semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de André Fromont
Haïculs bénis/André Fromont par André Fromont

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09 février 2017

Une expérience parfaite

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09 février 2017

Histoire de Stéphen, peintre forain.

In memoriam,

Dans la série,"Il n'y a pas que le street art dans la vie", j'ai envie de vous raconter une histoire triste et vraie.

 Elle commence comme souvent par la promenade matutinale de mon molosse, Darling, caniche toy de son état, 3 kg 400,  toute mouillée. Enlevons 150 g pour le harnais orné de cristaux Swarovski et la laisse rose et vous aurez une idée du cerbère. Vu l'insécurité croissante dans mon quartier, je ne sors jamais sans mon caniche. On n’est jamais trop prudent ! Bref, nous sommes au mois de juin à Paris. Curieusement, il fait chaud et l'air est respirable. Flanqué de mon chien, je pénètre dans le parc de La Villette et commence l'ascension par la face nord-ouest. Arrivé au niveau des manèges, je vois une dame en short qui, avec des pochoirs, dessine des lignes sur le stand de "La pêche aux canards". Qui dit pochoir dit "street art" et me voilà tout émoustillé par la situation. Voulant montrer à cette dame l'étendue de ma culture streetartienne , je lui demande tout de go si elle s'apprête à faire un pochoir de style Art Nouveau sur la cabane brute de décoffrage, laissée en blanc. Elle me dit que ce qu'elle tient à la main n'est pas un pochoir mais un gabarit pour dessiner une ornementation vaguement inspirée des stations de métro d'Hector Guimard. Je suis contraint de reconnaître les limites de ma culture et, généreux dans l'échec, j'engage une conversation roulant sur l'art forain. Pendant plus de deux semaines, chaque promenade de chien a été interrompue par un moment de dialogue. Elle m'apprend qu'elle s'appelle Stéphen (à aucun moment il n'a été nécessaire d'employer son patronyme, aussi j'ignore encore aujourd'hui son nom). Elle résume pour moi sa vie. Etudiante aux Beaux-Arts de Paris, un copain lui propose de décorer un manège. Elle a alors 22 ans.  Depuis 40 ans, elle décore toutes sortes de manège. Avec son camion-atelier-mobil-home, elle va où sont les manèges, c'est-à-dire, un peu partout en France et en Belgique. Nous parlons de Courtois. Courtois, pour ceux qui m'ignoreraient encore,  est celui qui a décoré presque tous les gros manèges avec une technique particulière, l'aérographe. Elle me dit que l'entreprise était florissante, il y a une vingtaine d'années. Elle employait 7 personnes, 5 ouvriers, le père Courtois et le fils. Les forains ont été décimés par les réglementations tatillonnes, les taxes et la déclaration à l'URSSAF des employés. Quand je dis "décimée", divisée par 10, je suis loin du compte. Il faudrait  plutôt dire que le monde forain n'existe que comme butte-témoin d'une culture qui disparaît. Et avec les forains, disparaissent les manèges et les arts forains. En 2015, l'entreprise Courtois n'a plus qu'un seul salarié, le fils qui se verse un salaire. Stéphen est la dernière peintre décoratrice de manèges. Il faut dire que son travail est atypique : elle peint avec des brosses et des pinceaux avec de la peinture acrylique. Son procédé depuis 40 ans n'a pas changé : une couche d’apprêt, une couche d'acrylique et trois couches de vernis à parquet. Elle est payée (mal) au mètre carré (80 euros). Elle ne se plaint pas : elle a toujours travaillé et a trouvé chez les gens du voyage "des gens merveilleux". Elle vit seule dans un pavillon de banlieue qu'elle habite entre deux chantiers. Dans le métier, tout le monde connait Stéphen comme le loup blanc. Par relation, Stéphen a été sollicitée par David pour décorer La pêche aux canards et Le palais de la gourmandise. David est un Manouche sédentarisé qui comme tous les  Manouches est très attaché aux traditions. Pour se faire plaisir, refusant de céder aux sirènes du profit (des entreprises piquent des dessins sur Internet et les impriment sur un film plastique autocollant, c'est moche mais c'est pas cher), il a décidé de faire faire la décoration par Stéphen. C'est sa fierté à lui, son luxe et le symbole de sa réussite sociale. Un beau manège, ça vous pose un homme ! Les bandeaux vite faits, mal faits, ils comptent les faire refaire par Stéphen en septembre, après la saison. Stéphen lui a fait un beau projet : comme il y a des touristes, il faut des vues de Paris bateaux et une représentation de la marchandise (pour les canards, ce sera des cygnes, c'est quand même plus chic,  et pour la gourmandise, il faut des glaces, des crêpes, des gaufres, des churros...) Ces contraintes intégrées, elle a fait un petit croquis en couleurs et à la main. Dans ce milieu-là, on travaille à la confiance. Elles pompent ses modèles dans des livres pour enfants. Elle ajoute des décors Guimard, bien parisiens,  et c'est parti pour un mois de travail.

Stéphen et moi, nous avons sympathisé et décidé que je photographierai à la rentrée les étapes d'un gros chantier. Pendant que j'y suis, je prends des clichés de l'artiste devant son œuvre. Sachant qu'à mon retour, elle aura terminé, je m'engage à lui faire parvenir mes photos.

Ainsi, fut fait. Je rentre donc un dimanche de septembre et le lundi matin, je promène Cerbère. David est à son poste, au bar, juste en face. J'ai fait des beaux tirages en A4 ; je suis fier de mon travail et un peu intimidé de le montrer. David me salue et me dis : "Vous êtes, au courant, Stéphen, elle est morte." Ben non, j'étais pas au courant. Il m'apprend alors les circonstances de sa mort. Dans son pavillon, seule, une amie du voisinage est venue la voir au mois d'août et l'a trouvé morte. Le médecin a dit qu'elle avait eu une rupture d'anévrisme. Personne pour l'aider...

Stéphen était la dernière à pratiquer cet art.

Alors, badauds, mes frères et soeurs, quand vous passerez en promenant vos canidés féroces devant "La pêche aux canards" et "Le palais de la gourmandise" dans le parc de La Villette à Paris ayez une pensée pour Stéphen, artiste-peintre. Les deux stands sont les derniers de leur espèce et témoignent d'un art et d'une époque. Ainsi va la vie...et la mort.

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Stéphen pose le pinceau à la main devant la fresque des cygnes.

Aux canards qu'elle jugeait trop "ordinaires", elle a préféré les majestueux cygnes blancs.

La confiserie est décorée de scènes "parisiennes", pour attirer les touristes nombreux à traverser le parc de La Villette.Ici, le pont Alexandre III et le Grand Palais.

Notre-Dame de Paris, le symbole de la Ville-Lumière.

Le Moulin-Rouge, une figure du Paris de la Belle Epoque.

Il fallut un mois pour décorer "La pêche aux canards" et "Le palais de la gourmandise".

Détail d'un panneau de la pêche aux canards.

Les modèles copiés sur les illustrations des livres destinés aux enfants sont adaptés et leur chromatisme mis en harmonie avec les autres éléments du décor.

Détail de la pêche aux canards. Poule d'eau et fleur de nénuphar.

05 février 2017

Deux amis

Ils se connaissent depuis toujours mais leur parcours n’est pas parallèle. Le premier a aimé 1,43 femme et fait 2,4 enfants. Plus dans la norme, on ne peut pas. Le second, un géant sans enfant, affirme avoir aimé plus de cent mille femmes mais le chiffre est sujet à caution car sa mémoire est défaillante. Le premier mène une existence tellement précise qu’un grain de sable peut tout détruire, le second vit mille vies mais jamais la sienne. Le premier marche dans les clous quand le second plane dans les airs. Le géant braille trop fort, rêve éveillé, bouscule les étoiles, fait trembler la ville en marchant et inquiète les passants. Le géant est toujours à la marge, un peu voyou, un peu voleur quand il dérobe des boîtes de sardines aux multinationales alors que l’autre vit toujours sous la loi de ses parents et depuis leur mort sous celle des braves et honnêtes gens. Jamais volé, jamais pris, c’est tout comme.

L’asile, c’est là qu’on enferme ceux qui pourraient donner des idées aux autres. Un jour, on y enferme le second pour délire et trouble de l’ordre public. Le délire, on ne peut pas. Le premier homme décide de visiter le second. Ils sont amis quand même. Il trouve le géant assis sur un banc entre une femme terrorisée et un homme dont l’esprit a déserté son corps. Sans esprit, le corps ne se tient pas comme il faut. Déjà le front est trop grand, la bouche a disparu et les yeux ne sont plus à leur place. A sa gauche, la femme jette des regards paniqués autour d’elle en murmurant : « Ils sont là, ils m’ont retrouvée, ils me touchent. ». Le visiteur propose à son ami de sortir de  l’établissement.
- On ne peut pas. Tu sais bien que c’est interdit, répond le géant.
- On s’en fiche, on tente le coup, réplique l’autre à qui l’amitié donne des ailes, tu n’es ici que depuis 18 heures, personne ne te connait. Tu te lèves, tu marches vers la sortie comme si de rien n’était et moi, je te suis. Le géant se lève et se dirige vers la sortie. Tout se passe comme prévu. Dans la rue, le géant prend son ami dans ses bras et lui dit : « Tu m’as sauvé la vie ! » alors qu’évidemment, c’est tout le contraire.

01 février 2017

« Attachez vos ceintures et gardez-les fermées ! »

Lundi 16 janvier

 Le rassemblement à Paris de 75 États pour en décréter deux, Israël et la Palestine, ne connaîtra pas le même succès que la COP 21. Á peine les travaux avaient-ils débuté que Netanyahou considérait cette rencontre comme « futile ». Elle sera en effet inutile. En fait, François Hollande avait programmé cette conférence en misant sur la victoire d’Hillary Clinton. Plutôt que de se soumettre à des injonctions à Paris, le Premier ministre israélien préfère attendre l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Celui-ci dépasse même les espérances de Netanyahou qui risque, étrange retournement des choses, de le freiner dans ses ardeurs. Le futur président des États-Unis a en effet déclaré qu’il envisage de transférer son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem, reconnaissant ainsi de manière implicite que la ville sacrée est la capitale de l’État hébreu. Comme casus belli dans la région, il est difficile de trouver mieux.

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 Deuxième débat de la primaire de la gauche retransmis à 18 heures hier sur BFM-TV et I-Télé. François Hollande était au Théâtre des Bouffes-Parisiens pour la dernière du seul-en-scène de Michel Drucker. Ben oui, il avait été invité par l’éternel animateur-présentateur de la télé. Toute la presse relève le fait : François Hollande n’était pas, fébrile, devant son petit écran pour observer ses camarades…  Des émissions, on peut les enregistrer pour les visionner plus tard non ? On peut aussi ne pas les regarder si on n’en a pas envie…

Mardi 17 janvier

 On la croyait dissipée, hésitante, voire perturbée par la situation bancale dans laquelle se trouvait le Royaume-Uni depuis le résultat du référendum. Elle travaillait. Elle n’a pas déçu en prononçant son grand discours d’intentions tel qu’elle l’avait annoncé, en date et heure, tel qu’on l’attendait. Le Brexit sera complet, le divorce total. Le UK n’aura pas un pied dedans, un pied dehors. Il ne fera plus partie du marché unique. La Première ministre britannique Theresa May a énoncé des mesures « claires et nettes » sur l’attitude que son gouvernement adoptera dans les négociations du Brexit. Le leader de l’extrême droite Nigel Farage n’aurait pas osé prononcer pareil plan de discussion pendant la campagne du référendum. En aurait-il seulement été capable, en dehors de ses fausses promesses et de ses constats erronés en forme de slogans ? Mais on reconnaît bien là le comportement des Anglais : clairs et nets. Pas de faux-semblant, pas de demi-mesure. Toute l’Histoire de la Grande-Bretagne le prouve. Á l’Union européenne d’être à la hauteur de ce comportement et des revendications qu’il renferme, sans tergiverser. Ça la changera. Cela dit, si la détermination de Theresa May est impressionnante, elle n’est pas sans risque. La livre sterling va surement connaître une sérieuse baisse et les représentants des régions qui souhaitent rester dans l’Union européenne, comme l’Écosse plus particulièrement, mais aussi l’Irlande du Nord, ne vont pas aller s’agenouiller devant le 10 Downing street.  Mais ça, c’est leur affaire…

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 On lui espérait un grand destin européen. L’Europe, tout le monde en convient, a besoin de retrouver de grandes figures à la dimension de celles de ses pères fondateurs. Elle en manque cruellement. Guy Verhofstadt aurai pu être le grand format dont l’Union a tellement besoin pour recouvrer un visage d’espérance, conduire le destin d’un demi-milliard de citoyens. Verhofstadt a préféré lui aussi entrer dans la petite cuisine du Parlement européen et négocier, au nom du groupe des libéraux, de petits arrangements avec la Parti populaire (PPE) : je retire ma candidature au perchoir et tu me donnes une présidence de commission en plus… Il a provoqué l’éclatement de la grande coalition en s’alliant aux conservateurs et en rejetant les sociaux-démocrates sur les accotements. Soit. Le Parlement sera donc un peu plus à droite

                                                           *

 Qui peut se représenter ce que vaut un milliard d’euros, qui pourrait identifier, matérialiser cette somme mirobolante ? Peu de citoyens sans doute. Mais quand on évoque des milliards d’euros dans des comparaisons objectives, se dégage alors une échelle de valeurs suffisamment nette pour qu’une opinion puisse se forger, base d’une option politique. Exemples : 1) 8 milliardaires possèdent à eux seuls la richesse de 50% de la population mondiale. Soit 8 hommes d’un côté ; 3,5 milliards de l’autre. 2) Les membres du gouvernement de Trump totaliseront à eux seuls 1/3 de la richesse du pays qu’ils dirigeront. 3) En 2010, sous Sarkozy, la dette de la France s’élevait à 148,8 milliards d’euros. Elle n’a cessé de diminuer sous Hollande. Elle était, pour 2015, de 72,3 milliards d’euros. Seule l’Allemagne fait mieux. C’est le résultat du travail minutieux et discret de Michel Sapin, ministre de l’Économie et des Finances, et de Christian Eckert, ministre du Budget (on connaît le nom de son prédécesseur, Jérôme Cahuzac, mais le sien, pourtant bien plus important pour la gestion de l’État, reste ignoré…)

Mercredi 18 janvier

 Le Parlement européen a donc désigné à sa tête Antonio Tajani, le copain de Silvio Berlusconi. Désormais, le PPE détient les trois postes-clés de l’Union européenne : la présidence du Conseil, celle de la Commission et celle du Parlement. Le premier des trois, Donald Tusk, devra laisser son mandat en mai. Reste à espérer que ce mandat fut promis à Verhofstadt pour qu’il abandonne sa course à la présidence du Parlement. C’est la seule excuse qu’on pourrait lui trouver.

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 Tandis que des cérémonies et des concerts se préparent pour évoquer le 220e anniversaire de Franz Schubert (1797 – 1828), il est bon de rappeler que ce merveilleux compositeur ne vécut que 31 ans emporté par une fièvre typhoïde qu’une syphilis ne faisait qu’aggraver. On décrit souvent à raison le génie adolescent par le talent de Rimbaud (1854 – 1891) ou de Mozart (1756 – 1791) et bizarrement, Schubert est toujours délaissé dans cette catégorie-là. Peut-être est-ce tellement il a composé de symphonies, sonates ou autres lieders qu’il légua en quelques années l’œuvre de toute une vie…

 Jeudi 19 janvier

 Verhofstadt président du Conseil européen ? Et pourquoi pas François Hollande ?

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 Demain, Donald Trump entrera à la Maison Blanche. Jusqu’à la dernière minute, des manifestations marquant la désapprobation auront eu lieu à Washington et à New York. Celle de ce soir, très massive, était conduite par des vedettes de la télévision et du cinéma : Alec Baldwin, Cher, Michael Moore et aussi Robert de Niro. Il en faudra davantage pour décourager le turbulent milliardaire.

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 Dernier débat pour la primaire de la gauche. Deux constats : comme pour la droite, les échanges furent un peu plus vifs mais cordiaux. Par ailleurs, ils s’inscrivent bien tous dans une perspective dans les valeurs de la gauche : l’égalité, les mêmes chances pour tous, ne laisser personne sur le bord du chemin, etc. Et une évidence : bien malin qui pourrait pronostiquer le résultat de dimanche. Valls et Montebourg disposent du programme le mieux charpenté, mais sera-ce cette qualité que les votants mettront en exergue dans leur choix ? Peillon est celui qui parle le mieux du socialisme, mais les militants qui ont quitté la famille, déçus, sont-ils prêts à y revenir si vite ? Ont-ils seulement suivi les débats ? François de Rugy adopte une attitude présidentielle devant les problèmes et les périls ; sérénité, sagesse, fermeté. Mais les socialistes sont-ils prêts à s’effacer pour se donner à un écologiste ?

Vendredi 20 janvier

 Voici donc le jour de l’investiture de Donald Trump. Roosevelt aura été promu grâce à la radio, Kennedy grâce à la télévision, et Trump grâce à Twitter. Soit. Ce n’est pas pour autant rassurant. D’ailleurs, rien n’est rassurant chez cet homme-là : le retrait de l’OTAN, la remise en question de la COP 21, celle de l’accord avec l’Iran sur l’énergie nucléaire, le mépris pour l’Union européenne, cela constitue déjà une fameuse masse de craintes pour la paix dans le monde, sans compter son inexpérience politique et celle de ses principaux ministres devant les soubresauts de l’Histoire, inconnus à ce jour. Quand un dirigeant est imprévisible, il n’affronte jamais bien l’imprévu.

                                                           *

 Très mauvaise nouvelle pour Emmanuel Macron : Alain Minc, le roi des louseurs, annonce qu’il votera pour lui.

Samedi 21 janvier

 Trump président est le même homme que Trump candidat. Que tous ceux qui croyaient que les habits le la charge suprême le changeraient se le tiennent pour dit. Son discours d’investiture ressemblait comme deux gouttes d’eau, tant sur le plan de l’intonation que sur celui du contenu et même de la gestuelle, à une prestation de meeting. Quant à son credo, le voici également confirmé, poing levé : « L’Amérique d’abord ». La plus grande puissance du monde joue le repli, base du protectionnisme. George W. Bush avait déjà suivi ce principe jusqu’à ce que deux avions viennent percuter les tours de Manhattan, démontrant – c’était une première - que les Etats-Unis pouvaient être attaqués sur leur propre territoire…

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 Macron, Macron… Durant cette période d’observation et de mise en jambes, ce virtuose du poil à gratter embête autant un camp que l’autre. Fillon à une concurrente sérieuse en son extrême, Marine Le Pen. Le vainqueur de la primaire en a aussi un sur son extrême, Jean-Luc Mélenchon. Et puis il y a les petits prétendants : Henri Guaino et Michèle Alliot-Marie d’un côté, Macron de l’autre. C’est comme cela que l’on commente aujourd’hui. Comme si Macron ne prenait des voix qu’aux socialistes et aux écologistes. La véritable ligne de départ, ce sera le 15 mars, lorsque l’on connaîtra le nom des qualifiés grâce aux parrainages.

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 La 32e année que Damien Chazelle, natif de Providence, petite ville du comté de Rhode island, a célébrée avant-hier pourrait bien marquer une étape décisive dans sa biographie. Son film La La Land a raflé sept trophées lors de la cérémonie des Golden Globes après avoir été primé à la Mostra de Venise et il serait très coté parmi les favoris des futurs Oscars. Ce n’est pas une comédie musicale, c’est un film musical ; le jeune réalisateur insiste sur cette nuance. Du reste, il y a réalisé beaucoup de scènes parlées plutôt que chantées. En outre, le happy end gnangnan nous est épargné. Si le premier rôle masculin est remarquablement interprété par Ryan Gosling, c’est surtout Emma Stone qui perce l’écran. Á 28 ans, elle possède déjà une filmographie impressionnante mais ce sont les deux films récents de Woody Allen (Magic in the Moonlight, 2014 et Irrational man, 2015) qui l’ont révélée. Elle sera une grande actrice parce qu’elle a déjà prouvé qu’elle savait tout faire. En l’occurrence, à l’instar de Jean Dujardin dans The Artist, elle danse admirablement. Si l’histoire se déroule à Los Angeles, montrant de très beaux coins de cette ville miraculeuse, c’est à Paris que la consécration artistique est trouvée. La magie de la Ville Lumière fonctionne toujours, même si ce petit cocorico peut être un tantinet amendé : d’une part Damien Chazelle tient son nom français de Bernard, son père, et d’autre part, soyons de bon compte : si les Étatsuniens ambitionnent d’authentifier leur gloire à Paris, les artistes français espèrent confirmer la leur à New York ou à Hollywood…

Dimanche 22 janvier

 Dans la série Trump restera Trump, ce conseil de François Bujon de l’Estang, qui fut ambassadeur de France à Washington de 1995 à 2002 : « Attachez vos ceintures et gardez-les fermées ! »

                                                           *

 Une pauvre primaire de la gauche en participation, et une sélection sans grand élan pour le deuxième tour. Qui choisir entre Benoît Hamon et Manuel Valls ? François Hollande bien sûr…

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 Grâce aux progrès techniques découlant de l’informatique, la photographie est devenue pratique ordinaire qui confère encore à l’image une banalité accentuée par le nombre. Les albums contenant les clichés choisis après poses et pressage de bouton parcimonieux, c’est fini. Désormais, comme le cliché ne coûte plus rien, chacun possède des milliers d’images dans son patrimoine iconographique. Reste l’art.

Lundi  23 janvier

 Au Chili, visitant une centrale solaire ou dialoguant avec la présidente socialiste Michelle Bachelet, François Hollande s’aère loin des cafouillages du parti socialiste dans le calcul des résultats de l’élection primaire. Manuel Valls a très bien résumé l’enjeu : au deuxième tour, les votants auront « le choix entre la défaite assurée et la victoire possible. » Très juste. Seul Manuel Valls pourrait avoir une petite chance de gagner l’élection. Mais pour quoi faire ? se demandent les militants de gauche… Là est la véritable question, très récurrente dans l’histoire du socialisme. Car il ne faut pas négliger les propositions de Benoît Hamon qui paraissent irréalistes. Elles ne le sont point ; elles sont utopiques, c’est-à-dire qu’elles se réaliseront un jour encore lointain, comme tant de conquêtes sociales. Prenons le revenu universel. L’idée n’est pas neuve, elle a depuis longtemps déjà mûri dans des cercles de pensée progressiste, notamment à l’Université catholique de Louvain, autour du professeur Philippe Van Parijs, promoteur du « revenu de base », très influencé par les thèses de John Rawls, le philosophe libéral américain hanté par « la perfection démocratique ». Cette idée deviendra un jour réalité mais ce n’est pas Benoît Hamon qui la portera au pouvoir. Pas de charisme, pas assez d’expérience. L’homme a juste réussi sur un point : il a démontré que les idées de gauche ne sont pas mortes, car contrairement à ce qu’a déclaré un jour Manuel Valls, la gauche ne peut pas mourir. Tant qu’un système produira des exclus, des laissés-pour-compte, des victimes du profit pour le profit, des exploités, bref, tant qu’il y aura des inégalités, il y aura toujours des partageux qui lutteront pour les éliminer ou, à tout le moins, les réduire.

                                                           *

 Roman Polanski avait été pressenti afin de présider la 42e cérémonie des Césars. Aussitôt, les médias sociaux et certaines associations féministes se sont déchaînés. La mode est au bashing, on ne s’étonnera pas de la volée de bois vert. Simplement, on rappellera que l’abus sexuel sur mineure qui pèse encore sur sa conscience (et qui lui vaut toujours une menace de passer devant les tribunaux américains) eut lieu aux Etats-Unis il y a 40 ans, que Polanski purgea 47 jours de prison et que la « victime » a plusieurs fois souhaité que cette affaire soit tue et classée, pour ne pas notamment nuire à la sérénité de sa famille. « Meurtri », Roman Polanski vient de renoncer à présider la cérémonie des Césars. C’est une triste décision qui renforce l‘irresponsabilité des « honnêtes gens » (comme disait Brassens) se plaisant à jouir tous les jours devant leur écran pour dire du mal des personnalités en vue et qui, bien entendu, eux, n’ont rien à se reprocher.

Mardi 24 janvier

 Bastonnage, rossée, raclée, défoulement, dénigrement… Autant de mots qui vous permettent d’éviter l’anglicisme bashing. Cela dit, mieux vaudrait que cesse un peu cette mode qui est si prisée par les amateurs d’audience et les obsédés de l’ego.

                                                           *

 (Pensée subtile en méditant celle de Michaux : « Même si c’est vrai, c’est faux ») : C’est à partir du moment où il a commencé à envoyer des télégrammes que Marcel Proust a été ruiné.

Mercredi 25 janvier

 On s’attendait à pire sur la forme, à cause du fond. Le débat entre Benoît Hamon et Manuel Valls pour le deuxième tour de la primaire de la gauche a été correct. Mais il a bien démontré qu’il y avait deux gauches (qu’il y a toujours en fait, comme déjà du temps de Jules Guesde et de Jean Jaurès). « Irréconciliables » disent les commentateurs. « Riches de leur diversité » ajoutent les historiens du socialisme. Et le téléspectateur, que dit-il le téléspectateur ? Car c’est lui qui décidera ! Depuis que la télévision s’est imposée dans la vie des foyers, on avait coutume de souligner que le citoyen était désormais le téléspectateur. Á présent que les primaires se sont imposées dans le paysage audiovisuel, l’électeur est aussi devenu le téléspectateur. La télévision vient de franchir un pas de plus dans le pouvoir qu’elle détient sur la marche de la société. Car c’est une évidence : on n’imagine pas qu’une campagne pour l’élection présidentielle puisse avoir lieu désormais sans primaire organisée par les chaînes de l’audiovisuel. Mieux : il ne sera bientôt plus possible d’exister en tant que candidat sans passer, comme Macron, Mélenchon et d’autres, par les débats des primaires.

Jeudi 26 janvier

 Il est des soirées où l’on a envie de se flinguer après avoir regardé le journal télévisé. Alors, il importe de retourner sur le site de l’hebdomadaire Courrier international qui, le 30 décembre, proposait, en une vidéo d’un peu plus de 2 minutes, un tour d’horizon de nouvelles positives survenues en 2016. Et de citer le quotidien d’information britannique The Guardian : « Les médias ont aussi la responsabilité d’écrire ce qui arrive de positif dans le monde, notamment pour que cela invite le lecteur à agir. »

                                                           *

 Lorsqu’il publia son récit autobiographique en 1973, Joseph Joffo obtint un très grand succès de librairie et son livre fut traduit en plusieurs langues. C’est terrible à dire mais 44 ans plus tard le film que réalise Christian Duguay adapté du roman (Un sac de billes) donne presque l’impression de raconter une histoire certes étonnante, mais bien peu émouvante et en tous cas pas traumatisante. Ce n’est pas dû aux acteurs, très biens dans leur rôle, que ce soit Elsa Zylberstein qui joue la mère, Patrick Bruel qui interprète le père, et surtout le petit Dorian Le Clech dans le rôle de Joseph et Batyste Fleurial dans celui de Maurice, son frère… Non, c’est plutôt l’époque. La Shoah est entrée dans l’Histoire, elle devient lointaine, elle doit en rester une balise essentielle pour témoigner de la folie humaine mais dans les cœurs et dans les consciences, d’autres guerres, d’autres horreurs et d’autres périls sont apparus qui inquiètent et font frémir le citoyen.

Vendredi 27 janvier

 Personne ne connaît le nom de Nesta Carter mais tout le monde sait qui est Usain Bolt, le Lucky Luke des stades, celui qui court plus vite que son ombre…

Toute la presse souligne que Bolt a perdu sa neuvième médaille d’or olympique pour une question de dopage, disqualifié aux Jeux de Pékin en 2008… Réaction logique du lecteur : comment ? Tout va mal, pas moyen de trouver une nouvelle positive, et voilà que le Dieu du sprint, celui qui dans son allure de gazelle malgré son quintal nous donne un peu de joie, pendant à peine les dix secondes mais dix secondes de légende comme dix secondes d’orgasme, voilà que ce diable de la piste en cendrées, ce charmant guépard nous aurait aussi bluffé ? Il faut approfondir la lecture du commentaire pour comprendre que Nesta Carter était l’un des quatre athlètes jamaïcains qui avaient remporté le 4 x 100 mètres à Pékin, qu’il vient d’être convaincu de dopage, qu’en l’occurrence il était disqualifié , disqualifiant aussi du même coup tout le quatuor, dont le champion Usain Bolt…

                                                           *

 Pour faire le pendant des Oscars, la France créa les Césars ; et pour imiter la fête du cinéma dans ses territoires de création artistique, la Belgique inventa les Magrittes, du nom de ce génie qui révéla les caprices de l’image. Cette année, Jean-Pierre et Luc Dardenne ont été nommés aux Césars pour leur film La Fille inconnue tandis qu’ils ne furent même pas retenus (« nominés », dit-on pour montrer que l’on s’y connaît, un faux anglicisme tiré de nominated, comme on dit à Hollywood). La morale de l’histoire est facile à dégager : Nul n’est prophète en son pays… Certes, mais n’y aurait-il pas un vent de jalousie, une brise de règlement de comptes derrière cette sélection ? Cela dit, avant de prendre connaissance des palmarès, notons que les frères Dardenne seront aussi en compétition par le biais de leur maison de production Les Films du fleuve avec deux films qui auront marqué l’année2016 : Baccalauréat, de Christian Mungiu, et Moi, Daniel Blake, de Ken Loach.

Samedi 28 janvier

 Trump est un homme honnête ; ce qu’il a dit qu’il ferait au cours de sa campagne, il le fait. Ainsi, il n’arrête pas de signer décret après décret et d’en arborer les textes au-dessus de sa griffe à la presse. Peu importe les conséquences. Une interdiction d’entrée sur le territoire pour les réfugiés et ressortissants de sept pays musulmans, tous soupçonnés d’être des terroristes. Il y en a qui peuplent les aéroports, devant rejoindre une fille aux études ou bien une réunion dans leur entreprise ?… Eh bien qu’ils fassent demi-tour… !

Dimanche 29 janvier

 Arnaud Montebourg, le porte-parole grande gueule des frondeurs socialistes, beau garçon intelligent, un rien baroudeur élégant, n’a même pas franchi le premier tour de la primaire. Manuel Valls, Premier ministre sortant, patine et Benoît Hamon, la surprise de la compétition, ne dégage aucun charisme, aucune carrure pour représenter la France. Voici que François Fillon, vainqueur incontestable et incontesté de la sélection à droite, ayant brillamment éliminé Nicolas Sarkozy et Alain Juppé (entre autres), François Fillon le gendre parfait se débat dans des affaires d’argent. Il regimbe mais les médias, jamais en retard d’une prévision négative, anticipent déjà son retrait. Si François Hollande avait choisi la stratégie du pourrissement, les faits dépasseraient ses espérances. Resterait juste une étape à son retour sur la scène : le ticket avec Macron. C’est quasiment improbable. Mais il y a tant de choses improbables depuis quelques mois en politique…

Lundi 30 janvier

 En une semaine à la Maison-Blanche, Donald Trump a déjà réussi à se mettre le monde entier sur le dos. Non ! Au fait, pas le monde entier ! Le monde entier, sauf  Poutine…

                                                           *

 La participation au second tour de la primaire de la gauche fut plus importante que la semaine dernière. Plus de deux millions d’électeurs se sont mobilisés. Comme il fallait s’y attendre, Benoît Hamon remporta largement le duel contre Manuel Valls. Les récents scrutins, depuis le référendum britannique de juin, ont été si imprévisibles que l’on se gardera de prédire l’itinéraire de cette candidature socialiste. Mais il est quand même à craindre que le parti se divise, Hamon ne présentant pas un programme ù le possible pourrait éclore. Et du même coup, Emmanuel Macron apparaît plus crédible. Mais Macron sans Hollande son mentor, son pygmalion, cela reste un compétiteur bancal. 

Mardi 31 janvier

S’il y a un grand pays au monde qui s’est construit par l’émigration, ce sont bien les Etats-Unis d’Amérique. Parmi les décrets que Donald Trump a signés au cours de sa première semaine de présidence, celui qui concerne l’anti-immigration (comme on commence à le nommer) passe mal. Des manifestations de réprobation naissent dans toutes les grandes villes. Le président Obama n’aura même pas laissé une décade à sa réserve diplomatique. Il s’est exprimé sobrement mais fermement. Les chefs d’État et de gouvernement du monde entier s’offusquent, Angela Merkel donne même une leçon à Trump par médias interposés. Philippe, le roi des Belges (le Roi des Belges !) exprime son rejet en un discours approprié… Pour les caricaturistes, c’est du pain béni. Trump est un sujet en or. Leurs crayons ne suivent plus leur pensée, ils la dépassent. Oui, mais leurs dessins ne font plus rire, ils font grincher.

                                                           *

 Martin Schultz a quitté son poste de président du Parlement européen tant désiré, tant envié, si confortable, pour conduire son parti aux élections législatives de septembre face à une Angela Merkel briguant un quatrième mandat en étant au sommet de son art. Si le SPD ne parvient pas à réaliser un score honorable, après ce qui s’est passé dans l’Union européenne ces derniers temps et singulièrement en France ces jours-ci, on pourra reconnaître que la social-démocratie européenne est à bout de souffle.

01 février 2017

Les fresques d’Eckmühl, un document ethnographique?

 

Les Hommes ont toujours peint les murs de leurs maisons. Souvent à l’intérieur, parfois à l’extérieur. Ils représentaient le plus souvent des scènes de leur vie quotidienne, des moments particuliers de leur activité auxquels ils donnaient des significations différentes. On peut faire l’hypothèse que les peintures rupestres avaient des fonctions magiques. Les superbes fresques des maisons patriciennes de Pompéi et d’Herculanum avaient d’autres fonctions : elles reproduisaient les portraits des « êtres chers », famille et ancêtres, des « bons moments »,  dirions-nous aujourd’hui, des scènes des activités domestiques. Bref, on n’a pas toujours et partout peint les mêmes choses pour les mêmes raisons. Pourtant, malgré les différences, les fresques sont pour nous, de précieuses sources iconiques sur ceux qui les ont peints.

Les fresques d’Eckmühl ne sont pas des chefs d’œuvres, disons-le d’emblée. Elles ont été peintes par un collectif de peintres amateurs de la région en 1997. Il s’agissait de fêter le centenaire du phare d’Eckmühl. Les couleurs ont « passé » (j’aime cette expression « les couleurs passent », le temps qui passe altère et fane les couleurs qui s’affadissent, deviennent pastel ne gardant que quelques pigments témoignant de leur brillance) et sont aujourd’hui fortement dégradées. Pour célébrer le centenaire du phare, les peintres amateurs ont peint des scènes appartenant au passé non précisément du phare et de la pointe d’Eckmühl, mais du pays bigouden. Des images issues, du moins certaines, de leur mémoire, mais aussi d’autres images (peintures, photographies, gravures, etc.), de récits (mise en récit des histoires familiales, littérature etc.) et de leur imaginaire du passé breton.

Les situer dans l’espace est déterminant pour en cerner la portée. Elles sont peintes sur le long mur de clôture du phare d’Eckmühl, exposées au vent qui souffle à cet endroit si fort et aux embruns. Sur une pointe rocheuse du Finistère sud, entre Le Guilvinec et Saint-Guénolé, hauts lieux de la pêche côtière, dans la commune de Penmarc’h, dans ce pays  si cher au cœur de Pierre-Jakez-Elias[1]. Si le bourg est dans les terres, de petits ports ont lié depuis toujours la vie des hommes à la mer (pourtant si dangereuse avec sa côte semée de « roches », lieu de plus d’une centaine de naufrages) et la terre.

Les fresques représentent les « très riches heures » du pays bigouden. Les peintres ont choisi de représenter les activités des ports : la construction des bateaux de pêche, la pêche, les conserveries. A la pêche s’ajoute le travail des champs. Pour enrichir la terre sableuse, les marins qui souvent cultivaient un lopin de terre ramassaient le goémon. Les travaux sont célébrés et également le quotidien des jours : la boulangerie et ses gros pains, le café principal lieu de rencontre des hommes (la patronne est une femme certes,  mais les femmes, il est vrai,  ne fréquentaient pas ces lieux de perdition « réservés » aux hommes !). Poids de la religion et des traditions dans cette Bretagne très catholique,  attachée au respect des « bonnes mœurs » (le recteur de la paroisse veillait sur ses ouailles). Les fêtes et la danse sont également représentées. Les sonneurs  avec bombarde et biniou faisaient danser dans les villages. Les danseurs portent leurs habits traditionnels : les gilets noirs richement brodés des hommes, les caracos des femmes et leurs coiffes. Rappelons que jusque dans les années cinquante, les femmes quelles que soient leurs conditions ne sortaient pas « en cheveux » mais toutes avaient la tête couverte d’un fichu ou d’un chapeau. Ici, toutes les femmes (sauf une jeune enfant) portent la coiffe bigoudène, une coiffe en dentelle, qui était la coiffe la plus haute de toutes les coiffes bretonnes.

 

 La maladresse de l’exécution de ces fresques, leur modestie m’émeuvent. Des hommes et des femmes à la fin du XXème siècle, peintres amateurs, pour célébrer un moment fort de la vie locale ont représenté des scènes « dignes » de porter témoignage d’un monde disparu[2].

 


[1] « Le cheval d’orgueil », Pierre-Jakez Hélias, 1975, Terre humaine.

[2] Je remercie chaleureusement Mme Nathalie Houssais, responsable pôle développement/ressources, office de tourisme de Penmarc’h, qui a eu l’extrême gentillesse de bien vouloir corriger mes erreurs initiales et apporter de l’eau à mon moulin.

 

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Bateaux de pêche dans le port.

La pêche au filet et dépôt des casiers (les voiles ocre-rouge sont caractéristiques des vieux gréements).

Les filets bleus sont étendus pour être séchés et réparés.

Les petits ports possédaient parfois des chantiers-navals qui construisaient des bateaux qui étaient plutôt des barques de pêches.

Les femmes travaillaient souvent dans les conserveries des ports. Le travail consistait à préparer les poissons et de les ranger dans des boîtes avant d'y verser de l'huile.

Les pêcheurs transportent dans des caisses en bois les poissons soit pour être vendus frais soit pour alimenter les conserveries.

Le pain était dans la ration des pêcheurs l'aliment principal. Les travailleurs de force en consommaient plus d'un kilo par jour. Tous les villages, même les moins peuplés, avaient une boulangerie.

Le débit de boissons, un lieu de rencontre des hommes qui y jouaient et échangeaient les nouvelles.

Les fêtes étaient le plus souvent religieuses. Elles étaient des lieux d'affirmation de l'identité et une occasion de rencontre des jeunes hommes et des jeunes femmes.

30 janvier 2017

Clandestins/Clandestines

Clandestins/Clandestines

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Clandestins

Une goutte sans l’averse
Une guêpe sans l’essaim
Un souffle sans la bourrasque
Une vague sans la marée
Une lettre sans la phrase
Un atome sans la matière
Un grain sans la poudre
Un fil sans la trame
Un rail sans la voie
Une poussière sans les étoiles
Un passager sans l’éternité

Clandestines

L’averse sans goutte
L’essaim sans guêpe
La bourrasque sans souffle
La marée sans vague
La phrase sans lettre
La matière sans atome
La poudre sans grain
La trame sans fil
La voie sans rail
Les étoiles sans poussière
L’éternité de passage

27 janvier 2017

Les murs peints du 13ème arrondissement de Paris, toute une histoire !

Il était une fois…le 13ème arrondissement de Paris! Pas le plus grand, pas le plus riche, pas le plus pauvre,  mais atypique, singulier. C’est assurément l’arrondissement le plus street art friendly de Paris, une des capitales mondiale du street art. Un arrondissement qui possède 28 fresques murales, exécutées par 21 street artists de 10 nationalités différentes. Si des fresques ont été peintes sur des murs de clôture, la majeure partie est constituée  de « murs » (au sens de muralisme) de très grandes dimensions. Ce sont parfois des façades d’immeubles sociaux ou des pignons. Certains ont plus de 50 mètres de haut et leur largeur est celle de l’immeuble (plus de 20 mètres). Comment expliquer le nombre de ces œuvres monumentales dans cet arrondissement ? C’est toute une histoire…Une histoire qui mérite d’être contée.

A l’origine du projet, une tradition et une rencontre. Le maire de l’arrondissement, Jérôme Coumet, dans un entretien donné à une revue y raconte son origine : « Cette tradition est plus ancienne qu’il n’y paraît puisque l’association « Les Lézards de la Bièvre » avait initié l’intervention d’artistes de rue à l’occasion des portes ouvertes des ateliers, avec par exemple Miss Tic et Némo. De mon côté,  j’avais l’obsession de rendre plus visible le caractère artistique du 13e où se trouvent de très nombreux ateliers (d’artistes). Enfin, j’ai fait la rencontre de Mehdi Ben Cheikh qui a ouvert la Galerie Itinerrance dans le 13e avec qui nous avons initié de nombreux projets. »

De cette rencontre, un projet alors novateur naquit ; dans l’attente de la démolition d’une tour d’habitation, de nombreux street artists s’approprient les lieux et créent un évènement qui aura moult conséquences. La Tour 13 devient l’espace de quelques mois un manifeste du street art. Son mur pignon est peint d’une fresque marquée par l’influence du lettrage et de la calligraphie arabe. Les logements vides, tous identiques, sont investis par les artistes qui proposent des œuvres d’une grande diversité, illustrant par l’exemple, la richesse de cet art urbain. La Tour 13, en quelques jours,  devient « the place to be » de Paris. Des milliers de visiteurs feront la queue en plein hiver, plus de 4 heures, pour avoir la chance de la découvrir. Les médias donneront à l’évènement la taille d’un phénomène de société. La Tour 13 inaugure un type nouveau d’évènements artistiques : l’appropriation par des street artists d’un espace voué à la démolition. L’aspect éphémère de la manifestation, la destruction des œuvres lui confère un caractère exceptionnel.

Confortés par le succès de la Tour 13, le maire de l’arrondissement, Jérôme Coumet et le directeur de la galerie Itinerrance  vont prolonger leur partenariat y associant une autre galerie de l’arrondissement, la galerie Mathgoth. Ils  mettent en œuvre une démarche originale : « Dès les premiers murs, nous avons associé les habitants, fait de la pédagogie et ainsi nous avons pu bénéficier du soutien des habitants.  Au-delà des idées préconçues, les publics sont très variés. Les premiers soutiens furent des mamies du quartier qui dès le matin emmenaient le café à l’artiste. Bien entendu, la médiatisation nous a aussi aidés. Et j’aime quand des habitants me disent avec fierté : « j’habite l’immeuble du « chat » de C215 ou de « La Résistante » d’Obey. Nous avons la volonté d’impliquer systématiquement les habitants du quartier. Généralement, l’artiste présente plusieurs esquisses et les riverains votent pour choisir l’œuvre qui sera réalisée. Nous avons aussi associé des écoles pour certaines interventions. »

Si les premiers murs sont des commandes municipales, fortifiés par la forte implication des habitants et le rayonnement du projet, le trio Jérôme Coumet et les deux galeristes, ont servi de médiateurs, de « go between », entre les bailleurs sociaux, devenus entretemps demandeurs de fresques monumentales, et les artistes. Les galeristes spécialistes du street art ont facilité les contacts entre les « pointures » de cet art qui ne connait pas les frontières et apporté leur expertise au projet. Curieux renversement des choses ! Les propriétaires des murs qu’il fallait dans un premier temps démarcher, convaincre, voire aider à financer  la fresque sont pour des raisons qui ne sont pas seulement artistiques demandeurs et financeurs.

En quelques années, en s’inscrivant dans un terreau ancien d’ouverture sur les arts, un maire et deux galeristes ont transformé le paysage urbain. Les fresques sont devenues un marqueur fort de la politique de la municipalité et un atout touristique. Le site Internet de la mairie présente le projet dans les termes suivants : « Le Street art est en plein expansion et connaît aujourd'hui une reconnaissance artistique internationale. Paris, grâce au 13e arrondissement, s'inscrit dans la lignée de New York ou Lisbonne.

Le parcours artistique "Street art 13", réalisé en collaboration avec la Galerie Itinerrance et la galerie Mathgoth est une attraction touristique parisienne attirant de nombreux visiteurs français et internationaux donnant une grande visibilité au 13e et à ses partenaires.

Le Street art est également un formidable outil de promotion de la culture pour tous. Le choix d'exécuter des fresques, en partenariat avec les bailleurs sociaux, ou sur de grands ensembles, participe de cette volonté. »

Des amours d’un maire et de deux galeristes devaient naître de beaux enfants. Des fresques ont été certes détruites (la Ville est vivante),  d’autres vont être peintes. L’aventure continue. Dans l’arrondissement et dans d’autres. Le 13ème est devenu un exemple et un modèle d’une politique culturelle ambitieuse ouverte sur l’international, sociale car accessible à tous les habitants, intergénérationnelle, participative.

Annexe : Liste des fresques et adresses.

C215 (France) / 141 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

David de la Mano (Espagne) / 3 rue Jenner 75013 Paris

Ethos (Brésil) / Stade Carpentier / 81 boulevard Masséna 75013 Paris

Faile (USA) / 110 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

Inti (Chili) / 13 rue Lahire 75013 Paris

Inti (Chili) / 129 avenue d’Italie 75013 Paris

Inti (Chili) / 80 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Invader (France) / Hôpital Universitaire Pitié-Salpêtrière / boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Jana & Js (Allemagne, France) / 110 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

M-City (Pologne) / 122 boulevard de l’Hôpital 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 93 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 60 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 186 rue Nationale 75013 Paris

Pantónio (Portugal) / Croisement boulevard Vincent Auriol et rue Jenner 75013 Paris

Pantónio (Portugal) / Avenue de Choisy / Place de Vénétie 75013 Paris

Roa / Ascenseur / Rue Marguerite Duras 75013 Paris

Sainer (Pologne) / 13 avenue de la Porte d’Italie 75013 Paris

Stew (France) / Place de la Vénétie 75013 Paris

Vhils (Portugal) / 173 rue du Château des Rentiers 75013 Paris

 

Image: 

La Tour 13 (aujourd'hui démolie).

Le chat de C 215 (pochoir), France.

Jana et JS (pochoir), Allemagne et France.

Pantonio.Portugal

Obey Giant (Shepard Fairey),Etats-Unis.

Seth, France.

Stew, France (pochoir et techniques mixtes)

Obey Giant

C 215 (pochoir)

20 janvier 2017

Ouf !

On lui a dit tant de choses qu’elle ne sait rien. Oui, il a eu un malaise en rue, des passants l’ont secouru et ont appelé une ambulance. C’est grave ? Oui, non, peut-être, personne ne sait. Quand elle arrive à l’hôpital, tout le monde a le sourire. Bon Dieu ! Où achètent-ils ce sourire ? Elle veut le même à n’importe quel prix. On lui indique le chemin des « Soins intensifs ». Il faut suivre cette direction. Après le fleuriste tourner à gauche, puis à droite, encore à gauche et c’est là. Evidemment, elle se perd dans ces couloirs qui se ressemblent. Elle demande son chemin à un infirmier qui lui répond dans une langue inconnue. Il est d’origine étrangère. Normal qu’elle ne comprenne rien. Elle répète la question. L’homme répond les mêmes mots en articulant comme si elle était idiote. Elle ne comprend toujours pas. L’homme soupire et perd patience. A nouveau, il répète la phrase incompréhensible en lui indiquant une vague direction. Elle ne comprend toujours rien mais n’ose pas demander à nouveau. Elle préfère faire oui, oui, de la tête, plusieurs fois, comme un boxeur sonné écoute les consignes de son manager sans rien comprendre. L’infirmier répète mot pour mot ce qu’il a déjà dit et puis, s’éloigne, excédé par la bêtise de cette femme.

Les « Soins intensifs » se trouvent devant elle, à moins de vingt mètres. Elle comprend mieux la réaction de l’infirmier. Dans le service, l’humanité se divise entre les couchés et les verticaux. Les couchés, elle ne veut pas les voir. Elle préfère s’adresser à un médecin et à une infirmière debout au milieu du couloir, en grande conversation dans une langue incompréhensible. Elle s’approche d’eux et prononce le nom de son mari. Immédiatement, ils cessent de discuter. Admiratif, le médecin lui serre chaleureusement la main, l’infirmière aussi. Visiblement, son mari est quelqu’un par ici. Le médecin n’est pas d’origine étrangère. Il est blond avec des yeux bleus et pourtant elle ne comprend rien aux longues explications qu’il lui fournit. L’infirmière parle aussi une langue inconnue mais elle sourit. La femme ne veut comprendre que son sourire. De la main, l’infirmière lui montre une porte qu’elle ouvre. Son mari est là, couché, endormi. Sur un écran, s’affiche un score mais elle ne comprend pas qui gagne, qui perd ni même ce qui est en jeu. La femme veut prendre la main de son mari dans la sienne mais relié au marquoir, il n’est pas libre de ses mouvements. Lui n’a pas besoin de sourire ni de parler pour la rassurer. Endormi, il semble si serein. Son silence lui fait du bien, à la femme. Le silence, elle connait. La femme reste longtemps. On dirait que le temps s’est arrêté. Chaque fois qu’une infirmière pénètre dans la chambre pour vérifier le score, la femme demande des explications mais l’infirmière ne parle pas français et se contente de sourire. Elle sourit même en sortant de la chambre à reculons comme une vieille actrice de music-hall quittant la scène. De l’autre côté de la fenêtre, la ville retient son souffle elle aussi. Le soir tombe. Une journée perdue ou gagnée ? Elle l’ignore. Elle annonce à l’infirmière qu’elle s’en va mais qu’elle reviendra demain à la première heure. Sa réponse est incompréhensible mais elle garde le sourire. C’est déjà çà. Le lendemain, la porte de la chambre où se trouve son mari est verrouillée. Elle en parle à l’infirmière qui lui répond : « Il y a eu des complications. Il est mort cette nuit. On a transféré son corps à la morgue. ». La nouvelle est terrible. Quelque chose s’effondre au plus profond de cette femme qui vacille mais, ouf, quel soulagement de comprendre enfin les mots de l’infirmière.

18 janvier 2017

Sifat, la quête de la pureté des origines.

Au premier regard l’œuvre naissante de la jeune artiste Sifat semble plurielle. Pourtant, toutes ses œuvres sont traversées par une même tension, une même énergie : chercher au-delà des différences les formes essentielles, voire primitives,  s’affranchir de la « raison raisonnante » chère à Descartes pour trouver la grâce de la création.

En effet, un regard rapide sur ses travaux, de « Fountain of youth », de sa participation à « Play me I’m yours », à la caravane de Rozi, à la récente « Ceci n’est pas une poule », d’aucuns noteraient les profondes différences dans le rapport qu’entretient l’artiste à la création plastique. Ils auraient tort. Son œuvre est cohérente et profonde.

Le spectateur est saisi, en regardant les premières œuvres, du foisonnement des signes. Les signes, réduits au trait, sans volume, s’interpénètrent, se mêlent, se combinent formant une savante et élégante combinaison. L’usage de la couleur reste mesuré, comme restreint. La composition échappe. A y regarder de plus près, les signes sont des lettres. Des lettres empruntées à différents alphabets. Elles ne forment pas des mots. Leurs sons nous sont inconnus. Leur sens en a été ôté pour ne garder que l’essence de leur forme. L’intention de Sifat n’est pas d’écrire pour dire. Elle garde les plus belles formes des plus belles lettres pour créer son alphabet. Sifat, chose rare dans le monde de l’Art, parle bien de son travail. Elle écrit : « Je suis à la quête de mon langage graphique ». C’est en traçant les formes rêvées des lettres qu’elle construit, non un langage vernaculaire, un langage commun à un groupe humain pour conserver la mémoire des événements et transmettre des idées et des émotions, mais un langage idéal où seule la forme est le vecteur entre l’artiste et celui qui contemple l’œuvre. Comme le langage universel que parlaient les Hommes dans la tour de Babel, ce langage compris par tous parce qu’il est simple beauté.

La double culture de Sifat explique, du moins en partie, cette recherche. Du Bangladesh, elle garde la langue : la langue « maternelle » dit-on, et l’écriture. Elle se souvient de la fonction de l’écriture tracée sur le sol des maisons pour protéger les familles. Elle écrit d’ailleurs que « l’écriture bengali est pour moi une source d’inspiration. Une façon de me rapprocher de mes racines ». Racines familiales, bien sûr, mais plus profondément, racines du début de l’écriture, racines du temps où des signes élémentaires et déjà parfaits faisaient sens.

Cette quête de la forme pure traverse son œuvre, lui donnant toute sa signification. Des alphabets peints à sa toile intitulée pour faire un clin d’œil à Magritte, « Ceci n’est pas une poule », l’objectif est le même, extraire des formes complexes la beauté formelle qui est, elle, simple et obéit aux règles éternelles de l’harmonie.

Comprendre, c’est « prendre avec ». A cette première réflexion, il convient d’aller plus avant dans le moment de la création. Sifat écrit dans ses « Pensées naïves », qui n’ont de naïves que l’épithète qu’elle leur donne : « J’aime créer des motifs. C’est un peu comme composer de la musique ». Elle dit aimer la musique, des musiques au demeurant fort diverses : la musique électronique, le hip-hop, le funk, la musique touareg. Elle note également : « La spontanéité, l’improvisation, la « perdition » font partie de mon travail ». Nous voilà au cœur de sa création : elle est dans l’instant. Elle a une fringale de savoirs, elle apprend voracement et au moment de peindre, elle oublie tout, obéissant aux règles non écrites de l’inspiration et de l’invention, réinvestissant ses connaissances, ses expériences, ses désirs et ses douleurs dans une « transe » cathartique.

Sifat est en chemin. Elle sait que la route est longue et semée d’embûches. Comme le Petit Poucet du conte, elle sème, au passage, des œuvres, témoignages émouvants de sa recherche d’absolu.

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18 janvier 2017

Un instant d'inattention

 
 
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Un instant d'inattention
Et... La nature reprend ses droits
Une rumeur évasive
La morsure d'un sabre
Au service de la menace
Henri a l'air conditionné
Amour de la routine
Chance de ne pas être là
Il passe d'un sujet à l'autre
Tant bien que mal
Interminable
Fuite en avant
Un instant d'inattention
Et... La nature reprend ses droits
Pedro fait saigner
Il impose ses règles
Mares de boues
Ongles noirs
Dollars
Et partout
Sur les ondes
Les plaintes chantantes des pleureuses
Et la vibration sourde des tambours
Un instant d'inattention
Et... La nature reprend ses droits

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