semaine 03

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Avons-nous encore un monde commun?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 20 décembre 2017

Photo©Laurent Berger

Avons-nous encore un monde commun? 

Eduquer, c’est ouvrir, alors que nous assistons à une fermeture. Eduquer, c’est découvrir les ponts, alors que chacun se voit confiné dans sa propre discipline, nous devenons ainsi progressivement aveugles à la complexité du monde, nous ne savons plus voir apparaître la beauté, nous sommes envahis par la laideur qui finit par nous dominer avec la loi du chiffre et de l’économie. La pensée binaire s’affirme partout, la contestation des faits reconnus se fait aisément au nom des particularismes religieux qui augmentent, le relativisme excessif flirte avec l’ère de la post vérité. Le cynisme, le calcul, le profit immédiat nient la bonté, l’ouverture d’esprit, la compassion. Les psychopathes normalisés nous dirigent.  

Etre de gauche, c’est affirmer l’idée d’aller vers un monde commun. C’est refuser les choses telles qu’elles sont. Pour reprendre les mots d’Edgar Morin, c’est être libertaire pour défendre l’épanouissement de l’individu, c’est être socialiste pour défendre le lien social, c’est être communiste pour apprendre la fraternité et la solidarité. Mais à l’heure de la pensée binaire, cette alliance semble utopique. Vous devez être l’un ou l’autre, pas l’un et l’autre. La mondialisation entraine sur son sillage le repli identitaire, les querelles de chapelles, le maintien des idéologies. Deux heures d'histoire par semaine, trois heures de français dans l'enseignement professionnel: ces faits témoignent d'un appauvrissement des contenus enseignés au nom de la flexibilité et de la rentabilité. 

L’école est peut-être le dernier espace commun de l’agir ensemble, expression que je trouve plus précise que l’expression vivre ensemble. L’école est en effet peut-être le dernier espace publie hybride et métissé. Ne confondons pas universalisme avec l'aspiration à l'universalité. 

Bien sûr, nous sommes lucides, nous savons que l’universalisme peut aboutir aux visions totalitaires qui se sont exercées au 20°S. Néanmoins, faut-il pour autant abandonner toute perspective d’une aspiration commune ? L’humanisme enseigné ne serait-il pas le seul rempart contre les formes d’intégrisme, de fanatisme, de barbarie? Et la barbarie n’est pas le propre d'une religion ni d’une culture. A la barbarie nazie, s’ajoute celle de Daesh, à celle de l’Inquisition, s’ajoute celle des abattoirs industriels des animaux. L’école devrait donc transmettre une vision plus large de la réalité. Malheureusement, le mot génocide est bien à mettre au pluriel. Reconnaître l’un sans reconnaître les autres est malhonnête. Aujourd’hui, la lutte contre le racisme se trouve divisée: telle association donne la priorité à l’islamophobie, telle autre à l’antisémitisme, une autre veut défendre des catholiques croyants qui seraient méprisés par les athées bornés. L’humaniste combat tout ce qui déshumanise l’homme afin de l’exploiter. Mais, aujourd’hui, il semble que ce n’est plus l’Homme qui soit la priorité, mais bien la protection de groupes se réclamant d’une identité fermée. Or derrière le juif, le musulman, la femme, l’homosexuel qui sont agressés c’est bien l’être humain qui est visé. C’est bien le mépris des certains hommes envers l’humanité qui leur permet d’oppresser. C’est bien ce mépris qui devrait être mis en évidence à l’école. Valoriser l’école, c’est lui permettre d’être un lieu de la diversité, de la solidarité. 

Le pari est de concilier le respect de la subjectivité personnelle avec le sens de l’appartenance à l’humanité. Le professeur humaniste révèle une fonction initiale : aider l’autre à se libérer des déterminismes. Cet adulte, qui vient ainsi en aide aux jeunes, est agressé par ces derniers. Ceux-ci ne reconnaissent plus son désir de les ouvrir à une vie nouvelle, réelle et non virtuelle, imaginaire et non fabriquée. Cet adulte voudrait les sortir de leur habitude de l’enseignement par discipline où chacun est sommé d’être performant dans son domaine. 

L’idée du maintien d’une formation générale devrait être vraiment défendue, car elle demeure indispensable afin de comprendre la complexité du monde qui nous entoure. En France, une école supérieure célèbre a supprimé la culture générale de son examen d’entrée afin de lutter contre toutes les formes de discrimination. Or la culture générale est justement ce qui permet de reconnaître les points communs entre les hommes. De rejeter dans toutes les cultures ce qui est moins bon pour en garder le meilleur partout où elles ont voyagé. Garder ce qui est de qualité dans le christianisme, dans le judaïsme, dans l’athéisme tout en rejetant tout ce qui est contraire à l’émancipation. Reconnaître aussi que pour progresser, une rupture avec l’autorité religieuse s’est toujours avéré nécessaire. Ce progrès s’est réalisé par l’humanisme et par la science depuis la Renaissance en passant par le siècle des Lumières et le romantisme. Jean de La Fontaine, poète subtil et subversif du 17ème siècle a été confronté à un fanatique qui lui a ordonné de renier ses écrits diaboliques. Spinoza a été piétiné dans sa synagogue à Amsterdam. Aujourd’hui, en Afrique, des enfants sont exorcisés et jetés à la rue sous prétexte qu’ils sont possédés. Maintien des superstitions, de l’ignorance volontairement entretenu et valorisé qui signale un échec de l’affirmation des valeurs des Lumières. 

Les conceptions humanistes de l’école sont ainsi remises en cause : sociale, républicaine, laïque, libertaire.  Le consommateur se bloque dans sa sphère privée et il ne désire plus en sortir. Dans les grandes villes, la tentative identitaire s'affirme dans certains quartiers. Le groupe vit dans son isolement de l’entre soi, il exprime sa propre vision doctrinaire de sa religion, souhaite manger sa propre nourriture. Il veut obtenir les traitements de faveur, les dérogations qui lui permettront d'affirmer ses propres traditions mêmes les plus régressives. Mondialisation, monde virtuel, dominante des technologies froides: ces phénomènes déshumanisants accompagnent le repli identitaire, la volonté de rester dans sa communauté. Si l’enseignement se borne aux compétences rigides de l’entreprise et de l’immédiat profitable, les jeunes seront de moins en moins préparés à comprendre que les choses ne sont pas si simples, si binaires, si évidentes. Apprendre également à chercher les torts d’abord sur soi et non pas toujours chez l’autre permettrait aussi aux adolescents de se dépasser. Mais j'observe la baisse de l’exigence au nom de l’écoute démagogique des jeunes qui ne peuvent plus être sortis de leur monde: « Partez de leur vécu, de leur culture, soyez un bon animateur, évitez le rouge pour corriger, soyez bienveillant, ne les troublez pas avec des livres trop osés! » 

L’obsédé du droit à la différence souhaite instaurer ses particularismes identitaires dans l’espace public. Le piège est qu’il ne parvienne plus à sortir de sa différence maniaque affichée pour entrer en relation avec l’autre. La société se découpe alors en plusieurs espaces qui semblent cohabiter pacifiquement. Mais dans certains de ces espaces est prêché le rejet de l’autre. Et des minorités deviennent tyranniques. Des petits groupes deviennent ainsi prosélytes. La défense à tout prix et envers contre tout des minorités vues comme d'éternelles victimes devient excessive. Les victimes devenues bourreaux sont pardonnées. Or, des juifs jadis victimes peuvent devenir des oppresseurs tout comme des musulmans. La barbarie d’où qu'elle vienne est à dénoncer. Les kapos féminins dans les camps nazis n’étaient pas moins cruelles que les gardiens. Il faudrait que nous soyons tous unis pour dénoncer les oppresseurs et les exploiteurs quelles que soient leurs origines! Mais, voilà, les associations me paraissent bien divisées sur ce sujet selon leurs intérêts. C’est cette union contre les hommes qui nient l’humanité qui devrait être enseignée à l’école. Libertaire, socialiste, communiste. Unir les trois.

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN