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Compétence ou énergie?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 05 décembre 2020

Photo © Laurent Berger

La communication est mise au centre des apprentissages. Le cours de français ressemble dans le nouveau programme, à un ensemble de procédures, de techniques, de formules, d’unités d’apprentissage. Compétence ou énergie? L’ouverture et la curiosité ne peuvent que s’exercer dans une énergie qui valorise la complexité et non la simplification. La peinture de Caravage n’est pas simplement religieuse, elle est essentiellement subversive, sensuelle, spirituelle. La volonté de tout classer, de tout désigner directement, de tout chiffrer, démontre une volonté d’imposer une réalité uniforme qui devient morbide, dépressive, régressive. La froideur et la mécanisation des activités humaines se remarquent aussi à l'école.

La communication actuelle qui se pratique actuellement est dévitalisante. Si toutes les actions entreprises se limitent à l’utilitaire, à la vision à court terme, l’esprit se ferme. L’école du libre choix, de l’autonomie du jugement, de l’indépendance d’esprit se voit menacée par les demandes basées sur des considérations de rendement immédiat. Dans ce cas, plus temps à perdre, ni à rêver, ni à mesurer la complexité du monde, ni à accepter l’incertitude, ni à reconnaître la singularité des créateurs qui nous entourent. La technique remplace la substance. Deleuze avait démontré que l’art à l’origine n’était pas du domaine de la communication. Les élèves figés dans les schémas de reproduction opèrent des opérations de plus en plus morcelées, découpées si bien que le lien entre les éléments se perd. Le découpage s’affirme ainsi dans les procédures que les enseignants doivent entamer avec leurs élèves. Le professeur n'est plus un penseur, il entre dans la compétition entre ceux qui sont les plus performants devant les crans. Les professeurs sont sommés d'être en connexion devant leurs écrans si bien que les livres disparaissent. Les douleurs à la nuque, au poignet, les yeux fatigués, nous devenons myopes, l'horizon se ferme.

Aldous Huxley nous a donné cet avertissement visionnaire: la formation d’une société totalitaire où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude.Le déterminisme imposé par le monde industriel, puis par le monde des entreprises, qui ont le souci de la productivité et de la rentabilité écarte les individus de la création, de la volonté de transformer la réalité, de se projeter dans l’avenir, de la fantaisie, de la liberté d’expression. L’école est ainsi accusée de ne pas être adaptée au marché du travail dans la mesure où les enseignants qui accorderaient trop de place à l’intelligence créative, sociale, artistique, sont culpabilisés.

L’école continue à être mise au service de l’intégration des individus et non à leur formation libre, il ne s’agit plus d’intégrer à la nation, à une culture commune, à des connaissances générales valorisées, ni à l’esprit des Lumières mais bien à la mondialisation des techniques de production et de consommation. L’individu n’est plus sa propriété, il n’est plus unique. Sa singularité est mise à rude épreuve.

C’est ainsi qu’en période de COVID, on nous vend l’enseignement à  distance auquel il faudrait nous intégrer. Le mot intégration m’a toujours révolté, ce mot heurte, viole notre existence des possibles, ferme l'humanité qui est en nous. Je ne veux pas que mes élèves s'intégrent, mais bien qu'ils s'ouvrent, qu'ils décollent. L’école est donc sommée d’être moderne. Elle est obligée d'adopter la logique des langages économiques, informatiques. Après avoir enfermé les élèves dans des cages à banc, les voilà aujourd’hui enfermés dans des cages à écran. Pouvons-nous alors oublier les pédagogues réellement novateurs comme Freiner, Montessori? Que deviendront les personnalités charismatiques, enthousiastes, énergiques, fantaisistes, utopiques dans un monde qui se mécanise, se robotise?  Les moyens techniques sont en train de s’imposer l’air de rien. L’informatisation est lancée, la standardisation continue son processus en uniformisant la façon dont les professeurs font cours. Alors, les professeurs perdent leur pouvoir sur leur travail. L’obligation de résultats les sépare de leur réflexion. L’enseignant n’est plus un intellectuel, il est un producteur. Il participe à un grand plan de pilotage, il entre dans l’univers absolu de la quantification permanente. Plus de place pour l’improvisation, la dérive, la digression, l’imagination. L’automatisme cognitif remplace la pensée libre.

Que restera-t-il des savoirs émancipateurs si la pensée par cases, par tableau s'impose? L'illusion est de croire que la maitrise de l'irrationnel par le rationnel qui occupe les indivdus les écartera de la folie, de la dépression, de la violence. Au contraire, le manque de place accordée au monde irrationnel, qui n'est pas seulement négatif, obscur, nous appauvrit. Si nous n'avons plus une lecture irrationnelle de la vie alors la planification n'aura pas fini de nous déshumaniser.

Alors il nous faut résister à l'école de la normalisation, à une boîte à bancs, à écrans, à tableaux interactifs, à poste de travail, à télé travail qui nous rend absents, dépourvus de nous-mêmes.

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