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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Défendre l'identité ou défendre la singularité?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 24 mai 2018

Photo©LaurentBerger

L’égalité des hommes pose le principe de la liberté de  vouloir concilier plusieurs appartenances, de les choisir ou de les abandonner. La fraternité pose le principe de l’acceptation de la subjectivité individuelle. Si chaque différence devient objective et déclare un particularisme tribal ou clanique à l’école, le faire ensemble se trouve dés lors remis en cause. 

Le problème est que pour certains l’émancipation est devenue une forme de violence inacceptable au nom d’un droit obstiné à la différence qui est devenu une idéologie dogmatique. Le tout est de savoir si cette différence vendue est comparable à l’authentique différence qui ne se laisse pas si facilement apprivoiser. L’authentique différence n’a pas envie de s’uniformiser. La véritable singularité ne porte pas d’uniforme, elle n’a pas de gourou, elle n’a pas de slogan, elle cutlive l'ambiguité, la complexité. Au militantisme d’une différence affichée qui tombe dans l’idéologie imposée, j’oppose la singularité individuelle. Si le particularisme devient organisé, structuré, celui-ci empêche l’épanouissement d’une collectivité plus vaste. En classe, je n’affiche pas une identité déterminée en tant que professeur, je ne porte pas de signe distinctif, je ne me déclare pas membre d’un parti. Je laisse mes élèves imaginer mes appartenances, ces dernières peuvent être diverses et variées, elles peuvent changer, se contredire. Mes appartenances suivent le cheminement de la vie, elles ne sont pas fixes, immobiles, encadrées. 

Les défenseurs actuels de la différence veulent la rendre normale, visible, acceptable. Surtout, ils ont tendance à l'imposer comme une évidence en oubliant l’indispensable souci de la diversité. La véritable différence ne se vit-elle pas dans la discrétion? La différence est actuellement surtout mise en scène, elle est calculée. Elle n’est plus spontanée ou créatrice, elle enferme au lieu d’ouvrir. 

Le mercantilisme développe un différencialisme qui est loin de faire épanouir de réelles singularités. En effet, les idéologies actuelles collent les étiquettes sur les individus. Ils ne peuvent plus en sortir, se conforment au rôle exigé. Derrière l'identité fabriquée, il devient difficile de voir l'humain, on finit par ne plus que s'intéresser à son étiquette culturelle, religieuse.

Le bannissement de la réserve oblige de se montrer dans une cause entendue.  La montée des particularismes encourage l’uniformisation des produits vendus à une catégorie précise de personnes enfermées dans leur région étroite ou dans leur radicalité aveugle. Vous êtes priés d’être ceci ou celà et rien d’autre au nom de la défense de la différence de ceci ou de celà. Nous savons que le nationalisme peut déboucher sur la xénophobie. L'école, que j'envisage, est un  l’espace public, cet espace doit garantir la mixité sociale, la diversité des opinions, des croyances, des approches. Le droit à la différence, qui fut jadis un combat juste, est aujourd’hui récupéré par les idéologies à la mode qui enferment les individus dans le déterminisme identitaire. La liberté de l'homme n'est-elle pas aussi celle de ne pas entrer dans une catégorisation précise, facilement reconnaissable, assimilable et explicable? L'école ne devrait-elle pas favoriser l'épanouissement personnel au-delà des frontières classiques qui permettent de répertorier les hommes afin de les reconnaître aussitôt? 

Les signes identitaires, qui envahissent l’espace public, peuvent dans certains cas exacerber les tensions entre les groupes présents. Un professeur qui porte un tee-shirt aux couleurs d’Israël, un autre avec le slogan pro palestinien, le suivant avec "ni dieu ni maître", imaginez que ceux-ci  enseigneraient dans la même classe, devant des jeunes filles portant l’étoile de David ou le voile. 

Une tolérance, qui cache le clientélisme, nuit à la liberté de conscience des personnes qui sont minoritaires dans le groupe dominant réclamant le droit univoque de pouvoir vivre sa différence calculée. La dissolution de la démocratie accompagne une dépolitisation démocratique générale et déclare l’absence de citoyenneté. Ainsi, le dialogue se perd et laisse un vide que remplit la montée des extrémismes et des fanatismes. Cette radicalisation des comportements gagne l’école où les jeunes ne parviennent plus à entrer dans l’apprentissage de réalités plus complexes, plus nuancées. 

L’école devrait affirmer les nouvelles valeurs à envisager ensemble : penser à créer une morale indépendante des nouveaux dogmes marchands et religieux. Une morale qui ne soit ni puritaine et qui ne relève pas d’un hédonisme agressif. Il ne s’agit pas de vouloir revenir en arrière, de croire à un âge d’or de l’école. Mais de réconcilier l’école avec une pensée véritablement libertaire. . Les dogmes du mercantilisme s’affichent contre l’enseignement de la pensée libre, indépendante. L’école est-elle authentiquement source d’épanouissement et d’ouverture d’esprit ? L’enseignant humaniste tente d’appliquer certains principes: le libre examen, le développement de la personnalité et de l’autonomie, la liberté absolue de conscience. Mais, ces principes se heurtent aux valeurs consuméristes et au maintien de l’intrusion du religieux dans le domaine politique.

Je considère que tous les hommes sont naturellement libres et égaux. Mais l’absence de libertés conventionnelles finit par se retourner contre les libertés naturelles. Ainsi, la liberté de conscience qui est bien naturelle doit pouvoir être sauvegardée par des conventions qui assurent la non domination identitaire d’un groupe à l’école, surtout si cette domination s’observe par un prosélytisme avéré, voire même par une tentative de conversion de l’autre à sa propre différence. Si dans le jardin, on ne laisse pas pousser des fleurs, en leur laissant le temps de s'ouvrir, en les colorant tout de suite, on s'oppose à la nature même de la vie. L'entrée au jardin secret où la ballade du possible peut avoir lieu. 

Nous vivons dans un système où tout doit être justifié, dévoilé, transparent, expliqué, objectivé. Vous êtes priés de pouvoir entrer dans une catégorie précise. La tentation est donc de s’afficher, de se déclarer. Cette objectivation de l’individu lui supprime la possibilité de demeurer subjectif. Le professeur devient dérangeant parce qu’il pénètre la sphère privée de ses élèves occupés dans des gestes mécaniques qui assurent leur identité déterminée. Le professeur, qui vient bousculer les habitudes de consommation, dérange les jeunes qui ne perçoivent plus l’intérêt général de l’instruction. Les élèves enfermés dans leur espace réagissent à son égard par l’indifférence ou l’agressivité. Certains d'entre eux refusent de quitter le connu pour l'inconnu ou croit tout connaître, ils déclarent l'arrogance de l'ignorance. Il ne s'agit pas de mépriser l'ignorance en tant que telle, mais de constater que celle-ci peut devenir une arme contre l'émancipation. 

Cependant, parfois, il arrive qu’un élève me surprenne et me montre une identité plus souple, plus complexe, assumant plusieurs appartenances inédites. Comme cet élève musulman qui me montre son intérêt pour la culture japonaise. Cette élève qui m’annonce son départ en Corée du Sud l’année prochaine. C’est cette originalité qui existe encore chez les jeunes et que je cherche à développer. Tant qu’elle existera, je serai proche d’eux! Proche de cet adolescent timide qui finira par monter sur les planches devant ses camarades et à obtenir le premier rôle. Proche de cette jeune fille musulmane avec qui je parle du soufisme. Il y a  toujours un élève qui vient me trouver à la fin de l'heure, à l'écart des autres, me dévoilant une autre personnalité hors du groupe, me montrant un livre intéressant que je ne connais pas. C'est aussi pour cette raison que j'aime mon métier. 

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