semaine 50

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

Tous les billets

25 juillet 2017

La Rouille, la peinture comme exorcisme.

 

La Rouille est un peintre. Un peintre un peu particulier certes qui ne peint que des visages ( les personnages "en pied" sont rares, parfois, un hibou, oiseau de mauvais augure) et dont le support, mur ou toile, ne change guère la facture. Les visages de La Rouille semblent être inachevés. Pourtant, il confie dans une interview son souci de l’achèvement d’une œuvre. Leur exécution varie entre 20 minutes et 5 heures, dit-il. L’œuvre est achevée et exécutée avec grand soin. Il dit s’inspirer de sa vie, de son histoire pour peindre et reconnait la fonction cathartique de sa peinture. Lui qui n’a pas de formation académique dans le domaine des arts peint parce qu’il n’a pas d’autre choix que de peindre. Il peint de manière quasi obsessionnelle des visages.

Ces visages émergent du support ; ils en sortent. Pas complétement. Ils sortent avec peine du support pour accéder à la représentation. Tous expriment la douleur. Ils sont torturés, déformés par elle. Le nombre des couleurs est restreint ; les harmonies sont sombres. La palette refuse l’éclat des couleurs vives, les forts contrastes. D’un monde dominé par des nuées obscures s’extirpent des formes qui ressemblent à des visages. Comme des succubes, des ectoplasmes, condamnés à errer dans le monde des vivants. La sortie du néant est un passage. De l’impossibilité d’être, des limbes, des ténèbres, de la mort, des êtres accèdent à l’existence.

Le spectateur pourrait y voir des références aux cultes anciens dans lesquels les morts avant d’accéder à un lieu de repos doivent traverser des lieux et des épreuves. De la traversée du Styx, au Léthé, au purgatoire des Chrétiens. Les âmes qui quittent les corps doivent être comme purifiées avant d’accéder à l’éternité. La Rouille peint avec une force et une constance qui surprend le chemin inverse. Non pas celui de l’être vers la félicité mais la remontée des lieux maudits, des tourments, des souffrances innommables vers la société des Hommes. Comme ces esprits qui invoqués par les vivants viennent sous différents aspects peupler nos cauchemars.

La peinture de La Rouille n’est ni religieuse, ni spiritualiste. Elle traduit sans concession les affres d’un homme confronté à la création. Ce serait une injure de penser qu’elle illustre des récits mythologiques et religieux. Ses images ne sont pas des fantaisies baroques comme on en trouve pléthore dans l’histoire de la peinture. La Rouille ne se complait pas dans des figures du malheur. Le refus de la couleur, le refus du décor, ne sont pas des choix esthétiques. Il faut prendre au pied de la lettre, simplement, les visages suppliciés qu’il peint : ce sont des « figures » de la souffrance. Une souffrance intérieure qui a besoin d’extériorité pour être soulagée.

Il y a des peintres du bonheur et des peintres de la souffrance. La Rouille est un peintre de la douleur. Une douleur moins intense quand elle trouve un exutoire, une douleur lancinante, qui soulagée, revient et qu’il faut de nouveau calmer. C’est ce chemin du calvaire que raconte l’œuvre de La Rouille. Un récit d’une étrange beauté formelle. Goethe a écrit « Les Souffrances du jeune Werther » et à sa lecture des lecteurs se sont tués, désespérés. La réitération des images cruelles de l’artiste n’est pas un artifice, un style comme disent les ignorants, mais le témoignage sensible d’un autre nous-même.

 

« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille ». Recueillement. Charles Baudelaire.

 

Image: 

Des visages, toujours différents, douloureux, accèdent à la représentation.

Un visage, un portrait singulier qui interroge la fonction moderne du portrait.

Visage mystérieux dans un lieu abandonné.

24 juillet 2017

Le fleuve

&

Image: 

Angelo joue la victime
Angela le console
Le fleuve est sur ses rives
Le bruit du fond de l'eau
Et le bruit du fond de l'air
Ne sont qu'ombres
Plus sombres que la nuit noire
Que lave la pluie incessante
Et les types trempés, perdus
Au centre du fleuve
Voyagent à l'aveugle
Sur les caprices du courant
Les yeux au ciel disparu
Ils entendent la plainte d'une seule feuille
Là, dans le verger immergé
Ils entendent
Les eaux battantes
Le vent égaré
Le ciel qui cogne les vagues
Le bruit du fond de l'eau
Et le bruit du fond de l'air
Ne sont qu'ombres
Plus sombres que la nuit noire
Angela pleure
Angelo s'est noyé

2017

22 juillet 2017

Vos gueules, les politiques!

Vous lirez rarement ici des articles sur la politique. C’est que, vous voyez, la politique – ou plutôt «les» politiques – prennent trop de place. Trop de place dans le débat public, trop de place dans les journaux, trop de place dans cette immense caisse de résonance que sont les médias sociaux.

Tout étant relatif, vous opposerez, malins : par rapport à quoi ? Eh bien, par rapport à leur importance, leur influence réelle sur la société.

Cette réflexion m’est venue lors d’un reportage sur le Congo. Le sujet en était les manœuvres capitalistiques de quelques entreprises et businessmen pour s’emparer des meilleures mines de cuivre du Katanga et des plus riches gisements diamantifères du Kasaï. Au prix de quelques libertés avec l’embargo sur les ventes d’armes dans la région des Grands Lacs et d’une corruption (très) active de l’entourage du président conformément à ce qui se pratique dans la région depuis l’indépendance (voir la version courte du papier ci-dessous).

On se fout du monde

Depuis, lorsque je lis des articles sur la situation politique au Congo, je suis surpris de n’y trouver que très rarement des références à l’influence économique. Or, c’est ce qui régit ce pays aux plantureuses ressources géologiques, la politique au sens occidental du terme n’étant rien d’autre qu’un rideau de fumée pour masquer des turpitudes indicibles.

Dans notre beau pays, le principe reste si les moyens changent. Il y a longtemps que le monde politique a abdiqué la souveraineté consentie par le peuple face à la toute-puissance de l’économie. Les élus ont perdu la main – et leur dignité – la première fois qu’ils ont cédé au chantage à l’emploi. Depuis, bien peu d’actions parlementaires et gouvernementales ne se décident sans l’aval des fédérations patronales, quand il ne s’agit pas d’accords conclus sous le manteau. N’est-ce pas, M. Chodiev ? Et ce n’est qu’un exemple.

Dans ce contexte circacien, la « crise » politicienne de cet été illustre de façon particulièrement aiguë cette surévaluation du rôle des élus du processus démocratique. Cette façon de décider de jeter aux orties, par un caprice de gosse gâté (ou frustré ?), le travail de plus d’une demi législature accompli par un gouvernement issu du suffrage universel est un pied de nez à la démocratie et au peuple souverain. Pour arriver à quoi ? À un nouveau gouvernement (peut-être) qui n’aura que 21 mois (dont 3 de vacances) pour tenter de constituer et de mettre en œuvre une politique différente. Impossible, évidemment. On se fout du monde. Et ce, à un moment où la confiance du peuple vis-à-vis des politiques est au plus bas. Délirant. Je ne me risque pas à frôler le point Godwin en évoquant les conséquences funestes d’un discrédit encore plus profond…

« Ils iront jusqu’au bout »

Et pourtant, cela donne du grain à moudre aux gazettes. Un feuilleton, certes de mauvais goût, livré gratuitement et qui permet de noircir du papier et de tirer du temps d’antenne, d’ouvrir des tribunes aux commentateurs et aux pythonisses de tout poil. Au détriment des nouvelles du monde autrement plus déprimantes mais sûrement plus utiles. Si au moins ça pouvait nous épargner les papiers sur les statistiques de la météo de l’été et ceux sur le remplissage des hôtels à la côte, mais vous verrez qu’à ceux-là on n’échappera pas non plus.

Pour conclure, sans rallier les rangs des ceux qui crient « tous pourris » aux politiques ou qui critiquent les médias et les journalistes (qui n’en peuvent mais), j’appelle les élus du peuple et ceux qui leur servent la soupe à quelque modération, au respect du citoyen et de l’électeur, sans même parler d’humilité ou de vision à long terme. Mais je suis pessimiste : le mal est fait, on ne voit pas l’ombre d’une amorce d’autocritique chez ces gens et il faut craindre que, comme le dit si bien François Ruffin, « ils iront jusqu’au bout ». Encore bravo, et merci.

 

Image: 

Franchement, vous leur confieriez vos enfants?

20 juillet 2017

Jana, JS, et un appareil photo.

Mois de mai 2017, quai de la Marne, à Paris, à quelques encablures de chez-moi, Jana et JS ont été invités par le Festiwall 2017 et, sur un haut mur bordant le canal de l’Ourcq, peignent avec des pochoirs une grande fresque, haute de plus de 20 mètres et large d’une quinzaine de mètres. Cette fresque m’a immédiatement émue et je me suis interrogé sur les raisons de ces émotions mêlées, bien avant d’être en mesure d’analyser cette œuvre, par bien des côtés remarquable.

Le pochoir représente une scène dont les esprits chagrins pourraient penser qu’elle est « ben ordinaire ». Un homme, jeune, grand, barbu, tient une jeune et belle femme par les épaules, et de la main droite lui cache les yeux. La femme porte dans ses bras un chat. Les trois personnages, l’homme, la femme, le chat, n’ont rien de remarquable. C’est une scène du quotidien, une scène intime ; une scène d’amour. Un couple d’amoureux donc : un tendre jeu, un jeu taquin entre un jeune amant et celle qu’il aime qui se garde bien d’échapper à sa douce étreinte. Le chat est un chat également « ben ordinaire », de la race fort commune des chats de gouttière. Bref, une scène d’une désarmante banalité. Drôle de sujet pour une fresque d’une telle surface !

L’œuvre en soi, dans un premier temps désarçonne. Pour saisir sa profonde originalité, il convient de faire appel à quelques éléments biographiques.

Jana et JS sont un couple, un couple d’artistes, un couple d’amoureux. Jana est autrichienne et JS (Jean Sébastien) français. Une belle rencontre à Madrid en 2004. Jana devient une professionnelle de la photographie. JS découvre le street art et la technique du pochoir. Après une rencontre et la séparation qui suivit, Jana rejoint JS à Paris en 2006. Commence alors la mise en œuvre d’un projet artistique original : les deux artistes partent de photographies qu’ils prennent et découpent des pochoirs. Des sujets deviennent récurrents : des immeubles d’habitation genre HLM, l’architecture de la ville et des photographies a priori plus intimes, photos de Jana, photos de JS, photos des deux.

Les sujets (et les pochoirs) se mêlent créant de grandes fresques (Jana et JS et des immeubles comme décors comme dans leur magnifique réalisation sur le Quai 36, gare du Nord à Paris).

La photographie qui était dans un premier temps un matériau pour alimenter leur création devient un subtil jeu de miroirs. Le mur du 13ème arrondissement qu’ils peignirent en fournit un exemple illustratif. Le pochoir haut comme un immeuble représente JS en train de photographier. On fait l’hypothèse que la photo qui a servi à la fabrication du pochoir a été prise par Jana. En fait, le pochoir est la photo de Jana. JS photographie celui qui regarde la fresque. Un photographe, photographié, qui nous photographie. Un personnage mais trois acteurs et deux appareils photo, sinon trois en incluant les badauds qui photographient la gigantesque fresque.

Dans la fresque du quai de la Marne, JS a le visage caché par le corps de Jana. Les yeux de Jana sont masqués par JS. Question : qui prend alors la photographie ? Le spectateur doit alors imaginer le dispositif : l’appareil photo est posé sur un pied et « le photographe » (mais qui est le photographe ?) prend un cliché avec le retardateur de l’appareil. Si l’imagination de celui qui regarde peut réinventer le dispositif, un mystère demeure : pourquoi JS cache-t-il les yeux de sa chère et tendre ? Pourquoi se cache-t-il derrière elle pour masquer son visage ? Un singulier portrait de couple avec chat, intime. Une scène banale, somme toute. Pourtant la signification échappe : pourquoi les amants ont-ils les yeux masqués ? Pourquoi les deux artistes placent-ils, à la place de l’objectif, les yeux des spectateurs ? A la fois, les artistes se montrent et se masquent, dans un jeu de cache-cache dont les spectateurs sont également les acteurs (ou les complices).

Les mises en scène du couple semblent donner à voir leur intimité. Une intimité toute relative : l’objectif de l’appareil photo prend la place des yeux des spectateurs-voyeurs ; les acteurs à la fois se représentent (s’exposent comme disent les photographes) et cachent leurs visages, se révèlent (comme disent les photographes) et se dissimulent. Trois acteurs (sans compter le chat !) dans cette comédie de l’intime et de l’art : un homme, une femme et un spectateur-objectif dont ils se jouent.

Les artistes tirent les fils d’une curieuse comédie à trois personnages. Ce n’est pas une exhibition de leur vie privée mais bien davantage une réflexion sur l’Art. L’Art qui montre et qui cache. Des pochoirs, des images qui interrogent sur la représentation : celle de la photographie, celle de la peinture. Des images, belles d’abord, et qui interrogent le spectateur sur leurs pouvoirs et leurs limites. Les images de Jana et JS ne racontent pas l’histoire de leur couple ; ce ne sont pas des images illustratives d’une chronique familiale, des photos de famille en quelque sorte, des « selfies ». Elles questionnent sur l’image photographique : le pochoir est le cliché et les spectateurs du pochoir, l’objectif de l’appareil. Les fresques de Jana et JS montrent et cachent, révèlent quelques images de l’intimité de leur relation amoureuse, font des spectateurs des acteurs de ce couple à trois : Jana, JS, le spectateur.

J’ai toujours pensé qu’une œuvre accédait au statut d’œuvre d’art quand elle interrogeait sur l’Art. Les pochoiristes Jana et JS utilisent des pochoirs pour créer des images certes, mais leur originalité réside dans l’interrogation que leurs œuvres suscitent.

Image: 

Une fresque de plus de 300 m2 représentant Jana, JS et leur chat.

JS cache son visage derrière celui de Jana et cache les yeux de sa compagne photographe de formation.

Le visage traduit un sentiment de confiance et de bonheur partagé.

Les personnages sont sereins, même le chat, compagnon du couple, traduit par sa posture la confiance et le plaisir d'un moment d'amour et de partage.

Une oeuvre signée par un couple, acteur et sujet de leur art.

17 juillet 2017

Gérer l’entreprise France

Samedi 1er juillet

 De Giesbert à Bernard-Henri Lévy en passant par Renaud Dély, excellent nouveau directeur de la rédaction de "Marianne", plusieurs intellectuels saluent Manuel Valls pour son intransigeance vis-à-vis des meurtriers islamistes. L’extrême gauche serait parfois encline à leur trouver des explications rationnelles, au nom de la lutte des classes, de l’inégalité avec le Tiers-Monde, etc. On aura tout le temps, durant ce quinquennat, de discuter autour de ces thèmes-là sans pour autant sombrer dans la tolérance à l’assassinat totalement gratuit et aveugle. Et suivre aussi l’itinéraire de Valls, ce disciple de Michel Rocard, qui n’a jamais été pris en défaut quant aux idéaux de la République, de la Laïcité, de la Démocratie.

                                                           *

 Patrick Besson intitule "Atelier d’écriture" la page qu’il donne chaque semaine au "Point". Il s’agit d’une vingtaine de recommandations sages et réfléchies à tout écrivain. En voici quatre, choisies (presque) au hasard :

  • Le talent consiste à surmonter la certitude de ne pas avoir de talent.
  • Se relire avec plaisir, même quand on trouve ça mauvais.
  • Ne pas répondre à la critique, elle serait trop contente.
  • Ne pas montrer ses bons sentiments, surtout quand on en a.

Dimanche 2 juillet

 De l’information en diarrhée. La société du spectacle fait relâche. Plus son volet panem semble réduit, plus son volet circenses enfle. Les vases communicants sont aux mains des communicateurs.

                                                           *

 Son maître-livre "Le Prince" et l’adjectif que son patronyme engendra cantonnèrent Nicolas Machiavel dans une notoriété un peu amidonnée. Sa correspondance, par exemple, permet de mieux le percevoir et connaître son temps, mais aussi de méditer des rapports au pouvoir qu’un reflet dans l’aujourd’hui rend toujours pertinents. Comme cette confidence extraite d’une lettre à Vittori, ambassadeur de Florence à Rome, datée du 10 décembre 1513 : « Je dépose sur le seuil les vêtements boueux de tous les jours, je m’habille comme pour paraître dans les cours et devant les rois… Vêtu comme il convient, j’entre dans les cours antiques des hommes d’autrefois, ils me reçoivent avec amitié ; auprès d’eux je me nourris de l’aliment qui seul est le mien, pour lequel je suis né. J’ose sans fausse honte converser avec eux et leur demander les causes de leurs actions ; et si grande est leur humanité qu’ils me répondent, et pendant quatre longues heures je ne sens plus aucun ennui, j’oublie toutes misères, je ne crains plus la pauvreté, la mort ne m’effraie plus, je passe tout entier en eux. » Pas besoin de se fourvoyer dans des mondanités stériles. L’intellectuel est dans son fauteuil, tout près de l’âtre. Il pénètre des livres et médite. Son observation l’éclairera pour le guider vers l’écriture.

Lundi 3 juillet

 Emmanuel Macron savait, en s’adressant au Congrès à Versailles, qu’il ne devrait pas donner l’impression de minimiser le statut de son Premier ministre. Il en est donc resté au rôle d’architecte, laissant à Édouard Philippe celui de maçon. Le président a évoqué des réformes institutionnelles majeures sans les détailler concrètement. On l’accuse de flou, mais pourquoi déjà tout planifier, se doter d’un carcan que le moindre imprévu pourrait contrarier ? En outre, le président a prévenu qu’il viendrait chaque année devant le Congrès pour exposer la situation. Ainsi, il américanisera un peu plus la France en instaurant une sorte de « discours sur l’état de l’Union ». Bah…  Ce n’est même plus surprenant…

                                                           *

 Être gai comme un pinson et heureux comme un poisson dans l’eau. Les bêtes offrent à l’homme l’occasion d’inventer des expressions bêtes, bêtes comme ses pieds.

Mardi 4 juillet

 Á observer le ton ravi avec lequel la préposée au Journal télévisé de Corée du Nord annonce le nouveau tir de missile balistique intercontinental, on perçoit d’emblée que celui-ci se solda par un succès. Les images qui suivent le confirment : le chef de l’État et ses ministres sautent de joie. Le Japon, désormais à portée, ainsi que la Corée du Sud ne trouvent pas ça drôle. Mais l’Alaska semble désormais aussi atteignable. Trump se demande publiquement si « ce type [Kim…] n’a vraiment rien d’autre à faire ». Il devra un jour arrêter les fous et le monde entier l’approuvera… Á condition qu’il agisse avec l’assentiment de la Chine…

                                                           *

 Édouard Philippe devant l’Assemblée pour le discours de politique générale. Hausse de la CSG ; tour de vis budgétaire pour atteindre les 3% exigés par l’Union européenne ; suppression des cotisations salariales ; baisse des impôts reportée à 2019 ; réduction de 3% des dépenses publiques. Pas d’envolée lyrique cet après-midi. D’un débit un peu trop rapide, le Premier ministre reste dans le concret : il s’agit de gérer le pays. Certains diront : l’entreprise France, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

                                                           *

 Macron célèbre la France en un lyrisme de bon aloi. La France, « le pays de l’universel »… Sait-il que l’expression est de Karl Marx ?

Mercredi 5 juillet

 La police turque arrête la directrice d’Amnesty international et sept autres militants des droits de l’Homme. Ben oui, pourquoi seraient-ils plus épargnés que les dizaines d’autres journalistes qui occupent les prisons d’Istanbul et d’ailleurs ?

                                                           *

 Hommage digne et grandiose dans la cour des Invalides en l’honneur de Simone Veil. Après ses deux fils, le président de la République clôt les prises de parole. Il annonce qu’elle entrera au Panthéon « avec son époux ». Même s’il n’y a pas lieu de discuter en quoi que ce soit la présence de cette femme exceptionnelle dans le temple des Grands Hommes dont la patrie est reconnaissante, l’immédiateté surprend. On sait que les réseaux sociaux avaient lancé une pétition rapidement relayée. On se souvient des calicots Santo subito arborés sur la place Saint-Pierre le jour du décès de Jean-Paul II. La postérité réclame le recul, la méditation. Elle ne devrait pas être dépendante des lois de l’information précipitée. Il est bon de démontrer au citoyen que le tempo dans lequel s’accomplissent les choses touchant à la marche de la société n’est pas uniforme. Des actes et des décisions répondent à des rythmes qui leur sont propres. C’est fondamental. Plus embêtant est l’autre caractéristique de la décision : « avec son époux ». Certes, il s’agit d’un vœu de la famille. Et comment oser critiquer ce choix présidentiel sans apparaître grincheux ? Et pourtant ! Imaginerait-on Adèle Hugo ou Juliette Drouet à côté du poète national ? Mitterrand fit entrer de conserve Pierre et Marie Curie. Mais ils avaient accompli une œuvre commune, d’un apport inséparable pour l’humanité…Est-ce parjure de se demander en quoi monsieur Antoine Veil devrait reposer au Panthéon si ce n’est par procuration ?  

                                                           *

 Le dernier livre d’Édouard Philippe sort en librairie. Il fut rédigé in tempore non suspecto et raconte l’histoire qui le rattache aux livres depuis que son père lui lut Dante quand il avait six ans (Des hommes qui lisent, éd. Jean-Claude Lattès). "L’Obs" en a publié les bonnes feuilles. L’ouvrage ne fera pas date au sein de l’histoire de la littérature mais on ne peut cependant que se réjouir d’avoir un Premier ministre qui taquine la plume.

Jeudi 6 juillet

 La querelle ancestrale entre l’Iran et l’Arabie Saoudiste crée une fracture dans le Moyen-Orient qui pourrait se transformer en brasier. Par ses déclarations à l’emporte-pièce, Donald Trump n‘y est pas étranger. Par ses soutiens carrément inconditionnels au Qatar, Recep Erdogan non plus.

                                                           *

" Le Monde" publie un extrait de la leçon inaugurale que donnera le philosophe et linguiste Jean-Claude Milner la semaine prochaine aux Rencontres de Pétrarque à Montpellier. Il y est surtout question du Bien social. « Le Bien social est défini par une répartition plus égale des avantages acquis ; mais depuis la Révolution française, on admet que cette répartition dépend en dernier recours d’une seule cause réelle : la répartition des richesses. On retrouve aisément le lexique de la démocratie : que le plus grand nombre possible jouisse du plus grand nombre possible d’avantages, cela s’appelle la démocratie sociale. On a tôt fait, une fois arrivé à cette étape du raisonnement, de démontrer qu’il ne peut y avoir de démocratie politique sans démocratie sociale et réciproquement. » C’est une évidence. Espérons qu’Emmanuel Macron partage cet avis. (1)

Vendredi 7 juillet

 C’était une bonne idée de choisir Hambourg, ville hanséatique facile à surveiller, pour organiser le rendez-vous du G 20. Angela Merkel, à qui revenait donc le tour de l’invitation, ne vit sûrement pas sereinement la rencontre : les manifestations anticapitalistes (altermondialistes d’autrefois) sont plus amples et surtout plus violentes que prévu ; quant à Trump, il trumpise, et même si ça, c’était prévu, c’est toutefois dérangeant. Il a quasiment méprisé la séance de travail sur le réchauffement climatique tandis que son tête-à-tête avec Poutine, durant deux heures, fut presque une affaire de bande à part. L’événement se prolonge jusqu’à demain…

                                                           *

 La Turquie possédera de nouveaux programmes scolaires à l’automne. Ainsi, les enfants ne connaîtront plus le nom de Darwin. Sa théorie de l’évolution ne sera plus ni enseignée, ni même mentionnée. Seul le créationnisme fera partie de ce qu’il conviendra d’enseigner sur les origines de l’Homme.

                                                           *

 Dès son arrivée à la présidence, Trump dénonça l’accord de libre-échange transpacifique qu’Obama venait de conclure avec le Japon. Tokyo ne s’en est pas alarmé. Il s’est tourné vers Bruxelles et l’entente commerciale est désormais  conclue entre le Japon et l’Union européenne. Voilà notamment le marché nippon ouvert aux vins européens – et français en particulier -. Une raison de plus pour Macron de remercier Trump lors de sa présence à Paris à la Fête nationale.

Samedi 8 juillet

 C’est une erreur de penser que les hommages sont unanimes à l’’endroit de Simone Veil. Les groupes anti-avortement les plus radicaux se sont réveillés. Du côté des intégristes catholiques menés par Christine Boutin (le groupe Jeunesse de Dieu), un dessin de la défunte serrant la main d’Hitler en lui disant : « Loi Veil : déjà 6 millions de victimes ». Chez les Frères musulmans, un message de leur chef en France, Hani Ramadam : « Hommage tant qu’on voudra à cette rescapée du nazisme. Mais depuis 1975, combien d’enfants à naître ne sont pas nés ? » Bref, d’élégantes paroles de part et d’autre, toutes en délicatesse…

                                                           *

 Donc, Bertrand Delanoë, qui s’était manifesté en faveur d’Emmanuel Macron, aurait refusé le poste de ministre des Affaires étrangères… Il a bien fait de ne pas aller se fourvoyer au Quai d’Orsay quand on sait que le département fait partie du « domaine réservé », quand on suppose que le dynamique président sera présent sur tous les terrains de l’international. C’est ce que vécut Bernard Kouchner, le véritable « employé » de Nicolas Sarkozy. Delanoë vaut mieux que cela. Et pourquoi ne se chargerait-il pas de relancer le Parti socialiste ?

Dimanche 9 juillet

 De tous les magazines hebdomadaires, c’est sans doute "Le Point" qui publia le dossier le plus complet sur Simone Veil, avec notamment de superbes témoignages et commentaires de Franz-Olivier Giesbert. Au bout du parcours de soixante pages survint celle, traditionnelle, de Bernard-Henri Lévy. On pouvait craindre l’inévitable redondance. Elle fut remarquablement contournée. Le philosophe parvint même à préciser deux points laissés jusque-là en jachères.

  1. Sur le mutisme des rares rescapés de la déportation après la Libération : « Rien ne la mettait plus en colère que d’entendre répéter : ‘la Shoah est indicible et c’est pourquoi les survivants, au retour, s’enfermèrent dans le silence.’ Eh bien non, tonnait-elle ! Ils ne demandaient que ça de parler. Mais c’est le monde qui ne voulait pas entendre. »
  2. Á propos du caractère plus horrible de cette Shoah, comparée à d’autres génocides produits par la folie humaine : « Personne n’a, aussi précisément qu’elle, identifié les traits qui singularisent la Shoah. C’est un crime, disait-elle : a) sans traces (pas d’ordre écrit ; jamais, nulle part, de directive) ; b) sans tombes (son père, son frère, sa mère, partis en cendres et en fumée, sans autre tombe que celle de sa mémoire et, sur le tard, de ses Mémoires) ; c) sans ruines (Auschwitz, lorsqu’elle y revient, n’est-il pas un lieu apaisé, neutralisé, blanchi ?) ; d) sans reste (un Sarajévien avait, au moins en théorie, la possibilité de quitter Sarajevo ; un Rwandais le Rwanda ; un Cambodgien le Cambodge ; le propre de cette extermination-ci, c’est qu’il n’y avait plus nulle part où fuir et que le monde même était un piège) ; e) sans raison enfin, sans l’ombre d’une rationalité (les nazis qui, ayant le choix entre faire passer un train de troupes montant vers le front ou de juifs menés vers les fours, choisissaient toujours le train de juifs). » On pourrait y ajouter une sixième caractéristique, si flagrante et désarmante : cette formidable industrialisation de l’horreur ; du personnel étant chargé de tenir des comptabilités rigoureuses quant aux boîtes de gaz consommées, aux cadavres incinérés, etc., ainsi que l’on aurait pratiqué dans une entreprise de dératisation…

Lundi 10 juillet

 Mossoul est tombée. La ville, retrouvée en ruines, était aux mains de Daech depuis 2014. C’est une victoire irakienne mais pas une délivrance.

                                                           *

 Nicolas Hulot ne compte pas serrer la main de Donald Trump le 14 juillet. Il l’a signifié sur les ondes. Donc le président des Etats-Unis le sait déjà (l’ambassadeur fait sûrement bien son boulot). Le président français le sait déjà aussi (il écoute sûrement la radio…)

                                                           *

 L’artiste, défini par Yves Klein : « Nous sommes toujours en vacances mais nous ne sommes pas des touristes. » Enraciné à Nice, il explora le bleu jusqu’à la découverte du sien, propre. Jean-Jacques Aillagon, en tant que commissaire des expositions Nice 2017. École(s) de Nice, le met bien à l’honneur aux côtés de Matisse, Arman, César et, bien entendu, Ben…

Mardi 11 juillet

 Il ne doit pas exister en République française beaucoup de rues qui portent le nom de Louis XVI. Á Varennes-en-Argonne (Meuse), l’artère principale a été baptisée du nom du monarque décapité. On y trouve un Bar-tabac Louis XVI où les billets de loteries en tous genres voisinent avec des brochures et des cartes postales évoquant la fameuse arrestation de la famille royale en fuite le 21 juin 1791. Sur la porte de l’établissement, un écriteau précise : Le Bar-tabac Louis XVI sera fermé le 14 juillet. Joli clin d’œil de l’Histoire. Il ne manque plus qu’un comptoir où l’on vendrait du fromage de tête…

                                                           *

  Comme souvent, c’est le contraste qui révèle la vraie nature des choses. Certains observateurs commencent à expertiser la dimension sociale des réformes engagées par François Hollande. Ainsi en va-t-il du « compte pénibilité », une mesure emblématique de son quinquennat. Non seulement il sera revu selon les modifications suggérées par le patronat, mais il changera de nom. Il s’appellera désormais « compte de prévention » « pour ne pas induire que le travail est une douleur », selon le président Macron relayé par son Premier ministre. Relevons d’abord qu’un travail pénible peut être astreignant, fatigant, difficilement assumé avec l’âge, mais qu’il n’est pas pour autant douloureux. Mais au-delà de cette précision, la modification sémantique s’apparente à une certaine vacuité ressentie dans le discours du président devant le congrès comme à celui d’Édouard Philippe devant l’Assemblée. Le flou et le vague semblent imprégner leurs paroles, et l’on sait qu’un pouvoir s’évalue au lien qui unit la parole aux actes. Refuser de reconnaître qu’un travail peut être pénible, c’est dédaigner ceux qui l’assument, c’est s’en désintéresser. Mépris du riche.

Mercredi 12 juillet

 Macron, comme pour justifier l’invitation lancée à Trump de participer au 14 juillet à ses côtés : « Nous avons besoin des États-Unis ! » Si habile, si intelligent, si malin soit-il, un vassal n’est jamais qu’un vassal.

                                                           *

 Une page à conserver, celle du "Figaro" donnant la parole à Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS-Cevipof qui laisse quelques bribes d’analyse dont il importera d’en évaluer la pertinence dans quelques mois (« Le macronisme est une extension de l’idéologie managériale à la politique. Cette conception allie affirmation de l’autorité de l’État et vision libérale exprimée par la nouvelle représentation nationale »  -  « Emmanuel Macron serait et de gauche et de droite, cherchant à obtenir des résultats alors que François Hollande cherchait surtout des compromis »…)

 Ces temps-ci, on fait assez souvent référence à la fameuse réflexion de Raymond Aron à propos de Giscard d’Estaing : « Cet homme ne sait pas que l’Histoire est tragique. » Luc Rouban s’en approche : « Il manque au macronisme ce qui caractérise le gaullisme, à savoir le sens du tragique de l’histoire, l’inscription de l’avenir dans les leçons d’un passé violent où l’on peut voir des sociétés se disloquer. »

Jeudi 13 juillet

 Donald Trump et sa femme sont arrivés à Paris pour assister aux cérémonies de la Fête nationale. Ils dîneront avec Brigitte et Emmanuel Macron au Jules Verne, le célèbre restaurant du 2e étage de la Tour Eiffel. Lorsque l’on verra ce grand butor – qui, bien entendu, se moque de la prise de la Bastille comme de son premier employé congédié – trônant à la place d’honneur dans la tribune officielle dressée au bout des Champs-Élysées, on pourra vraiment se dire que le pouvoir a changé de mains en France.

                                                           *

 « Le lien établi par Emmanuel Macron entre le réchauffement climatique et le terrorisme est un sophisme. » « Il y a une autonomie du terrorisme. Le réchauffement climatique est un fait, le transformer en un principe d’explication générale, en clé universelle des phénomènes humains n’a aucun sens. L’argument écologique devient un couteau suisse : il dépanne en toutes circonstances l’orateur en manque d’idées. Qui était Adolf Hitler ? Une sécheresse prolongée. Joseph Staline ? Des orages de grêle en Sibérie… » (Pascal Bruckner in "Le Figaro", 12 juillet 2017)

Vendredi 14 juillet

  Avant que la Tour Eiffel ne s’embrase en un somptueux feu d’artifice et pour clore un magnifique concert lyrique où les plus grands artistes internationaux étaient accompagnés par l’Orchestre national de France et Les Chœur et Maîtrise de Radio France, des dizaines de milliers de personnes enthousiastes rassemblées au Champ-de-Mars entonnent, avec toutes celles et tous ceux qui se sont produits sur scène, une vibrante Marseillaise dans la version d’Hector Berlioz. C’est émouvant. On est presque demain, la nuit est douce, le peuple ponctue de joies et d’allégresse sa fête nationale. On en oublierait presque la présence matinale d’un butor venu d’Outre-Atlantique tenir la vedette sur la place de la Concorde.

Samedi 15 juillet

 Tout président nouvellement élu débute son mandat par des actions et des mesures spectaculaires autant que promptes (Ne pas engager pareille pratique quasiment traditionnelle fut probablement la première faiblesse de François Hollande). Le jeune âge et le dynamisme d’Emmanuel Macron, son souhait d’épater les médias le conduisent à se distinguer en se servant des dates commémoratives qui s’offrent à lui. L’Élysée annonce ainsi la présence de Benyamin Netanyahou demain à l’évocation de la Rafle du Vél d’Hiv. de triste mémoire. Prise du 14 juillet 2017, Macron a déjà laissé entendre que Trump pourrait revoir sa position sur l’Accord de Paris. Á voir… Pour le trophée récompensant l’invitation du Premier ministre israélien, pas d’hésitation possible : ce ne peut être que la création de deux États indépendants avec arrêt et même retrait des colonisations dans les territoires palestiniens. Vieux souhait devenu rengaine au fil des années. On peut toujours rêver, mais quoi qu’il en soit, cette politique du coup unique (le one shot) a ses risques et ses limites. Á voir, encore… Cela dit, si le président veut continuer à user des dates-prétextes pour se distinguer, le calendrier peut lui en fournir. Par exemple, le 27 juillet, on célèbrera le centième anniversaire de Bourvil…

  1.  https://www.franceculture.fr/emissions/les-rencontres-de-petrarque/lecon-inaugurale-par-jean-claude-milner-relire-la-revolution

 

Image: 

Jean-Claude Milner lors de sa leçon inaugurale. Photo © J. Birnbaum.

17 juillet 2017

Trous de balles

&

Image: 

Les lèvres du hibou

Le hibou somnole
A l’abri du tilleul
A la lumière du jour
Il cauchemarde
Une faillite brutale
De son commerce de rongeurs
Ses vastes yeux
Ignorent les lèvres qui s’ouvrent
Au bas du ciel
Rouge vif azur
La bouche crache un crachin sombre
La noirceur apaise le nocturne

Vise le panneau routier
Le métal se troue, se déchire
Des bleus se répandent
Des formes naissent
Es-tu artiste, soldat ?
Tire une balle sur un enfant…
Encore artiste, soldat ?
Lève–toi et marche au pas
Ça ne marche pas, soldat

Becs et roquettes
Explosent les matières
Chaudes et froides
Tout ce qui tue n’est pas mortel
Dit le faucon à l’assemblée
La terre boit sang et selles
Les dieux boivent la souffrance
Des femmes aux yeux félins
Cuisent les coqs qui crânent
Dans leurs poêles frémissantes

2006

12 juillet 2017

Fin de saison: mes coups de cœur, Hérard, Levalet, Marko93.

Les vacances d’été marquent à Paris la fin d’une saison artistique. Les expositions, les foires d’art contemporain, les galeries, les salles des ventes ont adopté un train de sénateur. Voire un quasi sommeil; on prépare la rentrée. C’est pour moi le moment de faire un arrêt sur image et de vous faire part de mes coups de cœur.

Il n’est nullement question de faire un hit-parade, un pseudo classement des artistes par ordre de mérite (?). Cela n’a pas de sens. Ce qui m’importe, ce sont les émotions que j’ai ressenties en voyant les œuvres.

Philippe Hérard.

Un choc émotionnel et esthétique. J’ai d’abord découvert dans le quartier de Belleville où il a toujours son atelier ses collages dans la rue. Tous racontent une histoire. Des personnages, le plus souvent ses Gugusses, sont placés dans des situations absurdes, du point de vue du spectateur. Les Gugusses créent des saynètes dans lesquelles les lois qui régissent les rapports entre les gens et entre les objets échappent à notre « raison raisonnante ».

Entre le travail dans la rue et les toiles, pas de rupture thématique. Nous retrouvons nos personnages et des situations que les critiques d’art auraient certainement qualifiées dans la première moitié du XXème siècle de « surréalistes ». Les Gugusses, héritiers de Jean Rustin, sont peut-être des simples d’esprits ou des naïfs. A moins que ce soit notre société, le monde que nous avons créé qui soit absurde. L’extrême soin qu’Hérard apporte à la composition, à la couleur, à l’exécution de ses collages et de ses toiles m’apparait comme une subtile marque d’ironie. Pourquoi un tel souci de « perfection technique » pour dénoncer une société qui fait le contraire de ce qu’elle devrait faire : elle isole les Hommes au lieu de les réunir, broie les singularités, détruit les solidarités ? Parce que « le média est le message » comme aurait dit McLuhan, parce que la forme doit être « belle » pour que son message soit entendu. La forme doit être parfaite pour dénoncer un monde affreux.

Levalet.

Un grand dessinateur qui met la Ville en scène, mais pas seulement ! Quel plaisir lors de mes pérégrinations urbaines de découvrir au hasard d’une rue un collage de Levalet ! Des personnages sont peints à l’encre de Chine sur des affiches, parfois rehaussées de couleurs. Des personnages en relation les uns avec les autres (suivez les regards, observez les comportements) et avec un contexte. Et comme le disaient mes vieux maîtres : « Il n’y a pas de texte sans contexte ». De la même manière, les affiches de Levalet donnent une signification nouvelle au contexte. L’humour a deux degrés : la saynète est drôle, le changement de destination du contexte est surprenant.

Les toiles de Levalet sont de la même eau, avec des factures quelque peu différentes certes, mais l’humour peut devenir « noir » ; noir comme la colère, le désarroi, l’injustice. Le subtil jeu entre le contexte et le sujet cède la place alors à une peinture qui aborde des thèmes sociaux et politiques.

Marko93.

Marko93 parvient encore à me surprendre. Dans sa série des fauves, Marko93 peint, d’abord, un tigre de Sibérie, un guépard, un tigre, une lionne avec son petit. Nous savons nommer ce que nous voyons. Son tigre, par exemple, a les principaux traits des tigres de son espèce : la morphologie, les postures etc. Est-ce suffisant pour faire de Marko93 un peintre animalier ? Des indices sont cachés dans la toile : les yeux bleus des fauves, le museau violet ou rose et, en se rapprochant de la toile, on voit que les aplats sont des ensembles organisés de « calligraphes », des coulures, des projections, des ajouts à la brosse, au couteau, au feutre. Ils témoignent d’un mouvement, d’une spontanéité, d’un amour de la matière qui apparente davantage l’œuvre à l’abstraction lyrique qu’à la peinture animalière.

Marko93 établit un compromis entre représentation et abstraction. Son talent éclate dans ses « calligraphes » peints sur des toiles de grand format ou sur des façades de maisons. Ces signes, témoignages anciens de son intérêt pour la calligraphie arabe, empruntent à d’autres écritures. Le temps passant, ses signes se démarquent des calligraphies pour témoigner du mouvement du corps et de la main (gauche !). Sa peinture obéit alors à l’inspiration, au plaisir de se colleter avec la matière, au plaisir de la couleur. Pour Flaubert, écrire était un pensum, pour Marko c’est du plaisir. Du plaisir et plus si affinités.

Image: 

Fresque peinte dans la rue dans le quartier de Ménilmontant. Nous retrouvons les Gugusses et des objets récurrents dans l'oeuvre d'Hérard, des bouées (pour nous sauver?), des chaises (pour voir plus loin?). Photographie Richard Tassart.

Tableau De P.Hérard. Un personnage, à peine esquissé. A côté de sa tête (où dedans?) un autre personnage (à moins que cela soit le même?), dans une position fœtale.

Une fontaine désaffectée dans le hall de la gare St. Lazare. De part et d'autre, 4 hommes partagés en 2 camps, s'affrontent ; les bleus contre les rouges. Collage de Levalet (photographie R.Tassart)

"Les chemins de traverse". Une oeuvre allégorique du drame de la migration. Un camion chargé d'un côté de pauvres gens et de l'autre de leurs pauvres bagages. Un camion sans chauffeur, à l'arrêt. Le fond est une carte du monde. Toile de Levalet.

Toile de Marko93. Une peinture d'une grande force (la puissance contenue du fauve). Un "compromis" entre réalisme et abstraction.
Photographie R.Tassart.

Tableau de Marko93. Les "calligraphes" en colonnes "s'émancipent" de la calligraphie. Les variations d'épaisseur du trait confèrent dynamisme et énergie au geste de l'artiste. Photographie R.Tassart.

10 juillet 2017

Le pot belge

&

Image: 

Le pot belge

Fusée
Un coureur chargé
Un fumeur expulsé
Une averse inversée
Une fille bleue parfumée
Un champignon écrasé
Spores fumées brumes
Pot belge
Fusée
Tous pédalent
Dans un paysage borné
Les yeux blessés par des larmes glacées
Un homme à gauche pédale et dit
Chouette une cause
Un homme à droite
Pédale et crie
Liberté chérie
Vivent les nouvelles peurs
Un homme en gris sprinte
Cervelle en feu
Vers de juteux dividendes
Un griot freine en grinçant
Ébranlé par le peloton rapide
Il se pose au pied de l’arbre
Pense
Aïe
Ils élèvent leurs enfants en dieux véloces
Qu’ils n’aiment pas
Il roule paisiblement une cigarette
Tabac de la Semois
Taffe belge
Fusée
Il fume en soufi
Comme un soleil noir
Crêpé de blancheur
Compose un immense paysage
En volutes fines
Une ronde de cyclistes basanés
Y poursuivent sans fin
Une fille bleue
Parfumée
Au pot belge
Seringue

04/02/2007

08 juillet 2017

Vous pouvez crever !

« Le Canard Enchaîné » (5/7) a le bon goût de revenir sur la mort, le mois dernier en Irak, de trois confrères (dont un fixeur) dans l’exercice de leur dangereuse mission (page 8). On y lit, stupéfaits, que ces martyrs, des free-lance, ont été envoyés à Mossoul à la hussarde, par une boîte de prod’ sous-traitante de l’émission « Envoyé spécial » de France 2, mais privés de toutes les mesures de sécurité préventives généralement offertes aux heureux salariés du service public : formation idoine, gilet pare-balle, kit de survie, balise GPS… Pour ne rien arranger, la production avait prévu 9 jours de tournage sur place, ce qui est énorme, et n’avait pas lésiné sur les superlatifs alléchants pour convaincre Envoyé Spécial de lui passer commande : ils allaient assister, et donc filmer comme à la parade, « l’offensive majeure de la Golden Division (les forces spéciales irakiennes) contre Daech, à Mossoul, peut-être la dernière bataille. Dans le collimateur, précise la production, 35 Français (…) Ils seront visés, exécutés. » Et d’ajouter : « Nous serons les seuls journalistes occidentaux avec les soldats de la Golden Division au moment de l’offensive. » On comprend mieux pourquoi.

La faute à personne

On ignore le sort réservé aux fameux « 35 Français », mais on connaît celui qui attendait le caméraman Stéphan Villeneuve, la journaliste Véronique Robert et leur fixeur Bakhtiyar Haddad. Certes, on peut penser – c’est mon cas mais qui suis-je pour juger – que Villeneuve, père de 3 jeunes enfants, avait peut-être mieux à faire que d’aller promener sa caméra sous les balles des fous furieux islamistes.

Qu’en pense-t-on à France 2 ? Ben, pas grand-chose. Sinon que l’expédition funeste n’était connue d’aucun des services compétents de la chaîne, validée par les seuls responsables d’Envoyé Spécial. Le rédac’chef, Jean-Pierre Canet, a été viré aussi sec et ce n’est sans doute pas fini ; mais ça ne rendra pas Villeneuve à sa femme et ses enfants ni Véronique Robert à sa famille et ses amis. Quant au fixeur, il s’en trouvera sûrement pour estimer que ça fait partie des risques du métier.

Moralité : il existe des tricards de la télé qui ne valent pas mieux que la chair à canon qu’utilisent les armées et des directeurs de chaîne dont le cynisme n’a rien à envier à celui des généraux de la grande muette. Ah oui, j’oubliais : on attend toujours une déclaration de la direction de la chaîne publique à propos de ce drame qui s’est produit… le 19 juin. Encore bravo, et merci.

Image: 

Véronique Robert, décédée à Mossoul au cours d'une pige mal préparée. Chair à rédaction?
Photo Radio-Canada

07 juillet 2017

Au bout de la rue

Depuis peu, quelque chose avait changé dans leur vie mais il n’aurait pas pu dire quoi. Oui, les enfants grandissaient et n’avaient plus besoin de lui. Il se sentait inutile et en souffrait. Sa femme l’embrassait moins souvent comme si les baisers du passé suffisaient. Les baisers manquant blessaient ses lèvres jusqu’au sang. Leur vie ne ressemblait plus à un grand paquebot qui vient de lever l’ancre pour une destination inconnue mais à un porte-container qui navigue toujours sur la même mer, sous le même ciel. Ils n’étaient même plus impatients d’arriver quelque part. Leur navire suivait tristement son cours. Voilà pourquoi, un matin où ses enfants étaient à l’école et sa femme au travail, il versa tout ce qu’il possédait sur le compte en banque de sa famille, rassembla ses affaires et quitta la maison. Dans la rue, sa valise à la main, il ne sut où aller. Sa vie était ici, il s’en rendait compte. Peut-être qu’en avançant jusqu’au carrefour où mille vies se croisent et s’entrechoquent, il aurait une réponse.

Par chance, avant d’y arriver, dans la rue même où il avait vécu, il avisa un petit appartement à louer, un sous-sol pas trop cher. De sa fenêtre, il pouvait observer les passants dans la rue sans être vu. Le déménagement l’occupa une demi-journée, le temps d’emballer des livres et quelques disques. Il n’emporta aucune photographie familiale, ni de souvenirs communs parce qu’il avait trop peur de manquer. Une demi-journée de déménagement pendant laquelle il ne pensa à rien d’autre qu’à prendre des dispositions pratiques pour organiser sa nouvelle vie. Un vrai bonheur, les dispositions pratiques. Dès l’instant où tout fut rangé dans son nouvel appartement, l’émotion qui connaissait sa nouvelle adresse, débarqua aussitôt. Il se dit que l’émotion avait peut-être envahi également son ancienne maison mais on n’est jamais sûr de rien. Les premières semaines, il ne sortit quasiment pas de chez lui de peur de croiser sa femme et ses enfants. Il ignorait quoi leur dire, lui qui les avait trahis. Il prit l’habitude de faire ses courses chez un épicier pakistanais qui restait ouvert tard, le soir. Il ne s’y rendait qu’à l’heure où la mère mettait les enfants au lit.

Une année passa pendant laquelle, de sa fenêtre, il observa la rue pendant des heures. Sa seule crainte était de voir passer sa femme en compagnie d’un autre homme, ses enfants avec un nouveau père mais cet évènement n’arriva jamais ou alors à un moment où il était inattentif. Il ne sait pas. On n’est jamais sûr de rien quand on habite au bout de la rue. En cinq ans, il ne sortit qu’une seule fois de chez lui en plein jour pour mettre fin à une bagarre entre gamins qui avait éclaté au-dessus de sa fenêtre. Cinq gamins en tourmentaient un autre, seul et plus petit. En voyant sortir ce géant, les gamins s’enfuirent comme une volée de moineaux. Un seul gamin resta sur le trottoir. Le plus petit, le tourmenté, dans lequel il reconnut son fils qui lui dit « Merci Monsieur. »

Pendant des années, il regarda vieillir sa femme et grandir ses enfants. Oh, ce fut imperceptible. Le changement, il le voyait dans l’attitude plus que dans le physique. Au début, la mère tenait ses enfants par la main. Plus tard, ils arpentèrent la rue, seuls ou en compagnie d’amis inconnus. Un jour, devant sa fenêtre,il reconnut son fils  qui, avec des copains, tourmentaient un gamin plus petit mais cette fois, il ne sortit pas. Ce n’était qu’un jeu après tout et ce gamin l’avait probablement bien cherché. Sa fille passa devant sa fenêtre avec un garçon qui lui avait pris la main. Ils semblaient complices, peut-être amoureux. Il se demanda si le garçon était respectueux avec sa fille mais comment savoir à travers la fenêtre ?

Il ne regardait jamais la télévision. Il occupait toutes ses journées à observer la rue en espérant voir passer sa famille. Il y eut des jours de chance et d’autres, plus nombreux, où rien n’arriva. Il y eut des nuits où il sortit boire une bière dans un bistrot pour écouter des inconnus raconter leur vie.

Après dix années passées au bout de sa rue, il décida de rentrer chez lui. Dans le miroir, il se dit qu’il n’avait pas changé, qu’ils le reconnaîtraient immédiatement mais il n’était sûr de rien. Descendre la rue jusqu’à son ancienne maison lui prit beaucoup de temps. Finalement, son appartement était beaucoup plus éloigné qu’il ne le pensait. En descendant la rue, il s’inquiéta pour ses enfants. Et s’ils étaient malades ? Et s’ils étaient morts ? Tout peut arriver à des enfants que leur père ne protège plus. Et si un homme lui ouvrait la porte ? L’homme qui aurait pris sa place. Arrivé devant sa maison, il se dit que quelque chose avait changé mais il était incapable de dire quoi. Finalement, une femme lui ouvrit. Une femme qui avait mille autre choses plus importantes à faire qu’ouvrir la porte à un inconnu.

- Les Renneboog ? Ils ne vivent plus ici. Cà fait bien trois ans qu’ils ont déménagé.

- Vous connaissez leur adresse ?

- Non, aucune idée.

Il remonta la rue, rentra dans son appartement et pour la première fois, alluma la télévision. Il maudit les programmes qui parlaient de gens vivants à l’autre bout du monde et aussi cette fenêtre qui ne servait plus à rien.

 

Pages

entreleslignes.be ®2017 design by TWINN