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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Voyage en absurdie à l’école

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 14 septembre 2017

Photo©Laurent Berger

Il était une fois dans le meilleur des mondes possibles, un homme qui a choisi le plus beau métier. Toujours disponible pour nettoyer sa classe, pour faire du bénévolat le vendredi soir, pour bien justifier les motivations d’échec, pour être toujours de bonne humeur, pour changer de local toutes les heures, pour participer aux conseils de recours, pour individualiser son enseignement dans des classes de trente-deux élèves. Toujours à l’écoute des adolescents qui sont hyper actifs ou hyper passifs, sous l’emprise de joyeuses substances, dans des locaux surchauffés, sans tentures, ou un peu délabrés, à supporter les pannes de chaudières, à surtout ne pas trop blesser les jeunes sensibles, à prendre ses précautions pour ne pas trop les heurter, à faire preuve de psychologie pour leur annoncer les échecs, à remplir des grilles d’évaluation qui présentent seulement une petite vingtaine de critères. Toujours heureux d’apprendre qu’un élève agressif, harceleur, doué d’imagination, a réintégré l’école à cause d’un vice de procédure, à cause d’une signature manquante, à cause d’un document mal daté. Toujours joyeux de faire passer des épreuves externes dont le contenu n’a rien à voir avec son cours donné. C’est bien sûr que l’on va encore prétendre qu’on se plaint tout le temps et pourtant à la vérité dans ses années de loyaux services, Candide n’a eu que quelques jours d’absence car l’idée de recevoir un médecin contrôle qui s’avère plus compétent que son propre toubib ne l’enchante pas vraiment. Bien que lors d’une visite surprise, le médecin contrôle fut épouvanté de son état grippé et sortit directement prendre l’air! Soulagé que son propre docteur lui conseille de s'aérer alors qu'il doit s'enfermer pour être prêt pour un contrôle éventuel à tout moment de la journée.

Candide reçut ses attributions le premier septembre lui comptait préparer ses cours pendant les vacances. Il a néanmoins fait des économies pour acheter des cartouches d’encre pour son imprimante, de nouveaux manuels scolaires magnifiques, un journal de classe, plusieurs bics rouges. Il est habitué désormais à payer pour travailler, on compte bien entendu sur sa générosité humaniste. C'est tout naturellement qu'il a payé ses déplacements au début de sa magnifique carrière!  Candide se souvient de son premier entretien avec son chef, il y a maintenant plus de vingtaine d’années: il lui serra vivement la main, lui affirma qu’il lui fallait adopter le sourire commercial, et que la majorité de ses classes étaient composées de filles. Or la première bagarre à laquelle notre intellectuel à la petite carrure allait être confronté avec une grande motivation était justement celle de deux adolescentes un peu trop agressives et douées d’une très grande créativité. Il a dû escorter l’une d’entre elle jusqu’au métro. Candide compris très vite qu'il alait jouer plusieurs rôles, papa, maman, assistant social, flic, proviseur,psychologue, évaluateur, il fut même formé à la violence, car il a appris qu'on peut parfaitement gérer l'irrationnel! C'est connu, les professeurs agressés manquent seulement de pédagogie, c'est de leur faute après tout! La jeunesse est synonyme d'innocence et de pureté? 

Mais toujours fidèle au poste, Candide au nom du nouveau précepte de la neutralité se doit désormais de se taire, de s’autocensurer, de saluer l’ancien professeur de religion catholique qui donc en parfaite neutralité enseigne la citoyenneté, de soulager les professeurs de morale sacrifiés au nom de la cause séduisante. Candide doit reconnaître qu’il travaille bien plus que ses élèves, que son cartable est bien plus rempli. Il est au service des futurs citoyens qui ont bien sûr tous les droits et dont les devoirs sont ignorés. Candide apprécie à leur juste valeur les enfants rois qui ont des avocats. Il est tout content de voir l’évolution de l’école qui offre des boissons sucrées. Dorénavant la consigne donné à l'élève est plus longue que sa réponse, ce qui est dans la logique des choses bien entendu! 

Il sait que l’état, la société, l’école apprend à accepter les choses telles qu’elles sont, que penser par soi-même est inutile, que l’injustice d’une minorité qui impose tout est une chose bien normale dans ce beau château. Tout comme la prison, c’est bien connu, offre un environnement tout à fait sain pour prendre conscience de ses actes et pour revenir dans la société tout fait équilibré!

Candide est bien reposé, les élèves écoutent, ils ont bien sûr un grand sens du collectif, ne sont pas distraits par leur appareils modernes, apprécient le silence. Pour les remercier, il a décidé de ne pas trop utiliser le rouge pour ne pas les traumatiser. Il sait qu’il est cruel de prétendre qu’il sont fainéants, c’est en fait qu’ils s’y prennent mal tout simplement. Il sait qu’un élève qui monte sur les bancs présente seulement une imagination débordante. Il comprend et accepte que les savoirs n’ont plus d’importance, que tout le monde peut composer comme Mozart, écrire comme Rimbaud, chanter comme Bowie! Tout ça n’est-il pas merveilleux? Candide sait apprécier d’être toujours interrompu par l’éducateur qui vient distribuer des papiers friandises, de changer quatre fois d’horaire par année scolaire. Encore que lui a de la chance de ne fréquenter qu’une seule école, sa voisine en fréquente trois!

Candide sait aussi que le latin est parfaitement inutile car il est sine qua non que le latin est une langue morte et que carpe diem, il faut bien censurer ce doux mot devenu sacrilège qu’est le mot cunnilingus, car en dévorant quelques mars pour avoir reprendre ses forces, et tout en sachant qu’il ne conduit pas de Volvo et qu’il ne pense pas à Vénus afin de ne pas se déconcentrer, il plaide donc pour la suppression de cette discipline démodée avec regret!  

Alors la nuit dans ces rêves les plus fous, ils entend ses joyeux lurons chanter: « Monsieur, pourriez-vous remettre le contrôle à demain? Nous n'avons pas envie de travailler, on voudrait voir un film. » « Monsieur, on n'a jamais vu ça! » 

Candide sait aussi parfaitement qu’il n’est pas assez rentable, il se culpabilise de ne pas répondre directement aux besoins des compétences des entreprises! Et les voix continuent à raisonner dans ses délires nocturnes: « Monsieur, je veux mes points! «  Monsieur, tout ça parce que je n’ai pas indiqué mon nom sur la feuille! » 

Candide sait que désormais les deux pôles peuvent être deux poules qui s’attirent puisqu’il est admis que l’orthographe n’a plus d’importance du moment que le message passe! 

PS: Toute ressemblance avec la réalité serait malvenue. Ne pas confondre auteur et personnage. 

 

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