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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Adieu Monsieur Aldino, chef-porion en Wallonie

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 10 avril 2018

Porté par ses enfants, le cercueil d'Aldino quitte le musée de Mont-sur-Marchienne. Urbano, un ancien du Bois du Cazier, en tenue de mineur, arbore sa lampe où brûle la flamme de la mémoire, au nom de tous les travailleurs du fond. Le musée poursuivra sa mission, avec la fille et les fils du défunt. Photo © Marcel Leroy

Devant le musée d'Aldino flottent les drapeaux belge et italien. Photo © Marcel Leroy

La porte de la petite maison d'Aldino Soloperto s'ouvre pour laisser passer le cercueil contenant la dépouille de celui qui fut chef-porion appointé, boutefeu et secouriste. Monsieur Aldino avait créé de ses mains ce musée de la mine dont les visiteurs viennent de partout, de Belgique mais aussi d'Italie, de France et d'Allemagne. Voici dix ans, il avait publié ses mémoires. Un  livre poignant, où l'on entend résonner sa voix. Il le vendait sur le marché de Charleroi, en tenue de mineur. Comme il savait parler mais préférait les actes à l'écriture, il m'avait demandé de recueillir ses propos. Comme j'avais remonté avec lui le cours de sa vie, Aldino m'avait fait l'honneur de son amitié et jamais je ne l'oublierai.

Il aurait été fier, Aldino, de voir tous les gens venus le saluer une dernière fois devant sa maison-musée, ce mausolée érigé pour son frère Pino, parti dans un éboulement, dans cette taille étroite dont le plafond s'était effondré sur lui. Aldino qui était à ses côtés, ne put rien faire pour sauver son frère sinon lui parler jusqu'au bout. En ce jour funeste, Urbano, un ancien du Bois du Cazier, guide dans le centre historique de Marcinelle, en tenue de travail, avec son casque et sa lampe, murmure qu'Aldino était un homme rare. Fort comme peu le sont, courageux, pudique et capable de rire. 

Né le 21 décembre 1927 à Sava dans le sud de l'Italie, dans les Pouilles, Aldino est arrivé par le train venant de Milan à Charleroi, le 17 juin 1948. Il faisait beau, sa valise était vide, le soir même il est descendu dans la mine pour gagner sa vie. Remonté à la surface, au matin, il se présenta à l'épicerie de Marcinelle proche du charbonnage. Lui qui avait trimé mais n'avait pas encore touché de paie, se vit accorder la confiance de la commerçante. Elle lui donna du pain, du lait et du café parce qu'il faisait partie de la grande famille des mineurs. "Là, je me suis senti un homme" disait-il. 

Aldino était musicien, mineur, entrepreneur et sans doute artiste. Son musée, il l'a bâti de ses mains, élément par élément, autour de la maison construite de la même façon. Il guidait les gens avec fougue et émotion, captivait les petits et les grands. C'est pour cette raison, en plus de l'amitié, que le directeur général du Centre historique du Bois du Cazier,Jean-Louis Delaet, et le conservateur Alain Forti, sont présents, alors qu'Aldino tire sa révérence. Yves de Wasseige est là aussi. Et d'autres amis et anonymes, qui marchent jusqu'au bout de la rue des Déportés, à Mont-sur-Marchienne, derrière le corbillard.

Maintenant, Aldino entre en l'église. La chanson de Bachelet, "Les Corons", devenue un hymne, que ce soit dans le nord de la France ou en Wallonie, résonne sous les voûtes et chacun prend place. Tour à tour, les enfants d'Aldino disent quel père il était. Ferme mais affectueux, donneur d'exemple et toujours présent. De ses enfants, il disait qu'ils étaient toute sa fierté. Il disait aussi qu'il voulait remercier les Wallons de lui avoir permis de travailler. Moi, j'ai toujours pensé que c'était aux Wallons de lui dire merci d'avoir quitté son pays pour arracher la pierre noire qui permettrait de gagner la bataille du charbon.  

A la fin de son livre, Aldino avait écrit ces mots..." Mais me voilà au bout de l'histoire. Vous avez appris ma naissance, mes vingt ans, et mon départ vers la Belgique, la mine, mes amours, mes enfants, les bonheurs et les malheurs, le travail et l'apprentissage puis la retraite et le monument et le musée. C'est le chemin de toute une vie d'homme parmi les autres. Arrivé ici je vous confie que mon plus grand espoir serait que le musée et le monument restent après moi. Parce qu'ils sont faits pour les mineurs et qu'on ne les oublie jamais, eux qui ont donné souvent leur vie pour leur pays. Parce qu'ils sont faits par un homme venu à vingt ans du sud de l'Italie pour découvrir la Wallonie dont il ne savait rien, qui était un mystère. Un pays qu'il croyait plus grand que l'Amérique en montant dans le train de Charleroi. Parce que ce musée, comme le livre de ma vie, voudrait vous dire "Merci mes Wallons, quelles joies vous m'avez données". Quand je marche dans les rues de Charleroi, on dirait que chacun de mes pas est comme quand je mange une assiette de spaghettis; oui croyez-moi, je sais qu'ici je ne suis pas né, mais que ce pays m'a adopté. je sais que ce pays fait partie de moi".

Vous l'entendez, cette voix? Forte malgré la silicose? C'était celle d'Aldino Soloperto, parti à l'âge de 90 ans. Et qui était un des derniers grands témoins du pays des terrils. Un monument de chair et d'âme qui honore tous ceux et celles qui, un jour, ont dû quitter leur pays pour chercher bien loin une place au soleil ou sous la pluie. 

Commentaires

Portrait de Francis G.
Bel hommage !
Portrait de Marc Lerchs
Cette authenticité que l'on retrouve si souvent en sol mineur... Le livre dont Marcel Leroy parle (et dont il fut le passeur de plume) est un "must read", car il fait comprendre, davantage que tous les discours, l'essence même du concept de solidarité. J'avais senti la même authenticité en 1994, en rencontrant Monsieur G.Hirsoux, qui venait d'écrire un livre sur les accidents de la mine, publié à compte d'auteur, et intitulé "Les Larmes Noires"... Ouvrage extrêmement rare à trouver de nos jours, que je vous recommande chaudement.

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