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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Maître passeur

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 31 août 2017

Photo © Laurent Berger

Pour cette rentrée scolaire, je voudrais réaffirmer la défense de la présence libératrice du maître passeur. «Mais c'est alors et ainsi que la performance supplante la connaissance et que la communication, en tant qu'action marchande, supplante la reconnaissance … de l'autre, et que, au bout du compte, pour être performant tous les moyens sont bons.» (Nestor Romero)

Hermès est un passeur entre les dieux et les hommes, médiateur, guide dans les déplacements hasardeux. Est-ce qu’un individu peut s'élever sans un maître amical, présent, défendu, juste, reconnu? Une démotivation se renforce chez les enseignants qui ne peuvent plus transmettre ce qu’ils pensent être important. Nous savons que les poètes, les philosophes, les artistes ont souvent horreur du bruit. Ils préfèrent le silence, le retrait, la distance. Soyons dans le coup, dans le mouvement, tel est le mot d’ordre général. Espérons que les lettrés ne soient pas en voie de disparition.

Il est important de réenchanter l’école: lui redonner un sens. La transmission et le partage sont du côté du long terme. Ces pratiques humaines ne sont pas directement évaluables. Elles sont remises en cause par  la perspective unique de l’utilitarisme économique. L’humaniste défend le devoir de transmission. Encourageons nos enfants à se rendre à l'école ne pensant à ceux qui doivent fuire les guerres. L'école doit représenter une chance, un espace attirant, un lieu de dialogue.

Hannah Arendt concilie la pensée libertaire et la pensée de l’héritage. Cette conciliation définit l’originalité de sa démarche intellectuelle. Cette femme s’est toujours tenue à distance des étiquettes, des discours convenus. Hannah Arendt insiste sur la transmission à travers le temps et reconnaît la valeur de l'autorité. Enseigner est un acte politique. Par conséquent, le professeur n’est pas neutre, puisqu’il choisit délibérément de transmettre les valeurs élues à travers les contenus des connaissances qu’il aura soigneusement désirer partager. Choisir d’enseigner Érasme n’est pas neutre. Les pédagogues qui croient que le savoir n'a plus d'importance partagent un mythe.

J’affirme souvent à mes élèves que les livres sont mon pays, que ceux-ci nous proposent d’autres visions du monde souvent moins caricaturées que celles présentées dans les médias. Les romans présentent des personnages plus complexes, qui sont davantage par delà le bien et le mal. Le maître passeur est présent pour que les élèves puissent apprendre à déchiffrer les stéréotypes, les visions binaires qui circulent autour d’eux. Ensuite, celui-ci leur donne à lire d’autres récits qui échappent aux logiques rentables, vendables, facilement identifiables. Il leur apprend à distinguer la beauté d’une langue qui devient moins en moins utilisée mais qui malgré tout résiste, existe dans son intensité.

L’élève émancipé peut s’élever en goûtant aux textes plus difficiles des auteurs que nous nommions jadis les incontournables. Affirmer qu’il existe des auteurs indispensables est aujourd’hui mal vu au nom d’une l’anti-discrimination qui cache un nivellement qui pourrait bien être organisé. Les romans bénéfiques pour notre santé mentale précisent la complexité du monde et se tiennent à l’écart les idéologies réductrices. Le langage médiatique présente une régression de la qualité narrative. Par contre, le langage littéraire exprime des récits qui désirent nous bousculer, nous changer les idées, pas au sens de nous divertir, mais au sens de nous éloigner des influences simplificatrices.

Il faut donc bien un maître passeur qui ne soit pas au service de ce que veulent nécessairement entendre les élèves selon leur profil, leur culture, leur religion. La société du marché écarte les individus de l’élévation culturelle, de l’enrichissement personnel, de la chronologie. Les jeunes consommateurs ne savent plus grandir, progresser, se transformer. Plus précisément, les adolescents hypnotisés par le marché se révèlent tout sauf des élèves volontaires, audacieux. Ce sont des clients capricieux, des caïds vendeurs, des caractériels, des fraudeurs avérés. Les professeurs avertis s'interrogent sur les raisons de ce constat. Les jeunes consommateurs ne savent plus se comporter à l'école comme des élèves responsables de leur instruction. Le marché provoque une déréglementation: il met en difficulté l'école. Elle tente d'enseigner les interdits qui correspondent à des valeurs humanistes. A l’opposé, la publicité véhicule les valeurs tribales, les instincts guerriers. Certaines chansons de rap américain véhiculent des valeurs machistes, sexistes. La récupération commerciale du rap par les «majors» a laminé la fonction culturelle et humaine du rap qui était de présenter une autre langue opposée à la langue de bois.

L'enseignant humaniste désire donner aux élèves une culture précise qui libère des entraves locales. Seulement, un multiculturel commercial entraîne en fait un repli d'une identité prédéterminée ou ethnique. Au non d'un scepticisme relativiste, les bien-pensants prudents délaissent la culture générale. Alors, l’école n'enseigne plus d'alphabet commun. Cette langue commune est délaissée, car les paternalistes ont peur de paraître intolérants, racistes.

Nous ne sommes plus en mai 68. La révolte fut à cette époque indispensable. Mais, aujourd'hui, nous ne vivons plus dans le même contexte. Les nouveaux libertaires continuent à penser comme s'ils se trouvaient encore en 68. Aujourd'hui, ils se révoltent contre une culture qu'ils considèrent comme bourgeoise. Du coup, Genet dont le style surpasse la réduction de la langue contemporaine est considéré comme bourgeois et est délaissé. Or Genet semblait bien plus révolté que certains nouveaux libertaires. Jadis, des adolescents se révoltaient contre l'autorité arbitraire. Aujourd’hui, ils semblent se montrer méprisants, indifférents par rapport à ce qu’un maître pourrait leur transmettre, ils ne désirent pas changer leurs habitudes. L'enseignant ne parvient plus à affirmer son autorité amicale dans un monde du laisser-faire proposé par la logique néolibérale qui a réussi à récupére rà son profit certaines valeurs de Mai 68 telles que la flexibilité, la jouissance, le plaisir immédiat. Mais ces émotions vendues sont-elles vraiment les nôtres?

Les jeunes consommateurs s’attaquent à la personne sensible représentée derrière l’enseignant: l’intellectuel, le penseur, le lettré. Un peu comme dans les arts martiaux, l'apprentissage nécessite une progression, une lenteur, une écoute du maître qui a la ceinture noire. Aujourd'hui, les koachs sont des entraîneurs qui séduisent en vendant une rapidité des résultats parce que l'enseignant public présente des classes trop nombreuses.

Le dogme de la rentabilité nie l'expérience du professeur. Jadis, sa connaissance et son éthique le mettaient au-dessus de ses élèves : non sa propre personne. Aujourd'hui, les jeunes agressent la personne qui est derrière une fonction devenue imprécise et de moins en moins reconnue. Cependant, les adolescents sont en réalité du demandeur de transmission, passées les premières réticences, en gagnant leur confiance, en voulant encore résister, le dialogue reprend, certains finissent par être reconnaissants. On ne peut viser l'excellence si le professeur n'est pas valorisé, si les parents ne lui font plus confiance, s'il est accusé d'être trop exigent, s'il ne répond aux demandes du monde des entreprises. Il ne peut rendre libre s'il n'est pas lui-même autonome. La pensée du profit obscurcit nos émotions, mais ces dernières demeurent indépendantes lorsque le professeur et ses élèves se libèrent des rumeurs de la ville. Il s'agit de pouvoir quitter le monde profane pour pouvoir vivre des sentiments qui nous appartiennent réellement. C'est dans cette perspective que je défends l'école publique, laïque, républicaine.

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