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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

La langue jeune

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 04 octobre 2017

Photo © Laurent Berger

Aux premières loges, je tends souvent l’oreille, en classe, dans les bus, les trams, je les entends parler. Voici une petite tirade jeune d’un premier cru. 

Genre, tu vois, y a une interro d’épaisseur! Genre, tu vois, super quoi! Putain, fait chaud! Tu vois mec! On va à la gare et tout, péter la gueule! Tu vois le genre quoi! Y avait la police et tout! Je pense pas! Quoi, genre quoi! Putain allez, on descend! Tu vas, quel naze! Bougez vos couilles de là! T’inquiète! Tranquillou! Tu auras le temps de fumer ta clope! Suis un peu dans l’hésitante! (jeune garçon de 14 ans)

Tu me dis un truc, sais pas, c’est depuis deux ans! C’est le type ça, ça fait trop malade, t’es trop conne! Tu vas voir! T’as trop fumé? T’as bu ou quoi! Tu me saoules! Sont pas normal dans sa tête! ( jeune de fille de 13 ans.) 

Y a pas la meilleure arme! Ils les ont trop boostées, elles se chargent toutes seules, ok,  y a le S9 qui va sortir, nouvelles armes, truc de malade! Deux armes la plus jouée! Tu tires dans le tas! Tu as automatiquement des balles, super! Trop cool!  J'ai la S35, ça coute 50, c'est rien! La plus chère, c'est 250!  Je te le jure sur le Coran! (jeune garçon de 14 ans)

Voilà les rafales de balles vocales que je reçois à 7h30 du matin dans le bus bondé de jeunes armés de leur smartphone. Ils se mettent devant les entrées et les sorties. Le chauffeur leur adresse des remontrances, elles sont vaines, il décide de ne pas démarrer tant que ces petits diables ne se bougent pas pour céder le passage, je sens que je vais arriver en retard à l'école! Je dois avouer que je préfère lire Céline, Rabelais quitte à paraître élitiste! Ou alors écouter chanter Bashung Gaby! 

En classe, les élèves revendiquent et lancent leurs flèches! Monsieur, vous n’avez pas le droit de parler de l’islam, vous n’êtes pas musulman ! Pourtant, cet élève est incapable de situer la naissance de sa religion sur la ligne du temps. Je ne sais pas s’il connait l’arabe classique qui pourrait lui permettre de lire le Coran. Monsieur, ma religion m’interdit de dessiner » Le prophète est pourtant représenté sur des tapisseries perses. Monsieur, nous on peu avoir plusieurs femmes!  Or il semblerait que la polygamie ait été réglementée et il est conseillé à l’homme sage de comprendre qu’il est difficile d’être équitable avec chaque femme et que par conséquent il serait préférable de n’avoir qu’une seule épouse! Monsieur, l’avortement est un péché et l’homosexualité est une maladie !  Je pourrais lui répondre que les animaux, qui ont des pratiques homosexuelles, sont alors aussi des malades! 

L’arrogance de l’ignorance se déclare dans les mots énoncés à forte voix: Monsieur, je sais que la terre est ronde, mais je crois qu’elle est plate! Je pourrais aussi lui répondre calmement:  cherchez le savoir même en Chine, car la recherche du savoir est une obligation pour tout musulman, dit le cheikh al-Albani dans Dhaif al-Djami (906) Mais comment encourager à la recherche du savoir, à la connaissance de soi alors qu’aussitôt d’autres répliques fusent de tous côtés? Monsieur donnez-nous la réponse !  Pourquoi vous ne nous donnez pas des photocopies ? Monsieur, De Gaule, c’est celui qui était le chef de la Gaule ?

Monsieur, il m’a volé mon téléphone portable ! Monsieur, vous croyez en Dieu? Je précise alors que Dieu est en moi et que je l’ignore et que je le cherche toujours, j’apprends tous les jours. Mais que vaut ma réponse dans un monde où la croyance revient en force? Monsieur, vous ne croyez pas en Dieu, vous n’êtes pas normal ! Je ne sais pas ce qui est normal ou pas, ai-je envie de répondre, mais je suis présent pour les rassurer, les assister, les réconforter, pas pour éveiller leur sens critique. De plus, il m’est demandé d’être neutre, de ne pas heurter leur sensibilité, de respecter leurs croyances, aucune d’entre elles ne peut être considérée comme se révélant absurde ou ridicule, je serais bien intolérant de le prétendre. Alors, voyez-vous j’aime la langue jeune, la love langue, la langue gnangnan et religieuse. Alors que moi je ne crois pas en Dieu, je le cherche, je ne pense pas détenir sa parole puisqu’elle est perdue! Monsieur, laissez-nous tranquilles, on ne vous a rien fait!  Je deviendrai aussi un adepte du droit à la différence, je laisserai les autres dans leur ignorance au nom de la tolérance, je renoncerai aux idéaux des Lumières. Je renoncerai à la prétention de penser qu’il est des valeurs préférables à d’autres! Je serai un adepte du relativisme culturel total et excessif! Je respecterai toutes les traditions mêmes les plus rétrogrades au nom de la neutralité bienvenue. Oui, j’aimerai la langue jeune et je serai un ado adulte  pour faire jeune genre cool quoi! 

Pourtant, en secret, je garderai au fond de mon coeur une morale constante qui est celle d’Albert Camus: celle de placer l’homme avant le destin, avant l’histoire, avant les déterminismes. De temps en temps, je me permettrai néanmoins de désobéir à la neutralité et dans un moment de délire, je l’exprimerai tout haut en classe ou alors je l’écrirai en grand à la craie blanche sur mon tableau noir! 

Il est difficile de continuer à enseigner dans une société morcelée qui perd ses normes communes. Les discours identitaires pénètrent l'école. Jadis, on militait pour avoir accès à l’égalité afin de pouvoir vivre avec les autres. Actuellement, on revendique sa supposée différence pour demeurer tel qu’on est dans son propre espace. Vouloir être indifférent à ces deux logiques devient très difficile. J’en viens aujourd’hui à défendre le droit à l’indifférence!  Ainsi l’école semble à l’humaniste un lieu idéal pour former des êtres en devenir qui ne sont pas que de simples petits Juifs, Musulmans, Chrétiens. Spinoza nous invitait à persévérer dans notre être. Nietzsche pensait que l’homme était en devenir, il n’était pas encore né. Albert Camus après avoir pris conscience de l’absurdité, nous invitait à sortir de la routine, à donner un sens dans la vie. Les jeunes ne sont pas en perte de repères, ils en ont trouvé d’autres qui leur appartiennent : le clan, le groupe, les vêtements de marque, les rites de passage violents, le choix de la facilité qui exclut la réflexion, le choix de la radicalité qui exclut la nuance. Un différencialisme qui incite au rejet de l’autre : tu n’es pas de mon quartier, tu ne respectes pas mes croyances, tu ne pries pas dans les règles de l’art, tu manges pendant le ramadan, j’occupe le hall de ton immeuble, tu es un intelllo ! Ces nouveaux repères déviants entrent en conflit avec le professeur qui défend l’humanisme. Alors le lettré qui ne parle pas la langue jeune sera-t-il encore écouté? J'ai des doutes, j'ai des affreux doutes. 

 

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