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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Médicaments pour les élèves

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 19 octobre 2017

Photo©Laurent Berger

De nouvelles pathologies surprenantes se déclarent. Elles doivent ravir les vendeurs de médicaments! Elles me rappellent la lecture du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, un roman d’anticipation écrit en 1931. Dans ce récit, les Alpha constituent l’élite dirigeante, les Bêta forment une caste de travailleurs intelligents, les Gamma  représentent la classe moyenne, les Delta et les Epsilon constituent les classes les plus basses. Depuis quelques temps j’observe que mes élèves sont devenus des profils particuliers, ils en sont réduits à être une pathologie précisée dans les notes de services comme certains individus en sont réduits à leur religion. L’enfermement des êtres humains dans des identités prédéterminées suit donc son cours. Un volonté de catégoriser les hommes et les femmes s’exercent en leur faisant croire que l’on agit pour leur bien, pour leurs besoins. Ainsi, le discours médical se remarque de plus en plus dans la publicité qui vend des remèdes pour atteindre de meilleures performances. 

Le professeur reçoit en classe ses patients. Il tente de s’adapter à leurs besoins spécifiques. Examen en arial 14 pour ceux qui souffrent de troubles de l’attention. Ne pas utiliser le rouge afin de ne pas les brimer. Savoir que celui qui fait des ratures dans son travail présente en fait une imagination formidable! Pallier le déficit affectif de tel perturbateur en la jouant cool et relax avec lui. Comprendre et accepter la violence de certains qui n’ont jamais rencontré la moindre contrariété et sont dans un égo surdéveloppé. Accepter l’arrogance de ceux qui croient tout savoir.

J’accompagne désormais des élèves aux besoins spécifiques, aux pathologies diverses. Je n’ai pas encore reçu l’autorisation de leur distribuer de la rilatine, autrement de la cocaïne légalisée! La drogue n’est-elle pas l’alliée de l’abrutissement général, de la passivité organisée? Pendant que les gens attendent chez les spécialistes, ils demeurent soumis, ils ne vont pas manifester, ils ne font pas grève. Les files d’attente organisées ne sont-elles pas des remèdes à l’agitation qui pourrait être positive? La banalisation de l’administration des anti dépresseurs, des somnifères n’est-elle pas le signe d’une toxicomanie normalisée? La drogue source de créativité, oui, peut-être chez quelques rares génies! Passivité des jeunes accros au cannabis, adolescence prolongée, qui peuvent contribuer à l’auto soumission, nous sommes alors loin de la formation d’un adulte citoyen adulte responsable et actif!

Dans certaines classes, un élève sur six est sous Rilatine, déclare le Dr Patricia Baguet, pédopsychiatre au service de santé mentale Le Chien vert, à Woluwe-Saint-Pierre. « Petit à petit, les parents se disent que ce n'est pas si grave. Pourquoi ce médicament n'aiderait-il pas leur enfant aussi ? » Il serait intéressant de s’interroger sur les effets à long terme de cette potion magique. Il est étonnant de ne pas voir apparaître sur nos écrans des publicités qui soignent toutes les tares qui dérangent l’organisation d’une société qui normalise et qui contrôle les comportements. 

Bien sûr, il est des enfants qui sont éventuellement hyper actifs. Si ce n’est que tous les enfants sont un peu hyper actif et ne savent pas se concentrer pendant des heures!  Nous assistons à une médicalisation des différences: à savoir que ceux qui ne sont pas assez productifs sont stigmatisés sous couvert d’être à leur écoute: ils sont priés de se soigner, de se faire reconnaître, de se déclarer.

Me voilà, j’ai une épreuve externe à te faire passer, toi, tu as droit à une des feuilles en A3! « Monsieur moi aussi, j’ai droit à des soins particuliers! »

Je lis les notes de service qui me demandent d’être particulièrement attentif et compréhensif à l’égard de tels cas particuliers: situation familiale difficile, troubles détectés, hyper sensibilité. Donc, sans nous donner les moyens ni la formation adéquate, nous devons jouer aux psychologues, aux médecins. En même temps, on nous demande d’assurer la discrétion qui est de rigueur. Tout en veillant à la mise en ordre des élèves qui sont en échange linguistique jusqu’à la fin de l’année scolaire.
Troubles de l’acquisition de la coordination de la motricité qui entrainent des difficultés au niveau du geste graphique. Dyslexie- dysorthographie repérée. Troubles des fonctions attentionnelles détectés. Ces mots en disent long sur la volonté de détecter, de trouver, d’identifier la moindre chose qui semble anormale. Comment alors organiser des épreuves communes? Comment tenter d’avoir des exigences communes?  

Je dois aussi veiller à prévoir des travaux à caractère éducatif à remettre au proviseur pour les élèves qui sont sanctionnés. Par conséquent, la charge de travail augmente, le professeur doit désormais assurer des services appropriés. C’est un fonctionnaire doué d'une psychologie facile et rapide à bon marché! 

Dans ce meilleur des mondes, il faudrait vérifier les moyens mis à disposition aux enseignants pour répondre à ces besoins. Il est bien beau et honorable de présenter des démarches d’inclusion dans des classes de trente élèves, dans des locaux insalubres! C’est tout à fait réalisable bien entendu et merveilleux!

D’une part, nous sommes dans une société qui fait semblant de valoriser la différence mais qui en fait la contrôle de plus en plus. D’autre part, je m’interroge sur la disparition de la dimension universelle humaine. Où en sont les normes et les contraintes communes? Qu’en est-il de la volonté d’émanciper en transmettant une formation partagée? Où se trouve la possibilité donnée à un dépassement de soi, si on est toujours à l’écoute de vos besoins personnels? Ce dépassement de soi n’est pourtant possible que par la rencontre d’obstacles. Cette rencontre n’assure-t-elle pas la liberté? 

Je n’ai bien sûr pas affirmé qu’il fallait exclure les hyper actifs de la classe. Au contraire, mais faut-il pour autant les bourrer de médicaments pour les calmer au risque de les voir de mauvais humeur à causes des effets secondaires? 

La contestation ne s’exprime plus dans un espace humain où la résistance et la transgression intelligentes peuvent vivre. Elle se transforme en dépression, en violence, en comportements dits déviants que le pouvoir s’empresse de maîtriser par la médication.

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