semaine 21

Stigmates en voie d'apaisement

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 26 avril 2019

Piotr Rosinski ne veut pas savoir tout de ce qu'il peint. Photo © Jean Rebuffat

 

Autant l'avouer tout de suite avant qu'on me dénonce: Piotr Rosinski compte parmi mes amis chers et ceci est un pur papier de complaisance. Sauf que... sauf que si Piotr n'était pas un mien ami, mais un peintre lambda, inconnu à mon bataillon, je trouverais néanmoins son travail intéressant et que me ramenant un quart de siècle en arrière, époque à laquelle je glissais des critiques d'art dans les pages bruxelloises du Soir, je me mettrais au clavier (si si à l'époque il y avait des ordinateurs, déjà) et que j'écrirais ceci:

Piotr Rosinski est un artiste belgo-polonais dont la peinture n'est qu'un aspect. Il est par exemple aussi photographe, journaliste à l'occasion, homme engagé qui s'en est retourné à Varsovie où il milite inlassablement pour que les droits de l'homme, en Pologne, ne se réduisent pas à une abstraction théorique. Inlassablement est d'ailleurs un mauvais mot. L'homme, parfois, se lasse en effet et a besoin de respirer un autre oxygène. Alors il revient pour un temps en Belgique, retrouve ses amis d'adolescence et respire un bon coup. Mais cela ne suffit pas toujours; alors, il peint. Il peint des stigmates. Des tableaux douloureux mais pleins d'espoir, car quelque chose dit que les cicatrices ne sont pas éternelles et peuvent se refermer. Piotr Rosinski n'est pas un pessimiste et la douleur possible du présent n'empêche pas les projets d'un mieux possible de se multiplier.

- D'où sortent mes tableaux? Je n'en sais rien, explique l'artiste. J'ai commencé ce travail depuis plusieurs années, j'ai l'impression qu'il n'est pas terminé, alors je le continue. Faut-il chercher obligatoirement une cohérence? Je n'en sais rien non plus. Ces tableaux veulent dire quelque chose, à moi comme aux autres. Et comme je ne veux pas diriger ce quelque chose, j'ai demandé qu'on n'indique pas le nom des tableaux. Car ils ont un nom.

J'en désigne un que je n'avais jamais vu. Il me souffle le titre dans le creux de l'oreille. Amusant: j'aurais choisi quelque chose d'approchant. Miracle de l'amitié, sans doute... Ces grands tableaux sont blancs comme des draps d'hôpital sur lesquels on dirait que le sang a giclé, ou alors la rouille des choses terribles voire le sombre des nuits d'insomnie, injustement appelées blanches, et recèlent de temps à autre une petite tache de couleur vive, comme un peu de bleu. Le ciel n'est pas encore entièrement sorti des brumes mais l'aurore peut arriver.

- Oh, il y a des toiles qui partent dans une sorte de maelström mais qui finissent très sobres, je les recouvre de blanc, et d'autres au contraire qui commencent avec une idée simplissime et qui deviennent compliqués... Encore une fois, faut-il chercher une explication?

En effet. La sagesse peut être de ne pas user de la force pour comprendre mais de se laisser bercer par l'étrange beauté blême et répétitive produite par ces stigmates d'un monde dur mais qui guérit.

Piotr Rosinski, Stigmata, à la galerie Huberty-Breyne, place du Châtelain 33 à 1050 Ixelles, jusqu'au 4 mai.

 

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