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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Nulle éthique sans esthétique. Nulle transgression intelligente sans esthétique.

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 06 novembre 2017

Photo © L. Berger

La servitude est souvent volontaire, la soumission accompagne le conformisme de l’obéissance. Je pourrais déplorer l’absence de transgression intelligente chez certains jeunes. Je pourrais aussi affirmer que désobéir de façon intelligente s’apprend. C’est dans le vide de la pensée que s’installe le totalitarisme. C’est dans l’absence de certaines disciplines artistiques telles que l’esthétique et la réthorique que s’installent des comportements régressifs. Il est curieux de toujours évoquer de nouvelles pédagogies alors que la rhétorique par exemple était enseignée chez les anciens Grecs. La démocratie, c’est l’apprentissage de l’argumentation et du dialogue. Alors que les opinions circulent si facilement, l’argumentation fait défaut. Il est donc nécessaire de comprendre que l’école telle qu’elle est envisagée actuellement par les marchands restreint les champs du possible, réduit les espaces de liberté, ne forme plus d'artistes, ni des citoyens, des personnes automnes qui savent quand il est nécessaire de désobéir. La désobéissance demande un sens de l'imagination. 

L’acceptation de la contradiction est nécessaire dans une démocratie qui se veut active. Le déficit de la présence de l’argumentation se remarque dans les copies des élèves qui se cantonnent de plus en plus à l’affirmation gratuite. La pratique de la remise en question de soi nécessite un sens de la mesure, de la responsabilité que l’hédonisme marchand contrecarre. Jadis, le plaisir fut interdit. Aujourd’hui, il est imposé: le bonheur calculé est vendu. L’hédonisme s’est vulgarisé. Il est interdit d’interdire est devenu un dogme. Un nouvel ordre moral s’impose contre l’austérité de l’apprentissage et l’effort de s’élever vers autre chose. Or, comme je l’ai souvent souligné, ce n’est que par la rencontre d’obstacles que la liberté se forme. Ce n’est que par la reconnaissance de contrainte que la transgression intelligente peut s’exercer. Si Picasso n’avait pas connu les contraintes imposées par les grands maîtres, il n’aurait pas pu désobéir volontairement pour libérer son art. De même, si l’élève n’apprend pas à écouter une argumentation convaincante, il ne pourra jamais apprendre à relativiser son opinion toute faite. 

La logique marchande distribue ses injonctions en portant le masque de la bonne humeur. Tout doit être accessible directement comme le paradis alors qu’il est en réalité demandé d’écraser son voisin dans la performance et le mépris. L’apprentissage n’engendre pas un plaisir immédiat. Apprendre afin de progresser, ce n’est pas automatiquement se divertir. S’instruire, ce n’est pas se réfugier dans la première croyance venue. Le savoir émancipateur n’est pas rassurant, car il bouscule le conformisme, exige le silence, la concentration, le recul. La logique marchande s’entend pour récupérer les jeunes dans les mécanismes réducteurs. Cette logique mercantile vend les croyances réconfortantes qui remettent en cause l’indépendance d’esprit.

Mai 68, ce n’était pas simplement la revendication du droit de jouir, c’était aussi la manifestation de la volonté de l’esprit critique et de l’imagination au pouvoir. En outre, il ne fallait pas trop prendre au sérieux un slogan qui était de l’ordre de la farce: « Il est interdit d’interdire ». Il faudrait toujours se méfier de la pensée du slogan qui semble devenir partout présente. La pensée du raccourci, facile, direct rend les transgressions banales, faciles.  Plus besoin alors d’argumenter, de mener une réflexion qui pèsent le pour et le contre. Plus besoin de penser à l’éthique et à l’esthétique de sa désobéissance. 

Le photographe cadre sa photo, le nouvelliste pense à l’intensité de son récit, le créateur accepte la contrainte d’un rituel qui lui permet d’oser franchir certaines limites. L’apprentissage suppose inéluctablement l'acceptation de la contrainte. Cette contrainte n’est plus acceptée, elle est devenue insupportable pour ceux qui veulent jouir n’importe comment sans entrave. Un faux laisser-aller vendu ne permet pas aux élèves d'accéder à une véritable autonomie. Si le professeur ne veut pas négocier, les élèves se rebiffent. Celui qui a fondé un sens dans le passé n'est plus écouté dans le présent. La mémoire s'estompe: « Monsieur, on n'a jamais vu ça! » L'enseignant ne sait plus être un auteur, un passeur. Le malheur de notre époque, et j’entends dès à présent, ceux qui vont me traiter de ringard voire même de réac parce que je ne partage pas l’ambiance décontractée de la post vérité et du relativisme excessif, est l’abandon du devoir de transmission de l’éthique accompagnée de sa soeur indispensable qu’est l’esthétique. L’apprentissage du jugement de goût peut s’exercer notamment avec l’enseignement de l’histoire de l’art, avec la pratique de la musique, avec aussi l’exercice théâtral de la réthorique. 

Le professeur humaniste révèle une fonction initiale : aider l’autre à se libérer des déterminismes. Cet adulte, qui vient ainsi en aide aux jeunes, est agressé par ces derniers lorsque certains d’entre eux affichent leur conformisme. Ceux-ci ne reconnaissent plus son désir de les ouvrir à une vie différente, réelle et non virtuelle, imaginaire et non fabriquée. La violence est souvent perçue comme un événement qui ne serait que particulier, momentané, provisoire. L'enseignant ressent l'emportement de ses élèves pressés, ingrats. Il peut induire que cette agressivité traduit une dégradation du climat social. L’école devient le lieu où les jeunes s’expriment à défaut d’autres lieux. La violence n’est jamais spontanée : elle présente une histoire qui devrait être écoutée. Cette histoire, nous refusons de la lire ou alors nous l’inventons en appelant des experts qui nous remplacent. Tant de personnes accumulent des frustrations qu’elles développent des pathologies diverses. Tandis que ceux qui résistent sont parfois criminalisés, voire même considérés comme des terroristes. En Belgique, des militants anti OGM qui ont arraché des pommes de terre dans  un champ comparaissent devant un tribunal. D’un côté, les transgressions régressives s’expriment très facilement, panneaux publicitaires invitant les jeunes filles à fréquenter des petits messieurs âgés. De l’autre côté, les transgressions créatrices se font plutôt rares.

L’absence du développement de l’esthétique à l’école est due au fait que l’on pense que la Raison peut empêcher la barbarie. Or un irrationnel appauvri est néfaste. A force de mettre le couvercle sur l’irrationnel, ce dernier se soulève de manière dégénérée. L'irrationnel enrichi peut pourtant lui aussi contribuer au bonheur de l'humanité. Un homme raisonnable risque de devenir sec et insensible. 

Il est illusoire de vouloir fonder un nouveau monde avec ceux qui sont par essence des nouveaux en les dispensant de la présence d’une autorité, d’un passeur. Est passeur celui qui transmet une méthode qui a fait ses preuves dans le temps. Alors que les gourous sont omniprésents, que les opinions faciles se propagent, les maîtres intelligents ne rencontrent plus de disciples disposés à écouter la sagesse des anciens devenus des nuisances au jeunisme actuel et au politiquement correct dominant.

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