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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Formation à la neutralité ou formation à l'engagement?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 04 mai 2017

L'éducation n'est pas négociable! Photo © Laurent Berger

Depuis quelques temps, il serait demandé au professeur de se former à la neutralité. Or il me semble que les valeurs qu’exprime un enseignement qui défend l’émancipation de tous, l’autonomie, l’esprit critique, le mérite, l’égalité des chances, ne peuvent être neutres. Le professeur, qui pratique le libre examen, est-il neutre alors que cette pratique en exclut forcément d’autres?

Le professeur humaniste, passeur, défenseur de la transmission, garant de certains principes de la laïcité doit à certains moments faire preuve d’assertivité en classe, il ne s’agit pas pour autant de faire de la propagande, de devenir un gourou ou un leader.  Mais il se doit par exemple  d’analyser avec ses élèves les théories du complot pour mieux les démonter; il est donc à ce moment là un professeur engagé.

Le professeur, qui garde une perspective intellectuelle et didactique de son métier, souhaite encore s’interroger sur les contenus qu’il souhaite transmettre à ses élèves. Comment défendre la pensée rationnelle devant l’omniprésence de la sorcellerie de la pensée économique et religieuse ? Comment dès lors défendre la lumière contre les ténèbres. L’enseignant remarque une réelle résistance de certains élèves devant l’acquisition de connaissances qui pourraient les libérer de leurs croyances.  Comment peut-on demander au professeur humaniste de demeurer neutre, alors que ce dernier présente bien des valeurs ! Celui-ci est donc porteur d’un choix précis de société philosophique morale . C’est quand il existe aussi une dévalorisation de la pensée morale que le totalitarisme se généralise. Le nazisme ne voulait pas convaincre les gens, il faisait en sorte que les gens ne connaissent plus que son discours par une limitation de leur vocabulaire.

Nous assistons aujourd’hui à une récupération néolibérale d’une profession qui devient uniquement envisagée sous le plan technique, pratique, mercantile. Qu'en est-il de la valorisation des contenus initiatiques qui peuvent être transmis aux élèves ? Ceux qui espèrent fonder une société en formant des ignorants sont eux-mêmes des ignorants. Alors la neutralité est-elle compatible avec une quelconque transformation humaine par la poésie, la culture, l'éducation? 

Certaines personnes oublient la dimension politique de la laïcité qui est confondue avec la neutralité si bien qu’elle s’est politisée à droite. Derrière la laïcité politique se profile pourtant une valeur fondamentale qui est l’égalité. L’égalité d’avoir accès aux mêmes contenus libérateurs au-delà des accommodements raisonnables, au-delà des ethnismes, des essentialismes, des différentialismes. En ce sens, l’école publique ne forme pas un espace neutre, mais bien un espace qui définit un sens précis, un projet pédagogique donné. Dans ce projet, on aspire à ce que toutes les filles puissent partir en voyage scolaire, puissent toutes recevoir les connaissances scientifiques, qu’elles puissent toutes s’habiller librement sans être jugées, sans devoir se cacher pour avoir la paix. C’est ainsi que j’affirme encore dans ces lignes que la laïcité n’est pas neutre, mais qu’elle demande un engagement clair et défini. Dans cette école, tu peux critiquer les croyances sans être agressé, tu peux évoquer l’homosexualité sans être tabassé, tu peux être musulman sans être traité de terroriste!

L’école publique ne peut se séparer de cette assertivité si elle souhaite encore constituer un ascenseur social et défendre la solidarité. Il existe une confusion entre la neutralité et la laïcité. La neutralité est un principe qui s’accorde parfois avec le clientélisme contemporain et aussi  avec un relativisme culturel commercial. Ce qui écarte la  laïcité de son véritable projet politique qui n’est pas neutre. Ainsi, la laïcité est-elle négociable ? Comment défendre encore l’école en tant qu’espace public qui inclut la laïcité au lieu de l’exclure pour des raisons marchandes ou satisfaire une clientèle que l’on désire soigner, protéger avec une humeur paternelle de bon gestionnaire au nom d’une apparente paix sociale ? Répondre aux besoins particuliers d’un groupe de personnes que l’on croit connaître. L’individu est ainsi assimilé à un tout sans qu’on lui demande son avis. Quid de l’arabe qui n’est pas musulman? De la jeune musulmane qui ne porte pas le voile? Quelle est la vraie différence pour laquelle il faudrait se battre? Liberté de se promener la chevelure couverte, très bien, mais garantissons aussi la liberté de se balader en mini jupe!

La confusion entre le respect des personnes et le respect des idées rejoint la confusion entre la tolérance envers les personnes et la tolérance envers les idées. Si nous devons respecter les croyances de chacun, les mœurs absurdes de chacun, en conservant une neutralité qui serait convenue, alors comment la contradiction pourrait être enseignée, comment l’argumentation pourra être acceptée? Comment alors bousculer les idées quand cela s’avère nécessaire de les combattre? L’enseignant devrait-il au nom d’une neutralité pleutre s’abstenir de tout jugement critique devant des idées insoutenables, dangereuses, liberticides ? Il est des idées que je ne respecte pas. Il est des idéologies avec lesquelles je ne peux sympathiser.  Le relativisme excessif entraine une certaine perméabilité avec les idées et les croyances qui sont dangereuses. Un trop grand scepticisme se retourne contre la possibilité de tout jugement. La tolérance passive engendre parfois un attentisme dangereux dont l’histoire nous a donné des exemples dont nous semblons ne pas nous souvenir. Le fascisme est rampant, nous nous refusons à le nommer, nous n’osons pas le voir en face, et quand il est bien présent parmi nous, il est malheureusement déjà trop tard !

Il est intéressant d’observer comment une tradition, une coutume, une pratique, qui, même lorsqu’elles deviennent idéologiques, politiques, sont vues comme une culture différente qu’il faudrait respecter. Il est aussi intéressant d’observer comment certains considèrent nos valeurs comme uniquement occidentales. Comment certains pensent que celles-ci ne conviendraient pas aux autres sous prétexte qu’ils seraient d’une autre culture, alors que ces derniers les défendent parfois justement avec plus de vigueur et d’énergie que nous ! Des intellectuels marocains sont parfois plus radicaux lorsqu’ils défendent la laïcité que nous ! Quelle serait cette neutralité qui viendrait d’une volonté de ne pas paraître colonialiste ou eurocentriste. Certaines valeurs ne conviendraient qu’à nous-mêmes quitte à renoncer à toute transmission d’émancipation possible !

En Belgique, en communauté française, nos gestionnaires n’osent pas se prononcer sur le port du voile à l’école publique. Il est laissé aux chefs d’établissement la décision de trancher la question selon leur sensibilité. Cependant, 80% des écoles bruxelloises ont interdit le  port du voile en utilisant leur propre règlement d’ordre intérieur qui interdisait le port de tout couvre-chef. Si bien que celles qui le permettaient encore ont fini par ressembler à « des ghettos ». Une tolérance apparente qui pouvait cacher une politique du clientélisme. Il existe des écoles libres confessionnelles catholiques qui acceptent le port du voile par opportunisme. Alors devons-nous choisir l’abstention, le non engagement, la neutralité ou alors la précision des valeurs humanistes par la pédagogie et non par la  sanction ou l’interdiction ? 

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