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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Non, je ne suis pas réactionnaire et oui, j’aime mon métier

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 24 avril 2018

Photo © Laurent Berger

Je vais être clair, direct, je ne suis pas réactionnaire, s’il m’arrive de réagir, ce n’est pas contre le progrès, mais contre le revers de la médaille de l’évolution. De plus, l’évolution n’est pas à confondre avec le progrès. Non, je ne dis pas que c’était mieux avant, je ne suis pas nostalgique, passéiste, j’utilise les nouvelles technologies en classe, j’invite parfois mes élèves à prendre leur smartphone pour visionner des vidéos sur l’actualité. Non, je ne critique pas sans cesse mes élèves, souvent, je reconnais leur talent quand ils m’écrivent un excellent texte argumenté quelle que soit leur origine ou leur classe sociale.  Il existe toujours dans un groupe de jeunes, un ou deux élèves qui viennent spontanément vers moi en fin d’heure pour dialoguer, me demander mon avis, me montrer une production écrite, me parler de ce qui se passe autour d’eux. Surtout, je suis toujours surpris par la volonté de certains de se faire entendre, de s’exprimer. Il y a la confiance qui se gagne, et vous ne pouvez pas l’obtenir si vous êtes borné, replié sur vous-même, aigri. J’ai toujours pris conscience que si je devenais un jour un professeur aigri, ayant perdu son enthousiasme, il serait de mon devoir de m’arrêter aussitôt, de déposer les outils et de ranger mon tablier. 

Non, je ne donne pas un cours ex cathedra, au contraire, je les sollicite, les interpelle, les pousse à développer leur esprit critique, je les invite à ne se soumettre à aucun dogme, à trouver dans leur culture, dans leur religion ce qui peut contribuer à leur épanouissement personnel. 

Il est rare que l’on me taxe de réactionnaire, ceux qui me connaissent, savent que je suis plutôt un libertaire, voire « un anarchiste » pour qui l’éducation, l’émancipation de tous et j’ai bien dit de tous ont toujours été la priorité. Je ne représente pas une élite qui voudrait imposer sa culture bourgeoise. Au contraire, je constate que les élites n’aiment pas partager, transmettre aux socialement défavorisés afin de maintenir leur pouvoir. Je ne rejette pas la culture de mes élèves bien que celle-ci est parfois fabriquée par des adultes manipulateurs. 

Non, je ne suis pas raciste, je ne crois pas à la supériorité d’une race ou d’une culture sur l’autre. Encore une fois, je me dois de préciser les choses; bien sûr, souvent, on prend un mot dans un article, on le tire de son contexte, on l’interprète isolément afin de me coller une étiquette pour se rassurer, me mettre facilement dans une case. Je refuse la pensée binaire. J’ai travaillé dix ans dans une école à discrimination positive dans un milieu économiquement défavorisé, une école où la mixité sociale dans tous les aspects était quasiment inexistante. J’ai toujours dénoncé avec mes élèves, sans démagogie, sans victimisation, cette situation inacceptable. 

Oui, je suis pour la diversité des savoirs, pour la plus grande diversité. Je ne veux pas revenir à l’école d’hier, elle ne m’intéresse pas. Adolescent, je n’aimais pas l’école, je la trouvais figée, carcérale, reproductrice des clivages sociaux, ma curiosité me portait plus vers les livres. Je déplorais le manque de certaines connaissances enseignées en économie, en sociologie, en histoire, en droit. Je regrettais le peu d’heures d’éducation physique, je souffrais de l’omniprésence des points qui favorisaient la compétition et la tricherie. Alors, je ne vais certainement pas prétendre qu’il ne faut pas changer l’école, la conserver telle qu’elle est. Au contraire, j’affirme qu’il faut la changer mais pas dans le sens d’une évolution qui est en fait néolibérale mais bien dans le sens d’un progrès social.

Non, je ne suis pas réactionnaire parce que j’ai choisi un métier pour aider l’autre, non pas pour le dominer, non pas pour être son maître à penser, mais afin qu’un jour il soit son propre maître. Non, je ne suis pas toujours négatif, il est des professeurs qui mettent en scène des pièces de théâtre, qui organisent des voyages scolaires, qui donnent des cours de rattrapage, qui se remettent question et qui savent changer leur pédagogie. Il est aussi des élèves qui m’étonnent par leur volonté de s’en sortir, qui se surpassent alors qu’ils sont pourtant dans des situations difficiles. Surtout, il est des élèves qui m’apprennent plus que je leur apprends. Ces derniers peuvent me forcer à me remettre en question. Si je n'étais pas dans cette attitude d’autocritique, je ne pourrais pas vivre tous les jours avec des jeunes. Ceux-ci m’incitent à sortir de ma routine, à m’ouvrir à eux, à les écouter. Je veux dans cet article, afin que je puisse continuer ma chronique, éclairer ma pensée afin d’éviter les malentendus. Je ne veux en aucun cas paraître pessimiste sur l’avenir de la jeunesse, même si je le suis parfois sur l’avenir de l’école, ce qui est bien différent, j’invite souvent mes élèves à aller voir ailleurs qu’à l’école et aussi à sortir des murs. A sortir de la pesanteur qui existe encore aujourd’hui dans les rythmes scolaires, à aller voir ce qui se passe par delà les murs. Je n’en veux pas aux adolescents sur les travers de notre époque que je décris dans ma chronique, j’en veux davantage aux adultes qui les séduisent, qui leur mentent, qui sont démagogiques, qui les manipulent, qui leur vendent de beaux produits. J’ai confiance en la jeunesse, car parmi elle, il y aura toujours des non conformistes, des inventeurs  d’autres façons de vivre. Je n’aurais pas choisi métier si je n’étais pas profondément convaincu que le dialogue est la première source du progrès social. En dessous de cet article, les paroles de la chanson de Pink Floyd, "High hopes" qui décrivent l'espoir trouvé en la jeunesse. 

Beyond the horizon of the place we lived when we were young
In a world of magnets and miracles
Our thoughts strayed constantly and without boundary
The ringing of the division bell had begun

Along the Long Road and on down the Causeway
Do they still meet there by the Cut

There was a ragged band that followed in our footsteps
Running before times took our dreams away
Leaving the myriad small creatures trying to tie us to the ground
To a life consumed by slow decay

The grass was greener
The light was brighter
When friends surrounded
The nights of wonder

 

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Commentaires

Portrait de Ouardia DERRICHE
Bravo et merci d'être ce que vous êtes et d'être encore là contre vents et marées (néolibérales, entre autres). Je suis moi-même ce que je suis en grand partie grâce à une brochette d'enseignants et surtout d'enseignantes qui m'ont donné le goût de l'intelligence du monde et de l'intelligence tout court, qui ont cru en moi et en mes capacités. Je leur en suis toujours infiniment reconnaissante et je ne leur mesure pas mon admiration. Courage! Tenez bon! Ma fille est elle aussi professeure de langues germaniques dans un lycée dit à discrimination positive: elle aime son métier et ses élèves qui le lui rendent bien. Je vous embrasse. PS - En effet, on ne naît pas vivant, on le devient. Et c'est le résultat d'une lutte incessante contre tous les aspects du projet mortifère qui habite tout entier le système néolibéral.

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