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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Carles, puis-je, démon ?

Journaliste punk par Yves Kengen, le 26 mars 2018

Pas mal ton nouveau château, Carles. Neumünster, ce sera ton Waterloo... (Photo Fabian Bimmer, Reuters)

Cher Carles,

Navré, mec. Mais aussi, tu l’as un peu cherché. Réussir à te faire coffrer à la frontière entre deux pays de l’Espace Schengen, ça c’est trop fort, vraiment. C’est un peu comme plonger dans une piscine sans eau, je sais, c’est nul, mais je ne trouve pas d’autre comparaison. Après, je ne sais pas comment tu as fait pour revenir de Finlande en voiture par le Danemark, ou alors t’as une bagnole amphibie, dis ?

Du coup, te voilà embastillé chez les Chleuhs. Essaie de leur expliquer, peut-être, que tu fuis l’Espagne franquiste ? Histoire de les apitoyer un brin ? Tu veux le numéro de Katarina Barley, la toute nouvelle ministre allemande de la Justice ? Son papa est anglais, tu peux éventuellement plaider le Cataloxit ; en tant que ministre-présidente sortante du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, coincé entre la Pologne et la Baltique, dans ce qui fut la RDA à l’époque du franquisme (le vrai), elle comprend sûrement l’intérêt d’une indépendance régionale séparée d’un pays qui ne fait rien qu’à profiter de sa richesse. Quoi ? Le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale est pauvre, alors que la Catalogne est riche ? Ben mon colon, ça c’est pas de chance, te voilà dans de sales draps.

Que sont mes amis devenus ?

Remarque, on a entendu ton avocat belge à la radio, hier. Un ténor, ce Paul Bekaert. Tu peux compter sur lui. Un palmarès impressionnant : des militants de l’ETA, recherchés pour terrorisme et assassinats, du solide ! En 2000, il avait défendu la militante kurde Fehriye Erdal, membre du groupe extrémiste DHKP-C, accusée de trois assassinats. Résultat des courses : 15 ans de prison ! Quoi, sérieux ? Ben oui, mec, c’est dans Le Vif, c’est dire ! Heureusement, il te reste ton avocat catalan, Jaume Alonso-Cuevillas, qui compte te rendre visite là-bas dans le nord. Mais selon l’agence de presse allemande DPA, il s’attend à ce que ta détention en Allemagne soit prolongée. C’est bien la peine.

Ce qui est curieux, c’est que ton copain Bart ne se soit pas encore manifesté. Je comprends que tu sois déçu ; c’est toujours dans la mouise qu’on reconnaît ses vrais amis. Pour peu, on en viendrait à croire que Bartje s’est servi de toi pour relancer son projet d’indépendance de la Flandre. Oui, je sais, c’est dur à entendre. Mais tu sais, Carles, loin des yeux, loin du cœur ! C’est d’ailleurs ce que doit penser le peuple catalan, auquel tu manques maintenant depuis 5 mois, depuis ce funeste 28 octobre où tu as pris la fuite en laissant tes compères se faire mettre en taule par le « régime » de Madrid. On peut comprendre : il était évidemment plus confortable de pérorer depuis Brugge et Brussel que depuis les geôles madrilènes. Bien joué, mon pote ! Bon, le projet de te faire couronner roi de Catalogne depuis le Parlement flamand, c’était un peu moyen, mais la fortune sourit aux audacieux, non ? Il fallait oser. Tu l’as presque fait, conforté par tes copains, enfin tes ex-copains Jambon et Bourgeois.

Fusilier marron

Mais qu’est-ce qui t’a pris d’aller te promener en Finlande ? Tu voulais tester leur système scolaire ? C’est pourtant un Catalan, Francisco Ferrer, qui a jeté les bases de l’école publique, obligatoire et gratuite, tu as oublié ça, Carles ? Comment ? Tu n’allais quand même pas aller en Catalogne pour tester l’école ? Oui, c’est juste, tu te serais fait arrêter par l’Espagne franquiste. Et fusiller, comme Francisco Ferrer ? Faut pas exagérer ? Ben oui, je suis assez d’accord, là. Bon, va pour la Finlande. Et, évidemment, tu ne peux pas prendre l’avion, puisqu’il y a un mandat d’arrêt international contre toi. Donc tu y es allé en bagnole. A qui, la bagnole, au fond ? Tu aurais dû te méfier. Aujourd’hui, ça ne prend que quelques secondes de planquer un mouchard avec GPS intégré sur une caisse. Et depuis l’invention du GSM, c’est un jeu d’enfant pour un mauvais camarade de téléphoner aux flics allemands pour leur dire à quelle heure ils vont pouvoir te choper à l’aise. Même pas de coups de feu nourris, genre Petit-Clamart ou jardin de l’Observatoire. Pacifiquement. Le pouvoir des fleurs, comme dirait l’autre. Cueilli comme une tulipe au printemps. Hop, camarade, c’est paëlla, euh, par là, le panier à salade.

Solidarité carcérale

Ce qui te sauvera, c’est ta foi inébranlable dans la Justice européenne. Le 18 mars dernier, tu te disais encore prêt à aller en prison : « J'ai de l'espoir et une grande confiance en la Justice européenne et en celle des pays européens. Je respecterai ses décisions (...) car j'ai une grande confiance dans la séparation des pouvoirs et dans les garanties d'un traitement juste que je n'ai pas pu obtenir en Espagne ». Ben te voilà servi au-delà de toute espérance, Carles.

Cela dit, le « traitement juste » que tu dis n’avoir pas pu obtenir en Espagne, ça ne concernerait pas plutôt Jordi Turull, Raül Romeva, Carme Forcadell et Dolors Bassa y Josep Rull, tes amis qui sont restés au pays avec leur peuple, ont volé au trou et qui trinquaient à ta place pendant que tu te prélassais dans une villa à 4000 euros par mois à Waterloo aux frais de la Catalogne ? Tu dis ? C’est injuste ? Oh excuse-moi, au fond, c’est sûrement par solidarité avec eux que tu t’es laisser choper comme un bleu.

Encore bravo, et merci.

 

 

 

 

 

 

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Commentaires

Portrait de Pieter
Raport de l'Union Européenne sur l'independance des juges en Espagne, a partir du page 37: https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/justice_scoreboard_2017_en.pdf
Portrait de anonyme
Rapport, évidemment.
Portrait de Vincent
Merci Pieter. Très intéressant et à propos.
Portrait de Fali
Heureusement Mr. Puigdemont a sorti d'Espagne pour défendre ses droits tel qu'a montre aujourd'hui la Cour de Schleswig-Holstein.

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