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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Le surdoué est-il mort?

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 01 octobre 2017

Photo-montage © patrickwillemarck

Depuis les années 80, la francophonie mondiale a dû se contenter pendant 20 ans d’un seul ouvrage sur les difficultés que rencontrent les enfants à Haut Potentiel, celui de Jean-Charles Terrassier. L’évocation même du terme posait problème à l’époque : le surdoué évoquait l’élite et l’eugénisme. Et puis vint Internet. Les recherches se multiplièrent, les résultats se diffusèrent de plus en plus vite dans une société de plus en plus néolibérale où « être l’homme ou la femme de la situation » devenait l’ambition des masses ou en tout cas de ceux, de plus en plus nombreux, qui voulaient s’en extraire pour se démarquer. Mesurer son QI pouvait devenir un moyen de sortir du lot en tant que parent ou individu. Et puis, il y a eu aussi le changement des cellules familiales, les nouvelles parentalités, la délégation de nombreuses tâches parentales à l'école et puis l'angoisse des parents qui se demandent ce qu'ils font bien et ce qu'ils font mal quand l'enfant crise. Et un enfant crise forcément.  Alors on consulte. On identifie ou pas. On se rassure ou pas. Pour un parent, son bébé est toujours le plus beau. Alors pourquoi pas le plus intelligent. Et si c'était un HP ? On pourrait s'en réjouir mais il n'y a pas de quoi.

Les tests HP se sont mis à foisonner et, paradoxalement, les finances publiques pour soutenir la recherche se sont évaporées. Aujourd'hui, le meilleur côtoie le pire. À Bruxelles, l’ASBL Singularités Plurielles fondée par Isabelle Goldschmidt (Psychologue et psychothérapeute, ULB)  et Sophie Brasseur (Docteur en psychologie, UCL) accompagne tout individu dans sa singularité dont les HP via  des enseignants ou des écoles ou des individus identifiés comme tels. Avec Catherine Cuche (Docteur en psychologie,UCL), elles publient un livre novateur qui permet de faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Sans jugement de valeur, en posant les questions qui se posent et que pose le phénomène de plus en plus perçu, connu, reconnu et hélas trop méconnu.

Ce vendredi à, l’Architecte, elles ont réuni près de 200 personnes pour raconter leur livre sous le regard, de Jacques Grégoire, Professeur de psychologie et Vice-Recteur à l’UCL qui a accompagné les auteures Brasseur et Cuche, dans leur doctorat sur le Haut Potentiel et ses émotions pour la première, le Haut Potentiel et l’apprentissage pour la seconde. Guy Harscher, Professeur de philosophie à l’ULB, conclura avec brio en témoignant de sa lecture exhaustive de l'ouvrage mais en offrant aussi  une mise en perspective du besoin de potentiel et d’élite dans nos démocraties. Il faut pense-t-il rendre à ce mot ses lettres de noblesse. Nos sociétés ont besoin d'élites bien plus que de populistes. Et ce n'est pas nouveau, il suffit de relire Platon ou Aristote pour se souvenir que la démocratie est paradoxale puisqu'elle prône l'égalité pour tous mais promeut le mérite, ce qui crée de nouvelles inégalités. 

Dans le public, je rencontrerai des enthousiastes. Ils saluent une nouvelle approche qui consiste à répondre aux questions qui se posent le plus sur le sujet, à souligner la nécessité d’une approche clinique et scientifique, à recadrer le HP, comme on dit maintenant dans l’humain dans toute sa complexité et ses singularités.

D’autres seront déçus. Ils venaient avec deux questions simples : le suis-je et que faire ?
Deux questions simples auxquelles il n’y a pas de réponse. Les auteures n’ont pas rédigé le Haut Potentiel pour les nuls ni les 10 trucs pour y arriver ou le rester. Les éditeurs aiment les recettes. Les chercheurs aiment les questions. Elles partagent leurs recherches sur des cohortes de cas, la littérature scientifique et leur expérience à chaque fois différente. Parce que, comme le rappelaient les acteurs de la Ligue d’Impro qui ont agrémenté la conférence de quelques saynètes, il n’y a pas de club des 145 qui regrouperait tous les HP ayant obtenu le même niveau de QI, proche du génie. Il y a autant de singularités parmi les HP que parmi le commun des mortels et il y a autant d’hypersensibles parmi eux que parmi la population. Il y en a qui réussissent mieux à l’école et sautent de classe, ce qui fera dire à un parent qu’on leur enlève des années d’enfance. D'autres vont d’échec en échec. Parce qu'ils ne comprennent pas que l'école ne les comprenne pas. Parce qu'ils préfèrent les raisonnements inductifs aux cognitifs... Mais il y a peut-être aussi  autant d’enfants HP qui grandissent avec un manque de confiance en eux qu'il n'y en a dans la population voire parmi les parents. Quand on croit de moins en moins en dieu, quand on pratique moins la prière, on se dit que ce serait pas mal un petit HP chez soi, non ?

Enfin, on ne naît pas haut potentiel. On est à haut potentiel et il faut gérer ce potentiel. Comme toute promesse de vie. Et, haut potentiel ou pas, il n'est écrit nulle part que c'est facile.
Le haut potentiel, selon le modèle de Catherine Cuche, présente une ou plusieurs zones de capacités intellectuelles qui s’écartent significativement du niveau moyen des capacités des personnes de la même tranche d’âge. Parler de haut potentiel n’a de sens que si ces capacités sont contextualisées et mises en lien avec les autres sphères de fonctionnement de la personne.

Au cœur de leur démarche, elles proposent un retour vers l’individu dans une approche de dentellière bien au-delà des stéréotypes et clichés.
Mais sur Facebook, depuis que la conférence y a été annoncée et partagée sur ma page, notamment, j’ai reçu trois propositions de test de QI de Asos à IQTest en passant par Stanford. J’ai joué. Je suis donc en droit de vous dire, sans me vanter,  que vous lisez une chronique qui est intelligente. Je pourrais aussi vous donner les résultats, ils étaient variés. le meilleur est celui que j'ai fait de manière aléatoire en répondant n'importe quoi, j'étais à 142, ils m'ont proposé un certificat mais j'ai du avoir une prime pour la rapidité des réponses. Et je pensais à ce singe qui avait fait de meilleurs placements qu'un trader de la city. Ah, l'intelligence...quand ta mesure ou démesure nous prend. Heureusement, j’ai suivi la conférence et je crois qu’une personne un tant soit peu intelligente ne publierait pas son score  ;-) Isabelle Goldschmidt le rappelait: on vous colle une étiquette, un chiffre et après. Qu'est-ce que cela vous apporte?

Les surdoués sont morts. Les Haut-Potentiel naissent et c’est une bonne chose. D’ailleurs dans le cadre de l’identification du HP, les outils de test investiguent essentiellement trois registres d’intelligence : le linguistique, le logico-mathématique et le visuo-spatial. Ce sont aussi les registres de bases des enseignements donnés à nos enfants. Mais, rappellent Cuche et Brasseur, Gardner a identifié 8 registres d'intelligence dont l’intelligence musicale, kinesthésique, naturaliste interpersonnelle et intrapersonelle. Et Guy Harsher concluait en se disant que ces intelligences et particulièrement l’inter- et l’intra-personelle se prêtent sans doute moins à la mesure et au chiffrage que les autres, mais elles n’en sont pas moins importantes à développer. Évoluer dans un monde avec de plus en plus de sur-empathiques et des sur-humbles ce serait bien. Tant qu’on n’en fera pas des surdoués de l’empathie et de l’humilité.

Pour conclure, je dirais que l'inégalité est vraiment partout: inégalité des chances, inégalités des métiers et de leur pénibilité, inégalité de la santé, inégalité de climats, inégalité des possibles et des potentiels, inégalité d'intelligence... Le réel est complexe et inégal parce que l'homme est complexe et inégal. Ce qu'il faut prôner n'est peut-être pas tant l'égalité pour tous, mais la régulation des actions et des comportements  autour de deux pôles : moins de souffrance et plus d'équité. C'est ce que j'ai senti dans leur travail, vendredi soir. 

Alors, HP ou pas, parent d'HP ou pas, enseignant d'HP ou pas, à chacun son chemin avec le guide de son choix. Singularités Plurielles, il me semble, réunit des guides intéressants. Les avoir à l’Architecte pour apporter une autre pierre à l’édifice d’un monde meilleur tout en savourant la cuisine d’Antoine Germain et les Vins de Christophe Anselme, c’était du bonheur.
Le livre est en vente aux PUB, dans toute bonne librairie (comme Tapage au Cours Saint Michel) et si vous le voulez vraiment, sur Amazon. Il est unique, on peut y entrer par n'importe quelle question et puis se laisser guider de question en question. Selon la première que vous abordez, les auteurs vous guident vers les autres ou vers les encadrés d'Isabelle Goldschmidt.

 

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