semaine 28

Savoir dire je ne sais pas

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 06 mai 2020

Photo © Laurent Berger

Comment peut-on être expert d'un virus qu'on ne connaît pas encore bien? Partout, des experts déclarent qu'ils détiennent la vérité. Il en est de même de nos dirigeants qui devraient avouer ne pas savoir. En tant que professeur, le plus difficile apprentissage fut pour moi de ne pas répondre par une certitude aux élèves et d'avouer mon ignorance. Les réseaux sociaux donnent la capacité aux gens de s'exprimer directement après avoir lu tout et son contraire. Les avis qui circulent dans les commentaires se présentent souvent de manière radicale, relèvent de la pensée binaire, du rejet de l'autre, de la certitude parfaite. Les donneurs de leçon, les slogans, les pour ou contre, les prises de position finissent par nous fatiguer. 

Ainsi, devant un virus qui ne nous a pas encore tout dit, lorsque je rentrerai éventuellement à l'école le 18 mai, je vais devoir maintenir cette volonté d'apprendre aux élèves à s'abstenir, à douter, à comparer les informations qui leur sont données. Masqué, je vais leur répondre que le masque n'est pas le remède miracle, que d'autres mesures de précaution sont indispensables comme la distanciation sociale. Que les experts ne sont pas tous d'accord sur la portée contagieuse des enfants. Que le confinement imposé n'est peut-être pas la solution et qu'une auto discipline, un sens de la responsabilité de l'individu face au collectif auraient été préférables. Mais que nous pouvons aussi douter de la nature humaine, même si le facteur cutlurel  est à prendre en considération. Meilleure auto discipline des nordiques? Ou alors facteur génétique différent?

Nous avons vu que le même expert pouvait changer d'avis, donner des injonctions paradoxales par exemple concernant le port du masque. Tout ce que nous savons c'est que nous pouvons tous nous improviser couturier ou épargner 200 euros par mois pour acheter des masques en nombre suffisant alors que dans d'autres pays, il semblerait qu'il existe des distributions gratuites. Je vous avoue que plus le temps passe, moins je sais, plus je doute.

Oui, je doute des injonctions paradoxales que nous recevons de ceux qui nous dirigent. Eux aussi devraient apprendre à se taire. Certains de leurs directives, ils en viennent à donner des ordres inapplicables comme en temps de guerre. Je donnerai cours masqué. Je vais socialiser mes élèves tout en tenant mes distances. 

Il est préférable ainsi de dire "je ne sais pas" plutôt que de donner des consignes contradictoires et de prendre le risque de devenir autoritaire. L'autorité se renforce lorsqu'elle veut maintenir son ton directif. En temps de guerre, on a vu des généraux demander de fusiller les déserteurs qui ne voulaient pas aller à la boucherie. Si une deuxième vague plus sévère arrive alors que le personnel hospitalier est déjà épuisé moralement et physiquement, aurons-nous droit à un confinement plus strict? Encore une fois, nous n'en savons rien! 

Le professeur qui parle à son public va mouiller son masque, il devra nécessairement en garder plusieurs avec lui. De plus, les signes que donne notre visage sont importants dans la communication non verbale (je pense tout particulièrement aux cours de langue) De plus, il faut tenir compte que porter des heures un masque peut s'avérer problématique pour la santé. Il est clair que c'est une fois de plus sur le terrain que nous allons gérer ce problème. Donner du travail aux élèves en classe n'est pas certes un problème. Mais je considère le dialogue avec les élèves comme une nécessité en tant que professeur de français. L'expression orale est importante aussi. Ceci ne veut pas évidemment dire que je suis contre le port du masque, je parle ici de ses inconvénients. Je mets ma ceinture en voiture même si elle peut présenter des inconvénients.

Dés mon retour en classe, il sera donc important de montrer que ce qui caractérise la vie, c'est sa complexité, sa singularité. Je vais devoir insister sur le sens de la nuance, signaler que tout n'est pas blanc ou noir, montrer que le gris existe. Ce virus m'aura appris qu'un vaccin ne sera pas non plus la solution miracle.  Si nous ne changeons pas notre mode de vie qui aura mis la pression sur la nature qui nous entoure et qui aura diminué notre système immunitaire, ce remède sera sans doute inefficace.  L'homme semble pressé de vite revenir à la norme, je ne suis pas certain qu'il soit prêt à comprendre que c'est cette norme qui n'est pas normale. 

L'injonction paradoxale est une composante essentielle du pouvoir, relisons 1984 d'Orwell afin de nous en souvenir. Je ne vais pas demander à mes élèves de ne pas chiquer si je chique moi-même. Le pouvoir repose sur l'incohérence pour renforcer son ordre qu'il désire maintenir. Je vous dis de prendre les transports en commun alors que je ne les fréquente pas. Je dispose d'un chauffeur. Je parle de l'école comme si les enfants n'étaient qu'entre eux et donc ne risqueraient rien et comme si tous les enseignants avaient moins de 50 ans.

En conclusion, je ne sais pas ce qui va se passer, l'incertitude fait partie de la vie. il est clair qu'un professeur doit rassurer ses élèves, leur permettre de vivre en sécurité. Mais je ne vais pas leur mentir (surtout pour les plus âgés) Je ne vais pas leur prétendre que tous les principes de précautions prises pourront éviter tout risque. La vie est elle-même un risque. Je ne vais pas non plus leur mentir en leur affirmant que mon école présente une hygiène parfaite, que les bâtiments scolaires sont merveilleux.  

Aussi, trop de bavardage tue la pensée, trop de bruit étouffe la réflexion, trop de rumeurs nous déstabilisent. Alors, si un élève me demande de jouer à l'expert, il faudra que je lui dise: "Ecoute, le professeur n'est pas celui qui sait tout. "

Renforcer son pouvoir en arrosant la population d'informations contradictoires au lieu de demeurer humble, d'apprendre à se faire tout petit devant les difficultés de la vie. Ces informations contradictoires finissent par nous empêcher de penser par nous-mêmes. Un savant mélange du vrai avec du faux. Ne portez pas de masques chirurgicaux, achetez-les en grande surface. Alors, je ne sais plus quoi penser de manière raisonnable. Enfants pas très contagieux ou pas, je n'en sais rien. Nous sommes ainsi dépourvus. Mais dire je ne sais pas, c'est aussi faire preuve de courage! On croit mourir pour sa patrie, on meurt pour les industriels. Citation bien connue qui finit cet article.

Mots-clés

Il semble que vous appréciez cet article

Notre site n'est pas devenu payant! Mais malgré le bénévolat de ses collaborateurs, il coûte de l'argent.

C'est pourquoi, si cet article vous a plu (et même dans le cas inverse), nous faire un micropaiement d'un ou de quelques euros nous aiderait à sauver notre fragile indépendance et à lancer de nouveaux projets.

Merci à vous.

Nous soutenir Don mensuel

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2020 design by TWINN