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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Quelle destinée pour nos cathédrales de feu?

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 27 octobre 2017

Dans le bassin de Charleroi, 90.000 sidérurgistes gagnaient leur pain dans les années 60. En 2017, ils sont moins de 3.000. Que faire des friches industrielles? Entre la mémoire et l'avenir, le problème est complexe. C'est ce que le hors-série de la revue Dérivations cerne, dans un dossier en béton armé envisageant la situation actuelle au niveau wallon, dans une perspective européenne. Photo ML.

L'autocar emmenant les Liégeois est arrivé au Rockerill, à Marchienne-au-Pont. Dans leurs bagages,jeudi soir, les voyageurs emportaient des exemplaires du hors-série de la revue Dérivations consacrée aux hauts-fourneaux de Wallonie, du pain au levain, du fromage de Herve, de la soupe et de la bière et leur bonne camaraderie. Autrefois la sidérurgie nourrissait la Wallonie mais ce temps est révolu. Restent les entreprises qui ont résisté en innovant et les friches industrielles qui font de certaines villes des répliques ressemblant aux décors de Blade Runner 2049, film à l'affiche pour le moment. Le dossier coordonné par le journaliste Philippe Bodeux et la muséologue Noémie Drouguet frôle les 300 pages et apporte un éclairage sur l'état actuel de la reconnaissance du patrimoine sidérurgique de Wallonie. Les enquêteurs, épaulés par des contributeurs passionnés et des spécialistes du thème abordé ont pris pour base de leur recherche les hauts lieux de production de fonte et d'acier d'Ougrée, Marcinelle et Clabecq. Les hauts-fourneaux qui s'élèvent sur ces trois sites sont éteints. Devenus des monuments plus ou moins délabrés, ils témoignent du travail qui a mobilisé des générations d'ouvriers, techniciens et ingénieurs. Ils ont écrit une page d'histoire comme les usines ont marqué les paysages. Que faire de ces vestiges, aujourd'hui, alors qu'il faut aller de l'avant, dans une économie globalisée?  A Charleroi, un comité de sauvegarde s'est élevé contre la démolition du HF4, le haut-fourneau 4 de Carsid. Planté à Marcinelle, il ressemble à un vaisseau spatial à l'abandon. Aujourd'hui,  les enfants demandent à leurs parents ce qu'était cette structure de métal, avec ses poutrelles, sa tour, ses tuyaux, ses passerelles et coursives. Dans la région, cinq mille personnes ont signé une pétition qui a permis de retarder la démolition de la "cathédrale de feu", comme on disait dans les régions industrielles. Ces géants de métal éclairaient les nuits depuis des décennies. Il semble que le HF4 soit sauvé mais dans quel état? Il contient pour 2 millions d'euros d'élements de cuivre. Qui paiera le propriétaire? Les pouvoirs publics n'ont plus de moyens, ni peut-être de vision du patrimoine industriel, mais les gens font pression. Le 18 novembre, une marche aux flambeaux partira de la gare du Sud à Charleroi, pour gagner le HF4 et le défendre. C'est de ce combat et d'autres questions sur l'avenir des régions de vieille industrualisation qu'il a été question lors de la présentation de la revue. Michaël Sacchi, l'artiste qui a sauvé le Rockerill, ancienne usine de la Providence, avec ses compagnons, a montré qu'au-delà d'un classement il est possible de créer une activité dans un ancien navire industriel. A contrario, le classement du HF4 permettrait de lancer un projet de mémoire collective pour qu'en Wallonie, comme en Allemagne ou en France, subsiste un lieu où ancrer les souvenirs. Bref, tout est imaginable, à condition de se pencher sur la question avec une ouverture d'esprit qui n'est pas aussi évidente que ça. Avec ses photos, sa BD pédagogique expliquant pour les nuls ce qu'était la sidérurgie, le hors-série de Dérivations est une invitation à la découverte. Un livre de géographie objectif mais  labouré d'émotion. Je me souviens d'avoir emmené mes enfants dans ma vieille R5, le soir, pour leur montrer le HF4 en activité. Et mon père, carolo dans l'âme, regardait du haut du building où il habitait la vallée avec ses torchères, ses fumées, ses rails, ses canalisations, la rivière, l'enchevêtrement des usines et des maisons, des cinémas et des ateliers et des magasins en me disant qu'une énergie émanait de ce tableau tourmenté. Mais vivant. Si vivant, même si c'était dur. "Vive les hauts-fourneaux" est le titre de ce gros dossier. Et un cri, aussi. D'alarme? Sans doute... Après la présentation du livre et le débat, les gens ont partagé le pain venu de Liège, comme si on était à la St Eloi. Malgré les apparences, la guerre des bassins n'opposait pas les travailleurs. Au jour le jour, les Liégois comme les Carolos affrontaient les mêmes risques pour faire tourner le pays. Et ça, il ne faudrait pas l'oublier.
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- Dérivations. Hors-série n°3. Otcobre 2017. 288 pages. 19 euros.    

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