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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Violence gratuite?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 18 mai 2017

Déterminisme de la violence. Photo©Laurent Berger.

La violence à l’école est un sujet qui est mis en évidence par les médias. Il faudrait pourtant percevoir au-delà de ce qui est spectaculaire, directement visible: rechercher ce que signifie la remise en cause de ce que l'enseignant pourrait incarner, représenter. 

L’agression commise est-elle spontanée? Qui sont les auteurs? Que traduit l’utilisation de la violence? Surgit-elle de nulle part?  Peut-elle être réduite à un simple fait divers parmi d’autres? Quel est le signal qu’elle nous envoie? Pourquoi celui vient en aide est-il attaqué. Celui qui l’allié, à savoir l’enseignant, devient parfois l’adversaire à abattre! 

Il faudrait aussi se demander pourquoi le professeur devient la cible d’agressions de remise en cause de sa fonction, de sa personne, de ce qu'il peut apporter, donner. La violence n'est pas toujours le signe d'une révolte contre l'ordre établi, elle peut être aussi l'expresion d'un refus du changement: "Monsieur, pourquoi voulez-vous nous changer?"

La violence n’est pas toujours gratuite, elle est une réponse donnée, elle est une façon de s’exprimer. Donc, il est nécessaire de comprendre les auteurs de la violence, d’analyser les causes, sans pour autant les déresponsabiliser, les excuser. Comprendre sans pour autant justifier. Mais aussi rarement sont écoutés les professeurs attaqués, on les a souvent culpabilisés avec cette affirmation facile et rapide: « Vous avez manqué de pédagogie! Vous n’avez pas su vous mettre au niveau des jeunes! Vous manquez d’autorité! La violence, ça se gère! »

Certains jeunes assimilent parfois la violence à une façon de s'exprimer comme une autre: « Monsieur, on ne fait que s’amuser! » Mais, il se pourrait que ce moyen d’expression signale une absence d’alternative, un refus d’accepter les contraintes inhérentes à l’apprentissage: agression contre l’exigence, contre la réflexion, contre la volonté de dépasser, de franchir les frontières. Dés lors, ce n’est pas le manque d’autorité qui est dans ce cas la cause chez le professeur, mais bien justement son autorité pour changer ou pour agir qui est visée. Une agression délibérée qui n’est pas sans rapport avec les travers contemporains du clientélisme. Le meilleur pédagogue peut se retrouvé agressé parce qu’il n’aurait pas répondu à ce qu’attendent les élèves, mais aussi désormais les parents: « Vous n’aimez pas mon enfant! Vous ne l’écoutez pas! » 

Par ailleurs, certains jeunes défavorisés ne trouvent plus d'issue à leur révolte. Ils n'ont pas reçu la connaissance qui aurait pu les éclairer sur leurs frustrations. Alors, ils montrent leur ingratitude. Leur ignorance devient alors arrogante. Elle se révèle être une arme contre un système insupportable, mais aussi parodoxalement contre ce pourrait les en sortir. Ces jeunes qui ne sont plus tellement en colère contre la société, mais plutôt qui voudraient surtout y rencontrer tous les plaisirs qu'elle offte. 

L’enseignant est également parfois interprété malgré lui comme un représentant des puissants, celui qui reproduit le système, même s’il le critique lui-même. Pourtant, il est des puissants qui méprisent les enseignants: « Ils ne sont pas assez rentable! Ils ne préparent pas assez les jeunes aux métiers de l’entreprise! Ils ne font que travailler 20 heures par semaine!"

Le professeur humaniste révèle une fonction initiale est d’aider l’autre à se libérer, à briser ses chaînes, à sortir de la victimisation, à passer à l'action. L’adulte, qui vient en aide aux jeunes, est agressé par ces derniers qui refusent son désir de les ouvrir à une vie ouverte, réelle et non virtuelle, imaginaire et non fabriquée, en devenir et non déterminée. 

La violence à l’école est souvent traitée comme un  fait de plus à ajouter dans un catalogue convenu qui n’appelle pas à la réflexion par rapport aux déviances nouvelles qui se généralisent. La violence est souvent perçue comme un événement qui ne serait que particulier, momentané, provisoire. L'enseignant ressent l'agressivité de ses élèves pressés, ingrats. Il peut induire que cette agressivité traduit une dégradation du climat social. L’école devient le lieu où les jeunes s’expriment à défaut d’autres lieux. La violence  peut présenter une histoire, si l’acte parait absurde, néanmoins, les causes de celle-ci peuvent être découvertes: espaces confinés, locaux surchauffés, manque d’exercices physiques, absence de création artistique, conformisme du consumérisme, conservatisme ambiant. 

Tant de personnes accumulent des frustrations qu’elles deviennent invivables. Par défaut d’exemples positifs qui font sens, la violence est la réaction négative qui se manifeste. A quoi bon prêcher une morale qui ne peut plus se fonder sur des actes concrets qui font sens ? A quoi bon la liberté si nous sommes exploités à nous mécaniser, à nous reproduire?

La violence signale les dégradations antérieures de la cohésion sociale: un effacement de l'expression des choses fondamentales, le retrait d’une morale commune au profit d’un relativisme excessif, d'une obligation de produire. Ainsi, la violence se répand là où la transmission de la vitalité ne s’opère plus. Elle signale une absence des structurations nécessaires au sens de ce qui est préférable.  L’agressivité révèle un effondrement moral qui n’est pas uniquement observable chez les pauvres. La violence n'est-elle pas encouragée, légitimée, présentée comme modèle, comme une façon unique de résoudre les conflits, à travers certains films, certaines publicités. Les puissants ne se comportent-ils pas comme des prédateurs en costume et cravate? Il est facile de pointer du doigt la petite délinquance quand les grands de ce monde volent, polluent l'air de rien, tranquillement! 

L’arrogance du néolibéralisme est de nous faire croire qu’il est le seul système viable à nous permettre la démocratie. Il en serait la seule garantie d’une paix sociale. Le libre échange est-il vraiment la condition de nos libertés démocratiques? Comme si consommer était simplement un acte paisible qui empêcherait la pratique de la guerre. Le capitalisme serait pacificateur. Les pauvres ont accès aux crédits pour se calmer et jouir comme les riches. Pourtant, la violence de la prédation se répand dans une société qui se décompose : tuer pour un i Pod, être efficace, trouver directement le bon bouton. 

Actuellement, l’école ne sait plus calmer les jeunes afin qu’ils puissent entrer sereinement et consciemment dans un apprentissage qui se déroule dans la confiance réciproque. L’école n’est plus assez solide afin de représenter une institution reconnaissable. Elle se doit donc de changer, de redonner sens aux apprentissage, de réenchanter le monde. Ce qui demande de dépasser nos conservatismes, de fonctionner autrement. 

Au 18°Siècle, D’Alembert soulignait déjà le peu de considération que l’on témoigne à ceux qui se chargent de l’éducation de la jeunesse. Celui dont la mission est de dialoguer avec la jeunesse est devenu une cible désignée. Cet auxiliaire n’est pourtant pas remplaçable. « Monsieur, vous avez étudié pour garder des fainéants! » Il n’est pas échangeable comme une marchandise. Mais, le dogme du marché change la donne: la valeur de l’objet remplace la valeur de l’être. Alors, les jeunes désœuvrés n’hésitent plus à agresser l’individu qui était censé les appuyer, les structurer: « Je parle si j’en ai envie!» Ils attaquent leur propre émancipation, défendent leur propre appauvrissement, affectionnent leur isolement: « Monsieur, Montaigne dit n'importe quoi! Montesquieu est raciste ! » Ils veulent alors se venger.  Leurs mots deviennent des rafales de balles vocales. 

L’enseignant n’exerce pas simplement son métier afin de gagner sa vie. L’argent qu’il reçoit, il l’utilise pour acheter des livres. Il souhaite améliorer l’instruction d’autrui. Il existe une dimension humaine dans sa fonction que les exigences univoques du marché oblitèrent. Nous ne pouvons pas mesurer immédiatement ce que le professeur apporte à ses élèves.  Et si l’enseignant permet à ses élèves de mieux s’exprimer, cela ne peut se voir directement. Le processus initiatique est un processus lent.  Laissons alors le temps au professeur d’affirmer une autorité amicale, bienveillante, car si cette autorité n’est pas garantie, les clients auront par conséquent auront toujours raison!

 

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