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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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10 août 2017

La Cabeza de Niki de Saint Phalle.

 

Au hasard Balthazar, un beau jour (je me souviens qu’il faisait grand soleil sur Paris), curieux, je suis allé visiter une exposition au Centquatre[1]. Dans la cour, une œuvre monumentale était exposée : « La Cabeza » de Niki de Saint-Phalle. Ma première réaction fut une espèce de sidération devant la beauté des mosaïques. La seconde, une surprise en découvrant que la tête de mort était « habitable ». Les questions, comme autant de bulles, remontaient à la surface de mes couches néocorticales et éclataient : pourquoi cette très évidente splendeur des mosaïques extérieures pour recouvrir un crâne humain, symbole universel de la mort ? Pourquoi l’intérieur de la sculpture est-il aussi différent de l’intérieur ? Deux questions qui guidèrent ma redécouverte d’une artiste dont je ne connaissais qu’une partie des œuvres : Niki de Saint Phalle.

Niki de Saint Phalle qui connait le Mexique pour y avoir longtemps séjourné reprend le thème du crâne mexicain. « La calavera » est, tout d’abord, une référence à la fête des morts. Une fête qui aurait plus de 3500 ans ! C’est une fête qui s’étale sur plusieurs jours (du 25 octobre au 3 novembre). Pendant les « jours des morts », les Mexicains célèbrent le retour des morts dans le monde des vivants. Pour leur plaire, ils déposent sur les tombes des offrandes : des bougies, des crucifix, des « papeles picados » (des papiers de couleurs vives dont les trous forment des motifs), des fleurs, de la nourriture, de l’encens sur les tombes des adultes et des sucreries sur les tombes des « petits anges », les enfants : des « sugar skulls » (des petits squelettes en sucre) et les fameux « calaveras de dulce », des petits crânes en sucre, car chacun sait que les enfants raffolent des bonbons ! Ils sont de différentes grosseurs et on peut choisir ceux sur lesquels est écrit le nom du défunt.

La calavera est devenue une figure de l’art populaire mexicain déclinée de multiples manières (peinture, sculpture, street art, tatouages etc.).

La calavera se distingue de nos Vanités, et quelque part, remplit une fonction bien différente[2]. La fonction des Vanités est de rappeler à ceux qui les regardent l’humaine condition. Ils vont mourir et il convient, dans les délais les plus brefs, de s’occuper du salut de son âme, la grande faucheuse pouvant arriver sans être invitée !

La calavera est associée à la fête ; une fête joyeuse puisqu’il convient, pour s’assurer une bonne vie, de manifester sa joie de retrouver les défunts de la famille. C’est sans nul doute une survivance d’un culte des ancêtres que le christianisme n’a pu éradiquer.

Niki de Saint Phalle s’approprie la calavera d’une manière originale. C’est, tout d’abord, une sculpture-monument. Elle en fit plusieurs, dont plusieurs Cabezas, et toutes ont acquis une renommée internationale (celles du Jardin des Tarots, entre 1973 et 1975 Le Dragon de Knokke, la Nana-maison, installée en 1968 sur le toit de la galerie Maeght, en 1966 sa plus grande sculpture monumentale : Hon/Elle avec la collaboration de Jean Tinguely et du finlandais Per Olof Ultvedt, exposée au Moderna Museet de Stockholm et détruite sur place six mois plus tard. La gigantesque femme couchée, 23 × 13 × 14 m, contenait un salon, un bar, et une salle d'exposition). Le Crâne est sa dernière sculpture-monument réalisée à San Diego en Californie alors qu’elle était en très mauvaise santé et qu’elle allait mourir deux ans plus tard.

Difficile de ne pas voir dans cette ultime sculpture un testament. A ma connaissance, contrairement à d’autres œuvres monumentales, l’artiste n’a pas précisé quelle était la signification de sa Cabeza. Alors que les calaveras en sucre ne sont pas décorées, le motif de la tête de mort, popularisé au Mexique et ailleurs, s’est développé de manière autonome. La tête de mort a été décorée de motifs traditionnellement utilisés dans les arts populaires mexicains. En d’autres termes, le vocabulaire décoratif mexicain a été transféré pour orner la calavera. Les motifs sont le plus souvent symétriques par rapport à l’axe vertical du crâne et ne conservent que le caractère festif originaire.

Les mosaïques extérieures de la Cabeza ne reprennent pas les motifs « classiques » de la calavera. La symétrie verticale est, en partie, rompue ; quatre espaces s’opposent : l’espace des yeux colorée par des couleurs complémentaires (harmonie de rouges/ harmonie de verts), celui du nez (harmonie de bleus), celui de la bouche (exubérance des blancs et du rose), celui de l’arrière du crâne (harmonie de jaunes). Les espaces sont délimités par des lignes continues d’un noir intense. Les formes ainsi dessinées sont relativement symétriques ; les contrastes de couleurs pures créent de très violentes oppositions.

Les motifs décoratifs de la Cabeza reprennent des motifs antérieurement utilisés par Niki de Saint Phalle. Les surfaces en aplats sont tapissées de miroirs colorés de formes irrégulières de couleurs très vives (des rouges profonds, des verts, des jaunes etc.). Sont intégrés des verreries multicolores, des millefiori[3], utilisées de différentes manières : souvent au centre de compositions abstraites reliées entre elles par des lignes puissantes, noires ; parfois les millefiori composent des ensembles décoratifs. Des tesselles de céramique dont les formes et les couleurs sont variées ajoutent à la somptuosité du décor. De petits galets sont de manière inhabituelle utilisés comme autant de tesselles précieuses, alternant leur matité à la réflexion des fragments de miroirs. La nature des matériaux, les intenses harmonies de couleurs, la quasi perfection de l’exécution, tout l’appareil décoratif témoignent de l’enthousiasme de la création, de la joie des couleurs, de la splendeur des matériaux.

A la magnificence du décor extérieur s’oppose la sérénité du décor intérieur. Quand on rentre à l’intérieur du crâne, sous un ciel bleu et argent dominé par la lune, un siège attend le visiteur curieux. Les couleurs vives ont disparu remplacées par des miroirs argentés et bleus qui renvoient votre image. La lumière s’immisce entre les dents, faible, créant une ambiance paisible. Un ciel circulaire, comme un dais, couronne l’espace intérieur.

Cette calavera est un bijou, au sens littéral du terme. Ciselée, ouvrée, décorée. Comme lui, elle est belle et attirante, vue de l’extérieur. A l’intérieur, on trouve un rapport avec le cosmos (le ciel, la lune) et la paix (l’isolement du Monde).

Je n’ignore pas que de nombreux critiques rapprochent la Cabeza des Vanités. Je pense qu’au contraire, pour une Niki de Saint Phalle, veuve de Jean Tinguely, malade, sachant que la Camarde l’attend, elle signe un monument témoignant de son désir de mort. La mort attendue et souhaitée comme un éternel repos, pour rejoindre dans la beauté le mystère du ciel éclairé par un croissant de lune.


[1] Le Centquatre est un établissement public de coopération culturelle parisien, ouvert depuis le 11 octobre 2008 sur le site de l'ancien Service municipal des pompes funèbres, au 104 rue d'Aubervilliers, dans le 19e arrondissement de Paris.

[2] Une vanité est une représentation allégorique de la mort, du passage du temps, de la vacuité des passions et activités humaines.

[3] Terme d'origine italienne désignant un type particulier de verre décoré dans la masse. Le décor millefiori est obtenu par la fusion de baguettes de verre multicolores,

Image: 

Détail du côté gauche. Les grands aplats sont composés de fragments de forme irrégulière.

Détail du côté droit. L'harmonie verte des fragments s'oppose au bleu des céramiques et à la blancheur des dents. Des galets ocres se marient au vert et au bleu.

Détail de l’œil gauche. Toutes les surfaces sont l'objet de fines décorations.

Sur fond de miroirs jaunes, un réseau noir, met en valeur une surface composée de millefiori et de "pastilles" céramiques.

Le même motif est repris mais décliné dans une autre dominante colorée.

L'intérieur du crâne, une rupture radicale (couleurs, motifs, etc.)

Un ciel de nuit traité plastiquement de manière plus classique. Au centre géométrique, un croissant de lune. Un dessin "naïf" qui l'apparente à l'Art brut d'un Douanier Rousseau et du Facteur Cheval.

10 août 2017

Cela ira mieux demain…

Mardi 1er août

 On n’attend pas de la droite ce que l’on exige de la gauche. C’est ce qui fait sa dignité, sa garantie de pérennité. Quand elle cesse d’être une morale, la gauche n’est plus la gauche. Lorsqu’elle se baigne dans les eaux glauques de la gouvernance, elle se perd. La gouvernance a besoin de faux mais la gauche ne peut point s’en accaparer quand elle gouverne. C’est avant tout une question d’honneur. Réconcilier la vérité et l’influence : la mission de la gauche aujourd’hui.

                                                           *

 De Chateaubriand, cette pensée des "Mémoires" à méditer de nos jours : « Pour être un homme supérieur en affaires, il n’est pas question d’acquérir des qualités, il ne s’agit que d’en perdre. »

Mercredi 2 août

 Depuis une semaine, le citoyen français est tenu en haleine par de nombreux journaux (et pas que des gazettes de seconde zone, "Le Figaro" est également aux aguets pour sa une…) à propos d’un joueur de football brésilien évoluant à Barcelone et qui pourrait venir à Paris contre la coquette somme de 222 millions d’euros. Le prince héritier du Qatar, qui préside aux destinées du PSG, conduit les négociations. De jour en jour, le feuilleton précise l’état des pourparlers. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on soulève l’indécent marchandage qui étaye le sport de compétition et le rôle écœurant  que les détenteurs de richesses affichent, toute honte bue, sachant que « Du pain et des Jeux » reste une formule de stabilité sociétale. Le règne de l’argent impose néanmoins de réitérer l’indignation. Il est devenu coutumier de prendre aux pauvres – coupables de tous les maux – pour donner aux riches. Les riches leur rendent en les distrayant, en les captivant, en les exaltant. Et puis soudain, on ne sait pas très bien pourquoi, l’Histoire ne s’accomplit pas selon les meilleures prévisions des plus savants experts…

Jeudi 3 août

 La nouvelle vedette brésilienne qui jouera au PSG sera présentée samedi au public enflammé du Parc des Princes. Béni soit le Qatar. Le virtuose du ballon rond s’appelle Neymar. Son prénom ne doit sans doute pas être Jean. Dommage.

                                                           *

 Lit-on encore Frédéric Dard sur les plages aujourd’hui ? La question mériterait d’être analysée par les magazines qui se cherchent quelques bons sujets de dossiers à élaborer. Sur les étalages des libraires, les titres devraient toujours tenter l’amateur de lectures distrayantes. D’autant qu’ils peuvent être parfois de circonstance  ("Bouge ton pied que je voie la mer"). Mais l’époque a changé, le langage cru et grossier de San Antonio n’amuse peut-être plus… (« Tout ça d’une voix douce, avec un sourire de bouddha qui se laisse sécher les couilles. » Mesdames, vous aimez ça). Ce Rabelais des romans de gare battait tous les records de tirage. C’était il y a cinquante ans, lorsque l’on cultivait la liberté de vivre, de parler, d’agir. Le pied cachant la mer ou les couilles du bouddha sont toujours entre les mains des vacanciers, mais plus par le texte, par l’image ; et bizarrement, cela choque moins les honnêtes gens.

Vendredi 4 août

 Demain, le championnat de football reprendra en France. Le Paris-Saint-Germain recevra Amiens, nouveau promu en première division. Le budget total du club de la préfecture de la Somme, ville natale de Brigitte et Emmanuel Macron, est de 22 millions d’euros, très exactement le dixième du montant qu’atteignit le transfert de Neymar.

                                                           *

 Du bonheur sur la toile. La cinéaste Lucy Walker a entrepris de réaliser un documentaire en guise de suite à celui que Wim Wenders avait conçu en 1999 sur le son, la musique cubaine. Le titre, Buena vista social club-Adios, laisse comprendre que le mode « Que sont-ils devenus ? » conduit à l’inexorable. Ces fous de musique étaient déjà un peu âgés du temps de Wenders ; certains sont morts désormais, comme le pivot du groupe, Ibrahim Ferrer, qui chanta encore quatre jours avant son décès. Pour sa dernière prestation, au Festival de jazz de Marciac, on devait lui plaquer le masque à oxygène toutes les deux chansons. Ce n’était en aucune manière de l’héroïsme mal placé. Ces artistes ne vivaient – et ne vivent encore – que pour la musique. On a vraiment le sentiment, à les voir et à les écouter, que c’est non seulement leur raison de vivre mais leur seule raison de vivre. La chanteuse admirable, Omara, qui fut si belle dans sa jeunesse en duo avec Ibrahim, a 86 ans. Il est impossible d’enregistrer ses propos sans noter les mots amour, joie, vie… « Ma dernière note dans la tombe » dit le pianiste. Ce qui pourrait apparaître comme de la gérontophilie se traduit en fait par une émotion simple, pas alimentée de nostalgie (ils savent dire aussi : « c’est la vie… ») pas non plus superfétatoire (« le temps a passé, on est heureux car notre musique subsistera… »). On rentre chez soi content, on ressort le vinyle acquis vingt ans plus tôt ; musique de fond pour le souper. Demain la vie continue. Un autre jour.

Samedi 5 août

  On parlait autrefois de « score soviétique » ou de « score coréen » (toujours d’actualité mais d’ironie noire). Il conviendra d’y ajouter le score rwandais. Paul Kagame vient en effet d’être réélu avec 98 % des voix. Les deux candidats de l’opposition recueillent moins de 1% chacun. Le voilà donc reparti, despote ou homme providentiel (les deux mon colonel !) vers un nouveau septennat. Kagame n’a que 59 ans. Il n’est peut-être qu’au début d’une nouvelle longévité africaine. Un roi-nègre en parfaite conformité avec les règles démocratiques.

                                                           *

 Comme l’a proclamé Donald Trump, les États-Unis se retirent de l’Accord de Paris (COP 21) sur le changement climatique. Le département d’État vient de le confirmer dans une lettre à l’ONU. Toutefois, il précise que les Etats-Unis continueront à participer aux travaux concernant le réchauffement climatique, ses causes et ses conséquences. Ainsi, leur participation est annoncée  à la COP 23 qui aura lieu à Bonn en novembre.  S’attacher aux causes plutôt qu’aux conséquences, c’est ce qu’il y aurait lieu d’analyser en observant la présidence Trump.

                                                           *

 Il se livre à un lent et long tour d’honneur en saluant le public de ses deux bras, en se penchant de temps en temps comme un artiste qui va quitter la scène. La classe d’une vedette que l’on croyait invincible et que le temps, inexorable, a fini par fatiguer, par éroder petit à petit ses capacités physiques et sa niaque. Aux championnats du monde d’athlétisme à Londres, le Jamaïcain Usain Bolt vient d’accomplir sa dernière course de 100 mètres après avoir dominé le sprint en cette épreuve reine pendant une bonne dizaine d’années. Pour la première fois, il  ne triomphe pas de manière insolente ; il n’arrive que 3e. C’est un bon moment symbolique, plus qu’un présage,  la preuve que l’histoire ne s’arrêtera pas avec lui et que d’autres feront mieux demain. L’adage qui enseigne que les records sont faits pour être battus illustre une philosophie de la vie qui incline vers une confiance au progrès. Penser que ça ira mieux demain n’est pas une supercherie du bon sens, c’est une vision gramscienne qui n’exclut pas la référence au passé mais qui s’inscrit dans la nécessité de l’avenir.

Dimanche 6 août

 Le Conseil de Sécurité de l’ONU adopte des sanctions sévères contre la Corée du Nord pour condamner ses essais de missiles à longue portée tendant à faire croire que le but consiste à détruire les Etats-Unis. Cela ne va pas améliorer la situation du peuple coréen qui, dans sa majorité, stagne dans une maussade pauvreté. Si l’accentuation d’un statut peu enviable pouvait l’inciter à la révolte, le monde ne pourrait que s’en porter mieux. En attendant la décision onusienne est un signe à souligner : ni le suzerain chinois, ni l’allié objectif russe n’ont utilisé leur droit de veto.

                                                           *

 Spécialiste des instruments de l’information, historien et sociologue des médias, auteur de nombreux ouvrages sur la télévision,  le professeur François Jost est, dans une tribune au "Figaro",  catégorique : « Aujourd’hui, la télé ne s’adresse plus au spectateur mais au consommateur » En 1968, on voyait déjà éclore cette triste mutation. Mais ce n’est pas à préciser : la référence à mai’68 n’est pas vénérée en ce moment.

Lundi 7 août

 Il n’y a plus qu’au Japon que l’on évoque Hiroshima (6 août 1945). 72 ans ont passé. La conclusion d’Albert Camus dans son éditorial de Combat du 8 août 1945 n’a quant à elle pas perdu de son actualité (oserait-on dire : « bien au contraire !... » ?) : « Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »

                                                           *

 Les chrétiens d’Orient sont massacrés par les musulmans. En Centrafrique, c’est le contraire. On évoque même une situation « pré-génocidaire ». Cioran : « Quand la pègre rencontre le mythe, attendez-vous à un massacre ou à une religion nouvelle. »

Mardi 8 août

 On sait que le président Trump n’aime pas les médias. Il prétend que des fausses informations ne cessent d’être diffusées dans le seul but de le nuire. Sachant que le phénomène des fake news est fort dans l’air du temps, il met tous les médias dans le même sac poubelle et crée sa propre chaîne de télévision. Sa bru est chargée de l’information. Bien entendu, elle s’applique à souligner les actes positifs permanents de son illustre beau-père. Au fond, la différence avec la Corée du Nord, c’est qu’à Washington, la propagande se bâtit en famille.

                                                           *

 Le tourisme est en nette croissance en France. Le pays retrouve son taux de fréquentation de 2015, avant les attentats.

Mercredi 9 août

 Né à Rouen un 9 août juste avant la fin du XIXe siècle, Armand Salacrou est un auteur oublié. Joue-t-on encore ses pièces aujourd’hui ? Rarement. Il faut dire qu’elles dégagent un caractère social qui n’est plus de mise. De nos jours, il n’y a plus de lutte des classes. La gauche et la droite n’existent plus (du moins, c’est ce que prétendent les gens de droite, ceux-là mêmes qui « ne s’intéressent pas à la politique » et qui s’empressent d’utiliser leur suffrage en faveur de l’ordre établi le jour du scrutin). Les milieux havrais servaient souvent de décor à Salacrou. Ainsi Boulevard Durand, que Jean-Claude Carrère eut la bonne idée d’adapter en téléfilm, mériterait d’être à nouveau monté. Les dockers devraient encore s’y reconnaître. Appel à Laurent Ruquier, qui ne manque pas une occasion de rappeler son origine havraise, et qui aime le théâtre au point de trouver le temps d’écrire des pièces entre ses prestations radiotélévisées. Appel aussi au Premier ministre Édouard Philippe bien sûr, ancien député-maire du Havre…1899 – 1989, voilà les dates biographiques d’Armand Salacrou. Une évocation en 2019 ?

Jeudi 10 août

 Six ans et demi après la catastrophe de Fukushima, une bombe datant de la Seconde Guerre mondiale est retrouvée dans l’enceinte de la centrale nucléaire. Pris comme scénario d’un film à grand spectacle, ce fait serait considéré comme absurde. Il ne faut jamais s’attacher au volcan qui somnole sous nos pieds : l’infarctus guette.

 

 

Image: 

L’histoire de France vue par San Antonio, illustrations de Dubout. Ed. Fleuve Noir, 1964.

09 août 2017

25.000 euros, le prix d’une (chienne de) vie

La Trois diffusait hier soir un documentaire sur le procès de l’amiante en Italie. Celui-ci s’est ouvert en 2009 à Turin et a vu, au terme de 3 années de procédure, la condamnation des patrons d’Eternit, le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny et le baron belge Louis Cartier de Marchienne, du chef de de « catastrophe criminelle » et d’« homicides par négligences criminelles ». Ils ont été jugés responsables de la mort de 2 889 personnes (au moins), au cours du plus grand procès jamais organisé sur le drame de la fibre mortelle.

Moi pas savoir

L’axe de défense des accusés a toujours été de nier le fait que les effets délétères de l’amiante chrysotile leur étaient connus. Sauf qu’un patron maniant l’amiante dans les années 1970 ne pouvait ignorer que la nocivité de cette substance est notoire depuis le début du 20e siècle. À cette époque, on enregistrait déjà un grand nombre de décès parmi les travailleurs de l’industrie de l’amiante. C’est dans les années 1930 que l’on a commencé à suspecter son caractère cancérogène. En 1955, l’enquête épidémiologique de Richard Doll dans une usine textile d’Angleterre apporte la preuve du lien entre exposition à l’amiante et cancer du poumon. Pour le mésothéliome, c’est en 1960 que Wagner établit le lien entre l’amiante et cette maladie. Son étude portait sur 33 cas de mésothéliome provenant pour la plupart de la zone de la Province du Cap, en Afrique du Sud, où était exploitée une mine de crocidolite : parmi ces cas, 28 concernaient des personnes ayant travaillé dans la mine ou ayant vécu à proximité. Ce n’est pas un mystère que l’industrie a tout fait à l’époque pour que ces études ne soient pas diffusées. Mais les industriels du secteur étaient bel et bien les premiers informés.

Pendant l’agonie, les affaires continuent

Les juges italiens ont fini par reconnaître le tort causé aux travailleurs en condamnant les responsables, chose que la justice internationale ne s’est toujours pas résolue à faire à l’égard notamment de Saint-Gobain (dont Eternit est une filiale), malgré le dépôt de plusieurs milliers de plaintes en France notamment. Aujourd’hui, près d’un demi-million de personnes se savent condamnées à mourir à plus ou moins court terme des suites de l’exposition à l’amiante chrysotile. Joie dans les chaumières ! Le plus souvent, dans un dénuement total, puisqu’ils ne perçoivent aucune indemnité d’invalides. Et ce, alors que Saint-Gobain annonce des profits records. Pendant l’agonie, les affaires continuent.

Certes, Saint-Gobain a été condamné en 2013 en France pour le décès d’un ouvrier exposé à l’amiante pendant 22 ans. La famille a reçu 107.500 euros, dont 23.000 euros pour les souffrances physiques et morales endurées par la victime. Le prix d’une vie. Une goutte d’eau dans l’océan des profits de Saint-Gobain. En Belgique, en mars dernier, la cour d’appel de Bruxelles a condamné Eternit à payer 25.000 euros de dommages et intérêts à la famille de Françoise Jonckheere, décédée en 2000 d’un cancer de la plèvre dû à l’inhalation de poussière d’amiante. Deux personnes, sur des dizaines de milliers de victimes.

Vers un non-lieu ?

Pour la plainte collective, qu’on n’appelait pas encore à l’époque « class action », c’est plutôt mal barré. Il y a quelques semaines, en France, le parquet a requis, à la consternation générale, l’arrêt de l’instruction dans plusieurs dossiers ouverts par des familles de victimes. Selon Libération (28/06/2017), « la probabilité est désormais grande, maintenant, que les juges d’instruction suivent cet avis et décident d’un non-lieu, ce qui rendrait donc très hypothétique la tenue d’un procès. Cette perspective déclenche un mélange d’incompréhension et de colère du côté des défenseurs des victimes. « Cette affaire est l’une des plus grandes catastrophes sanitaires que la France ait connues. La justice a travaillé durant vingt ans et les réquisitions du parquet sont en contradiction avec ce qu’écrivent les experts », estime Sylvie Topaloff, avocate de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva). »

C’est pas demain qu’on ira tourmenter les actionnaires de Saint-Gobain pour des peccadilles. Circulez, y a rien à voir. D’ailleurs, Eternit a changé de nom, suivant l’exemple édifiant d’Union Carbide (devenu Ucar depuis Bhopal). Et comme cette dernière, c’est en Inde qu’elle déverse aujourd’hui, sous le nom d’Etex, son poison dans la nature. Comme le rappelle Le Vif (24/03/2017), à Kymore, des milliers d'habitants vivent sur des tonnes de débris d'amiante. Résultat de déversements sauvages pendant des années par une usine locale. La multinationale belge Etex (ex-Eternit) en a détenu 50 % des parts entre 1989 et 2002. »

À propos, connaissez-vous le slogan d’Etex, responsable de milliers de morts par inhalation d’une fibre tueuse ? « Inspiring way of living ». Allez-y : inspirez, expirez.

Encore bravo, et merci.

 

Image: 

Ni rage ni désespoir; seule, troublante et dramatique, la vérité.

08 août 2017

La morve ment

&

Image: 

Devant ton nez
Se découvre ton monde
Ta maison
Une falaise
L’océan
Des dunes de sable infiniment
Un arbre

Tu connais
La brique humide
Le granit brûlant
Le varech
L’air qui semble pur
L’écorce blessée d’une signature

Derrière ton nez
Tes yeux
Contemplent l’univers
Un bébé
Une peinture craquelée
Un nuage rose
Une horloge
Un vieux chinois

Tu vois
Une peau plissée
Un sein pincé
Un mouvement lent
Des chiffres
Un homme qui rit

Pas loin
Tes oreilles entendent
La nuit
Un ronronnement
Un hurlement tendre
Un bruissement
Une rengaine
Un clic, un clac

Tu distingues
Une chatte
La télévision qui diffuse
Une fille qui s’habille
Barbara
Des sons qui usent

Autour de ton nez
Ta peau
Reçoit le monde
Une piqûre
Une froidure
Une tiédeur
Une touffeur
Un frisson

Tu es touché par
L’araignée
Une chambre froide
Ta couette
La forêt tropicale
La fin de l’automne

Sous ton nez
Ta langue
Et
L’amertume
La brûlure
L’enfermement
La liberté
Le nirvana

Elle goûte
Le radis noir
L’aphte blanc
Le régime sec
Le vent du sud
Le Chianti gallo nero

Ton monde entier
Dans le mouchoir
Où tu te mouches

Seule la morve ment

2006

06 août 2017

Péninsule arabique: la diagonale des Pharisiens

La couverture médiatique de la crise qui a éclaté début juin à propos du Qatar, dans le centre-est de la péninsule Arabique, contraste de façon étonnante avec le silence assourdissant de nos médias face à la tragédie qui en ravage le Sud-ouest, au Yémen.

Même si elle semble être quelque peu retombée au cours de la dernière semaine de juillet, la fièvre qui s’est emparée pendant plus d’un mois de nos journaux suite à la rupture des relations diplomatiques et à l’embargo décrété par l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats arabes Unis contre le «vilain petit Qatar»[1] n’a pas manqué de surprendre.

Un nouveau «Sarajevo»?

Voici en effet un conflit, nourri de contentieux quasiment aussi anciens que l’existence de ses protagonistes, qui, d’emblée, fait hurler au risque de guerre – Foreign Policy l’a comparé à l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand - alors que les dits protagonistes sont tous de fidèles alliés des Etats-Unis et que ces derniers ont déployé sur leurs territoires respectifs d’importants effectifs et ressources militaires. Moyens au demeurant vitaux pour les opérations de Washington, tant en Syrie, qu’en Irak et qu’en Afghanistan.

Un conflit, rappelons-le, engagé au lendemain d’une visite à Riyad, le 21 juin, de Donald Trump. Trump dont le discours semble avoir convaincu deux hommes forts régionaux - le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman et son confrère d’Abou Dhabi et dirigeant de la fédération des Emirats, Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan, dits MBS et MBZ - que l’heure était venue d’en finir une fois pour toutes avec les velléités d’autonomie de Doha. Et, même si leur décision a été prise à l’insu du «parrain» étasunien, l’on a là un nouvel épisode de l’incompétence bavarde du nouveau président américain, dont une fois de plus l’entourage, e. a. le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson, a dû «recadrer» les propos boutefeux à l’égard du Qatar.

Un conflit aussi dont les raisons avancées éberluent le commun des mortels. L’Arabie saoudite, l’Egypte et les EAU accusent en effet le Qatar de «soutenir le terrorisme» (une antienne assurée d’une bonne audition dans l’opinion occidentale). A savoir celui de l’Etat islamique, d’Al-Qaïda et de sa filiale syrienne, le Front-Al-Nosra devenu le Tahrir-ash-Sham, mais aussi les Frères musulmans. Outre les abimes d’hypocrisie, on s’amuserait presque de voir Riyad imputer au Qatar des reproches qui n’ont cessé de lui être adressés. En partie à tort, il est vrai : le professeur Joas Wagemakers, de l’université d’Utrecht[2], nous rappelle combien faire de l’Arabie saoudite «la mère de Daesh» est un raccourci facile. Même s’il est indéniable que le wahhabisme saoudien partage en grande partie avec ces organisations – dont l’Etat islamique - leur idéologie salafiste, le royaume a lui-même subi des attentats du groupe d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Il est clair que l’on assiste ici à un règlement de comptes entre le wahhabisme «institutionnalisé» de Riyad et des émules jugeant cet «assagissement» intolérable et impie…

Par ailleurs, le Qatar, également wahhabite, apparaît en comparaison comme plus «ouvert» que son grand voisin. Une «ouverture» qui ne doit toutefois occulter ni la dictature et la mainmise sur l’économie de la presqu’île de la famille régnante, ni les conditions de travail infligées à ses travailleurs migrants que The Guardian a récemment assimilées à «de l’esclavage moderne», ni des relations plus que troubles avec le «terrorisme».

En effet, l’«ouverture» qatarie tient principalement, primo, à une quête effrénée d’appuis - grassement rémunérés – chez des acteurs extérieurs à la péninsule: les Etats-Unis, la France, mais aussi l’Iran. Histoire de s’assurer autant d’autonomie que possible face à l’hégémonisme du «grand frère» wahhabite. Et, secundo et liée à cette quête, une attitude fort démarquée de celle de Riyad vis-à-vis des «printemps arabes». Que ce soit en Egypte avec un soutien affirmé à l’ex-président Mohamed Morsi, en Libye ou en Syrie. La famille régnante du Qatar ne s’est en effet pas autant alarmée que celles de l’Arabie saoudite ou des Emirats face aux soulèvements populaires contre les «Pinochets arabes» (dixit François Burgat) que le monde a connus en 2011. Là où Riyad et d’autres de ses associés du Conseil de coopération du Golfe (CCG), se sont empressés d’envoyer des troupes écraser le «printemps» au Bahreïn, Doha semble avoir décidé de «prendre le train en marche» en soutenant les insurrections. Là intervient à mon sens un élément décisif du contentieux: les Frères musulmans. A l’opposé d’une fréquente tendance à les assimiler peu ou prou aux jihadistes, Les Frères et leurs proches en politique semblent en effet avoir démontré leur disposition à s’approprier le «jeu démocratique». Le Front islamique du Salut algérien hier, ensuite les partisans de Mohamed Morsi en Egypte, Ennahda aujourd’hui en Tunisie illustrent à mon sens cette évolution. Pour ce qui est du Qatar, la chercheuse algérienne Tourya Guaaybess[3] nous montre combien, du moins à ses débuts, la chaîne télévisée qatarie Al-Jazira a été «investie» par les Frères musulmans pour se faire la porte-parole des insurgés des dits «printemps». Et devenir, de ce fait la bête noire des potentats saoudiens et émiratis…

Plus, le journaliste britannique «politiquement incorrect» Robert Fisk[4] nous livre une dimension supplémentaire de la poussée de hargne contre le Qatar: celle de la compétition économique. Et cela dans un contexte où toutes les pétromonarchies du Golfe se voient affectées par la baisse des cours et poussent leurs technocrates à élaborer de nouvelles «visions» de leur avenir économique, moins liées aux hydrocarbures. Ainsi, le retournement de situation en Syrie inaugurerait une ère de reconstruction où Doha s’avère bien mieux placé. Grâce à sa diplomatie tous azimuts», le Qatar a maintenu, contrairement à l’Arabie saoudite, des «liens tranquilles» avec Damas qui, de surcroît, a à son égard une dette considérable. Le cauchemar de Riyad serait donc, selon Fisk, de voir sous peu le Qatar inonder la Syrie de ses investissements et s’y rendre maître d’une nouvelle route du pétrole du Golfe vers la Méditerranée. Tout en y élargissant son empire médiatique honni.

«Arc chiite» vs «bloc sunnite»

Ce conflit au sein du CCG est, à l’évidence, une conséquence directe des prétentions hégémoniques de Riyad. Si l’irrédentisme péninsulaire des Saoud s’était apaisé – découvertes pétrolières et vigilance britannique aidant - entre les deux guerres, ceux-ci n’ont toutefois jamais cessé de se poser en suzerains et à voir en leurs petits voisins des vassaux aux ordres. Le départ des Britanniques du Golfe, en 1971, puis la chute du Shah, en janvier 1979, avaient incité le royaume à prétendre remplacer l’Iran en tant que «gendarme du Golfe». Avec peu de succès du fait de ses faiblesses inhérentes, e. a. démographique. Ce dont Barack Obama semble avoir pris conscience en entamant un rapprochement avec Téhéran.

Conséquence de l’aventurisme de George W. Bush, le retour en force de l’Iran en Irak, puis en Syrie, a conduit le soft power saoudien à brandir la thèse d’un «arc chiite» menaçant la majorité sunnite au Proche-Orient. Thèse qui s’avère en premier lieu, analyse Clément Therme[5], un «slogan politique» des régimes sunnites autoritaires, en riposte au concept d’"axe de la résistance" (contre l’Occident et Israël) des Iraniens. Ensuite un «vecteur de stabilisation politique interne» face aux velléités de «printemps arabes». Enfin, l'anti-chiisme militant de Riyad est aussi un moyen de concurrencer sur son terrain, nous dit Pierre Conesa[6], le «défi mortel» à la légitimité religieuse des Saoud qu’est Daesh.

Une idée simple, même fausse, dit-on, "passe" plus facilement qu'une idée complexe et reflétant donc mieux les réalités. Riyad a réussi le tour de force de transformer aux yeux du monde des conflits avant tout politiques et sociaux en guerre confessionnelle. Le mythe d’une guerre fondamentale entre sunnites et chiites ne résiste en effet pas à l'examen. Comment expliquerait-il en effet - simples exemples - l’aura dont bénéficiait encore récemment le Hezbollah, chiite, dans l’ensemble du monde

arabo-musulman? Ou, jusqu’il y a peu, le soutien iranien au Hamas palestinien, sunnite?

L’on notera aussi que, face à son petit voisin wahhabite,  Riyad a préféré s’allier aux EAU, dont la minorité arabe de souche (11,5% de la population) et la dynastie au pouvoir sont sunnites, mais de rite malékite. Des EAU, encore plus virulemment hostiles aux Frères musulmans (sunnites) et qui, «puissance militaire montante du Moyen-Orient"[7], nous dit Le Monde (26-27.6.16), préfèrent - pour l’instant? - ne pas faire d’ombre à Riyad et forment le second fer de lance de la coalition qui mène la guerre au Yémen.

Sur l’autre rive

La plupart des observateurs s’accordent pour juger le soutien militaire iranien à la rébellion yéménite comme plutôt modeste. Le lancement par l’Arabie saoudite de son agression au Yémen s’inscrit donc bien dans les prétentions hégémoniques des Saoud. Fin 2014, la marche victorieuse sur Sanaa puis sur Aden des rebelles houthis, en très mauvais termes avec Riyad depuis des années et de surcroît chiites zaydites, a dû apparaître comme insupportable. Plus, alliés potentiels de l’Iran, les houthistes risquaient de prendre le royaume à revers...

L’autre guerre de la péninsule - une vraie, celle-là - déclenchée fin mars 2015 (deux ans déjà!) avec l’opération Tempête décisive, et qui a déjà fait 10.000 morts, à 60% civils, et près de 50.000 blessés, plongé 2 millions d’enfants dans une malnutrition semble par contre totalement désintéresser nos «stars du JT» et leurs confrères. Comme le note un observateur, il a fallu qu’un tir de missile soit intercepté le 27 juillet non loin de La Mecque pour que le mot «Yémen» réapparaisse dans la presse occidentale…

Pourquoi ce black-out?

Le Monde, qui ce 1er août a eu le mérite de briser quelque peu le silence médiatique, l’attribue en éditorial aux protagonistes du conflit eux-mêmes, qui ferment le pays aux journalistes. L’argument, me semble pour le moins faible. La Corée du Nord, tout aussi barricadée, ne figure-t-elle pas régulièrement en bonne place dans notre «information» ?

Il est vrai que, vu l’embargo maritime de la coalition saoudienne, le conflit au Yémen – nième «querelle d’Arabes», n’a jusqu’à présent en rien menacé les «routes du pétrole» sur lesquelles veillent jalousement des escadres occidentales et même chinoises. Et que risquerait de troubler une aggravation du conflit avec le Qatar.

Jouent sans doute aussi les «affinités» atlantistes : si B. Obama avait soutenu, sans trop de conviction, l’intervention saoudienne au Yémen, son successeur vient par contre d’apporter un soutien sans faille à Riyad. Au Yémen comme au Qatar.

Et enfin, bien sûr, il y a la loi du mort-kilomètre…

 

[1] Référence au titre de l’ouvrage, féroce envers le Qatar, de Nicolas Beau & Jacques-Marie Bourget, Fayard, 2013

[2] Moyen-Orient, n°33, janvier-mars 2017

[3] Chercheuse au «laboratoire» Communication & Politique au CNRS, in Diplomatie, n°17, novembre-décembre 2005

[4] Information Clearing House, 11.6.2017

[5] Diplomatie, n° 16, août-septembre 2013

[6] Manière de Voir, n°143, juin-juillet, 2016

[7] Selon le Stockholm International Peace Research Institute, les EAU sont passés de la place de 16e importateur d'armes en en 2011-2015, à la 4e, "juste derrière l'Inde, la Chine et le voisin saoudien"

 

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Du pétrole dans les rouages de la géopolitique. Photo © D.R.

02 août 2017

Cannibalisme pipeul

Mercredi 26 juillet

 Quel est le titre principal de l’actualité aujourd’hui en France ? Les feux de forêt qu’un vent continue d’attiser en Corse, dans le Var, à La Croix-Valmer ou en proximité de Bormes-les-Mimosas ? Les 5 € amputés aux aides au logement que La France insoumise conteste fougueusement à l’Assemblée ? L’amateurisme qui ne cesse d’engendrer des gaffes de la part des députés La République En Marche dans ladite Assemblée ? La hausse des impôts décrétée par le gouvernement Philippe ? Les négociations tendues sur la réforme du Code du Travail ? On n’y est pas. Non, ce qui fait le buzz (comme on dit désormais), c’est Brigitte Macron qui reçoit Rihanna, la chanteuse barbadienne. Comme elle l’avait fait pour Bono, le chanteur de U2, lundi, elle la reçoit en maîtresse de maison, bien entendu, c’est-à-dire à l’Élysée, avec la pratique due à un chef d’État : attendue sur le haut du perron, l’invitée en gravit les marches et avant d’entrer dans le palais, son hôte lui propose d’accomplir un demi-tour vers les photographes pour immortaliser l’accueil et alimenter les magazines pipeuls. Faut-il (encore) préciser que la République n’élit pas le conjoint du candidat et qu’en conséquence, la Constitution est muette sur l’éventuel statut que l’épouse du président pourrait détenir ?

Jeudi 27 juillet

" La Libre Belgique", journal sérieux et même parfois sévère, semble se réjouir d’un cannibalisme naissant. Elle annonce que la société américaine Burger King, plus aguichante encore que Quick ou Mc Donald’s, aura en fin d’année ouvert des lieux de bouffe dans huit grandes villes du pays (Anvers, Bruxelles, Charleroi, etc.) D’ores et déjà, les quelques comptoirs existants ont vendu 37.000 Whopper, le produit-phare de ce fast-food, un hamburger inventé par le créateur de la marque, où les condiments et les sauces (américaines bien entendu) débauchent les papilles gustatives. Tandis que se développe un courant de plus en plus raffiné d’alimentation garantie bio, les marchands de nourriture merdique prolifèrent et prospèrent. En France un salarié au SMIC sur quatre est obèse. Normal : dans une bonne société capitaliste régulée par le libéralisme (« c’est le marché qui fait la loi »…), les plus aisés le sont toujours davantage et il en va de même pour les plus démunis. Coluche y avait même concerné le Tout-Puissant : « Dieu a dit : ‘il faut partager : les riches auront de la nourriture, les pauvres de l’appétit.’ »

Vendredi 28 juillet

 Après le lancement réussi d’un nouveau missile, en Corée du Nord, Kim-Jong-Un déclare : « Tout le territoire américain est désormais à notre portée. » Ça va finir mal… !

                                                           *

 Sans conjonction de dates-prétextes, Jean-Jacques Rousseau est l’auteur plus souvent évoqué dans les dossiers que les magazines proposent pendant la période creuse de l’été. Le philosophe du "Contrat social" est commenté pour rappeler qu’il n’y a pas de liberté sans égalité. « Rousseau, écrit Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française, je le trouve plus intéressant par ce qu’on a à lui répondre que par ce qu’il dit. » Pas faux, hélas !...  Et pour lui répondre, il importe tout simplement d’observer les titres des gazettes.

Samedi 29 juillet

 La création du mouvement scout a 110 ans aujourd’hui et l’on attend toujours une grande biographie de Baden Powell, son créateur (1857-1941), depuis que le MI-5 (services secrets britanniques) a, le 8 mars 2010, déclassifié des documents relatifs à ses relations avec les fondateurs des Jeunesses hitlériennes. Powell ne semble pas avoir été attiré par le dictateur allemand. Il est fort probable que c’est plutôt Hitler qui voulait faire la connaissance du militaire britannique afin  d’organiser la relève au sein du parti nazi. En 1937, son mouvement n’avait que 30 ans mais Powell en avait 80, un an de moins que Pétain. Loin de ces considérations, de nombreux enfants et adolescents pratiquent ces jours-ci un scoutisme de convivialité en découvrant les beautés de la nature. Ils se considèrent les héritiers de Baden Powell en toute innocence. Cette innocence doit subsister. Elle ne doit pas pour autant occulter l’ignorance.

Dimanche 30 juillet

 Poutine renvoie 755 diplomates étatsuniens basés à Moscou. L’information est intéressante, mais plus intéressante encore est la manière dont ils seront accueillis en Trumperie. Et ça, l’histoire ne le racontera pas. Il faudra qu’un film d’espionnage nous l’apprenne sous la forme d’une fiction. Un beau sujet pour Steven Spielberg.

                                                           *

 Le mal du Venezuela, ce qui conduira le pays à la guerre civile, ce n’est pas la gauche ou la droite, l’extrême gauche ou le néolibéralisme, ce sont les doctrinaires de tous bords. Et la fière population, patriote et volontariste, en est évidemment la première et triste victime, quelle que soit son appartenance  politique.

                                                           *

 Google, Appel, Facebook, Amazon… Ces nouvelles poules aux œufs d’or parviennent à bénéficier d’une certaine immunité fiscale. Tout le monde le sait mais personne ne comprend vraiment pourquoi. Ne pas aller chercher l’argent où il est, c’est un vieux principe de pouvoir qu’un régime aime pratiquer pour garder le pouvoir.

Lundi 31 juillet

 Elle naquit un 23 janvier, comme Stendhal. Elle est morte un 31 juillet, comme Saint-Exupéry. Aujourd’hui, pas besoin de l’irritation de Gilles Jacob (comme la semaine dernière à propos de Claude Rich) pour espérer un hommage audiovisuel. Beaucoup de chaînes ont annoncé des modifications de programmes. ARTE montra l’exemple en premier : elle diffusera ce soir Le Journal d’une femme de chambre, cet ardu roman d’Octave Mirbeau adapté à l’écran par Luis Buñuel et ensuite le merveilleux Jules et Jim de François Truffaut (1962). France 2 a préféré Viva Maria (Louis Malle, 1965) mais ce sera pour demain, et à 23 h 20. Autant dire que c’était par principe uniquement, afin de ne pas faire piètre figure. Les amateurs de séries policières verront donc bien Major crimes ce soir, audimat oblige. Cela dit, le service public de la télévision française serait bien embêté si demain, une grande figure du cinéma imitait l’éblouissante Jeanne Moreau…

                                                           *

 Los Angeles a passé un accord avec le Comité International Olympique (CIO) pour organiser les Jeux en 2028. En conséquence, Paris les organisera en 2024. Les Californiens ne voulaient pas que Trump soit encore président au moment de la manifestation sportive la plus suivie dans le monde. Et Macron ? Aura-t-il été réélu en 2022 pour inaugurer l’événement deux ans plus tard. Un pronostic, à pareille distance, ne serait pas crédible. Pas même convenable.

 

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Jeanne Moreau, présidente du Jury lors de la 54e édition du Festival de Saint-Sébastien (2006). Photo DR

01 août 2017

Jean-Charles de Castelbajac, street artist

Quand j’ai découvert, au début du mois de juin 2016, les peintures de Jean-Charles de Castelbajac, invité par l’association Art Azoï à peindre le mur Karcher, rue des Pyrénées à Paris, j’ai été, le mot est faible, surpris. Je connaissais, à vrai dire, vaguement, le créateur de mode, le costumier, le designer, l’auteur et le collectionneur. Je savais ne pas tout savoir du street art (ce qui demeure vrai aujourd’hui !), mais j’ose le confesser, j’ignorais tout de « Jean-Charles de Castelbajac-street artist ». Une belle occasion donc de faire plus ample connaissance.

Le mur long (plus de 40 mètres) et de faible hauteur (de 1 m sur un côté à plus de 2 mètres cinquante de l’autre ) représente de nombreux personnages : on reconnait des enfants, des garçons et des filles (ils sont d’ailleurs identifiés par leurs prénoms), des animaux, des maisons avec des toits à double-pente, comme continuent à en dessiner et à en peindre les enfants d’aujourd’hui (le plus souvent avec une cheminée sur le toit qui fume, une porte et des fenêtres, et des nuages, et le soleil rond et jaune avec des rayons dorés tout autour !) Le mur est une galerie de personnages qui existent certainement quelque part ailleurs que dans la tête de l’artiste et ces personnages évoluent dans un monde qui est celui de l’imaginaire enfantin.

Le style de De Castelbajac se caractérise par un fond blanc, des personnages dessinés d’un trait noir épais (un peu comme la « ligne claire » d’Hergé), et des aplats de couleurs très vives, le plus souvent des primaires, se superposant aux représentations premières. La galerie de portraits d’enfants est rythmée par ces aplats de couleurs. Le mur n’est pas un récit, conçu sur le modèle de la bande dessinée ; il ne raconte aucune histoire. Il nous montre des enfants et leurs images, peintes par un « enfant ». Bien sûr, l’artiste imite le dessin d’enfant et sa « naïveté » (voire sa maladresse !). Il fait semblant de ne pas bien dessiner, de ne pas bien peindre. Il est d’ailleurs significatif que des dessins d’enfants dessinés au feutre fin viennent apporter à certains endroits une touche d’ «authenticité », une vérité feinte, comme s’il était nécessaire pour De Castelbajac de donner des preuves de l’origine enfantine de son œuvre.

Nous sommes évidemment bien loin d’un dessin d’enfant véritable. La composition, le rythme de la frise, les « chevauchements » entre dessins « de fond » et aplats colorés sont bien trop « savants » pour être un vrai dessin d’enfants. En comparant cette œuvre aux autres créations de l’artiste, nous reconnaissons un style, une identité plastique. Le street art de De Castelbajac est du « De Castelbajac », sans aucun doute. Il est vrai que l’artiste, dans le passé, a souvent revendiqué une parenté avec le dessin d’enfant et que le choix des couleurs est aussi, quelque part, un emprunt aux peintures enfantines. Les jeunes enfants ne s’embarrassent pas de délicates nuances, de subtiles harmonies. Ils aiment les couleurs « fortes », celles qui, juste sorties du tube, éclaboussent de leur éclat : les rouges, les noirs, les jaunes, les verts, les bleus.

Difficile de prendre au sérieux les propos de De Castelbajac dans son entretien du 13 décembre 2014 donné à Télérama quand il définit le street art comme « un art de la résistance », et qu’il affirme sans sourire que « la rue est un parcours initiatique » et que son art a « une dimension ésotérique ». Je suis tout prêt à le suivre, mais pas peut-être pas jusque-là ! D’autant plus que ces interventions dans la Ville démontrent le contraire !

Doit-on pour autant porter un jugement péjoratif sur son travail dans la rue ? Somme toute, d’autres peintres, et non des moindres, ont revendiqué une parenté avec le dessin d’enfant (je pense à Picasso, à Kandinsky, à Dubuffet, à Michaux, à Matisse etc.). Il est vrai que De Castelbajac a rencontré, dans les années 80, Jean-Michel Basquiat et Keith Haring et que son intérêt pour le street art vient de là et donc de loin ! Ses très nombreuses « improvisations contrapuntiques » à la craie sur les murs de Paris, sur les vitres, bref sur tous les supports à sa libre disposition, faites dans l’instant de quelques traits, sont de poétiques parenthèses dans l’environnement urbain et des clins d’œil marquant son passage, comme un blaze, ainsi que des sourires donnés sans contrepartie aux passants. Un acte « gratuit », un dessin-cadeau, un clin d’œil comme un sourire. C’est beau et c’est fragile ! Quelques gouttes de pluie et les traits s’estompent et s’effacent, pour toujours. De Castelbajac fait des « petits dessins » comme les écrivains écrivent des notes en marge ; il commente les choses vues avec une distance qui concourent à créer un espace poétique.

Son intérêt pour le street art date de plus de 30 ans, une constante attention aux images de l’enfance, un style qui ne cède pas aux courants dominants, un style qui traverse et irrigue toutes ses créations, De Castelbajac détonne, surprend, enchante, amuse, dans la rue et ailleurs.

C’est un touche-à-tout certes, mais comme le furent d’autres personnalités singulières. On pense bien sûr, à Jean Cocteau pour la pureté de la ligne. Nous y retrouvons une certaine grâce, une légèreté disons-le, un bonheur de créer qui tranche avec les philosophes bougons, les contempteurs du malheur qui s’y vautrent et s’y complaisent.

Alors, foin des prédicateurs d’apocalypse et des tristes figures, ne boudons pas notre plaisir, partageons la joie d’être au monde, heureux comme le sont les enfants.

1. Les photographies sont de l'auteur.

 

 

Image: 

La forme noire, quasi humanoïde, est comme l'écorché d'un immeuble : des "habitants" sont dessinés au feutre fin.

Une variation fantaisiste d'un portrait ; les yeux sont des visages.

Un foisonnement des visages d'enfants. Deux postures sont privilègiées : de face et de profil.

Une forme animale rouge, en aplat, recouvre partiellement des "dessins" d'enfants, des vrais et des réinventés.

Un portrait en buste, mêlant trait et lettrage poétique en cursive.

Une "figure" de l'ange.

Une frise qui évite la narration et la répétition des motifs.

31 juillet 2017

Tout recommence aujourd'hui

.

Image: 

Mort
Abandonné
Gonflé par l'eau
Attiré par le feu
Déplacé par le vent
Aspiré par la terre
Enraciné
Silencieux
Prêt pour la vie
Pour un lent décollage
Vers la lumière
Qui en parle ? Tous en parlent
Un doigt sur les lèvres

Trois silhouettes tranquilles assistent à ce rituel secret
Les pieds dans la boue
Ils regardent l'orage qui passe
Le ciel en feu
Crache ses glaces
Le premier grêlon tue le premier perce-neige
L'arbre résiste
Pétards
Pétards
L'obscurité efface les silhouettes
Trois points de suspension
Le silence à nouveau
Retour du ciel bleu

Des morts
Abandonnés
Gonflés par l'eau
Attirés par le feu
Déplacés par le vent
Aspirés par la terre
Enracinés
Silencieux
Prêts pour la vie
Pour un lent décollage
Vers la lumière
Qui en parle ?
Tous en parlent
Un doigt sur les lèvres

Tout recommence aujourd'hui

26 juillet 2017

« Il faut que tout change pour que rien ne change »

Dimanche 16 juillet

 Agnès Varda (88 ans) et son ami JR visitent quelques petits villages de France, depuis les corons du nord jusqu’aux ruelles fleuries du Vaucluse. Leur véhicule est un camion transformé en atelier-laboratoire de photographie que JR utilise à merveille pour mettre en scène les gens qu’ils rencontrent. Épatés, ceux-ci livrent leurs témoignages et leurs émotions, transformant ce documentaire en une charmante aventure humaine. Visages Villages a été primé à Cannes dans sa catégorie. On ne peut que saluer la décision du jury. Et le remercier : sans elle, ce film n’aurait pas été projeté dans le circuit des salles commerciales.

Lundi 17 juillet

 Il a suffi que deux sénateurs républicains refusent de voter contre la réforme de la Santé (Obamacare) pour que Trump soit contraint d’abandonner l’une des mesures emblématiques exposées durant sa campagne. Il lui reste la possibilité d’en appeler au congrès mais celui-ci ne votera jamais la suppression d’une assurance-maladie  dont pourront bénéficier une vingtaine de millions de citoyens. Que toutes les droites se le tiennent pour dit : les conquêtes sociales, même aux États-Unis sont considérées comme des acquis inaliénables. Malheur à celui qui les remet en question.

Mardi 18 juillet

 Des milliers d’affidés dans les rues… Des milliers d’opposants dans les prisons… Discours enflammés, menaces permanentes. Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. Comme on le prétendait du temps de Pinochet, il n’y a pas une feuille qui tremble sur un arbre de son pays sans qu’il ne le sache. Et pourtant, tout cela est fragile, friable… Un jour Recep Erdogan va s’effondrer absolument, avec son pouvoir absolu.

                                                           *

 En janvier 1815, Louis XVIII fit exhumer le corps de Marie-Antoinette. Chateaubriand, dans ses "Mémoires" : « Au milieu des ossements, je reconnus la tête de la Reine, par le sourire que cette tête m’avait adressé à Versailles. » Les grands hommes aussi savent dire des bêtises.

Mercredi 19 juillet

 Parmi les faits inédits sous la Ve République, on notera donc la démission du chef d’état-major des Armées Pierre de Villiers. Faute. Le mot revient dans tous les commentaires à propos d’Emmanuel Macron qui avait déclaré devant les responsables de la Défense nationale, lors de la traditionnelle réception du 13 juillet au ministère, rue de Brienne : « Je suis votre chef… » « Faute juvénile » diront même d’autres hauts gradés qui n’hésitent pas à s’exprimer sur antennes tandis qu’un député socialiste estime qu’il serait bon de rappeler au président « qu’il n’est pas Louis XV ». 850 millions d’euros seront amputés au prochain budget des armées. Le chef d’état-major n’était pas d’accord avec ce coup de hache. Ce sentiment aurait dû accoucher d’une discussion entre son ministre de tutelle (éventuellement le Premier ministre) et lui-même. Le président n’avait pas à s’en mêler d’emblée, même s’il est constitutionnellement le chef des Armées, comme il aime à le rappeler publiquement. Sa réaction sanguine surprend ou dérange. On rapporte que dans les rangs du groupe des députés En marche !, il y aurait aussi de la grogne. Ce n’est qu’une péripétie gonflée par une atmosphère orageuse. Macron veut montrer qu’il se démarque de la méthode Hollande, lequel recherchait le compromis à tout prix. Soit. Les Français ont sans doute besoin d’un président autoritaire, sûrement pas d’un président qui pratique l’autoritarisme.

                                                           *

 Le Conseil supérieur de l’Audiovisuel autorise TF 1 à interrompre ses JT pour diffuser des messages publicitaires. Un jour viendra où il sera possible de capter des messages concernant la marche du monde à travers des émissions consacrées à des annonces publicitaires.

Jeudi 20 juillet

 La semaine dernière, Trump était à peine chez lui, retour de Paris,  que Macron s’était empressé de confier au "Journal du Dimanche" l’essentiel de leurs conversations. Ce que j’ai dit à Donald Trump, c’est un titre qui dope les ventes et qui muscle son homme. Mais voilà : Donald Trump vient d’accomplir un exercice équivalent avec le "New York Times" et apparemment, son témoignage est souvent très différent. On aura tendance à considérer que Macron parlait vrai et que Trump débloque un peu. « Macron adore me tenir la main » devient la phrase emblématique de ces confidences. Oui, Trump déraille, sans aucun doute. Mais précisément, le président des États-Unis a plus d’une fois déjà démontré le caractère improbable voire farfelu de ses attitudes et déclarations. Il n’y a pas de raison pour qu’il soit plus crédible avec Macron qu’avec d’autres. Angela Merkel l’a, quant à elle, perçu depuis longtemps ses élucubrations…

Vendredi 21 juillet

 Ces dizaines (centaines ?) de rassemblements populaires où la gaieté sent bon la joie de vivre, qui éclot grâce à un festival, un concert, ou tout simplement un cadre bucolique propice à la détente quand les beaux jours fleurissent, que d’occasions pour les meurtriers djihadistes d’accomplir un carnage ! On se réjouit que la dynamique de la vie surpasse les craintes du malheur mais chaque fois que des images reflètent des moments de réjouissances, on ne peut retenir une sourde inquiétude qui ramènerait le drame dans l’éblouissement de l’été.

Samedi 22 juillet

 Pour exprimer sa recherche d’une pensée de la nation, Ernest Renan avait publié des textes écrits entre 1869 et 1871 sous le titre La Réforme intellectuelle et morale de la France. Un siècle et demi plus tard, ce projet n’est pas drapé dans l’archaïsme, bien au contraire… Le guépard règne en maître sur la jungle du pouvoir et la phrase que Lampedusa rendit célèbre dans le roman éponyme n’a pas pris une ride : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». (Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Le Guépard, éd. du Seuil, 1959)

Dimanche 23 juillet

 Lorsque l’on évoque le dosage entre personnalités progressistes et conservatrices dans la composition du premier gouvernement du quinquennat Macron, l’exemple de Bercy vient automatiquement. L’Économie et les Finances sont effectivement gérées par la droite, bien campée sur ces portefeuilles-là. Plus capitale toutefois est la désignation de Jean-Michel Blanquer à l’Éducation nationale. On n’est pas ici dans les chiffres mais dans les valeurs, et jusqu’à présent, l’homme n’a pas encore dégagé une fibre républicaine très affirmée. Dans ce département-là, il faut bouger, constamment réformer, être en mouvement. Blanquer consacrera une grande partie de son été à la rentrée scolaire. C’est alors que l’on sera en mesure d’apprécier ses choix et ses pistes d’action. Il vient de dévoiler quelques traits de sa pensée au Journal du Dimanche et des affirmations laissent un peu en attente de concrétisation. Que veut dire le ministre de l’Éducation lorsqu’il affirme : « Le vrai ennemi, c’est l’égalitarisme » ? Que prépare-t-il quand il souligne : « Je ne vois pas pourquoi n ne pourrait pas s’inspirer du privé » ?  Certes, qu’il veuille diriger son ministère très exactement à l’inverse de Najat Vallaud-Belkacem qui l’avait précédé - en laissant du reste un bilan tout à fait acceptable par les syndicats d’enseignants comme par les étudiants - , on le sait déjà depuis deux mois. Mais encore ? S’il souhaite laisser trace, comme tout son itinéraire en témoigne, ce juriste proche de Baroin se distinguera dans quelques semaines. Pour l’heure, un sentiment au moins peut déjà être bien décrypté, c’est son affirmation : « Je perçois Brigitte Macron comme la prof ‘ idéale »

Lundi 24 juillet

 C’était il y a cinquante ans. Du balcon de l’Hôtel de Ville de Montréal, le général de Gaulle s’écriait : « Vive le Québec libre ! » devant une foule en délire. Un demi-centenaire que la France semble ignorer, aussi bien du côté de ses palais dorés que de ses chaînes de télévision. Quelques rares historiens soucieux de défendre la langue française évoquent la sortie du Général, comme le sociologue et enseignant québécois Mathieu Bock-Côté qui signe une tribune dans "Le Figaro", ou Christophe Tardieu qui publie "La dette de Louis XV" (éd. du Cerf), titre rappelant l’abandon du Canada français aux Anglais par les rois de France.

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 "Cumhuriyet" est le nom du plus ancien journal turc. Plusieurs membres de sa rédaction sont aujourd’hui en prison. Quant à son rédacteur en chef, il est en exil an Allemagne. Un procès s’ouvre à Istanbul, le quotidien étant accusé de collusion avec les terroristes (cocasse quand on sait que l’an dernier, il avait publié un reportage prouvant que l’État fournissait des armes aux islamistes par le biais de ses services secrets…) Ce matin, une manifestation pour la liberté d’expression rassemblait quelques centaines de courageux devant le Palais de Justice où un tribunal doit juger 17 journalistes appartenant à "Cumhuriyet". Les intellectuels se mobilisent. Trop, c’est trop. Voilà pourquoi l’autoritarisme de Recep Erdogan s’affaissera un jour.

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 Mai 1940. Les troupes allemandes avancent à une vitesse effrénée. La Belgique est envahie, le nord de la France résiste tant bien que mal. C’est la déroute, qui enfante la débâcle. L’armée britannique doit se replier sur son île. Des soldats français tentent de s’infiltrer dans les files d’attente pour traverser la Manche et fuir l’envahisseur impitoyable. Le cinéma nous avait déjà reflété cette ambiance d’angoisse tragique avec Week-end à Zuydcoote (1964, Henri Verneuil, adapté du roman éponyme de Robert Merle). Avec Dunkerque, Christopher Nolan, nous replonge dans l’ambiance, soucieux de retenir le spectateur en haleine en permanence. Seules lueurs positives : on perçoit déjà la volonté  du peuple britannique de résister à tout prix et celle, énergique, tenace et inexorable, de vaincre qui habite Winston Churchill.

Mardi 25 juillet

 La cote de l’euro file en hausse et largue le dollar tandis que le FMI réévalue le taux de croissance de la zone euro. Mais il nous faut quand même enterrer Claude Rich et avoir besoin du vieux Gilles Jacob, président d’honneur du Festival de Cannes, pour lancer une pétition afin que le service public rende hommage à ce merveilleux comédien et acteur.

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 Au chapitre « Quelle époque ? », quand, par la grâce du calme de l’été, on remplace le point d’exclamation par le point d’interrogation, cette réflexion de Régis Debray : « Nos cassandreries ne datent pas d’hier. Montaigne doutait que l’amour des belles-lettres puisse survivre aux guerres de religion ; Voltaire, au règne de Louis XIV ; Joubert, à la tourmente révolutionnaire ; les  frères Goncourt, au vélocipède. Et nous au petit écran… Vais-je continuer, en vieux hibou, la rhapsodie des lamentos ? Quelle époque, me direz-vous, n’a pas aimé proclamer la mort de l’art et de la pensée, de Dieu ou de l’Homme, des paysages, de la bonne cuisine, du cinéma et des lapins de garenne ? Je vous entends. Et j’insiste. Je continue, oui. La fin des haricots, cette fois, c’est du sérieux. Même si, quand on a quitté la cour des grands, les désastres eux-mêmes se font tout petits. » ("Par amour de l’art", éd. Gallimard, 1998)

 

 

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26 juillet 2017

La vie dicte sa loi

La vie n’obéit jamais ni au doigt ni à l’œil, elle dicte sa loi. Rien ne se passe jamais comme il le veut. Quand il aime une femme, elle ne l’aime pas et quand elle l’aime enfin, il ne l’aime plus. Ses amis les plus chers ne prennent jamais de ses nouvelles et les gens qu’il ne veut pas voir sonnent à sa porte. Même problème avec l’argent qui coule à flot quand il n’en a pas besoin et qui se fait attendre quand il faut payer les factures. Sans parler de l’injuste répartition des richesses du monde qui menace les riches d’obésité et de maladies cardio-vasculaires alors que les autres meurent de faim. Puisque la vie n’en fait qu’à sa tête, il décide d’en créer une sur papier. Écrire un monde qui tournerait rond, enfin. Une vie où le bonheur serait réparti de manière égalitaire. Il veut fonder un monde meilleur. Hélas, alors qu’il vient de créer un extraordinaire superhéros qu’il a habillé d’un costume magnifique, doté de super pouvoirs inédits à ce jour et qu’il est en train de dresser une liste de missions à accomplir par son héros pour sauver le monde page 3,celui-ci se sauve de la page 1 pour acheter une paire de charentaises, un paquet de chips en promo (1 paquet acheté, le second à moitié prix ) pour s’installer confortablement devant une série débile qui parle d’amour tous les jours à heure fixe. Quand, devant ce désastre, l’auteur revient en page 1 pour signifier à son personnage de se bouger le cul afin de sauver le monde, il obtient invariablement la même réponse : « Attend un peu, putain, l’épisode n’est pas terminé ! »

Devant cet échec, l’auteur abandonne l’idée du Superhéros qui sauverait le monde. Ce personnage n’est décidément plus en phase avec notre époque, se dit-il. Et puis, plus on lui donne des super pouvoirs, plus le personnage est difficile à maîtriser. Le personnage est plus puissant que l’auteur. Il entame donc l’histoire d’un couple d’européens d’une cinquantaine d’années qui s’ennuie dans leur grande maison vide parce que leurs grands enfants sont partis. Ils n’ont plus vraiment d’objectifs ni d’envie. Un matin qu’ils s’emmerdent profondément, la femme propose d’accueillir une famille de réfugiés dans leur grande maison désertée pour redonner du sens à leur vie. Le mari trouve l’idée formidable. Enfin, ils auront quelque chose à raconter à leurs amis lors des prochains barbecues. Ils prennent contact avec des associations et un beau jour, une famille irakienne, un homme une femme, quatre enfants, s’installent chez eux. Le premier chapitre terminé, l’auteur est satisfait. Il est en train de créer un monde meilleur et ses personnages lui obéissent. Impatiente, sa femme commence à lire les premiers pages mais, très vite, elle s’arrête.

- C’est illisible, dit-elle.

- Comment çà, illisible ?

- Regarde !

C’est alors qu’il se rend compte que, si les personnages tiennent bien leur rôle, les lettres n’en font qu’à leur tête. Dans ce monde nouveau, c’est la guerre des lettres. Des consonnes ont envahi ses écrits et chassé des voyelles. Celle-ci se sont vengées en attaquant des mots sans défense ce qui donne des phrases telles que celle-ci : kjgkc mmyin lltyoui utmubµO.

Ou encore : tconiycjdtkucboin vyvoçbuni kyf iyo k lùpi hfgort.

Si l‘auteur en herbe est incapable de mettre de l’ordre dans sa vie, il n’est pas non plus capable de maîtriser son écriture. Pourtant, il ne se décourage pas.

Ce n’est pas parce que ses personnages et ses mots en font qu’à leur tête qu’il doit abandonner l’écriture. Il suffira de recopier des textes classiques dont les mots et les personnages sont figés depuis des siècles. Homère ! Voilà un auteur qui avait de l’autorité sur ses vers et sur ses héros. Notre auteur commence à recopier l’Odyssée mot par mot sans oublier les espaces, les virgules et les points.

Malheureusement, même dans cette version soigneusement recopiée, très vite, tout part  en couille. Ulysse ne rentre jamais à Ithaque et Pénélope, cette salope, abandonne sa tapisserie pour se donner à tous ses prétendants.

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