semaine 50

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

À cinq heures du matin, dans le miroir d'une chambre d'hôtel minable

Le Chant la vie par Serge Noël, le 25 novembre 2017

Parc Maximilien à Bruxelles, juillet 2017 Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Union royale d'aristocrates usés dont les uns marchent sur les pieds des petits enfants, les autres font de la moto, du ski de fond en Autriche, de l'outrage, de la triche, mais personne du vélo. Ils ont aussi des plages de sable blanc et sans mazout en goutte, sans volontaires à s'encrasser le corps pour nettoyer la mer. Pas d'angoisse : leur plan de retraite est assuré par la grâce de leur naissance bleue. Leurs petits doigts nacrés ne travailleront pas pour vivre, dans la crasse, dans la glace des hivers passés à faire la file d'un guichet d'aide sociale à un guichet de papiers à compléter, faire remplir, signer, tamponner, revenir, ajouter, modifier, formulaire pour vivre à deux, pour vivre seul, pour bénéficier, sanctionner, formulaire pour vivre triste, pour vivre, et la nuit, les tampons, le dos alangui des guichetiers, deux cafés à dix heures, n'agitent pas leur sommeil de soie. D'autres, la plupart, ont des naissances noires. Tant pis pour eux. Il faudra qu'ils cotisent. On aligne les petits enfants le long des boulevards repeints. Les petites mains s'agitent allongées par des drapeaux en papier sur lesquels on lit la marque d'une grande firme de presse. Leurs petits doigts de fée multiplieraient les pains. Tout est faux, sent la couille dans cette histoire. Les vieilles royalistes, repeintes elles aussi, tètent les illustrés en couverture desquels les visages sont toujours tristes et gais. Parfois, on lit « Bal tragique chez les riches : le lustre était un faux », parfois « Toutes les révélations sur le sexe du présentateur : c'est un ange », « L'actrice a lutté contre l'arthrite dans ce rôle de contorsionniste fatiguée », « Son dernier combat : l'esturgeon était un faussaire », « La fille naturelle du Roi » (y en aurait-il d'autre), « Pauvres : oubliez vos problèmes. Lisez la vie ahurissante des crétins et des riches »... Les journalistes ont des piges qui font bong. Le ciel tombe sur les rues comme un pleur de bébé. Il fait gris comme dans l'œil d'un chef magasinier. Je regarde un film où quatre filles de la zone braquent des banques. Quel bonheur. Bien sûr il faut qu'elles meurent. Les petits voleurs ne s'en sortent jamais. En janvier comme en mai. La ville s'agrémente de mendiants qui s'épuisent à tendre la main poliment. Dans le fond des prisons rêvent mal les prisonniers qui glissent leurs yeux clos le long des murs épais. Certains vont à la mer, mais c’est pour y mourir. Et ceux qui réussissent sont traqués dans les trams. Sans papiers à montrer quand on leur prend la gueule, ces hommes et ces femmes traînent le long des chemins, un pays fracassé dans l’âme, et les flics au cul. Les familles mettent des sapins, versent une larme et passent à table, pour un frugal mais très coûteux repas de nouvelle cuisine. Pour soigner les rondes épaules et les culs qui s'effondrent. Des enfants lavent les vitres des voitures sous l'œil de l'automobiliste qui parle de mafia. Ils se contentent d'infester les regards embourbés des gens pressés, qui passent, bavassent, déplacent leur carcasse, le petit monde de préoccupations qu'elle contient. Et suivent les formules de papier à musique : les événements, les matchs, les guerres. Des générations de rêveurs se sont brisés les reins sur la réalité des achats et des ventes. Il nous reste les films américains, la came et le loto (variante : la canne et Écolo) pour supporter la vie. La méchanceté nous aide à respirer. Écrasons du pied le moindre enfant sage. Vendons nos âmes gauches aux raisonnables peurs. Calculons l'avenir et voyons nos visages sans amour se faner dans les eaux de l'ennui. Il nous reste à continuer. Il nous reste à reprendre pour mille ans de folie et de remuements de montagnes. J'ai lu des livres sur les temps anciens. Je me disais mon dieu quelles époques noires quelles époques dures quelles époques inhumaines. J'ai passé des nuits à souffrir simplement, souffrir. J'ai vécu dans le trou de balle du monde. C'est partout le trou de balle du monde, partout les tribus, les superstitions, les sauvages. La mort montrée. L'amour honteux. Cent ans de chiffres et de marges bénéficiaires. Cent ans de comptes bancaires, de jeux en écriture. Cent ans de fauteuils insondables, de domestiques exotiques. Des garçons blonds se lavaient la figure à l'eau froide de la haine. Des Tziganes chantent au loin dans le silence des âmes. Cent ans où rien n'existe que la réalité des achats et des ventes. Le jour est bouché. Dans les quartiers on se démène, on crève à petit feu, à petit feu d'appareil à gaz. Entre les voitures de flics et les casses de pharmacie. Les saints Nicolas n'ont JAMAIS assez de bonbons pour tout le monde. Les mêmes enfants toujours les mêmes, les merdeux les crétins les pouilleux, ceux qui font péter les pétards parce qu'ils n'ont rien de mieux pour qu'il se passe quelque chose, les mêmes les suspects les gibiers de potence, quand autour d'eux s'effondrent les rues, l'avenir, les Africains perdus qui dissipent dans le froid des rêves de soleil, les gitans qui passent leur vie sur le gravier couvert de merde, les Juifs qui se réveillent la nuit des odeurs de chair brûlée dans la tête, les esclaves, les chômeurs, les ramasseurs de crasse, les femmes enfermées dans le regard des hommes...

Toujours. Toujours les mêmes.

Cent ans de vie volée voilée violée vidée de vie sans vie la mort collée sur la nuque.

Sur la couverture de la revue de cette semaine, on pouvait lire :

« Le rossignol milanais a perdu ses bijoux »

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