semaine 30

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Yana Marditou
A la Lanterne par Yana Marditou

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19 décembre 2016

ENCORE UNE DE PERDUE....

Jos m'avait donné rendez-vous, ce jour là, dans un vieil estaminet où m'avait-il dit en rigolant : «  Y'a toujours des risq' !!»...toujours son humour qu'il aime bien partagé….

Je le retrouve, dans un coin du café, avec un grand verre de gueuse à l'ancienne dans sa main.

Moi : « Hé bien, tu commences bien ton après-midi toi !!! »

Jos : « Tu vois Menneke, je bois parc'qe je suis déçu, tu conné le novel pour la péé là ! »

Moi : « Tu veux parler du prix Nobel de la paix ? »

Jos : « Ben oui, çà é ce que je te dit: le novel pour la péé !! »

Moi : « Bon….Et qu'est-ce qui te déçois dans cette affaire ? »

Jos : « Moi, j'suis pas là pour décidé de tout çà, parc'que çà é une chose importante que cé messieurs du nor ils barbotent là dessus…..mais, quand même, je trouv' que cé pas à l'autre là qu'il falé le donné le novel….où alors, falé aussi y mettr' le peï qui lui à serré la main pour que la pée elle exist'. Cé vrai non !!! on fé pas la péé tout seul...quand mêm' !! »

Moi : « Oui, Je vois ce que tu veux dire.... »

Jos : « Tu sais moi à qui je l'auré donné….parc'que çà é pas rien le novel, çà é important dans le mond'...Hein….Hé bien...à ceusse qui portent dé casquet' blancs là bas où qui y-a dé pauv' gens qui souffr' de cet' biesse de guerre…. Manneke, cé peïs qui sont là toujours pour aidé lé meïs é lé ketjes blessés sous lé maisons alors que çà tomb' dé bomb' de partout autour deusse….  Mais çà, çà é du courage hein !!! cé peïs çà é dé castards….çà é dé peïs comme dé buildings….dé Ero quoi !!!

é j'aimeré bien lé voir un jour, alors je leur tire ma casquet' é je leur donne une dike baise….parc'qe yen n'a pas beaucoup comme eusse….je t'le dit...mêm'moi... que je suis pas un clopard...hein...Ben, j'sais pas si j'aurais lé ballekes pour fair'ce qu'ils font eusse…..vraiment…. É que çà exist', çà me rend heureux dans mon moi-mêm' de savoir qui y-a dé peïs comme çà dans le monde, qui font çà pour lé z'autr' sans rien demandé pour eusse …Tu te rend compte…..quel z'hom' çà é….. alors on peut être fier d'être humain quand mêm' !!!

Moi : « oui, je suis bien d'accord avec toi sur la qualité fraternelle de ces hommes et leurs actes font chaud au coeur, un tel dévouement pour les autres, c'est pas tous les jours qu'on voit cela... »

Jos : « Et nou z'autre alors, quand on doit accueillir cé pauv'gens qui viennent de là, yen n'a qui osent refusé de lé prendre avec. Çà édes zots, des kluuts qui n'ont pas la comprenure de la vie é qy n'on pas beaucoup de spittant dans leur coeur….Hein !!

Moi : « C'est vrai que çà pose pas mal de questions ces attitudes là !!»

Jos : « Mais attention hein... faut voir aussi que mêm' chez nou z'autres, yen n'a qui leur cherch' dé embûches à cé pauv' gens…..é même…. que quand ils arrivent de là où y zon plus rien, qu'on vient, encore, chipoté avec dé tas de papiers à remplir é dé cart' de tout' lé couleurs qui doivent recevoir pour mangé é se soigné….tu vois çà un peu….hein !!! Misère...mé que misère que nous on leur fé à leur cherché dé poux sur leur têt' alors qui zon déjà a leur intérieur tout' lé z'oreurs qui sont passés sur eusse….pauvr' de nou z'autres de leur fér' çà !!!

Hé bien moi, j'suis pas d'accord… alors mêm' avec ma petit' mitraille, oùs que je passe avant d'allé boire ma pintche, quand je vois, la petit' meï é sé deux ketjes assis, là parterre à ne rien demandé….. çà me fé braire ….alors je vé cherché, pour eusse, un bon pain, un grand sac de patates ou de l'huil' é dé boîtes de sardin' é aussi de la lessiv' pour se tenir propr'…. é alors, je reçois un sourire….é je regarde la meï avec sé grands œils é je vois tout' la tristes' de ceusse qui souffr' é aussi lé blessures avec é le souvenir de ceusse qui z'ont laissé dans leur demeur'….comme mon bompa é ma bobone quand y son partit sur la route quand y'avait la guerre pour échappé à tout' la misèr'de ce moment là…..

é la guerre qui n'a pas arrêté partout sur not' terre….Potferdek, lé zom' qu'é-ce qui zon dans leur têt' pour ne pas écouté le spittant de leur coeur ? Quand é-ce qui vont arrêté avec tout ce sang qui coule é croir' que l'autre en face, il é un mauvais qui faut massacré…. Alors que la vie elle é belle é simple...é qu'on a déjà assé de soucis com' çà avec elle, que çà suffit pour notr' bonheur de notre ordinaire é qui ya pas besoin de s'étripé lé un contre lé z'autres'….

Hein menneke pas vrai!!!... Alors qu'avec une bon' pintche bien fraich' partagé avec des gens mêm' qu'on connaît pas….alors on fait connaissance é on peut s'amusé ensemble avec ce qu'on é pas...é sentir l'autre com' un frère que l'on n'avé pas reconnu é qui est tellement com' nou z'autre...hein…..un simple peï quoi !!!! Alleï santé quand mêm'…!!!!

16 décembre 2016

Bruno Big, fresque aux oiseaux de la rue de l’Ourcq, Paris, 2016.

 

Un samedi à Paris, rue de l’Ourcq, dans le 19ème arrondissement de Paris, Marko93 et Da Cruz ont décidé de « rafraichir » leurs fresques qui des ans ont subi le réparable outrage. A leur côté, un jeune artiste, Bruno Big, met la touche finale à sa fresque. On comprend d’emblée pourquoi il a pris comme nom d’artiste, comme blaze, Bruno Big. « Bruno » parce que c’est son prénom (son nom est Carneiro Mosciato), et « big »  parce qu’il n’est pas « gros » mais « grand ». C’est en anglais que nous avons eu une conversation qui éclaire son œuvre. Bruno Big est un jeune artiste brésilien (né en 1980) qui explore des techniques fort diverses : la gravure, la poterie, le pochoir entre autres sans interrompre son travail « dans la rue ». Le commentaire de sa fresque aux trois oiseaux est une introduction à son œuvre.

Bruno Big n’a pas fait de croquis avant de peindre. Il a commencé à peindre un oiseau en partant de la gauche et, suivant son inspiration, il continue à peindre deux autres oiseaux reliés par des feuilles et des végétaux qui font office de fond. Les oiseaux sont peints de couleurs très vives : une harmonie de rouges, d’orangés et de jaunes. Les plumes des oiseaux sont davantage suggérées que peintes et les formes sont archétypales, stylisées à l’extrême. Les dessins des oiseaux  sont cernés de noir. On retrouve ce trait d’un noir profond pour cloisonner  les surfaces, les diviser, pour éviter de larges aplats monochromes. Ainsi, par exemple, les têtes des oiseaux sont traversées de lignes noires, comme leur bec. Les choix chromatiques des oiseaux montrent que les oiseaux sont le sujet de la fresque. Les feuilles forment le fond. Leurs nervures sont géométrisées. Un trait noir découpe les grandes surfaces des végétaux en surfaces plus petites dont les formes épousent les courbes des contours des feuilles. Les couleurs n’ont rien de réaliste : elles sont bleues (du bleu ciel au bleu outremer), vertes certes mais aussi, violette, lilas. Le nombre de feuilles, leur forte présence (elles représentent la plus grande surface de la fresque), l’harmonie froide parfois rehaussée de touches plus lumineuses, évoquent une nature luxuriante.

En résumé, trois oiseaux « de feu », aux harmonies chaudes volent et se détachent sur un fond d’une nature généreuse, stylisée, aux harmonies froides.

Bruno Big, interrogé sur les sources de son inspiration, parle de son imaginaire de l’Amazonie. Ses images mentales sont suffisantes pour peindre « sur le motif », pour ne pas dire au pied du mur, une fresque de plus de 15 mètres de long sur 3 mètres de haut. L’oiseau peint en premier a « appelé » un fond de plantes et des feuilles, qui a « appelé » un deuxième oiseau et ainsi de suite. De cette manière, la fresque a pris naissance. La fresque n’a pas existé préalablement, ne serait-ce qu’à l’état d’ébauche. Elle s’est inventée à fur et à mesure. Cette démarche de Bruno Big qui semble se  « mettre en danger » en « improvisant » s’apparente aux improvisations des musiciens.  L’artiste a déjà peint des oiseaux et des feuilles, il ré- agence des éléments graphiquement maîtrisés. De la même manière, il maîtrise à la fois sa manière de découper les surfaces et de les colorer. Cette réutilisation des éléments graphiques et des harmonies chromatiques limite « la prise de risque » qui est, en fait, inexistante. La remobilisation des habiletés expliquent la rapidité d’exécution : en moins de trois heures, Bruno Big a peint environ 40 m2 d’un vilain mur. Ce processus de récupération des sujets, des motifs et des couleurs est très utilisé par les street artists.  Il permet une grande vitesse d’exécution (vitesse souvent nécessaire lorsque le graffiti est « sauvage ») et une reproduction rapide des œuvres (nécessaire pour certains artistes afin de laisser dans l’environnement urbain de nombreuses traces dont la plupart sont éphémères).

D’autres artistes ont des procédures différentes. Les gigantesques fresques du portugais Violant sont uniques et savamment préméditées. L’espagnol Dourone travaille en amont sur une tablette graphique avant de reporter les graphismes sur un quadrillage. Le brésilien Utopia dessine sur un méchant bout de papier un rapide croquis. Le français Marko93 peint de la main droite, la gauche tenant un portable affichant une photographie. Quatre exemples qui, bien sûr, ne sont pas exhaustifs. Ils illustrent l’extrême variété des démarches de création et d’exécution.

 

 

Image: 

Le premier oiseau peint à gauche de la surface à peindre. Une posture "en majesté".

L'oiseau central peint dans les mêmes dominantes. La posture suggère le vol, le mouvement.

Le troisième oiseau, dans une posture différente, mais dans la même gamme chromatique.

Les feuilles et les plantes sont découpées comme le sont les oiseaux.

Les couleurs, comme le dessin, s'écartent de toute tentative réaliste.

Bruno Big peint à la bombe aérosol oiseaux et végétaux.

Avec une buse fine, l'artiste découpe les aplats.

Bruno Big (octobre 2016)

15 décembre 2016

La cuisine simple et exigeante de «L'Architecte»

Le chef de cuisine de « L'Architecte » s'appelle Antoine Germain. Il est jeune et plein d'ambition. « Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu être cuisinier... J'avais un oncle dont j'admirais le travail. Il officiait à « L'Auberge bretonne », à Notre-Dame-au-Bois. » Mais entre une vocation enfantine et une réalité adulte, il y a la vie, et nous ne devenons pas tous cosmonautes, pilotes de formule 1 ou reine d'Angleterre. Heureusement pour « L'Architecte », Antoine a persévéré et après des études dans la branche, il est devenu chef de cuisine au Cercle de Wallonie. « Le défi ici m'intéressait, poursuit Antoine Germain : faire une cuisine de qualité avec de très beaux produits pour un prix raisonnable et aussi, varier les plaisirs avec des soirées à thème, comme celle sur les pastafariens, où nous avions plus de quatre-vingts couverts. »

Tous les chroniqueurs culinaires vous le diront : la qualité des produits est une condition essentielle de la réussite. Du bio, du frais, des fournisseurs triés sur le volet : il ne reste au chef qu'à relever le défi de bien accommoder ces merveilles. Tout est frais et cuisiné à la commande dans la salle, aux yeux de tous. Quand il n'y a rien à cacher, pourquoi se cacher ?

« J'aime tout cuisiner », ajoute le chef. Mais à déguster ce qu'il propose, on se rend compte qu'il est un adepte de la cuisson à basse température. Un veau d'une tendresse étonnante, juste saisi avant d'être servi, en a témoigné, bravement accompagnés de salsifis. C'est que les légumes goûteux et anciens reviennent opportunément à la mode de nos assiettes contemporaines. Le tout est joliment dressé – on mange avec les yeux, aussi. Chaque semaine, la courte carte est refaite, avec un choix entre poisson, volaille ou viande, ainsi qu'un plat de pâtes ; chaque jour, un plat du jour s'y ajoute, comme son nom l'indique, direz-vous, mais aussi comme son prix particulièrement intéressant le suggère déjà. Ici, malgré la qualité, vous ne dépenserez pas une fortune : les plats sont tous en dessous de vingt euros, ce qui au prix de la viande ou du poisson, n'a rien d'excessif. Le menu du jour, à 17 €, vous propose avant le plat du jour une sélection de trois hors d’œuvre dont vous pouvez également faire vos délices si le buffet vous tente. Comptez alors 8 € pour quatre larges portions – ou 4 seulement, comme au Foyer, si vous êtes étudiant, donc réputé sans le sou : « L'Architecte » n'est pas qu'une bonne table, c'est un endroit qui vit, comme l'indique la ternaire manger, lire, partager. On commence à y voir, dans la quiétude de l'après-midi, quelques jeunes quidams qui profitent du wi-fi et du calme des lieux...

La carte des vins est courte et répond aux mêmes critères de sélection que la nourriture. Je professe un faible pour le Cairanne... Mais une simple bière, une blonde ou une ambrée de l'abbaye de la Ramée, parfaitement servie à la pression, vous sera facturée 3 € seulement.

Que dire d'autre ? Que très récemment ouvert en ce lieu emblématique de la vie bruxelloise qu'est la place Flagey, dans une authentique faculté d'architecture de l'Université libre de Bruxelles, tout nous dit-on est encore en rodage, sauf les ambitions, qui sont hautes, et l'assiette, qui est déjà appréciable. Dès 2017, le lieu sera ouvert également le soir et veut attirer une clientèle bien au delà de la fac ou du monde universitaire.

« Comme tous les cuisiniers, j'ai un rêve, conclut Antoine Germain. J'espère un jour avoir mon propre restaurant et obtenir une étoile. « L'Architecte » en sera peut-être le tremplin. » Eh bien, bonne chance à lui et un tuyau : cette étoile n'est pas inaccessible, dans son cas. Il ne tient donc qu'à vous d'en juger par vous même. Et si vous voulez des références, sachez encore que c'est l'un des jeunes chefs stars de Bruxelles, Damien Bouchéry, qui a servi et qui sert encore de mentor à Antoine Germain. La liste des fournisseurs n'est pas plus secrète que tout le reste : elle figure sur la carte. Amateurs de fast food, de cuisine industrielle ou de fausse bonne cuisine tape à l’œil, passez votre chemin. Ici, c'est un parfait oxymore qui pourrait la devise du lieu : la simplicité poussée à un tel niveau touche à la sophistication. Faire simple, c'est très compliqué. Mais tellement bon...


Voir ci-dessous la vidéo de l'interview 


 

Image: 

Antoine Germain à l'action. Il ne soigne pas que la cuisine: la mise en place est l'un de ses dadas. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Antoine Germain et Damien Bouchéry, le second servant de conseiller au premier. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

14 décembre 2016

Du côté des amis danois (suite et fin)

 

L’utopie Christiana

Il existe, au coeur de Copenhague, un ancien terrain militaire, sur lequel d'anciens libertaires ont installé dans les années 70 des lieux communautaires. Base navale à l’origine, flanquée de bastions, le roi Christian IV voulait stimuler le commerce portuaire, en creusant des canaux dans cette terre marécageuse.Devenu en 1971 un lieu alternatif, Christiana afficha longtemps la volonté de ses occupants de construire un espace collectif, où la propriété individuelle n’existerait plus, où chacun pourrait librement exprimer sa fantaisie dans la construction de sa maison, par exemple.Le résultat a donné un mélange hétéroclite, un assemblage disparate d’habitations où le bois et le verre dominent. Jusqu’en 2012, une ville « libre » de près de 800 personnes dont 300 enfants s’est installée pour gérer en commun des écoles, une poste, un restaurant, un centre de soins.

Une visite guidée avec Hélène Houmdler Schou est un bon prétexte pour flâner de cafés en ateliers et déambuler dans ce maquis insolite. « Pour le moment l'expérience communautaire tient encore le coup » dit-elle, en accueillant son visiteur au magasin général. Femme souriante et énergique, Hélène vous sélectionne la vis qui manque à votre applique murale, vous extrait d’un amas de jouets d'enfants une clé de 8, tout en expliquant qu'au départ l'assainissement du terrain a été un travail énorme.« Il a fallu, dit-elle, supprimer les pollutions chimiques des bâtiments, pour transformer les vastes hangars en dépôts d’objets utiles pour le quotidien ».Dépolluer aussi un grand terrain, inoccupé pendant plus de 30 ans, pour accueillir cet habitat précaire, dispersé tout autour d'un lac, dont le fond reste toujours pollué par des dépôts de munition de l'armée.

En plein coeur de Copenhague, le visiteur découvre un lieu différent avec des cafés, une fabrique de bougies, une forge, un atelier de réparation de ces vélos hyper ergonomiques, où le cycliste pédale en position couchée. On trouve aussi des galeries d'art, un atelier de céramique, des jardins, des vergers, des petites collines boisées et même une discothèque. « Au départ de notre aventure, explique Hélène, « on cherchait un peu de verdure et un espace de jeu pour les enfants ».Terrain voué à l'expérimentation sociale, Christiana a bien failli sombrer, dans les années 90, à cause de luttes opposant plusieurs groupes de dealers. La police est intervenue, ce jour-là, ajoute Hélène « nous étions devant nos hommes, avec nos enfants, face aux policiers et nous avons réussi à expulser les délinquants, même si le problème des drogues et dealers n'est pas réglé complètement ».

Janus à double face ? Christiana garde encore un esprit inventif, mais on sent des tensions sous-jacentes. L'utopie du départ a pris des rides. Le piéton ou le cycliste restent les bienvenus et peuvent encore serpenter le long de chemins creux devant ces étranges bicoques, où s'accrochent les vélos et les rêves désabusés d'une poignée de taggeurs hip hop et de nostalgiques d'Eric Clapton.Depuis 2012, Christiana n’est plus une « ville libre ». « Les Christianites » ont racheté à l’Etat leurs terrains pour 10 millions d’euros à travers une Fondation qu’ils ont créée. Exit les drogues dures. Reste le cannabis. Prime la loi des petits trafics. Un tiers des habitants vit dans la précarité. Les autres travaillent normalement dans le monde « capitaliste », alors qu’autour d’eux les loyers ont flambé. «  C’est une claque dans la figure pour ceux qui, tout autour paient des loyers exorbitants »

Christiana a perdu de sa légitimité, observe l’historien  Jes Fabricius Moller « les hippies d’autrefois sont devenus des gens comme tout le monde qui se lèvent le matin, emmènent leurs enfants à la crèche, puis vont au travail. Le soir, ils rentrent dans leur refuge pour préserver leur intimité. De l’extérieur, on a l’impression qu’ils vivent comme nous, mais en mieux et pour bien moins cher». Les maisonnettes rafistolées, envahies de verdure le long d’un canal paisible  sont devenues très tendance pour les promoteurs aux aguets, en plein cœur de Copenhague ! Alors, pourquoi devraient-ils bénéficier d’un statut particulier ?

Hélène Houmdler Schou pourrait répondre, qu’à l’origine « je ne suis pas aller danser tous les soirs. A la place, j’ai pris des responsabilités. Il y a des règles, des comités, des réunions. Les décisions sont toujours prises à l’unanimité, mais les choses se sont formalisées. C’est nécessaire pour construire un village". Chaque année, Christiana attire son million de visiteurs et les recettes du tourisme creusent les inégalités entre les occupants.

Nuit à Copenhague

« Elle sentait le sel et l’abîme…Le vent apportait des odeurs de goudron, de varech et de pâtisseries… Le grand océan garde les sillages de tous les bateaux. »

Belle invitation de Gilles Lapouge à découvrir Copenhague, lorsque la lumière de l’hiver est aussi fine que la soie. Les maisons peintes en rouge et en vert, édifiées autour du vieux port, le Nyhavn, donnent à cette ville un air d’éternel pionnier et les enfants, aux cheveux d’ange jouent les chérubins dans leurs salopettes aux couleurs du fanion national, blanc et rouge.Dès le jour tombé, parvient de placettes biscornues l’écho de musiques et de voies joyeuses. Ce soir, hommage au dernier contrebassiste attitré d’Oscar Petersen, disparu il y a une dizaine d’années. Les héritiers du Count Basie Big Band Orchestra enfièvrent l’artère principale de la ville, de rythmes africains-américains. On sent une envie chez ces jeunes musiciens, un désir, un rien qui bouleverse tout, un art de l’envol, pour assurer qu’ils sont bien là pour la relève des Dexter Gordon ou Bill Evans

Ne musardent plus dans les rues piétonnes que quelques passants enveloppés de brouillard. Le silence s’installe sur les ruelles du centre historique. Dans cette ambiance étrange, de vieux gréements surgissent à la surface des eaux, amarrés au bord d’un canal, creusé jadis pour relier au port la Nouvelle-Place du Roi. Ce cadre fût certainement propice à HC Andersen pour mêler tristesse et cruauté à ses contes. « Regardez là-bas sur la colline un individu dégingandé, son visage est pâle comme celui de Werther. Son nez aussi puissant qu’un canon. Ses yeux sont minuscules comme des petits pois » écrit-il dans son poème Le soir.

Il ne reste que quelques dockers rivés aux tables de rares bistrots enfumés, évoquant le souvenir d’un temps enfui, où ils étaient ici les rois. Peut-être aura –t-on la chance d’écouter les savoureux racontars arctiques de Jorn Riel. Mais l’écrivain-voyageur est parti vivre, parait-il, en Asie, chez les Papous menacés de la Nouvelle-Guinée. « Pour se décongeler », dit-il.Quatre heures du matin, les bus ont déjà repris leurs trajets toujours semblables. Le tram se remet en marche, rampe dans les galeries souterraines pour amener à leur travail quelques gens isolés encore tout vêtus de nuit. On sent qu’ils vivent dans un présent amorphe, comme si le monde n’avait jamais existé avant eux. Ont-ils l’air de s’intéresser à quoi que ce soit, qui viendrait rompre la monotonie du quotidien?

alchimie danoise

Pour les Danois, le tropisme vers les mers ouvertes est un souci constant et la culture écrit Peter Hoeg dans ses contes de la nuit « est un liquide qui a nécessité l’alchimie d’un siècle entier pour s’épurer. Nous n’avons jamais été fermés. Nous ne craignons pas l’étranger. Nous sommes des citoyens du monde et des européens. Mais nous sommes avant tout danois ».Le Danemark a-t-il sauvé Louis Ferdinand Céline ? Plus chanceux que Robert Brasillach, sans doute ! Dix huit mois de détention. Six années d’un exil, après 1945, dans la jolie ville de Körsor, pour calmer la haine contre l’auteur du Voyage au bout de la nuit.

Il y a une grandeur et une mélancolie dans cette ville de Copenhague. On peut préférer aux délectations moroses de Kierkegaard les sculptures roboratives de Thorvaldsen, un artiste qui aimait la fête, les femmes et les vins. Au petit matin, les mouettes gémissent quand elles survolent la petite Sirène, assise sur un rocher, un peu perdue au milieu des containers géants. Plus on se rapproche d’elle, plus sa silhouette s’humanise, même si la pâle luminosité donne à son regard un peu de tristesse. Pourtant, son créateur, le sculpteur Edvard Eriksen avait choisi comme modèle…sa propre épouse. On dit que le rire de la femme danoise est joli comme un papillon de mai. Hans Christian Andersen aurait bien voulu connaître le sentiment de l’amour partagé et c’est pour cela que sa sirène n’est pas la même que celle du port de Copenhague. Il ne lui restait que sa causticité, le sel de son œuvre, l’antidote de ses amours contrariés et de ses amitiés déçues.

Sa notoriété fût immense. Sa solitude tout autant même s’il écrira à la fin de sa vie « Je serai un spectre. Au printemps, je refleurirai. Je ne suis pas mort du tout ». Dernier soupir du génial conteur adressé aux enfants. Pas seulement…

Thierry Quintrie Lamothe

Auteur / Reportages

Image: 

entrée de Christiana

bicoques dans la quartier de
Christiana

Hélène Houmdler Schou à
l'entrée de Christiana

Maison communautaire à Christiana

la petite Sirène à l'entrée du
port de Copenhague

poupées à l'effigie de
Hans Christian Andersen

10 décembre 2016

Et pourquoi pas une journée internationale de la laïcité?

Jeudi 1er décembre

 On ne parle déjà plus que de dimanche prochain dans les couloirs des bureaux européens à Bruxelles. Après que l’élection présidentielle de mai a été invalidée en juillet, l’extrême droite pourrait s’emparer du pouvoir en Autriche. Ce serait tout à fait inédit depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Et si Matteo Renzi perdait son référendum constitutionnel, ce sont les populistes de Beppe Grillo qui dirigeraient l’Italie. Faut-il préciser que dans un cas comme dans l’autre les vainqueurs seraient des anti-européens ? Au lieu de se lamenter par avance et de prier toutes les madones(on sait depuis longtemps que la méthode n’est pas efficace…), la Commission européenne ferait mieux de nourrir un idéal européen, de donner un nouveau souffle, un nouvel élan à cette formidable institution. Mais il y a fort à parier que Jean-Claude Juncker n’est pas capable de lancer pareils défis.

                                                           *

 François Hollande renonce. Á l’ouverture des journaux télévisés de 20 heures, alors que l’on s’attendait à ce qu’il annonce sa candidature, en une voix blanche et quelque peu hésitante, il déclare qu’il ne concourra pas à la prochaine élection présidentielle. Ce soir, et surtout demain matin, toutes les réactions, de quelque côté qu’elles viennent, contiendront des mots comme élégance, lucidité, courage… Dans quelques mois, les gens de gauche commenceront à dire timidement qu’ils regrettent François ; et un peu après, des livres paraîtront, des émissions naîtront dans le paysage audiovisuel pour démontrer que ce quinquennat n’était pas si mauvais. Entretemps, le peuple de France aura choisi le successeur ; et il est fort peu probable que Manuel Valls, malgré son dynamisme sa volonté, sa force de conviction, parvienne à l’emporter. Comme en 2002, il est même possible que la gauche doive choisir entre la droite dure (Fillon) et la droite encore plus dure (Le Pen). Mais on peut toujours rêver. L’époque semble figée tandis que l’actualité ne cesse de transformer les incertitudes en surprises.

Vendredi 2 décembre

 Faites ce que je dis ; ne faites pas ce que je fais. Parmi tous ceux qui s’offusquent en apprenant que les vedettes du football planquent leur fortune dans des paradis fiscaux, combien y en a-t-il qui en font de même ? Christiano Ronaldo ? Le meilleur joueur du monde, est de ceux-là ? Et son club, le Real de Madrid ? Est-il un exemple de civisme ? La parole est au ministre des Finances de l’Espagne, bien muet jusqu’à présent face à toutes ces affaires.

Samedi 3 décembre

 Ce qui doit le plus tourmenter Hollande à la suite de son inévitable décision, ce n’est pas le renoncement proprement dit, en tant que tel, c’est le fait de ne pas pouvoir concourir, croiser le fer. Á la compétition, il était prêt. Il doit souffrir d’une joute manquée. Pendant les cinq mois qui le séparent de l’issue, il ne se privera donc pas de s’exprimer. Ses amis lui conseillent de ne pas se mêler de la primaire de la gauche. Il suivra sans doute leur suggestion. En revanche, se posant d’autant plus aisément dans le rôle de rassembleur qu’il n’est pas candidat et que la fonction l’y invite, il luttera contre l’extrême droite et ne cessera de mettre en cause le projet de François Fillon. Ce matin, en inaugurant le musée du Louvre d’Abou Dhabi, il a déjà lancé une belle petite pique au candidat de la droite en contestant l’idée de supprimer 500.000 postes.

                                                           *

 « Chez ces gens-là, on compte !... » chantait Jacques Brel. « Ces gens-là », pour l’heure, ce sont les Étatsuniens du Michigan qui, après ceux du Wisconsin, n’auraient peut-être pas été aussi généreux de leurs suffrages envers Donald Trump. Á ce stade, Clinton aurait rassemblé au total plus de 2,3 millions de voix que l’élu. Le milliardaire aurait-il usé de son immense fortune pour trafiquer le scrutin, acheter certains responsables de dépouillements ? En Amérique, tout est possible, c’est bien connu.

Dimanche 4 décembre

 Un premier ouf de soulagement européen est ressenti en fin d’après-midi : le professeur d’économie de tendance écologiste, Alexandre Van der Bellen, remporte cette fois brillamment l’élection présidentielle avec plus de 46 % des voix devant Norbert Hofer, le candidat de l’extrême droite, qui a reconnu immédiatement sa défaite. Une réflexion pour l’avenir : le premier a 72 ans, le second pas encore 50…

                                                           *

 Ah ! Ces commentateurs de la vie politique ! Ceux qui savent tout, qui nous décryptent tout, qui nous analysent tout à travers le prisme de leur compétence, avant que le peuple souverain ou les événements ne les contredisent et viennent annihiler leurs beaux propos !  Ils étaient tous là ou presque, ce midi, sur la 5, pour discuter du Quinquennat de Hollande (c’est ce qu’on lisait au bas de l’image). Mais non madame, messieurs, nous ne sommes pas à la fin du quinquennat, il reste plus de 150 jours au président pour gouverner, infléchir une politique, jeter les bases d’un chemin… Vous pouvez encore entrer en hibernation pendant un semestre. Et voulez-vous que je vous dise ? Le peuple ne s’en portera pas plus mal.

Lundi 5 décembre

 Il y eut les printemps arabes ; voici à présent les automnes occidentaux. C’est au tour de Matteo Renzi de subir une cruelle défaite. Le référendum qu’il proposa dans le but de simplifier le système législatif afin  de rendre les institutions plus efficaces est rejeté par une grande majorité d’Italiens. Un référendum sur les institutions est toujours une gageure. De Gaulle lui-même en avait fait les frais en avril 1969. Le citoyen utilise son bulletin de vote pour dire sa confiance ou sa méfiance à l’égard de celui qui a élaboré la question mais pas du tout pour la question elle-même. Renzi présente sa démission. Le président lui demande de la reporter. Sa carrière politique n’est de toutes façons que temporairement interrompue (il aura seulement 43 ans le 11 janvier prochain). Bizarrement, les bourses cotent en hausse alors que l’on s’attendait à une chute due à l’inquiétude. N’empêche. L’Italie entre une nouvelle fois dans une mauvaise période d’instabilité politique. L’Italie, membre de l’Union européenne. Plus précisément : l’Italie, membre fondateur de l’Union européenne. Voilà une donnée que l’on ne doit pas élucider à Bruxelles : une Europe à plusieurs vitesses, dont le noyau dur serait constitué des six pays fondateurs, n’est pas une solution intangible pour la relance du processus. Le noyau dur pourrait aussi parfois montrer  des signes de mollesse.

                                                           *

 Dans quelques jours, deux films du réalisateur chilien Pablo Larrain seront à l’affiche dans la plupart des salles. Si celui qui est consacré à Jackie Kennedy est construit de la même manière que celui réalisé autour de la personnalité de Pablo Neruda, on pourra considérer que le cinéaste a inventé une nouvelle forme de narration cinématographique. D’une part, plutôt que de s’étendre sur l’intégralité de la biographie (les fameux biopics - biography original pictures -, il choisit d’approfondir une courte partie de la vie du personnage. Avec Neruda, c’est la Guerre froide de 1948 et sa position intenable de sénateur communiste. S’agissant de Jackie Kennedy, ce devrait être la période qui suit l’assassinat de Dallas le 22 novembre 1963. D’autre part, indépendamment des paroles des protagonistes, Larrain inclut un commentaire qui serait la voix de leur conscience. Pas tout à fait novateur dira-t-on. Certes. Mais ici, cette autre voix audible est un guide permanent qui nourrit la perception de la trame. Larrain dépeint aussi aux degrés de l’idéalisme. Ce qui domine, dans son Neruda, ce n’est pas une quelconque manière de réhabiliter le communisme, de montrer aux jeunes générations qu’il n’y avait pas dans cette idéologie que de l’horreur, c’est la puissance de la poésie. La poésie qui sauvera le monde.

Mardi 6 décembre

 Valls candidat quitte donc Matignon. Hollande le remplace par Bernard Cazeneuve. L’ex-ministre de l’Intérieur aura connu un quinquennat de promotions successives auxquelles on ne s’attendait pas lorsque, député-maire de Cherbourg, il fut nommé ministre-délégué aux Affaires européennes le 16 mai 2012 pour, disait-on, faire plaisir à Laurent Fabius, son mentor. Il fut amené à remplacer Cahuzac au budget et ensuite Valls place Beauvau. De plus en plus hautaine grâce à la belle désignation de François Fillon, la droite ne manque pas d’ironiser sur Cazeneuve, Triste comportement : il fallait désigner un Premier ministre puisque le poste était vacant, et l’homme était tout indiqué, c’est simple. « Un gouvernement qui ne sert plus à rien ? » Peut-être… 

Mercredi 7 décembre

 Des instituts de sondage se plaisent à démontrer que la cote de popularité de François Hollande remonte en flèche. De Gaulle. Comment décrivait-il encore les Français ?  « Des veaux ! » Ah oui, des veaux, c’est cela…

Jeudi 8 décembre

 Quand on a l’ambition d’exercer un mandat politique, on se doit d’être un citoyen exemplaire. Quand on exerce de hautes fonctions politiques, on se doit d’être hautement exemplaire. Jérôme Cahuzac fraudait le fisc pendant qu’il était ministre du Budget. Il mentait, niant l’évidence en utilisant des formules définitives et hautaines, tantôt devant le président de la République, tantôt devant l’ensemble de l’Assemblée. La faute est colossalement monstrueuse. Elle nécessite une peine tout aussi exemplaire. Cahuzac vient d’écoper de trois ans de prison ferme. On ne le plaindra pas.

Vendredi 9 décembre

 Journée de la Laïcité. Depuis 2011, cette date, où fut votée, en 1905, la séparation des Églises et de l’État, a été choisie par le Sénat français pour lui décerner l’appellation Journée nationale de la Laïcité. Celle-ci n’avait un impact que dans les écoles officielles de la République. Depuis les attentats de janvier 2015 et les autres, ceux du 13 novembre en particulier, cette date prend un caractère événementiel beaucoup plus pertinent. On pourrait lui déférer une parfaite ambition : qu’elle devienne Journée internationale… plutôt que nationale. Une sorte de Ier mai-bis, c’est-à-dire un jour férié autre que ceux qui appartiennent à l’histoire de la chrétienté.

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 Deux sondages viennent de confirmer une opinion qui se retourne : « Approuvez-vous l’action du président de la République ? » 29 % de « oui ». « Considérez-vous que le bilan du quinquennat est positif ? » 32 % de « oui ». Les Français s’en veulent encore d’avoir décapité Louis XVI ; ils s’en veulent déjà d’avoir viré François Hollande… On peut commencer à élaborer des projets : une statue, des noms de rues (à Tulle, plutôt une avenue…), l’appellation d’une école, etc.

                                             

 

09 décembre 2016

Theresa Van de Zande

Née d’un père flamand, musicien amateur et d’une mère italienne, professeur de solfège, Theresa suivit des cours de musique dès son plus jeune âge. Malhabile avec un instrument en main ou devant le piano, elle décida de devenir chanteuse lyrique parce que son professeur de chant décréta qu’elle avait du talent. Elle intégra le chœur de l’opéra où elle fit toutes ses classes. A vingt ans, elle débuta une carrière de chanteuse d’opéra en remplaçant à Londres une malade dans un petit rôle. On lui prédit une carrière honorable faite de second rôles dans l’ombre des stars quand, à vingt-cinq ans, sa capacité vocale se développa en modifiant le timbre de sa voix, sa tessiture et en élargissant son registre jusqu’à trois octaves. Theresa Van de Zande aurait pu connaître une carrière sans succès majeur mais aussi sans histoire si, un soir, un homme n’était pas mort pendant la représentation de Tosca de Puccini à l’opéra Garnier à Paris. Le médecin légiste fut formel : Le spectateur avait succombé à une attaque cardiaque provoquée par une trop grande émotion. Le cœur s’emballe, le rythme cardiaque s’accélère un peu, beaucoup, beaucoup trop jusqu’à ce que le cœur lâche. En un mot, la voix de Theresa l’avait tué. Dans les mois qui suivirent, après les représentations de Theresa, on compta un mort à la Scala de Milan, un autre à New York et un troisième à La Monnaie à Bruxelles. Cette fois, plus de doute, la voix de Theresa tuait par sa beauté et par l’émotion qu’elle suscitait chez certains auditeurs. Pas tous. La voix de Theresa ne tuait que les spectateurs les plus fragiles et les plus émotifs. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre chez les amateurs d’art lyrique. Commença alors une période de vaches maigres où Theresa chanta devant des salles vides car le danger de mort était trop grand. Les directeurs de salle hésitaient à l’engager parce que les réservations stoppaient net dès que le nom de Theresa apparaissait à l’affiche. Les plus vieux abonnés des Maisons d’Opéra se désabonnaient en apprenant l’arrivée de « la Diva assassine », surnom que lui avait attribué un journal anglais et qui est resté. Sans engagement, sans le sou, sans perspective, Theresa fut à deux doigts d’arrêter sa carrière pour reprendre la pizzeria familiale à Roulers quand un groupe de jeunes romantiques américains décréta que rien n‘était plus beau que mourir en écoutant Theresa. L’opéra, c’est magnifique, l’opéra en risquant la mort est l’expérience artistique ultime. Elle n’était plus seulement une cantatrice mais une espèce d’attraction qui fiche la trouille. Un grand Huit. Sa carrière repartit de plus belle. Elle chanta à Sidney, à San Francisco et à Pékin. A cette époque les parcs d’attraction tels que Disneyland connurent une baisse sensible de leur chiffre d’affaires. C’est la période que ses biographes qualifient de romantique. Elle sera suivie d’une période dite criminelle pendant laquelle la voix de Theresa sera utilisée pour commettre le crime parfait. C’est l’époque où on invitait aux concerts de Theresa les gens dont on voulait se débarrasser. On offrait des places à un oncle richissime, à une tante à héritage, à un mari encombrant ou à une femme acariâtre. Aux Etats-Unis, le phénomène fut si important que la police prit l’habitude d’ouvrir une enquête sur tous ceux qui achetaient plus d’une place pour un récital ou un opéra dans lequel chantait Theresa. On soupçonna de meurtre les spectateurs debout en train d’applaudir la diva à côté du cadavre d’un proche. Certains spectateurs, des victimes potentielles, furent tout heureux de découvrir que leur audition n’était pas parfaite. Pour échapper à la mort, des milliers de sourds se débarrassèrent de leurs appareils auditifs. La police fut vite dépassée quand on apprit qu’écouter un disque de la diva assassine sur un appareil de qualité pouvait tuer. On commença à mener des enquêtes sur le public qui achetait les disques de Theresa. Rien qu’à New York on en vendait mille par jour en plus des places pour l’écouter au Metropolitan Opera. Cette année-là, dans les familles, le malaise était palpable chez celui ou celle qui recevait un disque de Theresa pour Noël. Quelques mois plus tard, dans un communiqué, la police américaine reconnut que de centaines de crimes impunis avaient été perpétrés pendant cette période : « Les heures les plus noires de la Justice américaine » titra le New York Times. Après sa période criminelle, les biographes parlent d’une période « suicidaire ». C’est l’époque où devant les salles où se produit Theresa, on découvre des files infinies de gens pâles, malades, désespérés et pressés d’en finir. Ce fut une période étrange où, à la fin du spectacle, les vivants déçus, applaudissaient mollement la diva alors que les cadavres pétrifiés sur leur chaise paraissaient pleinement satisfaits du concert. L’entourage de Theresa réussit à lui cacher la vérité pendant plusieurs années. La désinformation fut très simple à organiser. Après tout, quand on enlevait les cadavres de la salle, Theresa se trouvait dans sa loge et son agent interdisait aux journalistes de poser les questions qui fâchent. Mais un jour qu’elle se promenait à Central Park en chantonnant, elle assassina son chien, quatre touristes belges et toute une famille d’écureuils. A la vue des écureuils poussant leur dernier soupir en agitant vainement leurs petites pattes, la diva éclata en sanglots et s’évanouit. Une ambulance l’emmena à l’hôpital. Au réveil, elle fut prise de doutes et de soupçons. Sa voix tuerait ? Vraiment ? Pas possible ! Pour en avoir le coeur net, elle chanta en présence d’une infirmière qui mourut aussitôt. Plus de doute à présent. Horrifiée par ses crimes, Theresa se donna la mort, le jour même dans sa chambre d’hôtel, en écoutant son dernier disque.

08 décembre 2016

Tarek Benaoum, Institut des Cultures d’Islam, novembre 2016, Paris.

Invité dans une émission de radio récente, celui qui est considéré comme le pionnier du street art en France, Ernest Pignon-Ernest, expliquait qu’il n’avait de commun avec le street art que 10% de son œuvre. Ce qui le séparait radicalement des cultures urbaines était non pas les œuvres (les dessins exécutés sur des affiches) mais le concept fondateur de son travail. Il refuse d’employer par ailleurs le mot œuvre pour désigner ses productions ; il préfère parler d’ « interventions urbaines ». Pour lui, l’environnement de l’œuvre collée joue un rôle central ; il faut entendre « environnement » au sens large : la géographie du lieu où l’œuvre sera collée, l’histoire du lieu, les rapports de significations entre le sujet de son œuvre et l’ensemble des significations directement ou indirectement rattachées au lieu. Ses grands collages pour résumer sa pensée ne pourraient être collés qu’à un endroit  et leur sens est constitué du diptyque lieu/ œuvre. Ainsi l’ «œuvre », s’il faut employer ce terme, est  l’intervention graphique de l’artiste dans un lieu précis.

Je pense qu’on doit transférer ce concept pour comprendre le très beau travail que vient de réaliser à Paris, Tarek Benaoum. Devant l’Institut des Cultures d’Islam, situé à l’angle de la rue Doudeauville et de la rue Stéphenson, dans le quartier de la Goutte d’Or, sur trois faces de surfaces inégales, l’artiste a collé 4 photographies de femmes en noir et blanc, décorées par des « calligraphies ». Sur un fond noir mat, ponctué aléatoirement de coulures de peintures de couleurs vives, se détachent des lettres « ornées » mais aussi des « calligraphes » de natures différentes. Curieux du choix des motifs décoratifs et du choix des sujets des photographies, j’ai interrogé Tarek Benaoum qui a eu l’extrême gentillesse de me répondre.

Sur le sens général, sa réponse confirme l’observation de l’œuvre : « C'est un hommage aux femmes musulmanes  et aux femmes en général car elles sont au centre du foyer, et de ce que j'ai vu et vécu,  c'est une société matriarcale même si beaucoup ne veulent pas l'admettre. J'ai choisi de les mettre en avant car ce quartier du 18ème arrondissement est chargé de l’histoire de l'immigration ».

Les femmes algériennes sont en noir et blanc pour mieux  ressortir sur un fond très coloré. Les « calligraphies » sont peintes de couleurs « violentes » pour obtenir un très fort contraste avec le fond. L’or est utilisé, comme l’argent. Les « lettres » renvoient la lumière changeant en fonction des heures de la journée. J’ai voulu voir l’œuvre de jour et de nuit pour juger des différences chromatiques. La nuit, les couleurs métallisées « captent » les lumières de l’environnement (celles des boutiques, du feu de signalisation, de l’éclairage public etc.). Le fond noir se confond avec la nuit. Alors, l’œuvre vit et acquiert un aspect magique : ce sont les lumières de la Ville qui changent et changent l’œuvre, les « calligraphies » qui absorbent les lueurs ajoutent au mystère.

 Se mêlent, en fait, écriture et « calligraphies ». Tarek Benaoum m’a donné quelques clés : « Les écritures sur le grand panneau avec les deux femmes sont des symboles, des signes inspirés des hiéroglyphes, de signes amazighs berbères, africains et de calligraphies latines. Ce sont des écritures hybrides qui parlent à toutes les cultures, à toutes les religions comme j'ai pu m'en apercevoir avec les commentaires des gens de la rue ou finalement tout le monde se retrouve dans un signe, une croix, une trace. Pour les autres écritures rondes, ce sont des calligraphies latines inspirées de l'écriture chancelière à quoi j'ajoutent des "arabesques" dans le vide pour lui donner de la puissance au niveau du visuel ». Ceignant les têtes des femmes comme des auréoles, des phrases de Pablo Neruda, extraites des Montagnes noires. Des textes sur l’exil.

Un hommage aux femmes, matriarches et socles des sociétés musulmanes. Une fresque sur l’exil dans un quartier de Paris, cosmopolite certes mais puissamment marqué par la présence des musulmans (populations du Maghreb mais aussi de nombreux pays d’Afrique), une fresque qui rend justice aux femmes, dignité et fierté aux habitants du quartier de la Goutte d’Or. Tarek Benaoum nous donne à voir une œuvre aboutie qui, dans ce quartier de Paris, fait sens. Il combat les préjugés avec les armes de l’artiste. Il met en avant la beauté : celles des femmes d’Algérie mais pas seulement, celles des arts de l’Islam, rendus compréhensibles par tout un chacun, musulmans ou non. Un remarquable exemple de ce qu’est aujourd’hui notre culture, un mélange. Comme le sont les Français.

Image: 

Une femme berbère au centre de cercles concentriques.

Les "calligraphies", inspirées des alphabets berbères.

Contraste fort entre le "sujet" et le fond précieusement décoré.

Les "caractères" en lettres d'or apportent un accent somptueux, caractéristiques des cultures de l'islam.

Un fond noir "éclaboussé" de coulures fluos"

Tarek Benaoum peignant des calligraphes (de droite à gauche!)

Certains calligraphies témoignent du geste du writer.

L'extrême diversité des "écritures".

Les trois faces de la fresque.

"Une forêt de symboles"

Les calligraphies" comme motifs d'ornementation.

06 décembre 2016

« Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. »

Mercredi 23 novembre

 Tous les décomptes ne sont pas encore achevés aux Etats-Unis et l’on sait déjà qu’Hillary Clinton a rassemblé plus de 2 millions de suffrages que Donald Trump. La différence devient tellement large que des juristes se demandent s’il n’y aurait pas lieu de recompter les bulletins dans trois États réputés démocrates, tombés dans l’escarcelle de Trump. Les élections présidentielles développent souvent pareille confusion dans cette grande puissance fière de sa démocratie. Cette fois, la confusion pourrait bien orienter considérablement son destin.

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 Droite / Gauche : « Le thème de la confusion entre gauche et droite, et réciproquement, apparaît dans un film récent d’Éric Rohmer, L’Arbre, le Maire et la Médiathèque (1993). Dans ce film, le maire défend la cause de la médiathèque (progrès) tandis que celle de l’arbre (nature) est plaidée par le maître d’école. Entre les deux positions, quelle est celle de la gauche et celle de la droite ? Le réalisateur lui-même semble donner une réponse à cette question : ‘Ce film ‘politique’ n’est pas un film à thèse (…) Désormais, les programmes de la droite et de la gauche se ressemblent, si ce n’est que la droite est devenue plus violente, comme l’était la gauche dans les années soixante.  L’essentiel aujourd’hui n’est pas d’imposer tel ou tel régime, tous les régimes sont imparfaits, la chose la plus urgente est de sauver la vie sur la planète et d’éviter à tout prix les conflits entre les personnes.’ » (Norberto Bobbio)

Jeudi 24 novembre

 « Rangées au magasin des accessoires de meetings », telle est la formule employée ce matin par Bernard Guetta dans sa chronique sur France Inter pour évoquer les promesses abandonnées de Trump dont chacun savait  - sans doute même lui… - qu’elles étaient irréalisables. Chacun savait, sauf tous ceux qui avalaient ces engagements-là dans les rassemblements folkloriques et inquiétants. « Le magasin des accessoires de meetings » : une expression qui fleurira dans les études consacrées au suffrage universel, à côté de l’autre, qui, du coup, a perdu son aspect humoristique au détriment de son effet de nuisance, et que Jacques Chirac, entraîné par Charles Pasqua, raffolait de prononcer : « Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. »

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 Un débat de second tour à la primaire de la droite et du centre digne, sérieux, très respectueux, intelligent bref, de belle qualité démocratique entre François Fillon et Alain Juppé. Juppé est plus attirant, plus pédagogue, plus républicain. Mais dimanche, il est fort probable que Fillon l’emportera.

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 Droite / Gauche : « Nietzsche, inspirateur du nazisme (que cette inspiration ait dérivé d’une mauvaise interprétation de la pensée ou, comme je le crois, de l’une des interprétations possibles, est un problème qui ne nous concerne pas ici), est désormais souvent considéré, avec Marx, comme l’un des pères de la nouvelle gauche ; Carl Schmitt, qui fut pendant un certain temps non seulement partisan, mais aussi théoricien de l’État nazi, a été, au moins en Italie, redécouvert et remis à l’honneur surtout par des intellectuels de gauche, alors qu’il fut l’adversaire, lors du grand débat constitutionnel de l’époque de Weimar, du plus important théoricien de la démocratie du moment : Hans Kelsen ; Heidegger – dont les sympathies pour le nazisme ont été souvent et abondamment mises en évidence, et pourtant toujours ou démenties ou atténuées par ses admirateurs (de droite ou de gauche) – est aujourd’hui consacré interprète de notre temps, non seulement en Italie mais aussi, et surtout, en France, par des philosophes dits de gauche. Réciproquement, quelques théoriciens de la droite néo-fasciste ont tenté de s’approprier la pensée d’Antonio Gramsci, au point que, dans des milieux où l’on a cherché à donner un nouvel habillage et une nouvelle dignité aux idées des droites, un courant dénommé ‘gramscisme de droite’ a eu cours un temps. »

Vendredi 25 novembre

 Au début du siècle, les démocrates Al Gore et John Kerry avaient tour à tour déjà fait les frais de fraudes, notamment à l’avantage de George W. Bush qui, d’après certains observateurs, n’aurait jamais dû être proclamé vainqueur. Voici le tour d’Hillary Clinton. Un recomptage est en cours dans le Wisconsin ; un autre pourrait avoir leu en Pennsylvanie. La grande démocratie américaine est encore sous les feux de la complaisance ridicule. Au bout du compte (si l’on ose dire…),  ce qui est en cause, c’est le vote électronique. Les démocraties européennes connaissent le débat sur le choix et enregistrent des méfiances et des prudences. Souvent, elles optent pour le vote papier, plus long au dépouillement mais ô combien plus sûr. On estime que Clinton a une chance infime de triompher à la suite de ces recomptages. Mais cette chance existe. Voilà comment un scrutin atteint par un effet papillon peut changer le cours de l’Histoire. Les Irakiens en savent quelque chose…

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 « La route est barrée, ils ont commencé des travaux… », « Ils ont augmenté les prix… », « Qu’est-ce qu’ils prévoient comme temps pour demain ?... », « Ils ont dit que… », « Ils devraient quand même… », « Ils n’ont pas pris la mesure… », « Ils ont fermé les bureaux… »   Mais bon sang, qui sont « ils » ?

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 Droite / Gauche : « Á première vue, on s’aperçoit que la dyade extrémisme-modérantisme ne se caractérise guère par la nature des idées professées, mais concerne en fait leur radicalisation et, conséquemment, les différentes stratégies pour les mettre en œuvre. Ce qui explique pourquoi révolutionnaires (de gauche) et contre-révolutionnaires (de droite) peuvent avoir certains auteurs en commun : parce qu’ils sont de droite et de gauche et que, en tant que tels, ils se distinguent des modérés de droite ou de gauche » (Norberto Bobbio)

Samedi 26 novembre

 Miami est en fête depuis que Raul Castro annonça la mort de son frère Fidel. Pensez donc : depuis le temps qu’ils attendaient, ils finissaient par se demander si le Lider maximo n’était était immortel… ! Cette information va modifier considérablement les sommaires des médias durant cette fin de semaine. Chacun aura l’occasion de jauger les points positifs de son œuvre politique à la lumière des négatifs, et inversement. Une chose est sûre : Fidel Castro est mort dans son lit, malgré les multiples tentatives d’attentats (une étude réputée sérieuse et indépendante citait récemment le chiffre de 638 dans un récent documentaire télévisé…) dont il fut l’objet, quasiment toutes orchestrées ou fomentées par la CIA. Celle-ci alla même jusqu’à injecter du poison dans la fabrication de ses cigares préférés… Mais comme le clamait Xavier Canonne : « Ils ne l’ont pas eu ! » Et en ce cas, « ils », on sait de qui il s’agit…

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 Droite/ Gauche : « Bien que la dyade soit de plus en plus souvent contestée, toujours avec les mêmes arguments, en ces temps de confusion généralisée, les termes ‘droite’ et ‘gauche’ continuent à avoir cours dans le langage politique. Ceux qui les emploient ne donnent pas du tout l’impression de parler à tort et à travers car ils se comprennent parfaitement entre eux. » (Norberto Bobbio)

Dimanche 27 novembre

 Fidel Castro : la page d’un romantisme de jeunesse que l’époque d’aujourd’hui (sèche, réactionnaire, terriblement repliée sur elle-même et dont ses enfants doivent imaginer que le mot « idéal » est une marque de lessive ou un site de jeux électroniques…) ne peut tourner sans une émotion pour tous les peuples opprimés, victimes d’un capitalisme de plus en plus implacable, impitoyable, insupportable.

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 La primaire de la droite s’est accomplie dans d’excellentes conditions. Peu de querelles, pas de disputes, pratiquement pas de réclamations et de recours. François Fillon en sort grand vainqueur, comptant sur son nom 2/3 des voix. Alain Juppé, un peu ému, reconnaît sa défaite et quitte la scène politique nationale en se repliant sur Bordeaux et en présentant ses vœux de « bonne chance ! » à Fillon… Et à la France (restons gaullistes que diable, même dans l’adversité)

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 Dans ses petits potins, Le Journal du Dimanche révèle une rencontre inopinée entre Charles Aznavour et Emmanuel Macron au restaurant Le Père Claude dans le 15e arrondissement de Paris. Ils sympathisent. Le chanteur nonagénaire invite le jeune loup à son prochain concert, fin décembre, au Palais des Sports. Tandis que l’autre accepte, Aznavour ajoute : « Je vous préviens, Hollande sera là aussi !… » Ambiance et cotillons avant l’heure.

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 Droite / Gauche : « Les systèmes démocratiques pluralistes sont encore décrits comme des demi-cercles allant de la droite à la gauche, ou vice versa. Des expressions comme ‘droite parlementaire’, ‘gauche parlementaire’, ‘gouvernement de droite’, ‘gouvernement de gauche’ n’ont rien perdu de leur force d’évocation. » (Norberto Bobbio)

Lundi 28 novembre

 Le plus gaulliste (non, le plus gaullien…) des chefs d’État et de gouvernement européen est sans doute Matteo Renzi. Dimanche prochain, le peuple italien se prononcera sur un référendum initié par le Florentin concernant une importante réforme constitutionnelle, notamment quant au mode de scrutin. Il y a lié son poste. Si le non l’emporte, il s’en ira. Un « Moi ou le chaos » ou plutôt un « Moi ou le trop-plein » qui rappelle un certain 27 avril 1969…

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 Le lundi 24 juin, lendemain du référendum entérinant le Brexit, à 8 heures, sur les antennes de la BBC, le chef de l’extrême droite Nigel Farage déclarait tout de go que l’engagement qu’il avait pris tout au long de la campagne n’était pas réalisable. Ce matin, à 7 heures 47, sur les antennes de France Inter, l’économiste Dominique Seux intitula son éditorial quotidien : Fillon : son projet évoluera dans lequel il affirme notamment que la suppression de 500.000 fonctionnaires était « impossible », comme l’avait prétendu Alain Juppé. Nous sommes entrés dans une époque où les paroles de meeting ne valent plus tripette, où la volonté de vérité n’anime plus l’orateur, qui serait plutôt tenté, au contraire, d’accroître les enchères des engagements sans vergogne. Le « Demain on rase gratis » atteint un paroxysme qui disqualifie dangereusement le débat démocratique.

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 Droite / Gauche : « Pour une personne appartenant à la droite, l’égalité – élément traditionnel de l’idéologie de gauche – devient nivellement ; pour un tenant de la gauche, l’inégalité, qui, à droite, est vue comme un fait sans connotation idéologique, devient un ordre hiérarchique. » (Norberto Bobbio)

Mardi 29 novembre

 Pendant que quelques dizaines de Cubains en exil continuent de se réjouir dans les rues et les bars de Miami pour fêter la mort de Fidel Castro, des centaines de milliers d’autres défilent silencieusement à La Havane pour rendre un dernier hommage au « Commandante »… Faut croire qu’il n’était pas si mauvais qu’ça le camarade Fidel que l’Occident aime tant décrire en infâme criminel…

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 Trente ans et six mois après qu’eut lieu la plus effroyable catastrophe nucléaire au monde (26 avril 1986), un dôme vient d’être posé sur la centrale de Tchernobyl. Il est construit pour durer cent ans. Sauf bien entendu si d’ici là, un kamikaze décidait de s’écraser sur cette belle enveloppe scintillant au soleil ukrainien.

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 La police est totalement – et même volontairement -  absente du film d’Asghar Farhadi, Le Client, sorti de justesse pour figurer en mai dernier dans la sélection cannoise, désormais en salles. C’est plutôt d’abord un drame psychologique par lequel un couple se défait à cause d’un intrus. Ils sont pourtant d’autant plus unis qu’ils partagent les mêmes occupations, les mêmes loisirs et, pourrait-on penser, les mêmes valeurs. L’agression dont elle est victime survient en une période où, comédiens amateurs, ils préparent la représentation de la pièce d’Arthur Miller Mort d’un commis voyageur. Cela permet à Farhadi de jouer sur le clair-obscur (que certains critiques appelleront plutôt « le touffu »…) pour mettre en parallèle, l’air de ne pas y toucher, des scènes de Miller avec la narration de l’intrigue, une manière peut-être habile de contourner la censure iranienne en laissant poindre quelques petites touches libertines ou un tant soit peu allusives, comme par exemple l’égalité hommes-femmes. Haletant et déroutant. Après Une séparation et Le Passé, Le Client vient alerter le cinéphile ordinaire : plus aucun film d’Asghar Farhadi (qui n’a que 44 ans…) ne passera inaperçu.

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 Droite / Gauche : « Une relation élémentaire qu’on omet généralement de faire : les deux concepts d’égalité et de liberté ne sont pas symétriques. Alors que la liberté est un statut de la personne, l’égalité indique une relation entre deux entités au moins. La preuve, c’est que la proposition ‘X est libre’ a un sens, tandis que ‘X est égal ‘ ne veut rien dire. D’où l’effet irrésistiblement comique de la célèbre phrase d’Orwell : ‘Tous sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres.’ [qui sera reprise par Coluche]. En revanche, il n’y a rien qui prête à rire dans l’affirmation selon laquelle tous sont libres, mais certains plus libres que d’autres. De même, il est censé d’affirmer avec Hegel qu’il existe un type de régime, le despotisme, où un seul est libre et tous les autres asservis, mais il serait absurde de dire qu’il existe une société où un seul est égal. Ce qui explique, entre autres, pourquoi la liberté peut être considérée comme un bien individuel, contrairement à l’égalité qui est toujours un bien social, et aussi pourquoi l’égalité dans la liberté n’exclut pas le désir d’autres formes d’égalité, comme celle des chances et des revenus, lesquelles, exigeant d’autres formes de mises à niveau, peuvent entrer en conflit avec l’égalité ans la liberté. » (Norberto Bobbio)

Mercredi 30 novembre

 La culture de la bière belge est désormais inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. La Belgique, pays constamment au bord de la division, conserve toujours cette capacité d’exister, en résistant, comme par miracle, aux soubresauts institutionnels dont elle s’affuble périodiquement. Le roi Baudouin est mort, Albert II s’est retiré, la monarchie n’unit plus son peuple. Eddy Merckx n’a pas trouvé de vrai successeur, Justine Henin et Kim Clijsters ont délaissé leur raquette pour les biberons, mais les Diables rouges font vibrer les Flamands , les Bruxellois et les Wallons, y compris ceux qui ne se passionnent pas pour le football. Le centenaire de la mort du poète Emile Verhaeren (gare de Rouen, 27 novembre 1916) est célébré sur les bords de son cher Escaut, autant à Gand qu’à Tournai… Alors la bière, eh bien oui la bière… La bière belge procure des jouissances de papilles, qu’elle vienne du nord, comme la Rodenbach, ou du sud, comme la Trappiste de Chimay. Mais comme pour tout, il y a bière et bière. Après la décision de l’UNESCO, il reste aux spécialistes d’aider les amateurs à faire le tri. Il faut savoir par exemple qu’au nord, la Duvel finance l’extrême droite, tandis qu’au sud, la Leffe n’a plus rien d’artisanal, contrairement à ce que sous-tend sa publicité.

                                                           *

 Droite / Gauche : « La poussée vers une égalité toujours plus grande entre les hommes est irrésistible, comme l’observait déjà Tocqueville au siècle dernier. Tout ce qui permet de dépasser une des discriminations sur la base desquelles les hommes ont été divisés en supérieurs et inférieurs, dominants et dominés, riches et pauvres, maîtres et esclaves, représente une étape, certes pas nécessaire mais du moins possible, du processus de civilisation. Jamais autant qu’à notre époque n’ont été mises en discussion les trois sources principales de l’inégalité : la classe, la race et le sexe. La parité qui s’instaure graduellement entre femmes et hommes, d’abord dans la petite société familiale puis dans la vaste société civile et politique, est l’un des signes les plus certains de la marche irrésistible du genre humain vers l’égalité. » (Norberto Bobbio)

 

04 décembre 2016

Mouchette

Elle a d’abord feint de ne pas avoir le temps de nourrir le chat des voisins ce week-end mais s’est vite rétractée parce que vieille, sans mari, sans enfant et sans poisson rouge, elle n’est pas crédible. La voisine lui a proposé de lui faire visiter son appartement avant de lui confier les clefs. Lui présenter son mari et les enfants. La vieille n’aurait pas arrangé son appartement comme l’avait fait sa voisine mais chacun fait ce qu’il veut. Elle n’aurait pas non plus épousé le mari de la voisine. Trop grand, trop mou, sans caractère. Les filles ne sont pas bien élevées. A peine si elles ont dit bonjour. Et puis, on lui présenta le chat, Mouchette, son bol, son bac, ses croquettes.

- Vous lui donnez des croquettes du supermarché ?

- Il les adore.

- D’accord, chacun fait ce qu’il veut.

Le samedi matin, elle s’est levée plus tôt parce qu’elle craignait de ne pas avoir le temps de faire tout ce qu’elle devait faire. Elle n’est pas restée non plus plusieurs heures devant la télévision comme d’habitude. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Elle doit nourrir le chat des voisins. Mouchette mange vers 18 heures Elle a juste le temps de passer à la boucherie. Evidemment, il y a du monde, une queue jusque dans la rue. L’heure tourne. Les gens sont si lents !

- Et pour Madame ce sera ?

- Un steack de 500 grammes. Moulu s’il vous plait.

17h35. Il n’est pas trop tard. Elle se dépêche de rentrer chez elle. Pour une fois qu’elle a quelque chose à faire. Zut ! La clef ne tourne pas dans la serrure. La voisine se serait trompée de clef ou c’est elle qui est incapable d’ouvrir une porte ? Inquiète, la vieille recommence une fois, deux fois. La troisième est la bonne. La porte s’ouvre. Faire attention que le chat ne sorte pas. Si les voisins sont satisfaits, ils auront encore recours à ses services. Le chat a faim. Il miaule comme un fou. Elle déballe le repas, retire les vieilles croquettes du bol et y dépose la viande fraîche.

- Bon appétit, Mouchette !

Quand les voisins rentrent de week-end le dimanche soir, ils découvrent la vieille dans le noir, assise sur une chaise de cuisine devant le bol du chat. Mouchette n’a pas touché à la viande.

04 décembre 2016

Les propos de Vincent Engel, un bobo qui s'assume

"Aujourd’hui, ce n’est pas le retour de la droite qui m’inquiète ; ce ne serait qu’une saine alternance politique, si la droite qui s’apprête à triompher (et qui l’a déjà fait en Amérique, peut-être dimanche en Autriche, certainement en France où la seule incertitude repose sur la proximité de cette droite par rapport aux extrêmes) n’était pas l’expression de l’égoïsme, de la peur, de l’intolérance, du repli identitaire, du recul sur des acquis majeurs pour les femmes, les « minorités » sexuelles ou encore la laïcité."

Voilà ce qu'il écrit dans une très belle chronique.http://www.lesoir.be/1382879/article/debats/chroniques/2016-12-03/bobos-bisounours-gauche-caviar-padamalgam-vous-saluent

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