semaine 29

Dernières nouvelles de Santocono, au Rockerill

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 08 décembre 2018

Au Rockerill, ils ont parlé de lire et d'écrire, et présenté leurs ouvrages. "Jamais Trop Toujours Plus" pour Duray (à gauche). Et "Ca va d'aller...y a pas d'avance pour Santocono. Photo Marcel Leroy

Grande foire et brocante vintage. Mille visiteurs au Rockerill, un dimanche de décembre. La vieille usine de la Providence vibrait comme toujours. Photo Marcel Leroy.

Sacrée atmosphère en ce premier dimanche de décembre, au Rockerill. Les gens étaient venus par centaines pour se laisser aller à la dérive dans les travées du marché vintage. Ils buvaient du café, de la bière et du vin, bavardaient à  perte de vue, décrochaient par exemple une veste d'officier de son cintre pour fixer ensuite leur attention sur la pochette d'un vinyle rescapé d'où ne sait où. En parcourant les titres d'une pile de 33 tours il arrive de découvrir un peu la personne qui les aura aimés. Idem pour les livres, les meubles, les lampes, les bottes, et les mille autres objets en quête d'acheteurs. Au beau milieu de ce grand cirque, Michaël Sacchi, l'esprit du lieu, discutait des grands boxeurs qui ont connu la gloire des rings de Charleroi et du reste du monde. Salut à Kid Louis, qui est un des derniers grands témoins d'une mémoire que Michaël recueille jusqu'à en avoir le tournis.

Dans ce tohu-bohu terriblement sympathique, des auteurs ont fait une apparition sur une petite scène. Parmi ces écrivains, Evelyne Scrève, Christian Duray et Girolamo Santocono, que tout le monde appelle depuis toujours Toni. Il restera à jamais dans la peau du gamin du Centre qui a sorti, en 1986,  son "Rue des Italiens" aux éditions du Cerisier. Cet ouvrage raconte la vie des immigrés italiens qui reconstituaient un pan de leur vie au soleil dans le pays de la pluie et des terrils. Trente ans après, ce bouquin raconte l'histoire commune des gosses des cités, toutes origines confondues. La vie était dure au pays des osso-bucco-frites, mais Toni en garde un souvenir lucide autant que chaleureux. Vint ensuite "Dinddra". Puis Toni fit de la musique et dirigea le centre culturel de Chapelle-lez-Herlaimont pour, arrivé à la retraite, reprendre la plume comme un pic pour arracher des éclats de vie au coin de terre qu'il n'a jamais quitté, et les mettre sur papier comme on retiendrait par coeur une histoire cent fois entendue, écoutée, répétée. Une chanson de geste.

Déjà, ce titre, issu de ce parler de tous les jours pratiqué dans le sillon industriel wallon, du Borinage à Liège en passant par le Centre et Charleroi. Une philosophie et une volonté de résistance, que ce "Ca va d'aller...y a pas d'avance". Le leitmotiv désenchanté mais pas désespéré de celles et ceux qui luttent au jour le jour pour rester debout, alors qu'autour d'eux, l'économie s'est écroulée, laissant un cortège de chômeurs derrière elle et de richards qui se foutent de la planète. Toni se lance à l'assaut du grand capital qui brouille les trajectoires humaines pour le railler. Il balance 14 nouvelles comme autant de tableaux/récits qui tiendraient en haleine le public d'un café de joueurs de cartes bien plus d'une veillée de Saint-Eloi. Rien que le titre,  tout un poème. Ascouté bé: "Une tombe pas comme les autres", "Ca va d'aller", "Silence", "Mariuzza", "Berthe", "Gérard, la vengeance du grand", "Le ciné-club", "Le dernier chômeur", "Les yeux de Marie-Yvonne", "Rosina, la châtelaine", "La boulonnerie", "La lune de la mer du Nord", "Le tram" et "Le mur, conte écologique".

En lisant, on croit entendre la voix de Toni dire une histoire entre deux bières pour des copains de rencontre qui se reconnaissent sans s'être jamais croisés. On retrouve le ton. Unique. Narquois, profond mine de rien, rêveur et déterminé, bariolé d'un humour acide jamais féroce. Il esquisse des silhouettes qui seraient bien un peu les nôtres, redessine des lieux obscurs, brocarde les vantardises, se fout du pouvoir, aborde la guerre, l'amour, le travail, l'environnement, sans jamais avoir l'air de se prendre pour quelqu'un d'autre que le gamin des cités qu'il êst resté, au fond de lui. Pourtant, quand on arrive au bout du livre, on sait  que l'on ne regardera plus ce petit café d'habitués sans penser que se retrouver avec des potes  peut vous sauver la vie, que l'on ne croisera pas un tram bondé du pré-métro carolo sans penser aux destinées diverses qu'il emporte, de se balader dans un cimetière sans s'arrêter pour déchiffrer à haute voix un nom gravé dans une pierre sur laquelle  personne depuis belle lurette ne s'est penché. On attend la suite de "Rue des Italiens". Toni va s'y mettre, c'est promis, juré, sans rigoler. Il l'a dit, entre deux blagues, au Rockerill. Autant dire dans une église, alors c'est sacré. 

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Commentaires

Portrait de Toni Santocono
Merci Marcel d'avoir vu tout ça dans mon bouquin alors que moi, je n'ai fait qu'écrire des histoires de gens simples de chez nous.
Portrait de anonyme
Tout est là, Toni. Dans les histoires simples on trouve les grandes vérités de la vie. A bientôt. Marcel.

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