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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Défense d’une démocratie critique

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 26 janvier 2018

Photo © Laurent Berger

Quelle démocratie voulons-nous? Une démocratie de l’obéissance ou de la désobéissance ? Nous voyons se développer la passivité, le ventre mou, le consensus qui devient compromission, la complicité avec l’inacceptable pour demeurer au pouvoir, les petits arrangements pris à l’avance. Vivons-nous dans une démocratie clientéliste ou une démocratie critique ? Le problème est-il que les gens se révoltent ou le problème est-il que les gens ne se révoltent pas ? Une démocratie qui demande aux gens de dénoncer les incivilités ou une démocratie qui exige la vigilance ? Quand la démocratie obéit à une loi supérieure, elle n’est plus vraiment une démocratie. Quand, on vous répond c’est comme ça et pas autrement, il est plus que temps d’entrer en résistance. Ces questions pourraient être intéressantes pour l’avenir de l’école. Ici, le choix s’affirme également entre une école de la reproduction ou une école de la liberté. L’obéissance accompagne les ténèbres de l’ignorance. C’est lorsque je sais que je peux désobéir. Savoir se tenir loin de ce qui est proclamé, répété, propagé. Apprendre que Dieu ne se trouve pas à l'extérieur, mais en soi et ignoré.

L’élève pourrait apprendre à dire Non aux vérités déclarées par des experts. Il pourrait apprendre à résister à la constitution d’un maître qui éblouit et réconforte par le lien dans la communauté. Il pourrait apprendre à résister à l’essentialisme qui réduit l’individu à une de ses apparences ou à une de ces appartenances. L’élève pourrait apprendre à se tenir à l’écart des lois froides des chiffres, des catégorisations, des hiérarchisations. Il pourrait apprendre à dénoncer l’absurdité, l’irrationalité du monde. Apprendre à nommer les choses, apprendre comment à ne pas ajouter encore plus de malheur. Désobéir est acte d’humanité pour reprendre la thèse de l’essai sur la désobéissance de Frédéric Gros. Désobéir est un acte de progrès en soi. Mais encore faut-il que la transgression soit intelligente et qu’elle ne soit pas récupérée, c’est là où réside toute la difficulté. C’est cette nuance que le passeur désire transmettre.

L’élève doit-il reproduire ce qui est attendu ? Certes la désobéissance est une liberté qui nous rend solitaires. Elle n’unit pas, elle divise. Le conformisme nous réconforte dans le groupe. Mais l’école libertaire ne pourrait-elle pas davantage développer le sens critique, l’autonomie, le refus, la capacité de dire non pour mieux dire ensuite oui ? Pouvons-nous accepter que l’on forme des fonctionnaires prêts à croire et obéir sans discuter ? Comme le pensait Primo Levi, les monstres sont rares, mais ce sont les fonctionnaires qui peuvent être les plus dangereux. Ceux qui sont tranquillement assis derrière leur bureau. Le combat pour l’existence devrait être la priorité donnée au travail scolaire indépendamment des exigences économiques et des maîtres qui distribuent une proportion infime des richesses qui en réalité ont été confisquées.

Agir suppose une transformation : le différencialisme et l’essentialisme s’opposent à cette transformation. Or je défends le principe selon lequel chaque individu devrait rencontrer les mêmes chances d’être émancipé. L’essence imposée qu’elle soit religieuse ou économique nous empêche d’agir. L’individu demeure arrêté dans sa nature différente imposée et dans les produits qui lui sont vendus ou les croyances qui l’endorment.

La capacité de dire non, c’est pouvoir sortir de sa communauté, de son clan. Pouvoir refuser de se conforter et de se réconforter mutuellement dans un groupe étourdi par un gourou. Il est étrange que des bienveillants en viennent à croire que la perfectibilité de l’homme est une forme d’impérialisme et de colonialisme ! Il est aussi étrange que des paternalistes en viennent à penser que la séparation entre le temporel et le religieux est inconcevable pour certains et que la sécularisation serait une forme de colonialisme. Alors que la séparation entre le temporel et le religieux fut défendue par des Musulmans eux-mêmes et cela avant la colonisation.

N’est-ce pas une forme de racisme que de prétendre que l’autre ne serait pas prêt pour les valeurs universelles qu’il pourrait lui-même défendre ? Penser que l’homme est perfectible est vu comme une forme de racisme condamnable. Laisser les gens tels qu’ils sont, c’est quelque part les empêcher d’agir pour se défaire des pressions, des évidences. Le Christ ne voulait pas fonder d'église, il a été arrêté parce qu'il a désobéi, Spinoza par son refus a été banni de sa communauté, les Soufis sont devenus minoritaires dans l'islam rattrapé par les salafistes rigides. 

Il est des moments où la vigilance me semble devoir l’emporter sur la bienveillance passive et hypocrite.  Nous aurions eu tort de mettre Charlie Hebdo entre toutes les mains ! La liberté d’expression passe aujourd’hui au second plan devant le respect des croyances de chacun. Des intellectuels invitent à la prudence. Mais est-ce que la prudence empêche les fanatiques d’agir ? Est-ce que l’autocensure calmera leur violence ? Alors neutralité à l’école ou liberté d’expression ? Pensée unique à école ou esprit de contradiction ? Paix sociale relative ou acceptation du conflit pour mieux le résoudre ? L’école ne doit-elle pas enseigner l’humour, l’auto dérision quand nous savons que les fanatiques en manquent cruellement ?

Démocratie d’individus éclairés ou d’individus éblouis par la chaleur de leur communauté ? Le communautarisme paraît la solution idéale pour vivre ensemble, il permet de restaurer les liens sociaux perdus. La laïcité est donc dépassée, démodée. Certains pensent que le communautarisme est la solution pour vivre ensemble, ils renoncent ainsi à toute perspective républicaine, universelle, et sociale ! « Pourquoi leur demandez-vous de parler le français, seriez-vous nationaliste ? » La démocratie critique engendre des hommes qui savent agir ensemble et qui reconnaissent mutuellement ce qui ne va pas. La démocratie communautariste engendre des hommes qui ne font que vivre les uns à côté des autres en consommant leurs propres produits.

C’est dans ce cadre que deux cours absents dans l’enseignement me semblent fondamentaux : le cours d’esthétique et le cours d’éthique. Ne confondons pas le cours de morale avec le cours d’éthique. Il est une croyance que ce sont les fous, les déraisonnables, les diaboliques qui se révoltent. Mais l’ordre auquel nous nous soumettons est-il rationnel ? On vous répond qu’il est normal que les riches sont riches, qu’ils le méritent et que les pauvres soient fainéants. Le sportif millionnaire serait donc un être supérieur aux autres, donc il doit gagner plus, pourtant cette logique qui domine n’est pas rationnelle, elle est absurde.

Alors l’école libertaire serait bien trop dangereuse car elle apprend à dénoncer la docilité aveugle à un ordre qui se présente comme tel alors qu’il n’engendre que le désordre, l’injustice, la violence. Il est parfaitement erroné de prétendre que la pensée anarchiste désire le désordre alors qu'elle le combat au nom de la paix, de l'harmonie, de la justice. 

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