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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Auto discipline, maitrise de soi à l’école?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 08 décembre 2017

Organise ton pessimisme. Photo © Laurent Berger

La note de comportement mise par le professeur ne compte pas, elle n’apparaît même plus en rouge dans le bulletin en cas d’échec. « Vous ne pouvez pas arrêter cet élève pour son comportement du moment qu’il a ses points ! » Donc, l’élève peut être très compétent, intelligent, rusé en classe, vous devez en quelque sorte le supporter, faire avec. Maintenant, de plus, la forme est très importante, plus importante que le fond, un vice de procédure, un dossier incomplet, une signature qui manque, c’est fini! L’avocat profite de l’occasion et l’élève turbulent réintègre victorieux l’école sans problème ! Encore une fois la lourdeur administrative qui empoisonne la vie de l’école se révèle à nous !

Un fait grave est commis, une agression verbale voire physique contre un enseignant, le proviseur vérifie le nombre de rapports disciplinaires remis; il constate qu’ils ne sont pas assez nombreux, peu importe que seul le fait évoqué soit si préoccupant, le dossier n’est pas assez consistant pour entamer une procédure d’exclusion !

L’élève a déjà été sanctionné, on ne peut plus lui ajouter une sanction, même si son comportement ne change pas, même s’il ne présente aucune excuse, celui-ci profite de règles absurdes qui le protègent lui et qui laissent l’équipe éducative dans le désarroi.

Pendant les révisions, pas question de mettre à la porte un élève infernal! Il risque d’introduire un recours contre vous, vous comprenez bien que ces petits caïds ont besoin de poser des questions, eux qui sont si attentifs, si motivés, si travailleurs !

Bon, je sais, il doit bien y avoir des professeurs tyranniques, arbitraires, ils doivent être très nombreux qui sont autoritaires malgré les enfants rois et les parents clients toujours plus demandeurs, qui s'immiscent dans la pédagogie : « Pourquoi vous faites lire cet auteur ? » C’est vrai, il doit bien y avoir des professeurs qui maltraitent nos enfants si gentils, si paisibles, si tranquilles, qui agressent nos petits princes charmants; c’est évident, les professeurs sont des monstres ! Et peu importe que l’élève agresseur réintègre la classe de sa victime à cause d’un vice de procédure ! Peu importe que les parents entrevus à la réunion des parents soient en fait eux-mêmes dépassés. « Monsieur, je ne sais plus quoi faire avec mon fils, aidez-moi, il regarde toute la nuit des jeux vidéos, envoient des SMS à ses copains ! »

Alors le laxisme, vous connaissez ? Vous en voulez encore ? L’anarchiste qui aspire à la paix, à l’harmonie n’aime pas le désordre imposé par la société. L’élève monte sur le banc, il est doué d’imagination ! L’élève chante en classe, c’est un créateur ! Il vous provoque, il a simplement le sens du débat ! Il se lève sans arrêt, c’est qu’il est hyper actif ! Ah, les excuses sont faites pour s’en servir ! Non ? Enfin quoi, ayez le sourire commercial et soyez un bon animateur et tout ira bien! Votre voiture a les pneus crevés, soyez pédagogue! L’élève crache, c’est que c’est dans sa culture! Respectez les traditions même les plus absurdes! L’élève vient avec une arme en classe, c’est que c’est dans sa culture américaine, voyez-vous! Soyez relativiste! Ne vous permettez pas de juger les choses! Votre élève vous affirme que la terre est plate et bien, ce n’est pas très grave après tout! Vous n’avez qu’à mieux comprendre ses croyances! Le bucheron viendra avec sa scie en classe, la fille avec son tchador, pas de souci. Au diable le vivre ensemble! Adieu les normes communes! A chacun d’affirmer ses croyances. L’élève prie en classe le vendredi, enfin tout est bon, vive sa liberté!

Et pourtant, je me permettrais d’affirmer que je n’aime pas le laxisme, que je ne comprends pas pourquoi que je ne pourrais plus encourager mes élèves, critiquer leurs allures puériles alors qu’ils sont déjà en rhéto, que je devrais baisser mes exigences afin d’être au plus près de ceux qui sont plus à prendre en considération les connaissances qui pourraient les émanciper! Au nom du progrès, supprimons les dictées des écrivains qui nous enchantaient jadis! Supprimons le récit des fables subversives de La Fontaine. Supprimons la lecture obligatoire des auteurs qui nous proposent l’évasion! Croire que l’enfant peut spontanément rentrer dans l’apprentissage sans un intermédiaire d’un adulte ne fait que renforcer les inégalités. Un enseignement qui laisse l’enfant seul livré à lui-même ne fonctionne qu’avec celui qui est privilégié, qui a pu auparavant recevoir des contenus cognitifs afin de développer des compétences riches de sens. Mais non, aujourd’hui, le centrage de l’apprentissage  axé sur l’enfant pour des raisons mercantiles sous couvert de nouvelles pédagogies qui sont en fait de pâles copies d’anciennes déjà bien éprouvées! Le professeur n’est plus un maître qui peut apprendre aux adolescents la maîtrise de soi! Bien au contraire, il doit se conformer à leur profil particulier.

Pendant ce temps des bisounours et des oui à la marche vers la médiocratie et la régression générale, comme je l’ai souvent écrit, comment reprocher le manque d’autorité des enseignants alors que tout est fait pour lui enlever son aura, son prestige, son ascendant. La publicité, les propagandes silencieuses ont bien plus de pouvoir sur nos adolescents qu’un prof au petit salaire débutant!

Il peut paraître étrange de remarquer dans ces pages un libertaire défendre l’autorité et l’existence du maître. Celui qui a autorité est d’abord son propre maître afin de pouvoir créer. Etre l’auteur de quelque chose de nouveau. Aujourd’hui, enseigner, c’est reproduire ce qui est demandé, ce qui est évaluable directement : ce n’est plus créer. Les élèves ne sont plus des créateurs, mais des techniciens. Peut-on progresser dans un art martial sans maître ? Peut-on s’abstenir de profiter de l’expérience d’un adulte avec le prétexte de l’égalitarisme ?

Aujourd’hui, le faire a plus de valeur que l’être. En effet, le savoir être n’importe plus, c’est d’abord le transformer en un exécutant. A-t-on vraiment voulu former des citoyens autonomes et responsables capables d’agir avec les autres? Nous pouvons nous le demander. Aussi, si les élèves n’apprennent plus à se transformer intérieurement, comment espérer un quelconque progrès social?

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