semaine 46

Condamnés à l'invisibilité

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 04 novembre 2018

Screenshot d'un post de David Stevino sur Facebook

Dès qu’un homme se met à croire qu’il y a une hiérarchie d’humains, la graine du nazisme se plante. Elle l’amènera à se croire supérieur et petit à, petit à hiérarchiser les êtres jusqu’à en classer, tout en bas, où ’ils ne peuvent plus vraiment être considérés comme des humains. Le nazisme, c’est ça. Cette volonté de hiérarchiser l’humanité pour en exclure une partie. Où se nicheront les nomades dans ce cas ? Où classer ceux qui se mettent en chemin et marchent vers un monde meilleur ? Qui sont ces étranges marcheurs ? Ils partent soit parce que le monde où ils vivent est devenu inhumain, soit parce qu’ils sont européens et se demandent si notre monde ne devient pas, lui aussi, de plus en plus dépourvu d’humanité. Les premiers marchent vers l’Europe. Les derniers la traversent par les chemins de Compostelle où ceux qui mènent à Rome.

J’en connais un qui a mis 3 mois pour arriver à Rome en partant de Bruxelles et j’en ai découvert un autre, grâce à une journaliste de la VRT, qui aura mis un an pour arriver à Londres en passant par Bruxelles et Calais. L’un est un marcheur, je l’appellerai Pierre. L’autre est un transmigrant et la journaliste l’a appelé Salbaana, dans son article.

Quand Pierre a posé son dernier pas à Rome, il était triste que l’aventure s’arrête, parce que le lendemain ne chantait plus pour lui, il serait de retour à Bruxelles, de plein pied dans la vie, dans la société que son périple de trois mois remet en question. Salbaana, lui était tellement heureux d’arriver à Londres qu’il a même voulu partager son bonheur, en pleine nuit, avec une famille d’hébergeur qui l’avait accueilli quelques nuits à Bruxelles.

Les deux, Pierre et Salbaana, en chemin, n’ont pas vécu les mêmes aventures. Le démuni de papier et d’argent n’a rien de comparable à celui muni d'une carte d’identité et de cartes de crédits. Mais les deux, ont un smartphone. Les deux sont considérés comme d’étranges voyageurs. L’un se cache, l’autre se montre discret.

Le solidaire et le solitaire

Salbaana a dû monter et se faire débarquer 90 fois dans un camion entre Bruxelles et Calais avant de trouver le bon plan, le plan de la solidarité entre migrants. Les parkings d’autoroutes vers Calais sont fermés et les camionneurs qui veulent se reposer doivent se garer ailleurs. Des lieux connus des Ethiopiens, Erythréens et quelques Afghans qui s’organisent. Quand le chauffeur dort, ils montent à bord et se cachent tandis qu’un collègue referme bien la porte et efface toute trace pour éviter les contrôles du camionneur et des flics qui n’y verront que du feu. Que fera celui qui a fermé ? Il sera le prochain. C’est ainsi que Salbaana et Jimmee sont arrivés à Londres. C’était un pari. Personne ne savait à l’avance où irait le camion. C’est leur smartphone qui leur a permis de voir où se dirigeait le camion. S’il s’orientait ailleurs que vers Calais, ils seraient condamnés à recommencer.

Salbaana est arrivé en Europe en juillet 2017, passant en bateau de Lybie à l’Italie puis Paris avec d’autres migrants. En chemin, tous les échanges concordent, leur Eldorado est à Londres. Calais n’est qu’une étape mais une étape clé. À cette époque, la fameuse jungle a déjà été évacuée. Salbaana passera le plus clair de son temps à Calais de septembre 2017 à juillet 2018 entre les flics qui les éveillent à l’aube et les chassent et les ONG qui les aident.

La journaliste de la VRT le rencontre à Calais, en hiver. Gagner la confiance prend du temps. La difficulté de trouver le camion, le jeu du chat et de la souris avec la police, la peur de la mafia des passeurs, petit à petit, il raconte mais il a peur d’être dénoncé et renvoyé. Il revient vers Bruxelles, au Parc Maximilien pour se nourrir et tenter une nouvelle chance dans les parkings d’autoroutes entre Mons et la côte. 90 coups d’essais. Entre toutes ces tentatives malheureuses, il y a les journées passées dans le vide, le rien, l’ennui, le désespoir. Il y a ce souci de devenir invisible pour ne pas se faire prendre. Cet étrange voyageur pourra-t-il revenir en humanité ? Son récit montre que la solidarité est son ressort. Une solidarité qui entre de plus en plus en résistance contre ceux qui brandissent la peur de l’étranger.

Ces questions, Pierre se les pose aussi, en solitaire. En chemin il croisera un jeune condamné et son éducateur. Au lieu de faire de la tôle, le juge l’a condamné à partir marcher seul avec son éducateur. 4 heures de marche par jour, minimum. Un chemin de ressourcement comme Pierre. Ce jeune criminel est parti, forcé, pour renaître à un autre destin que celui des criminels. Pierre, lui, est parti librement se ressourcer pour renouer avec le monde, l’humanité, l’environnement et lui dans tout ça. Cela nous fait trois marcheurs étranges qui arpentent l’Europe en même temps. Tous avec des fortunes très diverses cherchent à renouer avec un monde plus juste en s’adaptant. Tous, avec des souffrances très différentes et très semblables, aspirent à plus de sérénité. Pierre raconte son voyage à pied en posant des balises sur son chemin, un peu comme le petit poucet. La première est le rapport à la beauté. Oui, le monde est beau. Puis viennent le rapport au temps, le rapport à la pensée, le rapport à soi, le rapport à l’histoire, à la géographie, à la nature, à l’autre qu’on croise. Les deux autres ne peuvent échapper à ces rapports. Si la beauté du monde au fond d’un camion tenaillé par la peur d’être pris, ne peut-être qu’imaginaire, elle lui donne des forces. Son objectif c’est un ailleurs, forcément mieux. Son délai, c’est le plus vite possible. Et tant pis s’il faut remettre 90 fois l’ouvrage sur le métier. La beauté doit frapper le criminel aussi, mais perdra-t-il le goût de l’argent vite fait mal fait. Pierre se pose ces questions, j’imagine, et s’épuise certains jours.

Son chemin l’a conduit plusieurs fois à l’exténuation, dira-t-il. Ce qui donne un sentiment infini de liberté et permet un retour à l’essentiel. L’essence de l’humanité où ce sont ceux qui condamnent les gens à l’invisibilité qui sont sans doute les plus grands criminels. Cette invisibilité n'est-elle pas le stade qui précède le déni d'humanité?  N'était-elle pas le dernier rempart de tant de juifs pendant la guerre, cachés par les résistants hébergeurs de l'époque ? Alors le nazisme n’est peut-être pas de retour. Les années 2018 ne sont pas les années 30. Mais les gens qui se croient en haut de la hiérarchie du monde et condamnent les autres à l’invisibilité sont de plus en plus nombreux aux manettes de notre société. Et c’est peut-être pour ça que Pierre n’était pas heureux d’arriver à Rome. Parti en solitaire il revient plus solidaire de ceux qui veulent un retour à l’essentiel, je crois. Pour rappel, en Europe, en 2018, il y a une semaine, des nostalgiques de Mussolini ont défilé à Predappio en souvenir de l'anniversaire de la marche sur Rome qui avait amené Mussoloni au pouvoir le 28 octobre 1922. Saluts fascistes, hymnes à la gloire du Duce, souvenirs fascistes  en vente.... La petite fille de Mussolini, Edda Negri, maire du village de Gemmano, qui participait au défilé fasciste  affirme "qu'ici, les gens sont normaux, pas exaltés. Nous votons pour Salvini"....C'est ce que rapporte David Stevino sur sa page. Ces gens ne sont pas des marcheurs. Ils défilent pour une hiérachie où ce n'est pas l'humain qui est sacré mais le monopole du pouvoir et du savoir. L'histoire montre que ça ne marche pas. Eux défilent.

 

 

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Commentaires

Portrait de janine Dewaele
très juste
Portrait de Patrick Willemarck
Merci!

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