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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

École dans une société liquide

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 25 mai 2017

Desobedece! Photo©Laurent Berger

Écoutons les mots dominants de la langue de l’économie qui nous entoure. Cette unique langue que nous adoptons malgré nous, nous apprenons à tout négocier, à tout échanger, les jeunes connaissent mieux les procédures pour revendiquer leurs droits et oblitèrent leurs devoirs, le terme citoyen disparaît de notre vocabulaire.

Lisons les évaluations externes qui sont proposées aux élèves, vérifions la place laissée à l’argumentation, à la réflexion. République de presse-boutons, de bons techniciens, de gens habiles et rusés ou alors République de citoyens actifs et responsables? Lisons les textes donnés standardisés, uniformisés, articles écrits par des robots, scénarios préfabriqués. Futurs débrouillards dans la ville.

Pensons à ce principe moral de Gilles Deleuze: d’abord penser au monde. L’école me semble pourtant le lieu propice afin que l’individu apprenne le désir social, l'engagement, la responsabilité, le refus de la mauvaise foi. Ce désir dépasse les frontières de toutes sortes qui divisent les hommes. Ce que je nomme la révélation de la République sociale et universelle. Pouvons-nous espérer renouveler les fondations solides nécessaires dans une société qui est de plus en plus liquide?

Écoutons les mots qui nous envahissent, regardons les valeurs en face qui gagnent aujourd’hui: le calcul, la ruse, le mensonge, la tricherie, l’efficacité. Valeurs modèles affichées qui sont contraires à celles que tentent encore de transmettre l’enseignant passeur.

Observons comment certains termes sont entrés dans la pédagogie et plus généralement à l’école: management, grilles d’évaluation, auto évaluation, tâches-problèmes, séquences pédagogiques, objectifs pédagogiques, évaluations externes, besoins particuliers, compétences minimales à atteindre. Ces expressions signalent le fait que l’on ne s’intéresse plus aux contenus que l’on voudrait transmettre, mais bien aux aspects techniques et pratiques qui visent à atteindre des résultats précis : Une rationalisation de l’acte d’enseigner, une administration de plus en plus présente dans le métier. Enseigner devient donc un acte non plus humaniste, mais un simple geste technique qui propose de se mettre au niveau des élèves avec l’apparence de lui rendre service, de lui faciliter l’apprentissage, de le divertir, de lui supprimer tout obstacle pourtant inévitable, de lui rendre les choses plus légères et plus faciles. Société liquide parce que tout change sans cesse et société du contrôle parce qu'on ne fait plus confiance car le client a toujours raison.

Prenons conscience que les pressions pour que les jeunes soient insérés dans le monde de l’emploi sont de plus en plus fortes. La rédaction d’un bon CV devient ainsi la priorité sur la première page de l’Étranger de Camus. L’école devrait-elle être gérée comme une entreprise à l’écoute de ses clients et de leurs particularismes ? Les parents devraient-ils rencontrer un service d’accueil qui puisse répondre à leurs besoins : voir les copies des examens de leurs enfants, se plaindre d’un professeur un peu exigeant qui harcèlerait leurs progénitures, déranger un enseignant en pause à la salle des professeurs, accuser l’organisateur d’un voyageur scolaire de se payer des vacances avec l’argent des élèves. Observons que les relations humaines s’inscrivent de plus en plus dans les échanges commerciaux, qui détruisent peu à peu les liens sociaux, culpabilisent le professeur qui ne répond pas aux nécessités aveugles des enfants rois.  

La société liquide rend les individus de plus en plus incertains. Paradoxalement cette instabilité se déclare dans un monde où les contraintes sont de plus en plus nombreuses : l’hyper connectivité, demande d’une réponse immédiate, addictions de plus en plus nombreuses, manque de recul, absence de possibilité de réflexion, vitesse d’exécution, confusion entre la sphère privée et publique.  Ainsi, l’école, elle-même se trouve être bousculée. Ceux qui administrent l’école la somment d’entrer dans les réformes successives sans avoir consulté l’ensemble des enseignants, on change pour changer. Plus rien ne s’inscrit, plus rien ne se fonde, plus rien ne se raconte. Les récits ne se mémorisent plus. L’oubli se fait ressentir, la réputation du professeur n’a plus d’importance, tout est toujours à recommencer, les élèves le testent sans cesse. Ces derniers peuvent saboter les cours de manière insidieuse, par des petits bavardages incessants, pas par un chahut évident, mais par des attitudes pernicieuses qui interrompent sans cesse le cours de la leçon. Les élèves en retard en première heure, les éducateurs qui viennent  pour ramasser des documents, les élèves qui changent d’option, qui négocient la consigne, qui commentent sans cesse le travail à réaliser afin de retarder leur passage à l'action.

L’uniformisation des épreuves externes imposées signale les nouvelles directives de la pédagogie du niveau. La simplification, la standardisation sont entrées partout. La rapidité et la conformité des réponses attendues démontrent la suprématie du chiffre et de l’information. Le vocabulaire de la langue dominante nous permet-il encore de faire usage de notre raison ? Le marché a besoin que l’individu soit repérable et défini dans un profil précis. L’individu est donc essentialisé pour lui adresser les différents produits qui lui conviennent. Le professeur devient ainsi un prestataire de services qui doit s’adapter à sa clientèle. "Monsieur, je veux mes points. Pourrais-je avoir une autre question? J'ai envie de répondre dans le désordre! Je parle si je veux et vous, vous êtes payé pour donner cours, alors continuez!"

Le professeur est devenu un prestataire de services différents selon son public, il a perdu son autorité, il est sommé de produire, de corriger, d’évaluer, de s’adapter aux demandes particulières, de jouer à l’animateur, au pacificateur, au diplomate. Dix minutes à la récréation du matin pour un peu souffler, se droguer au café, être interrompu par des élèves qui lui demandent de mettre leurs travaux dans les casiers de ses collègues. 

Il doit ainsi s’adapter au groupe qu’il a devant lui, se montrer flexible avec le sourire commercial, jouer au papa et à la maman, être indulgent, comprendre et s’occuper de tous les cas possibles et imaginables qui se présentent, repérer les différentes pathologies de ses élèves, être patient, être bon psychologue, remplir des grilles d’évaluation. Comprendre aussi la culture de ses élèves. Cet élève crache par terre, ne vous regarde pas dans les yeux, porte un poignard, c’est dans sa culture ! Avec la tolérance qui est partout chantée, toute pratique est devenue culturelle. C’est dans leur culture, donc cette tradition, qui est en réalité indéfendable, est tolérée. Alors nageons dans n'importe quelle eau si tout devient acceptable au nom d'une tolérance qui devient commerciale! Or de tout temps partout dans le monde les hommes s’égorgent. Le viol est-il le fait d’une culture donnée ? Je trouve étrange cette façon de tout expliquer par une culture qui serait différente de la nôtre alors que le mariage forcé fut pratiqué dans notre bonne vieille Europe, il suffit de relire Molière pour le confirmer! Partout dans le monde, les hommes adoptent les mêmes régressions. Le voyageur revient avec ce constat, partout il existe le pire et le meilleur.

 

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