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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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09 décembre 2016

Theresa Van de Zande

Née d’un père flamand, musicien amateur et d’une mère italienne, professeur de solfège, Theresa suivit des cours de musique dès son plus jeune âge. Malhabile avec un instrument en main ou devant le piano, elle décida de devenir chanteuse lyrique parce que son professeur de chant décréta qu’elle avait du talent. Elle intégra le chœur de l’opéra où elle fit toutes ses classes. A vingt ans, elle débuta une carrière de chanteuse d’opéra en remplaçant à Londres une malade dans un petit rôle. On lui prédit une carrière honorable faite de second rôles dans l’ombre des stars quand, à vingt-cinq ans, sa capacité vocale se développa en modifiant le timbre de sa voix, sa tessiture et en élargissant son registre jusqu’à trois octaves. Theresa Van de Zande aurait pu connaître une carrière sans succès majeur mais aussi sans histoire si, un soir, un homme n’était pas mort pendant la représentation de Tosca de Puccini à l’opéra Garnier à Paris. Le médecin légiste fut formel : Le spectateur avait succombé à une attaque cardiaque provoquée par une trop grande émotion. Le cœur s’emballe, le rythme cardiaque s’accélère un peu, beaucoup, beaucoup trop jusqu’à ce que le cœur lâche. En un mot, la voix de Theresa l’avait tué. Dans les mois qui suivirent, après les représentations de Theresa, on compta un mort à la Scala de Milan, un autre à New York et un troisième à La Monnaie à Bruxelles. Cette fois, plus de doute, la voix de Theresa tuait par sa beauté et par l’émotion qu’elle suscitait chez certains auditeurs. Pas tous. La voix de Theresa ne tuait que les spectateurs les plus fragiles et les plus émotifs. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre chez les amateurs d’art lyrique. Commença alors une période de vaches maigres où Theresa chanta devant des salles vides car le danger de mort était trop grand. Les directeurs de salle hésitaient à l’engager parce que les réservations stoppaient net dès que le nom de Theresa apparaissait à l’affiche. Les plus vieux abonnés des Maisons d’Opéra se désabonnaient en apprenant l’arrivée de « la Diva assassine », surnom que lui avait attribué un journal anglais et qui est resté. Sans engagement, sans le sou, sans perspective, Theresa fut à deux doigts d’arrêter sa carrière pour reprendre la pizzeria familiale à Roulers quand un groupe de jeunes romantiques américains décréta que rien n‘était plus beau que mourir en écoutant Theresa. L’opéra, c’est magnifique, l’opéra en risquant la mort est l’expérience artistique ultime. Elle n’était plus seulement une cantatrice mais une espèce d’attraction qui fiche la trouille. Un grand Huit. Sa carrière repartit de plus belle. Elle chanta à Sidney, à San Francisco et à Pékin. A cette époque les parcs d’attraction tels que Disneyland connurent une baisse sensible de leur chiffre d’affaires. C’est la période que ses biographes qualifient de romantique. Elle sera suivie d’une période dite criminelle pendant laquelle la voix de Theresa sera utilisée pour commettre le crime parfait. C’est l’époque où on invitait aux concerts de Theresa les gens dont on voulait se débarrasser. On offrait des places à un oncle richissime, à une tante à héritage, à un mari encombrant ou à une femme acariâtre. Aux Etats-Unis, le phénomène fut si important que la police prit l’habitude d’ouvrir une enquête sur tous ceux qui achetaient plus d’une place pour un récital ou un opéra dans lequel chantait Theresa. On soupçonna de meurtre les spectateurs debout en train d’applaudir la diva à côté du cadavre d’un proche. Certains spectateurs, des victimes potentielles, furent tout heureux de découvrir que leur audition n’était pas parfaite. Pour échapper à la mort, des milliers de sourds se débarrassèrent de leurs appareils auditifs. La police fut vite dépassée quand on apprit qu’écouter un disque de la diva assassine sur un appareil de qualité pouvait tuer. On commença à mener des enquêtes sur le public qui achetait les disques de Theresa. Rien qu’à New York on en vendait mille par jour en plus des places pour l’écouter au Metropolitan Opera. Cette année-là, dans les familles, le malaise était palpable chez celui ou celle qui recevait un disque de Theresa pour Noël. Quelques mois plus tard, dans un communiqué, la police américaine reconnut que de centaines de crimes impunis avaient été perpétrés pendant cette période : « Les heures les plus noires de la Justice américaine » titra le New York Times. Après sa période criminelle, les biographes parlent d’une période « suicidaire ». C’est l’époque où devant les salles où se produit Theresa, on découvre des files infinies de gens pâles, malades, désespérés et pressés d’en finir. Ce fut une période étrange où, à la fin du spectacle, les vivants déçus, applaudissaient mollement la diva alors que les cadavres pétrifiés sur leur chaise paraissaient pleinement satisfaits du concert. L’entourage de Theresa réussit à lui cacher la vérité pendant plusieurs années. La désinformation fut très simple à organiser. Après tout, quand on enlevait les cadavres de la salle, Theresa se trouvait dans sa loge et son agent interdisait aux journalistes de poser les questions qui fâchent. Mais un jour qu’elle se promenait à Central Park en chantonnant, elle assassina son chien, quatre touristes belges et toute une famille d’écureuils. A la vue des écureuils poussant leur dernier soupir en agitant vainement leurs petites pattes, la diva éclata en sanglots et s’évanouit. Une ambulance l’emmena à l’hôpital. Au réveil, elle fut prise de doutes et de soupçons. Sa voix tuerait ? Vraiment ? Pas possible ! Pour en avoir le coeur net, elle chanta en présence d’une infirmière qui mourut aussitôt. Plus de doute à présent. Horrifiée par ses crimes, Theresa se donna la mort, le jour même dans sa chambre d’hôtel, en écoutant son dernier disque.

08 décembre 2016

Tarek Benaoum, Institut des Cultures d’Islam, novembre 2016, Paris.

Invité dans une émission de radio récente, celui qui est considéré comme le pionnier du street art en France, Ernest Pignon-Ernest, expliquait qu’il n’avait de commun avec le street art que 10% de son œuvre. Ce qui le séparait radicalement des cultures urbaines était non pas les œuvres (les dessins exécutés sur des affiches) mais le concept fondateur de son travail. Il refuse d’employer par ailleurs le mot œuvre pour désigner ses productions ; il préfère parler d’ « interventions urbaines ». Pour lui, l’environnement de l’œuvre collée joue un rôle central ; il faut entendre « environnement » au sens large : la géographie du lieu où l’œuvre sera collée, l’histoire du lieu, les rapports de significations entre le sujet de son œuvre et l’ensemble des significations directement ou indirectement rattachées au lieu. Ses grands collages pour résumer sa pensée ne pourraient être collés qu’à un endroit  et leur sens est constitué du diptyque lieu/ œuvre. Ainsi l’ «œuvre », s’il faut employer ce terme, est  l’intervention graphique de l’artiste dans un lieu précis.

Je pense qu’on doit transférer ce concept pour comprendre le très beau travail que vient de réaliser à Paris, Tarek Benaoum. Devant l’Institut des Cultures d’Islam, situé à l’angle de la rue Doudeauville et de la rue Stéphenson, dans le quartier de la Goutte d’Or, sur trois faces de surfaces inégales, l’artiste a collé 4 photographies de femmes en noir et blanc, décorées par des « calligraphies ». Sur un fond noir mat, ponctué aléatoirement de coulures de peintures de couleurs vives, se détachent des lettres « ornées » mais aussi des « calligraphes » de natures différentes. Curieux du choix des motifs décoratifs et du choix des sujets des photographies, j’ai interrogé Tarek Benaoum qui a eu l’extrême gentillesse de me répondre.

Sur le sens général, sa réponse confirme l’observation de l’œuvre : « C'est un hommage aux femmes musulmanes  et aux femmes en général car elles sont au centre du foyer, et de ce que j'ai vu et vécu,  c'est une société matriarcale même si beaucoup ne veulent pas l'admettre. J'ai choisi de les mettre en avant car ce quartier du 18ème arrondissement est chargé de l’histoire de l'immigration ».

Les femmes algériennes sont en noir et blanc pour mieux  ressortir sur un fond très coloré. Les « calligraphies » sont peintes de couleurs « violentes » pour obtenir un très fort contraste avec le fond. L’or est utilisé, comme l’argent. Les « lettres » renvoient la lumière changeant en fonction des heures de la journée. J’ai voulu voir l’œuvre de jour et de nuit pour juger des différences chromatiques. La nuit, les couleurs métallisées « captent » les lumières de l’environnement (celles des boutiques, du feu de signalisation, de l’éclairage public etc.). Le fond noir se confond avec la nuit. Alors, l’œuvre vit et acquiert un aspect magique : ce sont les lumières de la Ville qui changent et changent l’œuvre, les « calligraphies » qui absorbent les lueurs ajoutent au mystère.

 Se mêlent, en fait, écriture et « calligraphies ». Tarek Benaoum m’a donné quelques clés : « Les écritures sur le grand panneau avec les deux femmes sont des symboles, des signes inspirés des hiéroglyphes, de signes amazighs berbères, africains et de calligraphies latines. Ce sont des écritures hybrides qui parlent à toutes les cultures, à toutes les religions comme j'ai pu m'en apercevoir avec les commentaires des gens de la rue ou finalement tout le monde se retrouve dans un signe, une croix, une trace. Pour les autres écritures rondes, ce sont des calligraphies latines inspirées de l'écriture chancelière à quoi j'ajoutent des "arabesques" dans le vide pour lui donner de la puissance au niveau du visuel ». Ceignant les têtes des femmes comme des auréoles, des phrases de Pablo Neruda, extraites des Montagnes noires. Des textes sur l’exil.

Un hommage aux femmes, matriarches et socles des sociétés musulmanes. Une fresque sur l’exil dans un quartier de Paris, cosmopolite certes mais puissamment marqué par la présence des musulmans (populations du Maghreb mais aussi de nombreux pays d’Afrique), une fresque qui rend justice aux femmes, dignité et fierté aux habitants du quartier de la Goutte d’Or. Tarek Benaoum nous donne à voir une œuvre aboutie qui, dans ce quartier de Paris, fait sens. Il combat les préjugés avec les armes de l’artiste. Il met en avant la beauté : celles des femmes d’Algérie mais pas seulement, celles des arts de l’Islam, rendus compréhensibles par tout un chacun, musulmans ou non. Un remarquable exemple de ce qu’est aujourd’hui notre culture, un mélange. Comme le sont les Français.

Image: 

Une femme berbère au centre de cercles concentriques.

Les "calligraphies", inspirées des alphabets berbères.

Contraste fort entre le "sujet" et le fond précieusement décoré.

Les "caractères" en lettres d'or apportent un accent somptueux, caractéristiques des cultures de l'islam.

Un fond noir "éclaboussé" de coulures fluos"

Tarek Benaoum peignant des calligraphes (de droite à gauche!)

Certains calligraphies témoignent du geste du writer.

L'extrême diversité des "écritures".

Les trois faces de la fresque.

"Une forêt de symboles"

Les calligraphies" comme motifs d'ornementation.

06 décembre 2016

« Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. »

Mercredi 23 novembre

 Tous les décomptes ne sont pas encore achevés aux Etats-Unis et l’on sait déjà qu’Hillary Clinton a rassemblé plus de 2 millions de suffrages que Donald Trump. La différence devient tellement large que des juristes se demandent s’il n’y aurait pas lieu de recompter les bulletins dans trois États réputés démocrates, tombés dans l’escarcelle de Trump. Les élections présidentielles développent souvent pareille confusion dans cette grande puissance fière de sa démocratie. Cette fois, la confusion pourrait bien orienter considérablement son destin.

                                                           *

 Droite / Gauche : « Le thème de la confusion entre gauche et droite, et réciproquement, apparaît dans un film récent d’Éric Rohmer, L’Arbre, le Maire et la Médiathèque (1993). Dans ce film, le maire défend la cause de la médiathèque (progrès) tandis que celle de l’arbre (nature) est plaidée par le maître d’école. Entre les deux positions, quelle est celle de la gauche et celle de la droite ? Le réalisateur lui-même semble donner une réponse à cette question : ‘Ce film ‘politique’ n’est pas un film à thèse (…) Désormais, les programmes de la droite et de la gauche se ressemblent, si ce n’est que la droite est devenue plus violente, comme l’était la gauche dans les années soixante.  L’essentiel aujourd’hui n’est pas d’imposer tel ou tel régime, tous les régimes sont imparfaits, la chose la plus urgente est de sauver la vie sur la planète et d’éviter à tout prix les conflits entre les personnes.’ » (Norberto Bobbio)

Jeudi 24 novembre

 « Rangées au magasin des accessoires de meetings », telle est la formule employée ce matin par Bernard Guetta dans sa chronique sur France Inter pour évoquer les promesses abandonnées de Trump dont chacun savait  - sans doute même lui… - qu’elles étaient irréalisables. Chacun savait, sauf tous ceux qui avalaient ces engagements-là dans les rassemblements folkloriques et inquiétants. « Le magasin des accessoires de meetings » : une expression qui fleurira dans les études consacrées au suffrage universel, à côté de l’autre, qui, du coup, a perdu son aspect humoristique au détriment de son effet de nuisance, et que Jacques Chirac, entraîné par Charles Pasqua, raffolait de prononcer : « Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. »

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 Un débat de second tour à la primaire de la droite et du centre digne, sérieux, très respectueux, intelligent bref, de belle qualité démocratique entre François Fillon et Alain Juppé. Juppé est plus attirant, plus pédagogue, plus républicain. Mais dimanche, il est fort probable que Fillon l’emportera.

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 Droite / Gauche : « Nietzsche, inspirateur du nazisme (que cette inspiration ait dérivé d’une mauvaise interprétation de la pensée ou, comme je le crois, de l’une des interprétations possibles, est un problème qui ne nous concerne pas ici), est désormais souvent considéré, avec Marx, comme l’un des pères de la nouvelle gauche ; Carl Schmitt, qui fut pendant un certain temps non seulement partisan, mais aussi théoricien de l’État nazi, a été, au moins en Italie, redécouvert et remis à l’honneur surtout par des intellectuels de gauche, alors qu’il fut l’adversaire, lors du grand débat constitutionnel de l’époque de Weimar, du plus important théoricien de la démocratie du moment : Hans Kelsen ; Heidegger – dont les sympathies pour le nazisme ont été souvent et abondamment mises en évidence, et pourtant toujours ou démenties ou atténuées par ses admirateurs (de droite ou de gauche) – est aujourd’hui consacré interprète de notre temps, non seulement en Italie mais aussi, et surtout, en France, par des philosophes dits de gauche. Réciproquement, quelques théoriciens de la droite néo-fasciste ont tenté de s’approprier la pensée d’Antonio Gramsci, au point que, dans des milieux où l’on a cherché à donner un nouvel habillage et une nouvelle dignité aux idées des droites, un courant dénommé ‘gramscisme de droite’ a eu cours un temps. »

Vendredi 25 novembre

 Au début du siècle, les démocrates Al Gore et John Kerry avaient tour à tour déjà fait les frais de fraudes, notamment à l’avantage de George W. Bush qui, d’après certains observateurs, n’aurait jamais dû être proclamé vainqueur. Voici le tour d’Hillary Clinton. Un recomptage est en cours dans le Wisconsin ; un autre pourrait avoir leu en Pennsylvanie. La grande démocratie américaine est encore sous les feux de la complaisance ridicule. Au bout du compte (si l’on ose dire…),  ce qui est en cause, c’est le vote électronique. Les démocraties européennes connaissent le débat sur le choix et enregistrent des méfiances et des prudences. Souvent, elles optent pour le vote papier, plus long au dépouillement mais ô combien plus sûr. On estime que Clinton a une chance infime de triompher à la suite de ces recomptages. Mais cette chance existe. Voilà comment un scrutin atteint par un effet papillon peut changer le cours de l’Histoire. Les Irakiens en savent quelque chose…

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 « La route est barrée, ils ont commencé des travaux… », « Ils ont augmenté les prix… », « Qu’est-ce qu’ils prévoient comme temps pour demain ?... », « Ils ont dit que… », « Ils devraient quand même… », « Ils n’ont pas pris la mesure… », « Ils ont fermé les bureaux… »   Mais bon sang, qui sont « ils » ?

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 Droite / Gauche : « Á première vue, on s’aperçoit que la dyade extrémisme-modérantisme ne se caractérise guère par la nature des idées professées, mais concerne en fait leur radicalisation et, conséquemment, les différentes stratégies pour les mettre en œuvre. Ce qui explique pourquoi révolutionnaires (de gauche) et contre-révolutionnaires (de droite) peuvent avoir certains auteurs en commun : parce qu’ils sont de droite et de gauche et que, en tant que tels, ils se distinguent des modérés de droite ou de gauche » (Norberto Bobbio)

Samedi 26 novembre

 Miami est en fête depuis que Raul Castro annonça la mort de son frère Fidel. Pensez donc : depuis le temps qu’ils attendaient, ils finissaient par se demander si le Lider maximo n’était était immortel… ! Cette information va modifier considérablement les sommaires des médias durant cette fin de semaine. Chacun aura l’occasion de jauger les points positifs de son œuvre politique à la lumière des négatifs, et inversement. Une chose est sûre : Fidel Castro est mort dans son lit, malgré les multiples tentatives d’attentats (une étude réputée sérieuse et indépendante citait récemment le chiffre de 638 dans un récent documentaire télévisé…) dont il fut l’objet, quasiment toutes orchestrées ou fomentées par la CIA. Celle-ci alla même jusqu’à injecter du poison dans la fabrication de ses cigares préférés… Mais comme le clamait Xavier Canonne : « Ils ne l’ont pas eu ! » Et en ce cas, « ils », on sait de qui il s’agit…

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 Droite/ Gauche : « Bien que la dyade soit de plus en plus souvent contestée, toujours avec les mêmes arguments, en ces temps de confusion généralisée, les termes ‘droite’ et ‘gauche’ continuent à avoir cours dans le langage politique. Ceux qui les emploient ne donnent pas du tout l’impression de parler à tort et à travers car ils se comprennent parfaitement entre eux. » (Norberto Bobbio)

Dimanche 27 novembre

 Fidel Castro : la page d’un romantisme de jeunesse que l’époque d’aujourd’hui (sèche, réactionnaire, terriblement repliée sur elle-même et dont ses enfants doivent imaginer que le mot « idéal » est une marque de lessive ou un site de jeux électroniques…) ne peut tourner sans une émotion pour tous les peuples opprimés, victimes d’un capitalisme de plus en plus implacable, impitoyable, insupportable.

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 La primaire de la droite s’est accomplie dans d’excellentes conditions. Peu de querelles, pas de disputes, pratiquement pas de réclamations et de recours. François Fillon en sort grand vainqueur, comptant sur son nom 2/3 des voix. Alain Juppé, un peu ému, reconnaît sa défaite et quitte la scène politique nationale en se repliant sur Bordeaux et en présentant ses vœux de « bonne chance ! » à Fillon… Et à la France (restons gaullistes que diable, même dans l’adversité)

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 Dans ses petits potins, Le Journal du Dimanche révèle une rencontre inopinée entre Charles Aznavour et Emmanuel Macron au restaurant Le Père Claude dans le 15e arrondissement de Paris. Ils sympathisent. Le chanteur nonagénaire invite le jeune loup à son prochain concert, fin décembre, au Palais des Sports. Tandis que l’autre accepte, Aznavour ajoute : « Je vous préviens, Hollande sera là aussi !… » Ambiance et cotillons avant l’heure.

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 Droite / Gauche : « Les systèmes démocratiques pluralistes sont encore décrits comme des demi-cercles allant de la droite à la gauche, ou vice versa. Des expressions comme ‘droite parlementaire’, ‘gauche parlementaire’, ‘gouvernement de droite’, ‘gouvernement de gauche’ n’ont rien perdu de leur force d’évocation. » (Norberto Bobbio)

Lundi 28 novembre

 Le plus gaulliste (non, le plus gaullien…) des chefs d’État et de gouvernement européen est sans doute Matteo Renzi. Dimanche prochain, le peuple italien se prononcera sur un référendum initié par le Florentin concernant une importante réforme constitutionnelle, notamment quant au mode de scrutin. Il y a lié son poste. Si le non l’emporte, il s’en ira. Un « Moi ou le chaos » ou plutôt un « Moi ou le trop-plein » qui rappelle un certain 27 avril 1969…

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 Le lundi 24 juin, lendemain du référendum entérinant le Brexit, à 8 heures, sur les antennes de la BBC, le chef de l’extrême droite Nigel Farage déclarait tout de go que l’engagement qu’il avait pris tout au long de la campagne n’était pas réalisable. Ce matin, à 7 heures 47, sur les antennes de France Inter, l’économiste Dominique Seux intitula son éditorial quotidien : Fillon : son projet évoluera dans lequel il affirme notamment que la suppression de 500.000 fonctionnaires était « impossible », comme l’avait prétendu Alain Juppé. Nous sommes entrés dans une époque où les paroles de meeting ne valent plus tripette, où la volonté de vérité n’anime plus l’orateur, qui serait plutôt tenté, au contraire, d’accroître les enchères des engagements sans vergogne. Le « Demain on rase gratis » atteint un paroxysme qui disqualifie dangereusement le débat démocratique.

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 Droite / Gauche : « Pour une personne appartenant à la droite, l’égalité – élément traditionnel de l’idéologie de gauche – devient nivellement ; pour un tenant de la gauche, l’inégalité, qui, à droite, est vue comme un fait sans connotation idéologique, devient un ordre hiérarchique. » (Norberto Bobbio)

Mardi 29 novembre

 Pendant que quelques dizaines de Cubains en exil continuent de se réjouir dans les rues et les bars de Miami pour fêter la mort de Fidel Castro, des centaines de milliers d’autres défilent silencieusement à La Havane pour rendre un dernier hommage au « Commandante »… Faut croire qu’il n’était pas si mauvais qu’ça le camarade Fidel que l’Occident aime tant décrire en infâme criminel…

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 Trente ans et six mois après qu’eut lieu la plus effroyable catastrophe nucléaire au monde (26 avril 1986), un dôme vient d’être posé sur la centrale de Tchernobyl. Il est construit pour durer cent ans. Sauf bien entendu si d’ici là, un kamikaze décidait de s’écraser sur cette belle enveloppe scintillant au soleil ukrainien.

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 La police est totalement – et même volontairement -  absente du film d’Asghar Farhadi, Le Client, sorti de justesse pour figurer en mai dernier dans la sélection cannoise, désormais en salles. C’est plutôt d’abord un drame psychologique par lequel un couple se défait à cause d’un intrus. Ils sont pourtant d’autant plus unis qu’ils partagent les mêmes occupations, les mêmes loisirs et, pourrait-on penser, les mêmes valeurs. L’agression dont elle est victime survient en une période où, comédiens amateurs, ils préparent la représentation de la pièce d’Arthur Miller Mort d’un commis voyageur. Cela permet à Farhadi de jouer sur le clair-obscur (que certains critiques appelleront plutôt « le touffu »…) pour mettre en parallèle, l’air de ne pas y toucher, des scènes de Miller avec la narration de l’intrigue, une manière peut-être habile de contourner la censure iranienne en laissant poindre quelques petites touches libertines ou un tant soit peu allusives, comme par exemple l’égalité hommes-femmes. Haletant et déroutant. Après Une séparation et Le Passé, Le Client vient alerter le cinéphile ordinaire : plus aucun film d’Asghar Farhadi (qui n’a que 44 ans…) ne passera inaperçu.

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 Droite / Gauche : « Une relation élémentaire qu’on omet généralement de faire : les deux concepts d’égalité et de liberté ne sont pas symétriques. Alors que la liberté est un statut de la personne, l’égalité indique une relation entre deux entités au moins. La preuve, c’est que la proposition ‘X est libre’ a un sens, tandis que ‘X est égal ‘ ne veut rien dire. D’où l’effet irrésistiblement comique de la célèbre phrase d’Orwell : ‘Tous sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres.’ [qui sera reprise par Coluche]. En revanche, il n’y a rien qui prête à rire dans l’affirmation selon laquelle tous sont libres, mais certains plus libres que d’autres. De même, il est censé d’affirmer avec Hegel qu’il existe un type de régime, le despotisme, où un seul est libre et tous les autres asservis, mais il serait absurde de dire qu’il existe une société où un seul est égal. Ce qui explique, entre autres, pourquoi la liberté peut être considérée comme un bien individuel, contrairement à l’égalité qui est toujours un bien social, et aussi pourquoi l’égalité dans la liberté n’exclut pas le désir d’autres formes d’égalité, comme celle des chances et des revenus, lesquelles, exigeant d’autres formes de mises à niveau, peuvent entrer en conflit avec l’égalité ans la liberté. » (Norberto Bobbio)

Mercredi 30 novembre

 La culture de la bière belge est désormais inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. La Belgique, pays constamment au bord de la division, conserve toujours cette capacité d’exister, en résistant, comme par miracle, aux soubresauts institutionnels dont elle s’affuble périodiquement. Le roi Baudouin est mort, Albert II s’est retiré, la monarchie n’unit plus son peuple. Eddy Merckx n’a pas trouvé de vrai successeur, Justine Henin et Kim Clijsters ont délaissé leur raquette pour les biberons, mais les Diables rouges font vibrer les Flamands , les Bruxellois et les Wallons, y compris ceux qui ne se passionnent pas pour le football. Le centenaire de la mort du poète Emile Verhaeren (gare de Rouen, 27 novembre 1916) est célébré sur les bords de son cher Escaut, autant à Gand qu’à Tournai… Alors la bière, eh bien oui la bière… La bière belge procure des jouissances de papilles, qu’elle vienne du nord, comme la Rodenbach, ou du sud, comme la Trappiste de Chimay. Mais comme pour tout, il y a bière et bière. Après la décision de l’UNESCO, il reste aux spécialistes d’aider les amateurs à faire le tri. Il faut savoir par exemple qu’au nord, la Duvel finance l’extrême droite, tandis qu’au sud, la Leffe n’a plus rien d’artisanal, contrairement à ce que sous-tend sa publicité.

                                                           *

 Droite / Gauche : « La poussée vers une égalité toujours plus grande entre les hommes est irrésistible, comme l’observait déjà Tocqueville au siècle dernier. Tout ce qui permet de dépasser une des discriminations sur la base desquelles les hommes ont été divisés en supérieurs et inférieurs, dominants et dominés, riches et pauvres, maîtres et esclaves, représente une étape, certes pas nécessaire mais du moins possible, du processus de civilisation. Jamais autant qu’à notre époque n’ont été mises en discussion les trois sources principales de l’inégalité : la classe, la race et le sexe. La parité qui s’instaure graduellement entre femmes et hommes, d’abord dans la petite société familiale puis dans la vaste société civile et politique, est l’un des signes les plus certains de la marche irrésistible du genre humain vers l’égalité. » (Norberto Bobbio)

 

04 décembre 2016

Mouchette

Elle a d’abord feint de ne pas avoir le temps de nourrir le chat des voisins ce week-end mais s’est vite rétractée parce que vieille, sans mari, sans enfant et sans poisson rouge, elle n’est pas crédible. La voisine lui a proposé de lui faire visiter son appartement avant de lui confier les clefs. Lui présenter son mari et les enfants. La vieille n’aurait pas arrangé son appartement comme l’avait fait sa voisine mais chacun fait ce qu’il veut. Elle n’aurait pas non plus épousé le mari de la voisine. Trop grand, trop mou, sans caractère. Les filles ne sont pas bien élevées. A peine si elles ont dit bonjour. Et puis, on lui présenta le chat, Mouchette, son bol, son bac, ses croquettes.

- Vous lui donnez des croquettes du supermarché ?

- Il les adore.

- D’accord, chacun fait ce qu’il veut.

Le samedi matin, elle s’est levée plus tôt parce qu’elle craignait de ne pas avoir le temps de faire tout ce qu’elle devait faire. Elle n’est pas restée non plus plusieurs heures devant la télévision comme d’habitude. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Elle doit nourrir le chat des voisins. Mouchette mange vers 18 heures Elle a juste le temps de passer à la boucherie. Evidemment, il y a du monde, une queue jusque dans la rue. L’heure tourne. Les gens sont si lents !

- Et pour Madame ce sera ?

- Un steack de 500 grammes. Moulu s’il vous plait.

17h35. Il n’est pas trop tard. Elle se dépêche de rentrer chez elle. Pour une fois qu’elle a quelque chose à faire. Zut ! La clef ne tourne pas dans la serrure. La voisine se serait trompée de clef ou c’est elle qui est incapable d’ouvrir une porte ? Inquiète, la vieille recommence une fois, deux fois. La troisième est la bonne. La porte s’ouvre. Faire attention que le chat ne sorte pas. Si les voisins sont satisfaits, ils auront encore recours à ses services. Le chat a faim. Il miaule comme un fou. Elle déballe le repas, retire les vieilles croquettes du bol et y dépose la viande fraîche.

- Bon appétit, Mouchette !

Quand les voisins rentrent de week-end le dimanche soir, ils découvrent la vieille dans le noir, assise sur une chaise de cuisine devant le bol du chat. Mouchette n’a pas touché à la viande.

04 décembre 2016

Les propos de Vincent Engel, un bobo qui s'assume

"Aujourd’hui, ce n’est pas le retour de la droite qui m’inquiète ; ce ne serait qu’une saine alternance politique, si la droite qui s’apprête à triompher (et qui l’a déjà fait en Amérique, peut-être dimanche en Autriche, certainement en France où la seule incertitude repose sur la proximité de cette droite par rapport aux extrêmes) n’était pas l’expression de l’égoïsme, de la peur, de l’intolérance, du repli identitaire, du recul sur des acquis majeurs pour les femmes, les « minorités » sexuelles ou encore la laïcité."

Voilà ce qu'il écrit dans une très belle chronique.http://www.lesoir.be/1382879/article/debats/chroniques/2016-12-03/bobos-bisounours-gauche-caviar-padamalgam-vous-saluent

03 décembre 2016

L’art de Zépha, french « writer ». « Rosa Parks fait le mur », décembre 2015, Paris.

J’ignore les raisons qui ont amené Vincent Abadie Hafez à prendre comme blaze « Zépha ». Je fais l’hypothèse que cela a à voir avec « zeph », le mot arabe qui signifie « le vent ». Donner le nom de « vent » à des œuvres condamnées à disparaître serait une jolie et poétique métaphore de son art. Choisir un mot arabe pour désigner une œuvre faite essentiellement de « calligraphes »  dont les formes sont directement issues de la calligraphie arabe est un hommage à la culture qui a donné naissance à cette remarquable écriture. Les bien-nommées « arabesques », le subtil jeu des pleins et des déliés, les signes déictiques, les accents,  sont mis au service d’un « langage » d’une évidente beauté formelle. Les formes de l’écriture dans le travail de Zépha ne portent plus le sens (le sème),  mais leur pouvoir d’expression n’en a pas pour autant disparu. Elles sont grâce, élégance, harmonie.

Dans un précédent billet consacré à l’intervention de Zépha dans le cadre de « Rosa Parks fait le mur », j’avais attiré votre attention sur les figures formant une gigantesque frise peinte par Zépha. Les « obliques » m’avaient fasciné par, à la fois les régularités (des lignes parallèles peintes en suivant le même degré d’inclinaison),  mais aussi et surtout par les ruptures. Ruptures des bandes obliques par des motifs courbes tracés d’une main vigoureuse, des points et des accents hérités de l’alphabet arabe, des lignes cassant « en surface » l’obliquité des segments de droite, des harmonies de couleurs déclinées sur une surface qui insensiblement débouchaient sur d’autres harmonies en opposition (couleurs froides/couleurs chaudes par exemple). L’ensemble de l’œuvre refusant tout systématisme et s’autorisant de volontaires dérogations.

Les « obliques » dans un savant continuum changeaient de formes et de couleurs et se diversifiaient. Ainsi, elles étaient, par endroit, complétées par des mots et de courtes locutions, écrites soit en français soit en anglais. Les mots calligraphiés ponctuaient la frise chargeant l’abstraction de significations. Elles étaient certes plus ou moins liées aux thèmes implicites du projet global. Mais leurs sens avaient à mon avis un  intérêt secondaire. Des « phylactères » porteurs de significations établissaient un lien entre la frise, pure abstraction, aux  objectifs du projet (célébrer la vie et l’œuvre de Rosa Parks). Leur écriture ornée (comme on dit « une grotte ornée ») s’ajoutait aux autres éléments décoratifs issus des cultures islamiques.

L’art de Zépha s’exprime à d’autres endroits d’autres manières. La richesse de l’œuvre est telle qu’elle me contraint à limiter mon propos à deux exemples. Le premier exemple est cette très belle succession de tracés calligraphiques d’une seule couleur sur des fonds monochromes. On reconnait  quelques formes caractéristiques : les « coins », comme autant d’accents, les lignes courbes tracées à la brosse d’un seul mouvement alternant pleins et déliés. Pourtant ces « caractères » ne sont pas les lettres de l’alphabet ; on ne retrouve pas le sens de l’écriture arabe (de droite à gauche), ni la notion de ligne (pas davantage de colonne). L’entrelacs des « caractères » blancs est une pure merveille qui fait la synthèse de la pureté (deux couleurs, une pour la forme, une pour le fond) et de l’accumulation des signes (les espaces sont remplis).

Formidable synthèse et résumé de ses talents, les grandes fresques de Zépha éblouissent par la splendeur de leurs couleurs et les références à la culture islamique. Splendeur des couleurs, les conjugaisons des ors et des noirs, des blancs et des gris, des bleus et des noirs profonds. Références nombreuses à l’architecture islamique, à la décoration des mosquées, à l’absence de représentations des formes du réel (représentation de personnages, d’animaux, de  végétaux, de minéraux). La nature est absente. Elle est au-delà des signes. Des signes que nous ne pouvons pas déchiffrer. Les cercles concentriques, le haut degré de symbolisation (ou de stylisation) évoquent un art sacré. Un art mystérieux, ésotérique, qui se refuse à toute tentative cartésienne de déchiffrement.

Zépha se qualifie lui-même de « writer ». Son expression esthétique est apparentée à l’écriture et forme un pont entre les « writers » américains du street art originaire et le muralisme d’aujourd’hui. Une « écriture » propre à chaque « writer ». Pas une langue, mais un choix formel d’une grande radicalité.

 

Image: 

Régularité des obliques, éléments de rupture, écriture calligraphiée de courtes phrases.

Variation (harmonie bleue, ruptures fortes par des déictiques, phrases calligraphiées)

Calligraphes sur fond monochrome.

Variation (fond, forme)

Variation(couleur du fond, ponctuation verte, rupture du monchromisme)

Grande fresque concentrique (environ 3mx4)

Déclinaison des calligraphes dans les espaces définis par les cercles.

02 décembre 2016

DU CÔTE DES AMIS DANOIS (première partie)

En fait, le Seeland est une île du Danemark dans la Baltique, entre la Suède et la Fionie, baignée par le Sund, où se trouve Copenhague, groupant près de la moitié de la population de l’île. L’été, les génisses paissent dans les plaines, les moulins à vent tournent leurs larges ailes et de bois profonds surgissent des vélos insouciants.

En hiver, le vent glacé de l’Oresund souffle en rafales jusqu’à engourdir les os et obliger le visiteur à chercher la chaleur dans l’intimité douillette des habitations. Moment idéal pour devenir « ami » des danois et démentir le cliché trop facile d’un pays « amas de boue, de craie et d’eau », même si H.C Andersen estimait son peuple «bien adapté à ces îles marécageuses, vertes de moisissure».

Pendant cette saison, pas de baignade ni de siestes dans les hamacs. Il reste les promenades en forêt, les balades à vélo et surtout les visites aux amis.

Au pays de Kierkegaard, on a trop le sens du fragile, du précaire, de ce qui s'effondre, pour ne pas savourer les petits plaisirs du quotidien et Copenhague n'est qu'à 1h30 d'avion de Paris.

Marianne est bien au rendez-vous, pour parcourir ensemble la route côtière de la Seeland du Nord, de Helsingor à Copenhague, joliment nommée Route Margrethe en souvenir de cette grande souveraine du Moyen-Âge, qui institua la présence d’une auberge tous les 30 km pour assurer le gîte du voyageur.

Les bus réguliers ont remplacé les loueurs de chevaux et les maîtres de poste, pour relier les différentes étapes

Rêves de lumières

D’où vient dans la peinture danoise du XIXè siècle, cette inclinaison à une langueur diffuse ? Cette soif de luminosité et de simplicité est bien présente chez les impressionnistes qui avaient formé une communauté à Grez-sur-Loing, vers 1880, avant de capter à Skagen, petit port au nord du Danemark, « l’heure bleue », cet instant du crépuscule où la mer du Nord et la mer Baltique se rejoignent dans une même couleur lavande

Ce puissant état d’âme, nimbé d’angoisse, on le retrouve dans deux lieux complémentaires Louisiana et la Glypthothèque.

Louisiana est un lieu unique, en bord de mer, au nord de Copenhague, face aux rivages de la Scanie suédoise, pour rappeler que le Danemark s’est assuré depuis son âge d’or entre 1830 et 1850 une suprématie dans les arts plastiques. Maintenant, Il accueille bien volontiers les créations étrangères dans un décor où règne l’harmonie et en hiver, la neige immaculée donne un relief saisissant aux 60 sculptures, installées dans un grand parc d’arbres aux essences rares.

Dans le bâtiment aux vastes murs et aux planchers bruts, les œuvres du pop art et du néo expressionnisme sont là pour revigorer le regard. Ici on comprend pourquoi un surréaliste ajoute du rouge vif aux chevelures des femmes pour les rendre plus belles, comme pourrait le faire un Rubens. On peut prendre du temps aussi pour capter les iris aux couleurs tendres d’un Hockney ou les fleurs peintes comme des sexes de femme de Georgia O’Keeffe. Les portraits de proches, de familiers de Kossov résument bien l’esprit d’un espace muséal comme Louisiana : la proximité avec les œuvres, jusqu’à sentir la respiration de leurs créateurs. Ici, l’accueil est affable. Des petites bougies ont été installées à côté des toiles pour créer une ambiance intime.

Cette simplicité, proche du dépouillement, on la retrouve à la Glyptothèque de Copenhague, où le visiteur peut s’arrêter ou bouger à sa guise pour retrouver les lumières du sud. Même si Kierkegaard nous dit que l’apprentissage de l’angoisse est le suprême savoir, la peinture des impressionnistes est d’une aide indispensable pour égayer notre triste condition

Une partie de l’âme danoise se trouve en effet dans ce remarquable témoignage de l’architecture moderne scandinave. Carl Jacobsen, brasseur de son métier, rêvait d’accrocher aux cimaises de son musée les déjeuners sur l’herbe de Bonnard, les citronniers en fleurs de Monet et la peinture dépouillée de Van Gogh dans son paysage à Saint-Remy.

Dans le jardin d’hiver recouvert d’une grande verrière, le bruit d’une eau qui coule, quelques sculptures inoffensives, entourées de poissons rouges, des arbres exotiques inclinent le visiteur à chasser un instant cette douce et vague tristesse que les danois appellent Veemod, entouré de groupes de scolaires étonnement attentifs et disciplinés.

Fraternité de femmes à Virum

On peut facilement s’égarer à Virum, petite localité située dans une banlieue plutôt cossue du nord de Copenhague. Qu’importe !. Impossible de localiser la maison de Marianne. En remontant les rues, à un moment donné, la mémoire se bloque et les points de repère s’effacent. Pourtant tout est bien place, mais il manque un élément du puzzle. Finalement, les maisons même si elles se ressemblent s’ouvrent facilement et leurs occupants indiquent bien volontiers le chemin correct pour arriver enfin à destination.

Comme la Babette du fameux roman de Karen Blixen, Marianne Stürup a préparé un dîner, selon le grand art de la cuisine danoise. Ancienne professeur dans une école professionnelle, elle a composé un repas où les saveurs sucrées des plats s’allient à une touche d’acidité. Heureuse harmonie qui dissipe toute mélancolie et crée chez les convives un état de bonheur simple.

Marianne n’a pas oublié les années de jeune fille au pair pour apprendre le français, cette langue dit-elle, «m’a permis de décider, par moi-même, certains choix de ma vie». Et maintenant, la disciple de Simone de Beauvoir elle est devenue une véritable artiste du goût culinaire, capable d’enchanter les anges.

Proches de la maison de Marianne, des chemins de terre rejoignent le lac de Virum, où les promeneurs retrouvent la compagnie des poules d’eau et des canards facilement apprivoisés. Au loin, le soleil couchant illumine un manoir élégant, d’apparence isolé, où le monde chante, danse. Au bout d’un sentier poudré de blanc, de grands arbres dénudés laissent entrevoir un véritable pavillon de chasse du XVIIe siècle. Plusieurs familles y vivent et partagent ensemble une expérience de vie communautaire. Ainsi, les charges de location peuvent être équitablement partagées entre les co-locataires, qui tiennent à garder un esprit ouvert et tolérant. D’ailleurs, la cooptation entre eux est la règle.

Gunhild une amie de Marianne, accueille sans façon ses hôtes, autour d’une grande table ronde, dans une des pièces communes. La salle à manger a noble allure, avec ses carreaux rustiques et ses grandes fenêtres à croisillons laissant entrevoir une futaie sombre de bouleaux. Une lumière paisible se reflète dans cette pièce rustique et les bougies allumées pour la circonstance créent une douce quiétude.

Le thé ou le café ont un goût particulier et la préparation d’une collation répond quand même à un rituel précis. Ce sont les petits détails qui créent l’harmonie du moment. Et Gunhild parle brièvement de sa recherche d’un nouveau job pour avouer quand même que « toute seule, elle ne pourrait pas profiter d’un tel cadre ».

Cette complicité de femmes entre elle et Marianne autour d’un bouquet de myosotis rappelle quelque chose de beau. Ingmar Bergman parle de fraternité, d’un sentiment absolument neuf- ou peut-être extrêmement ancien qui lie les femmes entre elles, qu’importe leur âge et qui n’a pas d’équivalent parmi les hommes. La femme scandinave, fantasme de l’homme latin, avec sa compassion, son rôle de consolatrice, admirablement dépeint dans les films du grand cinéaste suédois.

On sent chez Marianne ou Gunhild une force qui peut intimider ceux qui croisent leurs yeux clairs. Froideur ? Assurément non. L’exubérance chez les danois est plutôt un sentiment intime. Et Marianne, en bonne native de Fionie, l’île proche de Seeland rappelle que « la nuit est à nous, les femmes, ne vous en mêlez pas ».

On quitte à regret cette demeure étrange et la balade s’achève par une visite chez le créateur d’un ensemble musical unique en son genre. Knud Wissum a consacré sa vie de musicien à préserver de l’oubli un vieux fonds de chants et de danses du Groenland. Peut-être, avait-il besoin, en prenant sa retraite de retrouver dans sa maison un décor de neige et de nuit au goût d’étoile fraîche pour écouter ces mélodies, inspirées des vieux mythes eskimos.

Tôt dans la matinée, Marianne propose de visiter l’école publique de Virum, où elle a enseigné les cours de cuisine. «Je vous donne les recettes, vous préparez les repas », suggère Marianne à un groupe d’adolescents de 15/16 ans. Beaucoup d’applications pratiques dans cet établissement, étendues aux soins dentaires et même à un étonnant atelier de couture où l’on retrouve des garçons pas du tout dépaysés.

« Il faut donner du temps aux enfants. Temps de jouer, de rêvasser, de s’épanouir. Le temps de vivre son enfance avant de devenir adulte » tient à préciser le jeune professeur de français, une autre Marianne.

La vision des petits français, le cartable lourdement chargé à la rentrée des classes ferait frémir tout parent danois. C’est vrai qu’ici, l’écolier peut se sentir gâté, bénéficiant d’un mobilier confortable,de plantes vertes, d’un terrain de jeux, d’équipements de sport, d’une salle de théâtre, d’une piscine, d’ateliers de photographie, de sculpture…
54% des jeunes danois choisissent la filière des écoles professionnelles. Et un danois sur trois ira aux cours du soir, car ce peuple dîne tôt et consacre de longues soirées aux activités culturelles

Avant de quitter Virum, rencontre avec Elizabeth Siemen. Bien sûr elle est blonde, grande, les yeux clairs et un sourire franc. Mais cette femme avenante de 47 ans, habillée en cuir tendance est surtout « le curé » de la paroisse. Elle revient d’un long séminaire dans une ville du Schleswig Holstein, où des théologiens comme elle ont conversé sur Shakespeare et René Girard

L’église au Danemark ouvre un horizon nouveau face aux églises en France glaciales et peu remplies. Avec Elizabeth, dans la chambre verte fraîchement repeinte du presbytère on cesse de parler de morale privée pour s’occuper de questions sociales et de s’impliquer davantage.

Les enquêtes au sein de l’église danoise indiquent que 85% des fidèles ne voient pas d’objection à la perspective de femmes évêques. Quiconque lit l’histoire de l’église ne peut pas ne pas être impressionné par l’apostolat des femmes chrétiennes tout au long des siècles.

Pourquoi l’Histoire s’arrêterait-elle ?

Thierry Quintrie Lamothe
Auteur / reportages

 

Image: 

Ecole publique de Virum

Glyptothèque à Copenhague

Louisiana (Musée d'Art Contemporain)

La dernière tout en bas : Marianne et son amie Gunhild

28 novembre 2016

La révolution permanente de Moustaki

Georges Moustaki - Sans la nommer

https://youtu.be/fgKEXKwpx0g

 
Je voudrais sans la nommer
Vous parler d'elle
Comme d'une bien aimée,
D'une infidèle,
Une fille bien vivante
Qui se réveille
À des lendemains qui chantent
Sous le soleil.
 
C'est elle que l'on matraque,
Que l'on poursuit, que l'on traque,
C'est elle qui se soulève,
Qui souffre et se met en grève.
C'est elle qu'on emprisonne,
Qu'on trahit, qu'on abandonne,
Qui nous donne envie de vivre,
Qui donne envie de la suivre
Jusqu'au bout, jusqu'au bout.
 
Je voudrais sans la nommer
Lui rendre hommage :
Jolie fleur du mois de mai
Ou fruit sauvage,
Une plante bien plantée
Sur ses deux jambes
Et qui traîne en liberté
Où bon lui semble.
 
Je voudrais sans la nommer
Vous parler d'elle :
Bien-aimée ou mal-aimée,
Elle est fidèle ;
Et si vous voulez
Que je vous la présente,
On l'appelle Révolution permanente
28 novembre 2016

La démocratie selon Revel

"La démocratie n'est pas absence d'inconvénients, elle n'est que le plus petit d'entre eux; elle n'est pas la perfection, elle n'est que la plus accessible perfectibilité. Et surtout, il faut rappeler (...) que la démocratie n'est pas totalitaire - pour user d'un nécessaire truisme - en ce sens qu'elle n'est pas un système du tout ou rien. Elle est le système du quelque chose ou même du tout petit peu, ce peu qui est toujours mieux que rien." (In Le regain démocratique) 

Image: 
25 novembre 2016

Violant, alias João Mauricio, Apocalypse 16.3, Portugal.

Le mur que j’ai titré Apocalypse 16.3 présente avec « La Chute d’Adam » des similitudes. D’abord, la dimension (c’est toute une face d’un bâtiment de deux étages qui a été peinte),  le lieu (les bâtiments qui jouxtent le bâtiment peint par l’artiste semblent être d’anciens locaux artisanaux ou industriels abandonnés), le titre (Violant a explicitement nommé la fresque que j’ai présentée dans le post précédent « La Chute d’Adam », orientant ainsi les lectures). Ici,  João Mauricio a peint à droite et en bas AP 16.3, renvoyant le spectateur connaissant la Bible au livre de l’Apocalypse et à un passage précis du Livre. Sa fresque est présentée comme une illustration du texte sacré, le thème quoique différent renvoie à la Bible.

Dans un premier temps, essayons à grands traits de décrire l’œuvre. Sa composition est régie par des formes géométriques simples. Un grand triangle équilatéral constitue le centre et le cœur thématique de la fresque. Nous y retrouvons les traits qui la caractérisent : les poissons morts flottant sur le côté ou sur le dos dans une eau rouge. Dans les deux angles supérieurs, dans deux triangles rectangles,  flottent des poissons semblables et les ombres d’arbres dénudés. La perspective est rendue par deux moyens graphiques : les poissons du premier plan sont plus gros et ceux du second plan plus nombreux et beaucoup plus petits ;  le reflet des arbres suit le même principe (les reflets des plus proches sont plus grands, les plus éloignés plus petits). Le reflet du ciel, blanc, renforce la profondeur (le blanc est plus intense au second plan) ;  il s’estompe progressivement se colorant de rouge. Ce reflet blafard du ciel est compris dans un triangle équilatéral plus petit que le grand triangle central dont une «pointe » serait en bas. Le bas de l’œuvre est formé par deux triangles rectangles représentant les formes géométriques tracées par le sol craquelé d’une eau peu profonde (cette profondeur est marquée par le premier poisson à partir du bas dont on voit en partie le corps sous la surface de l’eau). Somme toute, la scène, des poissons morts flottent à la surface de l’eau d’une rivière, nous est devenue banale par la photographie. Par contre, la couleur rouge interroge celui qui regarde l’œuvre.

Trouver la signification de la fresque parait, à première analyse, simple : il suffit de lire le passage de la Bible dont le mur peint est l’illustration. « Le deuxième ange versa son verre dans la mer et le contenu devint du sang, comme l’est celui des morts et mourut tout ce qui vivait dans la mer » (traduction de l’espagnol par l’auteur). Certes, le mystère de l’eau qui devient du sang associé à la mort des poissons trouve une traduction dans la fresque. Manquent des items déterminants : l’ange, le verre (la coupe), la mer. Dans une interview,  Violant propose une autre piste : «  Ceci est un travail qui est basé sur un souvenir d'enfance: il y avait une rivière qui traverse mon vieux village. Cela coulait le long d'une zone industrielle, ce qui a fait que l'eau était constamment polluée. La rivière était donc colorée dans des couleurs différentes; en bleu, en violet et en  rouge. Les animaux qui vivaient là autrefois étaient morts. »

Le souvenir d’enfance de João Mauricio apporte d’autres éléments qui s’ajoutent aux premiers : une petite rivière (et non la mer), bordée d’arbres, une eau polluée de couleur rouge.Le rapprochement de ces deux références, l’une biblique, l’autre de l’ordre du souvenir d’enfance, nous amène à une lecture quelque peu mystique : le verset de l’Apocalypse est une prophétie qui s’est réalisée de nos jours et nous en sommes les témoins (comme Violant posant de dos devant sa fresque et la regardant).

La scène est d’une grande violence visuelle : des dizaines de poissons morts flottent dans de l’eau colorée de leur sang. Le spectacle de la mort des êtres et des animaux et celui du sang agressent la sensibilité du spectateur. J’ai interrogé Violant voilà plusieurs mois pour savoir quel était son rapport à la violence des images. Sa réponse éclaire l’interprétation de sa fresque :

« Je ne crois pas que l'art doit être violent. Mais je veux dire avec force que les fresques contemporaines et le street art ne devraient pas se voir poser des limites  par l'opinion publique ou les idées communes concernant l’esthétique. Mon travail émerge de la prise de conscience que le monde est plein d’erreurs qui ne doivent être ni oubliés ni pardonnés. Je crois que les gens devraient voir ce qui est mauvais pour eux  plutôt que de jeter sur ces errements un voile pour les cacher aux regards. Je pense que cette démarche qui consiste à montrer ce qui ne va pas peut être confondu avec de la violence, ou peut-être cela  est-il nécessaire pour réveiller les consciences. » (Traduction de l’anglais par l’auteur).

« Réveiller les consciences » est certainement une autre façon de dire,  prendre une place dans le débat public, exprimer une opinion pour faire en sorte que les Hommes changent. La fresque de l’Apocalypse est une œuvre dont l’objectif est de provoquer une catharsis, une « prise de conscience », pour agir. Dire que cette œuvre est écologique serait, à mon sens en réduire la portée. L’Apocalypse selon Violant est déjà là. L’artiste nous invite à nous engager dans l’action pour que les prophéties ne se réalisent pas. 

 

 

 

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