semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de André Fromont
Haïculs bénis/André Fromont par André Fromont

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22 mai 2017

Terminus, dit-elle

&

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Terminus dit-elle
Au beau milieu
Des particules gerbées
Ce n’est pas la taille qui compte
Mais comment on taille
Une poésie qui compte ses pieds
Secousses
…éternité, éternité, éternité…
Poètes
Marchez sur vos particules gerbées
Enfermées dans l’atome

Imagine le tableau, Nadeja
D’un de ces là-haut, l’ange Majorette
Illuminé par trois hautes fenêtres
Soulève de son bâton
Un couvercle qui boîte
Une dame s’incline
Sur une autorité idiote
Qui odore la mémoire
D’une vraie rumeur
Si seulement ce n’était pas la taille qui comptait, Ossip,
Mais comment on taille
… éternité, éternité, éternité…
Poète
Compte tes pieds
Jusqu’au terminus
Où ils te descendent

Ré, 03/05/2010

Écrit après la lecture de "Contre tout espoir" de Nadejda Mandelstam

21 mai 2017

Pouic

Il se demande parfois si ce n’est pas lui qui et à l’origine du phénomène. Tout avait commencé un dimanche matin quand elle s’était mise à pleurer sans raison. Non, finalement pas sans raison. Elle pleurait à cause du temps qui passe, du temps passé, du mauvais temps. Elle pleurait, recroquevillée sur elle-même. Ses larmes lui coulaient dessus. Pour la consoler, il aurait pu la prendre dans ses bras, lui caresser les cheveux et lui parler tendrement à l’oreille mais pour la prendre dans ses bras, il aurait dû se lever et contourner la table. Pas envie. Trop loin, trop long, son café aurait refroidi. Il choisit la solution de facilité et lui dit : « Rien n’est grave puisque je t’aime ».C’était simple, veule, facile et passe-partout. Pas besoin de se lever. Il suffit de jeter les mots à l’autre bout de la table comme de miettes de pain aux oiseaux et l’affaire est faite. Elle répondit mécaniquement à travers ses larmes : « Moi aussi, je t’aime. ». Ils venaient, sans le savoir, de gaspiller des mots que plus jamais, ils ne pourraient prononcer. L’usage de la parole s'était transformé en fusil à un coup, un fusil impossible à recharger même quand on croit posséder plein de balles dans son chargeur. Dans l’après-midi, après avoir fait l’amour, lui prit l’envie de lui dire « Je t’aime » en lui caressant le dos alors qu’elle somnolait sur lui mais « Pouic », rien ne sortit de sa bouche. Comme si quelque chose venait de se bloquer dans le grand ordinateur qui contrôle l’univers. Le bug. Désormais, il était devenu impossible de répéter les mots déjà prononcés.

Le soir même, ils étaient invités chez des amis. La maîtresse de maison a voulu leur parler de Wax, la série géniale qu’il faut absolument avoir vu, surtout la saison 3. Le problème, c’est qu’elle en avait déjà parlé à midi avec d’autres amis.

- Quoi ! Vous n’avez jamais vu Wax ? Ce n’est pas possible ! Il faut absolument que vous regardiez la saison 3. Vous allez adoorer ! Nous, on ne rate aucun épisode !

Alors, le soir, quand elle a voulu reparler de Wax à ses hôtes du soir, Pouic, elle ne prononça aucun mot. Son silence ne l’inquiéta pas. Elle mit son mutisme sur le compte d’une fatigue passagère causée par les courses pour le dîner, la cuisine, le plan de table et cette soirée ennuyeuse et ratée qui se traînait. Ah, si elle avait pu parler de Wax !

Dès le lendemain, le phénomène prit des proportions gigantesques. Les présentateurs des journaux télévisés de 9h, de 13h et même du 20 heures habitués à répéter quotidiennement les mêmes mots restèrent muets. Pouic. On n’entendit plus non plus les hommes et les femmes politiques qui répètent inlassablement que, dans notre pays, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais qu’on peut la créer très facilement ici avec quelques mesures fermes et injustes. Les politiques, pouic. Le mal se propagea aussi rapidement que la peste. Il finit par contaminer des gens qui croyaient pouvoir y échapper comme les petits auteurs de nouvelles qui Pouic.

15 mai 2017

Collégiale Canicule

&

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Collégiale Canicule

J’entre dans la Collégiale
Pour prendre le frais
Froideur de l’orgue muet
Sourire d’un ange de calcaire
Délicat

Murs alourdis de peintures
Sombres
Noires de sang, de douleurs
Coagulées
Des peintures d’Ivoiriens comme dit Albert
Mon ami

Monte en moi une révolte de zèbre
Violent désir de lumière
Et de sabre
Je pense à Godot
Au grand Godot
Qui certaines nuits sautait sur sa jument
Et fendait Carnières au galop
Déguisé en Zorro
Sabreur d’étoiles
Grand Godot
Zorro et zèbre
Beauté du sabre
Comète

J’écarte les craquelures, les fissures des toiles
Comme une brise
Je plonge les yeux dans les plaies
Je coupe, colore, redresse, recouds
Beauté du zèbre

Voyez...
Les teintes timides des arrières
Les clartés veloutées des caves
Des vies qui aurorent
Champagne
Canicule
J’ai transpiré dans la fraîche Collégiale

Fromont, 2006

11 mai 2017

« À mort la démocrature ! », fresque d’Itvan Kedanian et Lask, Paris, mai 2017.

 

Les hasards de mes randonnées urbaines m’ont amené à rencontrer à différentes dates 4 grandes fresques du même crew, le TWE . Ce groupe de graffeurs est constitué de nombreux membres principalement issus de la Seine Saint-Denis. Les plus de 1000 productions du crew sont fort diverses mais les fresques que j’ai découvertes quai de Valmy (10ème arrondissement), rue Noguères (19ème) et celle de la rue Ordener (18ème arrondissement) ont des points communs. Les 4 sont situées dans des quartiers populaires et ont été réalisées sur des murs d’ « expression libre », tolérés par la municipalité sinon autorisés. Le deuxième point commun est le thème : ce sont des œuvres politiques contestataires qui sont ouvertement des invitations voire des incitations à la révolte, à l’émeute, à l’affrontement avec les forces de l’ordre.

Les responsables municipaux ont d’ailleurs réagi en recouvrant très rapidement 3 des 4 fresques. La quatrième fresque encore visible à la date où j’écris ce billet est située sur le mur d’un ancien dépôt de la SNCF, rue Ordener, au nord du quartier de la Goutte d’Or. Elle est comme ses fresques-sœurs de grandes dimensions (environ 40mx4m). Comme les autres fresques, elle  a la même composition : une figure centrale portant le message et, de part et d’autre, deux scènes d’illustration.

Au centre donc, le portrait réaliste d’un homme à tête de chien, une carotte dans la bouche, sur lequel est peint un message « Je suis un mouton ». A gauche, une scène de guerre : 3 soldats munis de masque à gaz, fixent le spectateur. A l’arrière-plan sont peints des fusées, des chars d’assaut, un hélicoptère de combat. Personnages et armes de guerre sont peints en noir sur fond blanc. L’homme à tête de chien a été exécuté par une autre main : la schématisation de la scène de guerre s’oppose au réalisme et à la précision du portrait. Des graphismes rouges entourent le personnage central d’une aura de mort (tête de mort, paquet de cigarettes, revolver, corde de pendu, symbole de la monnaie européenne etc.). A droite, des « manifestants », portant sweat-shirt, capuche et sac à dos prennent d’assaut l’Assemblée nationale. Devant le Palais-Bourbon, un député sans visage fait un discours. Sur le fronton est écrit « Démocrature ». Les assaillants s’affrontent aux brigades anti-émeutes, reconnaissables à leurs casques, à leurs boucliers et à leurs matraques.  À l’extrémité, 3 enfants regardent, curieusement, ailleurs.

Les street artists ont sensiblement reproduit le même pattern de fresques « politiques » (même organisation spatiale en triptyque, même opposition entre le noir et blanc et la couleur, même opposition de style entre celui d’Itvan Kedanian et celui de Lask, quasi reproduction à l’identique des CRS et du décor etc.) Mon intérêt a porté bien davantage sur la signification sociologique et politique de l’œuvre que sur sa forme qui souffre d’un manque évident d’originalité.

Moins d’une semaine après l’élection du Président de la République, une fresque dénonce la dictature du régime parlementaire, fondement de notre démocratie ( la démocrature), associe à notre modèle politique la violence de la guerre, interpelle le chaland l’invitant à renverser, non par le vote mais par la force, le symbole de nos libertés démocratiques, l’Assemblée nationale.

De jeunes garçons, graffeurs de leur état, témoignent à leur manière d’une crise de la représentation en France. Nombreux sont ceux qui ne croit plus ni à la politique, ni aux « représentants du peuple ». Ils s’inscrivent, certainement sans le savoir, dans le prolongement historique de l’anarchisme du 19ème siècle. Beaucoup peinent à se reconnaître dans les partis traditionnels, y compris celui des Insoumis et les partis trotskistes pourtant révolutionnaires. Ces partis ont présenté des candidats à l’élection présidentielle et en présenteront aux législatives. Même si leurs leaders interrogent la notion de délégation de pouvoir, tous s’inscrivent dans le fonctionnement ordinaire du système politique. A gauche de l’extrême gauche, une frange de notre jeunesse n’a plus aucune confiance dans la parole politique. C’est peut-être le sens caché de ce député sans visage  à la tribune qui déclame son discours avec force gestes. Il parle mais ce qu’il dit n’est pas « entendu » par une fraction non négligeable des jeunes Français. Façon de dire que le discours politique n’est plus audible. Métaphore graphique du fossé entre les « élites » et les jeunes issus des milieux populaires.

 Ils construisent alors comme une forme de résistance une nouvelle geste héroïque dont ils seraient les héros, terrassant le capitalisme honni, incarné par les hommes politiques coupables de tous leurs maux et tenus en premier lieu comme les responsables de leur exclusion sociale.

Le spectacle de « La prise du Palais-Bourbon » n’est pas sans évoquer les émeutes du 6 février 1934. Ce jour-là, des milliers de manifestants d’extrême-droite, des anciens combattants et des membres des Ligues,  tentèrent de renverser le régime parlementaire après le renvoi du préfet Chiappe. Curieuse correspondance. Les images dans nos mémoires s’entrechoquent, se télescopent. En 34, les factieux étaient des fascistes. Aujourd’hui, ce sont nos enfants qui veulent détruire les acquis de nos révolutions, celle de 1789, celle de 1830, celle de 1848.

Les fresques « politiques » d’Itvan Kedanian et de Lask parlent de la désespérance d’une partie de notre jeunesse et de ses « romantiques » solutions. Certes, je n’ignore pas le mal de vivre de toute jeunesse, la réalité des laissés pour compte de la mondialisation, le côté provocateur et bravache de nombre de nos « petits gars » de banlieue, les ratés de l’intégration, le scandale de l’échec scolaire et de la « reproduction sociale ». Il n’en demeure pas moins que les images que nous donnent à voir les crews de banlieue n’annoncent rien de bon.

Le street art, dans ce contexte,  apparait comme un exutoire mais le rejet radical du politique, de ceux qui font la Loi, de la police, l’institution qui les fait respecter, laisse planer de bien sombres nuages sur l’avenir des exclus. 

Image: 

Une scène de guerre, genre Apocalypse now. Une vision héritée des films hollywoodiens.

Graphismes de "transition" entre la scène de guerre et le personnage central. Une imbrication de signes hétéroclites de mort.

Le "je" cache le miroir du spectateur qui regarde la fresque. Le message est d'une grande violence (toi qui regardes tu es un mouton, tu obéis comme un chien, une carotte te suffit)

Une allégorie du "suivisme".

Les anarchistes brandissent le drapeau noir.

"La prise de l'Assemblée nationale", symbole du renversement du régime parlementaire.

"La lutte finale".

Trois enfants peints de dos, tranquilles, semblent se désintéresser de la lutte de leurs aînés.

09 mai 2017

« Enfin, les difficultés commencent pour nous ! »

Lundi 1er mai

 Fête du Travail ou Fête des Travailleurs ? La confusion règne jusque chez celles et ceux qui, sur antennes, se voient chargés d’expliquer l’origine de cette journée. De toute façon, cette nuance ne concerne déjà plus qu’une infime partie d’initiés. Pour la plupart des citoyens, le jour est férié, c’est l’essentiel, peu importent les raisons pour lesquelles il en est ainsi. Et si la bonne fortune veut qu’il augmente le ouiquenne, on criera aussi bien « Vive le Travail ! » que « Vive les Travailleurs ! » pour saluer l’aubaine.

                                                           *

 « La tendresse inspirée par la mort fait aimer les vivants qui l’éprouvent. » (André Malraux. La Tête d’obsidienne, 1974). Qu’est-ce à dire ? Un jour, un historien de la Littérature relèvera le lyrisme ampoulé d’André Malraux comme étant du plus haut comique.

Mardi 2 mai

 Les Chinois sont devenus l’actionnaire principal de la Deutsche Bank, fleuron de la plus puissante économie européenne. Il conviendrait peut-être parfois de prendre l’Allemagne en exemple.

                                                           *

 Lady Macbeth (The young lady), film de William Oldroyd. Une jeune fille donnée contre un lopin de terre. Un mariage arrangé d’autant plus dénué d’amour que le mâle, plus âgé, est impuissant. C’est un sujet rabâché. Mais ici, la jeune fille se révolte en une violence qui croît de jour en jour au point de n’être plus que seule avec elle-même. Revancharde, amoureuse, meurtrière, monstrueuse, cette jeune révoltée se métamorphose continûment ;  et chaque fois, la gradation de ceci semble expliquer le geste en cela si bien que l’on est tenté de comprendre son épouvantable évolution. Et comprendre, c’est déjà un peu pardonner…  Le film a brillé dans de nombreux festivals de second plan (Toronto, San Sebastian, Annonay…) Il faudra retenir le nom de cette formidable interprète : Florence Pugh.

Mercredi 3 mai

 Le traditionnel face à face entre les deux finalistes de l’élection présidentielle a tourné au pugilat. Marine Le Pen a rendu le débat lamentable, minable. Cette femme n’était pas digne de gouverner la France. Elle n’était même pas digne de figurer au second tour. Trop de millions d’électeurs lui ont ouvert la route. Ils ont sali la République. Pendant trois ans, elle s’était efforcée de dédiaboliser son parti. Comme les sondages la donnaient perdante, elle devait jouer son va-tout. Elle redevint donc diabolique, bêtement diabolique. Son seul objectif était de déstabiliser Emmanuel Macron à n’importe quel prix. Celui-ci ne désempara point. Les jeux sont faits, du moins pour le verdict de cette élection-ci. Quant au futur fonctionnement de l’État, tout commence.

Jeudi 4 mai

 Depuis tant de semaines que la campagne présidentielle bat son plein, tous les organes de presse publient des tribunes libres avec plus ou moins d’intérêt. Celle que fait paraître Sigmar Gabriel dans Le Monde est à conserver pour mémoire. Le ministre social-démocrate allemand chargé des Affaires étrangères donne un éclairage inhabituel qui pourrait bien conduire le couple franco-allemand a une nouvelle conception de partenariat.

 « Macron est un patriote éclairé dont les idées sont à même de faire progresser le pays vers une force nouvelle. Il représente la reconstitution de la France en tant que phare capable de nous guider en ces temps tourmentés et parfois confus. […] Emmanuel Macron a raison : l’Allemagne doit en finir avec l’orthodoxie financière qui, en ces temps de taux d’intérêt négatifs, contribue plutôt à favoriser le retard des investissements qu’à moderniser notre pays. Une telle politique est néfaste non seulement pour l’Europe, mais aussi pour les Allemands qui devront payer cher lorsque les taux d’intérêt augmenteront à nouveau et que le retard des investissements se sera davantage creusé. »

 Et le mea culpa se poursuit par une sorte de confession étrange :

 « Nous autres, Allemands, devons enfin cesser de raconter des histoires mensongères sur l’Europe. En Allemagne, le monde politique, les médias et, en partie, le monde de l’entreprise ne cessent de clamer que notre pays est ‘la bête de somme’ de l’Union européenne. En vérité, l’Allemagne n’est pas un ‘contributeur net’, mais bien un ‘bénéficiaire net’. Car 60% de nos exportations vont dans l’Union européenne. Ce n’est donc que si toute l’Europe se porte bien que les Allemands vont bien également. Si les autres Européens vont mal, l’Allemagne elle aussi souffrira, à terme, de chômage. »

 Voilà un témoignage qu’Emmanuel Macron devra prendre en compte. Il sera un président élu, en grande partie, par défaut. Á lui de devenir apprécié pour, plus tard, être aimé. Sigmar Gabriel vient de lui tendre un fameux marchepied.

                                                           *

 Des élections ont aussi eu lieu en Algérie. Un chiffre les illustre : celui de l’abstention. Lors des législatives de 2012, il était déjà spectaculairement bas (43%). Il est désormais de 38,5%, malgré l’insistance des autorités ainsi que de la nomenklatura. Quant aux résultats, ils n’inspirent aucun commentaire, la situation demeurant bien amidonnée. Juste un point à souligner : les islamistes ne progressent pas. Du moins par les urnes…

Vendredi 5 mai

 Tour d’horizon rapide des six pays fondateurs de l’Union européenne.

 En Belgique, le Premier ministre libéral Charles Michel est âgé de 41 ans. Aux Pays-Bas, le Premier ministre libéral Mark Rutte est âgé de 50 ans. Au Grand-Duché, le Premier ministre libéral Xavier Bettens est âgé de 44 ans. La France se prépare à élire Emmanuel Macron, un social-libéral de 39 ans et l’Italie devrait en rappeler un également, Matteo Renzi, âgé de 42 ans. Quant à l’Allemagne, elle est dirigée par Angela Merkel, une démocrate-chrétienne de 63 ans. Pas encore leur mémé mais déjà leur maman.

                                                           *

 Le prince Philip Mountbatten, duc d’Edimbourg, mari de la reine Elisabeth, annonce qu’il prend sa retraite. Il est âgé de 95 ans. Le statut de l’ouvrier est quand même plus enviable que celui d’époux de monarque !

                                                           *

 Raffarin : « Voter Macron et ensuite faire contrepied. » Tout est là, en effet. Dans les deux grands partis balayés en cette présidentielle, aussi bien au PS que chez Les Républicains, il y aura des scissions, c’est sûr ; mais leur ampleur sera déterminante dans la nécessaire recomposition politique résultant des élections législatives.

Samedi 6 mai

 Cessez-le-feu, un film trop décousu construit autour de Romain Duris, assez bon dans le rôle, afin de démontrer que pour ceux qui l’ont faite et qui lui ont survécu, la guerre de ‘14 ne s’est évidemment pas achevée le 11 novembre 1918.

Dimanche 7 mai

 Lors du formidable congrès du PS très  prometteur qui se tenait en juin 1977 à Nantes, Michel Rocard – qui connaissait bien l’histoire de sa famille politique – entama son discours par une citation que bien peu de congressistes auraient pu évoquer. Il s’agissait d’une réflexion du député socialiste Alexandre Bracke-Desrousseaux prononcée le 10 mai 1936, après la victoire du Front populaire, devant le Conseil national de son parti : « Enfin, les difficultés commencent pour nous ! » Depuis lors, cette phrase revient régulièrement dans les discours. Elle n’aura jamais été autant pertinente que ce soir. Pour Emmanuel Macron, qui remporte l’élection présidentielle avec 65,8 % des voix, pour la droite, déjà en ordre de marche avec Baroin et Woerth, bien décidés à remporter les élections législatives des 11 et 18 juin et à forcer la cohabitation, et pour la gauche (le PS en particulier), dont un nombre certain de représentants se préparent à rallier En Marche, le mouvement du nouveau président.

 (Lillois, fils de l’auteur de la chanson P’tit Quinquin, Desrousseaux laissa son nom à quelques établissements et artères du Nord, comme par exemple l’école primaire de Hénin-Beaumont, fief de Marine Le Pen…)

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Emmanuel Macron avec le vice-chancelier allemand, Sigmar Gabriel. Photo © AFP/Tobias SCHWARZ

08 mai 2017

Marquenterre

&

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Dans ce ciel d'automne
Un fracas de scierie
Implose le silence
Un sursaut de vieille peur me colle à l'écorce d'un saule
De ma tranchée
Mes yeux affolés découvrent l'envol d'une famille de cygnes
Mon corps crispé injecte dans chacune de ses cellules
Une liqueur apaisante
Que je bois chaque jour à la beauté de l'oiseau sauvage.
Que vive en chaque inspiration
Ce terrible baiser de l'effroi qui tue
Et de la splendeur qui bruit.

07 mai 2017

La piscine

Evidemment, l’eau est glacée. Il reste trois bonnes minutes debout sur les premières marches qui mènent au bassin avec de l’eau jusqu’aux chevilles. Une femme rigole en l’observant. C’est vrai qu’il est ridicule avec son maillot trop petit, son corps blanc, son bide ridicule et son bonnet de trépané. Il a l’impression qu’elle se moque de lui parce qu’il craint l’eau froide. Alors, afin de ne pas passer pour un frileux, un mou, il s’enhardit. Il descend deux marches d’un coup. L’eau lui mouille les genoux. Elle est vraiment froide mais la femme rigole toujours. Encore deux marches. Lentement, très lentement. De l’eau jusqu’aux cuisses. Allez, encore un effort, il y est presque. De l’eau lui mouille le maillot. Il frissonne mais le plus dur est fait. Encore deux marches et l’eau lui arrivera à la taille. Il jette un coup d’œil à la femme histoire de lui dire qu’il est enfin dans la flotte, qu’il n’est pas le frileux et le mou qu’elle croit mais elle ne le regarde déjà plus. Elle joue avec son enfant, un gosse hilare qui agite ses jambes minuscules sous l’eau, la taille ceinturée par une bouée multicolore avec une tête de canard. Il joint les deux mains et se lance vers le mur d’en face, vingt mètres plus loin. Nager dans cette piscine, faire des longueurs résume bien sa vie. S’élancer avec envie, s’agiter, se battre pour finalement revenir au point de départ. C’est ce qu’il fait de mieux. Il vient à la piscine pour changer de vie, changer de corps, laver son cerveau, effacer son bide et libérer ses muscles. Après six ou sept longueurs, il se surprend à penser à autre chose qu’à la piscine et à l’instant qu’il vit. C’est ce qu’il aime dans la natation.Très vite, il oublie qu’il actionne ses bras et ses jambes. Son esprit dérive loin de sa propre existence comme s’il se lassait des allers et retours monotones. Il comprend aisément que son esprit quitte le navire. Il ferait de même car elle n’est faite que de longueurs ennuyeuses et de retour à la case départ, son existence. Quand son esprit l’a abandonné, il est déjà temps de sortir de l’eau. Il passe sous la douche où il se joint à une bande de trépanés qui restent immobile sous une pluie d’eau chaude. Personne ne sourit, personne ne dit mot. Chacun regarde ses pieds pour être certain qu’ils sont bien les siens. Dans cette piscine-là, il faut appeler un employé qui ouvre la porte de la cabine avec son passe. - Quel numéro ? lui demande l’employé. Il ne s’en souvient plus. Des hommes s’activent dans les cabines,leur crâne apparaît au-dessus de la porte. En avançant vers l’employé, il avise une cabine vide. Numéro 34. - La 34, dit-il. L’employé n’hésite pas une seconde. Il introduit son passe dans la serrure et lui ouvre la porte de la cabine. Il y pénètre en frissonnant. Vite, sa serviette ! Dans la cabine, pendent ses vêtements. Sur un banc, il trouve sa serviette blanche pliée en quatre. Elle est un peu rêche mais il se sèche complètement. Ensuite, il enfile sa chemise, son pantalon et sa veste. Machinalement, il cherche le portefeuille. Ouf ! Il est vide. S’il avait contenu de l’argent, il se serait senti mal. Par contre, dans une petite pochette plastifiée, sourient une femme et deux enfants. C’est bon de les regarder. Séché, habillé, Il quitte la cabine et gagne la sortie de la piscine. Les employés lui font un signe de la tête comme s’ils le connaissaient. Dans la rue, après quelques mètres, les chaussures, trop petites, le font déjà souffrir mais il poursuit son chemin, droit vers sa nouvelle vie, certain qu’il s’y habituera vite. Comme le reste.

04 mai 2017

Astro, « Vertigo », exposition solo, galerie Loft du 34.

 

Ma première rencontre avec le travail d’Astro a été un graff peint sur le Mur de la rue Noguères dans le 19ème arrondissement de Paris. Ce mur long comme cette courte voie piétonne accueille des « œuvres » des street artists de l’arrondissement mais également des arrondissements voisins et de la Seine Saint-Denis toute proche. Le temps passant, il est devenu, grâce à une relative tolérance de la municipalité un mur d’expression libre.[1] Curieusement, le mur qui a accueilli pendant des années des œuvres variées, des graffs et des fresques, dont certaines étaient tout à fait remarquables, s’est « spécialisé ». Il est devenu un haut lieu du graff parisien. Le spot est connu comme tel et les graffeurs y ont leurs habitudes. Sachant qu’un graff a une durée de vie de deux ou trois jours avant d’être recouvert par d’autres graffs, de jeunes artistes y peignent assez régulièrement des œuvres. Des graffeurs étrangers, de passage dans la capitale, y laissent également une trace de leur « art ».

Or donc, à l’image du graff du blaze d’Astro rue Noguères s’est substituée celles de ses toiles récemment exposées à la galerie Le Loft du 34[2]. Ce fut un choc ! Les toiles d’une rare élégance n’avaient rien à voir avec le lettrage pratiqué pendant de nombreuses années par Astro. Au sens littéral, je n’en croyais pas mes yeux. Devant moi, les toiles semblaient posséder un volume, une profondeur. Le plus souvent, d’un plan « supérieur », en suivant des formes géométriques euclidiennes, mon esprit plongeait dans des « trous », qui eux-mêmes ouvraient sur d’autres « abîmes ». D’autres toiles, surgissaient des formes, renvoyant le plan dans des profondeurs secrètes. D’une toile semble s’échapper de la lumière.

Remis de mes émotions, j’ai essayé de comprendre pourquoi j’ai été aussi sensible à l’œuvre peinte d’Astro.

Une des raisons, la plus immédiate, est la surprise. Ses toiles étaient en rupture  avec son travail précédent sur le lettrage. Pourtant, en les regardant de plus près, on comprend la filiation. Astro colorie les surfaces des formes par des « signes » directement issus de ses graffs. Ce ne sont pas à proprement parler,  des « lettres ». Ils ne forment pas un alphabet et leur succession ne forme pas des mots. Ils ne rendent pas  compte graphiquement  de la parole. Ils reprennent une partie du vocabulaire des formes des écritures complétés par d’autres signes créés par l’artiste. Astro n’écrit pas, il se sert d’une « typographie » sans cesse inventée et renouvelée, ouverte à la création et à l’imagination, à la liberté, pour « peindre » des surfaces.

La seconde raison de mon étonnement a été le caractère virtuose de la peinture. Il n’est nul besoin, me semble-t-il, de commenter ce deuxième point : l’observation des œuvres est suffisante.

La troisième raison est plus profondément enfouie en moi. De ces toiles à la rigoureuse géométrie émane un mystère. Le mystère n’est pas de savoir comment l’artiste a réussi ces étonnants  trompe l’œil, mais plutôt :   « Est-ce que ces gouffres ont un fond ? Au fond, tout au fond, que trouve-t-on ? ». Le saisissement qui, dans un premier temps, est esthétique, devient métaphysique. Ces espaces qui se dérobent, qu’on imagine davantage qu’on ne les voit sont des métaphores de notre conscience. Sur une toile, Astro, au fond du « trou » a dessiné une porte. La métaphore devient ici plus lisible : dans notre imaginaire occidental la porte est un symbole traditionnel de nos interrogations existentielles. La petite porte, tout au fond du gouffre, est à peine visible. Comme nous savons que « la porte est étroite » vers les secrets de nos consciences. Comme Pascal, « Le silence de ces espaces infinis m’effraie ».

Les toiles d’Astro comme les mandalas ont deux degrés de lecture : le premier est esthétique et le second invite au questionnement sur nous-mêmes.


[1] Cette « tolérance » est relative : la fresque de Itvan K. et Liak dont j’ai proposé récemment un commentaire a été rapidement recouverte par les services de la propreté de la Ville de Paris.

[2] 34, rue du Dragon, Paris.

 

Image: 

Le trompe l'oeil combine des formes irrégulières entre elles. La densité des signes et la couleur des plans rendent comptent de la "profondeur perçue".

La diversité des points de fuite sont de véritables défis plastiques.

Les plans découpent des espaces qui ouvrent sur d'autres espaces plus réduits, comme une poupée russe.

L’abîme est circulaire, comme un maelström ou un trou noir.

Une porte au fond du trou mène à l'inconnu.

Détail.

Élégance du tableau accroché aux cimaises de la galerie.

03 mai 2017

Les dés roulent

Dimanche 16 avril

 La cérémonie urbi et orbi, est chaque année, lors du dimanche pascal, l’occasion pour tout pape de s’élever contre la folie meurtrière des Hommes et de dénoncer les exemples les plus tragiques en cours. Rien d’étonnant donc que François évoque la Syrie sur la place Saint-Pierre noire de monde ce midi. Qu’il condamne le traitement scandaleux subi par les chrétiens d’Orient, c’est bien le moins : il ne fait là que son devoir. Et pourtant, ce pape dérange les uns et fascine les autres. Ceux qu’il dérange sont surtout les membres de la curie et certaines personnalités influentes de son gouvernement. Ceux qu’il fascine appartiennent à l’humanité inquiète d’observer l’évolution du monde, en recherche de sens, et qui se reconnaît peu ou prou dans le message du Christ tel qu’on l’interprète aujourd’hui. L’avenir est un mystère. On ne sait trop comment François vivra le sien. Pour l’heure, revient en mémoire l’appréciation de Graham Greene à propos de Pie XII, dont la complaisance envers le régime nazi ne fait désormais plus aucun doute : « Je n’ai jamais rencontré un homme qui me donne davantage l’impression de supporter l’angoisse du monde. » Si l’auteur de La Puissance et la gloire avait connu François, il reverrait sûrement son jugement.

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 Malgré l’incarcération de milliers d’opposants, malgré la peur et la soumission déployées dans les campagnes, malgré une propagande pour le « oui » sans commune mesure avec celle que développaient tant bien que mal les partisans du « non », malgré une diaspora irresponsable ralliée à son autorité par intérêt, et malgré peut-être des manipulations dans l’organisation du scrutin (dénoncées dès la fermeture des bureaux de vote), Recep Erdogan ne remporte son référendum qu’avec 51 % d’assentiments. Le voici garanti par la Constitution de rester au pouvoir sans devoir se plier aux urnes jusqu’en 2029. La dérive autocratique paraît cependant bien friable. Après avoir savouré sa nouvelle stature, il va commencer à se rendre compte de la fragilité de son piédestal. Le pouvoir absolu se combat absolument.

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 François Hollande continue de manier les symboles et de soigner sa postérité en présidentialisant sa sortie. Le voici au Chemin des Dames, dans l’Aisne, où il y a cent ans jour pour jour s’était déroulée l’une des batailles les plus meurtrières de la Première Guerre mondiale (187.000 morts côté français dont de nombreux tirailleurs sénégalais et 163.000 côté allemand) ;  mais où, surtout, de nombreux mutilés furent passés par les armes de leurs propres camarades. Sur le lieu des tombes, le président fait entonner par un chœur La Chanson de Craonne des fusillés pour l’exemple.

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 Signe des temps. De Patrick Besson dans sa chronique du Point : « Quand j’ouvre un journal dans le métro ou à une terrasse de café, j’ai l’impression de faire une chose incongrue et même un peu déplacée comme marcher dans une église la braguette ouverte. » Il est possible de poursuivre la description comparative en se situant dans le métro ou à une terrasse de café sans un téléphone multifonction entre les mains…

Lundi 17 avril

 On passa Noël au balcon. En toute logique, Pâques se vit donc au tison. Fr 3 l’avait prévu : à 14 h 30, la chaîne diffuse Le Sauvage. Ne pas regarder la pluie battante par la fenêtre. Se concentrer sur la lucarne magique et admirer Montand le roucouleur jouer à cache-cache avec Deneuve la belle turbulente sur une île déserte gorgée de soleil. Jean-Paul Rappeneau réalisa ce bel et bon divertissement au Venezuela en 1975. Les images étaient bercées par la musique de Michel Legrand. De la charmante comédie française. Rappeneau continua sur sa lancée avec Tout feu tout flamme en 1982. Cette fois, la turbulente partenaire avec laquelle est aux prises Yves Montand est Isabelle Adjani. Et c’est un autre Michel, Berger, qui assura l’accompagnement musical.

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 Revoir M. et Mme Adelman trois mois après la première vision. Les scènes sont tellement nombreuses et variées, déconnectées souvent de la chronologie, que l’on y découvre, sans forcer la concentration du regard, de nouvelles répliques, des attitudes cocasses ou sentimentales. Et puis, cette audacieuse fiction est un vrai film littéraire. Compte tenu de la rareté du genre, cela mérite d’être souligné. Que les membres de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma  (« les professionnels de la profession » comme dit Jean-Luc Godard) n’oublient pas cette prouesse de Bedos et Tillier d’ici à la fin février 2018, lors de la remise des Césars.

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 Un néologisme qui fait son chemin, et vite : être ubérisé, c’est-à-dire être dévié d’un domaine ou un marché par l’intrusion d’initiatives privées progressant grâce à l’informatique. Les corporations s’inquiètent, les syndicats n’ont pas la parade, et les adeptes du libéralisme sont dépassés. Qu’on le veuille ou non, le système a cependant beaucoup d’avenir.

Mardi 18 avril

 La vie de Pierre Bergé commence un peu comme dans la célèbre chanson de Charles Aznavour. Á 17 ans, il quitte sa province bien décidé à empoigner la vie. On ne sait trop s’il « se voyait déjà » mais en tous cas, un signe du destin surgit tout de suite : il se baladait aux Champs-Élysées quand un homme lui tombe dessus d’une fenêtre. L’anecdote bizarre devient inouïe quand on apprend que le malheureux, victime de la pesanteur, n’est autre que Jacques Prévert ! Aznavour n’aurait jamais eu l’idée de glisser pareil incident-événement dans sa chanson. Bergé devient l’amant de Bernard Buffet. En séjour à Séguret, dans le Vaucluse, il écrit à Jean Giono qui les reçoit chez lui, à Manosque. Après une bonne conversation, ils veulent prendre congé. Giono les retient pour la nuit afin de leur offrir à déjeuner le lendemain. Ils y resteront un an. Même miracle de complicité spontanée avec Cocteau, et puis ce sera la rencontre avec Yves Saint-Laurent et la maison éponyme qu’il gèrera sans jamais avoir auparavant été intéressé par la haute couture. Pierre Bergé n’a peut-être pas été considéré à sa juste valeur, restant dans l’ombre des créateurs talentueux. Il rêvait d’être journaliste sans avoir poursuivi ses études. Il ne le fut point mais il acheta Le Monde… Sa richesse l’éloigna-t-elle aussi de la grande popularité ? Sa mère, institutrice, et son père, fonctionnaire aux impôts, étaient anarchistes. Non. Pierre Bergé, c’est un destin. Rarement le « c’était-écrit » n’aura trouvé sa justification que chez cet homme. Ce soir, sur le divan de Marc-Olivier Fogiel (FR 3), il s’est livré sans aucune réserve, de la manière la plus franche et la plus authentique. Il a 85 ans, rien à prouver, rien à cacher, et il entretient une myopathie qui le mine. Il ne veut pas écrire ses mémoires. S’il acceptait cependant de se livrer à un biographe, sa vie, scrupuleusement narrée, consisterait en un formidable roman.

Mercredi 19 avril

 Un soir, le dramaturge Michael Frayn regarda sa comédie The two of us de la salle et puis des coulisses. « Cette farce était plus drôle de l’intérieur que de l’extérieur », pensa-t-il. Ainsi lui vint l’idée d’écrire Silence en coulisses dont le directeur de Théâtre des Galeries à Bruxelles, David Michels eut la bonne intention de l’inscrire au programme de sa saison en demandant à Éric De Staercke de la mettre en scène. Cette tâche comporte au moins deux écueils : il s’agit tout d’abord de veiller à ce que la farce ne se transforme pas en plate pitrerie voire en pantalonnade, un principe à garder constamment à l’esprit lorsque l’on cultive le comique de situation. Ensuite, s’agissant de l’adaptation, l question habituelle s’impose : est-ce que le typical british nonsense peut être reproduit au départ de la langue française ? Pas sûr, quand on sait le nombre d’auteurs qui se sont cassé les dents. Un quatuor français peut être très drôle ; Yves Robert, par exemple, l’a prouvé. Un quatuor français qui voudrait traduire et reproduire le jeu des Marx Brothers ne ferait pas rire.

Jeudi 20 avril

 Attentat sur les Champs-Élysées : un islamiste arrête sa voiture à hauteur d’un car de police et tire. Un agent de 37 ans s’écroule, deux autres sont blessé. Dimanche, toutes les files d’attente devant les bureaux de vote constitueront autant de cibles pour les kamikazes d’Allah.

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 Grâce à son train de sénateur, il respectait le quart d’heure académique

Vendredi 21 avril

 Les grands absents de cette campagne présidentielle qui s’achève sont les artistes et les guides d’opinion. Qui soutient qui ? Personne. Le temps des élans culturels est (lui aussi) révolu. Les écrivains, les philosophes, les comédiens, les acteurs, les créateurs en tous genres ont compris la médiocrité du débat. Le rêve n’est pas oublié, il n’existe plus. Il est mort. Même les fidèles supporteurs sont restés chez eux. Le temps des pétitions a vécu depuis des lustres. Celui des premiers rangs bien garnis lors des meetings aussi. Denis Tillinac, qui militait autrefois en faveur de son ami Chirac, se contente aujourd’hui de constater que la France des profondeurs est à droite. Certes. Mais qu’en conclut-il ? Va-t-il voter pour Fillon ? Sûrement pas pour Le Pen…

Samedi 22 avril

 L’expression « Veillée d’armes à Paris » est sans doute inopportune. Depuis minuit, plus aucune parole de campagne ne peut être prononcée. Plus aucun média ne peut diffuser des résultats de sondages. Mais grâce à Internet, on consulte les sites étrangers. Ils donnent tous la même tendance : 1. Macron – 2. Le Pen – 3. Fillon – 4. Mélenchon. Des consultations réalisées après l’attentat des Champs-Élysées… Quant au candidat du parti socialiste, Benoît Hamon, il continue à dégringoler. S’il passait sous la barre des 5 %, le trésorier du parti en ferait une maladie puisqu’en ce cas-là, les frais de campagne ne seraient pas remboursés…Et le PS s’en relèverait d’autant plus difficilement… Une seule question reste donc en suspens : les sondages vont-ils être aussi incertains qu’ils ne le furent au cours des grandes consultations de l’an dernier ?

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 Les grands pays fondateurs de l’Europe en sont tous à formuler un espoir simple : que le vainqueur de l’élection ne soit pas un de ceux qui remettent le statut de l’Union européenne en question. Il se dit que chez Merkel, on verrait d’un bon œil l’arrivée de Macron. Renzi, quant à lui, est plus net. Il souhaite Macron en France et Schultz en Allemagne à l’automne, pour en finir avec les politiques d’austérité. Seul Poutine exprime sa préférence pour Marine Le Pen. Est-ce par lien idéologique ou pour perturber l’accomplissement démocratique et rendre ainsi la France plus faible ? Un peu des deux mon colonel…

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 Michèle et Barack Obama reprennent du service. Une fondation est créée pour former des nouveaux cadres du parti démocrate. Beaucoup trop tôt, évidemment, pour apprécier son travail et son efficacité mais l’initiative vaut la peine d’être saluée.

Dimanche 23 avril

 Cette fois-ci, les sondages avaient vu juste. Le résultat du premier tour de l’élection présidentielle est conforme aux annonces. Macron a gagné. Macron a gagné ! Réjouissons-nous ! C’est l’image du jour. Le lauréat et les médias se comportent comme si l’on était au second tour : arrivée tardive devant les caméras, montée sur scène avec madame, baiser chaleureux devant la foule des supporteurs, discours d’intention sur les actes à venir, départ en caravane sous escorte vers le restaurant  La Rotonde à Montparnasse où l’attendent quelques vedettes comme la gaulliste Line Renaud, le royaliste Stéphane Bern, le socialiste Pierre Arditi…

 Il y a peut-être une autre manière de décrire le verdict. Non, Macron n’a pas gagné. Il est arrivé en tête du premier tour avec moins d’un quart des suffrages et deux points d’avance sur Le Pen, son adversaire du second tour, qui engrange encore deux millions de voix de plus que son père sur leur nom. S’il est vraisemblable qu’il gagnera dans quinze jours, tout reste possible, y compris l’improbable. L’Histoire regorge de rebondissements inattendus. L’improbable peut naître d’une bêtise (une grosse gaffe lors du face-à-face) ou d’un fait tragique (un attentat). Le probable est aussi à considérer. Parmi les électeurs, il y en aura qui se reporteront sur Le Pen, et plus qu’on ne le croit ; il y en aura qui s’abstiendront parce que « le choix entre la peste et le choléra » ne les motive pas ; il y en aura qui s’abstiendront par lassitude ou paresse, considérant que de toutes façons, les jeux sont faits…

 Ce qui est certain, en tout cas, c’est qu’une nouvelle campagne commence et que les idées d’extrême droite seront diffusées en temps égal avec celles de Macron. Tout bénéfice pour l’avenir du FN.

 Viennent alors les deux grandes familles vaincues. Pour le PS, depuis que Hamon a émergé de la primaire, on savait que la qualification au second tour serait compromise. Il n’en était pas ainsi de la droite classique. Elle avait un boulevard devant elle et Fillon avait été brillant lors des débats de sélection. Il s’est obstiné à rester dans la course malgré d’inadmissibles exactions et autres tripotages médiocres qui le conduisirent à une mise en examen, comme son épouse d’ailleurs. Mais on avait le sentiment qu’il pouvait néanmoins se qualifier. Ici encore le recours à l’Histoire est fécond : l’électeur tolère plus facilement une malversation à la droite qu’à la gauche (Jacques Médecin, Maurice Papon, Charles Pasqua, Le Pen père, Silvio Berlusconi, etc.) D’ailleurs, un électeur sur cinq a quand même voté pour Fillon… D’autre part, tout au long de ses meetings, François Fillon rassemblait des milliers de personnes enthousiastes qui lui donnaient l’impression d’avoir recouvré l’élan d’une victoire prévue de longue date. Les images impressionnaient les observateurs. On sut plus tard que les militants ultra-catholiques de Sens Commun les mettaient en scène…

 Les deux grandes familles sont vaincues mais elles ne sont pas mortes. Les congrès de recomposition à l’automne ne manqueront pas de sel et de ferveur oratoire. Tant mieux pour la démocratie vivante. Avant cela, elles vont s’efforcer de serrer les rangs afin de réussir de bons scores aux élections législatives.

Que l’on n’oublie cependant pas qu’entre la passation de pouvoirs et le premier tour des élections législatives, Emmanuel Macron aura formé un gouvernement de transition, consécutivement à la démission que Bernard Cazeneuve présentera le lundi 8 mai à François Hollande.

 Non, les jeux ne sont pas faits. Les dés roulent.

Lundi 24 avril

 François Hollande annonce qu’il votera Emmanuel Macron et fait appel au barrage à l’extrême droite. Macron twitte un remerciement de pure forme. Rien d’étonnant dans le geste du premier comme dans celui du second.

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 La droite gagne les élections législatives et détient la majorité absolue. Macron est contraint à la cohabitation. Il est obligé de nommer Nicolas Sarkozy qui devient Premier ministre et se consacre à miner la vie du jeune président. Qu’on ne dise pas que ce schéma n’a pas germé, ne fût-ce qu’un instant, dans la tête de l’ancien président, lequel ne s’est du reste pas exprimé hier soir… C’est diabolique ? Oui, bien sûr. Mais Sarkozy ne l’est-il pas ?

Mardi 25 avril

 Se comporter en citoyen responsable, c’est, aujourd’hui, se méfier de la dictature de l’instant entretenue par les médias. Ainsi, on aurait tort d’imaginer un résultat de second tour en élaborant une arithmétique découlant des prises de position respectives de dimanche soir. Un jour et demi plus tard, tout est déjà beaucoup plus flou. Chez les électeurs de Fillon, malgré la position nette du candidat, une tranche d’électeurs s’orientera vers Le Pen et une autre, très importante, semble choisir l’abstention. Celles et ceux qui voteront Macron sont  très minoritaires. Chez les électeurs de Mélenchon, c’est le contraire : une petite tranche votera Macron, une grosse majorité s’abstiendra tandis que très peu voteront Le Pen. Honte à leur candidat (« en plein rapport mythique » disait Julien Dray) de s’être défaussé alors qu’en 2002, il n’avait pas hésité à lancer un appel en faveur du vote Chirac. Les socialistes voteront Macron mais chez tous les petits candidats, ce sera le contraire : l’extrême gauche rejettera Macron, suppôt du capitalisme tandis que les autres se retrouveront chez Le Pen pour des raisons anti-européennes. On ne sait pas comment voteront les clients de La Rotonde où Philippe de Villiers, proche de Le Pen par les idées, a aussi ses habitudes et où, soit dit en passant, il lui arrive de dialoguer avec Emmanuel Macron.

Mercredi 26 avril

 Il y a des commentateurs qui ont encore besoin de baser leur démonstration sur le principe d’affirmation : « c’est la faute à Mitterrand ». Tant mieux !  C’est la meilleure preuve que l’homme a vraiment acquis sa dimension historique. Le jour où plus personne ne considèrera que « c’est la faute à Voltaire », le monde ira (encore) un peu plus mal.

                                                           *

 Au soir du premier tour, un sondage à la sortie des urnes pour le verdict final donnait 62 % à Macron et 38 % à Le Pen. Mardi, un autre annonçait 60-40. Aujourd’hui, un troisième publie 59-41. Il reste 11 jours… Le Front national n’est pas encore majoritaire dans les urnes mais il l’est déjà dans les esprits.

Jeudi 27 avril

 Il y a deux manières de considérer l’entrée de l’Arabie Saoudite dans la Commission de l’ONU pour la condition de la Femme. Ou bien il s’agit d’une faute monumentale accomplie par 45 États négligents (ou pire : corrompus) ; ou bien il s’agit d’une tactique visant à coincer ce pays aux mœurs médiévales où le statut de la femme est assujetti et même tyrannisé, où la charia est en vigueur, où la domination masculine est quasiment sans limites. Attendre et voir avant de s’indigner.

                                                           *

 Theresa May : « Toute l’Europe est contre nous ! » Of course médém la Prime minister ! Vous vous attendiez à ce que l’on organise un pot de départ avec cadeaux, petites fours et majorettes ?

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 Il y a encore des endroits, sur la planète, où l’on ignore que la France connaît une campagne électorale. En Somalie par exemple, où l’on estime à 5 millions le nombre de gens susceptibles d’être victimes de la famine dans les prochaines semaines.

Vendredi 28 avril

 Le voilà le premier indice très significatif démontrant que la Turquie est désormais entrée dans un régime de pouvoir absolu : la machine Erdogan a bloqué l’accès à Internet ; il n’est plus possible de consulter Wikipédia au pays du sultan. Le plus grand péril qui guette un dictateur, c’est l’accès aux savoirs.

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 Un dilemme de plus pèse sur la conscience du citoyen français : mercredi prochain, il devra choisir entre le débat Le Pen – Macron et la demi-finale de Coupe d’Europe qui opposera la Juventus de Turin et l’AS Monaco. Le choix cornélien est insoutenable.

Samedi 29 avril

 « Un gaulliste ne peut se compromettre avec le FN, il en va de son honneur. » Ainsi s’exprimait Nicolas Dupont-Aignan pendant la campagne, il y a moins d’un mois. Il vient de se rallier à Marine Le Pen pour un marchandage bien négocié. Il sera en effet Premier ministre en cas de victoire de la candidate d’extrême droite. Sans doute a-t-il aussi discuté gros sous puisqu’il avait frôlé la barre des 5% qui lui auraient permis de récupérer ses frais de campagne. Bref, le voici pleinement marqué par la tache de la prostitution. Les blâmes pleuvent. François Bayrou, dont le chef de Debout la France fut le directeur de cabinet à l’Éducation nationale, évoque « une immense honte ». Les habitants de Yerres (Essonne), la ville dont il est maire, sont scandalisés ou consternés. C’est par ce type de comportement que l’on éloigne l’intérêt du citoyen pour la chose publique.

                                                           *

 100e jour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Á cette occasion, il déclare : « Je ne pensais pas que c’était si difficile ». Les commentateurs soulignent son humilité. Ce n’est pourtant pas la leçon principale de cet aveu. Celle-ci est d’abord : il arrive même à Trump de penser.

                                                           *

 Tandis que des sondages confirment que l’écart se resserre encore entre Le Pen et Macron, la post-vérité commence à meubler les conversations au Café du Commerce grâce aux fausses informations. Le Monde les repère et dément. Dernière en date : Macron va supprimer les allocations familiales. Ça doit intéresser beaucoup d’électeurs et d’électrices… Le Monde titre en rouge : C’est complètement faux ! Mais signale que l’information a déjà circulé « des milliers de fois » sur les réseaux sociaux. Que peut peser en suffrages un démenti du Monde à côté de milliers de messages sur les réseaux sociaux ?

Dimanche 30 avril

 Dotée de petits airs faussement nunuches, Danielle Darrieux rayonnait de séduction féminine dès son plus jeune âge. C’est pour cela sans doute qu’elle fut tôt remarquée par les gens de cinéma qui lui confièrent des rôles dès l’adolescence. En 1941, Henri Decoin lui offrit le tremplin de la gloire avec le film Premier rendez-vous malheureusement produit par la société Continental financée par Josef Goebbels. La chanson éponyme qu’elle interprétait langoureusement la conduisit sur de nombreuses scènes durant l’Occupation dont celles de Berlin lors du fameux voyage des « étoiles françaises » en mars 1942. Elle rompit son contrat avec la Continental quelques mois plus tard ce qui la contraignit à la résidence surveillée, sans connaître d’ennuis à la Libération. On garde de sa brillante carrière une interprétation magistrale de Madame de Rénal dans les bras de Gérard Philipe en Julien Sorel. L’adaptation du roman de Stendhal Le Rouge et le Noir était due à Claude Autant-Lara. C’était en 1954. 36 ans plus tard, le cinéaste déclarait son appartenance au Front national. Elle n’y était évidemment pour rien mais une fois de plus, le destin l’emmenait frôler les terres visqueuses du nationalisme pour salir indirectement sa brillante carrière. Danielle Darrieux aura 100 ans demain. On lui souhaite de vivre encore au moins sept jours afin d’exprimer un vote anti-Le Pen et d’exorciser ainsi, une bonne fois pour toutes, ces voisinages dérangeants de sa biographie.

 

 

 

Image: 

Danielle Darrieux dans L'Affaire Cicéron (1951). Voir Wikipédia.

01 mai 2017

Le vol des oiseaux

Au vol des oiseaux personne ne résiste...

Image: 

Personne ne résiste
Au vol des oiseaux

Le vol des oiseaux
Est
Une sortie de l’ordinaire
Une lézarde
Une bonne réponse
Une bonne question
Une espèce de tourbillon
Un mauvais tour
Un bon tour
Un effacement des traces

Le vol des oiseaux
Est
Aussi simple que possible

Au vol des oiseaux
Personne ne résiste

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