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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Quel est l'arbre qui cache le monde de Ken Loach ?

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 02 mai 2018

Photo © Patrick Willemarck, fondation Vuitton, Paris, être moderne

Je suis choqué.
1er choc, les jeunes ne s’informent plus:
il y a quelques semaines j’étais à la Media Schoolday de la RTBF, une magnifique initiative qui permet aux jeunes de plus de 15 ans de découvrir les coulisses de l’info et des médias. J’y étais pour animer un atelier de débat autour de l’article 19 de la déclaration universelle des droits humains de 1948 sur la liberté d’expression et d’opinion. Il y avait plus de 20 ateliers que les 220 jeunes visitaient tour à tour. En fin de journée, entre animateurs, une grande perplexité nous touche : où est passé l’esprit critique ? « Facebook, c’est naturel, moi, j’écoute mes potes », me dit un jeune avec l’assentiment unanime de ses potes. Et l’unanimité sera toujours présente. Sauf quand je parle des caricatures de Mohamet et de Charlie Hebdo (désolé, Ken Loach n’était pas encore dans l’actualité) parce que là, les classes se divisent en fonction du cours de religion qui est suivi. Bref, il y a du boulot pour la Philo et la citoyenneté. Mais il y a aussi un défi : dans un, deux ou trois ans, ils vont voter. Comment vote-t-on informé quand la seule source est Facebook ?

2ème choc, les vieux prennent le même risque : mes potes et les potes de mes potes qui passent aussi sur Facebook, qui ont aussi leur fil sur lequel, tout d’un coup, Ken Loach prend toute la place à 82 ans. Non, pas pour faire débat, non, l’algorithme agit comme dans les classes avec les cours de religion, chacun invoque  Ken dans sa bulle, se conforte des opinions au sujet de Ken qui ressemblent aux siennes et s’engage en polémique avec ceux qui ne les partagent pas. Parce qu’il faut bien l’avouer, la structure de Facebook alimente plus la polémique que le débat.
Ça me dépasse, je n’ai pas honte à le dire. Je me renseigne sur le sujet de la polémique, tant bien que mal et, sur les réseaux, il faut le dire, c’est plutôt mal. Mais bon, on conteste à l’ULB le droit d’attribuer à ce célèbre réalisateur engagé, le titre de docteur Honoris Causa parce qu’en 1987 il a mis en scène une pièce de Jim Allen qui ne sera jamais jouée. J’hallucine. On lui prête les mots de l’auteur de la pièce. On le montre du doigt parce qu’il s’y réfère pour contester la politique de Nethanayou et peut-être un peu parce qu’en 20 ans la pièce a été lue, mais pas jouée, sur un stand de libre expression dans un parc londonien. Voltaire, reviens !

1987, c’est aussi l’année où Shabtai Teveth sort sa biographie de près de 1000 pages sur Ben Gourion qui fera la une du New York Times sous la plume de Martin Glibert, grand biographe lui-même et très critique à l’égard de la pièce de Jim Allen et Ken Loach. Il écrit néanmoins : « Mr. Teveth is in no doubt that in regard to rescue, Ben-Gurion adhered to a ''philosophy of what might be called the beneficial disaster.'' This is almost exactly what the British playwright Jim Allen accused Ben-Gurion of in his play ''Perdition,'' which recently aroused such indignation among British Jews, myself included''

Voilà deux sources, Martin Gilbert et Jim Allen, un journaliste et un artiste, qui ne s’aiment pas, mais qui posent une même question à l’histoire. Un artiste a-t-il le droit d’apporter ce regard sans être historien ? Nous sommes en 87. La sortie du livre sur Ben Gourion va faire débat. Le biographe va devoir passer de bons moments de sa vie à devoir se défendre contre ce qu’il appelle les nouveaux historiens d’Israël. C’est bien la preuve qu’il y a des questions sans réponses à ce moment. Un artiste comme Allen peut-il l’apporter ? Non ! Il imagine un drame, il ne fait pas un reportage. Oui, il fait « un usage scabreux de faits historiques réels, » comme l’écrit Jean-Philipe Schreiber dans Le Soir (1),« sur des négociations entre le mouvement sioniste ou des leaders sionistes locaux et les nazis, avant et pendant la guerre, ainsi que sur les exactions commises par des troupes du mouvement sioniste durant la guerre d’Indépendance d’Israël. Loach utilise-t-il ces faits pour montrer dans le premier cas que quelquefois les victimes devaient composer avec les bourreaux et se trouver dans une zone grise entre le bien et le mal, et dans le deuxième cas pour montrer que le partage de la Palestine en 1947-48 a conduit à des « nettoyages ethniques » de part et d’autre ? Non, il n’en fait usage que pour donner du grain à moudre à la délégitimation du sionisme et d’Israël. Ce faisant, le militant violemment anti-Israélien qu’est Ken Loach flirte-t-il avec le négationnisme et l’antisémitisme ? Certes non, quoique puisse nous inspirer son obsession à viser l’État d’Israël et à le mettre au banc des Nations. »

Mais Jean-Philippe Schreiber fait un plaidoyer pro domo me dira-t-on sur Facebook. Dois-je pour autant me rallier à la pétition ‘not in our name’qui reproche à Ken Loach de se référer encore à une pièce qui n’a pu être produite parce qu’on l’a fait taire et avec quel acharnement ? Dois-je rejoindre les ennemis du parti travailliste qui essaient de tailler des croupières à Corbyn que Ken Loach soutient ? Dois-je souscrire aux  postures du MR et au cri du cœur s’il n’est de cour du professeur Jacques Brotchi ? Dois-je accepter de me faire traiter d’infâme et nauséabond antisémite comme ce fut le cas sur le fil d’un ami par un de ses amis parce que je cautionne le choix de l’ULB ? Parce que je me demande s’il est interdit de suggérer que tous les juifs ne sont pas forcément des êtres bons. Qu’il pourrait bien y avoir l’une ou l’autre crapule parmi eux comme parmi nous ? Parce que je pense que c’est peut-être ça que Jim Allen a voulu dramatiser. Et si le pro domo était le Libre-Examen ? Où est-il sinon dans la sélection des docteurs honoris causa de l’ULB qui dédiait son année académique à la diversité et dans le discours de clôture de Madame Taubira ?

Je ne sais pas pour vous. Moi, je me sens choqué de voir sur Facebook que ceux que le droit de faire taire Charlie Hebdo choque et que le droit de faire taire Jim Allen ne choque pas se ressemblent et se rassemblent.
Parce que si le débat avait pu avoir lieu en 87, la pièce aurait certainement été moins célèbre or elle n’a pas été jouée avant 1999 dans une toute petite salle et quelques jours seulement, si je ne m’abuse, avant la mort de son auteur. Interdire pour faire taire, ça fait toujours du bruit et du mal. L’ échec de cette pièce n’a pas conduit Ken Loach, pour autant, à en faire un film, que je sache.  Ce n'est pas le combat qui est au cœur de son œuvre. Et nous ne pouvons pas non plus attribuer à Ken Loach, les mots de Jim Allen quand on sait à quel point Jim Allen était attaché à son texte et pouvait l’imposer à Ken Loach s’il sentait que sa pensée risquait être trahie.

Est-ce que mes amis de Facebook ne se trompent pas de cible ? Ne doivent-ils pas se souvenir de William Morris cité par Jim Allen dans The Land and Freedom sous la caméra de Ken Loach : « Rejoins le combat qu’aucun homme ne peut perdre, car qu’il fuie ou qu’il meure, ses actes prévaudront toujours. » Ce combat en vaut la peine, s’il est loyal. S’il s’exerce sur un ring où la vérité ne se cherche ni dans le noir, ni dans le blanc, mais dans le gris. Là où la liberté d’opinion et d’expression reste sauve tant qu’elle se soumet au libre-examen, cet effort permanent qui ne peut s’arrêter en 1987 pour juger en 2018.  Qui ne peut condamner un artiste pour ce qu’il aurait dit et ne dit plus. Qui ne dramatise pas un extrait de citation en omettant le contexte et son droit de réponse parce qu'il ne faut pas cofondre les rôles du dramaturge et du partisan ( comme Loach par rapport à Israël). Le libre-examen sert le progrès de l’humanité en chacun de nous, pas son déni. Comme à l’ULB, jusqu’à preuve du contraire. Et elle vient de le faire à mes yeux.
Mais alors, à qui est l'arbre qui empêche de voir le monde de Ken qu'elle célèbre ? 

 

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