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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Désobéir aux assignations identitaires

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 01 juin 2017

Arc en ciel. Photo © Laurent Berger.

Le libertaire est forcément contre les discours essentialistes. Je ne crois pas en une essence humaine. Rien ne se crée, rien ne meurt, tout se transforme, l’existence est à trouver. Ainsi, selon moi, l’émancipation rejoint l’idée de transformation humaine. Je me méfie donc des discours qui attribuent à l’homme une nature déterminée. La liberté est le principe qui me guide en tout premier lieu. Je ne peux par conséquent qu’envisager l’école comme un espace qui autorise cette liberté. J’envisage l’humain comme un être qui se transforme et non comme un être qui se définit à priori. C’est pour cette raison que je m’oppose à toutes les formes d’essentialisme qui sont présentes pour déterminer le sort de l’homme. L’ethnisme ne nous permet plus d’envisager la singularité de l’être dans la diversité de ses appartenances possibles. Ainsi, une femme d’origine marocaine athée serait un OVNI dans le paysage ethnique décrit une fois pour toutes à cause de la circulation si facile des clichés et des stéréotypes comme l’appellation raccourci « communauté arabo-musulmane. »

Je persiste donc à penser que l’école n’est pas faite pour accueillir des élèves qui seraient uniquement chrétiens, juifs, musulmans, athées, bouddhistes. Nous en sommes arrivés à identifier des élèves comme essentiellement musulmans et rien d’autre par une démagogie causée par le clientélisme. Or la religion en tant qu’organisation n’est certainement pas émancipatrice. Le marché a déterminé des assignations identitaires pour enfermer un ensemble d’individus dans un groupe ou une communauté. C’est oublier que tous les individus musulmans, catholiques, protestants, ne vivent pas de la même manière leur religion. C’est négliger la diversité humaine, la variété des comportements à cause d’une vision simplificatrice : tout ceci bien sûr avec les meilleures intentions du monde afin de faciliter les choses. Le rôle de l’enseignant humaniste est donc de refuser de croire aux assignations identitaires si présentes aujourd’hui.

L’essentialisme comme le différencialisme s’avèrent souvent conservateurs, voire rétrogrades. Ces deux courants s’opposent à l’idée d’initiation et de progression. Le terme d’intégration a toujours été mis en évidence. Mais s’intégrer à quoi au juste, à quelles valeurs ? S’intégrer au matérialisme économiste et finalement adopter une identité religieuse fantasmée ? Demander à quelqu’un qui est né en Belgique de s’intégrer ? Je récuse par conséquent le terme d’intégration et lui préfère de loin le terme d’émancipation. Des nominations telles que « le monde arabe » ou encore « la communauté musulmane » ont encouragé ceux qui profitent de ces assignations identitaires dont nous sommes responsables pour confirmer leur idéologie du séparatisme et du cloisonnement. Il est possible d’être un protestant libre penseur, athée, mystique, libertaire, je ne souhaite pas renoncer à l’une de ces appartenances. L’école devrait donc transmettre cette volonté de formation du pluralisme des appartenances. Partager avec les élèves qu’Amin Maalouf a un héritage chrétien et musulman, que certains colons israéliens ont changé et ont décidé de dialoguer avec des Palestiniens, qu’un athée peut être sensible à la poésie des soufis.

La liberté ne se donne pas, elle se mérite. L’égalité suppose aussi que chacun puisse accéder à l’émancipation dans les mêmes conditions quels que soient sa religion ou la communauté à laquelle il a été identifié souvent un peu trop rapidement. Si les dérogations consensuelles sont accordées à un groupe à cause de sa supposée différence, qu’en est-il alors du principe de la solidarité et du lien social ? Distinguons aussi l’aspiration à l’universel de l’universalisme. L’universalisme peut être effectivement confondu avec l’impérialisme. J’entends par aspiration à l’universel la recherche de ce qui nous unit plutôt que l’obsession de vouloir toujours se concentrer sur nos différences. En effet, la question est donc de se demander si le droit à la différence prôné actuellement ne remet pas en cause le sens de l’appartenance commune à l’humanité dans son ensemble.

Enseigner la liberté, ce n’est pas sans cesse renvoyer l’autre à une identité présupposée. Je me souviens de cette élève d’origine algérienne me déclarant qu’elle était soufi. Les autres élèves musulmans la regardaient comme une extraterrestre. Le soufisme est assez méconnu des musulmans bruxellois. Ce qui donne l’existence à l’individu, c’est sa singularité, la possibilité qu’il a rencontrée de choisir lui-même ses différentes appartenances, un choix qui peut parfois se révéler étonnant, original. Si nous abandonnons l’idée de progressisme et de l’existentialisme au profit de l’essentialisme, quelle transformation de l’homme pouvons-nous encore espérer ? 

La liberté se mérite, elle n’est pas donnée, elle s’accorde mal aussi avec la mauvaise foi, la lâcheté, la négation de la liberté. L’égalité signifie que chaque élève quelle que soit sa religion, son milieu familial, sa condition sociale puisse avoir accès aux mêmes chances de rencontrer le pluralisme des disciplines enseignées, des compétences vraiment émancipatrices. Il ne s’agit donc pas de donner moins à ceux qui ont le moins sous prétexte de leur faciliter la réussite, mais bien de donner plus à ceux qui ont le moins.

Pourquoi les élèves de l’enseignement professionnel n’ont-ils que trois heures de français ? Pourquoi supprimer le latin sous prétexte d’anti élitisme ? Il en va de même pour la notion de responsabilité. Pourquoi un élève d’origine maghrébine serait-il excusé en raison de conflit palestinien pour ses propos antisémites alors qu’un élève skinheads d’origine belge serait directement sanctionné à juste titre ?

En fait, nous sommes priés de nous abstenir de tout jugement afin d’éviter de stigmatiser les uns et les autres. Nous devrions approuver certaines traditions dont la mère est l’ignorance sous prétexte que ceux qui la pratiquent appartiendraient à une classe sociale défavorisée ou une culture différente qu’il faudrait respecter. Ainsi, la responsabilité n’est plus envisagée et l’excuse est souvent donnée directement. Il faudrait en homme éclairé dénoncer toutes les traditions où qu’elles se trouvent. En Floride, une fillette de onze ans a été mariée avec son violeur afin de couvrir ce dernier et de lui permettre de continuer; le cas n’est pas isolé. Ce fait tel quel ne peut être jusfifié par aucune religion, par aucune essence. Alors le mythe du bon sauvage est donc bien une invention. L’homme n’est que ce qu’il fait, il ne suit pas une essence quelconque. Il est donc plus que jamais indispensable d’enseigner la liberté et la responsabilité. La culture de l'autre n'est pas une donnée figée qui permettrait de sous estimer une pratique inadmissible qui est en fait commune à toute l'humanité. La femme est donc bien méprisée dans toutes les cultures par delà les frontières identitaires. 

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