Châteaurenard (Bouches-du-Rhône). Chaque année, il organisait le meeting de rentrée de Jean-François Copé. Cet été, le jeudi 25 août, c’est Sarkozy qui tiendra tribune là-bas. Et les invités les plus fidèles ou les plus récents sont tous priés d’accomplir le déplacement. Car le 25 août, c’est la date ultime pour diriger le parti avant de se mettre en congé si l’on désire être candidat à la primaire de la droite. Patience, patience, plus que six fois dormir. La grande fête de l’esprit et de l’élégance dans la diatribe va commencer. Les historiographes sont prêts, crayon taillé à l’oreille.

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 « En France, ce ne sont pas les couilles que l’on coupe, mais la tête. » (Nicolas Sarkozy – prix de l’Humour politique 2006 – répondant à Dominique de Villepin qui aurait dit : « Nous sommes en ’14, c’est la guerre des tranchées, moi, j’ai des couilles ! »)

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 En sélection officielle cette année à Cannes, Toni Erdmann, le film allemand de Maren Ade est désormais en salles. La critique est très élogieuse, le considérant comme l’oublié du Festival bien qu’il ait quand même reçu le prix de la Critique internationale. L’histoire est belle et la morale qu’elle reflète l’est aussi. En un mot : ne négligez jamais l’humour et vivez heureux. Un père plaisantin, constatant que sa fille use sa vie en Roumanie au profit de grands groupes d’entreprises, qu’elle s’enlise dans les frasques du néo-libéralisme,  décide de lui prouver que l’humour et la dérision sont les piliers d’un chemin vers le bonheur de vivre. C’est à la fois souvent burlesque, allusif et attendrissant. Mais cela manque de connexité, parfois de vraisemblance. Dommage, car le sujet aurait pu, en effet, épater Cannes.

Samedi 20 août

 On ne compte plus les déboires, les démissions, les plaisanteries, les désaveux, les mises en scène grotesques et autres critiques virulentes qui démonétisent Donald Trump. Désormais, le principal concurrent d’Hillary Clinton, c’est l’abstention. Toutes celles et tous ceux qui préfèreront ne pas se rendre aux urnes, considérant que le résultat est acquis d’avance. Comme justement rien n’est jamais acquis, plusieurs embûches peuvent encore apparaître pour la grande favorite : un ennui de santé, un dossier à charge pourri, la percée de petits candidats (la candidate écologiste avance dans les sondages…) ou – pourquoi pas ? – un coup de tonnerre : le parti républicain, écœuré par celui qui le représente, lui retire son investiture et désigne un autre compétiteur. Toutes ces hypothèses ne sont pas plausibles mais l’Histoire nous a souvent habitués à des remous imprévisibles et invraisemblables.

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 L’ambassadeur turc auprès de l’Union européenne a déclaré à l’hebdomadaire allemand Die Welt que son pays, candidat depuis 1999, espère faire partie de l’Union en 2023, pour célébrer le centième anniversaire de la proclamation de la République turque. On n’imagine pas que ce diplomate ait pu prononcer semblable perspective sans l’accord de Recep Erdogan. Peut-être même était-il en service commandé. Trois hypothèses : ou bien la mégalomanie d’Erdogan le conduit au délire ; ou bien il envoie un signal sous la forme d’un ballon d’essai pour tester les réactions que cela provoquera en Europe ; ou bien il ironise par pure provocation à l’égard de l’Union européenne à laquelle il ne croit plus. Six ans seulement nous séparent de 2023. C’est à la fois long et bref pour accomplir pareil projet. Bah ! On n’a, de toutes façons, pas finit d’observer les caprices et les ardeurs du sultan. Peut-être cherche t-il encore quelques têtes de Turc du côté de Bruxelles…

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 « Selon  ce que je connais de l’histoire, je vois que l’humanité ne saurait se passer de boucs émissaires. Je crois qu’ils ont été de tous temps une institution indispensable. » (Arthur Koestler. Le Zéro et l’infini, 1941)

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 Les hôpitaux sont devenus des cibles privilégiées dans les zones de conflits armés, où que cela se passe dans le monde. Aucune guerre n’est propre, mais une lâcheté pareille éloigne  la chevalerie d’antan qui édifia les légendes de l’héroïsme et de la bravoure loyale.

Dimanche 21 août

 Trois triplés (100 m., 200 m., 4 x 100 m.) lors des trois dernières éditions des Jeux Olympiques, c’est une preuve par neuf qu’Usain Bolt - qui fête aujourd’hui son trentième anniversaire - est l’homme le plus rapide du monde. Ses performances ne font que nourrir l’interrogation : pourquoi la Jamaïque (île de la mer des Caraïbes, 11.000 km², moins de 3 millions d’habitants) produit-elle des spécialistes du sprint alors qu’elle ne brille quasiment pas dans aucune autre discipline en athlétisme ?

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 Chaque âne dit que son ânon est un cheval de course. (Proverbe jamaïcain)

 

30 août 2016

Aide à l'écriture

Depuis deux semaines très exactement, je bois des cafés et je me nourris de sandwiches au Pepper Bar, sur Columbus Avenue.

J’y suis tous les jours, même le dimanche et les jours fériés, entre 13 et 18 heures. C’est un poste d’observation idéal pour surveiller la librairie située juste en face.
Du bar, je peux aisément identifier les clients de la librairie. Je les vois parfaitement. Je ne me permets aucune lecture, aucune distraction, pas même le journal car j’observe.
Moi, qui ne vis que par la littérature, je n’emporte aucun livre au Pepper Bar. J’ai bien trop peur de le rater. Tôt ou tard, il franchira la porte de cette librairie. Ce n’est pas n’importe quelle librairie. Il y a cinquante ans, c’est là que Richard Brautigan achetait ses livres.

Il ne va pas pouvoir résister à l’appel du lieu. Le grand Richard fait partie des écrivains qu’il vénère. La maison d’édition parisienne a refusé de me donner son adresse exacte - Puisque je vous dis que je suis un admirateur ! J’ai lu tous ses livres ! Donnez-moi au moins son numéro de téléphone. - Je ne suis pas autorisée à divulguer les adresses personnelles des auteurs au public, Monsieur. Pétasse ! Comme si je n’étais pas capable de mettre la main sur Norbert Brandt où qu’il se trouve sur cette putain de terre, San Francisco, Genval ou Vesoul, tout simplement parce que je le connais mieux que personne. J’ai lu tous ses livres. Même les deux derniers qui sont à chier.

J’ai acheté mon billet pour la Californie quand Paris-Match a sorti un reportage sur la vie de Norbert Brandt dans la banlieue chic de San Francisco. En voyant les photos, j’ai tout de suite compris où était le problème. Les raisons du manque d’inspiration de ses derniers livres s’étalaient sur plusieurs pages dans le magazine. Sur les clichés, Monsieur Brandt pose avec sa femme et son gosse dans leur luxueuse maison avec piscine. Il a l’air heureux et détendu. Cruelle maladie pour un écrivain. Sa femme se prénomme Erika, elle est suédoise, c’est Paris-Match qui l’affirme. Elle a trente ans de moins que Norbert et elle est magnifique.

Dans l’interview, quand on lui demande d’expliquer son succès international si soudain, il répond qu’il ne comprend pas, l’hypocrite. C’est pourtant bien simple, ses derniers romans sont merdiques. Une suite de lieux communs consternants sur la vie de famille, sur l’accomplissement de ses projets et la réalisation de soi. Pas étonnant que le public adore. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite derrière ses lunettes noires. C’est l’insistance du libraire à engager la conversation avec ce client en particulier qui m’a mis la puce à l’oreille.
L’inconnu désirait s’en aller mais le libraire le retenait. Le client de la librairie avait bien la dégaine de Norbert, mais il n’était pas non plus l’écrivain qui m’avait dédicacé son second roman à Paris, il y a vingt ans. De mon poste d’observation, je l’ai trouvé beaucoup plus sûr de lui. Il avait pris de l’assurance et du poids. Il paraissait détendu et serein, loin de l’homme stressé et bourré de tics que j’avais connu autrefois.
La Californie peut-elle changer un individu à ce point ? Le client répondait poliment mais par monosyllabes au torrent de paroles enthousiastes du libraire mais se rapprochait de la sortie.

J’ai payé mon café en vitesse et je me suis retrouvé dans la rue sans perdre la librairie de vue. Une femme a interrompu le libraire. Elle désirait une information. L’homme aux lunettes noires en a profité pour prendre congé. D’un geste de la main, il a indiqué au libraire qu’il allait repasser. Un autre jour. Quand ce type est sorti de la librairie, je n’étais toujours pas persuadé qu’il s’agissait bien de Norbert Brandt et puis j’ai reconnu son fils à ses côtés. Un beau gamin de cinq ou six ans avec le même sourire que sa mère. C’est l’enfant que les photographes de Paris-Match avaient saisi en train de plonger dans la piscine.
Norbert Brandt portait un sac marqué du nom de la librairie.
J’aurais tout donné pour savoir quels livres il avait achetés. J’ai couru jusqu’à ma voiture de location et je les ai suivis au pas. A cinquante mètres environ. Ils marchaient sans se presser en s’arrêtant devant les vitrines des magasins comme des gens de la campagne qui s’offrent une virée en ville. Après une vingtaine de minutes, Norbert et son fils se sont engouffrés dans un parking. J’ai attendu qu’ils en sortent. Les livres de Norbert Brandt ont révolutionné ma vie. Sa voix me parle, sa puissance narratrice m’emporte, son ironie grinçante et détachée, je l’endosse.
Le monde de Brandt est joliment laid et sonne atrocement juste. S’y plonger est délicieusement dépressif. Norbert Brandt fait partie du cercle très restreint de mes grands écrivains. Les auteurs qui explorent en rampant les boyaux étroits et obscurs de la destinée humaine dans le seul but de frayer un chemin de vie aux hommes moyens dans mon genre.
Les écrits de Norbert Brandt ont éclairé des salles secrètes enfouies au plus profond de mon âme. Je ne parle évidemment pas de ses deux derniers livres qui vont dans le sens contraire de son œuvre et qui ont obtenu un succès immense. Dans ses deux derniers livres, Norbert ressemble à un type qui sortirait d’une grotte dans lequel il s’est enfermé pendant des années pour humer l’air et se dire que, finalement, il fait bon vivre dans ce monde. Une catastrophe littéraire. Laissons aux petits commerçants les questionnements sur la météo.

Norbert Brandt et son fils sont sortis du parking dans une Mercedes, le dernier modèle. Je n’ai eu aucun mal à les suivre malgré la circulation de San Francisco. Quand il est sorti de la ville, j’ai laissé pas mal d’écarts entre nos deux véhicules. Je craignais de me faire remarquer. Depuis ses deux best-sellers, Norbert doit se méfier des chasseurs d’autographes et des fans hystériques. Il ne faudrait pas qu’il me confonde avec un admirateur ordinaire. Quand il m’a dédicacé son livre à Paris, je l’ai surpris par ma grande connaissance de son œuvre. Il était en train d’écrire les mots habituels dans ce genre d’exercice quand je lui ai récité un passage entier de son tout premier ouvrage. Il est resté stupéfait. Il m’a avoué qu’il serait incapable de se souvenir d’une seule ligne de son premier livre. - Je suis votre mémoire, mon cher Norbert. - Sans aucun doute. Je lui ai récité un autre passage. Deux pages entières. Derrière moi, une fan sans cervelle s’impatientait. Une grande blonde qui avait littéralement adooré son livre.

Norbert Brandt filait vers le Sud sans se presser. Je l’ai suivi. Après une petite demi-heure la Mercedes a quitté l’autoroute pour s’engager à droite vers l’océan. J’ai continué à le filer de loin sur une petite route sinueuse à travers les collines pelées de la Californie. A l’approche de la mer, Norbert Brandt a tourné à gauche. Un chemin de terre et de sable, de la largeur d’un véhicule où je ne l’ai pas suivi. J’ai roulé encore sur cent mètres environ. L’océan s’étalait devant moi. J’ai attendu que la nuit tombe avant de sortir de ma voiture. Un vent très frais venait de la mer. J’ai marché quelques minutes sur la plage avant d’apercevoir les lumières d’une habitation. Une large maison en bois avec vue sur l’océan. Une immense piscine, des fleurs dans le jardin. C’était donc là que Norbert Brandt gâchait son génie. Je ne lui en veux pas, à Norbert Brandt. Il n’est pas le premier artiste que le bonheur corrompt. Avant lui, le peintre Léon Spilliaert a commis la même erreur. Ses premiers tableaux étaient sombres, mortifères et angoissants. Sa peinture ressemblait à un cauchemar en marche, ses autoportraits à des morts-vivants en sursis. Comme Norbert Brandt dans sa littérature, Spilliaert peignait les ténèbres en grand. Et puis, le monde est mal fait, il est tombé amoureux fou d’une femme. L’amour, le bonheur et la vie de famille furent désastreux pour sa peinture. Il se mit à produire des croûtes décoratives pleines de symboles sirupeux. Plus jamais, Spilliaert ne fut en mesure de renouer avec son talent. Quand l’artiste ne gémit plus, il boit de la tisane. On devrait interdire le bonheur aux génies. Le soir même, je me suis rendu à la librairie sur Columbus Avenue.

- Je voudrais connaître les titres des livres achetés par Norbert Brandt cet après-midi ? Le libraire a rigolé : « Vous êtes journaliste, hein ? Il n’y a que les journalistes pour poser de pareilles questions ! »

- En effet !

- Il n’a acheté que des livres illustrés pour les enfants.

- Vous voulez dire que Brandt est venu dans la librairie de Richard Brautigan pour son gamin ? 

- C’est exact.

J’en avais mal au ventre.

Le lendemain matin, je suis revenu rôder autour de la maison des Brandt. Vers11 heures, Norbert est sorti en voiture. J’ai attendu dix minutes et puis, à l’aide d’une pince coupante, j’ai sectionné le grillage qui protège son jardin des intrus. Je me suis avancé en silence jusqu’à la piscine. Personne. Dans la cuisine, Erika s’activait. Une radio fredonnait un air à la mode. Je suis passé derrière elle, j’ai posé ma main gauche sur sa bouche et je lui ai tranché la gorge. Proprement. Quelques hoquets existentiels et puis, plus rien que le bruit mou de son joli corps sur le carrelage.
Ensuite, je suis monté à l’étage. Des bruits de jeu vidéo m’ont guidé vers le petit. Il m’a regardé entrer dans sa chambre. Il est mort sans lâcher ses manettes.

Deux heures plus tard, j’étais dans l’avion pour Paris. Combien de temps faudra-t-il à Norbert Brandt pour écrire un nouveau chef-d’œuvre ? Deux ans, trois ans ? Peut-être plus. Après un tel drame, je le vois bien renouer avec la poésie.

Image: 

Photo © Jean-Frédéric Hanssens

20 août 2016

Maria

Maria est assez vieille pour connaître plus de morts que de vivants. Le jour elle fréquente les vivants. La nuit, les morts. Le matin, elle doit les repousser des deux mains avant de se lever. Pendant son sommeil, les morts se sont rapprochés d’elle pour se profiter de sa chaleur. Elle se réveille prisonnière de leurs bras et de leurs jambes. Ils ont très froid et les nuits sont glaciales en cette saison. Vers deux heures du matin, elle sent leur présence dans un demi-sommeil. Elle ignore d’où ils viennent mais ils envahissent sa chambre et son lit. Tout est bon pour s’introduire chez elle, surtout les souvenirs. Elle tente bien de leur donner des coups de pieds pour les éloigner, mais c’est inutile. Les morts de Maria sont tous là : sa mère, son père et tous les autres. Pas facile de donner de coups de pieds à sa mère. Au matin, elle grelotte parce qu’ils ont pris toute la place dans le lit et se sont emparés des couvertures. Au début, elle a vainement essayé de les jeter hors de sa chambre, mais les morts ne veulent rien entendre. Quand elle en met un à la porte, un autre en profite pour se glisser sous les draps. Ils sont très facétieux. Le matin la trouve épuisée. Elle s’accommode de leur présence comme d’un mari qui se retourne brutalement dans le lit conjugal et qui ronfle. Elle déteste quand ils se frottent contre elle. Ils sont froids et bruyants, surtout quand ils se querellent pour une place dans le lit ou un morceau de drap. Quand Maria sent que les morts ont investi son lit, elle tente de retrouver le fil du sommeil le plus rapidement possible. Elle s’y plonge pour avoir la paix. Parfois, elle a recours aux somnifères même si c’est très mal vu par sa mère qui craint une addiction de sa fille aux barbituriques. - Maria n’a jamais eu la moindre volonté, déclare la mère. Le père n’en pense rien mais il approuve de la tête comme toujours pour ne pas faire d’histoires. Certaines nuits, Victoria, une amie de Maria se joint à eux. Victoria est une amie d’enfance. Elle est morte d’un cancer du sein l’année précédente. Maria l’aime beaucoup mais ce n’est pas une raison pour apprécier cette compagnie nocturne Maria sait bien que les nuits où Victoria rejoint son lit, c’est que son mari, Antoine, le veuf, a accueilli une autre femme dans le sien. Victoria a du mal à accepter cette situation et vient chercher un peu de réconfort chez son amie. - Il dit qu’il refait sa vie ! Tu te rends compte, Maria ! Il refait sa vie alors que je suis encore tiède. Touche-moi ! Vérifie ! Je ne suis pas froide ! Touche ! Maria tente alors de lui expliquer que la nuit, elle aimerait reprendre des forces plutôt que vérifier la température des cadavres mais Victoria ne veut rien entendre. Le matin, les morts de Maria restent toujours couchés un peu plus longtemps qu’elle. Normal, ils n’ont plus d’activités professionnelles. Sa mère apparaît souvent quand Maria est sur le point de partir travailler. - Tu comptes sortir comme çà ? Mais ma pauvre fille, tu ressembles à une putain ! Maria travaille tard au bureau surtout parce qu’elle n’a pas envie de rentrer chez elle. Il arrive qu’elle prenne un verre ou deux ou trois avec Richard avant de rentrer. C’est un collègue célibataire avec qui Maria a couché une fois. Elle n’est pas amoureuse mais il est si gentil. Rentrer à la maison avec Richard n’est pas simple. Lui aussi vient, accompagné de ses morts. Avec les morts de Maria, çà fait beaucoup de monde dans la petite chambre. Pas facile de faire l’amour devant tous ces gens qui sont assis comme au spectacle et qui s’invectivent. - Qu’est-ce que tu fiches avec cette pétasse, s’indigne l’ex de Richard, disparue dans un accident de voiture - Pétasse, toi-même, réplique la mère de Maria qui critique beaucoup sa fille mais qui n’apprécie pas que des étrangers s’en chargent. ( C’est sa fille, merde !) Dans cette ambiance de combat de boxe, les amants perdent leur influx. Maria prétexte une migraine, Richard, une panne.

- C’est la première fois que çà m’arrive, s’excuse-t-il alors qu’on entend les morts qui ricanent. Au matin, Richard s’en va avec sa troupe. Maria se dit que cette histoire d’amour est un nouvel échec. Il ne reviendra jamais plus.

- Bon débarras, dit la mère.

- Peut-être mais je suis à nouveau seule, se plaint Maria.

- Tu n’es pas seule puisque nous sommes là.

16 août 2016

« Le Chinois pisse violet »

Fêtes et anniversaires sur fond de guerres militaires et sportives.

Mercredi 10 août

 Depuis des lustres, la Russie et la Turquie entretiennent des relations mouvementées. Tantôt elles sont belliqueuses, tantôt elles deviennent amicales. Nous sommes, après sept mois de tensions qu’un avion russe abattu par les missiles turcs avait créées, dans une phase proche de l’euphorie. Recep Erdogan est allé à Saint-Pétersbourg rencontrer son « cher ami Vladimir ». Celui-ci n’en espérait pas tant. Au moment d’accueillir le sultan, le tsar a dû rire dans sa barbe en pensant aux occidentaux. Comme d’habitude, son rictus ne l’a pas trahi.

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 On me dit que le climat de Pétersbourg me fait du mal et qu’il est très coûteux de vivre à Pétersbourg avec des moyens aussi misérables que les miens. Je sais cela mieux que ces conseillers si sages, si doués d’expérience, mieux que les béni-oui-oui. Eh bien je reste à Pétersbourg, je ne sortirai pas de Pétersbourg ! Si je ne sors pas, c’est que… Ah, mais ça n’a rigoureusement aucune importance que je sorte ou que je sorte pas. » (Fiodor Dostoïevski. Les Carnets du sous-sol, 1864)


                                                                       *

 Le génie humain n’a pas de limites. Plus la lutte contre le dopage dans le sport est rigoureuse, et plus de nouvelles solutions, momentanément exemptes de sanctions, apparaissent dans la plupart des grandes nations. Le nageur français Camille Lacourt, déçu de sa prestation, accuse ses adversaires : « Le Chinois pisse violet ! » Les Jeux de Rio pourraient bien donner naissance quelques paroles et attitudes croustillantes plutôt qu’à des exploits.

Jeudi 11 août

L’Allemagne envisage la déchéance de la nationalité pour les binationaux. Jusqu’à présent, contrairement à ce qui s’est passé en France, aucun intellectuel, aucun défenseur des droits de l’Homme, n’ont encor déclenché de tollé. Á suivre.

 

                                                                        *

  • Tiens ! Daech n’a pas encore revendiqué les épouvantables feux de forêts qui ravagent les environs de Marseille ! …
  • C’est que les flammes, c’est le Diable…
  • Eh bien oui, justement…

 

*

 « Le diable : encore un incompris ! » (Henry de Montherlant. Carnets, éd. Gallimard, 1963)

Vendredi 12 août

 Il se produit souvent d’étranges coïncidences autour de l’œuvre de Stephen Frears. En 1988, il adapte au cinéma Les Liaisons dangereuses, le fameux roman de Choderlos de Laclos (1782) avec le facétieux John Malkovich dans le rôle principal. Quelques mois plus tard, Miloš Forman propose Valmont, une superbe inspiration découlant du même roman qu’aucun anniversaire historique n’aurait pu justifier. Voici que le 16 septembre 2015, Xavier Giannoli occupe l’affiche avec Marguerite, où Catherine Frot est sensationnelle dans le rôle d’une  cantatrice qui chante faux. Le film rafle les Césars principaux. Le 12 avril 2016 paraît dans les salles noires Florence Foster Jenkins, une fresque de Stephen Frears construite sur la biographie de ce personnage à la fois troublant, excentrique, attachant et en fin de compte pathétique, dont il est périlleux de se demander si masquer son ambition était geste scandaleux ou généreux. Son mari, interprété magistralement par Hugh Grant, est à la fois héros philanthrope autant qu’héros « profitard ». Chacun appréciera. Quand on a visionné les deux films, on est inévitablement tenté par la comparaison. Il importe toutefois de garder à l’esprit quelques paramètres très différents. Et d’abord la circonstance de temps et l’unité de lieu. L’histoire de Marguerite se déroule à Paris en 1920 ; celle de Florence à New York en 1944. Or la vie sociale et les faits historiques sont bien entendu déterminants au sein du cadre narratif (la cause des soldats américains partis à la guerre, par exemple,  provoque indirectement l’épilogue chez Frears…) L’Océan Atlantique ne modifie pas la bêtise et l’hypocrisie, l’imbécillité des rombières et de leurs riches chevaliers servants, pas plus que la turpitude du renommé professeur de chant ou la prostitution des journalistes spécialisés. Il y a des salauds à Paris autant qu’à New York, comme il doit y en avoir autant à Poitiers qu’à Phoenix, ou à Besançon qu’à Baltimore… Reste le jeu. Chacune dans son rôle, aussi bien Catherine Frot que Meryl Streep est remarquable ; le personnage les habite et les pare d’authenticité. Mais ici encore, on n’échappe que péniblement à la comparaison : on sent que Meryl Streep se doit d’être fidèle à la véritable Florence Jenkins tandis que Catherine Frot répond à une mise en scène plus libre. D’un côté une adaptation, de l’autre une inspiration. L’analyse est sans fin puisque l’héroïne a existé. Le Valmont de Frears et celui de Forman étaient très éloignés, mais il s’agissait d’un héros de fiction… Si la vie peut être un roman, il ne faut pas la confondre avec le roman d’une vie.

                                                                      *

 « Il est possible que tous les faux pas conduisent à un bien inestimable. » (Wolfgang von Goethe, 1817)

Samedi 13 août

Cuba fête le 90e anniversaire du Commandante Fidel Castro en liesse. On estime à 600 le nombre de tentatives d’assassinat foirées ; sa mort fut annoncée officiellement plus d’une cinquantaine de fois. Mais le vieux guérillero est toujours vivant, et les Cubains ont été conduits dans une justice sociale à nulle autre pareille. La réussite de la Révolution de 1959 ne fut certes pas complète, mais malgré les sabotages incessants et les blocus interminables des Etats-Unis, rien ne put empêcher l’édification d’une société socialiste. Raul Castro lui a succédé au pouvoir dès que Fidel ne fut plus en mesure de l’assumer. Il est âgé de 85 ans. Autant dire que la question de l’avenir de Cuba repose sur les générations suivantes, ce qui  demeure un lourd point d’interrogation. Le rapprochement avec le grand ennemi et l’ouverture au tourisme devraient assurer une stabilité au régime, quelle que soit sa transition voire même sa mutation liée au futur responsable de sa direction. Á observer le moment venu.  Cela dit, celles et ceux qui ne connaissent de Cuba que le farniente feraient bien de se documenter un peu sur l’histoire de ce pays, et de préférence à l’aide d’ouvrages où l’objectivité est de mise, comme par exemple l’étaient les livres des éditions François Maspero qui alimentèrent notre romantisme.

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 « Notre seul orgueil sera d’avoir peut-être été utiles. » (Fidel Castro. Moi, Fidel Castro, entretiens avec Ignacio Ramonet, Un monde nouveau, éd. Fayard, 2007)

Dimanche 14 août

Ce qui semble capital dans la reprise de Minbej, cette ville syrienne au nom jusqu’ici inconnu, contrôlées naguère par les troupes de l’État islamique, c’est que l’opération a permis de libérer des centaines de civils utilisés comme boucliers humains par Daesh. Ces pauvres gens vont pouvoir témoigner à propos de l’enfer où on les détenait. Certes, on ne se fait pas d’illusions quant aux horreurs qu’ils ont dû voir et subir mais la diffusion de leurs paroles dans le monde entier devrait éclairer une fois de plus la description du Mal absolu, un élément qui a toujours accompagné l’évolution de la gent humaine.

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« On ne peut vaincre le Mal que par un autre mal. » (Jean-Paul Sartre. Les Mouches, 1943)

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Lorsque Eddy Merckx remportait la majorité des courses cyclistes du premier au dernier jour de l’an et qu’il soulevait l’intérêt de toute la Belgique, rappeler, même timidement, dans un bistrot, qu’il n’y avait pas de surhomme et souligner que le frère du champion était pharmacien, c’était risquer de se faire lyncher ou en tout cas, être mis en quarantaine. Il n’y a pas de surhomme. Cette affirmation, qui planait sur les victoires de Lance Armstrong au Tour de France, revient à l’esprit lorsque l’on s’émerveille des 23 médailles d’or que le nageur américain Michael Phelps collectionna tout au long des Jeux auxquels il participa. Ce 23e trophée qu’il vient d’empocher à Rio sera pour lui, d’après ses dires, le dernier. Il est désormais devenu le détenteur absolu du plus grand nombre de médailles d’or, toutes disciplines sportives confondues. Évoquer le dopage à son sujet serait verser dans le procès d’intention. Pour l’instant. 

Lundi 15 août

 Jour de l’Assomption.

 Chaque année en ce jour de fêtes dans le monde chrétien, la même question mérite d’être posée : pourquoi n’est-il jamais fait mention du destin de Marie dans le Nouveau Testament ?  L’Église n’a pas de réponse. Est-ce parce qu’elle n’était qu’une femme ?  Ou même, qu’elle n’était qu’un ventre ? Tous les textes la concernant sont donc apocryphes ou relevant de légendes. Ce n’est qu’en 373 que Saint-Ephrem envisagea sa fin de vie et au Concile d’Éphèse en 431 qu’elle fut reconnue « Theotokos », c’est-à-dire « mère de Dieu », et encore ! Ce fut  sous la pression de la ferveur populaire !...

 De Pie en Pie, la question devenait lancinante. Il fallut attendre le douzième du nom pour savoir, par sa déclaration du 1er novembre 1950, ce qu’il advint de Maman : « Nous affirmons, nous déclarons et nous définissons comme un dogme divinement révélé que l’Immaculée Mère de Dieu Marie, toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste. » Ouf ! Comme a dû le dire son fils : nous voici fixés !

 Et rassurés. Songeons en effet que si Marie n’avait pas accompli le grand voyage, il n’y aurait point de jour férié au mois d’août !

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 « O Marie ! Qui avez conçu sans pécher, faites-moi la grâce de pécher sans concevoir… » (Jean-Louis-Auguste Commerson. Pensées d’un emballeur pour faire suite aux ‘Maximes’ de La Rochefoucauld, 1851)

14 août 2016

Dopages, fraudes et belles paroles

Des jeux un peu, beaucoup politiques avec des politiques qui jouent aussi à la politique.

Lundi 1er août

Les Jeux Olympiques s’ouvriront dans trois jours à Rio. C’est la première fois de leur histoire qu’ils se dérouleront en Amérique du Sud.  Comme d’habitude, certaines infrastructures ne sont pas encore achevées. Mais c’est au plan de la direction du pays que le bât blesse. Dilma Rousseff a été suspendue de ses fonctions présidentielles pendant six mois. Elle risque la destitution. Mais à peine deux semaines après que son successeur la remplaçait, il était déjà soupçonné de corruption. Des élections anticipées seront vraisemblablement nécessaires pour départager les protagonistes. La gauche conduite par Lula et Rousseff a sans doute fauté, mais le fait est qu’elle exerce depuis trop longtemps le pouvoir et qu’elle agace les tenants des grands groupes financiers et des grandes fortunes qui ont toujours dirigé le Brésil. Autrefois, comme du temps d’Allende, la CIA s’en mêlait et provoquait un coup d’État. On ne voit pas Obama se lancer dans pareille aventure. Ah ! Si c’était Trump… Chaque jour, à Rio,  des partisans de l’une et de l’autre manifestent dans les rues pour exprimer qui leur soutien, qui leur désapprobation. Il conviendrait peut-être de les inscrire dans la compétition afin qu’ils concourent au moins pour une médaille.

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« Il est curieux que l’on dise de quelqu’un :’il se sauve’ quand il s’en va. On ne peut pas se sauver en restant ? (Frédéric Beigbeder. Un roman français, éd. Grasset, 2009)

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Le Premier ministre turc reconnaît qu’à la suite du coup d’État raté du 15 juillet, il y a « probablement eu des erreurs » dans les purges « mais elles seront corrigées ». Bref, on te met en prison, s’il s’avère que c’est une erreur, on te libèrera. C’est la version humaniste du « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! »

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Comme il en a l’habitude, dans le vol qui le ramène à Rome après le succès de participation aux Journées mondiales de la Jeunesse qui se déroulèrent à Cracovie, le pape a dialogué avec les journalistes. « Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique ». On s’attend à ce qu’il évoque des exemples fort significatifs dans l’Histoire. Ils ne manquent pas. Que nenni ! François confie son étonnement quand, chaque matin, il ouvre un journal italien pour découvrir qu’un homme a tué l’amant de sa femme. Horreur ! « L’assassin était pourtant baptisé ! »  précise-t-il. On était en train de survoler les Alpes. En bas, une souris sortait d’une montagne.

 

Mardi 2 août

Avant de s’envoler pour Rio de Janeiro où il compte assister à l’ouverture officielle des Jeux Olympiques mais surtout défendre la candidature de Paris pour 2024 en compagnie de la maire de Paris Anne Hidalgo et de la présidente de la Région  Île-de-France Valérie Pécresse, François Hollande réunit la presse présidentielle. Les petites phrases choisies et placées au bon endroit, les quelques allusions habiles aux uns et aux autres prouvent que l’homme maîtrise toujours bien sa fonction et qu’il assume pleinement ses responsabilités. Certains verront dans ce comportement serein, lucide et remarquablement contrôlé une volonté de laisser une trace positive du quinquennat ; d’autres y distinguent surtout l’amorce d’une future candidature. C’est à la fois l’une et l’autre bien entendu…

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« Je suis né juif, j’ai reçu le nom de mon grand-père paternel, Aron. Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les apôtres. » Telle est, gravée sur une plaque à Notre-Dame de Paris, là où il est inhumé, l’épitaphe du cardinal Jean-Marie Lustiger, qui se proclamait « Métis de Dieu ». Difficile d’imaginer pareille conversion et surtout pareille harmonie dans la double vue d’une double vie avec un musulman devenant chrétien et gravissant tous les échelons de la hiérarchie jusqu’à l’avant-dernier…

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Machiavel parlait du « métier de vivre ».

 

Mercredi 3 août

Guy Mollet n’a pas laissé que de bons et grands souvenirs dans sa carrière politique. Bizarrement, c’est une réflexion lancée au débotté qui le replace de temps en temps au cœur de l’actualité. Celui qui dirigea la SFIO pendant plus de vingt ans avait confié qu’il avait « eu affaire à la droite la plus bête du monde ». On ne compte plus le nombre d’observateurs, et pas seulement des opposants (ne seraient-ce qu’Alain Carrigou et Alain Duhamel par exemple…),  ayant évoqué cette expression au sein de leurs analyses. La parole cinglante de Mollet date de 60 ans. Si elle revient encore dans les commentaires, c’est qu’elle n’est pas tout à fait exempte d’intérêt. On pourra bientôt le vérifier à l’occasion des primaires. Ils sont une douzaine à fourbir leurs armes. Certains passent leur été à recueillir les parrainages nécessaires à valider leur candidature. Mais on sait déjà qu’il faudra en suivre trois tout particulièrement : François Fillon, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. Les autres retiendront surtout l’attention pour les parties de leurs propos se voulant originales, leurs dérapages éventuels et surtout, après le premier tour, pour leur ralliement.

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« Être bête offre cet avantage, et aussi ce danger, que soi-même on ne s’en aperçoit pas. » (Tristan Bernard. Le Poil civil, 1915)

 

Jeudi 4 août

Pour Olivier Roy, politologue, spécialiste de l’islam, il n’y a pas de retour, voire une expansion du religieux. Partout, y compris dans les pays musulmans, la sécularisation gagne du terrain. Cette affirmation, soutenue par des chiffres de statistiques, est une amorce à un débat intéressant : il concerne la croyance en une religion par rapport à la pratique de cette même religion. On constate qu’en France par exemple, comme dans d’autres pays européens, de moins en moins de personnes se rendent à la messe. Mais aux grandes occasions (mariage, baptême, décès…), ces mêmes personnes se retrouvent et se reconnaissent dans le besoin de communier au sein de la religion catholique. Si la religion ne dicte plus leur comportement (la contraception et le divorce sont des exemples forts de « désobéissance »…), les gens ne s’écartent pas d’une certaine appartenance à quelque chose qui les dépasse. En outre, on veut bien suivre Olivier Roy pour ce qui concerne les pays musulmans mais  chez eux, la pratique et la dépendance religieuses sont étroitement liées à l’écart entre les milieux urbains et les sociétés rurales. Une pédagogie ainsi qu’une ouverture d’esprit contrarient tout dogme. En conséquence, le Bien et le Mal, notions de moins en moins figées, s’apprécient dans le flou. La liberté de pensée n’est pas une et indivisible. Accepter le pluralisme dans le respect de l’Autre est un stade de vie en commun qu’aucune doctrine ne peut et ne doit réguler.

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« Le malheur, en s’attachant à moi, m’enseigna peu à peu une autre religion que la religion enseignée par les hommes. » (George Sand. Indiana, 1832)

 

Vendredi 5 août

La gorge sèche et le cœur serré, Martine Aubry, maire de Lille, annonce que la mythique braderie des premiers jours de septembre n’aura pas lieu cette année pour des raisons de sécurité. Les commerçants et plusieurs organisateurs de manifestations connexes l’apprennent par la presse. Deux hypothèses :

  1. Elle a reçu un coup de fil du Ministre de l‘Intérieur lui indiquant que les Renseignements généraux possèdent des informations quant à a préparation d’un attentat. Elle préfère ne pas prendre de risque. On peut la comprendre mais pourquoi ne prévient-elle pas les personnes concernées, comme les associations de commerçants par exemple, ou l’Union des métiers et industries de l’Hôtellerie ;  quitte à faire l’impasse sur les raisons qui l’animent, sans donner toutes les précisions qui la motivent, ainsi que le préfet ?
  2. Elle n’ose pas organiser cette vaste fête populaire qui rassemble près de deux millions de personnes et où la consommation de moules se chiffre en tonnes. En ce cas, celle qui traitait autrefois François Hollande de « couille molle » ne présenterait pas une attitude courageuse et responsable, faisant du même coup le jeu des djihadistes. Le pire serait que ceux-ci commettent un attentat dans cette ville pour démontrer sa vulnérabilité. Car bien entendu, indépendamment de la braderie, Lille, comme toutes les grandes villes, offre des lieux de rassemblement populaire multiples où des actes criminels peuvent être accomplis par des kamikazes dérangés.

Vivre comme si de rien n’était. Ne pas changer ses habitudes face à la menace permanente et bien réelle. Le risque zéro n’existe pas. Renforcer la sécurité mais ne pas donner des signes de panique, etc. On ne cesse de répéter ça et là des principes forts afin de décourager les apôtres du mal qui veulent détruire la vie démocratique. Ce type de reculade, peut-être justifiée, n’en témoigne pas moins d’une faiblesse révélant une crainte… Ou d’une crainte révélant une faiblesse.

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« Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. »  « Nul ne peut se sentir à la fois responsable et désespéré. »  (Antoine de Saint Exupéry. Pilote de guerre, 1942)

 

Samedi 6 août

François Hollande s’est dépensé en arguments à Rio devant le comité olympique pour défendre la candidature de Paris en 2024. Et l’on se souvient de l’échec au profit de Londres pour les Jeux de 2012. Bertrand Delanoe, le maire de l’époque, en fut très dépité. On soupçonne encore le Premier ministre britannique Tony Blair d’avoir utilisé des dessous de table pour emporter la mise. Il se dit même que la reine Elisabeth n’a jamais tellement apprécié ce chef de gouvernement-là, se méfiant de certaines façons douteuses de gouverner.
Mais à propos, que devient Bertrand Delanoe ? On le sait souvent dans sa Tunisie natale qui s’efforce tant bien que mal de réussir son passage à la démocratie malgré une chute de fréquentation touristique… Depuis qu’il a quitté ses fonctions le moins que l’on puisse dire est qu’il a été discret, ne faisant aucune ombre à celle qui lui a succédé, Anne Hidalgo. Il a eu 66 ans le 30 mai dernier. Le Parti socialiste aura encore besoin de lui.

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« Avoir le sens de l’honneur, en démocratie, c’est défendre avec constance des convictions sincères, quel qu’en soit le coût pour soi-même. » (Bertrand Delanoe, communiqué de presse, réponse à Ségolène Royal, le 18 novembre 2008)

 

Dimanche 7 août

Ce jeune irakien avait 7 ans en 2003. Il ne se souvient quasiment pas de Saddam Hussein. Aujourd’hui, quand il sort de chez lui le soir pour retrouver des copains et rencontrer des filles, il se dit qu’il n’est pas sûr de rentrer à la maison. On se demanderait bien pourquoi, chaque fois qu’il fait mine de quitter son domicile, sa mère vérifie qu’il ne se munit pas d’une boîte à chaussures. Son petit frère a été abattu en 2004 par un soldat américain. Le gamin trimballait des jouets dans une boîte à chaussures ; l’Américain a cru qu’il transportait une bombe… Son grand-père lui apprend que sous Saddam, quand il allait danser, il rentrait souvent vers les 3 heures du matin sans aucune inquiétude. Que pense cet enfant, aujourd’hui âgé de près de 17 ans, et sur le point de devenir un citoyen ?

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Au village olympique de Rio où il rend visite aux athlètes français, François Hollande se fait photographier en train de serrer la main du judoka de Guadeloupe Teddy Riner, 2 mètres 04, 131 kg. Deux grands hommes qui se sourient.

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« Au Mans, il y a dix ans, j’ai gagné mon poids en rillettes. Eh bien j’en bouffe encore ! » (Bernard Mabille. Peut-être gras mais jamais lourd, éd. Michel Lafon, 2015)

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Dans un gouvernement, le portefeuille du Tourisme est en principe le plus beau poste. De nombreuses hautes personnalités en ont eu la charge, comme Antoine Pinay, à deux reprises, en 1950 et en 1958. En 1981, François Mitterrand désigna François Abadie. Il était député radical de gauche, franc-maçon et maire de Lourdes. Ce pedigree devait amuser le président. Aujourd’hui, la fonction est assumée par Matthias Fekl, 38 ans, député socialiste de Lot-et-Garonne, qui ne peut pas considérer que c’est une sinécure. Les attentats lui confèrent une tâche essentielle : faire en sorte que la France demeure la première destination mondiale du tourisme. L’étude de l’édition dominicale du journal Sud-ouest aura dû le réconforter. Les chiffres révèlent en effet que la France n’a jamais connu autant de festivals cet été tandis que le nombre de festivaliers n’a jamais été aussi important. Une fois de plus, l’on constate que l’actualité n’est pas tout à fait celle qui se commente à Paris et que par ailleurs, il y a de bonnes informations à diffuser. Le culte du malheur n’est pas obligatoire dans l’éthique journalistique. Un train qui part à l’heure, ce peut être aussi une information.

 

Lundi 8 août

Le président Erdogan ne cesse d’accuser « le manque d’empathie » des Américains et des Européens à son endroit. Il le redit au journal Le Monde au cours d’un long entretien. Il n’en est pas encore à les considérer comme ayant fomenté le putsch avorté mais on n’en est pas loin. On pourrait lui mettre sous les yeux les déclarations de Hollande, Merkel, Obama et bien d’autres, condamnant le putsch dans les toutes premières heures de son déclenchement mais cela ne servirait point à grand-chose : il les connaît, son but est de prendre ses distances avec l’Occident, comme il le démontre et même le prouve depuis qu’il est au pouvoir. Son rapprochement inattendu avec Vladimir Poutine en est un autre élément. Erdogan détient deux atouts majeurs : la présence, sur son territoire,  de l’OTAN et du camp de réfugiés syriens. S’il ouvrait ces deux vannes-là, le monde tremblerait et les centres de gravité basculeraient. En un mot, cet autocrate possède entre ses mains l’équilibre du monde. Et comme il parvient à fanatiser de plus en plus son peuple, tout est - hélas ! - possible, y compris le pire.

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« Il y a des paroles qui ressemblent à des confitures salées. »

« La justice est la moitié de la religion. »

(Proverbes turcs)

 

Mardi 9 août

Á Rio les nageurs américains apparaissent avec des pois rouges sur la peau. C’est le signe qu’ils utilisent une nouvelle thérapie concernant la circulation sanguine et améliorant la récupération physique. Le Comité olympique ne semble pas s’être ému. Jusqu’à preuve du contraire, cela ne s’appelle pas « dopage ». C’est une méthode un peu plus sophistiquée que celle utilisée par les athlètes russes qui, en bloc, ont été interdits de Jeux peu avant leur ouverture. Et puis, ceux-ci, ils sont américains, donc par définition probes et respectueux des règles… Si pour leur défense éventuelle, ces Étatsuniens évoquaient le cas du vainqueur du Grand prix de la Montagne au Tour de France, il importerait de leur faire gentiment remarquer (gentiment…) que les pois rouges figurent sur le maillot du coureur et non pas sur la peau.

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« Une performance est truquée quand elle est le fruit d’un entraînement devenu l’alpha et l’oméga d’une existence, et quand on dope l’athlète comme un cheval. » (Pierre de Coubertin cité par de docteur Jean-Pierre De Montenard dans Dopage – L’imposture des performances, mensonges et vérités sue l’école de la triche, éd. Chiron, 2003)

06 août 2016

Comme un grand théâtre

Diverses mises en scène politiques et de communication.

Jeudi 28 juillet

 Après deux années passées à Bruxelles, l’opposant congolais socialiste de toujours Étienne Tshisekedi, 83 ans, est revenu chez lui hier. Kinshasa l’accueille en une liesse débordante. Tout au long du parcours, depuis l’aéroport, les femmes dansent et les hommes chantent. Il fallut cinq heures pour que le vieux lion puisse accomplir les 15 kilomètres qui le séparaient de son domicile. Touchant pour lui et ses partisans, inquiétant pour Kabila et la caste qui exerce le pouvoir. Mais le lion est vieux…

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Recep Erdogan aux Américains et aux Européens : « Mêlez-vous de vos affaires ! » Justement, il se fait que « leurs affaires », c’est notamment l’état et le devenir de la Turquie. Parce que la Turquie fait partie de l’OTAN, parce que la Commission européenne possède toujours une demande de candidature à l’entrée dans l’Union, parce que la Turquie est sensée s’occuper de centaines de milliers de réfugiés syriens et irakiens (l’Europe a même déboursé beaucoup d’argent à cette fin…) et parce que, entre autres choses encore, voir naître une nouvelle dictature aux confins du fragile et menaçant Proche-Orient ne peut laisser deux des plus grandes puissances mondiales indifférentes.                                                          

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Que ce soit la dixième ou la douzième fois, on ne se lasse pas de revoir Cent mille dollars au soleil, cet alerte film d’Henri Verneuil rehaussé des dialogues (le mot est au singulier dans le générique) d’un Michel Audiard en grande inspiration où l’on se laisse emmener au sein de cette aventure de camionneurs long courrier dans le Maghreb, dont le patron, un gros diabétique vulgaire, est surnommé La Betterave (fallait la trouver celle-là…) Ventura, irascible empressé, bouscule tout sur son passage ; Belmondo, escroc et habile philosophe réfléchissant, devant son bahut en panne (pardon, « en rideau »…) à ce qu’il se payera grâce au magot (« …un étang avec des canards ; c’est con des canards, mais ça fait cossu… ») et Blier, peinard, qui joue le rôle de la tortue face à ces deux lièvres, où l’expression « suivre son petit bonhomme de chemin » n’a jamais été aussi bien illustrée. Un chef-d’œuvre dans la bonne distraction, un régal. Bref : à revoir encore.

 

Vendredi 29 juillet

Le roi Felipe VI a demandé à Mariano Rajoy de former un gouvernement pour mettre fin à sept mois de blocage. Le Premier ministre sortant accepte mais s’il a remporté les élections du 26 juin dernier, le parti conservateur qu’il menait à la compétition est encore loin de la majorité absolue. Il s’agit de trouver un partenaire. La tâche paraît insurmontable mais la crise que vit l’État central avec la Catalogne aux appétits d’indépendance modifiera peut-être les données du casse-tête. Même en football, Barcelone et Madrid ne cessent de se toiser.

 

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 Enfin ! Á peine rentré d’un voyage dans les îles françaises du Pacifique, Alain Juppé s’est exprimé publiquement sur le climat morose qui règne dans la société française à la suite des attentats. Il use d’un langage clair, posé, réfléchi, loin de tout ce que l’on avait entendu jusqu’ici venant de la droite avec les boutefeux Ciotti, Estrosi et Waucquiez, ainsi bien entendu, en chef de guerre interne, que Nicolas Sarkozy. « Ni angélisme, ni surenchère ! » clame Juppé. Son analyse est évidemment critique vis-à-vis du gouvernement mais elle est aussi très éloignée de celle que pratiquent les ténors de son parti. Après le 14 juillet niçois, on était attristé de  constater qu’il hurlait avec les loups. Ce ne pouvait être qu’une mauvaise attitude ; les vrais voyous sont plus forts que les faux, ceux qui font semblant de l’être, par tactique. Tous les westerns le démontrent. Juppé s’est ressaisi. On s’en réjouit. La première condition pour se faire apprécier en politique, c’est d’être soi-même.

 

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 « Seigneur, pardon pour tant de cruautés. » Tels sont les mots que le pape François écrivit ce matin dans le livre d’or du camp d’Auschwitz-Birkenau qu’il visita où un million de personnes périrent dont 900.000 juifs. Comme ses prédécesseurs Jean-Paul II (le 7 juin 1979) et Benoît XVI (le 28 mai 2006), pas un mot à propos de Pie XII, dont on sait formellement désormais qu’il connaissait la Shoah dès l’automne 1942 et qu’il entretint des relations pour le moins ambiguës avec Hitler bien avant 1940 déjà. Le pardon est le confort moral des grands. Les petits ne jouissent pas de ce privilège. S’il est prouvé qu’ils ont gravement fauté, ils sont, à juste titre, irrémédiablement punis. Pie XII, lui,  mourra dans son lit, en la résidence de Castel Gandolfo, en 1958, à l’âge de 82 ans.

 

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 Le papa de Claude Lelouch à son fils : « Dans la vie, il faut tout faire comme si tout allait bien. »

 

 

Samedi 30 juillet

 

 Le syndrome de l’index pointé commence à devenir très agaçant chez les politiques aux Etats-Unis à tel point que la stature n’étonne plus personne. Pire : on sait ce qui va se passer quand ils prennent la pose à la fin d’un meeting ou dans toute forme de rassemblement où ils apparaissent face à la foule. Ils font semblant de reconnaître une personne de l’assistance, s’en étonnent (Ah ! Tu es là aussi ! Salut toi !) et la montrent du doigt. Si la vedette n’est pas seule sur scène, elle confiera sa découverte à la personne qui l’accompagne. Ainsi, la photographie marquant la clôture de la Convention démocrate de Philadelphie montre la candidate Hillary dans les bras de son mari Bill Clinton, lequel pointe l’index vers la salle en invitant son épouse à partager sa trouvaille. Le communicateur qui inventa cette méthode avait été judicieux. Cette attitude produisit des allures fort réussies. Il est temps désormais de penser à un autre comportement afin que l’image ne sombre pas dans la rengaine médiatique.

 

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 Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je connaisse. (Oscar Wilde. Le Portrait de Dorian Gray, 1890)

 

 

Dimanche 31 juillet

 

 Dans cette majestueuse cathédrale de Rouen que Monet peignit plus d’une fois de toutes ses lumières, des dignitaires musulmans assistent à la messe d’hommage au prêtre assassiné, main dans la main avec les catholiques. Ce geste d’apaisement est accompli dans d’autres églises, en particulier dans la cathédrale de Saint-Denis où gisent les rois de France. C’est sympathique mais c’est trop tard. Désormais, plus personne ne pense que les assassins de masse répondent à des injonctions de chefs religieux. Ce sont des détraqués qui trouvent un besoin de se réaliser en commettant un acte d’horreur, tout simplement. Mais si cette mascarade peut contribuer à réduire les amalgames dont les musulmans sont victimes, pourquoi pas ? En cette journée dominicale creuse, l’événement retient l’attention des médias. Soit. On n’évoquera pas les vingt siècles qui viennent de s’écouler pour démontrer que les religions monothéistes ont toutes et toujours accouché de guerres et de massacres en s’opposant l’une et l’autre. Les catholiques ont réussi, au fil du temps, à faire passer l’idée que « Dieu est amour. » De fait, Jésus est un homme de bien et de bienfaits. Il est difficile d’en dire autant de Mahomet. Et si les catholiques sont parvenus aussi à taire les chapitres de la Bible mouillés de sang (Sodome et Gomorrhe par exemple), il sera difficile aux musulmans de démontrer que le Coran est un livre de paix.   Les radios de midi reflètent l’émotion. Des micros sont tendus. Une dame, sur le parvis de la cathédrale, la gorge serrée, confie sa joie et son émoi : « Nous avons le même Dieu » s’exclame-t-elle. Ben non justement, et c’est bien là le problème… !

 

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 « Je ne sais quelle métaphysique de Platon s’amalgame avec la secte nazaréenne » (Voltaire. Philosophie, II, 69)

 

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 On ignorait que Juppé avait clos sa conférence de presse de vendredi dernier par un petit coup de patte bienvenu. Le Journal du Dimanche nous l’apprend. Bien loin des commentaires sur les attentats et la manière de gouverner, il lança : « Il va se passer le 15 août un événement extraordinaire : Nicolas Sarkozy va se décider à être candidat. » Ah ! On ne sera pas déçus en suivant les débats de la primaire à droite ! …

 

 

 

                       

 

                                                                     

01 août 2016

Une journée de chien

Il est 13h30. Georgette est en retard. -Elle est toujours en retard, remarque Elvis qui s’impatiente. - A la radio, ils ont parlé d’une explosion dans un bus. J’espère qu’elle n’était pas dedans, répond Jeanne inquiète pour sa vieille amie. 13h34. Georgette sonne à la porte. - Désolée pour le retard mais il y a eu un attentat. - On sait, dit Elvis, ne vous excusez pas. - Les gens sont devenus fous, ajoute Georgette. - Elvis pense que les humains se déshumanisent, réplique Jeanne depuis la cuisine. Le dîner est presque prêt ! - Et les chiens s’humanisent, dit Georgette en caressant Elvis qui s’interdit de remuer la queue. Cà fait plouc. -Ouais, fait Elvis, on dirait qu’il y a comme un glissement de sens en matière d’humanité. - A table ! dit Jeanne en quittant la cuisine, un plat fumant dans les mains. - Cà sent bon, qu’est-ce que c’est ? - Des lasagnes végétariennes. J’ai fait la pâte et tout. - Tu ne cuisines plus jamais de viande ces derniers temps, remarque Georgette - C’est vrai. Je me l’interdis car Elvis déprime quand je fais de la viande. Elles s’installent à table. Jeanne dépose des portions dans leurs deux assiettes. - Elvis ne mange pas à table avec nous ? - Il n’en est pas encore capable. Dans quelques mois peut-être, d’après le vétérinaire. - C’est délicieux, fait Georgette, la bouche pleine. - Comment va Roger, toujours fan de foot ? demande Jeanne. - Oui, je crois que ses idées se simplifient dangereusement avec l’âge. Il classe tout en trois catégories : Victoire, défaite ou match nul. - C’est, en effet, une philosophie très simpliste, remarque Elvis depuis le canapé où il s’est couché. - C’est la sienne, répond Georgette, et puis, après un silence, elle ajoute : « j’aimerais tant que mon Rocky réagisse comme ton chien, Jeanne. Quand a-t-il commencé à parler ? ». - A la mort de Victor, après quarante ans de mariage. - Nous y sommes presque. Avec Roger, çà fera bientôt cinquante ans. Soudain, un bruit terrible se fait entendre. Quelque chose d’inconcevable. En même temps un souffle d’une violence inouïe fait trembler l’appartement. Sous le choc, les deux femmes restent immobiles et silencieuses alors qu’Elvis se précipite à la fenêtre. - Cà s’est passé sur la place Dumesnil, je crois, y’a de la fumée, les gens fuient affolés, y’a des blessés, des morts, du sang, j’entends des rafales de Kalachnikov ! C’est horrible ! Les deux femmes poursuivent leur repas. - On pourrait allumer la télé, dit Jeanne, on en saura plus. - Je préfère ne rien voir à la télé, c’est insupportable, dit Elvis, la gueule toujours fixée vers la rue. - Elvis a fait des terribles cauchemars après les derniers attentats, ajoute discrètement Jeanne à l’adresse de son amie comme si elle voulait excuser le chien. - Tout en parlant, elle ressert son invitée. - Il faut vider le plat ou je devrai jeter les restes à la poubelle. Georgette est rentrée en taxi. Elle a trop peur des transports en commun. Le chauffeur commente les évènements. - Les gens sont devenus fous, répète-t-il. A l’arrière, Georgette approuve mais ne dit rien. D’ailleurs, elle est arrivée. Au moment où elle introduit sa clef dans la serrure, Rocky se met à aboyer comme un beau diable de l’autre côté de la porte. Dans le salon, sur le canapé, Roger est couché, inconscient en face de la télévision allumée où une journaliste à la poitrine et au brushing inhumains répète en boucle depuis plusieurs heures les mêmes informations parce qu’elle ne sait rien. Malgré la télé allumée et les aboiements de Rocky, le vieillard ne bouge pas. -Serait-il possible que … ? se demande Georgette. En s’approchant du canapé, elle shoote involontairement sur des cannettes de bière vides qui filent dans tous les sens dans un terrible tintamarre. Roger ne bouge toujours pas. - Il est mort ? Finalement, elle lui touche l’épaule de l’index. Une fois, deux fois. De plus en plus fort. La troisième fois est la bonne. Roger bouge un bras, baille et ouvre les yeux. Visiblement, ce n’est pas encore aujourd’hui que Rocky va se mettre à parler.
31 juillet 2016

Des drames et des mots

Terroristes, génocidaires, fous furieux : les attentats se suivent et ne se ressemblent pas.

 

 

Samedi 16 juillet

 

 Il n’y a jamais lieu de saluer une tentative de putsch militaire. On ne se réjouira donc pas de celle qui vient d’avoir lieu en Turquie mais on soulignera que le président Erdogan l’avait bien cherchée à force de cadenasser de plus en plus son pays. Ce coup d’État qui semble avorté devrait le conduire à plus de modestie et de sagesse. Il est cependant à craindre que le sultan réagira plutôt en renforçant davantage son emprise et en la durcissant.

 

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 Fontenelle, centenaire à 33 jours près, sur son lit de mort : « Il est temps que je m’en aille, je commençais à voir les choses telles qu’elles sont. »

 

 

Dimanche 17 juillet

 

 Si c’est encore possible, il serait heureux de cesser de qualifier de « terroristes » les islamistes radicaux qui se livrent à des meurtres en cascade et les djihadistes de la même eau. L’anthropologue et psychiatre Richard Rechtman (auteur notamment de L’Empire du traumatisme – Enquête sur la condition de victime, éd. Flammarion) les appelle plutôt des « génocidaires ». Il insiste sur la distinction : le terroriste précise-t-il, pose des bombes pour détruire des institutions ; il agit sur le symbole. Si son acte tue des innocents, il lui arrive même de s’excuser. Le génocidaire, par contre, vise le nombre. Il veut tuer le plus de gens possible ; des innocents désarmés, inconnus, à la chaîne. Il est dans un souci de productivité. On pourrait ajouter que le terroriste, même s’il risque sa vie en commettant son acte, ne tient pas à mourir, tandis que le génocidaire est très souvent un kamikaze. Puissent les commentateurs s’inspirer de cette juste analyse. Les mots ont un sens ; mais il est peut-être trop tard.

 

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 La gigantesque manifestation pluraliste et plurielle consécutive aux attentats contre Charlie-Hebdo en janvier 2015, le Congrès réunissant tous les députés et tous les sénateurs, debout entonnant La Marseillaise devant le président de la République à la tribune le 16 novembre dernier, c’est du passé désormais enterré. Á présent, la fissure devient béante : la droite accuse le gouvernement d’incompétence et de légèreté face aux attentats. Même Alain Juppé, homme si respectable, se prête au jeu. On l’a vu presque embêté de joindre sa voix à celle des sirènes mais campagne pour les primaires oblige, il ne peut pas se démarquer de Sarkozy et des autres sur un pareil thème ; l’électorat conservateur le lui ferait payer cash. Quant à Marine Le Pen, « la plus grande démagogue de France » selon Alain Duhamel, elle réclame carrément la démission de Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, qui précise que la mobilisation des forces de sécurité pour le feu d’artifice du 14-juillet à Nice était très exactement la même que celle qui avait couvert le célèbre carnaval de cette ville au printemps. Mais on le sait, devant les slogans et les rumeurs, l’explication pédagogique est toujours perdante. La presse dominicale n’est pas tendre avec ces va-t-en-guerre contre l’exécutif. Chacun a bien compris qu’ils se positionnent en fonction des prochaines campagnes électorales. Jean-Marie Colombani, indigné, évoque un « désastre national ». Dans Ouest-France, Michel Urvoy  décrit « un grand moment de médiocrité politique » et Didier Pobel fait part de sa honte : « On peut reprocher des tonnes de choses à François Hollande et nul ne s’en prive. Mais de grâce, qu’on ne l’attaque pas pour d’avides fins électoralistes, dans le rôle qu’il assume, sinon le mieux, du moins le moins mal. Stop à cette danse macabre de petites phrases. Celles et ceux qui profèrent sur les corps encore chauds des martyrs de Nice font honte à notre pays ! »

 

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 ARTE diffuse La Grande bouffe, de Marco Ferreri, une occasion de se souvenir du dernier grand scandale du cinéma. C’était en 1973 au Festival de Cannes (Il y eut bien La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese en 1988 mais le film ne souleva que l’ire des intégristes catholiques. Et puis, il s’agissait d’un sujet déjà connu puisque Nikos Kazantzákis en avait fait un roman en 1955) Cette farce, que Ferreri préférait qualifier de « physiologique » plutôt que de « monstrueuse », était remarquablement interprétée par quatre acteurs de talent dont seul subsiste Michel Piccoli, et d’une merveilleuse comédienne, Andréa Ferréol, qui avait accepté de prendre 25 kilos pour obtenir le rôle. Ce film de désespérés qui choisissent le suicide collectif par le manger incessant a été tourné dans une villa du XVIe arrondissement de Paris (68, rue Boileau) et mérite aujourd’hui que l’on s’y intéresse aussi par les anecdotes qu’il suscita pendant et après le tournage. Une satire de la société de consommation ? « De la société d’abord » répliquait Ferreri. L’interprétation inouïe de Marcello Mastroianni, Philippe Noiret, Ugo Tognazzi et les deux autres déjà cités, les images de l’histoire provocatrice, morbide et dérangeante occultaient l’intérêt des dialogues. Ils étaient pourtant signés Francis Blanche.

 C’est aussi l’occasion de se souvenir de quelques écrivains attirés par les plaisirs et les excès de la table. Ils furent nombreux avant et après Rabelais. Le plus brillant proche de nous (décédé le 26 mars dernier) est Jim Harrison. Il faudra que les éditeurs chargés de perpétuer son œuvre (Christian Bourgois ?...) n’omettent pas de publier le prodigieux inédit que fit paraître le mensuel Lire dix ans plus tôt (La bouffe, la forme et la mort, février 2016) Quelques mises en bouche :

 « (…) Je me souviens bien sûr de ma défunte maman, mais au fond de la nuit nord-américaine, je médite plus volontiers sur le rôti de caribou que j’ai mangé l’an dernier chez Sarah Mc Lahan à Toronto, ou sur les tagliatelles que Mario Batali a saturées de truffes blanches sous notre toit à l’automne dernier (…) Après m’être privé de tous les plaisirs de la vie, après avoir perdu trente-cinq livres, après être devenu la personne la plus ennuyeuse du monde, je suis allé en France au mois de mai pour me tester face à l’Ennemi (la gloutonnerie et l’alcool) (…) Je roulais donc vers le sud à partir de Lyon, remis de mon bref séjour parisien grâce à une spécialité lyonnaise appelée saint-cochon, un appétissant tas d’abats, de boudins, d’oreilles, de joues, de langues, ce genre-là de haute cuisine, suivi quelques heures plus tard par une classique tête de veau afin de rétablir l’équilibre entre le porc et le bœuf (…) »

 Tout le reste est du même tonneau dans cette relation onctueuse, ode à la France à travers ses plats et ses saveurs. Si Jim Harison avait vu La Grande bouffe, il s’était sûrement délecté. En bon connaisseur, il avait dû aussi s’intéresser aux anecdotes et savoir, par exemple, que les innombrables plats que se sont envoyés les cinq gourmands venaient tous de chez Fauchon…

 

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 Pointé dans le Journal 1992 – 2010 d’Edgar Morin (éd. du Seuil) : « 6 décembre 2015. Au Centre communautaire de Paris, conférence de Gérard Huber, psychanalyste qui dénonce l’effacement par l’antisémitisme du ‘je ne sais quoi de juif’ pratiqué par Wagner, Heidegger, Garaudy et moi-même. Le nombre de dingues chez les psychanalystes est très largement supérieur à celui des autres corporations. » Reste à Morin d’expliquer la nature de ce ‘je ne sais quoi de juif’ pratiquée par quatre personnalités aussi différentes. Mais la conclusion qu’il tire est amusante.

 

 

Lundi 18 juillet

 

  La Convention républicaine étatsunienne s’ouvre à Cleveland (Ohio) pour, sauf coup de théâtre, investir Donald Trump. On décortiquera bien entendu le discours de clôture du candidat mais auparavant, il sera intéressant de dénombrer les absents de marque, fortes personnalités du parti qui souhaitent prendre leurs distances avec l’aboyeur.

 

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 Hier soir, au journal de 20 heures de TF1, Nicolas Sarkozy s’est vraiment lancé en campagne en utilisant le volet sécuritaire de manière infamante, un rôle qui lui sied si bien. Mais curieusement, le commentaire du Figaro ne le suit pas. Au contraire, dans sa tribune, Frédéric Saint-Clair met en garde la droite en lui rappelant que « son bilan contre le terrorisme est mince. » Quant au journal lui-même, il pose, dans son enquête quotidienne auprès de ses lecteurs, la question de confiance : Terrorisme : la droite a-t-elle trop rapidement critiqué le gouvernement ? Et 47 % répondent par l’affirmative, ce qui est énorme lorsque l’on a l’habitude de déceler dans cette rubrique des avis particulièrement réactionnaires.

 

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 « L’artiste doit délivrer le monde de la douleur, même s’il ne se délivre pas de sa propre souffrance. » (Lettre d’André Suarès à Georges Rouault, Correspondance, éd. Gallimard, 1960)

 

 

Mardi 19 juillet

 

 Gilles Keppel, politologue spécialiste de l’islam et des pays arabes, confirme ce que l’on pressentait : Daech n’a plus besoin de commander des attentats ; ceux-ci naissent spontanément dans l’esprit d’individus désaxés ou soudain radicalisés, pour des raisons parfois tout à fait extérieures au combat idéologique, un moment de déprime, un chagrin d’amour, une catastrophe intérieure à compenser par un suicide mais un suicide révélé, accompagné d’un vedettariat, fût-il odieux. Ce n’est qu’après l’acte insensé commis que Daech, qui en ignorait tout, a beau jeu de le revendiquer. Comme le dit Keppel, « Daech a imbibé la société ». Voilà pourquoi il faut s’attendre à ce que d’autres attentats abominables pourraient devenir courants, presque ordinaires, perdant leur aspect exceptionnel. Il existe un moyen simple de vérifier cette thèse, méthode empruntée aux affaires de police ou d’espionnage : l’État crée un faux attentat avec l’espoir que Daech se ridiculise en le revendiquant. Encore faudrait-il que cette mise en scène risquée décourage les timbrés de la foi.

 

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 Les informations qu’un périodique diffuse en période creuse (le journalisme français les appelle « marronniers » ; le journalisme anglophone dit « châtaignes », allez comprendre…) n’ont pas lieu pour le moment d’être développées. Les situations de drames et d’insécurité plongent l’été dans une actualité qui ne prévoit pas la détente dans les rédactions. La situation de l’immobilier, le palmarès des hôpitaux ou encore les mystères de la franc-maçonnerie peuvent demeurer dans les tiroirs. Le Point a néanmoins choisi une couverture qui annonce des pages délicieuses : L’art français du mauvais esprit. C’est un régal. Introduit par Régis Debray, le dossier est parsemé de réflexions aiguisées, parfois inattendues, comme celles de François Mauriac revenant des obsèques de Paul Claudel : « J’aurais été bouleversé s’il avait fait moins froid » ; ou à qui l’on apprend que Michel Droit revenait des sports d’hiver un pied dans le plâtre : « Ça va le gêner pour écrire » [Ils étaient tous deux académiciens…] Anatole France sur Proust : « La vie est trop courte et Proust est trop long. » Tant d’autres, puisées dans Le Bouquin des méchancetés et autres traits d’esprit, de François-Xavier Testu (éd. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2014). Cela dit, les méchancetés et les traits d’esprit, on les trouve chaque semaine dans Le Point en lisant l’éditorial de Franz–Olivier Giesbert : « Il n’y a que les journalistes français, boussoles à l’envers, pour être sûrs que Donald Trump sera écrasé par Hillary Clinton. Il n’y a qu’eux aussi pour nous annoncer, avant chaque élection, la baisse du Front national, qui fait toujours mentir leurs pronostics. » Pas faux sans doute. Mais FOG n’est-il pas lui-même un journaliste français ?...

 

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 L’été, malgré tout.
 Une nonchalance méditative dans un vieux village provençal.

 Une balade dans un illustre Jardin parisien.

 Errer humanum est.

 

 

Mercredi 20 juillet

 

 Très conservateur mais pas farfelu, homme ayant le sens de l’État, Ted Cruz monte à la tribune de la Convention républicaine à Cleveland et appelle les congressistes à « voter selon leur conscience » en développant les devoirs d’un président et en dressant un portrait de ce qu’il doit être, ce croquis verbal ne correspondant pas du tout à la personnalité de Donald Trump. Évidemment, même si cela peut apparaître comme une attitude de mauvais perdant, il faut un certain cran pour la mettre en application. Car il s’est fait hué, et il le savait. Mais il savait aussi qu’il ferait l’événement.

 

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 Encore des méchancetés et autres traits d’esprit avec la parution du livre de Julienne Flory : Injuriez-vous : du bon usage de l’insulte (éd. de La Découverte) Du bon usage et de ses inégalités. Au salon de l’Agriculture de février 2008, Nicolas Sarkozy lance à un visiteur :  « Casse-toi pauv’ con ! » Quelques semaines plus tard, lors d’une de ses visites en province, le citoyen Herve Eon arbore une pancarte où l’on peut lire cette injonction. Résultat : 30 € d’amende pour outrage au chef de l’État.

 

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 L’horrible attentat de Nice continue de défrayer la chronique quant aux mesures de sécurité. Triste querelle alors que tout le monde s’accorde à reconnaître que le risque zéro n’existe pas. Et pourquoi ne pas plutôt chanter Nice, ville admirable, ville de contrastes, ville de joie et d’allégresse ? Évoquer Max Gallo qui, avant de fabriquer des livres d’histoire, avait écrit un merveilleux roman, La Baie des Anges (éd. Robert Laffont, 1971), chronique d’une famille d’immigrés italiens, dont le dernier tome, La Promenade des Anglais, dégage une poésie et un amour de la beauté naturelle, élément qui étançonne le récit en forme de saga autour d’un nouvel avenir à construire, après la Libération. Écouter et réécouter  Dick Rivers, cet autre natif de Nice (24 avril 1945), fredonner Nice Baie des Anges où la nostalgie voltige dans une romance elle aussi, à travers des bribes autobiographiques.

 

 

Jeudi 21 juillet

 

 L’un des degrés de la sagesse consiste à lancer régulièrement un avis de recherche sur le Je. Au « Je est un autre » de Rimbaud, Mark Hunyadi professeur de philosophie morale, sociale et politique à l’Université catholique de Louvain, avait substitué Je est un clone (éd. du Seuil, 2004), signe des temps ; tandis que le philosophe israélien Martin Buber prétendait que « Je deviens ‘Je’ en disant ‘tu’ »… On se souviendra en outre que Charlie Chaplin avait regretté que la vie ne s’accomplît pas à l’envers, commençant par la mort et reculant vers l’enfance. L’aventure se terminerait ainsi par un orgasme plutôt que par un drame ou par des souffrances. Ingénieux. Retour à la source. Le Je serait donc un spermatozoïde. Sur le plateau des Grosses Têtes de Philippe Bouvard, Olivier de Kersauzon avait un jour brillé en déclarant : « Je n’ai jamais participé à une course de spermatozoïdes mais j’ai souvent donné le départ. » Le mot était drôle et beau, mais il était faux. L’amiral avait bien participé à une course de spermatozoïdes, une seule fois, et il l’avait d’ailleurs remportée, ce qui lui permettait d’être là pour en témoigner. Le jeu du Je est infini ; ce n’est pas une raison pour abandonner la partie.

 

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 La sagesse de Jorge Luis Borges : « Chaque mot fut un jour un néologisme. »

 

 

Vendredi 22 juillet

 

 La colère d’Erdogan est tellement démesurée qu’il envisage ni plus ni moins que la Turquie prenne ses distances avec la Convention européenne des droits de l’Homme. Il songe en particulier au rétablissement de la peine de mort mais pas seulement. Derrière, dans le non-dit, il y a par exemple la torture. Au fond, c’était un coup d’État ou un coup monté ?

 

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 Au fur et à mesure que le Brexit va s’éloigner de l’actualité, des études vont apparaître sur l’état de santé de l’économie britannique. La première pouvant être prise en compte dénote « une chute spectaculaire » de l’activité, la plus basse depuis avril 2009. On ne s’en étonne pas mais on attendra plutôt les chiffres de l’automne, choc digéré, vacances achevées, pour mieux évaluer la situation. Entre le « Je-vous-l’avais-bien-dit » et le « Tant-pis-pour-eux », il ne faudra pas négliger cette formidable volonté de faire face, comme du temps où il n’y avait rien d’autre à espérer que du sang et des larmes.

 

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 « Je me sens très optimiste quant à l’avenir du pessimisme. » (Jean Rostand. Carnet d’un biologiste, éd. Stock, 1959)

 

 

Samedi 23 juillet

 

Un fou furieux abat 9 personnes et en blesse 20 autres dans un centre commercial de Munich hier, avant de se donner la mort. Aussitôt, Daech revendique l’attentat. Aujourd’hui, le procureur de la Bavière précise que l’enquête ne permet pas de lier ce drame à une quelconque forme de djihadisme. C’était un fou furieux, voilà tout ; mais Daech aurait bien en quelque sorte créé ce que l’on n’ose appeler une mode, un snobisme. Des fous furieux, il y en eut de tous temps ; ils n’étaient pas pour autant des kamikazes au service de leur Dieu. Et voilà qu’il faut déjà se tourner vers Kaboul où en plein centre-ville, une explosion provoque la mort d’au moins deux douzaines de personnes en en blessant deux à trois centaines. C’est un règlement de comptes entre sunnites et chiites. Daech revendique encore mais cette fois, vraisemblablement à juste titre. Le tragique se vit désormais au quotidien.

 

 

Dimanche 24 juillet

 

 Certes, Donald Trump est bête et dangereux. Á éviter à tout prix. Mais Hillary Clinton dégage un choix de pis-aller. Elle ne parvient pas à emballer la compétition autour de sa personne. Il faudra que la Convention démocrate qui s’ouvrira demain à Philadelphie amorce pour elle un nouveau départ dans l’opinion. Celle-ci veut qu’elle promeuve de fortes revendications sociales. Des militants de son parti estiment même que son programme « n’est pas assez de gauche » ! Dans la patrie du capitalisme ! On croit rêver. La voici presque contrainte d’instiller davantage de propositions Sanders au sein de ses engagements. Bernie Sanders, son concurrent aux primaires, s’est spectaculairement rallié à elle. Il faudra l’associer d’une manière ou d’une autre à la fête de Philadelphie et surtout ne pas donner l’impression de le mépriser, comme ce pourrait être naturel dans le comportement de l’impétrante et chichiteuse Hillary. Et puis, le Parti démocrate observe en son sein quelques remous bien connus déjà dans les partis socialistes et sociaux-démocrates européens : une distance entre les dirigeants, l’élite, et la base, les adhérents et les militants. Cela explique les bons scores réalisés par Sanders dans les primaires. Gare au retour de flamme !

 

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 Seuls  à ce jour les spécialistes connaissent Eugen Gabritschesky (Moscou, 1893 – Haar -Munich-, 1979). Mais grâce à l’exposition que présente la Maison rouge jusqu’à la mi-septembre et à l’article que lui consacre Philippe Dagen dans Le Monde, il se pourrait que ce personnage acquière une notoriété post-mortem. Ce biologiste, savant fou, devint peintre lors de son hospitalisation en psychiatrie. Découvert par Jean Dubuffet, il peut être rangé dans les adeptes de l’Art brut. Mais il se rapprocherait aussi des surréalistes par son bestiaire, où l’on retrouve des images proches de celles de Max Ernst.

 

 

Lundi 25 juillet

 

 Pour achevez son tour du monde et voler de jour comme de nuit avec l’énergie solaire comme unique carburant, l’avion Solar Impulse 2 va quitter ce soir Le Caire et gagner l’aéroport d’Abou Dhabi, son terminus, après avoir survolé quelques zones pétrolières impressionnantes. Bertrand Piccard, le nouveau Lindbergh, pilote et initiateur du projet, aura dû esquisser un sourire de satisfaction en apercevant tous ces puits d’or noir qui pollue alors qu’il était occupé à ouvrir une page de l’histoire de l’aéronautique propre et pas chère. Quelle famille ces Piccard ! Son grand-père, Auguste, avait inventé le ballon à hydrogène pour la stratosphère ainsi que le célèbre bathyscaphe pour explorer les fosses marines ; son oncle, Jean, frère jumeau d’Auguste, fut un aéronaute célèbre. Quant à Jacques Piccard, fils d’Auguste et papa de Bertrand, il se fit connaître comme océanaute. Il conviendrait de se pencher aussi sur les épouses et les sœurs de cette dynastie scientifique. On s’apercevrait qu’elles ne manquent pas de personnalité. Auguste Piccard inspira Hergé pour la création du professeur Tournesol. Mais à l’exception de la Castafiore, chanteuse d’opéra ridiculisée, les femmes n’existent pas dans l’univers de Tintin. Tournesol n’a pas d’épouse, pas plus que le capitaine Haddock ou que les Dupont(d). La maman de Tintin devait être fière des exploits de son fils mais sans doute pas autant que le chien Milou.

 

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 Une journée sans attentat deviendra bientôt un jour de grâce.

 

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 « Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez. » (Georges Brassens. Mourir pour des idées, 1972)  

 

 

Mardi 26 juillet

 

 Un bon signe du destin pour Hillary Clinton : elle possède la même date de naissance que François Mitterrand. Dans trois mois jour pour jour, lorsque l’on commémorera le centenaire de l’ancien président, la candidate à la présidence des Etats-Unis fêtera son 69e anniversaire. Une bonne occasion pour elle de s’inspirer de son aîné français, orfèvre dans l’art de mener campagne.

 

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 Et maintenant, un prêtre, égorgé au nom de Daech dans sa petite église de Saint-Etienne-du- Rouvray, près de Rouen. On sent que François Hollande va durcir sa position vis-à-vis de l’Etat islamique. Lui faire la guerre, certes, mais jusqu’où ? Quant à la droite et à l’extrême droite, elles exploitent de plus en plus le climat à des fins électoralistes. François Bayrou qualifie cette attitude d’ « indécente ». Pas sûr que cela touche Sarkozy et Le Pen.

 

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 Jean-Michel Ribes au Nouvel Observateur, le 3 septembre 2015 : « Pour les dictateurs, un éclat de rire est plus dangereux qu’un éclat d’obus. » Pour les fous de Dieu aussi.

 

 

Mercredi 27 juillet

 

 L’art de proclamer des évidences est parfois utile pour émouvoir les peuples. De Gaulle en était passé maître (« Je salue Fécamp, port de mer et qui entend le rester ! ») Á Cracovie, au cours des Journées mondiales de la Jeunesse, le pape vient de s’essayer à ce type d’expression. « Le monde est en guerre parce qu’il a perdu la paix ! » Ce ne sera pas la meilleure citation à caractère historique de son pontificat, mais on lui pardonne…

 

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 Barack Obama s’est rendu à Philadelphie pour exprimer aux militants de son parti à l’issue de leur rassemblement tout le bien qu’il pensait d’Hillary Clinton et sa conviction qu’elle sera une bonne présidente des Etats-Unis. Il n’emploie pas le conditionnel mais le futur simple. Certes, il s’agit d’un discours de propagande et Obama n’a plus rien à perdre, mais l’on admettra qu’il s’est engagé le plus loin qu’il pouvait pour assurer sa succession. Avant lui,  l’ancien maire de New York Michael Bloomberg, pourtant membre du Parti républicain, était venu à la tribune traiter Trump de « charlatan ». Toutes ces positions-là sont peut-être fort éloignées du citoyen de l’Amérique profonde. Ce raisonnement vaut davantage encore pour les soutiens des vedettes du show-business qui, selon la tradition, vont bientôt être connus et dont une vague très favorable à Hillary Clinton devrait émerger.

 

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  « Tant qu’on est trompé par le mensonge de l’utilité de la guerre il n’y a pas de paix ; il n’y a que des intervalles troubles dans la succession des guerres. » (Jean Giono. Écrits pacifistes. Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, 1938)

 

 

Jeudi 28 juillet

 

 La polémique se poursuit sur la manière de gouverner la France. Il n’est d’ailleurs pas sûr que tous les ténors du parti Les Républicains qui s’expriment ça et là défendent une position commune, voire même identique. Trump les soutient en écho. C’est dire ! Et d’une formule, la une de Libération résume comme souvent la situation : De l’État de droit à l’État de droite ? Pour l’heure, le point d’interrogation est d’une importance capitale.

 

                       

 

                                                                     

17 juillet 2016

Calepins – Juillet 2016 – I

Vendredi 1er juillet

Coup de théâtre à Vienne : la Cour institutionnelle invalide le résultat de l’élection présidentielle. L’extrême droite jubile. Les Autrichiens revoteront à l’automne. Il est souhaitable que les votes par correspondance soient au moins aussi nombreux, réalisés selon les règles légales puisque c’est par là qu’est venu le résultat final et c’est par là que la tendance fut inversée. Cela dit, si l’Autriche – qui n’a pas fait, comme l’Allemagne, son devoir de mémoire – se donne finalement, comme autrefois, à l’extrême droite, on peut s’attendre là aussi à une volonté de quitter l’Union européenne. 

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L’Économie du couple, de Joachim Lafosse. Un huis-clos décrivant la vie ordinaire d’un couple qui se désunit ; une chronique devant intéresser beaucoup de monde puisque d’après les statistiques, 40 % des mariages avec enfants échouent. Dans ce navet, les petites jumelles sont aussi bonnes comédiennes que les trois professionnels : Bérénice Bejo, Cédric Kahn et Marthe Keller. Aucun intérêt. 

 

Samedi 2 juillet

Les cartes géographiques à caractère historique permettent de constater que même en dehors de périodes de guerre, rien n’est jamais figé, les frontières bougent, varient, transforment les régions et les peuples. Une observation des cartes indiquant l’évolution économique des continents reflète des changements encore plus fréquents. Ainsi, de décennies en décennies, l’impact de la Chine en Afrique est fulgurant. Seuls les Etats-Unis semblent le concurrencer. Un autre constat s’impose : la Chine y est également très présente militairement… Quant aux nations européennes, anciens colonisateurs, sans être inexistants, ils sont néanmoins dépassés par ces géants. 

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Extrait du rapport de l’Agence de l’Environnement et de la maîtrise de l’Énergie (ADERNE) : « Un déploiement massif des énergies vertes en France aurait un impact positif sur la croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat des ménages. » Il y a quelques décennies, on prétendait la même chose au départ de la politique culturelle. Et l’avenir le justifia, notamment grâce à l’impulsion du couple Mitterrand - Lang.

« Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. » (Paul Éluard)

 

Dimanche 3 juillet

Mais que se passe-t-il donc en Angleterre ? Les chamailleries agitent tous les partis et les vainqueurs du référendum baissent pavillon. Chez les Tories, Boris Johnson a retiré sa candidature à la présidence et donc au poste de Premier ministre et chez les europhobes d’extrême droite, Nigel Farane-le menteur abandonne la direction de sa formation politique. Bref, les rats quittent le navire. Et comme l’équipe de football a été vaincue par la petite Islande à l’Euro, la tempête gronde au pays de Shakespeare. Mais le reste de l’Europe pourrait bien recevoir des éclaboussures. 

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Méditer Fernando Pessoa et sa théorie de « la fin Créatrice-de-Civilisation de toute œuvre artistique ». 

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Sur le Plateau d’Albion, à Saint Christol, le 2e REG (2e Régiment étranger de Génie) de la légion étrangère a remplacé le stock de missiles nucléaires. C’est du moins ce que l’on dit…Quant à la légion, si elle se nomme toujours ainsi, elle n’est plus étrangère comme au bon vieux temps de colonies, et les hommes, toujours cependant vêtus de képis blancs, ne sentent plus le sable chaud. 

 

Lundi 4 juillet

Henry de Lesquen est un raciste affirmé et un négationniste assumé. Il s’est fait virer de la radio qu’il dirigeait, à cause de ses propos vraiment trop excessifs. Nom de l’organe : Radio-Courtoisie. 

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Parmi les révélations éditoriales que l’on doit à José Corti, le Journal intime au Portugal et en Espagne, 1787 – 1788 de William Beckford (homme politique anglais, critique d’art, écrivain) est un régal ; un témoignage très original pour connaître cette période pour le moins mouvementée de l’Histoire, où l’art de courtiser restait néanmoins les occupations essentielles des diplomaties. Tels ces extraits : « Samedi 1er septembre 1787. Melle Cotter, un des crapauds d’honneur de la consulesse, Mme Gildemeester, s’est enhardie à venir dîner chez moi aujourd’hui, malgré les sarcasmes de sa patronne qui déclare que mes civilités la gâteront (…) Samedi 26 janvier 1788. Chez Cogolludo. Mme de Listenois m’a parlé sans détour et m’a laissé clairement entendre que son affection pour moi ne connaît plus de bornes. » Dieu que la vie est chargée, compliquée, comme elle taraude l’esprit ! Il faut toutefois sauvegarder l’esprit ! Á preuve, le lendemain : « Dimanche 27 janvier 1788. C’est devenu chez moi une habitude invétérée que d’aller à la messe. »

 

Mardi 5 juillet

Après avoir fait construire la plus grande résidence présidentielle du monde, négligeant ainsi celle de Mustapha Kemal Atatürk, après avoir fait construire la plus grande mosquée du monde, Recep Erdogan se prépare à construire un aéroport qu’il baptisera : Aéroport Erdogan. La folie des grandeurs prend un tour tragique en Turquie. Car à force de caresser les superlatifs, il inventera bientôt le plus grand pouvoir absolu du monde. Qui sait ? Il parviendra peut-être à détrôner la Corée du Nord dans ce délire-là…

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Rêver d’une chouette aveugle.

 

Mercredi 6 juillet

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika bouge encore. Après un an d’absence en public, il a participé hier aux commémorations du 59e anniversaire de l’indépendance de son pays. Mais l’atmosphère fin de règne semble cette fois se confirmer. Des remous en témoignent, surtout dans l’armée. Premiers symptômes, première conséquence : le musèlement de la presse, pourtant déjà bien contrôlée. 

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Nicolas Hulot ne sera pas candidat à l’élection présidentielle. Cela laissera plus d’espace à Cécile Duflot qui aurait de toutes façons – elle ne s’en est jamais cachée-tenté sa chance. Hulot la soutiendra-t-il pour autant ? Rien n’est moins sûr. Et s’il se plaçait au côté de François Hollande ? Après tout le succès de la COP 21 leur est œuvre commune…

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Ô Ventoux si envoûtant !... Ventoux ventouse !

 

Jeudi 7 juillet

Dans son Dictionnaire amoureux de la Provence (Plon, 2005), Peter Mayle consacre une rubrique à l’OM qui débute ainsi : « Certaines personnes imaginent, de façon erronée, que l’OM – l’Olympique de Marseille – n’est rien de plus qu’une équipe de football. Elles se trompent : en fait, il s’agit d’une religion, une religion mineure, mais qui prospère. Son temple est le Vélodrome, où quarante mille adeptes se réunissent, durant la saison, pour voir le grand prêtre de l’OM (le capitaine) mener ses acolytes au bon combat contre les forces du Mal (l’équipe adverse) (…) » Ce soir les adeptes avaient pour mission de soutenir et d’encourager l’équipe de France afin qu’elle vienne à bout de l’équipe d’Allemagne, championne du monde. Á coups de Marseillaise entonnée à l’unisson tout au long du match, les adeptes connurent l’extase : la France vainquit l’Allemagne (2–0) et se hissa en finale du championnat d’Europe. Rendez-vous dimanche pour la dernière rencontre du tournoi, à Paris, au stade de France cette fois, et contre le Portugal, pour que l’extase puisse s’achever en jouissance effrénée. 

 

Vendredi 8 juillet

Réunis à Varsovie, les membres de l’OTAN décident d’installer quelques milliers de soldats en Pologne et dans les Pays Baltes pour faire face à des appétits russes. Le déploiement est le plus important depuis la guerre froide des années cinquante. Fallait-il narguer Poutine à ce point, lui qui est si nécessaire dans la destruction de Daesh ? C’est bien là-bas, en Syrie et en Irak, que le monde est pour le moment le plus susceptible d’exploser ! Le Brexit britannique plane aussi sur la réunion. Il s’agit de démontrer que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne n’altère en rien son investissement dans le Traité de l’Atlantique Nord. On veut contrarier l’ours russe, le menacer, le sermonner préventivement ; peut-être est-il en train d’en rire. 

 

Samedi 9 juillet

Après avoir dirigé l’Europe pendant dix ans, de 2004 à 2014, en tant que président de la Commission, José Manuel Barroso devient conseiller du groupe ultra-capitaliste Goldman Sachs. Une pluie de critiques, de multiples témoignages d’indignation s’abattent sur sa personne. Même si l’intéressé opérait une reculade, son image vénale sera ternie à jamais. Et celle de l’Europe en est de nouveau frelatée.

 

Dimanche 10 juillet

Dans un Stade de France plein comme un œuf et bariolé de tricolore, la France laisse échapper le titre de championne d’Europe qui s’offrait à elle devant un Portugal que l’on disait n’être plus que l’ombre de lui-même et qui, de surcroît, perdait son meneur de jeu Cristiano Ronaldo, sur blessure dès la 25e minute (0 – 1). Il n’ya plus qu’à ranger les drapeaux, méditer sur le danger des certitudes, et retrouver un peu moins d’arrogance au profit d’une indispensable modestie. 

11 juillet 2016

Le Cercle des Panseurs libres

Mais non, l'Ogre n'avait pas succombé à quelque indigestion ! Son credo, si le mot convient, c'est celui d'une cuisine attentive à des valeurs qui nous sont chères : le respect de la planète passe aussi par les aliments ; la culture, par la table et le libre examen, par la dégustation. Le plaisir et la fraternité étant parallèles, ne croyez pas qu'il s'agisse de vous embarquer dans l'une ou l'autre croisade désolante et sectaire. Je ne suis pas devenu végétarien. Voilà pourquoi désormais c'est dans ce Cercle des Panseurs libres (ah, on me dit qu'il y a une faute d'orthographe?) que paraîtront mes billets.

Ayant un peu fait le tour de l'essentiel, passons à présent à l'accessoire et voyons ce qui se fait ailleurs que dans ma propre cuisine, où, selon l'humeur du moment, je n'hésiterai pas à revenir si j'ai des conseils à vous proposer. Mais examinons produits, marchés, restaurants et coutumes ou tendances d'un œil neuf... Désormais, dès la rentrée, et à une cadence certes variable mais néanmoins soutenue, vous trouverez donc sous ma plume une rubrique un peu différente, plus courte, axée sur un seul point, qui peut aller de la critique d'un restaurant à l'examen de points controversés comme faut-il boire de la bière avec la pizza ou mettre du fromage dans le gratin dauphinois ?

Par ailleurs, les négociations sont en cours (il nous reste quelques bouteilles à vider), je ne désespère pas d'inviter un mien ami pansu et goûtu à vous soumettre ses excellentes recettes (même si, pour en revenir à la bière et à la pizza, je ne partage pas toujours ses coups de cœur) ici-même.

D'ici là, bel été, bonnes vacances, bon appétit et large soif.

Image: 

<p>Photo &copy; L&#39;Ogre</p>

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