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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Destruction du sens social

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 05 mars 2018

Destruction. Photos©Laurent Berger.

Le néolibéralisme est parvenu à se prétendre l’unique système valable, le seul choix possible, la direction obligée pour la démocratie. Est-ce vraiment le cas ? Le gouvernement ne ressemblera-t-il pas bientôt à une coquille vide puisqu’il est sommé de ne plus intervenir, de laisser libre cours aux privatisations, aux délocalisations, aux licenciements massifs, à l’appauvrissement des services publics? Détruire progressivement l’Etat et ses missions publiques avec le prétexte de l’efficacité du privé. On pourrait inventer un scénario où les écoles publiques seraient en voie de disparition. Pas si invraisemblable quand on sait que la sécurité devient de plus en plus privée et que des guerres sont menées par des armées privées.

Les mots qui vont suivre confirment et appuient ma parution précédente. Je ne voudrais pas écrire une chronique de la mort annoncée de l'école publique, non confessionnelle, laïque, que je continue à défendre avec force et vigueur. Mais depuis quelques articles, je vous avoue mes inquiétudes, je tente de porter un regard lucide, faussement naïf, voire souvent ironique sur la situation actuellle. Je me souviens de l'assassinat de Francisco Ferrer pédagogue autodidacte fusillé le 13 octobre 1909. Assassiné certes par un tribunal catholique mais peut-être aussi par les lois de l'économie.

Le néolibéralisme défendrait une certaine forme de liberté d’entreprendre,  je dirais plutôt qu’il conduit à une certaine forme de tout et n’importe quoi qui se remarque dans la disparition de normes communes, dans le laxisme le plus flagrant, dans le laisser faire et le laisser aller. Dans ce contexte les vertus sociales de l’école, qui invitent encore au sens du collectif, sont mises à rude épreuve par un individualisme outrancier qui finit par se retourner contre la liberté authentique de l’individu. « Monsieur, continuez à parler, vous êtes payé pour, ne faites pas attention à nous ! » Dans une classe de trente élèves, il est pourtant nécessaire que la reconnaissance de normes communes s’exerce. Mais le langage qui autorise les pratiques sociales est dépassé par le langage de l’entreprise. 

Pouvons-nous encore reconnaître les normes communes désirées, alors que tout est en mouvement perpétuel, en dérégulation, alors que plus rien n’est stable, que tout est remplaçable, que tout peut être bien de consommation ? Une société liquide qui rend les individus de plus en plus incertains. Paradoxalement cette instabilité se déclare dans un monde où les contraintes sont de plus en plus nombreuses : hyper connectivité, demande d’une réponse immédiate, addictions de plus en plus nombreuses, manque de recul, absence de réflexion, vitesse d’exécution, confusion entre la sphère privée et publique, surabondance des écrans et des informations.  Ainsi, l’école, elle-même, se trouve être bousculée. Ceux qui l'administrent la somment d’entrer dans les réformes successives sans avoir consulté les enseignants infantilisés, on change pour changer. Les récits fondateurs ne se mémorisent plus. L’oubli se fait ressentir, la réputation du professeur n’a plus d’importance, tout est toujours à recommencer, les élèves le testent sans cesse. Ces derniers peuvent saboter les cours de manière insidieuse, par des petits bavardages incessants, pas nécessairement par un chahut évident, mais par des attitudes pernicieuses qui interrompent sans cesse le cours de la leçon. L’individu apprend à se gérer seul, cependant, il perd l’habitude de son rapport social avec l’autre. Les nouveaux prescrits qui viennent envahir l’école lui font perdre sa dimension sociale. Les hommes d’affaires ne sont-ils pas plus importants que les artistes? 

La crise de l’école signale une société qui ne peut plus enseigner par la transmission, mais bien par la technique au service de l’obligation de produire, de faire. La confusion entre la science et la technique est assez courante de nos jours. La technique est au service de l’industrialisation et la science est du côté de la recherche de connaissances. Il est aujourd’hui demandé à ceux qui dirigent les établissements scolaires d’être comme des chefs d’entreprise. Les préfets n’ont plus le temps de s’intéresser à la pédagogie. L’école ne s’élance plus, ne s’aventure plus. Elle est sommée de demeurer dans le laboratoire des évaluations constantes, répétitives. La pensée magique côtoie en fait le tout mécanisé, le tout programmé. Ce qui est vite considéré comme inutile pour les élèves est évoqué, tout ce qui semble désuet est condamné, tout ce qui ne correspond pas aux besoins évidents n’est pas le bienvenu. La culture greco latine est la mémoire commune de nos cultures contemporaines, cette mémoire dépasse les frontières, les langues, les nationalités. Mais cette mémoire intelligente est aujourd’hui menacée par la violence intégriste comme par l’utilitarisme libéral. Contrairement à une idée répandue, je ne crois pas que l’intégrisme religieux combat l’impérialisme économique. Cet intégrisme s’accommode en réalité très bien de l’intégrisme du capitalisme. Il suffit de porter son regard vers l’Arabie Saoudite avec lequel notre pays fait des affaires. L'argent va là où il le veut, peu importe où, ni comment, les grandes entreprises allemandes ont conforté le pouvoir d'Hitler, nous dependons de la Turquie et l'Europe n'ose pas trop réprimander son chef d'Etat qui enferme qui il le souhaite comme le faisait Louis XIV. 

La notion du vivre ensemble me paraît une notion bien trop vague et bien trop insuffisante si nous désirons vraiment défendre le collectif et la solidarité sociale dans les missions principales de l’école. Plutôt que de vivre ensemble dans une tolérance passive ou opportuniste et récupérée par des raisons mercantiles ou de couardise, il me parait nécessaire de retrouver les pistes intelligentes pour agir ensemble librement. Retrouver l’esprit des Lumières, car cet esprit ne se limite pas à un siècle donné, il était déjà par exemple présent chez Spinoza au 17°S, ainsi, retrouver la pratique du dialogue. Retrouver les perspectives positives qui libèrent les hommes de l’ignorance, du fanatisme, des préjugés, des stéréotypes, des amalgames. Agir ensemble ; c’est pouvoir admettre la confrontation des idées. C’est accepter de les défendre ou de les remettre en cause tout en respectant les personnes qui les expriment. L’école serait ainsi ce lieu qui forme à la prise de la parole et de l’écoute, qui apprend à accepter les contradictions, qui forme à la critique des stéréotypes, des superstitions. Afin d’atteindre cet objectif, il faut que le professeur soit libre de permettre à ses élèves de sortir de leurs croyances qu’ils pensent être personnelles. La pratique de l’argumentation est une norme sociale qui permet la confrontation démocratique. Les anciens philosophes de l’antiquité défendaient cette pratique alors pourquoi toujours vouloir inventer de nouvelles choses alors que nous avons déjà tout depuis longtemps déjà. Le néolibéralisme est cette doctrine qui veut nous vendre du neuf si bien que rien ne doit demeurer, tout doit mourir pour être remplacé, c’est la théorie du faire table rase du passé. Une logique de destruction qui devrait engendrer du nouveau mais qui entraîne dans son sillage pertes d'emploi, suicides, dépressions, prostitutions, délinquances, absentéisme scolaire, élèves harceleurs, 

Comment dés lors inscrire l’école comme un lieu réel qui puisse maintenir ses fondations, exprimer ses structures narratives, se définir par la pratique de rituels qui permettent de se reconnaître mutuellement ? Comment défendre encore le lien social et le pluralisme alors que tout se cloisonne selon les marchés qui spécialisent les individus enfermés dans leur sphère privée? Alors que tout se segmente, se divise par assignations identitaires et par rentabilité marchande ? L’école devrait-elle  aussi obéir à ce fameux discours qui nous est répété depuis Thatcher qu’il n’existe pas d’alternative à la crise, à l’austérité ? L’école est donc assignée à résidence néolibérale et communautaire. Je pars donc du principe que la laïcité telle qu’elle est récupérée de nos jours s’écarte de son projet politique de société qui garantit à la fois l’égalité et le respect des libertés individuelles.  Ce projet exigent  suppose nécessairement une recherche d’un agir ensemble inter culturel. Il suppose nécessairement l’acceptation de normes communes afin de réfléchir ensemble dans un même espace qui démontre une réelle mixité sociale.  La fonction sociale de l’école est le dépaysement, la fin de l’entre soi, la fin de l’étroitesse de ce qui familier et non le clonage. Ainsi, l'avenir de l'école n'est-il pas plutôt la fidélité à certains principes: rationalisme, adogmatisme, émancipation, service public, dynamique sociale? 

 

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