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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

MR d’alors

Journaliste punk par Yves Kengen, le 26 janvier 2018

Les montagnes soviétiques du libéralisme belge.

La « suspension » d’antenne de notre confrère Eddy Caekelberghs n’en finit plus d’alimenter les débats et de susciter des commentaires sur les réseaux sociaux comme dans la presse.

« Appartient-il au président de parti d’interférer? » interroge benoîtement le député wallon Christophe Collignon dans Le Soir du 26 janvier. Le libellé même de la question est révélateur de l’état de déliquescence des valeurs démocratiques dans le pays. Normalement, il relève de l’évidence pure et simple qu’aucun politique, qu’il soit président de parti, chef de groupe, ministre ou quoi que ce soit, ne peut interférer dans l’organisation d’un média, fût-il de service public, et quelles que soient les circonstances, sans qu’il y ait au moins un débat contradictoire. Bon, ne soyons pas naïfs : chacun sait qu’il existe des pressions et que, à la RTBF, les pressions politiques s’exercent en arrière-plan. Mais il s’agit, ici, de tout autre chose.

Libéral, on est mal

L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement représentatif de la « droite décomplexée » a fait éclater les codes démocratiques habituellement en vigueur, sous les coups de boutoir d’un parti flamingant proche de la droite extrême, appuyé par ce qui fut jadis un parti libéral dont les idées semblent aujourd’hui plus proches de la doxa thatchérienne et sarkozyste que du libéralisme humaniste de jadis. Il en résulte un estompement de la norme démocratique en vertu duquel un président de parti, le MR en l’occurrence, semble trouver normal d’intervenir auprès du média de service public pour obtenir la mise à l’écart d’un journaliste n’ayant commis aucune faute dans l’exercice de sa mission statutaire. On a connu Olivier Chastel mieux inspiré et plus proche des idées libre-exaministes dans un passé qui, hélas, semble désormais – et on l’espère, temporairement - révolu. On sait que la raison d’État mène à bien des compromissions, surtout quand on court après le pouvoir depuis 20 ans.

Du côté de la RTBF, et quoi qu’en disent les habituels complotistes anti-PS primaires, il y a longtemps que l’humanisme laïc a fait place à une bienséance orange teintée de bleu. L’ex directeur de la programmation TV, le très catholique philosophe Emmanuel Tourpe, tout récemment parti chez Arte, en a été l’un des exécuteurs. Quant à l’arrivée, à la direction des radios, du transfuge de RTL Francis Goffin, elle a contribué à appliquer au service public les méthodes de la chaîne commerciale, modifiant considérablement le paysage radio de la Maison Kafka, avec des créatures aussi intéressantes que, par exemple, Benjamin Maréchal.

Ukase j’écris ton nom

Eddy Caekelberghs, ovni de culture, de compétence, de sérieux et de loyauté dans ce panier de crabe mayonnaise, paye aujourd’hui au prix fort son indépendance d’esprit et sa liberté de pensée. On sait qu’il ne compte pas que des amis dans les sphères dirigeantes de la RTBF. Il est possible, voire probable, que certains guettaient depuis longtemps le premier faux-pas afin de lui porter un coup de Jarnac comme celui qui vient de l’atteindre. Car enfin, que peut-on reprocher à M. Caekelberghs ? D’avoir envoyé un mail privé de sa boîte professionnelle ? Rions un brin ; si c’était le cas, 90% des salariés pourraient être mis à pied dans la minute. Qu’il s’expose beaucoup sur les réseaux sociaux où il manifeste ses opinions ? Jusqu’à plus ample informé, ce n’est pas opposable à un journaliste, même si l’on peut estimer qu’une certaine réserve est synonyme de prudence lorsqu’on est un personnage public. Mais on parle ici d’une sanction d’ordre professionnel. Jusqu’à l’heure d’écrire ces lignes, on n’a entendu mentionner aucune faute professionnelle qu’il aurait éventuellement commise.

Nous sommes donc face à un ukase politique, qui n’est pas sans analogie avec les purges opérées dans la presse par certains régimes légèrement totalitaires que nos élus estiment de bon ton de critiquer, comme en Turquie par exemple. Le fait que cela survienne dans le contexte de la « crise des migrants », dans laquelle le gouvernement est en train de légitimer l’indéfendable et de mettre à exécution sans délai sa mesure scélérate de « visite domiciliaire » aux citoyens sensibles au sort des réfugiés qui ont l’humanité d’en héberger l’un ou l’autre, est loin d’être anodin. Tant qu’à cautionner des comportements dont l’évocation comparative me mènerait en droite ligne au point Godwin, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Une bonne petite mise à pied stalinienne, ça vous pose un président de parti, c’est rien de le dire. Et les bons petits soldats occupant des fauteuils capitonnés au boulevard Reyers d’obtempérer sans barguigner, sans même consulter l’intéressé, tout aux ordres d’un parti qui a vendu son âme aux fascisants fossoyeurs du pays.

Délit de liberté

Il reste encore à se demander d’où est venue la trahison et quelles en sont les motivations. On ne m’empêchera pas de croire qu’à travers Eddy, c’est une forme de liberté que l’on cherche à attaquer. Le libre-examen, la laïcité sont devenus des épouvantails aux yeux des religions renaissantes. Parmi les valeurs défendues par les libre-penseurs laïques (le pléonasme est volontaire), il y a bien sûr les Droits de l’homme. Ceux qui ont été longtemps défendus par les libéraux humanistes avant d’être foulés aux pieds par le parti censé les représenter. Face à des ennemis aussi puissants que les clergés et les néo-réformateurs, un franc-tireur comme Eddy Caekelberghs est une cible idéale, un symbole qu’en abattant, le pouvoir siffle bien fort la fin de la récréation. Celle où l’on défendait, dans la vieille Europe, les valeurs héritées des Lumières, la liberté, l’égalité, la fraternité.

Chers humanistes, pleurez à chaudes larmes vos idéaux jetés au rebut sur l’autel de l’orthodoxie économiste et religieuse. Et lorsque, les yeux vidés, l’aube blême d’un matin brun vous rappellera ce que vous dicte votre conscience, levez haut le poing et clamez à qui veut l’entendre, « Je suis Eddy », « Je suis Charlie », « Je suis Soudanais ». Rappelez-vous cette histoire, usée à force d’avoir été rabâchée, mais qui jamais ne perdra de sa pertinence : « Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. » Je vous épargne la suite, car vous la connaissez. Eh bien oui, nous en sommes là.

Encore bravo, et merci.

Commentaires

Portrait de anonyme
Le couple Nva- MR
Portrait de Michel Simon
Merci Yves.
Portrait de Machgeels v.
Bravo, vous exprimez exactement ce que je pense. J’ajouterai que je suis très étonnée que JP Jacqmain cautionne cette éviction, voire la décide. J’ai peur pour les « humoristes » du café serré, ils risquent d’être les suivants dans cette chasse aux sorcières que l’on croyait d’un autre âge. Courage monsieur Caekelberghs et surtout résistez, nous avons besoin de vrais journalistes comme vous.
Portrait de Claudine Sohier
Monsieur Yves Kengen, Je vous félicite pour votre essai avec photo et sous titre "Les montagnes soviétiques du libéralisme belge". Je partage tout à fait votre point de vue sur la liberté de la presse mise en danger par M. Chastel. Je suis indignée par la sanction injuste et non fondée prise à l'encontre de l'un des meilleurs journalistes de la RTBF. Je vous remercie pour avoir si bien analysé et exprimé les choses. Au sous-titre choisi, j'ajouterais, comme le disait Jacques Brel et la tristesse et la révolte au coeur, "Chanson comique".
Portrait de Heselmans
Le droit à la liberté (notre liberté) devient chancelante. Mais le droit à la révolte existe toujours
Portrait de Heselmans
Le droit à la liberté (notre liberté) devient chancelante. Mais le droit à la révolte existe toujours
Portrait de Dandoy
Honte au MR Vive la liberté de parole !
Portrait de Pilar
Yves, quelle émotion en lisant ton article....

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C'est vrai, quoi: le travail à la chaîne, ce n'est pas drôle tous les jours.

Surtout ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre. Dormez tranquilles et ne réveillez pas votre conscience. Amen.

Les montagnes soviétiques du libéralisme belge.

Y a bon Banania.

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