semaine 50

La marche donne le chemin

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 26 septembre 2018

Photo © Laurent Berger

Je défends non pas une utopie où c’est le résultat qui importe, mais bien le chemin qui mène à elle. La marche donne le chemin. Le chemin n’est pas donné une fois pour toute au préalable. J'aimerais enseigner que tout commence par un petit pas. Que le premier pas, c'est déjà ça.

Alors après la lecture du Petit manuel de résistance contemporaine écrit par Cyril Dion (l’un des auteurs du film "Demain", il me prend l’envie de faire la synthèse des passages qui concernent l’enseignement. En effet, je pense que réduire l’école à une entreprise de placement de jeunes sur le marché de l’emploi est bien désolant. Cette idée fixe dépossède les enseignants de leur pédagogie et dépossède les élèves de leur épanouissement personnel. 

L’école est mise en demeure de suivre des récits qui l’emprisonnent. Des récits réducteurs qui lui donnent une architecture regrettable pour quelqu’un qui se définirait encore comme humaniste. Le visionnaire Rabelais semble dépassé par la force d'un système orienté vers toujours plus de croissance. 

Si les jeunes doivent absolument se diriger vers le monde de l’emploi, l’école risque bien de ne plus favoriser leur épanouissement; ils seront écartés des chemins qui pourraient leur correspondre. Ces élèves deviendraient des professeurs qui lasseraient leurs élèves, des docteurs qui ne prendraient plus le temps d’écouter leurs patients. Ils auraient alors un emploi décevant qui les écarterait d’une vie active qui serait plus propice à améliorer le sort de l’ humanité. Déçus de leur travail, ils trouveraient un refuge dans le divertissement ou dans la consommation et ils ne pourraient plus imaginer par manque de temps ou par fatigue de participer à une démocratie directe, à la création d’une monnaie locale, à une activité artistique, à l’ouverture d’un repair café. Autrement dit, les jeunes seraient de plus en plus tôt spécialisés dans l’obligation du résultat immédiat et donc ils en oublieraient de prendre le chemin de l’utopie.

Contrairement à une idée reçue selon Cyril Dion, qui évoque des études sérieuses, des chercheurs démontrent, que le temps libre qui serait permis grâce à un revenu universel, ne favoriserait pas la paresse. Au contraire, il permettrait d’être plus créatif et les personnes qui reçoivent de l’argent ont tendance à travailler davantage. Ce revenu ne doit pas être pour autant une manière de supprimer les acquis sociaux. 

L’idée de prendre le temps n’est pas autorisée dans un système basé sur le travail productif et sur le divertissement basé essentiellement sur les écrans de la réalité virtuelle.

L’enseignant résistant pour donner à ses élèves le programme suivant: présenter une vision à long terme, accepter de ralentir, utiliser l’humour pour dénoncer les récits qui nous emprisonnent, choisir la non violence, accorder son esprit avec son corps, changer ses habitudes, commencer petit pour voir grand, aller jusqu’au bout de ce que vous avez commencé. Bon, d’accord, c’est très loin de la réalité, n’empêche quand on regarde le film « Demain » , ce sont bien des personnes parfaitement sensées qui agissent dans des pays comme la Finlande, le Danemark les Etats-Unis. La monnaie locale existe bien dans des communes bruxelloises, des doux rêveurs? 

La réponse actuelle des élèves est plutôt « gagner de l’argent » ou chercher par n’importe quel moyen à en gagner pour acheter une voiture, un grand écran, un récent modèle iPhone, une maison, et cela pour vivre à crédit. 

Passer sa vie sur des écrans nomades en contact avec une réalité virtuelle qui n’est pas la réalité, à se rassurer avec une infinité d’amis, avec des gens qui pensent comme nous, qui sont du même milieu social que nous, bref qui nous ressemblent en n’étant plus habitué à la confrontation, à une vie active, créatrice. D’après certaines études, les élèves qui passent le plus temps sur leurs écrans se sentent moins heureux que ceux qui passent leur temps dans la vraie vie à fréquenter les académies, les clubs sportifs, les associations de citoyenneté participative. Adolescents qui se réveillent la nuit dès qu’une notification retentit à leurs oreilles. Adolescents qui n’ont plus de relations amoureuses et qui restent plus longtemps chez leurs parents afin d’éviter d’affronter la réalité du monde qui les entoure. Enseigner la coopération au lieu de la compétition, voilà le premier pas que je ferais.

Nous savons que l’école sous couvert d’un discours humaniste d’émancipation, qui continue à être énoncé de manière hypocrite, a pour but d’insérer les élèves dans la société compétitive, productive, mondialisée. Si j’ai de bonnes notes, je peux, comme le dit Cyril Dion, décrocher l’emploi qui m’assurera un revenu pour confirmer un statut social valable.

Alors, avec cette perspective unique, comment prendre le chemin de l’utopie, comment être un décroissant plutôt qu’un croissant, comment expérimenter une démocratie participative et pas seulement représentative? Comment avoir le temps pour faire autre chose que consommer? Autre chose qu’être en compétition au lieu de coopérer? 

Le chemin qui serait à prendre serait celui  qui permettrait à un élève de construire une autre architecture économique, qui lui donnerait l’idée de ne plus dépendre d’une seule monnaie, d’un seul moteur de recherche sur Internet, de construire un autre style de maison à énergie positive, à imaginer d’autres récits. Vouloir des élèves non pas reproducteurs mais créateurs et qui retrouvent la responsabilité de leur vie et le pouvoir sur leur vie. J'aime le pouvoir quand il s'agit d'avoir la capacité de changer les choses. Est-ce que ceux qui nous gouvernent ont un réel pouvoir? Pensons à la démission récente de Nicolat Hulot. 

Non, je ne suis pas contre l’enseignement par les compétences contrairement aux apparences, je suis pour, mais pas en faveur de  celles que je vois apparaitre dans une école qui deviendrait une entreprise gérée par un manager! 

Enfin, est-ce que nous avons encore une autorité sur nous-mêmes dans le sens d’être l’auteur de nos propres récits? Sommes-nous le roi de notre propre royaume?Avons-nous le pouvoir de changer les choses? Ceux qui sont au pouvoir sont-ils responsables? Alors, j'espère encore que les jeunes puissent trouver leurs propres voies non dogmatiques, non autoritaires, pas nécessairement marchandes, qu'ils pourront inventer d'autres récits. L'imagination au pouvoir.

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Commentaires

Portrait de Marie-Noëlle Jalet
Vous avez l'air d'être sorti de votre déprime; bravo! Et continuez, un pas après l'autre, c'est en effet la solution.
Portrait de Laurent Berger
Pas de déprime, jamais, mais la lucidité oui. Il faut avoir le courage d'affirmer ce qui ne va pas pour changer les choses. La contestation n'a rien d'une maladie, elle est au contraire un signe de bonne santé. Ce ne sont pas les individus qui sont malades, mais bien la société. Merci pour vos encouragements! Cordialement.

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