semaine 38

Le grand tout et n'importe quoi qui fait autorité

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 10 mai 2019

Photo©LaurentBerger

La société se privatise, les espaces des liens sociaux deviennent rares, l’accès à la singularité, à une autre culture devient difficile, l’uniformisation suit son processus. Les outils pour communiquer directement notamment par écrans interposés se propagent. Le toujours plus de choses à consommer semble la loi universelle. Nous pouvons observer une brutalisation des rapports humains dans un univers de l’efficacité où nous perdons l’habitude de nous parler. Un durcissement de l’humain qui s’accompagne de son goût pour sa fierté, sa réputation, sa célébrité est exacerbé par les pressions du marché. Ces tendances se remarquent à l'école chez les adolescents qui se harcèlent, qui filment parfois des scènes où ils s’agressent.

La violence n’est pas gratuite, elle n’est pas spontanée, au contraire, elle s’inscrit dans un récit à défaut d’autres récits qui disparaissent. Nous sommes dans une société liquide mais aussi de la disparition. En effet, des jeunes ont l’impression que des pratiques humaines n’ont jamais existé parce qu’elles ne leur ont pas été transmises. Le devoir de transmission et de l’engagement s’efface devant d’autres priorités à accomplir dans l’urgence. Alors ce n’est plus la force, la sagesse, la beauté, l’expérience qui donne autorité à l’homme mais bien le grand tout et n’importe quoi qui fait autorité.

Le professeur révèle une fonction initiale qui est d’aider l’autre à se libérer, à développer son esprit critique. L’adulte, qui vient en aide aux jeunes est agressé par ces derniers qui ne reconnaissent plus son désir de les ouvrir à une vie ouverte, réelle et non virtuelle, imaginaire et non fabriquée. L’ élève pressé lui rétorquera que tout est bon, il suivra les diktats de la pensée unique, ne pourra plus s’ouvrir à une autre réalité plus complexe.

La violence à l’école est souvent traitée comme un simple fait divers. Un fait de plus à ajouter dans un catalogue convenu qui n’appelle pas à la réflexion par rapport aux déviances nouvelles qui se présentent et qui se généralisent. La violence est souvent perçue comme un événement qui ne serait que particulier, momentané, provisoire. 

L'enseignant ressent l'agressivité de certains de ses élèves qui sont pressés, ingrats. Il peut induire que cette agressivité traduit une dégradation du climat social. L’école devient le lieu où les jeunes s’expriment à défaut d’autres lieux. La violence n’est jamais spontanée, elle est à tort considérée comme innée, elle s’inscrit dans une société qui rend malade les individus devenus schizophrènes, hyperactifs. Des injonctions sans cesse contradictoires sont imprimées dans nos cerveaux.Tant de personnes accumulent des frustrations qu’elles deviennent agressives, revendicatives de façon permanente, elles sollicitent toute notre attention, elles sont le centre du monde. Le scénario classique étant l’élève en manque d’affection qui devient le centre d’attraction en classe, ce dernier exerce une si grande pression afin d’être remarqué que la vie collective se trouve alors menacée. 

A défaut d’exemples positifs qui font sens, la violence est la réaction négative qui se manifeste. A quoi bon prêcher une morale qui ne peut plus se fonder sur des actes concrets qui font sens ? La violence peut prendre en apparence une forme gratuite, spontanée, incompréhensible. Cependant, elle manifeste  une forme d’expression à défaut d’autres moyens d’expression plus intelligents. Elle semble se produire brusquement alors qu’elle se déclare à cause des carences et des mécanisations qui contribuent à la déshumanisation de notre environnement. La violence signale les dégradations antérieures de la cohésion sociale: un effacement de  l'expression des choses fondamentales, le retrait d’une morale commune au profit d’un relativisme excessif. Ainsi, la violence se répand là où la transmission de la vitalité ne s’opère plus. Elle signale une absence des structurations nécessaires au sens de ce qui est préférable. Ce sens qui reconnaît ce qui est appréciable et nécessaire pour s’élever ensemble. L’agressivité ambiante révèle un effondrement moral qui n’est pas uniquement observable chez les pauvres.  Dès qu’un homme raisonnable se permet de critiquer cet effondrement, il est taxé de réactionnaire tout comme l’a été taxé Orwell, alors que sa pensée relevait de l’anarchisme. Ainsi est le paradoxe de notre époque où l’on entend encore l’insulte « intello » Insulte entendue durant la révolution chinoise, le nazisme, aujourd'hui dans les commentaires sur les réseaux sociaux. Celui qui ne pense pas dans le même sens, celui est trop nuancé, celui qui ne suit pas les conseils des coachs, qui ne suit pas la recette du jour. 

Si les hommes semblent affirmer que plus rien n’est vrai, que tout est bon à dire sans scrupule, sans gêne, sans argument, sans réflexion, dés lors tuer devient en effet un acte gratuit. Si le mensonge est équivalant à la vérité, si la mauvaise foi est équivalente à la sincérité, si des journalistes peuvent propager des rumeurs sans vérifier la fiabilité de leurs sources en accusant des personnes qui ne peuvent même plus se défendre, le monde serait similaire à un grand tout et n’importe quoi. « Si l’on ne croit à rien, si rien n’a de sens et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, tout est possible et rien n’a d’importance. Point de pour ni de contre, l’assassin n’a ni tort, ni raison. » Albert Camus, L'Homme révolté (1951)

L’enseignant qui veut conserver le sens humaniste de l’école n’est certainement pas un rétrograde. Il pense au combat qu'il a fallu mener afin de rendre l'instruction et l'enseignement obligatoires. Il se revendique d’une Louise Michel. Actuellement, les jeunes consommateurs préfèrent se rendre au travail pour avoir plus d’objets que d’aller à l’école pour mieux critiquer le monde qui les entoure. L'école ne paraît plus leur priorité. Gagner sa vie à la perdre est un principe que les jeunes consommateurs acquièrent rapidement. Ils peuvent ainsi s'acheter les vêtements de marque en vendant de la drogue. Les objets d’abrutissement se démocratisent, le prix de la cocaïne a baissé, mais les pratiques démocratiques disparaissent. 

Le tableau est certes sombre, mais est-ce que nous ne vivons pas dans un monde qu’Orwell nous avait annoncé? Les auteurs de science fiction ne sont-ils pas des visionnaires? L’homme de demain ne pourrait-il pas avoir la tête baisée, portant un masque pour se protégés de l’air pollué, un casque sur les oreilles pour être dans sa bulle? Certes, cette vision est assez caricaturale, mais ne vaut-il pas mieux prévenir que guérir. 

 

 

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