semaine 28

Alain Van Der Eecken et "Des lendemains qui hantent"

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 30 mai 2020

Posé sur ce fragment d'une ébauche du peintre Philippe-Henri Coppée, le roman d'Alain Van Der Eecken retrace la recherche d'une vérité judiciaire. Pour comprendre ce qui le détruit, le personnage central devra attendre que le tableau se complète. Photo ©.Marcel Leroy

Nous sommes à la charnière de l'an 2000. L'Erika a fait naufrage au large de Penmarch, le mazout englue les oiseaux et les côtes de la Bretagne. Venue de Terre-Neuve, une tempête va balayer le pays. Sur fond de vent et de pluie, Martial Trévoux, greffier au tribunal de grande instance de Souvré, s'acharne à comprendre les raisons de la mort de Lulu, son gamin, foudroyé par les tirs fous de deux adolescents. Martial attendait son fils à la sortie de l'école. Des rafales crépitèrent. L'univers de l'homme de justice s'effondra avec l'enfant. Pour ne pas sombrer, Martial va se battre contre les faux-semblants pour tenter de percevoir un peu de clarté.

Alain van Der Eecken publie "'Des lendemains qui hantent" au Rouergue noir. Comme en 2016, avec "De si vieux ennemis", il sonde les fonds de notre époque par le biais d'une  enquête complexe. Après avoir été journaliste en France et en Belgique (il vit à Bruxelles), Van Der Eecken utilise sa fine connaissance du monde judiciaire pour disséquer le processus d'une instruction et crever le plafond des apparences. Des personnages familiers, forcément étranges, balisent un parcours aux fulgurances contemporaines, cousines du film "Roubaix, la lumière", polar nordiste. Page 140, l'auteur cerne en ces termes cliniques l'approche du commandant de police Achenbauer: "Le flic s'intéressait à ce que d'autres appelaient des incohérences. Il savait que la vérité était tissée de ces désordres dont on ne percevait la logique que lorsque le tableau apparaissait enfin".  

En arrière-plan le drame de l'Erika et la tempête décrivent la fin d'un monde et font chanceler des certitudes. Un peu comme en ce printemps, le covid-19 a fait exploser notre quotidien. Dingue, pas vrai? L'auteur ne lâche jamais le fil rouge d'une recherche au tempo cadencé comme la loco de "La Bête humaine" et cisèle ses décors, ambiances et dialogues. Il intrigue avec les parfums pourris de l'antique cuisine romaine - connaissez-vous les recettes d'Apicius?- , et l'eau-forte des portraits qui déferlent. Il y a Micoulon, le juge d'instruction. Et cet avocat qui a tout vécu, usé jusqu'à la trame. Debout quand même. Puis ces femmes, dans la quarantaine, fortes, malgré tout. Belles. Et les flics, les autorités, les bars, les cafés, les bagnoles, les néons, les aubes et les nuits sans sommeil, avec la "Kro" devenue tiède. Achenbauer utilise sa Peugeot 504 personnelle et ne se sépare pas d'une mallette usée jusqu'à ses ultimes coutures. Un peu comme lui...

Van Der Eecken installe le lecteur au bout du comptoir pour écouter ses personnages foutraques dans des décors blues échappant on ne sait comment au cafard. Il agite les ingrédients d'un cocktail d'humour et de capacité d'observation qui fait le ton inimitable, au débusqué d'une phrase, genre: "Il était à peine une heure du matin. Martial traversait des bourgs clignotant d'illuminations pisseuses. Des paquets d'humains sortaient des églises, endimanchés de foi oécuménique. Le courant majoritaire dinde et marrons fraternisait avec la chapelle homards et chapon, le blouson de skaï côtoyait le loden dans une débauche d'amour du prochain  pour les siècles des siècles, disons une nuit, ou presque".

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Commentaires

Portrait de Thierry Quintrie Lamothe
Magnifique papier. Marcel à son top pour parler du livre de son ami Alain Van Der Eecken et nous donner envie de le lire, sans tarder. Un vrai suspense pour décrire un drame terriblement humain : la perte de son enfant.
Portrait de Christian Laporte
Le papier de Marcel - vive Leroy! - nous rajeunit singulièrement de trois décennies. .. Il nous ramène au temps heureux où il faisait souvent équipe avec Alain, tous deux de parfaits collègues et camarades du Soir encore Illustré avant de devenir Magazine que nous croisions dans les couloirs de la place de Louvain et de la rue Royale. Deux grands compagnons de plume avec lesquels on refaisait le monde en profitant des plaisirs du palais et du Palais. Bizarre, en lisant la citation d Alain par Marcel, je l entends parler le plus chouette collègue hexagonal qui avait délaissé la Seine pour la Senne... Encore beaucoup de bons et beaux ecrits, les gars...
Portrait de anonyme
Cher Christian, merci de cette évocation de nos aventures au long-cours des reportages. Il faudra pousser plus avant cette étude, dans un cadre adapté, quand les bistrots seront en mesure de nous accueillir à nouveau Amitiés. Marcel.
Portrait de Van Der Eecken
Laporte ouvre sur de chatoyants souvenirs de « voyages royaux » effectués de conserve (et de produits frais souvent bien arrosés), bref des moments heureux et très joyeux. Nous nous sommes tant esclaffés ! Une rigolade sporadique et bruyante qui rythmait une deambulation convenue et corsetté, sauf pour nous bien sûr. Cher Christian, c’est un bonheur de te lire, cela en serait un encore plus grand de te voir, assis à une terrasse bien sûr, à pérorer sur l’état du monde, sans craindre que tu ne t’emportasse, ce qui ne t’arrivais qu’avec les fâcheux. A bientôt donc, cher camarade. Alain
Portrait de Van Der Eecken
Laporte ouvre sur de chatoyants souvenirs de « voyages royaux » effectués de conserve (et de produits frais souvent bien arrosés), bref des moments heureux et très joyeux. Nous nous sommes tant esclaffés ! Une rigolade sporadique et bruyante qui rythmait une deambulation convenue et corsetté, sauf pour nous bien sûr. Cher Christian, c’est un bonheur de te lire, cela en serait un encore plus grand de te voir, assis à une terrasse bien sûr, à pérorer sur l’état du monde, sans craindre que tu ne t’emportasse, ce qui ne t’arrivais qu’avec les fâcheux. A bientôt donc, cher camarade. Alain

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