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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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01 février 2017

Les fresques d’Eckmühl, un document ethnographique?

 

Les Hommes ont toujours peint les murs de leurs maisons. Souvent à l’intérieur, parfois à l’extérieur. Ils représentaient le plus souvent des scènes de leur vie quotidienne, des moments particuliers de leur activité auxquels ils donnaient des significations différentes. On peut faire l’hypothèse que les peintures rupestres avaient des fonctions magiques. Les superbes fresques des maisons patriciennes de Pompéi et d’Herculanum avaient d’autres fonctions : elles reproduisaient les portraits des « êtres chers », famille et ancêtres, des « bons moments »,  dirions-nous aujourd’hui, des scènes des activités domestiques. Bref, on n’a pas toujours et partout peint les mêmes choses pour les mêmes raisons. Pourtant, malgré les différences, les fresques sont pour nous, de précieuses sources iconiques sur ceux qui les ont peints.

Les fresques d’Eckmühl ne sont pas des chefs d’œuvres, disons-le d’emblée. Elles ont été peintes par un collectif de peintres amateurs de la région en 1997. Il s’agissait de fêter le centenaire du phare d’Eckmühl. Les couleurs ont « passé » (j’aime cette expression « les couleurs passent », le temps qui passe altère et fane les couleurs qui s’affadissent, deviennent pastel ne gardant que quelques pigments témoignant de leur brillance) et sont aujourd’hui fortement dégradées. Pour célébrer le centenaire du phare, les peintres amateurs ont peint des scènes appartenant au passé non précisément du phare et de la pointe d’Eckmühl, mais du pays bigouden. Des images issues, du moins certaines, de leur mémoire, mais aussi d’autres images (peintures, photographies, gravures, etc.), de récits (mise en récit des histoires familiales, littérature etc.) et de leur imaginaire du passé breton.

Les situer dans l’espace est déterminant pour en cerner la portée. Elles sont peintes sur le long mur de clôture du phare d’Eckmühl, exposées au vent qui souffle à cet endroit si fort et aux embruns. Sur une pointe rocheuse du Finistère sud, entre Le Guilvinec et Saint-Guénolé, hauts lieux de la pêche côtière, dans la commune de Penmarc’h, dans ce pays  si cher au cœur de Pierre-Jakez-Elias[1]. Si le bourg est dans les terres, de petits ports ont lié depuis toujours la vie des hommes à la mer (pourtant si dangereuse avec sa côte semée de « roches », lieu de plus d’une centaine de naufrages) et la terre.

Les fresques représentent les « très riches heures » du pays bigouden. Les peintres ont choisi de représenter les activités des ports : la construction des bateaux de pêche, la pêche, les conserveries. A la pêche s’ajoute le travail des champs. Pour enrichir la terre sableuse, les marins qui souvent cultivaient un lopin de terre ramassaient le goémon. Les travaux sont célébrés et également le quotidien des jours : la boulangerie et ses gros pains, le café principal lieu de rencontre des hommes (la patronne est une femme certes,  mais les femmes, il est vrai,  ne fréquentaient pas ces lieux de perdition « réservés » aux hommes !). Poids de la religion et des traditions dans cette Bretagne très catholique,  attachée au respect des « bonnes mœurs » (le recteur de la paroisse veillait sur ses ouailles). Les fêtes et la danse sont également représentées. Les sonneurs  avec bombarde et biniou faisaient danser dans les villages. Les danseurs portent leurs habits traditionnels : les gilets noirs richement brodés des hommes, les caracos des femmes et leurs coiffes. Rappelons que jusque dans les années cinquante, les femmes quelles que soient leurs conditions ne sortaient pas « en cheveux » mais toutes avaient la tête couverte d’un fichu ou d’un chapeau. Ici, toutes les femmes (sauf une jeune enfant) portent la coiffe bigoudène, une coiffe en dentelle, qui était la coiffe la plus haute de toutes les coiffes bretonnes.

 

 La maladresse de l’exécution de ces fresques, leur modestie m’émeuvent. Des hommes et des femmes à la fin du XXème siècle, peintres amateurs, pour célébrer un moment fort de la vie locale ont représenté des scènes « dignes » de porter témoignage d’un monde disparu[2].

 


[1] « Le cheval d’orgueil », Pierre-Jakez Hélias, 1975, Terre humaine.

[2] Je remercie chaleureusement Mme Nathalie Houssais, responsable pôle développement/ressources, office de tourisme de Penmarc’h, qui a eu l’extrême gentillesse de bien vouloir corriger mes erreurs initiales et apporter de l’eau à mon moulin.

 

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Bateaux de pêche dans le port.

La pêche au filet et dépôt des casiers (les voiles ocre-rouge sont caractéristiques des vieux gréements).

Les filets bleus sont étendus pour être séchés et réparés.

Les petits ports possédaient parfois des chantiers-navals qui construisaient des bateaux qui étaient plutôt des barques de pêches.

Les femmes travaillaient souvent dans les conserveries des ports. Le travail consistait à préparer les poissons et de les ranger dans des boîtes avant d'y verser de l'huile.

Les pêcheurs transportent dans des caisses en bois les poissons soit pour être vendus frais soit pour alimenter les conserveries.

Le pain était dans la ration des pêcheurs l'aliment principal. Les travailleurs de force en consommaient plus d'un kilo par jour. Tous les villages, même les moins peuplés, avaient une boulangerie.

Le débit de boissons, un lieu de rencontre des hommes qui y jouaient et échangeaient les nouvelles.

Les fêtes étaient le plus souvent religieuses. Elles étaient des lieux d'affirmation de l'identité et une occasion de rencontre des jeunes hommes et des jeunes femmes.

30 janvier 2017

Clandestins/Clandestines

Clandestins/Clandestines

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Clandestins

Une goutte sans l’averse
Une guêpe sans l’essaim
Un souffle sans la bourrasque
Une vague sans la marée
Une lettre sans la phrase
Un atome sans la matière
Un grain sans la poudre
Un fil sans la trame
Un rail sans la voie
Une poussière sans les étoiles
Un passager sans l’éternité

Clandestines

L’averse sans goutte
L’essaim sans guêpe
La bourrasque sans souffle
La marée sans vague
La phrase sans lettre
La matière sans atome
La poudre sans grain
La trame sans fil
La voie sans rail
Les étoiles sans poussière
L’éternité de passage

27 janvier 2017

Les murs peints du 13ème arrondissement de Paris, toute une histoire !

Il était une fois…le 13ème arrondissement de Paris! Pas le plus grand, pas le plus riche, pas le plus pauvre,  mais atypique, singulier. C’est assurément l’arrondissement le plus street art friendly de Paris, une des capitales mondiale du street art. Un arrondissement qui possède 28 fresques murales, exécutées par 21 street artists de 10 nationalités différentes. Si des fresques ont été peintes sur des murs de clôture, la majeure partie est constituée  de « murs » (au sens de muralisme) de très grandes dimensions. Ce sont parfois des façades d’immeubles sociaux ou des pignons. Certains ont plus de 50 mètres de haut et leur largeur est celle de l’immeuble (plus de 20 mètres). Comment expliquer le nombre de ces œuvres monumentales dans cet arrondissement ? C’est toute une histoire…Une histoire qui mérite d’être contée.

A l’origine du projet, une tradition et une rencontre. Le maire de l’arrondissement, Jérôme Coumet, dans un entretien donné à une revue y raconte son origine : « Cette tradition est plus ancienne qu’il n’y paraît puisque l’association « Les Lézards de la Bièvre » avait initié l’intervention d’artistes de rue à l’occasion des portes ouvertes des ateliers, avec par exemple Miss Tic et Némo. De mon côté,  j’avais l’obsession de rendre plus visible le caractère artistique du 13e où se trouvent de très nombreux ateliers (d’artistes). Enfin, j’ai fait la rencontre de Mehdi Ben Cheikh qui a ouvert la Galerie Itinerrance dans le 13e avec qui nous avons initié de nombreux projets. »

De cette rencontre, un projet alors novateur naquit ; dans l’attente de la démolition d’une tour d’habitation, de nombreux street artists s’approprient les lieux et créent un évènement qui aura moult conséquences. La Tour 13 devient l’espace de quelques mois un manifeste du street art. Son mur pignon est peint d’une fresque marquée par l’influence du lettrage et de la calligraphie arabe. Les logements vides, tous identiques, sont investis par les artistes qui proposent des œuvres d’une grande diversité, illustrant par l’exemple, la richesse de cet art urbain. La Tour 13, en quelques jours,  devient « the place to be » de Paris. Des milliers de visiteurs feront la queue en plein hiver, plus de 4 heures, pour avoir la chance de la découvrir. Les médias donneront à l’évènement la taille d’un phénomène de société. La Tour 13 inaugure un type nouveau d’évènements artistiques : l’appropriation par des street artists d’un espace voué à la démolition. L’aspect éphémère de la manifestation, la destruction des œuvres lui confère un caractère exceptionnel.

Confortés par le succès de la Tour 13, le maire de l’arrondissement, Jérôme Coumet et le directeur de la galerie Itinerrance  vont prolonger leur partenariat y associant une autre galerie de l’arrondissement, la galerie Mathgoth. Ils  mettent en œuvre une démarche originale : « Dès les premiers murs, nous avons associé les habitants, fait de la pédagogie et ainsi nous avons pu bénéficier du soutien des habitants.  Au-delà des idées préconçues, les publics sont très variés. Les premiers soutiens furent des mamies du quartier qui dès le matin emmenaient le café à l’artiste. Bien entendu, la médiatisation nous a aussi aidés. Et j’aime quand des habitants me disent avec fierté : « j’habite l’immeuble du « chat » de C215 ou de « La Résistante » d’Obey. Nous avons la volonté d’impliquer systématiquement les habitants du quartier. Généralement, l’artiste présente plusieurs esquisses et les riverains votent pour choisir l’œuvre qui sera réalisée. Nous avons aussi associé des écoles pour certaines interventions. »

Si les premiers murs sont des commandes municipales, fortifiés par la forte implication des habitants et le rayonnement du projet, le trio Jérôme Coumet et les deux galeristes, ont servi de médiateurs, de « go between », entre les bailleurs sociaux, devenus entretemps demandeurs de fresques monumentales, et les artistes. Les galeristes spécialistes du street art ont facilité les contacts entre les « pointures » de cet art qui ne connait pas les frontières et apporté leur expertise au projet. Curieux renversement des choses ! Les propriétaires des murs qu’il fallait dans un premier temps démarcher, convaincre, voire aider à financer  la fresque sont pour des raisons qui ne sont pas seulement artistiques demandeurs et financeurs.

En quelques années, en s’inscrivant dans un terreau ancien d’ouverture sur les arts, un maire et deux galeristes ont transformé le paysage urbain. Les fresques sont devenues un marqueur fort de la politique de la municipalité et un atout touristique. Le site Internet de la mairie présente le projet dans les termes suivants : « Le Street art est en plein expansion et connaît aujourd'hui une reconnaissance artistique internationale. Paris, grâce au 13e arrondissement, s'inscrit dans la lignée de New York ou Lisbonne.

Le parcours artistique "Street art 13", réalisé en collaboration avec la Galerie Itinerrance et la galerie Mathgoth est une attraction touristique parisienne attirant de nombreux visiteurs français et internationaux donnant une grande visibilité au 13e et à ses partenaires.

Le Street art est également un formidable outil de promotion de la culture pour tous. Le choix d'exécuter des fresques, en partenariat avec les bailleurs sociaux, ou sur de grands ensembles, participe de cette volonté. »

Des amours d’un maire et de deux galeristes devaient naître de beaux enfants. Des fresques ont été certes détruites (la Ville est vivante),  d’autres vont être peintes. L’aventure continue. Dans l’arrondissement et dans d’autres. Le 13ème est devenu un exemple et un modèle d’une politique culturelle ambitieuse ouverte sur l’international, sociale car accessible à tous les habitants, intergénérationnelle, participative.

Annexe : Liste des fresques et adresses.

C215 (France) / 141 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

David de la Mano (Espagne) / 3 rue Jenner 75013 Paris

Ethos (Brésil) / Stade Carpentier / 81 boulevard Masséna 75013 Paris

Faile (USA) / 110 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

Inti (Chili) / 13 rue Lahire 75013 Paris

Inti (Chili) / 129 avenue d’Italie 75013 Paris

Inti (Chili) / 80 boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Invader (France) / Hôpital Universitaire Pitié-Salpêtrière / boulevard Vincent Auriol 75013 Paris

Jana & Js (Allemagne, France) / 110 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

M-City (Pologne) / 122 boulevard de l’Hôpital 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 93 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 60 rue Jeanne d’Arc 75013 Paris

OBEY (États-Unis) / 186 rue Nationale 75013 Paris

Pantónio (Portugal) / Croisement boulevard Vincent Auriol et rue Jenner 75013 Paris

Pantónio (Portugal) / Avenue de Choisy / Place de Vénétie 75013 Paris

Roa / Ascenseur / Rue Marguerite Duras 75013 Paris

Sainer (Pologne) / 13 avenue de la Porte d’Italie 75013 Paris

Stew (France) / Place de la Vénétie 75013 Paris

Vhils (Portugal) / 173 rue du Château des Rentiers 75013 Paris

 

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La Tour 13 (aujourd'hui démolie).

Le chat de C 215 (pochoir), France.

Jana et JS (pochoir), Allemagne et France.

Pantonio.Portugal

Obey Giant (Shepard Fairey),Etats-Unis.

Seth, France.

Stew, France (pochoir et techniques mixtes)

Obey Giant

C 215 (pochoir)

20 janvier 2017

Ouf !

On lui a dit tant de choses qu’elle ne sait rien. Oui, il a eu un malaise en rue, des passants l’ont secouru et ont appelé une ambulance. C’est grave ? Oui, non, peut-être, personne ne sait. Quand elle arrive à l’hôpital, tout le monde a le sourire. Bon Dieu ! Où achètent-ils ce sourire ? Elle veut le même à n’importe quel prix. On lui indique le chemin des « Soins intensifs ». Il faut suivre cette direction. Après le fleuriste tourner à gauche, puis à droite, encore à gauche et c’est là. Evidemment, elle se perd dans ces couloirs qui se ressemblent. Elle demande son chemin à un infirmier qui lui répond dans une langue inconnue. Il est d’origine étrangère. Normal qu’elle ne comprenne rien. Elle répète la question. L’homme répond les mêmes mots en articulant comme si elle était idiote. Elle ne comprend toujours pas. L’homme soupire et perd patience. A nouveau, il répète la phrase incompréhensible en lui indiquant une vague direction. Elle ne comprend toujours rien mais n’ose pas demander à nouveau. Elle préfère faire oui, oui, de la tête, plusieurs fois, comme un boxeur sonné écoute les consignes de son manager sans rien comprendre. L’infirmier répète mot pour mot ce qu’il a déjà dit et puis, s’éloigne, excédé par la bêtise de cette femme.

Les « Soins intensifs » se trouvent devant elle, à moins de vingt mètres. Elle comprend mieux la réaction de l’infirmier. Dans le service, l’humanité se divise entre les couchés et les verticaux. Les couchés, elle ne veut pas les voir. Elle préfère s’adresser à un médecin et à une infirmière debout au milieu du couloir, en grande conversation dans une langue incompréhensible. Elle s’approche d’eux et prononce le nom de son mari. Immédiatement, ils cessent de discuter. Admiratif, le médecin lui serre chaleureusement la main, l’infirmière aussi. Visiblement, son mari est quelqu’un par ici. Le médecin n’est pas d’origine étrangère. Il est blond avec des yeux bleus et pourtant elle ne comprend rien aux longues explications qu’il lui fournit. L’infirmière parle aussi une langue inconnue mais elle sourit. La femme ne veut comprendre que son sourire. De la main, l’infirmière lui montre une porte qu’elle ouvre. Son mari est là, couché, endormi. Sur un écran, s’affiche un score mais elle ne comprend pas qui gagne, qui perd ni même ce qui est en jeu. La femme veut prendre la main de son mari dans la sienne mais relié au marquoir, il n’est pas libre de ses mouvements. Lui n’a pas besoin de sourire ni de parler pour la rassurer. Endormi, il semble si serein. Son silence lui fait du bien, à la femme. Le silence, elle connait. La femme reste longtemps. On dirait que le temps s’est arrêté. Chaque fois qu’une infirmière pénètre dans la chambre pour vérifier le score, la femme demande des explications mais l’infirmière ne parle pas français et se contente de sourire. Elle sourit même en sortant de la chambre à reculons comme une vieille actrice de music-hall quittant la scène. De l’autre côté de la fenêtre, la ville retient son souffle elle aussi. Le soir tombe. Une journée perdue ou gagnée ? Elle l’ignore. Elle annonce à l’infirmière qu’elle s’en va mais qu’elle reviendra demain à la première heure. Sa réponse est incompréhensible mais elle garde le sourire. C’est déjà çà. Le lendemain, la porte de la chambre où se trouve son mari est verrouillée. Elle en parle à l’infirmière qui lui répond : « Il y a eu des complications. Il est mort cette nuit. On a transféré son corps à la morgue. ». La nouvelle est terrible. Quelque chose s’effondre au plus profond de cette femme qui vacille mais, ouf, quel soulagement de comprendre enfin les mots de l’infirmière.

18 janvier 2017

Sifat, la quête de la pureté des origines.

Au premier regard l’œuvre naissante de la jeune artiste Sifat semble plurielle. Pourtant, toutes ses œuvres sont traversées par une même tension, une même énergie : chercher au-delà des différences les formes essentielles, voire primitives,  s’affranchir de la « raison raisonnante » chère à Descartes pour trouver la grâce de la création.

En effet, un regard rapide sur ses travaux, de « Fountain of youth », de sa participation à « Play me I’m yours », à la caravane de Rozi, à la récente « Ceci n’est pas une poule », d’aucuns noteraient les profondes différences dans le rapport qu’entretient l’artiste à la création plastique. Ils auraient tort. Son œuvre est cohérente et profonde.

Le spectateur est saisi, en regardant les premières œuvres, du foisonnement des signes. Les signes, réduits au trait, sans volume, s’interpénètrent, se mêlent, se combinent formant une savante et élégante combinaison. L’usage de la couleur reste mesuré, comme restreint. La composition échappe. A y regarder de plus près, les signes sont des lettres. Des lettres empruntées à différents alphabets. Elles ne forment pas des mots. Leurs sons nous sont inconnus. Leur sens en a été ôté pour ne garder que l’essence de leur forme. L’intention de Sifat n’est pas d’écrire pour dire. Elle garde les plus belles formes des plus belles lettres pour créer son alphabet. Sifat, chose rare dans le monde de l’Art, parle bien de son travail. Elle écrit : « Je suis à la quête de mon langage graphique ». C’est en traçant les formes rêvées des lettres qu’elle construit, non un langage vernaculaire, un langage commun à un groupe humain pour conserver la mémoire des événements et transmettre des idées et des émotions, mais un langage idéal où seule la forme est le vecteur entre l’artiste et celui qui contemple l’œuvre. Comme le langage universel que parlaient les Hommes dans la tour de Babel, ce langage compris par tous parce qu’il est simple beauté.

La double culture de Sifat explique, du moins en partie, cette recherche. Du Bangladesh, elle garde la langue : la langue « maternelle » dit-on, et l’écriture. Elle se souvient de la fonction de l’écriture tracée sur le sol des maisons pour protéger les familles. Elle écrit d’ailleurs que « l’écriture bengali est pour moi une source d’inspiration. Une façon de me rapprocher de mes racines ». Racines familiales, bien sûr, mais plus profondément, racines du début de l’écriture, racines du temps où des signes élémentaires et déjà parfaits faisaient sens.

Cette quête de la forme pure traverse son œuvre, lui donnant toute sa signification. Des alphabets peints à sa toile intitulée pour faire un clin d’œil à Magritte, « Ceci n’est pas une poule », l’objectif est le même, extraire des formes complexes la beauté formelle qui est, elle, simple et obéit aux règles éternelles de l’harmonie.

Comprendre, c’est « prendre avec ». A cette première réflexion, il convient d’aller plus avant dans le moment de la création. Sifat écrit dans ses « Pensées naïves », qui n’ont de naïves que l’épithète qu’elle leur donne : « J’aime créer des motifs. C’est un peu comme composer de la musique ». Elle dit aimer la musique, des musiques au demeurant fort diverses : la musique électronique, le hip-hop, le funk, la musique touareg. Elle note également : « La spontanéité, l’improvisation, la « perdition » font partie de mon travail ». Nous voilà au cœur de sa création : elle est dans l’instant. Elle a une fringale de savoirs, elle apprend voracement et au moment de peindre, elle oublie tout, obéissant aux règles non écrites de l’inspiration et de l’invention, réinvestissant ses connaissances, ses expériences, ses désirs et ses douleurs dans une « transe » cathartique.

Sifat est en chemin. Elle sait que la route est longue et semée d’embûches. Comme le Petit Poucet du conte, elle sème, au passage, des œuvres, témoignages émouvants de sa recherche d’absolu.

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18 janvier 2017

Un instant d'inattention

 
 
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Un instant d'inattention
Et... La nature reprend ses droits
Une rumeur évasive
La morsure d'un sabre
Au service de la menace
Henri a l'air conditionné
Amour de la routine
Chance de ne pas être là
Il passe d'un sujet à l'autre
Tant bien que mal
Interminable
Fuite en avant
Un instant d'inattention
Et... La nature reprend ses droits
Pedro fait saigner
Il impose ses règles
Mares de boues
Ongles noirs
Dollars
Et partout
Sur les ondes
Les plaintes chantantes des pleureuses
Et la vibration sourde des tambours
Un instant d'inattention
Et... La nature reprend ses droits

16 janvier 2017

Trumpitudes et tour de chauffe

Samedi 7 janvier

 Quand un chef d’État évoque publiquement dans son pays la situation d’un pays étranger, il doit toujours se demander comment ses paroles seront accueillies dans ce pays-là. Cette précaution-là non plus ne semble pas être prise par Donald Trump. Ainsi, il n’imagine pas combien ses propos sur Taïwan peuvent blesser la Chine. C’est comme cela que naissent des conflits, sur des broutilles qui enflent. Les questions graves ne débouchent pas sur des querelles ; elles se traitent et se règlent en négociations, certes longues parfois, mais toujours en évitant de faire perler les armes.

                                                           *

 François Hollande. Une fin de semaine en Corrèze pour une fin de mandat. Il plaisante, il taquine, il se laisse ovationner, il ne s’abandonne à aucune émotion, aucun sentiment de nostalgie ne semble percer, mais dans son bref discours « de retrouvailles plutôt que d’adieux », il emploie trois fois le mot « tristesse »…

                                                           *

 Même à Las Vegas, au Salon de l’électronique, François Fillon se lance dans un couplet contre les fonctionnaires. S’il continue sur ce ton, cela finira par lui coûter cher.

Dimanche 8 janvier

 Vincent Peillon hier soir sur le plateau de Ruquier : Quelle fougue ! Quelle intelligence du fait ! Quelle superbe défense de la Laïcité ! L’honneur de la Gauche est là, mais surtout celui de la République et de la triade qu’elle représente. Même s’il échouait à la primaire, sa candidature n’aurait pas été inutile. Mais rien n’est encore acquis.

                                                           *

 Paris, unique, éternel, et à jamais fréquenté, vanté, adulé… Paris, tellement chanté ! Victor Hugo prétendait : « Tout ce qui est ailleurs est à Paris. » Et Stefan Zweig s’interrogeait : « Á quoi bon voyager puisqu’ici, on a tout sous la main ? » Quant à Henry de Montherlant, il célébrait la Ville sous ses aspects propices à la déambulation sereine, dans un goût de solitude qui ressemble à une communion de l’homme avec les lieux : « Les gens s’étonnent toujours que vous ne quittez pas Paris l’été, sans comprendre que c’est précisément parce qu’ils le quittent que vous y restez. » Les mots et l’Histoire virevoltent autour de délicieuses saveurs. La poésie est partout. Oh ! Tant de choses !...

Lundi 9 janvier

 Le journal Le Parisien montre à son tour que le trajet de Manuel Valls vers la candidature est loin de ressembler à une voie royale - si l’on ose dire… - « J’ai changé » prétend-il. Ce n’est pas la meilleure manière de se présenter, alors qu’il vient à peine de quitter Matignon. « J’ai changé » ; l’expression avait servi de pivot au grand discours de candidature de Sarkozy. Du coup, le dessinateur Ranson croque Hollande s’adressant à Valls en lui conseillant : « Arrête de dire ‘J’ai changé’, ça rappelle Sarkozy. » Et l’autre de rétorquer : « Tu préfères que je dise ‘Le changement, c’est maintenant ?’ » Jusqu’au dépôt officiel des candidatures, à  la mi-mars, bien malin qui pourra pronostiquer, dans cette élection présidentielle, le commencement de l’ébauche d’un aperçu de résultat.

                                                           *

 L’Ami, film sombre, lent, triste et terne de Renaud Fély et Arnaud Louvet. Nourrir l’idéal de la fraternité au début du XIIIe siècle, c’est forcément s’engager en religion. L’Église est sévère sur le respect de la Règle. Aider les pauvres est aussi un idéal respectable, mais y consacrer sa vie devient suspect. Á contrôler. Le moteur de la foi est la souffrance. Ce qui est étrange, c’est que les siècles s’accomplissent selon les mêmes schémas : le détachement de l’autorité, le dévouement au service du Seigneur, la liberté dans la recherche de l’égalité, l’harmonie avec la nature. Le problème, c’est que les lois du profit ont toujours malmené ces belles résolutions poussées à leur paroxysme. L’ami dont il est question, c’est celui de François d’Assise, qui sera canonisé en 1228 par le Pape Grégoire IX, deux ans seulement après sa mort. L’ordre des Franciscains est toujours bien vivant. Le pape actuel a même choisi le nom de François en attachement à leur doctrine. Mais le CAC 40 et le FMI continuent de dominer le monde. Quant à la souffrance qui sévit un peu partout chez les terriens, il serait impudent de penser qu’elle libère.

Mardi 10 janvier

 Le milliardaire Bernard Arnault (groupe de luxe LVMH) est le premier français à être reçu publiquement par Donald Trump. Pour quoi faire ? « Pour créer des emplois, beaucoup d’emplois… » déclare le futur président des États-Unis. L’usine Louis Vuitton de Californie va en effet s’agrandir considérablement et produire beaucoup plus. Fort bien. Et puis un jour, il n’y aura plus d’acheteurs et la baudruche miroitante se dégonflera. C’est alors qu’apparaîtront les alchimistes en tous genres. Ceci n’est pas de la futurologie, c’est un croquis inspiré des expériences passées, celles qui conçurent des pouvoirs totalitaires.

                                                           *

 L’exposition Picasso – Giacometti au musée Picasso, (rue de Thorigny, 5 ; jusqu’au 5 février) révèle admirablement la complicité des deux amis que vingt années séparaient. Pablo naquit en 1881 et Alberto en 1901. D’emblée, le visiteur est confronté à deux autoportraits à vingt ans. Picasso est sombre, l’air maladif, en pleine période bleue, dans les temps de vache enragée. Giacometti se choisit un arrière-plan coloré, paraissant de profil, assez décidé, résolu. Le contraste est flagrant. Le cadre historique est aussi différent : 1921 est une année plus joyeuse que celle de 1901, qualifiée à tort de Belle époque. Les présentations étant faites, on peut voyager avec nos deux amis, complices et souvent aussi complémentaires. Les œuvres se regardent et s’additionnent en méditations soudaines, sans laisser à l’évasion le temps d’un retour : une sororité positive émerge naturellement, comme si un geste, une inspiration, provoquaient un acte de création partagé, chacun avec son style, chacun avec sa force. Les sculptures s’harmonisent et les tableaux les enchantent. Lorsque le voyage s’achève, on a envie de faire demi-tour. Et dehors, des phrases de Picasso étayent l’émotion que le souvenir conservera. Comme celle-ci : « Il n’y a pas d’art abstrait. »

Mercredi 11 janvier

 Les images d’Obama prononçant son discours d’adieu au peuple américain depuis Chicago, où son engagement politique a pris son élan, avait sur la fin, inévitablement des accents hollywoodiens émouvants, notamment quand il s’est adressé à sa femme, à ses filles et à son vice-président Joe Biden. Mais avant cette fin qui souleva la salle enthousiaste, il avait décliné un testament politique grave, où les recommandations en faveur du maintien de la démocratie et de la nécessité de gouverner pour le bien de tous, sans exception, laissaient planer des mises en garde à propos de son successeur, sans jamais citer son nom. « Yes we did ! » se devait-il aussi de clamer en énonçant son bilan. Une autre ère commencera le 20 janvier avec l’investiture d’un milliardaire habitué aux outrances. Le contraire de la sagesse et de la lucidité qui animaient Barack Obama. L’American way of live s’identifiera totalement aux pouvoirs de l’argent. Ce n’est pas neuf mais ici la vision sera poussée à son paroxysme. Cette année, on évoquera le centième anniversaire de la Révolution d’Octobre, celle-là même qui avait conduit son initiateur Vladimir Illitch Oulianov dit Lenine, à prétendre qu’il allait construire des pissotières en or. Son projet s’est effondré en 1989 mais c’est peut-être le temple du capitalisme qui le concrétisera. Á quel prix ? That’s the question.

                                                           *

 Romain Gary se raconte : « … Á un certain moment, je me souviens, je racontais au général de Gaulle les changements de culture que j’ai subis et je lui ai raconté l’histoire du caméléon. On met le caméléon sur un tapis rouge, il devient rouge. On met le caméléon sur un tapis vert, il devient vert, on l’a mis sur un tapis jaune, il est devenu jaune, on l’a mis sur un tapis bleu, il est devenu bleu, et on a mis le caméléon sur un tartan écossais multicolore et le caméléon est devenu fou. Le général de Gaulle a beaucoup ri et il m’a dit : ‘Dans votre cas, il n’est pas devenu fou, il est devenu un écrivain français…’ » On comprend la réponse seyante du général, comme on comprend le besoin de Gary d’évoquer le compliment. Mais l’un et l’autre savent cependant que l’on peut à la fois être fou et être un écrivain français. Et même un grand écrivain français… Comme Romain Gary par exemple…

Jeudi 12 janvier

 Marine Le Pen s’est rendue à la Trump tower de New York. Personne n’était là pour la recevoir mais on la voit quand même attablée avec des hommes sensés être des collaborateurs du futur président. Bien des citoyens voyageant sur les sites informatiques retiendront l’image.

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 Personne ne peut dire comment finira le mandat de Trump. Mais chacun voit déjà comment il commencera : dans la confusion, les querelles médiatiques, les querelles médiatisées, le brouhaha permanent, la vulgarité, la vocifération, les allusions dégradantes, les règlements de comptes… Pouah !

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 Selon Mitterrand, Delors avait envie d’être président mais il n’avait pas envie d’être candidat. Pourrait-on imaginer, à l’inverse,  que Hollande avait envie d’être candidat mais qu’il n’avait pas envie d’être président ? Peut-être…

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 De l’avis des spécialistes, l’exposition que le Centre Pompidou consacre à Magritte (jusqu’au 29 janvier) est la plus impressionnante jamais réalisée. Le commissaire, Didier Ottinger, a choisi de la construire sur un mode thématique, brisant toute forme de chronologie, ajoutant plutôt la référence au temps par une allusion au passé lointain. Ainsi, la partie Les mots et les images est introduite par un extrait de la Bible ; Ombres, profils, silhouettes par des propos de Pline l’Ancien ; Feux, simulacres et aveuglements par Platon, etc.  Par exemple, le tableau La folie des grandeurs  montrant un torse féminin en trois parties inégales qui s’emboîtent figure dans la salle  délimitée par un texte de Cicéron intitulé L’invention, lui-même accompagnant un tableau d’Angelika Kauffmann, Zeuxis choisissant des modèles pour sa peinture d’Hélène, datant de1778. Ces voisinages permettent des raccourcis et des confrontations à travers les époques. Ils offrent aussi au parcours du public une forme d’universalité qui rehausse l’intérêt du visiteur. C’est judicieux et cela démontre également, au passage, la vaste culture du commissaire. Du reste, ce que celui-ci vient de réaliser pourrait constituer la matrice d’une nouvelle méthode, applicable à n’importe quelle élaboration de grande rétrospective. Revoici Magritte en une référence à laquelle même ses spécialistes ne s’attendaient pas.

Vendredi 13 janvier

 La première confrontation télévisée des candidats à l’investiture de la gauche fut assez terne hier soir. Et pourtant, des nuances apparaissaient dans les prises de position, des suggestions intéressantes étaient à déceler,  mais tout cela, il est vrai, s’accomplissait au sein de paroles convenues. C’était un peu du même tonneau, lors du premier débat de la droite. Tout le monde s’observe, chacun est un peu tendu, impressionné, prudent, animé par le désir principal de ne pas commettre un lapsus, ne fût-ce qu’un seul, qui le pénaliserait pour l’ensemble de sa prestation et qui déclencherait une diarrhée de réactions sur les médias sociaux. C’est ce qu’on appelle en boxe le round d’observation et en Formule 1 le tour de chauffe. Eh oui ! On en est là aujourd’hui : le débat politique s’apparente à une compétition sportive ; c’est la télévision qui fait le candidat en lieu et place des partis. Et pour être remarqué, il faut soit lâché un bon mot, une belle allusion vinaigrée à l’endroit d’un concurrent, soit trébucher. En comparaison, le téléspectateur d’un match de boxe attend le K.O. en avidité, celui d’une course automobile jouit d’un carambolage. Cela dit, on a perçu néanmoins des spécificités : Benhamias sera à la gauche ce que Copé fut à la droite, l’amuseur involontaire ;  Montebourg maîtrise bien l’outil audiovisuel, Sylvia Pinel récite le bréviaire de la radicale socialiste, Benoît Hamon tente quelques originalités tandis que Vincent Peillon multiplie les références historiques pour appuyer ses démonstrations. Et puis il y a Valls, Premier ministre sortant retombé ici quasiment à la posture du challenger. Bah ! … On verra bien, lors de la deuxième joute…

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 Nate Parker a réalisé une superbe œuvre cinématographique en retraçant une des toutes premières révoltes des esclaves afro-américains. Elle survint dans le comté de Southampton, en Virginie, durant l’été 1831. On ne peut que s’attendre à des scènes de violences atroces tant du côté des esclavagistes, que dans le combat que les noirs se décident à mener. Mais s’il est fondamental de méditer le présent à la lumière du passé, à l’heure où les religions dominent les idéologies, on remarquera que Nathanaël, « le prêcheur nègre », trouve dans la Bible la possibilité de changer de comportement, de passer de la pacification, du pardon, à l’autorisation divine de tuer, de détruire. « Donnez-moi un mot et je  ferais pendre un homme » disait le Cardinal Richelieu. Dans les Livres de la foi, il y a beaucoup de mots.

Samedi 14 janvier

 Les chrétiens sont de plus en plus persécutés en Asie, davantage encore qu’au Moyen-Orient ou qu’en Afrique. Juste retournement de l’Histoire dira-t-on. Certes. Ce n’est pas une raison pour accepter les discriminations parfois meurtrières.

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 Tandis que les artères menant à la Maison Blanche commencent à être préparées pour l’investiture de Trump, un programme de manifestations quotidiennes est organisé par des associations ayant été brocardées par le candidat en campagne. Cela se terminera par un défilé de femmes dont il faudra mesurer l’ampleur pour apprécier le degré de mécontentement que le vociférateur professionnel suscite encore, quelques heures seulement avant d’embrasser la charge suprême. On ne saura sans doute jamais si Poutine a vraiment déstabilisé les débats entre les deux protagonistes. En tout cas, s’il l’a fait, il aura bien réussi son coup.

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 Lors d’une récente prestation sur le plateau d’un Journal de 20 heures, François Fillon s’était défini comme « gaulliste et chrétien ». Au cours du débat de la gauche avant-hier, Vincent Peillon, pourtant très à cheval sur les règles de la République laïque, avait parlé d’un individu « d’origine musulmane ». Qu’on le veuille ou non, la religion va occuper une place importante dans la campagne qui s’annonce. Trop importante du reste, mais cette situation ne sera que le reflet d’une immixtion sourde et tenace dans la sphère publique. La nier n’est pas la solution. En tenir compte ne suffira pas. Il faut des contrefeux. Ou un renouvellement des règles.

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 Cela étant dit, François Fillon a, ce matin, trouvé une autre manière de se définir. Par la négative cette fois. Á la tribune du Conseil national des Républicains qui entérine sa candidature, il a précisé : « Je m’appelle François Fillon, pas François Hollande. » Il parle vrai le gaillard ! Et d’ailleurs, il ne s’appelle pas non plus François Mitterrand ou François le pape, et il ne sera jamais François 1er parce que la place est déjà prise dans l’histoire de France. La précision était, reconnaissons-le, nécessaire, car ce rassemblement de la droite se tenait dans la salle de la Mutualité, un haut-lieu des heures chaudes de la gauche. C’est là que les socialistes avaient donné l’investiture à Lionel Jospin pour la présidentielle de 1995. En passant devant l’église Saint-Nicolas-du Chardonnet, le repaire des intégristes catholiques tout proche, les militants socialistes qui se rendaient à leur congrès se faisaient insulter par les fidèles agglutinés sur le trottoir de leur abri divin. On peut supposer qu’aujourd’hui, vingt-deux ans plus tard, les mêmes ont plutôt applaudi les fillionistes acharnés…   

Dimanche 15 janvier

 … Et pendant ce temps-là, François Hollande se faisait ovationner à Bamako ainsi qu’en exprimant ses adieux au 27e sommet Afrique – France. Les hommages appuyés qu’il reçut le poussèrent même à confier à la tribune son regret de ne pas solliciter un nouveau mandat…

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 Dans un entretien au journal allemand Bild (la plus grosse diffusion de toute l’Europe centrale), Trump continue de prononcer des paroles iconoclastes. Ainsi, entre autres prédictions il annonce la fin de l’Europe. Deux points positifs découlent de cet augure : voilà tout d’abord une belle occasion pour l’Union européenne de se relancer, si elle a encore la capacité de regimber ; et par ailleurs, on peut maintenant affirmer sans craindre de se tromper que Donald Trump sait que l’Europe existe. Peut-être même qu’il sait où elle se trouve sur le planisphère.

 

 Après la projection d’I comme Icare, le film d’Henri Verneuil qui n’a pas vieilli, avec cette intimidante expérience de la soumission à l’autorité qui venait d’être pratiquée aux États-Unis, ARTE diffuse un documentaire sur Yves Montand. Staline, Marylin, Catherine Allégret (dont le fils, Benjamin Castaldi, s’est enrichi en regardant par le trou de la serrure…), les femmes… le tout commenté par Kouchner se donnant un rôle de biographe péremptoire… C’est à peine si l’on sut que cet homme si complexe à la ville était si attachant à la scène. Pas la moindre chanson, pas le moindre extrait de récital qui puissent  laisser un échantillon de joie. Amer, on n’éteignait pas la télé à la fin de ce portrait affligeant car malgré l’heure tardive, la chaîne des réjouissances culturelles proposait un autre documentaire, sur Juliette Gréco cette fois. De quoi prévenir un sommeil serein, grâce à une prestation de la chanteuse à son image : franche et vraie. Á la différence de Montand, Gréco est toujours en vie. Dès lors, c’est elle qui règle la trame tandis qu’on la voit plus souvent que le  roucouleur impénitent chanter dans les salles mythiques. Alors que Montand était fils d’immigré communiste italien fuyant le régime de Mussolini, Gréco était fille et sœur de résistantes envoyées à Ravensbrück comme Simone Weil ou Geneviève de Gaulle. L’engagement politique de l’un et de l’autre, fort évoqué dans ces images-là, démarra donc sur les bases perturbées du XXe siècle infernal, produisant de pareils combats par des voies cependant différentes. Étrange éloignement : Gréco n’apparaît jamais dans la vie de Montand, et inversement.

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Parole d’un sartrien inébranlable, irréductible : « Il a eu bien raison d’avoir toujours tort ! »

                                                       

 

 

 

 

 

 

 

12 janvier 2017

Marko93, un regard de lumière.

Marko93 se présente comme « Darkvapor, the French lighter ». Passons sur le jeu de mot qui l’apparenterait à l’empereur du côté obscur de la Force, redoutable duelliste, armé de son sabre laser. Revenons sur l’épithète, que j’oserais librement traduire : le français qui apporte  la lumière.

Est-il étonnant qu’un street artist se présente comme celui, tel le héros brandissant une torche, apporte au monde la lumière ? Un peu parano, direz-vous ? Vous avez raison !. Heureusement, les artistes ne sont pas des gens raisonnables !  En fait, pas tant que cela. Nul ne contestera que Marko soit un peintre. La peinture sur un mur ne se distingue guère de la peinture de chevalet, aujourd’hui. Marko dans la rue utilise des bombes aérosols, des brosses, des éponges pour le pochoir distraites de leur utilisation initiale, des feutres etc. Comme sur une toile. Et les peintres, de tous temps, ont toujours eu à « dealer » avec la lumière.

Une des premières raisons, chronologiquement parlant, est physique. Les objets du réel baignent dans la lumière, autrement dit, ils reçoivent des particules portées par des longueurs d’ondes différentes. Certains rayonnements sont absorbés par la couleur de l’objet, d’autres sont renvoyés, percutent l’œil et sont interprétés par notre cerveau. Nous « voyons » une lumière réfléchie. Dans les deux sens du mot : renvoyée par des objets et analysée par notre intelligence pétrie de culture. Le premier défi a donc été, pour représenter, de fabriquer des pigments et du liant pour rendre compte des couleurs. Des siècles d’un savant artisanat ont été nécessaires pour parvenir à reproduire  les couleurs que nous voyons. Résumons, traduire par une matière la lumière a été une préoccupation majeure des peintres. Des fous, comme Turner, en sont même arrivés à faire de la lumière le sujet de leurs tableaux ! Il eut des prédécesseurs… et de nombreux descendants.

Marko comme ses glorieux ancêtres a été confronté à la représentation de la lumière. Voilà plusieurs années, il proposa une solution : encadrer une zone peinte de couleurs vives (voire fluorescentes et phosphorescentes) par des dégradés de couleurs violemment contrastés. Récemment, il alla encore plus loin dans ses tentatives de représentation où se rencontrent, comme souvent en matière de création, le besoin et le hasard. C’est une belle histoire. Elle commence par les yeux du chat noir de Frida kahlo. D’abord, peints de couleurs fluo, Marko constate que l’effet de rayonnement s’estompe quand la peinture ternit. Un voyage en Inde. Marko remarque que des tuk tuk se signalisent avec des bandes de revêtement fluorescent.  Il découvre alors que ce matériau se vend en rouleau. Voilà la solution aux yeux du chat noir : il suffit de découper et de coller cette matière réfléchissante pour rendre compte du regard du félin ! S’ensuit une brillante série de fresques et de toiles animalières.

Certes, les yeux ne projettent pas de lumière ! Voire. La nuit, ils la réfléchissent ! Et puis, Marko est davantage poète que physicien de la matière. Ne dit-on pas « jeter un regard » ? N’avons-nous pas l’illusion que les yeux projettent des faisceaux de lumière ?

Marko a patiemment apprivoisé la lumière : par des rais de peinture fluo, par l’utilisation de peintures renvoyant des couleurs très vives, par le collage de matières réfléchissantes. Comme Prométhée, il veut ravir  le feu de l’Olympe.

Je me suis longtemps interrogé sur les raisons qui ont guidé sa recherche. Je crois entrevoir une parcelle de vérité. Marko, artiste-peintre, est un homme de l’image. Il crée des images et sa culture est une culture des images (peintures, photographies, installations etc.). Il donne vie à des regards que nous regardons. Cette coexistence de deux regards, le regard de celui qui regarde l’œuvre et le regard de l’animal se rencontrent, est la condition nécessaire de toute communication. Communiquer avec autrui, c’est d’abord un échange de regards. Les fresques de Marko et ses toiles sont des situations analogiques à celles de la communication. Nous sommes touchés par le regard réfléchi de l’animal parce que nous établissons avec lui, une communication muette.

Regardons de plus près les œuvres de Marko, dans tous les cas nous voyons les deux yeux (soit l’animal est de face, soit il est de ¾). Dit autrement, je regarde dans les yeux un animal qui me regarde. C’est assez dire que c’est le regard qui intéresse Marko. La magie de l’art et ses artifices recréent une communication édénique entre les Hommes et les Bêtes. Marko93 est bien davantage qu’un bon faiseur : c’est un homme obnubilé par la communication, la relation aux autres. La lumière est un moyen d’établir des liens, des relations profondes entre nous et l’animalité.

 

 

Image: 

Le dégradé de couleurs (jaune, orangé sur fond grenat) donne plus d'éclat au blanc.

Le recours aux peintures phosphorescentes combiné au fractionnement des surfaces par de forts contours noirs et une diffusion des gouttelettes projetées par la bombe aérosol créent un effet "vitrograff".

Un exemple de portrait peint avec la technique "vitrograff" (Frida Kalho).

Les Bonobos. De fins "calligraffs" sont utilisés par colorer des surfaces.

Loft du 34. Mur peint de "colonnes" de "calligraffs". Une illustration de la recherche chromatique de Marko93.

Loft du 34. Marko93 peint, comme un trumeau, un fauve. Un superbe exemple de sa maîtrise de la couleur.

12 janvier 2017

Mensonge à Maman



 

 

Image: 

Mensonge à maman

Les crocs de l’agneau
Pincent le beau cou du vautour
Caresses de balles de caoutchouc
Prend ton glaçon par la main
Garde ton sang-froid
Entre deux doigts
Serre
Un carré chocolat
Noir

La fille attend
L’affut tendu d’un amant
Tête nue
Boursicotages
Dans les fragments d’un manteau gris
Pendant le coucher des couleurs

La fanfare
Rabat-joie
Joue une histoire pour lier le peuple
Le général des choses
Bras croisés
Se siffle la vieille danse aux sorcières
Les flammes jaunes de sa moustache
Tremblent de désir pour
Le petit beurre de la veuve

Le vautour saigne
Le chocolat fond
Le glaçon brûle l’agneau
La lumière chute
Tensions des bourses
Tout fourre tout
Dans le cache-poussière

07 janvier 2017

Si tu veux la paix, prépare... la paix!

Dimanche 1er janvier

 En Afghanistan, une femme a été décapitée parce qu’elle se baladait devant les vitrines alléchantes sans son mari. Coup de rétroviseur : Abbeville, 28 février 1766. Un jeune homme de 19 ans est condamné pour « impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables ». Son crime ? « Être passé à vingt-cinq pas d’une procession sans ôter son chapeau, sans se mettre à genoux, et d’avoir rendu le respect à des livres infâmes au nombre desquels se trouvait le dictionnaire philosophique du sieur Voltaire. » Le chevalier de La Barre est torturé puis exécuté le 1er juillet 1766, un exemplaire du dictionnaire de Voltaire cloué sur le torse avant d’être jeté au bûcher.

 La différence entre leur fanatisme religieux et le nôtre ? 250 ans.

                                                           *

 Istanbul. Carnage dans une discothèque durant la nuit de réveillon. Le meurtrier fou était déguisé en Père Noël. Recep Erdogan est une fois de plus humilié. S’il ne s’agissait, chez les victimes, d’innocents fêtards, le désarroi et l’ire du sultan seraient drôles, prêteraient à ricanements. Il n’y a de sacré que la liberté de rire de tous les sacrés.

                                                           *

 Avant d’entamer le long et périlleux voyage auquel nous invitent les 364 jours périlleux qui s’annoncent, réapproprions-nous une tranche de passé à conserver à l’esprit, d’abord et surtout jusqu’au 7 mai, date du second tour de l’élection présidentielle, mais aussi après : « Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme… » Suivront, en ce 26 août 1789, une série d’articles intimidants dont le premier est et restera unique au monde : « Les hommes naissent libres et égaux en droits… » Et plus loin : « L’Assemblée nationale proclame « la nécessité de porter assistance à tout peuple désirant briser ses chaînes. »

Lundi 2 janvier

 Le très sympathique, très érudit et très expérimenté Antonio Gutteres successeur de Ban-Ki-moon à la tête de l’ONU, prend des risques. Il veut faire de 2017 « une année pour la paix ». On est de tout cœur avec lui mais on ne voudrait pas que cette toute première déclaration ne déclenche pas de l’ironie chez quelques dirigeants qui comptent et que la gâchette démange souvent.

                                                           *

 François Hollande est en Irak. D’abord à Bagdad et ensuite au plus près des lignes de front où il rend visite aux forces françaises. « Combattre l’État islamique en Irak, c’est prévenir le terrorisme sur notre propre sol » est la phrase que l’on retiendra de cette visite brève et néanmoins spectaculaire.

                                                           *

 L’effondrement du communisme a engendré des fortunes colossales en des temps très courts, notamment par les privatisations à outrance de tout et de n’importe quoi. Un équilibre entre les fonctions de l’État et celles des initiatives privées s’avère urgent à rétablir. En Slovénie, le gouvernement de centre-gauche vient de s’y atteler avec les grands moyens. Le droit à l’eau potable est désormais inscrit dans la Constitution. Lublijana considérée comme capitale verte, avait bien besoin de pareille réforme.

Mardi 3 janvier

 La Roumanie a voté. Elle montre la voie du futur défi européen : un président libéral et un Premier ministre social-démocrate. Ces deux identités devraient se retrouver à la tête de tous les exécutifs des 28 lorsqu’un compromis est indispensable à la gouvernance. La gauche roumaine a remporté brillamment (et donc largement) les élections législatives. Klaus Iohannis, le chef de l’État ne pouvait que choisir un formateur de gouvernement dans le camp des victorieux. Il s’appelle Sorin Grindenau, il a 43 ans, il a été ministre des Communications, et vient de Timisoara, la ville où naquit la révolution qui écarta Ceausescu en décembre 1989. Deux noms à retenir, une évolution à suivre et une espérance : un des anciens pays satellites de l’empire communiste semble recouvrer un équilibre démocratique en se distanciant des extrêmes. Puisse par exemple la Hongrie voisine en prendre de la graine.

                                                           *

 Quel que soit le verdict de la primaire de la gauche la candidature de Peillon aura été utile : il permet à la gauche de recouvrer son honneur et il replace la laïcité au cœur du débat républicain. Ce n’est pas rien. Qu’en pense Jean-Pierre Chevènement ?

                                                           *

 On n’en a pas fini, loin de là, avec les méditations autour du concept de post-vérité. Voici que Le Monde lui consacre son éditorial, considérant que la nouvelle ère qui se crée renferme un défi fondamental, à la fois du côté de ceux qui disent et commentent les faits, (les journalistes), et ceux qui en sont les acteurs (les politiques). Dès lors : « Le défi majeur que la société post-vérité constitue, en fin de compte, est celui de la crédibilité de l’information, qui est au cœur du fonctionnement démocratique. Ce défi-là concerne tous les lecteurs et citoyens. Leur exigence sera notre meilleure alliée. » Conseil aux futurs avocats : spécialisez-vous dans le domaine du droit de réponse ; il va y avoir du boulot !

Mercredi 4 janvier

 Certes, la République démocratique du Congo (RDC) n’est pas à feu et à sang : un accord de transition a été trouvé entre les partisans de Kabila et ceux de Félix Tshisekedi, le fils d’Étienne, le vieux lion socialiste. Mais la situation est très fragile ; l’Église catholique, habituée à s’immiscer dans les affaires publiques, espère veiller à ce qu’une alternance pacifique se fasse jour. Le processus de transition devrait avoir cours durant toute l’année. Les partisans de Kabila l’ont signé en ajoutant « sous réserve ». On ne sait trop ce que cela signifie, hormis que des coups tordus se préparent.

                                                           *

 Le grand orchestre du Splendid à 40 ans, un bel âge mûr. L’occasion de se brancher sur Youtube et de revoir le succès qui fit leur célébrité : Salsa du démon, avec le cher Coluche dans le rôle de Belzébuth. Montrer ces quelques 4 minutes de spectacle-là aux enfants et leur apprendre le texte, d’autant plus facilement digéré qu’il est délirant et fantasmagorique, servi par un rythme – si l’on ose dire – endiablé, serait considéré de nos jours comme pédagogiquement très déplacé, voire, dans certains cercles, condamné. Celles et ceux qui, enfants,  trois décennies plus tôt, ont dansé en regardant la bande de copains déjantés à la télévision sont aujourd’hui des adultes de bonne compagnie.

Jeudi 5 janvier

 Il est assez inouï que l’on découvre encore de nos jours des planètes en notre propre système solaire. Et voilà qu’un savant irlandais vient de nous découvrir un nouvel organe : le mésentère. Certes, cette partie de l’anatomie humaine était connue depuis Léonard de Vinci mais elle était assimilée aux fibres intestinales. Désormais, il conviendra de la considérer comme organe à part entière. De nouvelles pistes s’ouvriront dans l’art de traiter la digestion. On doute fort cependant qu’un traitement du mésentère puisse éviter la gueule de bois.

                                                          *

 L’événement culturel berlinois aurait dû être cet hiver l’exposition d’une soixantaine d’œuvres d’art contemporains en provenance du Musée de Téhéran. L’initiatrice de ce musée fut Farah Diba, l’épouse du Shah, aujourd’hui âgée de 78 ans. Craignant qu’elle n’assiste à l’inauguration, les autorités iraniennes ont, après beaucoup de tergiversations, décidé d’annuler ce projet. Tous les régimes qui ont voulu nier l’Histoire ont fini par disparaître dans leurs contraintes et leurs contradictions. Celui des ayatollahs n’échappera pas à la règle. Ce n’est pas la vieille dame amoureuse de l’art qui le révoquera, ce sont les jeunes filles et les femmes tentées par la modernité, lassées d’être étouffées par les interdits qui les concernent.

Vendredi 6 janvier

 Chaque jour, Donald Trump se met une personnalité, une institution à dos. Á croire que ça l’amuse. Aujourd’hui, sa tête de Turc est chinoise, c’est le yuan, qui ne cesse de s’affaiblir face au dollar. Mais attaquer le yuan, c’est s’en prendre à la Chine… Bon. N’y pensons pas trop.

                                                           *

 François Fillon se définit comme « gaulliste et chrétien » (Journal de TF1). Sur LCI, Henri Guaino s’étrangle : « C’est une faute morale » (pas de point d’exclamation. Guaino n’élève jamais la voix ; ou alors il pète les plombs et trouve l’ire) Il se demande comment lutter contre le communautarisme, comment on pourrait rejeter des listes électorales composées par exemple de musulmans sous l’étiquette de leur foi. Sans vraiment s’attribuer une donnée militante, Guaino affirme l’existence de la République laïque. Cette péripétie mérite d’être retenue : elle est le signe que des débats plus denses et plus profonds naîtront dans la campagne autour de ces sujets-là.

                                                           *

 La population musulmane de Londres est soupçonnée de fraude électorale. Pour s’en prémunir, le gouvernement pourrait instaurer l’usage de la carte d’identité, brisant ainsi une des caractéristiques propres à la citoyenneté britannique. Les habitants du Royaume-Uni n’ont, en effet, pas de carte d’identité. Cette réforme n’intéresserait pas le continent s’il ne se disait que l’obsession des migrants de franchir la Manche n’était justement motivée par le fait que cette pièce identificatrice n’existe point en Grande-Bretagne. En 2017, beaucoup de migrants vont migrer. Il y aura ceux qui, Syriens ayant tout abandonné, retourneront au pays, il y aura ceux qui ne considéreront plus le Royaume-Uni comme la Terre permise ; et il y aura ceux qui, à l’heure actuelle, ne savent pas encore qu’ils vont devenir migrants.

                                                           *

 Jean-Claude Carrière a ressenti un jour le besoin de méditer sur la paix. Il en a bâti un livre (La Paix, éd. Odile Jacob, 2016). Le parcours de la réflexion oscille entre l’anecdote, le champ philosophique, les références littéraires et des questions socratiques jamais dénuées de bon sens. Car parler de la paix, c’est évidemment réfléchir à l’absence de guerre. Et du coup, l’auteur nous confie l’embrouillamini qui habite sa pensée lorsqu’il la promène à travers les siècles. Pareille exploration du sujet pourrait conduire à l’emphase. On ne la trouve pas ici, au contraire ; on serait plutôt en présence d’un érudit qui s’invente une naïveté utile. Ainsi, au fameux proverbe hérité des Romains « Si tu veux la paix prépare la guerre », Carrière se demande s’il ne vaudrait pas mieux substituer « Si tu veux la paix prépare la paix »… Bon sang on n’y avait pas pensé !

 

                                                          

 

 

 

 

 

 

 

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