semaine 44

Le grand retour de la Déesse Pureté

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 16 juin 2020

photo©LaurentBerger

C’est le grand retour de la déesse Pureté, le besoin de propreté, d’hygiène, la nécessité de suspecter tout ce qui n’est pas conforme, le refus de l’ambiguïté, le rejet de la complexité, l’abandon de la nuance. Le besoin de vous enfermer dans une catégorie à tout jamais, la volonté d'être gens qui se ressemblent, qui pensent de la même manière, qui veulent une propreté impeccable, incontournable, aucune saleté n'est plus permise. 

En adorant cette déesse, nous pourrions militer pour un espace pur, joli, bobo, écolo, avec vélos électriques, aux batteries made in China, qui très certainement ne polluent pas !. Nous pourrions aussi déboulonner les statues Zara, H&M, Nike, Adidas, à cause des millions d’enfants qui travaillent dans le monde, nous pourrions nous débarrasser de nos vêtements made in Indonésie, de nos textiles made in Bangladesh.

Nous pourrions au nom de la pureté former des comités de censure contre tout ce qui nous dérangerait, donner des mots d’ordre, nous priver de Chaplin qui jouait un pauvre, nous priver de tous les western qui caricaturent les Amérindiens. Mais alors que deviendrait notre esprit critique, notre esprit d’analyse? Eliminer Mein Kampf des bibliothèques par souci d’hygiène de la pensée, c’est interdire d’avoir accès au projet totalitaire de cet homme. Censurer les western, ce n’est plus permettre aux élèves d’observer les clichés qui caractérisent les Indiens. Les écolos bobos qui ont des panneaux solaires, savent-ils que la plupart sont fabriqués en Chine? Que les magasins Farm deviennent un gros poisson qui mange les petits poissons bio? Que tout n’est pas totalement blanc et tout n’est pas totalement noir?  

Non, Céline n’était pas pur! Faut-il pour autant ne plus lire Voyage au bout de la nuit qui est un pamphlet pacifiste voir anar! Faut-il interdire les films de Polansky, homme aux moeurs douteuses? A Ixelles, je me souviens que l'on a inauguré avec fierté un Burger King, ce qui contredisait les beaux discours. 

Faut-il enseigner aux élèves à atteindre une pureté qui n’existe pas, une pureté qui peut s’avérer dangereuse et totalitaire. Comme le signalait Pasolini, la condition pour que le fascisme renaisse, c’est qu’il apparaisse en ne portant pas son nom. Le national socialisme nazi ou comme certains partis d’extrême droite qui portent le nom de liberté! Faut-il culpabiliser les parents qui viennent déposer leurs enfants à l’école en voiture en formant des comités de surveillance?

Avec de très bonnes intentions, la police de la pensée, s'affirmant « de gauche », ce qui est assez contradictoire par rapport au passé de la gauche qui a longtemps défendu la liberté d’expression, le politiquement incorrect, cette police actuelle donneuse de leçons se montre partout. Des parents portent plainte contre des professeurs qui donnent des lectures douteuses, qui ne présentent pas un monde angélique aux élèves. Une scène d’inceste, de viol, de sexe et c’est à vos à risques et périls!

Oui, Léopold II était un homme qui ne s’intéressait qu’à s’enrichir personnellement sous l’apparence d’un philanthrope, mais ces militants nouveaux chaussés de Nike, feraitent mieux de mettre des portraits de Martin Luther King, de Rosa Park, de Nelson Mandela sur les murs de la ville. Les murs de la ville doivent porter les traces de l’humanité dans son ensemble avec sa part d’ombre et de lumière. 

« On considérait que les siècles du capitalisme n'avaient rien produit qui eût quelque valeur. On ne pouvait plus étudier l'histoire de l'architecture que par les livres. Les statues, les inscriptions, les pierres commémoratives, les noms de rue, tout ce qui aurait pu jeter une lumière sur le passé avait été systématiquement changé". (George Orwell, 1984).

La pureté n’existe pas, si l’homme ne connaissait pas l’injustice, il n’aspirerait pas à la justice.
Donc dans les cours d’histoire Hitler côtoie Pablo Neruda , mais cet homme devait lui aussi avoir sa part de ténèbres. Quel est l’homme qui serait parfait, irréprochable, sans ombre? Ce qui est dangereux, c'est le suspicion portée envers tout et n'importe quoi qui pousse à vouloir effacer, condamner, fustiger les autres en se prétendant soi-même pur et irréprochable. C'est aussi diaboliser les uns et angéliser les autres. C'est aussi parfois enfermer un groupe dans une caractérisation définitive. Les juifs ne sont-ils pas aussi racistes entre eux?  C'est enseigner l'humanité, c'est présenter aux élèves une vision manéchéenne ou binaire du monde, alors c'est comme nous pensions tels des nazis que tous les résistants étaient des terroristes! 

Alors, Déesse pureté aux intentions vertueuses, je vais te répondre qu'il est nécessaire de savoir marcher dans la boue pour être un homme. 

Madame la Déesse la pureté s’accorde aussi avec Madame l’identitaire. Nous pourrions être homo et rien d’autre, être musulman et rien d’autre, être noir et rien d’autre, être juif et rien d’autre. Je me souviens de mon enfance, je fus rejeté des autres, non parce que j’étais noir, ou gros, mais parce que j’étais maigre, gaucher, solitaire, différent, rêveur. C’est donc toujours la singularité qui est bannie. 

Alors une partie de « la gauche », ironie du sort, ne devient-elle pas dogmatique, autoritaire, donneuse des leçons, la voilà qui joue à la censure, qui place les gens dans de cases, nous quittons dès lors l’humanisme pour entrer dans l’ère identitaire, chaque quartier, chaque maison construite et pensée pour des musulmans, des catholiques, des juifs, des évangélistes etc. Chaque groupe est encouragé à se replier sur lui-même, plus rien ne doit heurter sa sensibilité, ses convictions, son idéologie, son militantisme. 

Ainsi, dans cette perspective identitaire, quelle serait la place de l’école?  La classe n’était-elle pas un lieu où l’on accède au commun? La classe n’est-elle pas le lieu d’une mobilisation collective et participative comme le rappelle si bien le pédagogue Philippe Meirieu? Je pense que mes élèves, surtout en sixième secondaire doivent être capables d'apprécier, de juger, de présenter leurs propres opinions sur toutes les couleurs, toutes les cruautés, tous les actes barbares, toutes les aspérités du monde. Si la pureté exigée ferait d'eux des éternels Candide!

Donc, au lieu de déboulonner la statue de Léopold II, je pense à l'instar de Thomas Gunzig, qu'il serait préférable de mettre une note explicative sur qui était cet homme qui au nom de la productivité a mis des hommes au travail forcé et de nous rappeler que nos mineurs en Belgique étaient aussi traités comme des esclaves. Le risque à venir est de voir des militants se spécialiser dans une cause unique et fermée qu'ils en oublient d'observer le lien qui existe entre les choses. Louis XIV pour réaliser sa belle résidence secondaire a aussi causé la mort de milliers d'ouvriers. On voit sur les réseaux sociaux, des personnes qui comptent le nombre de victimes pour légitimer leur cause, pour la mettre au-dessus de celle des autres, ma cause est la meilleure, est la plus noble. Une sorte de compétition s'installe entre les droits non plus de l'homme mais des hommes, ainsi la perspective universelle de ces droits est abandonnée au profit des droits de chaque groupe identitaire. N'oublions pas alors aussi de déboulonner les statues de tous ces didacteurs noirs africains!

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Commentaires

Portrait de SOUPART André
Merci et bravo pour cette remise au point. Dans le genre nouveau fascisme, vous avez oublié les végans, ces activistes intégristes intolérants !
Portrait de Jacqueline Goffin
Merci Laurent. J’apprécie bcq ton article

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