semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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29 août 2017

Hopare, un art nouveau du portrait

Dans un précédent billet consacré au « Rêve » d’Hopare, rue de Maronites à Paris, j’avais mis l’accent sur l’importance du trait dans la peinture d’Hopare. Dans le portrait de femme qu’Hopare a exécuté en juin 2016, dans le cadre d’Ourcq Living Colors, nous trouvons des points communs avec « Le rêve ». C’est, tout d’abord, un portrait de femme ; il conjugue représentation et abstraction ; il reprend des motifs décoratifs du « Rêve » ; le trait joue également un rôle majeur, la fracturation de l’espace lié à l’entrelacs des lignes autorise des variations chromatiques d’une grande richesse et d’une évidente beauté. Le commentaire du second portrait est l’occasion de mieux cerner le processus créatif de cet artiste et de réfléchir à l’appropriation du portrait par Hopare[1].

Hopare a peint sa fresque en deux temps. Les deux temps correspondent à deux journées. Le premier jour a été consacré au dessin du visage cerné d’un demi-cercle en forme d’auréole et à la « pose » de couleurs de fond. Dans un entretien, l’artiste décrit précisément sa démarche : « Pour mes peintures, je privilégie la spontanéité, j’étale d’abord de façon aléatoire mes couleurs puis je sculpte mes formes et les éléments figuratifs ensemble pour donner un aspect « plaqué contre l’autre ». Pour casser cette phase robuste et rigide, j’y inclus des lignes, des formes plus souples pour aérer mes compositions[2] ». A bien y regarder, la préparation de la fresque en amont de son exécution est succincte. Un cadrage plaçant le visage, fixant son expression, dans un décor. Le reste (les lignes qui vont découper le sujet et le décor, les couleurs, les motifs décoratifs etc.) est inventé in situ, dans un temps limité, au gré de l’ « inspiration » du moment.

La fresque d’Hopare se présente explicitement comme un portrait.Elle se rattache ainsi à une longue tradition des portraits peints. Elle nous montre une jeune femme, au demeurant fort belle, qui manifestement semble poser pour l’artiste. Le sujet « prend » la pose. Par des traits distinctifs, elle se distingue du portrait classique. En effet, le « traitement » graphique et chromatique du portrait étonne. Alors que dans le portrait classique, le peintre recherche (parfois désespérément !) la ressemblance, les portraits d’Hopare sont parfois des portraits dédiés à des personnes mais, le plus souvent, ce sont des portraits davantage « rêvés » que réalistes, d’hommes, d’enfants, de femmes. Ces « portraits rêvés » ne sont pas des tableaux de commande dont l’objectif, au-delà de conserver une image de l’être cher, a été longtemps de proposer une représentation valorisante de son commanditaire pour affirmer son statut social.

Le portrait dans sa forme académique accorde un soin particulier au visage bien sûr mais aussi à des signes qui fonctionnent comme autant de référents explicites pour celui qui regarde. Ces signes situent socialement le personnage représenté et/ou renvoient à l’exercice de son métier ou de son art. Le vêtement, le décor, la posture sont autant de signes qui font sens. Le portrait photographique à la fin du XIXème siècle est l’héritier du portrait peint en en reprenant les codes.

Les portraits d’Hopare s’écartent de cette tradition et sont bien plûtot des « compositions » graphiques. De ce point de vue, la ressemblance n’est pas un objectif (même si Hopare est tout à fait capable de la saisir, plusieurs de ses œuvres en témoignent). Le visage est « traité » comme les autres parties de la composition. Toutes les formes peintes sont alors équivalentes. Si, à la Renaissance, le maître, dans son atelier, peignait le visage et les mains, laissant aux apprentis les vêtements et le décor, Hopare accorde à chaque espace de sa composition non seulement le même soin mais le même traitement graphique. Il serait excessif de dire que le portrait est prétexte à composition. Le portrait est partie intégrante de la composition. Le rapport sujet/décor est modifié (le décor ayant deux fonctions, valoriser le sujet, être lui-même un sujet ), le portrait par son traitement graphique est un élément d’une composition complexe.L’observation attentive de ces œuvres montre une tension entre le portrait proprement dit et le décor. Sujet et décor ne se différencient pas par le "traitement" graphique qui est sensiblement le même, mais par une opposition des couleurs.

Hopare qui vient du graff et du lettrage n’a rien oublié de son passé d’artiste. Il reprend ce qu’il sait faire (tracer des compositions dynamiques, « casser » les aplats par des traits puissants segmentant les espaces, intégrer dans ces « compositions » de la spontanéité, de l’inventivité –on pense à l’abstraction lyrique d’un Mathieu-créer de « belles » harmonies colorées etc.) et intègre le portrait au centre de la composition. Il s’agit d’une réelle intégration ; les éléments du corps (le visage, les épaules, les mains, mais aussi le vêtement etc.) sont traités graphiquement de la même manière que le décor. Nos habitudes culturelles dans ce foisonnement de lignes et de couleurs, prélèvent ce qui relève du portrait, rétablissant l’opposition fond/forme nécessaire à la lecture de l’œuvre, aidées en cela par une opposition chromatique soutenue (un fond bleu complémentaire des harmonies primaires du sujet).

Le travail d’Hopare séduit et étonne. Avec brio, il réalise une synthèse du graff et de la peinture de chevalet, réinventant au passage un art contemporain et éminemment personnel du portrait.


[1] Les photographies des œuvres sont de R.Tassart.

[2] Souligné par l’auteur de l’article.

Image: 

"Le rêve", une oeuvre de commande, dont le thème a été imposé par les commanditaires.

La première phase de réalisation du portrait. Les principaux traits de la posture(3/4, tête inclinée, bras levé etc.) constituent le schéma de base de l'oeuvre.

La segmentation extrême de toutes les surfaces apparaît dans un deuxième temps.

Les yeux, le nez et la bouche structurent fortement le visage, facilitant la compréhension.

Au réalisme de la représentation de l’œil (iris, pupille, cils) s'opposent l'abstraction des lignes et l'arbitraire des couleurs.

L'ensemble des surfaces est l'objet d'un traitement graphique comparable.

Le fond garde une relative unité chromatique (traits bleu outremer sur fond bleu ciel)

Hommage rendu par Hopare à un ami décédé. La ressemblance est imposée par la situation.

28 août 2017

L'homme anonyme

Sa solitude est absolue, son anonymat aussi. Personne ne le regarde jamais. Ni femme, ni enfant, pas même un chien fidèle aux yeux humides. Il en arrive parfois à douter de son existence. Heureusement qu’il croise des miroirs et des vitrines de magasins dans lesquels il peut s’observer quelques secondes. En 2017, si personne ne vous regarde, vous n’existez pas. Pour se faire remarquer, il est prêt à tout. Il a même tenté de participer à un jeu télévisé très populaire et à une émission de télé-réalité mais il a été recalé aux éliminatoires parce que sa tête ne convenait pas. Dans un jeu télévisé ou dans la télé-réalité même quand on est très mauvais et bon dernier, on suscite des passions. Susciter des passions, il en rêve.

Une entreprise de vidéo surveillance cherchait du personnel. Ce secteur est en plein essor depuis les attentats. Il envoya sa candidature et deux jours plus tard, il était engagé.

- Vous commencez lundi, lui annonça la responsable des ressources humaines, vous avez exactement le profil qu’il nous faut.

Son travail consiste à visionner les films des caméras de surveillance de la veille, écrire des rapports et alerter son supérieur s’il remarquait le moindre comportement suspect: un individu qui surveillerait les entrées et les sorties des bâtiments public, par exemple, un autre qui prendrait des notes sur les tours de garde des militaires, les allers et venues bizarres d’éventuels terroristes.

Les quartiers balayés par les caméras de surveillance, il les connait. Très vite, il prend beaucoup de plaisir à se promener sur les trottoirs contrôlés par l’œil des caméras. Le lendemain, il se retrouve sur les films qu’il a pour mission de visionner. C’est presque comme un rendez-vous. Ses journées de travail, il les passe à se regarder marcher dans la rue. Bon Dieu! Comme il marche bien! Détendu, souple et élégant. Pas de regard vers la caméra, jamais. Du beau travail. Il se visionne en train de suivre des femmes dans la rue et leur jeter des regards gourmands. Donner de la menue monnaie aux SDF, refuser du feu à un inconnu parce qu’il ne fume pas. Jamais, il n’a vécu aussi intensément. Il n’est plus seul à présent puisqu’il est là, bien vivant, bien présent sur les CD de surveillance. Il crève l’écran.

À force de se regarder, il en oublie son travail et surtout ce jeune type qui passe et repasse devant la terrasse du bistrot où l’homme anonyme a l’habitude de boire son café. Cette terrasse est un endroit stratégique quand on aime se retrouver sous le feu des projecteurs. Des caméras, il y en a là, là et encore là. Un vrai bonheur.

Deux jours plus tard, c’est le drame. A 8h13, très précisément, à l'heure où beaucoup de monde se rend au travail, une camionnette fonce sur le trottoir, percute des passants et plusieurs clients du café. On dénombre huit morts et une quinzaine de blessés. L’homme anonyme s’en sort miraculeusement indemne parce qu’il se trouvait à l’extrême bout de la terrasse, pas loin d’une caméra qui balaie la Place de la Liberté, toute proche. Le lendemain, l’attentat est revendiqué par un groupe de supporters d’un vieux dieu que personne n’a jamais vu. C’est aussi le lendemain que l’homme anonyme est licencié. Cette rue et cette terrasse se trouvaient sous sa surveillance. L’homme anonyme a perdu son emploi mais il s’en fiche. Pendant une semaine, sur toutes les télévisions du monde, les images de l’attentat passent en boucle. Et l’homme, là, qui boit tranquillement son café et qui est sauvé parce que la course de camionnette est stoppée par l’amoncellement de cadavres, de blessés, de tables et de chaises. Cet homme-là, il se reconnait. C’est lui! C’est bien lui!

Sur une chaîne de télé américaine, un journaliste le surnomme même "Le Miraculé ". C’est la gloire! La joie de passer enfin à la télévision est un peu assombrie par la jalousie qu’il ressent à l’égard du terroriste présumé dont le visage de face et de profil fait la une des journaux. À la télé, on interroge même les voisins de cet individu qui, stupéfaits, parlent d’un jeune homme poli et sans histoire. Et lui, le miraculé, pourquoi les journalistes n’interrogent-ils pas ses voisins?

 

25 août 2017

Essayer de voir le réel comme il est

Mercredi 16 août

 L’Italie a vu débarquer 600.000 migrants depuis 2014. On estime à 14.000 le nombre de ceux qui ont péri en mer. Marco Minniti, ministre de l’Intérieur, semble déceler un net fléchissement dans le chiffre des arrivants. Il admet cependant que cette migration n’est pas conjoncturelle mais historique. Il convient donc de la gouverner plutôt que de la subir. Une leçon pour l’Union européenne.

                                                           *

 Ni optimiste, ni pessimiste, tragique : essayer de voir le réel comme il est. Une leçon nietzschéenne.

Jeudi 17 août

 Si l’on connaît "Le Petit Nicolas", délicieux gamin créé par le non moins délicieux dessinateur Jean-Jacques Sempé (86 ans aujourd’hui), on n’est pas aussi familiarisé avec "Raoul Taburin, marchand de cycles à Saint-Céron", autre personnage de la comédie humaine du Bordelais. Grâce à Pierre Godeau, le cinéma va le rendre populaire, d’autant plus que c’est Benoît Poelvoorde qui l’incarnera. Le film est achevé. Il a été tourné à Venterol, un village de la Drôme où il y a fort à parier que les habitants garderont longtemps un souvenir impérissable de l’aventure, un peu comme ceux de Villerville, dans le Calvados, où la Cabaret normand existe encore, conservant le souvenir des fredaines de Jean Gabin  et de Jean-Paul Belmondo, les héros d’Un singe en hiver (Audiard, 1961, adaptation du roman éponyme d’Antoine Blondin). Un jumelage Venterol – Villerville serait de belle tenue en guise d’ouverture de la prochaine cérémonie des Césars. Paris faisant des courbettes à la province, ce n’est pas courant.

Vendredi 18 août

 La Bourse de Wall Street donne des signes de dégringolade. Á une époque où le chiffre a plus d’importance que la lettre, surtout au paradis du capitalisme, les difficultés de Trump pourraient bien lui être plus dommageables, voire funestes.

                                                           *

 La société liégeoise AMOS, née de la fusion du savoir-faire de l’université de Liège et de l’expertise mécanique des Ateliers de la Meuse, construit la cellule du miroir primaire, élément-clé du plus grand télescope du monde en train d’être édifié à Hawaï. AMOS compte déjà de nombreux clients aux États-Unis, en Inde et bien entendu en Europe. Elle traite actuellement avec la Chine et la Russie. La Belgique est un petit pays qui voit grand, comme au 19e siècle. On ne peut pas en dire autant de ceux qui la gouvernent.

Samedi 19 août

 En 1938, dans "Le Théâtre et son double", Antonin Artaud utilise l’expression "Réalité virtuelle". Avec le développement de la vidéosphère et de l’informatique, le concept acquit une place loin encore d’être accomplie dans notre société puisque la réalité virtuelle se retrouve aujourd’hui dans des objets de vision qui transportent le porteur dans un autre monde que celui dans lequel il se trouve, où il se meut. C’est l’oxymore le plus représentatif de l’époque (avec Président Trump, bien entendu…) Le philosophe Jean Brun (1919 – 1994), professeur à l’université de Lyon, qui consacra son existence à enseigner l’apologie du christianisme, y recherche une source dans son essai pamphlétaire "Le Rêve et la machine" (éd. de la Table Ronde, 1992). Il est un fait que si on introduit le prisme de la réalité virtuelle dans la théologie, une vie ne suffit pas à l’exploration… Dans le domaine de l’image, Magritte est à nouveau prémonitoire eu égard à ce concept. Par son tableau "La Clairvoyance" (1936), l’artiste se montre en train de peindre un oiseau tandis qu’il observe son modèle : un œuf. Mercredi dernier, pour évoquer le cinquantième anniversaire de sa mort, Dubus, le dessinateur de "La Libre Belgique", proposa un dessin représentant ce tableau en plaçant une tête de mort plutôt qu’un oiseau. Cahin-caha, les saisons et les jours se succèdent en symbiose avec cette réalité virtuelle de plus en plus occupante pour les uns, préoccupante pour quelques autres. Il est vrai que, souvent, l’illusion réelle domine toujours la condition des choses.

Dimanche 20 août

 L’Allemagne vote dans un mois. Merkel fait la course en tête. Et si elle avait juste besoin d’une force d’appoint, il n’est pas impossible que les Verts la lui fournissent. Des sociaux-démocrates renvoyés dans l’opposition, c’est la tendance qui domine presque partout en Europe. On espère que l’Allemagne fera exception.

                                                          *

 Portrait succinct de la présence américaine en Corée du Sud : 35.000 soldats, 83 bases, 300 chars, 2 bases aériennes qui abritent 100 avions et 64 hélicoptères, 1 base navale. Kim dit mieux ?

                                                           *

 Á la question de Marcel Proust Quels sont vos poètes préférés ?, Mallarmé répondit : « Quelques-uns dont je suis ».

Lundi 21 août

 Nice, Berlin… Et à présent les Ramblas de Barcelone… La voiture-bélier semble devenir l’arme de destruction massive la plus employée ces temps-ci. Faudra s’y habituer. On n’est pas encore dans l’ordinaire, les unes des gazettes et les pages suivantes font écho à la tragédie pendant plusieurs jours, mais on sent bien que les images, toujours semblables en hommages et chagrins, vont sombrer tôt ou tard dans la banalité.

                                                           *

 Conséquence du Brexit : de plus en plus de citoyens britanniques sollicitent la nationalité française. Honni soit qui mal y France.

                                                           *

 Question aux surréalistes : imagemagie. Lequel est l’anagramme de l’autre ?

Mardi 22 août

 Le chrétien Rembrandt et le juif Spinoza habitaient le même pâté de maison dans le quartier juif  amstellodamois de Breestradt. Qui pour inventer un spectacle théâtral imaginant leur rencontre dans la rue, prélude à des promenades matinales quotidiennes ? Michel Onfray ?

                                                           *

 Pour André Derain, « un vrai tableau naïf, c’est un coup de fusil reçu à bout portant. » Et pour Stendhal, la politique dans une œuvre littéraire, « c’est un coup de pistolet dans un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Qui sait ? Un jour peut-être, la voiture-bélier offrira l’occasion, à un peintre ou à un musicien voire à un écrivain, de bâtir une métaphore. Aujourd’hui, les photos des avions percutant les tours de Manhattan le 11 septembre 2001 s’exposent aux cimaises et motivent les créateurs.

Mercredi 23 août

 Le beffroi de Namur, silencieux depuis 35 ans, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1999, fait de nouveau résonner la capitale de la Wallonie : ses cloches se sont remises à tinter. Á Londres, en revanche, depuis avant-hier, Big Ben s’est tue, soumise aussi à des travaux de restauration pendant quatre ans. Pour les Londoniens, ce vide sonore s’apparente à un signe du destin, un tragique avatar, répercussion divine du Brexit. Un appel doit être lancé au gouvernement wallon : souvenons-nous de l’aide que les Anglais nous ont apportée durant les périodes difficiles, 14-18 en particulier. Un geste s’impose : prêtons les cloches du beffroi, Westminster nous en sera éternellement reconnaissant. Quant aux Namurois qui sont gratifiés d’une tendance à la lenteur, ils ne devraient point renâcler : 39 ans sans entendre le beffroi au lieu de 35, ce n’est pas un drame. Du reste, les moins de 40 ans n’ont jamais dû en connaître le son.  

 

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22 août 2017

«Le Jugement Dernier», de Jérôme Mesnager, une toile religieuse

Amoureux de ma ville, Paris, passionné de photographie, comme mes glorieux aînés, maîtres de la photo humaniste, j'en sillonne les rues à la recherche de l’«instant décisif».

Au hasard des rues, en 1983, j’ai rencontré « l’homme blanc » de Jérôme Mesnager. Cet homme blanc était pour moi un fantôme qui laissait sa trace là où il se posait. Il s’appuyait contre un mur, il s’asseyait sur un banc, il s’accrochait aux rebords d’une fenêtre et une forme blanche témoignait de son existence et de son passage.

J’ai suivi ses pérégrinations à la trace pendant des dizaines d’années, toujours heureux de retrouver les preuves de sa coexistence avec ses frères humains. Ce corps blanc interagissait avec son environnement, un peu à la manière du travail de Levalet aujourd’hui[1]. C’était un clin d’œil souvent drôle et tendre ; toujours poétique. L’idée d’un fantôme (tout le monde sait que les fantômes sont vêtus d’un drap blanc) parcourant ma ville et laissant sa trace comme autant de petits cailloux blancs me ravissait. Voilà quatre ans, rue Bourret, dans le XIXème arrondissement de Paris, j’ai découvert peinte sur le mur extérieur de l’école privée Saint Georges, une immense fresque de Mesnager composée quasi uniquement d’ « hommes blancs ». Ces formes étaient des hommes et des femmes. La nature des scènes désambiguïsait le genre des personnages. Hommes blancs et femmes blanches donc, faisaient des rondes. Saint-Georges monté sur son destrier terrassait Satan. Mon fantôme avait disparu. Les traces s’étaient incarnées et étaient devenues des personnages.

Dans la presse, début juin 2016, je lis que Jérôme Mesnager, invité par le Centre paroissial de l’église Saint-Merry à Paris, expose un tableau dans la nef. J’y cours et découvre une toile de grandes dimensions (environ 4 mètres sur 7).Sur un fond bleu « Klein » des personnages blancs représentent "Le Jugement Dernier". Le tableau de Mesnager est une « appropriation" de la célèbre fresque de Michel Ange, peinte sur un haut mur de la chapelle Sixtine.

Les points communs sont pourtant fort peu nombreux. Le plus évident (quoique ?) est la composition. Dans une position centrale un grand corps blanc représente Jésus. C’est à partir de lui que la scène s’organise. Les élus sont en haut, les damnés en bas. D’un côté le paradis, de l’autre l’enfer. Encore faut-il pour reconnaître dans le grand corps blanc Jésus connaître « Le Jugement Dernier » de Michel Ange. Les autres personnages n’ont pas d’identité, dans le sens que le spectateur ne peut savoir si ce sont des hommes ou des femmes et a fortiori si ces corps blancs représentent la Vierge, les martyrs, les personnages de « L’Enfer » de Dante introduits par Michel Ange.

La composition de la fresque et les personnages représentés par Michel Ange, sont, en quelque sorte, un manifeste, voire un dogme. Alors que d’aucuns voient une spirale dans la composition de la fresque, j’y vois plutôt 3 cercles concentriques. Dans le premier cercle, central, Michel Ange représente Jésus et sa mère Marie. Le second cercle, les saints se reconnaissent aux symboles de leur martyre. Le troisième est un cercle rompu en son milieu ; d’un côté les morts ressuscités aidés par des anges accèdent au paradis, de l’autre les damnés subissent les tourments de l’enfer (on comprend la parenté avec l’œuvre de Dante). Entre les deux, des anges et des démons se disputent les âmes des défunts. Les deux compositions ont des ressemblances (Un Christ en figure centrale, axe fort et organisateur, une partition des élus et des damnés) mais la fresque de Michel Ange est non seulement d’une plus grande complexité quant au nombre des personnages mais sa composition est une image de la conception que l’Eglise catholique romaine voulait imposer ( une représentation des limbes, du purgatoire, de l’intercession des Saints martyrs et de la Vierge, de la lutte que se livrent les armées d'anges et d’archanges contre les légions de démons.) Par ailleurs, les contemporains reconnaissaient les personnages (le pape commanditaire de l’œuvre[2] y est représenté par exemple) et la nudité des corps fit scandale (à tel point que des papes firent recouvrir les corps nus par de pudiques voiles jusqu’au XXème siècle, en commençant par le corps du Christ!).

La fresque de Michel Ange était, en son temps, comprise par les contemporains comme une « œuvre de combat ». La résurrection de Jésus, le retour du Messie pour juger les vivants et les mots, le culte marial et celui des saints, la pesée des âmes, l’incarnation de la divinité dans la personne du pape ont été l’objet de très vives polémiques. Polémiques entre les religions monothéistes, mais aussi autant de clivages au sein de la chrétienté.

Mesnager n’a évidemment pas cherché à se confronter à Michel Ange. Son tableau y fait respectueusement référence mais la comparaison s’arrête là. Il n’en demeure pas moins que son œuvre est un acte de foi. Les lignes de fracture entre le catholicisme et le protestantisme, si elles existent encore, ne sont plus des casus belli. Les schismes ont consacré les différences et figé les points de débat.

Son grand tableau illustre un courant peu connu parce que peu développé du street art, voire de l’Art tout court, dans notre pays. Les fresques religieuses fleurissent dans de nombreux pays, là où le sentiment religieux est encore inscrit profondément dans les pratiques individuelles et collectives (sociétés de l‘Amérique centrale et l’Amérique du sud, sociétés européennes traditionnellement chrétiennes-Italie, Espagne, Pologne, Russie- Etats du sud des Etats-Unis dans les quartiers où vivent d’importantes minorités mexicaines, cubaines, haïtienne etc.)

[2] Clément VII.

 

 

Image: 

Saint Georges terrassant le dragon (mur d'enceinte de l'école catholique, rue Bourret, Paris 19ème arrondissement.)

Les références à Michel Ange sont déjà présentes dans cette version de la Création du Monde.

La toile de Mesnager accrochée dans la nef de l'église Saint Merry.

La version du Jugement Dernier exposée dans une église a une dimension incontestablement religieuse.

Détail de la partie droite de la toile. Au centre, le Christ (sans sa mère, la Vierge Marie).Les "hommes blancs" sont indistincts. Les "intercesseurs" ne sont pas identifiés (martyrs, Vierge Marie, pape etc.)

22 août 2017

À école de merde, avenir de merde

«Vous ne voulez pas du progrès? Vous aurez les révolutions!». Ainsi parlait Victor Hugo en conclusion de son célèbre discours à l’Assemblée nationale lors du débat sur la loi Falloux régissant l’école.

Des millions de pages ont été noircies à propos de l’école, sans que le progrès ne se dessine réellement. Il faut dire que les débats s’articulent, en général, sur les aspects structurels ou organisationnels: les querelles de réseaux, les bâtiments, la remédiation, le redoublement, le financement, la carte scolaire en France ou le décret inscriptions en Belgique, l’admissibilité des signes distinctifs d’obédience religieuse, etc. On se flagelle ou s’esbaudit chaque année lors de la parution des résultats de l’étude PISA, censée dire quels sont les pays ou régions qui ont l’enseignement le plus performant. Selon les critères de l’OCDE, faut-il le préciser, dont le but n’est pas précisément l’épanouissement et l’autonomisation des enfants... Hélas, trois fois hélas, le débat vraiment intéressant reste pudiquement caché au fond d’un casier du préau dont on a perdu la clé. Lequel, dites-vous, haletant? Celui du projet pédagogique, celui des programmes, celui des objectifs poursuivis par l’enseignement.

Dynamiter les programmes

Les programmes que l’on propose à nos enfants aujourd’hui ne semblent évoluer qu’en fonction des demandes du «marché du travail». Comme si l’on pouvait prédire ce que sera ce marché quand les élèves sortiront de l’école... De qui se moque-t-on? Forme-t-on des citoyens ou des robots ?

On pourrait passer du temps à relever tout ce qui cloche dans l’enseignement actuel, où l’on s’obstine encore à enseigner l’histoire selon une vision politique (rois, présidents, empires, guerres) alors qu’une approche basée sur la culture et les idées, par exemple, donne une bien meilleure vision de l’évolution de la civilisation. En écoutant parler les jeunes et moins jeunes, on peut se demander dans quelle mesure le cours de français tel qu’il est enseigné ne constitue pas une énorme perte de temps. Les mathématiques ont leur utilité: elles permettent à des professeurs mal payés d’arrondir leurs fins de mois en donnant des cours particuliers à des élèves déboussolés par le décalage entre la matière du cours et l’usage auquel il est destiné dans la «vraie vie». Et le reste à l’avenant.

Or qu’en est-il de l’éducation à l’autonomie, à la réflexion, à la pensée, à l’audace, à l’histoire des grandes idées, à la philosophie, à l’art?

Qu’attend-on pour introduire un cours d’éducation aux médias, indispensable si l’on veut que nos enfants sachent repérer les sources fiables, décoder la désinformation, la propagande, la publicité, afin de développer l’esprit critique et l’analyse personnelle?

Qu’attend-on pour lancer un cours sur le développement soutenable (ou durable), expliquant l’importance de la complémentarité des trois piliers économique, environnemental et social pour que les élèves y puisent une nouvelle conception du sens de la vie sur terre et de la notion de bonheur?

Qu’attend-on pour enseigner les bases de l’économie, qui régit notre société de A à Z, afin de donner aux enfants des clés pour comprendre les enjeux qui les attendent?

Qu’attend-on pour éduquer à la chose politique, à la vie sexuelle et affective, à la philosophie, pour former des citoyens responsables de leurs actes, de leurs choix, respectueux des autres et d’eux-mêmes et accessibles aux notions et concepts qui sous-tendent la pensée humaine?

Qu’attend-on pour enseigner aux enfants que la nourriture est une composante à part entière de la culture et commencer par valoriser celle que l’on sert dans les cantines scolaires?

Qu’attend-on, enfin, pour supprimer les cotations et classements et mettre les élèves en situation de coopération plutôt que de concurrence ?

Petits soldats du salariat

Rien, ou pas grand-chose de tout cela ne figure dans les programmes de réforme actuels, ou alors, juste en évocation. En réalité, tout est fait comme s’il était voulu que les enfants restent cadrés dans un univers formaté où le savoir ne sert qu’à alimenter la machine à fabriquer des employés dociles. La citation d’Hugo ne fait que préfigurer ce que mettront plus tard en œuvre Ferrer, Montessori, Freinet et Decroly. Des visionnaires, que nos très conservateurs responsables de l’enseignement obligatoire ignorent superbement du haut du doctrinal «programme» traditionnel auquel ils s’accrochent comme des naufragés à un éclat de mât. Un fluctuat qui ne fait qu’anticiper l’inéluctable mergitur des générations futures face aux défis qui les attendent.

Encore bravo, et merci.

Image: 

Des plus petits...

...aux plus grands, tournons le dos au tableau noir et inventons l'école solidaire.

21 août 2017

Rizotto déplacé

Un nuage seul...

Image: 

Un nuage seul
Posé sur le ciel
Grain de riz
Transparent
Léger
Déplacé

15/05/2007

18 août 2017

Les dieux rendent fous…

Jeudi 10 août

 Dans "Le Point", sous le titre très adéquat Donald Trump et la Corée du Nord : les vacances du Docteur Folamour, Michel Colomès pose la question : « Est-il bien raisonnable de la part du président de la plus puissante démocratie du monde de reprendre à son compte la rhétorique d’un dictateur paranoïaque ? » Poser la question, c’est évidemment y répondre. Mais il y a une autre réponse incluse dans la question : « raisonnable », cet adjectif garde-t-il son sens lorsqu’il est associé au nom de Trump ?

                                                           *

 Six ans et demi après la catastrophe de Fukushima, une bombe datant de la Seconde Guerre mondiale est retrouvée dans l’enceinte de la centrale nucléaire. Pris comme scénario d’un film à grand spectacle, ce fait serait considéré comme absurde. Il ne faut jamais s’attacher au volcan qui somnole sous nos pieds : l’infarctus guette.

                                                           *

 « La difficulté vient de ce que les humiliants ne se voient pas en train d’humilier. Ils aiment à croiser le fer, rarement le regard des humiliés. » (Régis Debray. "Aveuglantes Lumières. Journal en clair-obscur", éd. Gallimard, 2006)

Vendredi 11 août

 Il ne faut quand même pas avoir une piètre idée de soi-même pour se comparer à Jupiter. Sans doute Emmanuel Macron usa-t-il de cette allusion par boutade, mais comme il n’y a pas de fumée sans feu, une phrase devait sûrement lui rester ancrée à l’esprit, qu’il cultiva et nourrit pendant des mois : Quos vult perdere, Jupiter dementat. Bravo ! C’est réussi. Mais attention ! L’Histoire a produit souvent des fous qui ont fait avancer le monde !...

                                                           *

 La Belgique constitue la plus belle démonstration que le principe "L’union fait la force", sa devise, est une gageure ou, à tout le moins, une fausse bonne idée. L’Union européenne serait aussi un exemple-type si elle ne ressortissait pas à une nécessité vitale. Un manque d’union ne la déforcerait pas, il annihilerait l’existence de ses composantes.

                                                          *

 Elle est mannequin, styliste, femme d’affaires et journaliste française. Elle s’appelle Inès Marie Laetitia Églantine Isabelle de Seignard de la Fressange, mais par commodité, on la connaît sous le patronyme d’Inès de la Fressange. C’est plus commode et un tantinet plus commun (pas trop quand même ...) Les prout-ma-chère sont en émoi : Inès fête aujourd’hui son soixantième anniversaire. Bouh ! Comme le temps pââsse !

Samedi 12 août

 Imprévisible. C’est l’adjectif le plus employé pour qualifier les comportements de Donald Trump. Pour juste qu’il soit, le terme laisse le champ des hypothèses ouvert aux supputations les plus  affolantes et variées. Ainsi, non content sans doute de faire trembler le monde avec la Corée du Nord, le trompeur de la Maison-Blanche envisage aussi une intervention militaire au Venezuela. En observant avec inquiétude les déclarations farfelues de ce faux débonnaire, on remonte souvent à sa compétition avec Hillary Clinton. Il ne faut cependant pas oublier qu’avant d’entrer en concurrence avec l’épouse de Bill, Trump avait remporté de haute lutte l’élection primaire du parti républicain en coiffant seize personnalités expérimentées, gouverneurs et sénateurs, se riant aussi de l’opération « Tout sauf Trump » que le vieux parti avait organisée. L’actuel président des Etats-Unis n’est donc pas un accident de l’Histoire, c’est au contraire une émanation fidèle d’une fraction importante – sinon majoritaire - de la population de ce grand pays qui se veut béni de Dieu (God bless America) au point de l’affirmer sur ses billets de dollars (In God we trust). Au pays de la liberté, où l’égalité est provocation et la fraternité allusion comique, le mal n’est pas dicté d’en haut : il vient d’en bas. Cherchons le pourquoi.

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 La SNCF construit des galeries commerciales au sein de ses gares les plus spacieuses. Les premiers résultats enchantent les gestionnaires des boutiques. Et l’institution ferroviaire – qui indexe le prix des locations sur le chiffre d’affaires – y dégage des revenus inespérés. Jadis, ces temples de voyageurs abritaient de bons restaurants cossus renseignés au Michelin  et des librairies bien achalandées. Désormais, Mc Donald’s, Quick et Book Shop contentent le navetteur pressé. Quant à celui qui a tout son temps, les emplettes du souper lui seront possibles, à moins qu’il ne soit plutôt tenté par un ticheurte à l’effigie de Madonna ou une vareuse du PSG pour les enfants. Gare aux dépenses frelatées !

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 Le temps des pédophiles s’éloigne des gazettes. Ce qui tient le choc, pour l’heure, c’est le temps des pyromanes. Toutefois, surmontant son cancer, Johnny Hallyday chante : « Allumer le feu ! » devant une foule en délire. Les deux informations ne se recoupent pas, elles se côtoient. Les gens de bons conseils le répètent souvent : faut se méfier des voisins !

Dimanche 13 août

 L’escalade verbale atteint déjà le Ciel. Sur l’île de Guam, propriété des États-Unis dans le Pacifique choisie pour cible par la Corée du Nord, lors de l’office religieux dominical, les catholiques prient pour que « Dieu touche le cœur de Kim Jong-Un ». Tant qu’Il y sera, ce serait bien qu’Il  ne néglige pas non plus le cerveau de Donald Trump.

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 Dans "Le Journal du Dimanche", Stéphanie Belpêche commente une exposition magistrale présentée à la Fondation de l’Hermitage de Lausanne (jusqu’au 29 octobre, avant d’être montrée au Japon et de prendre place ensuite dans le nouveau Kunsthaus de Zürich). Plus de cinquante tableaux jusqu’ici dans des coffres (Renoir, Gauguin, Van Gogh, Modigliani, Cézanne, Courbet, … et bien entendu Picasso…) issus d’une collection de plus de six cents œuvres sont proposés aux cimaises. L’exposition est sûrement remarquable. Elle dégage cependant une odeur de soufre. Il s’agit du patrimoine d’Emil Georg Bührle (1890 – 1956), Allemand naturalisé Suisse, qui bâtit sa fortune en fabriquant des armes lourdes et en les vendant aux nazis et à leurs alliés. On comprend mieux pourquoi les héritiers ont attendu plus de soixante ans avant de dévoiler cette richesse.

Lundi 14 août

 Á 33 ans, Mark Zuckerberg, l’inventeur de Facebook, le site qui le rendit milliardaire, pourrait se lancer dans la prochaine course à la Maison-Blanche. Il accomplit actuellement un tour approfondi des Etats-Unis. On prévoit sa participation à la primaire démocrate dans deux ans. Oui mais d’ici là, dans quel état sera l’État ?  

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 Mercato est la formule magique de l’été, celle qui autorise, pendant cette période, un marché de transferts entre les clubs de football achetant et vendant les talents de joueurs à coups de sommes extravagantes. Désormais, le citoyen-téléspectateur est habitué à ce que ces commerces s’appliquent aussi aux chaînes de télévision. Tel animateur, telle présentatrice de journal sont promus d’une antenne secondaire à l’une des trois maîtresses de l’audimat ou relégués au rayon des accessoires, récupérés par une station radio secondaire avec mandat d’atteindre le pourcent d’audience. Si le système avait existé au temps des speakerines, des canons de beauté ainsi que des évaluations de rides auraient servi de paramètres aux esclavagistes de la videosphère.

Mardi 15 août

 Il importe de rappeler qu’aucun texte du Nouveau Testament n’évoque la fin de Marie. C’est en 373 que Saint-Ephrem suppose que le corps de Marie défunte fut resté intact sans tomber dans l’impureté. Plus tard encore cette Mère fit l’objet d’une célébration en cette date du 15-août. Ce n’est que le 1er novembre 1950 que l’Assomption de Marie fut définie comme un dogme de foi chrétienne par la constitution apostolique de Pie XII.

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 Au centième jour de sa présidence, en vacances à Marseille dans la propriété du préfet, Emmanuel Macron porte plainte contre un photographe pour « harcèlement et atteinte à la vie privée ». On est tenté de commenter d’un seul mot : déjà !  Car ce n’est forcément qu’un début…  Ah oui ! Quand les belles photographies des magazines alimentent la popularité, le bonheur rayonne, mais quand le paparazzi se fait trop dérangeant, les sourires s’estompent. Les vedettes n’échappent pas à ces contrariétés… Tous ses prédécesseurs savouraient tranquillement le repos estival au fort de Brégançon, résidence d’été de la présidence de la République. C’était trop ordinaire de se couler dans le moule.

Image: 

Folklore catholique: l'assomption (qui n'est pas une ascension) de la vierge Marie, vue par Michel Sittow, vers 1500.

16 août 2017

Les mosaïques du Belvédère de Belleville

Si plus de 6 millions de touristes visitent le Sacré-Cœur de Paris et, du parvis, contemplent Paris, peu nombreux sont ceux qui connaissent le belvédère de Belleville[1]. Pourtant, du haut des 108 mètres de la colline de Belleville, la vue sur la Ville-capitale est splendide.

Comme le nom l’indique le belvédère est le point le plus élevé du parc de Belleville. Au détour de la rue Piat et de la rue des Envierges, un édifice ouvert mais couvert, a été construit au-dessus d’une vaste salle ouvrant sur les 45 000 m² du parc. La fonction du bâtiment a commandé son architecture. Son organisation ouvre sur le panorama ; le toit est soutenu par de fins piliers de béton. Ils ont été peints par Julien « Seth » Mallard, une des grandes figures du street art français. Seth a peint de couleurs vives des enfants « mosaïques », des enfants du quartier populaire de Belleville, des enfants venus de tous les horizons. Ils ont tous « la tête dans les nuages ». Une expression prise au pied de la lettre. De ce belvédère, ils se hissent dans les nuages pour voir autre chose, ailleurs, bien plus loin que leur quartier et le quotidien de leur vie d’enfants pauvres. Le temps a passé et les fresques de Seth ont vieilli. Paradoxe du street art, art éphémère, les fresques qui devaient durer vieillissent mal !

Lors de ma visite, ce ne sont pas les fresques de Seth qui ont le plus éveillé mon attention, ce sont les mosaïques qui décorent l’édifice. Elles forment 2 ensembles très différents : la décoration des piliers constituée de carreaux de mosaïque carré collés les uns à côté des autres sans lien thématique, la décoration de la balustrade formée d’une table d’orientation et de mosaïques ayant la forme de feuilles reliées au tronc d’un arbre.

La relation entre les très remarquables fresques de Seth et les mosaïques visiblement réalisées par des enfants m’a interrogé sur une question qui me taraude depuis plusieurs décennies : les enfants sont-ils des artistes en devenir ?

Les mosaïques ne sont pas contemporaines de la construction du belvédère (en 1988). Elles résultent de la mise en œuvre d’un projet de « création participative ». Ce fut un projet de quartier [2] dont la mise en œuvre a été confiée à une association culturelle : « La maison de la plage ». L’association a demandé, dans un premier temps, aux enfants et aux habitants du quartier de collecter « les tesselles » des mosaïques. Dans un second temps, la collecte close, les mosaïques ont été fabriquées dans des « ateliers ».

On est tout de suite frappé par les différences entre les mosaïques. Celles qui ornent les piliers reprennent les sujets chers aux jeunes enfants (des visages, des fleurs, une tête de mort etc.), les mosaïques en forme de feuilles sont des compositions le plus souvent abstraites, la table d’orientation est d’une tout autre facture : faite par des adultes, classiquement, elle indique quelques monuments parisiens.

Les « feuilles » sont des compositions d’objets hétéroclites [3] dont les seuls liens sont soit la matière des tesselles soit la couleur (les harmonies de couleurs vives sont très majoritaires).

Mener dans un quartier aussi déshérité que Belleville un projet coopératif est, en soi, une excellente initiative. La collecte des tesselles et l’animation des ateliers par les membres de l’association et des bénévoles a créé du « lien social ». Cela est bel et bon. Il n’est demeure pas moins que l’ « œuvre » respire par tous ses pores l’intervention des « animateurs » socioculturels. Le projet (décorer le belvédère) est un projet d’adulte qui a été, certes, bien investi par les gosses de Belleville et plus de 200 habitants. Ce sont eux, à n’en pas douter, qui ont défini quels étaient les objets qui devaient être utilisés pour la confection des mosaïques. Ce sont eux qui ont guidé les pas des jeunes « artistes », en sélectionnant les thèmes, invité à garder une unité dans la composition, dans l’harmonie des couleurs etc.

L’exposition des mosaïques, l’importance donnée à l’événement, confèrent aux réalisations un statut particulier : ce sont des exemples de l’art enfantin. Est-ce si sûr que les œuvres créées par les enfants soient de l’art ? D’aucuns parleront même sans ciller d’Art brut ! Les enfants dans l’économie générale du projet ont été des exécutants dont l’œuvre répondait aux attentes des adultes. Des adultes qui ont donné des modèles voire des exemples ; validé les choix, les bons gestes, légitimé le résultat final.

Faire accroire que les travaux des enfants sont de l’art est, soit un excès de langage, soit un marché de dupes. Mon expérience de pédagogue m’a montré que l’enseignement des Arts plastiques à l’Ecole maternelle et à l‘Ecole élémentaire est fondé sur le mythe de l’ « enfant-créateur ». En fait, les maîtres, le plus souvent, montrent « comment il faut faire » et ce sont les productions d’enfants les plus proches des productions de l’enseignant qui sont valorisées (en maternelle par des « louanges », en élémentaire par la relation avec les objectifs définis par les Programmes et les Instructions, voire par des notes). La création du mythe est historiquement datée ; les sociologues et les philosophes peuvent en décrire les causes premières, les formes diverses que ce mythe du XXème siècle a revêtues, les conséquences d’une telle dérive dans le domaine de l’Éducation.

Sans doute ai-je trop de respect pour les artistes pour m’extasier devant un collier de nouilles et un collage de gommettes. Trop de respect pour l’enfant pour penser qu’il lui faudra apprendre, connaître les « modèles », pour un jour, peut-être, les dépasser et inventer ce qui n’a encore jamais existé, une forme, un volume, une harmonie colorée, un point de vue, une conception (la liste ne sera jamais exhaustive!)

[1] La Mairie de Paris, en 2015, a donné au belvédère le nom de Willy Ronis.

[2] A Paris, dans les arrondissements dont les majorités sont socialistes, une part du budget est laissée à l’initiative des habitants qui, lors de Conseils de quartier, élaborent des projets pour améliorer leur environnement et le vivre ensemble.

[3] Les objets rassemblés sont des morceaux de vaisselle cassée, des morceaux de carrelage, des morceaux de miroirs, des pièces métalliques, des coquillages, des cailloux, des sujets animaux en porcelaine, des cataphotes, des boutons, des pièces d’échiquiers etc.

 

 

Image: 

Le belvédère a été conçu pour offrir aux visiteurs un remarquable panorama de Paris.

Détail d'une fresque de Seth.

Les enfants sont au centre du projet de Seth.

Exemples de carreaux de mosaïque.

Les alternances de couleur "signent" l’intervention de l'adulte.

Le tronc fédère les branches et les feuilles.

Exemple d'une feuille.

Détail de la table d'orientation.

15 août 2017

Un petit détail

Un petit détail
Incertain

Image: 

Un petit détail
Incertain
Une clé, une serrure,
Un trésor ?
Rien de visible
Il faut attendre
Viendra un homme très expérimenté
La lune prendra position
Pente douce
Vers l'orient
Une ombre douce aussi
Un dessin sur le sol
De forme humaine
La terre tremble
La lumière s'éloigne
Poussières
De l'inanimé émerge alors
Un frisson
De vie

12 août 2017

Le Bureau des Consolations

Le parti majoritaire avait promis le bonheur à tous les citoyens. Il suffisait de voter pour lui. Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement prit d'importantes décisions en matière économique et sociale et décida une hausse du budget consacré à la sécurité. Hélas, coup sur coup, deux sondages révélèrent qu’une partie importante de la population se sentait toujours malheureuse. C’est pourquoi, les élections approchant, le premier ministre prit une mesure forte : la création d’un Bureau des Consolations où chaque citoyen lésé par la vie a le droit de déposer une plainte avec l’espoir de recevoir une consolation. Le 13 novembre est la date fixée pour l’ouverture officielle du Bureau des Consolations. Thomas Vanderstraat passa toute la journée du 12 à préparer son dossier. Il avait perdu ses parents très jeune, sa femme l’avait quittée pour un autre, ses enfants prenaient rarement de ses nouvelles, il souffrait d’arthrose et du rhume des foins et, au boulot, son supérieur hiérarchique l’avait dans le nez. Il avait ses chances. Une journée entière fut nécessaire à rassembler les documents médicaux, les certificats officiels et les preuves qu’il vivait l’enfer au bureau. Le matin du 13 novembre, Thomas Vandestraat sortit de chez lui, son épais dossier sous le bras. Il buta sur son voisin de palier, un homme qu’il détestait, qui lui demanda où il allait si tôt le matin. - Au Bureau des Consolations déposer mon dossier, répondit Thomas. La réponse arracha au voisin une grimace pleine de mépris. Evidemment, il n’irait pas au Bureau des Consolations, lui. Il n’en avait pas besoin, lui. Né dans une famille fortunée, il occupait un poste de directeur général dans l’administration. Sa carrière professionnelle et sa vie intime ressemblaient à une marche triomphale. Ses enfants faisaient de brillantes études et son salaire considérable lui avait permis d’acquérir une magnifique seconde résidence en Provence dont il montrait les photos à tous les habitants de l’immeuble et plus particulièrement à son voisin de palier. Aux yeux de cet homme à qui tout réussit, le Bureau des Consolations, c’est de l’argent gaspillé.

Une nouvelle ligne de bus a été créée spécialement pour relier le centre de la ville au Bureau des Consolations. Evidemment, il est bondé. Rempli d’orphelins, de rescapés du cancer, de dépressifs, d’handicapés, d’amputés, de cocus et de malheureux en tout genre mais personne n’empêchera Thomas de monter à bord. - Pardon, pardon, excusez-moi, pardon, désolé ! Dans le bus, tout ce monde porte un dossier sous le bras. Les dossiers des autres paraissent bien plus épais que celui de Thomas qui commence à penser qu’il n’aura aucune chance de voir aboutir sa démarche. Au bureau des Consolations, devant l’unique guichet, les malheureux du pays doivent patienter plusieurs heures avant de déposer leur dossier. Thomas a perdu tout espoir de voir aboutir sa démarche. Les autres semblent tellement plus malheureux que lui. Quand vient son tour, il reprend confiance car la préposée au guichet trouve sa candidature recevable et très intéressante. - Vous pensez que j’ai une chance ? demande Thomas, fébrile. L’employée du guichet ne peut rien confirmer. Ce n’est pas elle qui prend les décisions. Son travail consiste à enregistrer les demandes et à classer les dossiers. Thomas recevra une réponse par courrier d’ici une quinzaine de jours. Un mois vient de s’écouler et il est toujours sans nouvelle. Quand, excédé, il téléphone au bureau des Consolations, on lui affirme que la procédure suit son cours et qu’il faut attendre. Quand il sort de chez lui, son voisin de palier lui demande avec un petit sourire moqueur où en est sa candidature. - J’ai reçu d’excellentes nouvelles, répond Thomas. C’est un mensonge mais tout est bon pour lui river son clou, au voisin. Un matin, le courrier arrive, finalement. Une lettre de plusieurs pages qu’il met deux heures à parcourir et trois à comprendre. L’administration, vous savez ce que c’est : Sa communication n’est jamais des plus claires. En résumé, après avoir étudié attentivement le dossier du citoyen Thomas Vandestraat, le bureau des Consolations lui propose une somme d’argent et une assistance psychologique gratuite. Thomas est scandalisé. La somme proposée est dérisoire et pourquoi une assistance psychologique ? Il n’est pas fou ! Heureusement, à la fin de la lettre, il est écrit que, dans le cas où le demandeur ne serait pas d’accord avec la proposition du Bureau des Consolations, un recours est toujours possible en contactant le Service des Réclamations du Bureau des Consolations. Il n’y a pas une seconde à perdre. Thomas rédige sa lettre de réclamations le soir même. Il rappelle la perte de ses parents, la trahison de sa femme, sa solitude, son arthrose, ses soucis au travail et surtout son sentiment d’injustice à l’égard de son voisin de palier à qui tout réussit. Pourquoi cet homme et pas Thomas ? Il n’est pas meilleur que lui. Le courrier est posté dès le lendemain. L’attente et longue. Un mois, deux mois, quatre mois s’écoulent. Jusqu’au jour où le voisin de palier meurt dans un terrible accident de voiture sur une route de Provence. Thomas n’eut jamais la certitude que le Bureau des Consolations était impliqué dans l’accident de son voisin mais si c’était le cas : Quelle efficacité !

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