semaine 03

Merdias ? Ce qui est dû aux jeunes.

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 14 décembre 2018

L’Inde occupe la 136ème place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse, publié par Reporters sans frontières (RSF). Et la situation continue de se dégrader. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Intéressant, le colloque d'Amnesty, au parlement, ce 13 décembre 2018, avec Ricardo Gutierrez, Arnaud Perrouty, Sophie Lejoly  et Jean-Jacques Jespers pour la session réservée aux medias. Il a été évidemment question de Media Bashing et de liberté de la presse. Une liberté qui est maltraitée : sur 5 ans il y a eu plus de 500 violations de cette liberté et si la Turquie arrive en première place, il faut noter que la France, pays des droits de l'Homme, arrive en sixième position. Les chiffres de Reporters Sans Frontières disent tout de l'état de la profession. 

Pour Ricardo Gutierrez, les journalistes ne sont pas assez activistes par rapport à la liberté de la presse et les droits humains, en général. Mais le métier va mal, les médias vont mal, les ressources manquent et la concurrence dans le métier augmente autant que sa complexité.

Il n'est pas étonnant non plus que nous ayons de par le monde 6 chargés de relations publiques pour un journaliste. Cela signifie que les lobbys et leurs porte-paroles sont sont de plus en plus puissants. Cela n'a pas été dit durant le colloque. On  y a souvent rappelé que le métier de l'information est dépendant du marché et notamment du marché publicitaire. Mais on n'a pas souligné que les universités et écoles supérieures le sont aussi. J'ai donné cours à l'IHECS pendant des années à un stade où les étudiants devaient choisir une finalité et j'avais ceux qui hésitaient entre journalisme et relations-publiques. La plupart choisissaient cette dernière option parce que leurs professeurs le leur conseillaient:

"il y a peu de débouchés en presse", clamaient-ils. En soi, ils ont raison. Dans le fond, ils ont tort. Je recommandais le contraire chaque fois que je pouvais parce qu'après avoir passé plus de 20 ans dans les métiers de la communication commerciale, je savais que les meilleurs chargés de relations publiques sont ceux qui ont été formés au merveilleux métier de reporter. Il n'y a pas de meilleurs communicants. Meilleurs parce qu'ils ont plus de respect pour le métier et ceux qui le pratiquent vraiment le leur rendent bien. Meilleurs parce qu'ils savent que le reporter professionnel force les commerçants à devenir plus équitables. Mais l'équité n'a rien à faire en économie qui ne pense qu'à l'équilibre impossible entre l'offre et la demande. Mais voilà, les universités doivent suivre le marché parce que  leurs revenus dépendent du nombre d'étudiants et l'idée qu'il faille former des têtes bien faites qui puissent s'adapter aux métiers de demain, dont plus de la moitié n'existe pas encore, est une idée qui n'a pas encore fait son chemin sur le marché de l'offre et la demande estudiantine. Sans doute parce que ceux qui souffrent dans leur emploi  ou manque d'emploi souhaitent à tout prix que leurs enfants en aient un qui soit mieux payé. Jobs, jobs, jobs, on connait la ritournelle à défaut des résultats. C'est du court termisme, mais c'est le marché.

Et pourtant, il y a des raisons d'espérer. Parmi les 130 projets rentrés par les 3500 jeunes qui ont répondu à l'appel de l'APNU pour les 70 ans de la DUDH, 130 ont été retenus et 83 ont été primés. Plus d'un tiers d'entre eux relevait d'une démarche journalistique que ce soit via des reportages photos, des émissions vidéos, des JT réinventés, des journaux papiers ou des micro-trottoirs. 3500 jeunes, c'est peu me direz-vous. Certes mais la politique en Belgique se contente souvent d'échantillons bien plus réduits pour déterminer une stratégie électorale. Et la stratégie éditoriale se contente trop souvent des mêmes échantillons ridicules pour faire la une, même pas un tiers de nos 3500 jeunes pour parler au nom de la population. C'est fou ? Non, réel.

Les jeunes qui désertent Facebook ont montré leur intérêt pour les medias d'information pendant cette campagne. Et quand nous allions à leur rencontre avec d'anciens reporters comme Josy Dubié, l'intérêt pour le métier et les droits humains  s'ancrait encore plus dans leur têtes et dans leur cœur. En accompagnant certains, j'ai vu qu'ils réalisaient qu'on ne peut pas appréhender l'humanité, l'actualité et leurs droits au travers de formats de 40 secondes à une minute ou de 140 à 280 signes écrits. Or ce sont les formats consacrés dans les JT et sur les réseaux sociaux, les deux plus grandes sources d'information qui finissent,en tout cas pour les réseaux, par enfermer récepteurs et émetteurs dans des boucles de renforcement. Il y avait 75000 personnes dans les rues pour manifester pour le climat, il y a quelques jours. Où en sont les traces dans la presse et dans les faits, aujourd'hui? Chassés par la NVA, le MR et le court terme. Et demain? 

Ces jeunes réalisent aujourd'hui l'intérêt du format long et la nécessité pour le citoyen de se comporter comme un reporter en allant chercher son info et en la questionnant plutôt qu'en la consommant de manière abrutie comme les mass médias l'ont appris à leur parents. Et ça, c'est une bonne nouvelle. Hélas, une campagne comme celle de l'APNU, cette année, n'est pas inscrite dans le programme de l'enseignement. Le Libre-Examen, non plus, d'ailleurs. Quel dommage.

Une ASBL comme "Annoncer la couleur" qui permet et facilite le genre de projets scolaires dont je parle, a vu ses subsides réduits de 40%. Parce que soi-disant, on ne peut pas faire de la culture et du social sur un cimetière économique. Et si c'était le contraire ? Et si les gilets jaunes et les jeunes prouvaient le contraire. Et si le pouvoir exécutif réalisait que c'est le peuple qui reste souverain et que les jeunes parmi eux, méritent autre chose. Ce qui manque cruellement aux droits humains, c'est une convention internationale sur les droits culturels qui préserve et soutienne l'éducation, les médias et les artistes. Trois vecteurs de résistance aux lois du marché et d'émancipation personnelle. Il faudra le payer ? Combien par rapport à ce que coûtent le repli sur soi et la peur de l'autre qui conduisent aux dictatures les plus sanglantes de l'histoire. Comme le rappelait la grande avocate du Barreau de Bruxelles, Anne Kriwin, "on ne se réveille pas du jour au lendemain dans un état totalitaire."
Ricardo Guttierez reproche le manque de militantisme des journalistes et il n'a pas tort mais je crois qu'il peut aussi compter sur ceux qui veulent le devenir et construire autre chose avec respect de la dignité et de la liberté de chacun. Ouf mais il y a urgence !

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