semaine 29

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de André Fromont
Haïculs bénis/André Fromont par André Fromont

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19 avril 2018

Paréidolie

&

Image: 

Un nuage, deux nuages
Je peux savoir
Jamais comprendre
Mais que voit-on ?
La répétition générale
D'un univers sans limite
Sans cordon ombilical
Rite de passage
Pour souffre-douleur
Mauvaise foi
Dévoration de l'autre
Allergie aux baisers
Toi, ta rivière écume
Tu vois des formes dans les nuages
Et voilà ton pied qui danse
Avec le vent
Et ton corps suit
Ça chauffe
Tu fuites en avant
Sur le droit chemin
Tu achètes en seconde main
Les indices disséminés
De ton passage sur terre
Ni une ni deux
Cerise et gâteau
Ton histoire est vraie
Leurs lois fourbes
Leur roulettes russes
Je peux comprendre
Jamais savoir
Mais que voit-on ?
Peut-être le vent et tes nuages...

19 avril 2018

Le dolorisme de Caroline Reed.

 

Bonheur ou malédiction, plaisir ou damnation, les yeux ouverts, les yeux clos, je vois des images. Plein d’images en streaming. Toutes heureusement n’activent pas ma conscience ; certaines le font pour répondre à mes besoins quotidiens et habituels, d’autres semblent faire une pause dans ce courant impétueux et génèrent un moment de « réflexion ». Il en est ainsi de toutes les images et les images des œuvres d’art n’échappent pas à cette règle non écrite.

Grâce au stockage des images que m’offre aujourd’hui l’informatique, je garde « en mémoire » des images qui ont provoqué un « arrêt sur image ». Ainsi, classées en dossiers dûment datés et nommés, j’ai classé depuis de nombreuses années des milliers d’images qui n’avaient en commun qu’un seul caractère : elles ont provoqué mon intérêt. Un intérêt tel, que j’ai ressenti le besoin de les garder par devers moi.

Il en est ainsi pour les œuvres d’une artiste plasticienne britannique : Caroline Reed. J’ai stocké ses images sans savoir pourquoi. Essayons de comprendre ce qui m’a arrêté dans le choix de ces œuvres.

Elaguons un peu ce matériau dense et encombrant. Ce n’est pas parce que je connais l’artiste. J’ai regroupé quelques-unes de ses œuvres sous un nom, sans rien savoir de l’artiste. Ce n’est pas non plus la nature du support qui a retenu mon attention. C’est en essayant d’en savoir davantage sur Caroline Reed que j’ai appris qu’elle utilise des techniques mixtes pour produire de petits formats. Les œuvres sont dans un deuxième temps agrandies et produites en un seul exemplaire, pour donner une valeur marchande à une impression.

Mon choix, inconscient, n’a donc pas été guidé par la réputation de l’artiste,  ni par des considérations tenant au support employé,  ni aux techniques utilisées.

Alors quoi ?  Toutes les images retenues sont des portraits de femmes. Plus précisément des visages détourés d’un éventuel décor. Toutes ces femmes me regardent. Entre l’image et « celui qui voit » une relation s’établit, une relation bien étrange au demeurant, qui vaut un petit détour. D’abord, ce n’est pas une relation « biunivoque ». Ces femmes faites de traits, d’encres, de peinture, n’existent pas et n’ont jamais existé. Elles ne me regardent pas ; je suis seul à les voir. Je regarde les yeux, en premier lieu. Dans ce regard, qui n’est qu’une représentation d’un regard, se joue une correspondance. Ces yeux peints entrent en relation avec mes yeux qui regardent. Alors se créé, malgré moi, un sentiment d’empathie. Les yeux des portraits sont des vecteurs de sentiments. Dans ce regard, la relation « magique » établie, se lit bien des choses : la joie, la douleur, la souffrance, le désespoir, le désir amoureux etc.

J’ai choisi ces portraits, parce que, malgré la représentation et ses artifices, se sont noués des rapports affectifs. Je crois même que si les yeux de ces femmes eussent été fermés ou dirigés dans une autre direction j’aurais « senti » leur regard comme présent. C’est par les yeux que passe la communication entre les êtres. Notre conscience quand il s’agit de représentation est comme abusée et prend la représentation pour la chose.

Bien, j’ai compris ce qui a accroché mon regard : le regard montré ou caché des portraits.

Un petit pas, certes. Mais on n’est pas rendu, comme disais-je ma grand-mère !

Dans ces regards, je vois plein de choses et le talent de l’artiste est certainement sa capacité à créer la relation complexe entre le sujet qui voit et l’œuvre vue. Reste que ces portraits sont, comment dirais-je ?, douloureux. Ce n’est pas la beauté qui est montrée mais les heurts et malheurs d’un être. Les traces des douleurs. Je ne sais pas si les joies, les plaisirs, les bonheurs fous, s’inscrivent sur nos visages. Par contre, je témoigne que nos cernes, nos rides, nos traits empâtés, nos cicatrices (je parle évidemment pour moi !) sont des traces du temps passé et des épreuves que nous avons (tous) traversées. Caroline Reed a d’ailleurs appelé sa série de portraits « Les cartes », au sens cartographique s’entend. Oui, les visages ne sont pas des « itinéraires du tendre » mais des cartes où se lit le cours de nos vies. Ce sont des témoins en trois dimensions, comme des sculptures vivantes, de ce que nous avons été. Sur nos visages s’inscrivent, comme mes images sur mon disque dur, notre passé. Un visage rendu disgracieux eu égard aux canons de beauté est beau d’humanité.

Deuxième petit pas, reste encore à expliquer les couleurs des portraits.

Les couleurs, très travaillées de Reed, sont comme « passées ». Les ocres renvoient au sépia des photographies anciennes. Les violets évoquent le deuil. Les rouges sont des carmins intenses, comme « tués » de leur brillance et de leur éclat. Des verts disharmoniques, des roses fuchsias « fanés », des blancs trop blancs comme les os blanchis, des noirs intenses.

Aux visages marqués par la souffrance passée et/ou présente correspond un chromatisme raffiné nous renvoyant à la mort.

Ne soyons pas dupes des images ! Les visages et leurs couleurs sont le produit d’une alchimie pour que notre conscience soit « activée ». L’illusion est (presque) parfaite ! C’est le spectacle de la douleur qui nous fascine !

Encore un petit pas et nous voilà arrivés sur le bord de la falaise !

Sans nous l’avouer le morbide nous passionne. La mort et ses attributs ont sur nous d’étranges pouvoirs : ils sont explicitement des objets abhorrés et, de manière plus souterraine (inconsciente aurait dit papa Freud, Sigmund pas Lucian !), la mort nous attire. Comme le vide du haut d’une falaise. Nous allons sur le bord pour regarder en bas, pour avoir peur. Peur de tomber et de mourir. Histoire, d’être tout heureux de ne pas tomber !

Les exemples de ce plaisir inavoué sont légion : de la promenade dans les cimetières et/ou dans les catacombes, aux secrets désirs de voir l’immonde (juste une incise : quelle somme aurait déboursée Paris-Match pour une photo de Johnny Hallyday sur son lit de mort ? Combien de « lecteurs » se seraient rués sur cette édition très spéciale !)

Il y a dans les œuvres de Caroline Reed à la fois un ravissement et une entourloupe. Ravis d’entrer en résonance avec un être de papier, de saisir un instant son existence, son humanité. Jeu sophistiqué de l’artiste qui se joue de nous. C’est dans cette tension que réside la beauté toxique de ces œuvres.

Il y a dans l’œuvre de Reed un maniérisme et un dolorisme. Les artistes, consciemment ou non, connaissent les ressorts qui « activent » nos émotions. L’art que nous regardons comme une grâce est (aussi) un métier et les artisans-artistes jouent sur nos émotions comme le marionnettiste qui tire les fils de ses pantins.

Image: 

Caroline Reed photographiée à son domicile.

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16 avril 2018

Docteur Wang

La fin d’une relation amoureuse l’avait laissé désespéré. Il avait été fou amoureux. A présent, il était fou. Il ne riait plus, ne parlait plus, n’écoutait plus et fixait pendant des heures le mur du salon. Le souvenir de cette femme l’avait transformé en légume. Inquiets, ses amis lui conseillèrent d’aller voir le docteur Wang qui, grâce à une méthode chinoise toute récente parvenait à amputer les cerveaux de tous les souvenirs. Les bons comme les mauvais. On lui prit même un rendez-vous : le jeudi de la semaine suivante à 9 heures du matin. L’assistante du docteur Wang le reçut très aimablement. Il expliqua son cas, elle l’écouta avec beaucoup d’attention.

  • Nous allons commencer la séance par un scanner du cerveau afin de localiser le souvenir douloureux que le docteur Wang vous enlèvera lors d’une petite opération, lui dit-elle.

Après le scanner, l’assistante lui annonça que la séance était terminée. Rendez-vous fut pris la semaine suivante pour l’opération au cerveau. La perspective d’être très débarrassé très rapidement du souvenir de cette femme l’apaisa un peu. Il retrouva le sommeil.

Le jour de l’opération, le docteur Wang le reçut personnellement. Le bloc opératoire était prêt. A moment où le médecin injectait un puissant sédatif à son patient, il lui expliqua sa méthode : « Dès que vous serez profondément endormi, j’ouvrirai votre boîte crânienne et j’enlèverai le souvenir localisé par le scanner. L’opération est sans douleur et prendra moins de dix minutes. »

Quand le patient reprit conscience, le chirurgien était en train de ranger son souvenir dans une petite boîte en verre, une sorte de boule à neige. La femme perdue était là, sous le dôme de la boule à neige. Furieuse, elle frappait des poings les parois de verre. Rien à faire, elle était prisonnière.

Le docteur Wang annonça au patient qu’il allait ajouter le souvenir de la femme perdue à sa propre collection de souvenirs

  • Désirez-vous jeter un œil à ma collection ? demanda le docteur Wang ,je l’ai considérablement agrandie la semaine dernière grâce à un patient de 95 ans qui désirait se débarrasser de tous ses souvenirs. Toute une vie.
  • - Avec plaisir, répondit le patient.

Les deux hommes quittèrent le bloc opératoire et pénétrèrent dans une petite salle située juste à côté. Dans cette pièce, sur des rayonnages étaient alignées des centaines de boule à neige, la collection de souvenirs du Docteur Wang. Dans les boules à neige, le patient aperçut des hommes seuls, des familles, des femmes et des enfants.

Il observa les souvenirs avec avidité. Depuis qu’on avait enlevé le sien, il avait l’impression d’avoir tout perdu. Son souvenir, même douloureux l’identifiait mieux qu’un passeport. C’était son souvenir, il était à lui. A présent, il ne se souvenait même plus de son nom. Son cerveau ressemblait à un hôpital en pleine nuit. Il arpentait des couloirs déserts mal éclairé tous les cinq mètres par des néons jaunâtres et quand il ouvrait la porte d’une chambre au hasard, elle était vide, le lit n’était pas fait. Aucun patient n’avait jamais séjourné là.

  • Si un souvenir vous intéresse, je peux l’implanter dans votre cerveau, lui proposa le docteur Wang. Il s’agit d’une opération sans danger qui ne dure que quelques minutes. A vous de choisir le souvenir qui vous plait

Le patient observa les boules à neige une par une. Un souvenir l’intrigua plus que les autres. Au centre d’une boule se tenait un homme d’une cinquantaine d’années.

  • C’est le souvenir d’un père lui dit le docteur Wang, un très beau souvenir. Il vous intéresse ?

Le patient qui n’avait jamais connu son père répondit par l’affirmative : Oui, le souvenir d’un père l’intéressait.

Les deux hommes regagnèrent le bloc opératoire. Le patient reprit place sur la table d’opération où le médecin lui injecta le même sédatif. Quand il reprit conscience, il ressentit tout de suite que son cerveau était moins vide. Fini les couloirs déserts de l’l’hôpital éclairés par des néons jaunes, fini le silence des chambres vides. Un excellent chirurgien, ce docteur Wang !

Quand il sortit du cabinet du médecin, l’assistante lui présenta la facture. C’était très cher.

C’est vrai reconnut l’assistante mais vous avez subi deux interventions. L’amputation d’un souvenir et l’implantation d’un autre. Nous acceptons les cartes de crédit.

Le patient paya la somme demandée et sortit. Dans la rue, il tenta de se remémorer le souvenir qu’il venait de s’offrir. Il retrouva sans peine un homme d’une trentaine d’années faisant le pitre devant son enfant qui riait aux éclats. Dans la rue, le patient rit aussi. Des passants se retournèrent sur son passage. Les souvenirs s’enchainèrent, les années passaient. Il se souvint de la fête d’anniversaire de sa sœur, des cadeaux qu’elle déballe fébrilement. Les baisers, les sourires et les mercis sans fin. Ensuite l’enfant grandit. Il joue au football dans un parc avec son père, à présent. Des passes et des shoots. En gardien de but, le patient ne se débrouille pas trop mal. C’est drôle. Un parfum de printemps flottait dans l’air. Le printemps ne dure jamais longtemps. Très vite, trop vite, les jours s’assombrissent et les mauvaises nouvelles s’accumullent. Dans le souvenir, le patient visite l’homme à l’hôpital avec sa sœur et sa mère. Il est chauve et si maigre. Son teint jaune, ses cernes bleues et son sourire forcé un peu triste lui font mal au cœur. Ensuite, il se souvint des larmes d’une femme. Et du silence d’une maison, terrible et long silence qui dura jusqu’aux funérailles qui arrivèrent si vite que le patient se demanda si le docteur Wang ne s’était pas trompé en ne lui implantant qu’un demi-souvenir. Le patient s’arrêta net dans la rue. Des passants se retournè Pendant quelques secondes, il se demanda s’il n’allait pas rebrousser chemin pour porter plainte, tenter de se faire rembourser et pourquoi pas, changer de souvenir. Il hésita un peu et puis, non, finalement non. Ce souvenir est devenu le sien. Le pire est de ne pas en avoir.

 

Image: 

© Serge Goldwicht

12 avril 2018

Dans la tête d’un graffeur.

Tout est signe disent les sémioticiens. Dans cet « Empire des signes », le commentaire des œuvres picturales a priorisé le sujet représenté, la composition, la palette, l’inscription de l’œuvre dans une histoire des idées, les complexes relations que tisse une œuvre avec d’autres œuvres, les picturales et celles qui ressortissent d'autres champs disciplinaires (la musique, la danse, l’esthétique etc.) Pourtant, le diable est dans les détails et la nature du support des œuvres, la matière même de l’œuvre, la manière de dessiner ou de peindre (la touche, les mouvements qu’elle révèle, le trait etc.) sont des signes qui complètent l’analyse. Saisi par cette idée, je me propose dans ce billet de l'illustrer par un exemple, entre 1000!

J’ai choisi de parler d’un artiste plasticien qui a eu la gentillesse de me recevoir à deux reprises, suffisamment longuement pour que je sois en mesure de comprendre ses œuvres et, ce qui le distingue de beaucoup d’autres street artists, son trait.

Itvan Kebadian est un artiste à facettes, comme la boule du même nom. C’est un des fondateurs du crew TWE qui cette année fête ses 20 ans et surprend dans ses fresques politiques par la nature de son trait. Il dessine également à l’encre de Chine des scènes de ruines, de désolation, marquées par les images fortes d’un Gustave Doré et de la littérature fantastique. Il réalise aussi de superbes pastels dans lesquelles dominent les couleurs primaires et les contrastes puissants.

Un « historique » du graffiti français doublé d’un artiste dont la sensibilité et la révolte impriment toutes les œuvres.

Pourtant alors que les supports sont variés (les murs pour les fresques, les papiers de différents grammages pour le pastel et le dessin) des traits particuliers interrogent celui qui voit.

La surprise vient de l’importance du dessin dans son travail. Les fresques, toujours peintes en collaboration avec des membres du crew, associent des modes de représentation et des techniques très différentes. Lask qui souvent peint le motif central excelle dans la couleur et le réalisme ; dans certaines œuvres se lit une influence de la bande dessinée. Itvan « dessine à la bombe aérosol » toujours en noir sur fond blanc. Le mur est tout d’abord peint en blanc au rouleau et, dans un deuxième temps, sans croquis pour modèle, Itvan « dessine ». Avant de laisser sur le mur une trace, Itvan « voit dans sa tête » le trait qu’il compte tracer. Non seulement, il « voit » le trait dans son entièreté mais il imagine quel geste il va faire pour peindre. En fait, cette préparation est encore plus complexe : il prévoit quelle buse utiliser et quelle pression exercer sur la bombe pour rendre compte de l’épaisseur du trait.

Interrogé à ce sujet, Itvan Kebadian avoue son intérêt pour le dessin japonais traditionnel. La précision du trait, les formes cernées d’un trait noir, la calligraphie japonaise ont influencé son trait. Il utilise parfois dans son atelier un pinceau chinois et il ne tarit pas d’éloge sur l’habileté des peintres japonais et chinois qui tracent avec le même pinceau des traits épais et d’autres d’une grande finesse. De plus, les grands peintres japonais et chinois sont à la fois dessinateurs, peintres et calligraphes. Les trois compétences distinguées en Occident ne le sont pas dans les peintures traditionnelles d’Asie du Sud-Est. Comme ses illustres prédécesseurs, il n’a pas le droit à l’erreur. Pour réparer ses erreurs, il devrait repeindre en blanc les traits maladroits et repeindre les traits en noir dans un second temps. Il ne le fait pas pour plusieurs raisons : la première est qu’en 20 ans d’exercice il a développé des aptitudes « automatisées ». La phase de préparation que je viens de décrire est, en réalité, très brève, et regardant Itvan peindre, on ne perçoit pas la durée de cette phase.

Si le trait a un caractère définitif, l’enchaînement des traits pour créer des formes semble procéder de l’intuition. Bien sûr, il n’en est rien. De la même manière qu’il « voit » le trait qu’il va peindre, le parcours de son bras, la pression sur la buse etc., Itvan « voit » les traits qui vont s’articuler au premier. Dans son imagination, ce sont des éléments complets de sa fresque qui sont présents ensemble, avant d’être un à un décomposés pour être tracés. Là aussi, les éléments d’explication renvoient à l’expérience. Il recourt à des images mentales bien maîtrisées comme par exemple le dessin d’un immeuble ruiné. A cet élément va venir s’ajouter un autre élément, également maîtrisé, par exemple, une voiture retournée, les deux éléments comme un jeu de Légo vont s’articuler pour constituer le sous-ensemble d’une fresque. La même procédure va être réitérée pour former des ensembles de représentations plus importants. Ces routines ont été rendues nécessaires par les conditions mêmes des fresques « vandales ». L’exécution doit être rapide pour gagner au jeu de cache-cache avec la police. Pour peindre rapidement, il faut disposer d’un répertoire de formes dont la représentation a été par la répétition automatisée.

Ce « process » s’apparente à l’improvisation en musique. Comme en musique, des schémas préconstruits en amont du spectacle sont réutilisés, en gardant une place, relative, aux variations et à la spontanéité.

La prégnance du dessin dans le travail d’Itvan Kebadian s’explique également par sa prise d’informations. Je veux dire par là que lorsqu’il regarde quelque chose, il dit ne voir que les contours. Plus vraisemblablement, sa perception visuelle prélève l’ensemble de la scène vue mais privilégie le dessin des contours. Je fais l’hypothèse que cela est une rétroaction de sa passion pour le dessin qui explique cette prévalence du regard. Il voit tout, mais il ne retient que ce qui l’intéresse vraiment et depuis sa tendre enfance : la mémoire des limites. Le trait sépare deux espaces, l’espace intérieur et l’espace extérieur. Itvan dessine depuis une trentaine d’année et quand il regarde pour ensuite dessiner, son regard se focalise sur ce qui va être sa future tâche, reproduire d’un trait un contour. C’est la même acculturation du regard qui explique son goût du noir et blanc. Non seulement sa culture plastique a privilégié les contours pour donner naissance à des traits, mais le dessin sur papier blanc à l’encre de Chine traduit le monde d’Itvan en noir et blanc. Pour être plus précis en blanc (la couleur du support) et en plein de gris car l’encre de Chine, aisée à diluer, crée de magnifiques gris comme l’utilisation maîtrisée du jet de peinture de la bombe aérosol.

Chez Itvan Kebadian le trait dans son travail a une histoire ; une histoire éminemment personnelle qui prend racine dans la prime enfance. Une histoire enrichie d’apports extérieurs, de visites de musée, de découverte de la fulgurante beauté formelle des estampes japonaises, d’une longue pratique avec des « outils-scripteurs » aussi différents que la plume, le pinceau ou la bombe aérosol.

Somme toute, le trait raconte un itinéraire de vie avec ses passions, ses enthousiasmes, ses rejets, ses rencontres etc. Pas étonnant au demeurant. La touche des derniers tableaux de Van Gogh à Auvers raconte sa folie. Les visages allongés des portraits de Modigliani racontent sa passion pour la sculpture. Un tableau, un dessin, une fresque de street art représentent, rendent présents, des éléments du réel, rapprochons-nous des œuvres, nous y verrons, à travers les sujets, l’intimité des artistes et l’histoire ô combien passionnante de leur appropriation des techniques.

Image: 

Itvan Kebadian dans son atelier parisien (photo : Richard Tassart)

Pastel. Les contours du corps et des objets sont dessinés et cernés d'un trait noir, l'intérieur des formes est quasiment "vide".

Pastel. La représentation des personnages est réduite à ses contours.

Les personnages qui ont du point de vue de la signification une importance majeure sont davantage symbolisés que peints avec la précision observée dans les détails.

Une atmosphère lumineuse(troisfenêtres, un rideau qui vole) rendue par une gamme de gris et des traits.

Une action dynamique "économe" de traits et de nuances de gris.

Les personnages ont le "même statut graphique" que le décor.

Une scène de violence traduite par l'expressivité du dessin.

Les contours empêchent ceux qui voient de dater la scène. Elle acquiert ainsi un caractère intemporel.

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11 avril 2018

Dedans le dehors ou Dehors le dedans !

Dedans le dehors

ou

Dehors le dedans !

Oui, oui, je sais…je sais ce qu’on dit quand les enfants sont fatigués d’être en vacances : on dit « Vivement la rentrée » ! Ben oui, c’est vrai, c’est toujours ce qu’on dit quand on rentre :  on dit « vive la rentrée » !…forcément c’est la rentrée ! Mais au fond, dites-moi, quand on sort et qu’on dit vive la rentrée c’est qu’on en assez d’être déjà sorti…ou d’être sorti trop tôt ! … Ben quoi, on dit ce qu’on veut, non ? …si on ne peut plus dire vive la rentrée, quand on entre ou quand on sort, que dire alors quand on est dedans ? Vive la sortie ? Vive l’entrée de la sortie ? Vive la sortie de l’entrée ? …

Finalement je ne sais pas quoi dire quand on rentre et aussi quand on sort…parceque si on sort c’est qu’on en a assez d’être dedans, non ? et alors quand on rentre, c’est qu’on en a assez d’être sorti. Donc je suis toujours à me demander pourquoi on préfère la rentrée à la sortie !!! C’est comme si, à la sortie on nous prévenait que dehors, il fait plus moche que dedans ! Ce qui est ridicule d’une certaine façon de dire qu’à l’intérieur c’est plus agréable qu’à l’extérieur ! Qu’est-ce qu’on sait au fond, de l’extérieur si on n’est pas sorti dehors ? Il faut être dehors pour apprécier ce qu’on a perdu des bienfaits de l’intérieur ! Mais ce qui est moche, c’est de croire que lorsqu’on est dedans, c’est moins bien que lorsqu’on est dehors ! Pourquoi préférez le dehors au-dedans alors que le dedans n’est pas plus ni moins bien que dehors et vice versa !...vous me suivez toujours ? je dois expliquer ?...

Qu’est-ce que ça peut faire d’être dehors ou dedans ? Dedans ou dehors c’est kif kif bourricot ! Prenez par exemple quelqu’un qui est dedans (ou dehors) et qui ne sait pas qu’il est dehors (ou dedans) ? Pour lui, c’est la même chose, d’être dedans ou dehors puisqu’il ne sait pas qu’il existe un dehors ou un dedans ! Alors quand on lui dit « vive la rentrée », il ne peut que haussez les épaules… ça ne signifie rien pour lui une rentrée, puisqu’il ne sait pas qu’il est dehors…et s’il est dedans, il devrait se demander pourquoi on dit vive la rentrée alors qu’il est déjà dedans !!! Tout ça est subjectif comme disait Jacques Lacan qui lui, était bien plus dedans qu’en dehors ! Parce que, ne l’oublions pas, il faut être dedans pour connaitre ce qu’il ya à l’intérieur du dedans ! En somme, être dehors, c’est s’exclure automatiquement des bienfaits du dedans ! Etre dehors c’est croire qu’à l’intérieur on trouvera ce qu’on ne trouve pas dehors ! Par contre si on ne trouve pas dedans ce qu’on cherche dehors, on n’a plus qu’une seule envie,  c’est de sortir ! Aaaah ! être dehors, quel pied ! Parceque on croit évidemment qu’on a mal regardé dehors ce qu’on cherchait dedans alors que ce qu’on cherche est sans doute  encore dehors ! Et si, vraiment dehors, on ne trouve pas ce qu’on cherchait dedans, c’est à ce moment là que se justifie l’exclamation dont je vous parlais tout à l’heure : Vive la rentrée !

Non, moi je crois que l’important c’est de connaitre vraiment ce qu’il y a à l’intérieur. A l’intérieur, il peut y avoir beaucoup de choses : tout ce qui vient de l’extérieur. A l’intérieur ça peut être bourré d’un tas de choses inutiles, des choses qu’on a ramassé à l’extérieur en croyant qu’on pourrait en faire quelque chose à l’intérieur. Mais en général, ce qui traine à l’extérieur a déjà été utilisé quelque part, ailleurs, dans un autre intérieur peut-être, quelque chose qui devait servir à valoriser l’intérieur mais qui après usage s’est trouvé obsolète, et donc a été rejeté à l’extérieur… et nous, bonnes poires, on espère que cette chose n’est pas tout à fait usée, alors, on la récupère et quand on s’aperçoit qu’elle n’est plus valable, on la remet aussitôt à l’extérieur jusqu’à ce qu’un autre gogo, la ramasse lui aussi, la ramène à l’intérieur, l’essaie, trouve que ça ne va pas du tout et la jette ensuite à l’extérieur où un autre encore, s’apercevant qu’il lui semble qu’il y a quelque chose qui à l’air d’être encore en bon état, la ramasse une fois de plus et ainsi de suite jusqu’à ce que quelqu’un de sensé, d’intelligent de pondéré et réfléchi, décide que cette chose abandonnée à l’extérieur mais qui vient d’un intérieur, ne peut plus avoir sa place à l’intérieur de quoi que soit ! Alors, qu’est-ce qu’il fait, hein ? Qu’est-ce qu’elle fait cette personne, de cette chose qui fut infiniment utile à l’intérieur et qui se retrouve à l’extérieur sans plus aucune utilité pour cet  intérieur là ? Je vous le demande ? …Vaste débat !!!

 

Autre questionnement :  qu’en est-il de ce qu’il y a à l’extérieur, donc dehors, et qui ne peut servir qu’en étant dehors et qui se retrouve par hasard ou par inadvertance, à l’intérieur, donc dedans ? Ca, c’est un problème….je me souviens très bien que cette question fut soulevée au congrès des gens du Dedans à Prague, en 1965 ! Hohoho ! Ce fut un beau tollé ! Rendez-vous compte : que fait ce quelque chose, cet objet ou pire, ce quelqu’un  de l’extérieur à l’intérieur et même dedans. On peut comparer ça à une collision entre deux météorites ! Cette chose du dehors, aussi bonne soit-elle, aurait-elle l’outrecuidance de prendre la place d’une chose du dedans ? Passe encore si la chose n’est pas très grande, elle peut encore se caser quelque part, mais c’est difficile ! Allez faire comprendre ça à ceux du dedans : tenter d’expliquer que ce qu’il y a dehors pourrait peut-être servir à l’intérieur ! qui plus est si c’est quelqu’un, en chair et en os ! ça, ça ferait un précédent ! Ce serait mettre le doigt dans l’engrenage si on acceptait les gens du dehors dans le dedans ! Quelqu’un du congrès, disait que, peut-être, une seule personne pourrait, en se faisant toute petite, rester à l’intérieur sans gêner personne ou sans que ça ne gêne personne..Mais l’argument d’une personne seule de l’extérieur, ça n’existe pas, elle est toujours accompagnée, par d’autres personnes, des parents ou des amis qui veulent évidemment rester avec elle ! Alors là, c’est intolérable, et je vous le dis tout net, cette option tolérante de l’intrusion du dehors dans le dedans fut rejetée à l’unanimité.

 

Ce qu’on ne sait pas vraiment, quoiqu’il y en ait quelques-uns qui cherchent encore, c’est de connaitre la nature de ce qu’il y a dedans, à l’intérieur, et une fois qu’on le sait, on essaierait alors, de comparer cette chose intérieure, du dedans, avec la chose extérieure, du dehors ! J’en connais beaucoup qui se sont cassés le nez en tentant de définir de quoi étaient faites ces choses du dedans…Toutes les suppositions, toutes les théories aussi abracadabrantes fussent-elles, ont été émises… avec des systèmes et des élucubrations parfaitement insensées ! Par exemple, un grand savant coréen a suggéré que ce qui était dedans ne pouvait avoir aucune couleur, que tout devait être en noir et blanc ! Une autre personnalité a dit le plus sérieusement du monde,qu’en 71, il fallait exclure tout ce qui était de formes arrondies en prétextant que, puisqu’il y avait de la place à l’intérieur, il fallait que les choses soient toutes de formes parralléllipipédiques, de manière à les stocker facilement. Je vous demande un peu…des cubes, nous les gens de l’intérieur, nous serions cubistes ! Hahaha ! Et pourquoi pas impressionnistes tant qu’on yest ? Ou abstrait, tout plat, sans épaisseur ! avec trois yeux, quatre paires de fesses, et un tromblon à la place du zizi ! Ridicule, évidemment, ce qu’il y a au-dedans n’a rien d’anormal, tout comme ce qu’il y a dehors, rien qui puisse choquer. Mais comme toujours, il y a des grincheux, des jamais contents, des abrutis de seconde zone qui voudraient que les choses, qu’elles soient du dehors ou du dedans, reflètent leur seul état d’esprit, de petit esprit, qu’elles soient comme ils souhaitent qu’elles doivent être…..je ne vous dis pas la tête qu’ils tirent quand on les met face à la réalité de ce que sont réellement les choses du dedans…ainsi que celles du dehors !!!

 

Oh vous savez, l’intérieur du dehors ou l’extérieur du dedans, c’est un problème universel…Tenez : vous êtes vous déjà demandé ce que c’était qu’une femme d’intérieur ? Serait-ce une femme qui pratique l’introspection ?  Et les intra-muraux, sont-ce des gens qui sont à l’intérieur des murs, qui bouffent de la brique ? Et les introvertis alors, qu’est-ce donc ? Des gens qui ne vivent que pour leurs intestins, ou leurs foie, ou leur rate, leur cœur, leur glandes ou encore leur estomac ? (ne dit-on pas couramment « il ne vit que pour son estomac » !        Ou alors, c’est un homme (ou une femme) qui « n’a pas de cœur » ! Ou encore « il y en a là-dedans » en montrant son crane ! Croyez-moi, les gens qui vivent à l’extérieur sont très différents de ceux qui vivent à l’intérieur. Quoique certaines gens de l’intérieur consomment ce qui vient de l’extérieur, et je dirais même que c’est une majorité. J’en connais peu qui peuvent vivre de ce qui pousse à l’intérieur ! Mais ça arrive…ça arrive que maintenant, avec les techniques nouvelles, on puisse faire pousser des tomates, des haricots et surtout des champignons, à l’intérieur…Quant à la viande, en principe, elle a besoin d’être à l’extérieur, mais pas toujours… il y a des vaches qui ne connaissent que l’étable, et il existent des poules confinées en des endroits réduits, qui sont en batteries, comme on dit…par contre, pour les pigeons, il est essentiel qu’ils soient dehors, surtout les pigeons voyageurs. Ca n’aurait aucun sens de les laisser dans une cage, même dorée ! Par contre, pour les lapins, qui vivent normalement en leurs terriers, on les met en clapier ! Allez comprendre ! moi je crois qu’il faut se faire à l’idée qu’il n’y a pas de règles fixes, que quelqu’un du dehors peut très bien vivre au-dedans et vice versa …

 

Une dernière chose avant de nous quitter : il nous faudrait peut-être définir l’interne et l’externe. Qu’est-ce donc l’interne si ce n’est, ce qui est constitutif de l’intérieur ? Même chose pour l’externe : ce qui est constitutif de l’extérieur. Et on peut considérer que l’ensemble de ce qui est interne devient par la force des chose un des éléments constitutif de l’externe…je m’explique : supposons une caisse (peu importe la dimension) ; elle a une capacité interne et donc contient un certain nombre choses à l’intérieur, et notez le bien : des choses qui peuvent venir de l’extérieur !

Mais cette caisse là, elle est à l’extérieur ! Elle est donc constitutive de l’extérieur au même titre qu’un rocher ou un arbre ! Alors que justement ces arbres et ces rochers ne peuvent jamais être constitutifs de l’intérieur…sauf si certains, entrepreneurs ou architectes, décident de placer des rochers décoratifs et même des arbres à l’intérieur, dans des halls d’immeubles par exemple…..Mais ne ratiocinons pas, il faut se faire à l’idée que les chose de l’intérieur sont parfois des choses de l’extérieur et les choses de l’extérieur deviennent selon le cas des choses de l’intérieur.

Voilà ! je crois que nous avons fait le tour du sujet et je suis tout prèt à rectifier mes dires si l’un, l’une ou l’autre me propose un chapitre que j’aurais malencontreusement oublié !

Toutes ces réflexions me donnent une idée : définir ce qui est à droite pour le différencier de ce qui est à gauche et savoir ce qui se passe quand quelqu’un qui est à gauche passe à droite…

Polémique ? A pa peur…

 

 

 

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08 avril 2018

Ce n’est qu’un début…

Dimanche 1er avril

 Extermination. Le mot est lourd. Il fait honte, il fait peur. C’est à dessein que le pape François l’utilise dans son message de Pâques Urbi et Orbi en demandant que la « chère Syrie » en soi désormais épargnée. On sait bien que les belligérants se ficheront de cet appel mais celui-ci a quand même son poids de culpabilités à porter. Dans la foulée, François en appelle aussi à une « réconciliation » en Terre sainte. Là, il fait simplement son boulot circonstanciel et il en est conscient. Là, on est sûr que sa prière ne sera pas exaucée mais il ne pouvait pas la taire après la tuerie à laquelle se sont livrées les forces de l’ordre israéliennes et que le Premier ministre Benyamin Netanyahou n’a du reste pas manqué de féliciter.

                                                                       *

 « Tu es un terroriste ! » lui lance Recep Erdogan. « Je n’ai pas de leçon à recevoir de quelqu’un qui ne cesse de bombarder les civils » rétorque Benyamin Netanyahou. Rarement l’expression qui souligne que L’Hôpital se moque de La Charité n’aura été aussi bien illustrée.

                                                                       *

 Prolonger le petit déjeuner dominical par la lecture du Journal du Dimanche (JDD) est un moment d’enrichissement donc de bonheur. La chronique d’Anne Sinclair, celle de Bernard Pivot ponctuent un éclectisme bien équilibré qui confère à cette gazette le plaisir d’être consultée grâce à une variété d’intérêts où chacun trouve sa pitance. Tout est forcément superficiel, mais c’est dimanche… Néanmoins, tout est aussi amorce. Quelle que soit sa pensée philosophique, le lecteur trouve toujours un accrochage. Les trois ou quatre premières pages sont souvent consacrées aux événements politiques présents et à venir. En l’occurrence, les grèves qui s’annoncent à la SNCF ouvrent un printemps social chargé de turbulences ; un tournant certain dans le quinquennat. Cependant, c’est dimanche, et dimanche pascal. Méditons. La bataille du rail et les ennuis dans les déplacements, ce sera pour mardi matin. Ce qui retient l’attention, c’est l’hommage que rend Philippe Val à Clément Rosset, décédé cette semaine. Méditons cet extrait : « Les conversations avec Clément étaient à l’image de la réalité : n’importe quoi, parsemé de rires libérateurs et de réflexions qu’il aurait fallu noter, mais on n’était plus en état. Un soir, au moment de se quitter, une amie lui demanda quel rapport il entretenait avec Dieu. Je le revois près de la porte, se retournant lourdement pour répondre, avec un regard d’ange farceur entre deux nuages : « Aucun. Mais la souffrance m’en éloigne et le plaisir m’en rapproche. »

Lundi 2 avril

 Gare aux gares ! Il y aura encombrement ! La France n’entend pas le son des cloches qui reviennent de Rome. Elle ne perçoit que le bruit des chemins de fer. Ce n’est pas un miracle, c’est un mirage. Á partir de ce soir, seule une dizaine de pourcents de trains devraient rouler. Le plan de débrayage s’étale jusqu’à la fin juin. L’expression « Ce n’est qu’un début » prend tout son sens. Ce n’est pas un souhait ou une prédiction, c’est un projet concret. Tout est prêt. Les syndicats sont aux quais.

                                                                       *

 La Finale, de Robin Sykes. Parce qu’il est possible de traiter de la maladie d’Alzheimer en souriant. Bonne distraction entretenue par le duo formé du jeune Rayane Bensetti et du vieux Thierry Lhermitte. La vedette des Bronzés, du Dîner de cons et du Père Noël… n’a que 65 ans, et cependant, le rôle de grand-père à la mémoire défaillante lui sied à ravir. C’est délicieusement courageux de l’avoir accepté.

                                                                       *

 « Une veste de coton blanc ornée de slogans et de dessins humoristiques ». Le couturier belge Raf Simons en a fait une pièce de collection. Jusqu’ici, ce vêtement n’était que celui des beuveries estudiantines. Pourquoi pas ? On eut bien naguère des tenues de combats militaires et des coiffures « boule à zéro » que des jeunes voyous arboraient dans des manifestations d’extrême droite.

Mardi 3 avril

 Les fêtes de Pâques se sont achevées dans l’indifférence quant à leur signification. Il n’est pas si lointain le temps où la société vivait au rythme du jour sacré. Ce lundi pascal, c’est quand même l’anniversaire des fondements de la religion chrétienne, l’événement qui, vrai ou faux, sans doute inventé de toutes pièces mais néanmoins décrété, décrit, affirmé, commenté, a marqué la marche du monde depuis plus de 2000 ans ! Les médias semblaient presque l’ignorer. Côté magazines, la référence demeure le dossier publié par Le Nouvel Observateur sous le titre Jésus. La vrai et la légende, sous la direction de Jean-Luc Pouthier, rédacteur en chef du Monde de la Bible, avec en une et à l’intérieur, une superbe reproduction du Voile de Véronique (École de Cologne, vers 1400)… Mais c’était à l’occasion de Noël 2002… Côté audiovisuel, on retiendra seulement le documentaire accessible bien qu’érudit sur ARTE samedi soir, à propos de la semaine qui précéda la Crucifixion. TF1, audimat oblige (« audimat, nom officiel du crétinomètre » - Régis Debray), montra ses séries débiles à satiété ; les autres chaînes favorisèrent le foute, le rugby ou les variétés musicales. Paradoxe du temps : si un illuminé commettait un attentat odieux au nom du Christ, volant la vedette aux islamistes, on débattrait sur toutes les antennes de la religion qui l’aurait conduit à l’acte insensé.

 

 « Notre civilisation tout entière semble reposer sur la tentative de donner un corps à cet être qui n’eut d’autre existence que conceptuelle. Jésus de Nazareth qui n’a pas historiquement existé devint donc le Christ pantocrator qui cristallise sur son nom presque deux mille ans d’une histoire occidentale saturée de lui. » Michel Onfray déduit ces phrases d’un raisonnement sous le chapitre Les aventures de l’anticorps du Christ. Biographie d’une fiction dans son livre Décadence (éd. Flammarion, 2017). Cette affirmation ne mériterait-elle pas que l’on s’y attardât encore un an plus tard ? Après tout, un an, ce n’est qu’un deux millième de l’histoire…

                                                                       *

  Le premier jour de grève à la SNCF est largement suivi. Mais c’est le premier jour… L’épreuve de force devrait durer. Ceci dit les réformes que Macron souhaite prendre par ordonnances sont tellement considérables et prépondérantes (statut des cheminots, ouverture à la concurrence…) que celles et ceux qui se sont engagés dans le conflit social sont sûrement très motivés.

Mercredi 4 avril

 Dans sa tribune bimensuelle au Soir, Jean-François Kahn revient sur l’exclusion souhaitée par le Crif des représentants du Front national et de La France insoumise lors de la manifestation déclenchée par l’assassinat d’une vieille dame inoffensive, rescapée d’Auschwitz. Il déplore le fait que la célèbre organisation qui parle au nom de la Communauté juive de France soutient la droite israélienne contre vents et marées. Dans le journal, à proximité de cette chronique, un autre développement évoque la coalition de cinq associations juives de Belgique afin de s’opposer au projet de l’Université libre de Bruxelles (ULB) qui souhaite élever Ken Loach au titre de Docteur Honoris causa.

 

 Le monde est malade. De toutes parts. On ne serait plus étonné qu’il se passe quelque chose de terrifiant à grande ampleur.

                                                                       *

 La Turquie va se doter d’une centrale nucléaire. Ce sera sa première, commente le porte-parole d’Erdogan. Cela veut donc dire qu’il y en aura d’autres. Pour l’heure, on n’est pas dans le dilemme iranien. Il n’est question que de développement de l’énergie domestique obtenu grâce à une collaboration positive et fructueuse avec la Russie. Merci qui ? Merci Poutine évidemment. La belle poignée de mains entre le sultan et le tsar n’avait rien d’une astucieuse simulation.

                                                                       *

 Comme Albert Camus rendit hommage à son instituteur, beaucoup de personnalités politiques et littéraires pourraient reconnaître aussi l’enseignement de leur bibliothécaire. Léon Blum souligna l’influence de Lucien Herr (1864-1926), qui géra pendant trente-quatre ans la bibliothèque de l’École Normale de la rue d’Ulm et qui apprit le socialisme à nombre d’étudiants. On le dit également avoir sensibilisé Jaurès au socialisme. Jean Daniel aussi, dans L’Ère des ruptures (éd. Grasset, 1979), relate l’importance de sa bibliothèque communale dans l’éveil à la politique et à sa pensée militante. Combien d’autres pourraient témoigner ? Il y a là une enquête qui pourrait donner naissance à un livre.

Jeudi 5 avril

 Par six voix contre cinq, les juges de la Cour suprême envoient Lula en prison. Il ne pourra donc pas concourir à l’élection présidentielle alors que près de 70% des Brésiliens, d’après les sondages, lui accordaient leurs suffrages. La droite classique jubile mais toutefois très corrompue, elle ne rassemble pas les sympathies d’un peuple qui compte 13 millions de chômeurs. Résultat : l’extrême droite a un boulevard devant elle. Un boulevard ? Non : une autoroute. Ce n’est là qu’un chapitre de plus dans le récit « le monde va mal ».

                                                                       *

 La Justice allemande, quant à elle, remet Carles Puigdemont en liberté sous contrôle judiciaire. L’extradition vers l’Espagne semble abandonnée. Le feuilleton continue.

                                                                       *

 Á la question « Le gouvernement doit-il utiliser la force publique pour lever les barrages dans les universités ? », 81 % des lecteurs du Figaro répondent « oui ».

                                                                       *

 Un différend financier entre la société qui gère les remontées mécaniques et les autorités communales de la station huppée suisse de Crans-Montana bloque le domaine skiable. Tout est à l’arrêt. Des milliers de touristes sont privés de glisse. Ils s’attristent ou ils se fâchent, selon leur tempérament. C’est à peu près comme si l’eau se retirait du golfe de Saint-Tropez. Ici, l’icône féminine n’est pas Brigitte Bardot mais Sophia Loren. Elle a quasiment le même âge. Elle n’est pas une admiratrice des Le Pen mais elle fréquente la famille Mussolini.

Vendredi 6 avril

 L’apparition d’Internet créa entre autres une compétition entre les grands journaux. Certains rechignèrent à se bâtir un site. Le Canard enchaîné est toujours dans le cas. Mais les quotidiens généralistes ont franchi le pas. Á présent qu’ils diffusent tous des nouvelles à l’écran, la chasse au scoupe a pris une autre allure : les pages sont renouvelées toutes les deux ou trois heures, si bien qu’au-delà des redondances, certains messages apparaissent comme s’ils étaient à la une en version papier. Ainsi en va-t-il de la nécrologie. Chaque jour, on annonce le décès de deux ou trois personnalités dont certaines y trouvent leur moment de gloire, ayant été de leur vivant ignorées du plus grand nombre. Aujourd’hui, trois décès percent la toile : celui d’une actrice de troisième zone à Hollywood, celui de Véronique Colucci, la veuve de Coluche, et celui de Jacques Higelin. Sans manquer de respect pour les deux dames, on conviendra que seule la disparition d’Higelin marquera les esprits. Libération en présentera sans doute une photographie emblématique demain, selon son habitude.

                                                                       *

 Gide : « J’appelle journalisme tout ce qui intéressera moins demain qu’aujourd’hui ». Ses journaux sont parus en Pléiade. Ils couvrent des décennies du siècle passé. Chaque recension présente intérêt, aujourd’hui encore. C’est ce qui distingue un diariste d’un journaliste.

Samedi 7 avril

 C’est peu dire que les contacts entre la ministre des Transports et les syndicats demeurent au point mort. Après de nombreuses heures de négociations, aucun résultat tangible n’apparaît. L’impasse est totale et la déception est visible lorsque les micros se tendent vers les porte-paroles à leur sortie des réunions. Ou bien Macron s’est attaqué à un trop gros morceau, à un socle d’avantages sociaux trop symbolique et il pourrait en subir les conséquences, ou bien il a médité une stratégie et il sortira une carte décisive de son jeu qui modifiera les rapports. Mais s’il mise sur l’usure, s’il s’attend à une lassitude des grévistes et à un délitement de leur action, sa réforme est tellement capitale pour le secteur que son pronostic reste très aléatoire. Pour l’heure, il est en retrait, laissant sa ministre et son Premier au front. Les images des cohues sur les quais n’améliorent pas sa cote de popularité.

 

Image: 

Les syndicats de cheminots : la grève de 1910. Dessin de Jules Grandjouan (1875 - 1968) © ADAGP, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine / MHC

05 avril 2018

Lima Lima, aka Lucie Legrand, devenir artiste.

 

Partons d’une assertion : « On ne nait pas artiste, on le devient ». Je ne crois pas à l’ « Art enfantin » ; pas davantage à l’ « Art brut ». Sans entrer dans une byzantine définition de l’art, je dirais qu’est artiste celui qui se donne à lui-même ce statut social et dont l’œuvre est reconnue par une partie du corps social comme de l’art. L’artiste se définit par sa production ; encore faut-il que la production ait aux yeux d’un public, une valeur.

Parler aujourd’hui de Lima Lima, une street artist, c’est raconter un itinéraire, un parcours, sinueux certes, qui de la décoration peinte parvient à l’expression artistique.

Lima Lima a appris la peinture, plus précisément, la peinture en trompe l’œil. Des entreprises de décoration intérieure et extérieure ont fait florès dans les années 80 en peignant sur des murs aveugles des trompe l’œil. En 1979, Fabio Rieti, a peint sur un énorme cube de béton le Piéton des halles. Le cube était l’usine de climatisation de toute la ville souterraine Des Halles-Beaubourg. Si cette fresque n’a pas été le premier trompe l’œil parisien, elle a suscité un vif intérêt, ressuscité et développé une décoration des murs, de moult murs, dans l’ensemble de nos villes. Des sociétés de gestion des HLM, des syndicats de copropriétaires, ont alors sollicité des entreprises spécialisées pour décorer des murs en pignon. Il s’agissait le plus souvent de reprendre sur un côté de l’immeuble les motifs de façade : les fenêtres, les balcons, l’avancée d’un toit…Bref, le trompe l’œil a été une mode. Une mode qui comme toutes les modes a fait long feu !

Sur le modèle du 13ème arrondissement de Paris[1], les maires servent de truchement entre les sociétés gérant les immeubles sociaux et des street artists pour peindre ces mêmes murs qui, il y a trois décennies, auraient pu être peints de trompe l’œil. La Ville devient de cette manière un musée à ciel ouvert, un atout touristique qui, profitant de la vague du street art, attirent de plus en plus de monde.

Lima Lima a peint des trompe l’œil pendant des années avant de se « lancer » récemment dans le street art. Elle a choisi pour s’exprimer la fresque ; il est vrai que c’est la forme la plus proche de son ancien métier. Ses premières fresques sont des démonstrations de ses compétences techniques. « La jeune fille à la perle » est une copie du fameux tableau de Vermeer. C’est un défi pour la toute jeune fille qu’elle était. Le tableau est une icône inscrite dans les imaginaires de nos contemporains. La copie a de la valeur à la condition qu’elle soit fidèle. La fresque l’est. De plus, ses dimensions sont impressionnantes ; elle mesurait plus de 6 mètres de haut sur plus de 5 mètres de large. L’exécution était remarquable de finesse. Sur chaque côté, encadrant la fresque, une décoration peinte dans les ors et les mordorés mettait en valeur le sujet. Les autres fresques (embroidery, caps attack, net work…) conjuguent également sujet principal et éléments décoratifs.

L’exemple d’ « embroidery » est significatif de cette première période. Lors d’un voyage en Palestine, Lucie peint et un street artist palestinien lui fait découvrir un magazine de broderie. Des pages représentaient des motifs de broderie qu’il était aisé de décalquer et de reproduire sur des tissus. Ces savantes géométries amenèrent Lucie à fabriquer des pochoirs. Des radiographies firent l’affaire. Découpées patiemment au cutter, elles ont été de précieux et solides pochoirs. De retour en France, ces points de broderie peints de plusieurs couleurs à la bombe furent utilisés pour « décorer » un portrait de femme.

En quelques années, Lima Lima a, dans des œuvres de street art, réinvesti toutes ses compétences professionnelles de peintre de trompe l’œil. Les fresques sont toutes des défis et de brillantes démonstrations de son talent. La reproduction d’un Vermeer, d’un clair-obscur (le procédé déjà utilisé dans la peintre de la Grèce antique a été de nouveau utilisé à la Renaissance en particulier par Le Caravage), d’un portrait peint dans un camaïeu de bleu, sont d’authentiques prouesses techniques. De plus, il faut savoir que Lucie quittait ses brosses et pinceaux pour la bombe aérosol dont le maniement demande une grande expérience.

Voilà quelques semaines, Lucie a mis en ligne quelques dessins. La précision du trait, son expressivité, sa force sont étonnantes et révèlent un talent déjà maîtrisé par Lucie mais qui ne trouvait pas dans ses grandes fresques les voies et moyens de s’illustrer. Le dessin, le trait, le guillochage des ombres, rendent mieux compte des émotions qui se « lisent » sur les visages. Ces qualités ont été mobilisées à la fin de la semaine dernière pour peindre un portrait au Lavo//matik[2]. Le portrait tient du dessin et de la peinture. Il est remarquable par son caractère inachevé et son audace graphique. Des branches, des feuilles traversent encore le visage. Elles ont une fonction décorative n’apportant rien au portrait proprement dit. Parions que l’œuvre marque une étape vers un style éminemment personnel, alliant dans une subtile alchimie dessin et peinture.

Lima Lima[3] était une professionnelle de la peinture. En quelques années, moins de 5 ans, elle est en passe de devenir une artiste capable d’exprimer ses émotions par des portraits à la beauté hypnotique. Son originalité tient au miel qu’il a su faire de ses savoirs techniques et de son expérience « dans la rue ». Gageons que son talent, tout beau, tout neuf, sera reconnu. Lucie, Lucie comme la lumière, va vite et illumine de beauté nos sombres jours. Je ne laisserai personne dire qu’elle a de la chance ; du travail, encore du travail, la volonté de bien faire, de faire beau.

Et en plus, elle est jeune, charmante et parle avec fièvre de son art. Une haute marche a été franchie ; il y en aura d’autres qu’elle franchira …avec du travail, encore du travail.


[1] Voir à ce sujet le post que j’ai consacré aux murs peints.

http://www.entreleslignes.be/le-cercle/richard-tassart/les-murs-peints-d...

[2] Le lavo//matik est une galerie librairie spécialisée dans les Arts urbains dans le 13ème arrondissement de Paris, 20 boulevard du Général Jean Simon.

[3] Lucie Legrand//Lima Lima

Peintre en décors//Streetartist//Illustratrice

www.lucielegrand.com

06 88 77 84 60

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Image: 

Lima Lima dans son atelier(photo Richard Tassart).

"La jeune fille à la perle", rue Noguères, Paris 19.

Décoration latérale

Embroidery

Regard

Caps attack

Portrait de Picasso, Pantin.

Fresque.Tout est délicatesse et intimité (les bleus et les noirs, le délicat modelé du visage et du bras peint à la bombe)

Performance au Lavo//matic

Portrait à la feuille bleue.

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05 avril 2018

Indéfiniment

&

Image: 

Dans un non lieu
Indéfiniment
La déesse mère
Avance
Elle se gonfle de
L'éternel recul des neiges
L'eau coule de ses yeux
Sur l'ombre d'un sourire
Sublime lenteur
Elle est force des choses
Elle a les choses en main
Elle avance
Indéfiniment
Elle est agitation migratoire
Elle est tous les oiseaux
Sublime lenteur
Vers ailleurs
Elle est toutes les longueurs d'ondes
Elle est le temps
Indéfiniment
Elle est sourire, elle est son ombre
Elle est sublime
Lenteur
Elle est ailleurs

02 avril 2018

L’enfer n’existe pas ? Oui, en Syrie, à Gaza…

Vendredi 23 mars

 L’icône birmane Aung San Suu Kyi a considérablement perdu de son aura internationale. Elle commence à voir sa notoriété donc aussi sa crédibilité intérieure rongée par son silence. L’armée a en effet commis des atrocités à l’ouest du pays, au sein des peuplades Rohingyas. Celle qui fut honorée du prix Nobel de la Paix en 1991 n’a pas réagi. Au contraire, elle a nié les faits, grisée sans doute par le pouvoir. Lorsque, sous la pression populaire, la junte militaire l’avait placée à la tête de l’État en 2016, les militaires avaient conservé quelques prérogatives importantes et des ministères-clés dont elle aurait dû se méfier. Ils l’ont piégée mais elle n’a rien fait pour qu’il n’en soit pas ainsi. Il sera toujours plus délicat et plus risqué de remettre un prix, et singulièrement un Nobel de la Paix à un vivant plutôt que d’honorer une mémoire post mortem.

                                                           *

 Il semble qu’Angela Merkel ait été la seule, parmi les principaux chefs d’État et de gouvernement occidentaux, à féliciter Vladimir Poutine pour sa réélection. Il est vrai qu’elle sera sa principale interlocutrice pour dialoguer au nom de l’Union européenne. Mais si on commence à ne féliciter que celles et ceux que l’on trouve bien, ça ne va pas améliorer les relations diplomatiques.

                                                           *

 Vers le milieu du siècle, il faut s’attendre à ce que les migrations soient surtout dues à des changements climatiques. Cela pourrait concerner des centaines de millions de personnes. Le phénomène que l’Europe vit actuellement ne serait dès lors qu’une mise en condition. Autant savoir.

Samedi 24 mars

 Des millions de citoyens dans les rues de Washington et dans plusieurs grandes villes des États-Unis pour réclamer l’interdiction de ventes d’armes libres. Ce sont des jeunes gens qui sont aux commandes et qui jurent qu’ils ne lâcheront pas. C’est une garantie de réussite.

                                                           *

 Pour clore de manière inattendue la semaine de la langue française, alors que l’invasion des anglicismes connaît une ampleur inédite due à l’informatique (combien de francophones ne disent-ils pas PC – personnal computer – plutôt qu’ordinateur ?...), rendons hommage à Elizabeth II d’Angleterre, plus francophile que bien des représentants de la France. Le samedi 7 juin 2014, Le Monde publiait une page complète intitulée La reine des Français, sous la plume de son correspondant à Londres, Marc Roche. La Queen accomplissait sa cinquième visite d’État en France. Voici les trois premiers alinéas de cette éclairante analyse :

 « Á l’issue de la représentation des Misérables clôturant le banquet d’État offert le 18 novembre 2004 au château de Windsor en l’honneur du président Jacques Chirac, elle avait confié à l’auteur de ces lignes, dans un français impeccable et fluide, ‘j’ai passé une exquise soirée’. Elizabeth II avait rappelé qu’elle était une amie de longue date de la France, de sa culture et de sa langue, dont elle maîtrise toutes les subtilités et nuances. La visite d’État qu’effectue la reine d’Angleterre, à 88 ans, à Paris, du jeudi 5 au samedi 7 juin pour le 70e anniversaire du Débarquement, souligne l’ancienneté de son affection pour l’Hexagone.

 Les signes de cette fidélité abondent. La France est le pays européen qu’Elizabeth II a le plus visité. Elle y a effectué quatre visites d’État, en 1957, 1972, 1992 et 2004.

 Á Buckingham Palace, la résidence londonienne de Sa Majesté depuis 1952, la présence de la France est évidente. Le service de Sèvres turquoise utilisé lors des grandes occasions est un cadeau personnel du roi Louis XVI à la duchesse de Manchester. Les maisons françaises sont le premier fournisseur étranger de la Cour, avec six producteurs de champagne et une maison de cognac. Les menus des banquets officiels sont toujours écrits en français. »

                                                           *

 La Prière, de Cédric Kahn, semble plaire à la critique, sans doute pour une fin laissée à la disposition du spectateur. Le réalisateur cherchait « une intensité et une limpidité ». Il les a incontestablement trouvées dans cette histoire où de jeunes toxicomanes viennent de leur plein gré vivre ensemble dans un coin retiré de montagne, selon des règles strictes, afin de se libérer de l’affreuse addiction. La vie communautaire est la clef de leur guérison. Intense précisément, elle engendre la fraternité. Mais pourquoi faut-il que cette belle aventure humaine soit placée sous l’emprise de la foi ? Parce que l’homme a besoin - et aura toujours besoin – de transcendance, d’imaginer qu’une puissance divine,  invisible, peut-être imaginaire, agit sur son devenir. Pour se dépasser, il a besoin d’être surpassé. Le travail sur la conscience et le regard face au miroir ne sont pas suffisants, ou trop astreignants. Mieux vaut avoir recours au mystère. La religion est faite pour cela.

Dimanche 25 mars

 Dans les premières années de son instauration (1976, heure d’été-heure d’hiver), à chaque échéance, le changement d’heure offrait l’occasion de s’informer sur les économies d’énergie et autres points positifs engendrés par cette méthode que Benjamin Franklin évoqua dès 1784. Petit à petit, des questions se posèrent au grand jour quant à son efficacité. Les arguments les plus farfelus étaient avancés. Signe des temps : désormais, seuls sont encore mis en évidence les aspects négatifs du système. Il y a quelques années, ceux-ci étaient concentrés sur le bétail. Cette année, ce sont les vieillards et les bébés qui sont surtout mis en évidence. Il paraîtrait que des études sérieuses prouvent que les crises cardiaques augmentent durant les jours qui suivent le changement d’heure. Et pourtant, beaucoup de gens qui voyagent connaissent des décalages horaires plus importants. D’autres, pour des raisons professionnelles, vivent constamment dans des faisceaux différents. Le métier d’hôtesse de l’air serait néfaste. Ces dames auraient une espérance de vie moins grande… Soit. Mais deux fois une heure par an, et une modification survenant dans la nuit d’un samedi à dimanche, est-ce vraiment grave ? En tous cas, les opposants au changement d’heure ont tant milité pour sa suppression que le Parlement européen les a relayés. En février, une résolution a été déposée en vue de supprimer cette pratique. Elle s’applique donc peut-être aujourd’hui pour la dernière fois. Grâce au débat que cet acte parlementaire va créer, on devrait savoir si la mesure permet toujours des économies d’énergie et, de manière plus large, apprendre tous les points positifs qu’elle dégage. Quoiqu’il en soit, si, dans les beaux pays de l’Union européenne, l’heure d’aller faire dodo a changé, il y a d’autres endroits où l’heure de se planquer est permanente.

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 Steven Spielberg accorde une interviouve au Journal du Dimanche (JDD) pour parler de cinéma, de son cinéma. Survient la dernière question : « L’Amérique a-t-elle besoin d’un super-héros ? » Réponse : « On en avait un. Il s’appelait Barack Obama. Il n’est plus là. »

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 Jusqu’au 13 mai, on peut admirer au Musée de Louvain-la-Neuve une exposition offrant la découverte de nouvelles créations esthétiques par le biais des moyens numériques. La vie, déclenchée par l’intelligence artificielle, c’est déstabilisant et surtout révélateur d’un autre monde qui s’annonce. Les quelques pièces surprenantes ressortissent à d’étranges prouesses technologiques où l’on déplore une grande absente : la beauté. Alors, quand on a médité le constat, on se souvient que Dostoïevski avait affirmé que « c’est la beauté qui sauvera le monde ».

Lundi 26 mars

 Afrin. Cette ville de Syrie appartenant au gouvernorat d’Alep est tombée aux mains des Turcs. Forts de leur succès, ceux-ci continuent vers Tal Rifaat, une autre ville du même gouvernorat, qui n’est située qu’à 40 kilomètres au nord d’Alep. La Turquie s’en prend ainsi violemment aux Kurdes. Ce sont les Kurdes qui ont éradiqué Daesh. La communauté internationale ne leur est cependant pas reconnaissante ; elle fait comme s’il ne se passait rien… Alors Recep Erdogan poursuit son avancée expansionniste. Avec – comme il le clame -,  l’appui de Dieu, bien évidemment.

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 Une bonne douzaine de pays ont embrayé sur le Royaume-Uni et expulsent des diplomates russes. Bon. Et après, qu’est-ce qu’on fait ?

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 Contrairement à ce que l’on concluait en analysant des résultats des élections législatives, l’Italie n’est pas ingouvernable. Elle vient de se doter d’une présidente au Sénat et d’un président de la Chambre sans le moindre gymkhana de scrutins multiples. Très vite les élus la droite dure et du Mouvement 5 étoiles sont parvenus à un compromis. Cette ochlocratie se révèle, de surcroît, eurosceptique. Une tendance qui s’épanche un peu partout en Occident.

Mardi 27 mars

 Le président chinois Xi Jinping reçoit en grande pompe le président de la Corée du Nord Kim Jong-un. Pas de doute. Il s’agit de préparer la rencontre de mai avec Trump, et de montrer au grand Donald que la Chine est toujours bien l’alliée de son adversaire. Á tant faire que de jouer le grand bluff, allons directement au comble de la provocation. Le gentil Kim va proposer au méchant Donald un vrai sujet de discussion : la dénucléarisation. Plus c’est gros, mieux ça passe… L’effet d’annonce, si utilisé dans la vie politique de nos jours – et en particulier chez Trump - est total et double. Car le président des États-Unis n’aurait pas encore officiellement déterminé cette rencontre. Désormais, s’il décidait d’annuler le projet, il donnerait au monde entier l’impression de se défausser.

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 L’antisémitisme actif ne sera donc jamais éradiqué ! Une femme de 85 ans, totalement inoffensive, rescapée de la rafle du Vél’ d’hiv’, reçoit dans son appartement onze coups de couteau qui provoquent sa mort. La nation, émue, va lui rendre hommage. Ses funérailles se transformeront en manifestation contre le racisme et l’antisémitisme. Le Conseil représentatif des Institutions juives de France (CRIF) fait savoir que les Le Pen et Mélenchon ne sont pas les bienvenus et, à travers eux, les représentants du Front national et du parti La France insoumise. L’amalgame va faire débat, c’est sûr. Et si le FN réagira sans doute par un silence méprisant, Jean-Luc Mélenchon devrait plutôt s’indigner avec l’éloquence qu’on lui reconnaît. Ce serait mieux qu’il minimise la réaction du CRIF ou qu’il la traite par un mépris silencieux : elle est inappropriée. Jamais, cette grande gueule de Jean-Luc n’a été prise en défaut d’antisémitisme. Et si un soupçon apparaît parmi les siens, il réagit sur-le-champ.

Mercredi 28 mars

 Encore une cérémonie d’hommage aux Invalides. Pour, cette fois, un gendarme qui prit la place d’un otage lors d’un attentat islamiste à Trèbes (Carcassonne) et qui en perdit la vie. Macron décore le cercueil de la croix de commandeur de la Légion d’honneur. Ses envolées lyriques éclatent dans la Cour solennelle : « Nous ne l’oublierons pas, j’y veillerai… » Si, si nous l’oublierons, parce qu’ainsi va la marche du monde, parce que l’Histoire est tragique, parce qu’un autre drame et encore un autre et un suivant vont recouvrir celui-ci d’éloignement mémoriel et laisser juste l’événement dans la part aux souvenirs, ce domaine poreux qui laisse parfois percer l’oubli. Demain, les magazines hebdomadaires commenteront chacun à sa façon le geste du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, mort en mission. La plupart d’entre eux lui consacreront leur couverture. Ce sera le cas de L’Obs qui donnera la parole à cinq intellectuels pour répondre à la question : « Qu’est-ce qu’un héros ? » On attend le moins de bavardage possible. Le 23 novembre 2013, tandis que l’on se demandait qui François Hollande ferait entrer au Panthéon, Le Monde avait publié un dossier sur base de la question : « Qu’est-ce qu’un grand homme ? » Régis Debray avait répondu : « Le grand homme est un homme ordinaire qui fait des choses extraordinaires ». On espère une pareille concision pour la définition du héros.

Jeudi 29 mars

 Abdel Fattah Al-Sissi remporte l’élection présidentielle égyptienne avec 92 % des voix. C’est mieux que Poutine. Il a déjà signalé qu’il ne modifierait pas la Constitution afin de pouvoir briguer un troisième, voire un quatrième mandat. C’est moins bien que Xi Jinping.

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 Dans un entretien à La Repubblica, le pape François l’affirme : « l’enfer n’existe pas ». Yves Robert l’avait bien dit : « Nous irons tous au paradis », et Vladimir Cosma  transforma la prédiction en musique originale afin que nous retenions mieux la promesse.

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 Militante pour le droit des femmes, la Pakistanaise Malala Yousafzai n’avait que 14 ans en 2012 lorsqu’elle reçut des balles de talibans qui la laissèrent entre la vie et la mort. Soignée au Royaume-Uni où elle suit encore aujourd’hui des cours à Oxford, elle a été honorée du prix Nobel de la Paix en 2014. Âgée seulement de 20 ans, elle est revenue, en larmes et sous escorte, pour une brève visite en son pays natal où elle fut accueillie par le Premier ministre à Islamabad. Quel sera l’avenir de cette femme, elle qui sera de plus en plus occidentalisée au fil des années futures ? Les islamistes la considèrent déjà comme leur ennemie…

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 Comme nous examinons l’Histoire à rebours, nous pensons que quand Georges Bernanos déclara en 1939 : « Le monde ne sera pas demain aux réalistes, le monde sera aux mythes », il annonçait les événements des proches années qui suivraient. Peut-être, en vérité, se posait-il plutôt en visionnaire, comme Malraux à la fin des années soixante, et son fameux « Le 21e siècle sera mystique », « la tâche du 21e siècle sera d’y réintégrer les dieux ».

Vendredi 30 mars

 En évoquant son dernier livre face à Patrick Cohen au cours de la matinale d’Europe 1 (L’Empire et les cinq rois, éd. Grasset), Bernard-Henri Lévy signale que le mot Iran fut plus ou moins dicté par les nazis comme une injonction au chef persan. Il est un fait que Reza Shah Pahlavi, père de celui qui sera destitué par les religieux, s’accommodait très bien de ses relations avec l’Allemagne puisqu’il lui vendait beaucoup de pétrole. Le 21 mars 1935, il prit un décret stipulant que la Perse millénaire s’appellerait désormais Iran. B-H.L. prétend qu’il s’agit d’un ordre de l’Allemagne nazie au Shah par l’intermédiaire de son ambassadeur à Téhéran. Il semble toutefois que le peuple utilisait déjà souvent ce mot, dérivant d’Aryanam, qui veut dire « noble ». En tout cas, B-H.L a raison de souligner que lorsque les ayatollahs prendront le pouvoir, ils ne reviendront pas curieusement au mot Perse. Mais justement, c’est peut-être parce que Iran est depuis longtemps inscrit dans la mémoire populaire…

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 « Le président n’exclut pas de faire appel à la police pour empêcher les grévistes de bloquer le pays… »

 « Le président n’exclut pas d’engager une opération militaire pour soutenir les Kurdes… »

 Le palais de l’Élysée a pris la fâcheuse habitude de publier des communiqués commençant par « le président n’exclut pas… »

 Il y a beaucoup d’exclus pour le moment au pays de Macron… Á Calais notamment. Lorsque le reportage filmé de Yann Moix sur le sort réservé aux migrants sera diffusé (en avril sur ARTE), le président ne devrait pas exclure de prier Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur (Son Altesse Sénilissime le qualifie-t-on au château), de remettre son tablier.

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 En 1985, François Mitterrand prit l’engagement verbal de ne pas extrader les anciens activistes et terroristes d’extrême gauche ayant rompu leurs engagements meurtriers. Cela concernait tout particulièrement des militants italiens qui luttaient contre le pouvoir par la violence et qui s’étaient réfugiés en France. Afin de comprendre le sens de ce que l’on appela « la doctrine Mitterrand », il convient de se replacer dans le contexte de l’époque. Apprécier cette décision aujourd’hui, 33 ans plus tard, c’est évidemment la contester. Beaucoup de gauchistes italiens pourtant repentis et réinsérés honnêtement dans la société grâce à la doctrine Mitterrand - comme Cesare Battisti devenu écrivain - sont toujours persécutés. Le film d’Amarita Zambrano montre que les familles innocentes ne sont pas indemnes dans l’opinion publique. Viola, la fille d’un terroriste, remarquablement interprétée par Charlotte Cétaire,  née en exil, après les actes délictueux, ne peut pas comprendre ce qui arrive à son père et rechigne à subir sa clandestinité. L’Histoire n’est pas encore mûre pour un regard objectif sur cette triste période sanglante qui entacha l’Italie au siècle passé.

Samedi 31 mars

 Une manifestation à Gaza. L’armée israélienne tire. Au moins 16 morts et des centaines de blessés. Emmanuel Macron n’exclut pas de transmettre son indignation à Benyamin Netanyahou.

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 Des baleiniers japonais rentrent au port après une mission scientifique en Antarctique qui les conduisit à ramener 333 baleines. Emmanuel Macron n’exclut pas de prier Nicolas Hulot de protester contre ces crimes insoutenables. Pour sa part, il n’exclut pas de téléphoner à Brigitte Bardot.

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 Demain, il faudra s’attendre à des informations fausses et souvent stupides qui illustreront la tradition du « Poisson d’avril » dont il est encore de nos jours périlleux d’en décrire une origine crédible, indiscutable. Le canular et la farce ne sont pas souvent de bon goût. Voici une proposition : En raison de la controverse, l’Union européenne a décidé de supprimer le changement d’heure. La nuit prochaine, à 3 heures, il conviendra de remettre les horloges à 2 heures. Un poisson d’avril qui fout le bordel, au moins, ça a d’la gueule !

 

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Plus d’un million d’Américains ont manifesté le 24 mars contre les armes à feu, après la tuerie de Parkland, qui a fait 17 morts en février.Photo © D.R.

02 avril 2018

A tricoter

- Vous êtes encore tombée, m’a dit le médecin. C’est la troisième fois ce mois-ci. Son ton de donneur de leçon ne m'a pas plu du tout.

Vous avez de la chance, Madame Dumont vous n’avez rien de cassé. Je lui ai répondu que la vie se résumait à tomber et à se relever, tomber encore et toujours se relever. Il me manquait de la laine. J’étais tout simplement sortie en acheter. Où est le crime ?

- Dans la vraie vie, on tombe et on se relève tout seul, a répondu le médecin, sans rire. Madame Dumont, je crois qu’il est temps de vous trouver une chambre libre dans une maison de retraite

- Une maison de retraite ! Mais je ne suis pas vieille !

- A quatre-vingt neuf ans, on peut considérer qu’on est une personne âgée, a répondu le docteur. Il ignorait probablement que je possède aussi le dictionnaire Français/Français hypocrite. Dans ce dictionnaire, personne âgée se traduit par vieille, sénile, bonne à jeter.

- Quand je me sentirai vieille, vous serez le premier à le savoir, je lui ai dit, pleine de colère. Je suis sortie de son cabinet pour me rendre à mon club de tricot. A cause de cet imbécile et de ses réflexions idiotes sur la vraie vie en blouse blanche et en stéthoscope, j’étais en retard. Je suis arrivée en retard au club de tricot, plus tard que d’habitude et pourtant, bizarrement j’étais la première. Autour de la table sur laquelle étaient rangées les aiguilles et les pelotes de laine, les chaises étaient vides. C’est Mathilde qui est arrivée quelques secondes après moi. Elle avait de mauvaises nouvelles.

- Thérèse ne viendra pas. Elle est à l’hôpital, un problème au poumon

- Si toutes les cheminées du pays fumaient autant qu’elle, l’économie du pays serait florissante, j’ai répondu en attaquant mon couvre-lit en laine, un gros travail, 24 carrés tricotés, six couleurs, 3 qualités différentes de laine. Mon chef d’œuvre tricoté si j’avais la chance d’arriver au bout. Hélène est arrivée ensuite, plus blanche et plus vieille que jamais. Elle aussi avait de mauvaises nouvelles : Oscar est mort ce matin d’un arrêt cardiaque. Zut ! Pour une fois qu’un homme faisait partie du club de tricot, il fallait qu’il meure, l’imbécile !

Cet idiot de médecin n’avait peut-être pas tort, finalement : Nous sommes vieux et proches de la mort. Nous ne nous en sommes pas rendu compte mais la vie a tricoté une couverture pour nous recouvrir et nous étouffer. Bien sûr, nous nous défendons en la repoussant avec nos maigres bras et nos jambes pleines de varices. Nous nous défendons avec l’énergie du désespoir même si nous savons que ce combat est perdu depuis la naissance.

  • Allez ! Levez-vous ! Dans la vraie vie, on se relève seul, j’ai répété plusieurs fois. Le médecin n’a pas bougé. Au niveau de son œil, crevé par l’aiguille à tricoter, le sang a émis quelques bulles et puis, plus rien.
  • - Espèce de vieux, je lui ai jeté à la figure. Avant de quitter le cabinet, j’ai pris soin d’effacer les empreintes digitales sur l’aiguille à tricoter qui se tenait bien droite et bien raide dans l’œil du médecin. L’aiguille appartient à Oscar qui est mort. Les flics chercheront en vain l’assassin. Comme ils ne le trouveront pas, ils suspecteront le temps qui passe. Comme toujours.
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