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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

L’info, vraie ou fausse, ne devient-elle pas toxique ?

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 03 février 2018

De tout temps, on nous répète que la censure est un mal. Depuis 1948, dans son article 19, la Déclaration universelle des droits humains rappelle que la liberté d’expression est un droit fondamental.
70 ans plus tard, les fake news nous accablent quand ce ne sont pas les mensonges des porte-paroles de nos gouvernements, comme l’illustre Gabrielle Lefèvre dans son article. Mentir, ce n’est pas bien, nous dit la sagesse populaire. Mais elle dit aussi que toute vérité n’est pas bonne à dire. Alors que veut le peuple entre le mensonge et la vérité, entre liberté et censure ? Thomas Jefferson, à l’époque où la presse n’était encore que l’outil d’impression pour diffusion, préférait une nation sans gouvernement, mais avec une presse libre qu’une nation avec gouvernement et sans presse libre. En cela, il se conformait aux propos du grand pamphlétaire, John Milton, en 1644 pour qui « tout être rationnel a le droit et le devoir de connaître ses motivations et d’assumer la responsabilité de ses actes et de ses convictions.

Le corollaire de ce principe est une société et un État dans lequel les décisions se prennent après une discussion ouverte basée sur des sources d’informations non contaminées par l’autorité dans l’intérêt d’un parti. Une société où l’unité politique est garantie par un consensus qui respecte la diversité des opinions». Dans ce cas, le mensonge est permis puisque très vite et très rationnellement il se verra étiqueté comme tel et que la vérité se révélera d’elle-même. Est-ce vrai ? 

Ce qui l’est, c’est que ce texte a inspiré le second amendement de la constitution américaine et les constitutionnalistes français. Ce qui reste vrai aussi c’est que la connaissance est un bien et l’ignorance une lacune. Peut-on en déduire pour autant que l’information est et reste un vecteur d’émancipation ? Oui, me dit-on, pour autant qu’elle soit vraie c’est-à-dire qu’elle correspond à des éléments de réalité attestés et attestables, des faits.

Mais que nous dit la réalité ? Ne doit-elle pas aussi nous amener à réfléchir et considérer que l’information vraie peut aussi bien, selon les circonstances, devenir toxique. La calomnie, la fabrication de faux, la violation de la vie privée, tout cela est punissable légalement. Mais qui pourra poursuivre le journaliste qui relate « qu’un crime a été commis, à Namur, par un jeune Maghrébin » ? Il ne fait que dire la vérité. Et pourtant, nous dit Yves Citton dans son dernier livre, Médiarchie, il agit comme un empoisonneur public parce que ce qui compte ce n’est pas seulement la relation d’un fait, d’une vérité, mais la pertinence de l’information. L’étude des médias et de leur audience montre que ce qu’on dit de nouveau a moins d’importance que ce qui se répète de déjà connu. Parmi tout ce qui s’est passé en 24h pourquoi relater ce fait en le nommant ainsi sans imaginer que cela va nourrir un sentiment de menace omniprésente et toujours en hausse, alors que les chiffres d’agression en rue sont en baisse qu’ils soient causés par des Maghrébins ou non. Ce qu'on nous rapporte du terrorisme et de leurs attentats s'inscrit dans la même dynamique. Et on finit par détester l'étranger et préférer les murs à la liberté. Rien n'a été dit de faux, en l'occurrence. 

Parler de merdias et de journalopes n’est pas la solution. Accuser les politiques de mentir n’est peut-être pas mieux. Aujourd’hui, chaque journaliste et chacun de nous doivent prendre conscience que l’information vraie peut aussi devenir potentiellement toxique selon la façon dont on la nomme, la rapporte et la cadre. Les responsables de l’information devraient peut-être initier leurs audiences à ne pas être des crânes qu’on bourre pour devenir des têtes chercheuses qui se forgent leur opinion. Ils devraient peut-être montrer leurs gestes de recherche, suggère Citton. Un journaliste dans son reportage, un artiste en marge de son expo, un enseignant en classe, un chroniqueur sur Entre-les-lignes, tous les quatre apportent autant en illustrant certaines manières de faire, certaines attitudes face au savoir, certaines postures relationnelles, certains doutes, certaines questions sur les autorités…qu’en nous livrant des vérités ou des œuvres toutes faites. Pourquoi s’en priver dans les organes d’information ? La question reste posée. Les professionnels nous diront que cela se fait dans les émissions d'information qui passent le soir. Mais que font-elles comme audience par rapport aux journaux télévisés et titres à la une de la presse écrite ? 

Le monde média change et demande une autre prise en considération, mais nous restons aveugles. Il est notoire que les médias ont un impact sur nos démocraties. Ils font les publics et depuis plusieurs décennies, ce ne sont plus les peuples, mais les publics qui sont les substrats de la politique. Bart de Wever et Théo Francken l’ont bien compris. Les terroristes aussi. Les autres et nous, restons particulièrement aveugles.

Face à ces publics, le métier de journaliste est plus que jamais nécessaire, mais il doit peut-être s’exercer de manière plus médianarchique. Ce n’est pas la tendance du jour quand on pense à l’attitude de la RTBF et de Mr Chastel à l’égard d’Eddy Caeckelberghs. Est-ce une raison de désespérer ? Pas pour nous, pas pour Entre-les-lignes.

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