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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Ignoble : la science a ses punks !

Journaliste punk par Yves Kengen, le 17 octobre 2017

Ces deux zigotos sont homozygotes et incapables de se reconnaître sur une photo. Encore fallait-il le démontrer et ça, ce n'est pas l'affaire d'une bande de zozos. Gare aux yeux!

Ouf ! La série interminable des Prix Nobel vient de s’achever. Nul doute que la médecine, la physique, la paix et la littérature s’en trouvent améliorées et que le public, friand et avide de progrès, n’a eu de cesse de suivre ce feuilleton annuel avec attention. D’ailleurs, qui ignore encore les noms des lauréats ?

Loin de cette agitation finalement très bourgeoise, le 14 septembre dernier s’est déroulée au Harvard's Sanders Theatre (USA) une cérémonie autrement plus captivante et révélatrice des limites que le cerveau humain peut transgresser. L'édition 2017 des Ig Nobel Prizes, 27e du nom, a récompensé comme de juste les recherches scientifiques les plus improbables.

Pour certains esprits limités, les Ig Nobel Prizes ne sont qu’une joyeuse pantalonnade où l’absurde le dispute à un condescendant mépris. En réalité, ils témoignent au contraire du véritable génie humain, celui qui pousse à s’aventurer transversalement, loin des chemins balisés de la science commerciale ou tout bêtement utile. Lionel Terray, légende de l’alpinisme, avait écrit un livre sur sa vie de « conquérant de l’inutile ». C’était passionnant et, comme disait Cyrano, « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ».

Comment ne pas s’émerveiller, en effet, devant la pertinence du Prix Ig Nobel de physique, attribué à Marc-Antoine Fradin (France, Singapour et USA), qui a voulu démontrer grâce à la mécanique des fluides qu’un chat peut être à la fois solide et liquide ? L’étude en question a eu les honneurs de la revue Rheology Bulletin et, s’il faut regretter qu’elle n’apporte pas de réponse ferme à la question posée, l’idée seule d’avoir investigué ce sujet vaut à coup sûr à l’auteur la reconnaissance de ses pairs et de la gent féline qui, on le sait, déteste l’eau par-dessus tout.

Ils s’y sont mis à plusieurs pour conquérir de haute lutte, si l’on ose dire, l’Ig Nobel Prize de la paix. Mais cela en valait la peine, grâce soit rendue à la culture des très pacifistes aborigènes d’Australie qui ont conçu un instrument de musique (?) appelé didgeridoo. Un tromblon qui tient à la fois de la corne de brume, de la trompette thébaine et du cor des Alpes, dans une version vintage et résolument artisanale. Milo Puhan, Alex Suarez, Christian Lo Cascio, Alfred Zahn, Markus Heitz et Otto Braendli (Suisse, Canada, Pays-Bas et USA) ont réussi à démontrer que la pratique quotidienne du didgeridoo produisait un effet bénéfique dans le traitement de l'apnée du sommeil et du ronflement. Leur recherche a été publiée dans le très sérieux et respecté British Medical Journal (BMJ). Et, comme l’explique doctement mon éminent confrère Marc Gozlan, « cette étude, portant sur un faible nombre de patients, a montré qu’un entraînement de 4 mois au didgeridoo réduisait significativement la somnolence diurne de personnes (évaluée sur l’échelle d’Epworth) souffrant de ronflement et du syndrome d’apnées obstructives du sommeil par rapport aux sujets contrôles. L’effet du didgeridoo sur le score de l’échelle d’Epworth était de – 4,4 points, avec une différence de 3 points par rapport aux sujets contrôles. Il ressort de cette étude que Jouer du didgeridoo a un effet bénéfique légèrement inférieur à celui observé par la ventilation par pression positive continue (PPC) appliquée aux voies aériennes qui est le traitement de référence. Le didgeridoo apparaît donc contribuer à la paix des ménages.» Que n’y avait-on pensé plus tôt?

Vous suivez toujours ? Passons à présent au Ig Nobel Prize d’économie. Loin des recherches d’économistes distingués comme Thomas Piketty, bien moins hardies et, finalement, peu menaçantes pour la doxa capitaliste qu’elles prétendent combattre, celles de Matthew Rockloff et Nancy Greer (Australie et USA) sont porteuses d’espoir joyeux dès lors qu’elles révèlent qu'avoir un contact avec un crocodile vivant augmente la volonté de parier de l'argent. Et donc d’en gagner, à condition toutefois que la chance vous sourie, ce que les lauréats se gardent bien de promettre – frappadingues mais pas fous.

Le Prix d'anatomie va logiquement, comme on va le voir, à un Britannique, James Heathcote, qui a, lui-aussi, eu les honneurs du célèbre BMJ – qu’on a décidément connu plus rigide.  Ses travaux se sont penchés sur les raisons qui font que les hommes âgés ont de grandes oreilles, phénomène qui serait dû à une exposition forcément prolongée à la force de gravité et à son effet sur les lobes. Toute relation à l’anatomie d’un prince héritier au bord de la crise de nerf est évidemment fortuite. Ou pas.

Pas de Nobel qui tienne sans Prix de médecine. Les Ig Nobel 2017 ont couronné les travaux d’une équipe franco-britannique visant à déterminer ce qui peut causer l’aversion de certaines personnes pour les fromages odorants. Félicitations à Jean-Pierre Royet, David Meunier, Nicolas Torquet, Anne-Marie Mouly et Tao Jiang, dont la pertinence des recherches s’est vue reconnue par une parution dans Sciences et Avenir ainsi que dans Frontiers in Human Neuroscience. On n’est pas là pour rigoler.

Plus primesautier, le Prix de biologie est attribué aux travaux d’une équipe largement internationale constituée de Kazunori Yoshizawa, Rodrigo Ferreira, Yoshitaka Kamimura et Charles Lienhard (Japon, Brésil et Suisse) qui ont découvert un pénis féminin et un vagin masculin sur un insecte vivant dans une grotte. Mention spéciale à celle ou celui qui a pensé à emmener sur le site une lampe de poche et un filet à papillons. La revue Current Biology ne s’y est pas trompée, qui a publié cette captivante découverte entomologiste.

Dynamique des fluides encore pour le prix éponyme, qui s’est penché (au propre comme au figuré) sur la fuite du café hors des tasses lorsqu’on marche à reculons. La vie de Jiwon Han doit être un enfer, mais heureusement la revue Achievements in the Life Sciences la lui a adoucie un peu en rendant grâce à ses travaux. On espère qu’il peut compter sur une aide ménagère efficace.

Vite de l’ail ! Dracula doit rigoler dans son cercueil en voyant attribuer le Prix Ig Nobel de nutrition à la démonstration que, oui, la chauve-souris vampire à pattes velues (Diphylla ecaudata) se nourrit bien, notamment, de sang humain. Les chercheurs en ont en tout cas retrouvé dans ses excréments. À lire in extenso et muni d’une croix dans Acta Chiropterologica. On n’est jamais trop prudent.

Quant au Prix Ig Nobel de cognition (créé pour l’occasion), il récompense une équipe de psychologues de l’Université de Rome qui a travaillé sur la perte de reconnaissance faciale chez certains jumeaux homozygotes incapables de déterminer, sur une photo, s’il s’agit d’eux-mêmes ou de leur jumeau. Le théâtre de vaudeville en a déjà fait un usage abondant, certes à contre-emploi, mais il restait à le figer dans le marbre de la science ; voilà qui est fait grâce à Matteo Martini, Ilaria Bufalari, Maria Antonietta Stazi et Salvatore Maria Aglioti (Italie, Espagne et Royaume-Uni) et à la revue PLoS ONE qui a publié l’étude.

Enfin, on signalera qu’hélas, le Ig Nobel Prize d'obstétrique est entaché, outre de considérations hasardeuses sur l’âge auquel les fœtus atteignent un seuil de perception intelligente, d’une visée Ig Noblement commerciale dans la mesure où ils mettent en vente le système qui leur a permis d’établir que les fœtus exposés à la musique y réagissent mieux lorsque celle-ci est diffusée de l’intérieur du vagin plutôt qu’avec des écouteurs appliqués sur le ventre. Pire : Marisa López-Teijón, Álex García-Faura, Alberto Prats-Galino et Luis Pallarés Aniorte (Espagne castillane) ne se sont pas préoccupé des éventuelles lésions auditives encourues par le fœtus du fait de ce traitement de choc. Si vraiment vous voulez lire ça, procurez-vous la revue Ultrasound.

En dehors de ces derniers, à tous, encore bravo, et merci !

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