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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

De quoi est fait le lendemain

Le Chant la vie par Serge Noël, le 17 octobre 2017

Photo © Jean-Frédéric Hanssens

C'est moi, David, exactement Daoud. Né à Namur le 27.08.71. Je ne sais pas trop où j'en suis pour l'instant. Il y a des jours où j'en ai marre. Il y a des jours que je m'abandonnerais à un toit. Puis, il y a eu ce fameux jour, le 27 avril 1996, où je suis entré à l'hôpital St-Pierre, au PL3, et où j'ai rencontré quelqu'un de bien, quelqu'un de très bien, messieurs. Qui, en un mois de temps, m'a écouté, ce que mes parents n'ont jamais fait en 26 ans. C'est pour cela que je voulais te le dire, Serge. Tu es quelqu'un que je respecte beaucoup, quelqu'un pour qui j'ai beaucoup d'amitié, quelqu'un à qui je me suis attaché. Quelqu'un que je considère comme le grand frère que je n'ai jamais eu. T'es de la famille. Et puis tu es quelqu'un qui était là dans les moments durs, les moments forts, les moments de joie, de plaisir, de galère. En tout cas, c'étaient des moments où j'avais besoin de quelqu'un. Ce que beaucoup n'ont pas su faire, je pense que tu as su le faire pour moi. Ne crois pas que c'est des fleurs que je te jette. Mais c'est tout le respect que j'ai envers toi. Quand j'avais rien à manger, tu m'as payé à manger. Quand je n'avais rien à fumer, tu m'as payé à fumer. Et quand j'avais besoin d'écoute, tu étais là. Tu m'as changé les idées. Tu m'as donné un but dans la vie. Tu m'as, je ne vais pas dire que tu m'as poussé à le faire, mais tu m'as ouvert les yeux vers un boulot qui me plairait. Le boulot d'éducateur, non seulement d'éducateur, mais d'éducateur de rue. Je connais quand même le terrain. Et puis, il y a tous ces gens qui t'entourent, Bekkaye, Rachid, Serge-Antoine, tous des gens que j'ai eu l'occasion de rencontrer et que je trouve très bien, pour qui j'ai aussi beaucoup de respect. Et au fait, nous sommes le 9 mai, il est une heure moins le quart, ça fait cinq minutes que tu t'es taillé de ma chambre, pour pouvoir dormir assez tard, pour pouvoir affronter Si M'hamed demain matin pour ton week-end, et, et puis, je me suis mis dans mon lit. Je suis pas bien, je suis en manque. Et une fois de plus tu étais là. Tu es venu près de moi. On a discuté. Tu te faisais chier. Mais tu étais là. Car j'en avais besoin. Car j'estime que, car j'estime que tu fais mieux ton boulot que certaines pisseuses dans cet hôpital. Ça c'est un truc, Serge, peu importe ce qui peut se passer, tu seras toujours dans mon cœur, car je t'aime énormément, tu es quelqu'un qui en peu de temps a compté énormément. Je sais que ça peut te paraître malin ce que je te dis, et que tu vas écouter sur cette cassette, mais c'est très important pour moi. Car c'est vrai, ce que mes parents n'ont jamais fait en 26 ans pour moi, toi tu l'as fait en un mois. Sans me lever la main dessus. Sans me frapper. Sans me juger. Sans me regarder comme un voyou. Et, j'espère ne jamais te perdre de vue. J'espère que je ferai cette formation, que je ferai les permanences à Anneessens avec les gamins et les petits kets. Que ce soit bon pour eux tous, Ahmed, Rachid, peu importe. Tout ce que je veux c'est faire quelque chose qui me plaise, quelque chose que je ferai à fond. Et puis sache aussi que tu m'as fort touché, ce jeudi, euh mercredi exactement, quand on est partis à deux pour Liège, et on a couru, on a galéré, on a transpiré pour trouver le cimetière où se trouvait mon fils. Même si j'étais déçu de ne pas avoir vu Karim. Mon fils qui me manque énormément. Mais malgré tout, j'ai quand même appris pas mal de choses : la patience, qui est une chose très importante, puis ce fameux groupe de jeunes qu'on a rencontré, qui m'a ouvert les yeux, qui m'a appris qu'on est tous les mêmes, qu'on soit blanc, jaune… et rouge comme ton fameux drapeau. Le 20 ou le 22, je ne sais pas exactement, nous repartirons pour Liège-Guillemin, moi du moins clandestinement, et toi s'il en est plus apparemment. Tu sais, Serge, je sais que tu m'écoutes, je sais je suis triste, et que j'en ai marre de la vie à certains moments, mais grâce à toi je vois la vie autrement, grâce à Bekkaye aussi, avec qui j'ai eu pas mal de conversations, qui est un mec très bien, grâce à Abou, avec son grand sourire et ses poignées de main chaleureuses, grâce à Rachid. Vous êtes des personnes nouvelles que j'ai rencontrées, qui avez vécu, peut-être pas les mêmes choses que moi mais qui avez vécu vos problèmes comme tout le monde vit les siens. Et j'ai plein de choses à te dire. Si je le dis sur cette cassette, c'est parce que je n'arrive pas à m'exprimer, face à toi, face aux gens que j'aime, face aux gens que j'admire, face aux gens pour qui j'ai du respect. C'est très important de faire cette cassette, car il y a plein de choses que je tenais à te dire, Serge. Tu sais, on ne sait jamais de quoi est fait un lendemain. Je ne sais pas ce qui peut m'arriver demain, dans un mois, dans un an, mais j'espère une chose, c'est que je ne te perdrai jamais de vue, en tout cas dans les premiers temps je ne pense pas qu'on se perdra de vue. Car j'ai envie de faire cette formation absolument, cette permanence, avec ces kets, passer de graves week-ends entre nous, organiser des camps, faire des choses que j'aime, que tu aimes, et que pas mal de gens aiment. Je pense que ce serait pas mal. Excuse-moi, je m'allume une Camel, ce n'est pas un joint malheureusement. Mais ce n'est pas grave. Je sais un truc, que ce soir, ton valium m'a calmé, mes lexotan, et le valium que j'ai reçu en supplément, malgré le règlement de ce putain d'hôpital de merde. Je me calme. Je déprime entre autres car j'en ai marre. Je pensais voir mon gamin, voir Karim, je pensais prendre de belles photos, ensemble, de mon fils, qui me manque énormément, puis il y a Nassim aussi. Que je ne sais pas quand je verrai. Que je reverrai sûrement, mais je ne sais pas quand. Car sa mère délire, elle déconne, elle me casse le moral. Elle me dégoûte, même si c'est la mère de mes enfants. Et que je lui dois un minimum de respect. Sache une chose, Serge, j'ai volé pas mal. Sociétés, agences de tiercé, agences de voyage, tous ces types bourgeois à qui je pisse au cul. Je ne regrette rien, Serge, de ce que j'ai fait. Mais je ne suis pas prêt à recommencer. J'aimerais bien recommencer ma vie comme il faut, avoir une raison de vivre, récupérer mon fils, faire ce boulot, bénévole, car l'argent c'est de la merde. Je me fous de son pognon, je me fous de l'État, et je me fous de toutes ces grosses têtes, de ces règlements, toutes ces conneries, quoi. J'espère que tu m'écoutes toujours, avec Spirou à côté de toi, pendant que tu tapes sur ton ordinateur, tu fumes une Belga rouge, et moi pendant que je te parle je fume une Camel, que tu m'as offerte. Tu prends soin de moi comme si j'étais ton frère. Pourtant je suis l'aîné de la famille. Je n'ai jamais eu l'occasion d'avoir un frère, plus aîné que moi, ce qui me fait énormément de bien. Et puis il y a Marc, mon pote. Je ne sais pas. Il lui reste un mois, six mois, et je ne peux pas le laisser tomber. Il a besoin de moi, il a besoin de tout le monde je pense. Je pense que si moi je peux m'en sortir, je pense que ce mec, même s'il ne lui reste que six mois ou un an à vivre, doit s'en sortir aussi, et ne pas baisser les bras. C'est pour cela que, mercredi, je compte rentrer chez moi, m'occuper de lui, faire ce boulot à Anneessens, à la rue des Foulons, à la place avec tous ces jeunes, que ce soit Bouboule, machin-chouette, Rachid, Abdel, David, Christian, Albert. Je m'en fous. Ce que je veux c'est m'occuper de kets, de gosses, les occuper, les aider, pour pas qu'ils deviennent ce que j'ai été, qu'ils fassent les mêmes erreurs. Car mon fils fait partie de tous ces jeunes, et je ne voudrais pas qu'il galère, qu'il commette les mêmes bêtises que j'ai commises, même si je ne suis pas un père exemplaire. Je tâcherai de le devenir. Et puis il y a aussi mon autre fils, qui me manque énormément, Karim, pour qui je pleure tous les soirs, même si j'ai l'air dur, avec un visage sec et sérieux, un regard méchant. Mais je pense que j'ai un cœur, comme tout le monde. J'ai droit à ma chance aussi. Je pense que l'erreur est humaine. J'ai commis des bêtises, je les paierai. Mais je pense que l'État, tous ces gros bonnets, tous ces capitalistes, tous ces merdeux, pourraient me laisser une chance de me réhabiliter et de devenir quelqu'un de bien, quelqu'un qui a besoin qu'on l'écoute. Tu es la seule personne jusqu'à présent qui m'écoute, qui ne m'a jamais jugé lorsque je fumais un joint, lorsque je pétais et je rotais et je faisais les quatre cents coups. T'as toujours été là. T'es ma famille. Tu m'as jamais regardé de haut, avec tes lunettes cassées et tes cheveux coupés, ton petit truc de Tintin au-dessus, avec ta grande gueule, que j'apprécie beaucoup, même si tu fais vingt centimètres de plus que moi. Ça peut paraître un peu invraisemblable tout ce que je te raconte sur cette cassette. Mais j'en avais besoin. Besoin de vider mon sac. Pour me changer un peu de vider mon cul à longueur de journée dans ce PL3 de merde, leur règlement à la con, toutes ces conneries, nanani et nanana et patati et patata. Je leur pisse au cul, ainsi que toi je suppose. Excuse-moi, je tire une taffe, et je pète. Ça soulage. J'espère que tu ne te foutras pas de ma gueule en écoutant cette cassette. Que tu ne me jugeras pas, ce qui m'étonnerait bien fort de ta part, mais enfin, de quoi est fait le lendemain. Dès que t'as consomme de l'héro, bien souvent les gens pour eux, tu n'es qu'un « tox », un cafard qu'on écrase, on te considère comme un chien, ce qui est triste, venant de la part d'un humain. Deuxième Camel. Je sais, je fume beaucoup trop. Ce soir je suis mal, j'ai diminué ma dose pour pouvoir quitter cet hôpital clean, reprendre la vie comme il faut, ne plus jamais toucher à cette merde, ce que j'appelle la mort. Et puis il y a aussi ma sœur, ma petite sœur Christelle pour qui je m'inquiète énormément, pour son avenir, parce que je ne la vois plus. Comme tu me l'avais dit le bonheur c'est pas pour l'an 2000. Je pense que tu n'as pas tort. Et je pense que malgré ton verre cassé tu vois bien clair. Mais surtout, n'oublie pas de mettre tes lunettes pour bien écouter cette cassette, sinon tu risquerais de mal entendre. Et puis il y a cette fille, Souad, à qui je me suis attaché, cette fille riche, moi qui suis pauvre. Je ne sais pas si on arrivera vraiment à se comprendre. En tout cas je l'aime, je l'aime énormément, même si elle est noire, comme elle pourrait le croire. J'en ai rien à foutre de sa couleur. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il y a dans sa tête, dans son cœur, pas dans sa poche. Même si ça m'est déjà arrivé de rigoler là-dessus avec toi. Et puis, il y a Samuel, qui m'a fort touché, à qui je m'attache aussi tout doucement. Non pas par pitié, mais par respect pour quelqu'un qui est bien même s'il a son petit caractère un peu ninini nanana. Je lui souhaite de réussir son CD, de retrouver la vue, Inch'Allah, s'il y a vraiment un dieu, car c'est quelqu'un qui le mérite. Il a un don dans les mains. Je lui souhaite beaucoup de chance, et si je peux l'aider en quoi que ce soit, sache que je serai toujours là pour lui. Et puis, il y a ma mère, qui a l'air de vouloir se racheter dans un sens. Que j'aime aussi pas mal. Mais il y a surtout ma grand-mère, qui est réellement ma mère, enfin, qui joue tous les rôles, ma copine, ma confidente. Je te présenterai cette femme un jour. Excuse-moi, je pleure. Je crève de mal, je suis en manque. Il est une heure et quart et je commence à pleurer des yeux. Je me trompe, il est une heure et demie. Je commence à pleurer des yeux, car je commence à être solidement mal. J'espère que cette nuit se passera bien pour moi, ainsi que pour toi. Ainsi que pour tout le PL3. Même s'il y a des gens que je n'apprécie pas des masses, quoi. Mais je ne leur veux pas de mal. Excuse-moi, je tire une nouvelle taffe. Ça me calme. Je me pointerais bien dans ta chambre maintenant. Car j'ai envie de pleurer mais je sais pas. J'ai envie de parler. Et je parle à ce putain d'appareil, pour te remettre ce message, cette cassette. J'espère que tu ne l'effaceras jamais, que tu l'écouteras. Et que tu ne me jugeras pas. Je sais que tu n'es pas flic. Je sais que tu es Noël Serge, le mec que j'ai rencontré au PL3, psychiatrie légère, troisième étage. Et puis, vas-y, vas-y Serge, caresse Spirou pour moi s'il te plaît. Dans le sens du poil. Caresse-lui un peu le ventre, il aime bien ça. Et puis, je dois te dire que j'étais triste que tu partes lundi, que tu partes avant moi. Moi j'habite 115 rue Grez, 1050 Bruxelles. Mon nom est Patton David. Enfin, demain matin, quand tu viendras me réveiller, je te remettrai cette cassette. Et je te demanderai de l'écouter chez toi, à ton aise, en fumant une Belga, rouge de préférence, et filtre. Et j'espère que tu me prendras pas pour un taré. En tout cas je tenais à te dire, avant la fin de cette putain de cassette, que tu es un mec bien, pas seulement avec un petit b, mais avec un grand B, comme dans PCB, Parti communiste de Belgique, et qui sait, un jour, j'en ferai peut-être partie, je pense pas que ce sera dans l'immédiat, mais qui sait, avec le temps. Le temps, le temps, et le temps. Quand cette cassette sera finie, je m'écouterai Maxime Le Forestier, avec cette putain de chanson que j'aime bien : Est-ce que les gens naissent égaux en droits, à l'endroit où ils naissent, est-ce que les gens naissent pareils ou pas... (il chante, puis il chante « Annie aime les sucettes »). Excuse-moi, j'étais parti dans un trip Gainsbarre, Gainsbourg. Comme tu dirais : rikiki rakaka roukoukou, avec sa tête de chèvre, Cabrel. Je pense que c'est la fin de la cassette. Je te dis déjà au revoir avant que ça coupe. Et si ça ne coupe pas, eh bien je t'aurai déjà dit au revoir, un bon week-end, Monsieur Noël, qui ne met pas de slip en dessous de sa gandoura au PL3. Comme les Écossais et les Écossaises. Je crève de mal au dos, j'ai des crampes d'estomac. J'ai mal au cou, j'ai mal à la tête, j'ai mal partout. J'espère que cette nuit va bien se passer. Je l'espère. Ce qui me permettra de passer un bon week-end, de retaper mon appartement, de le nettoyer, avant que Madame la Marquise ne débarque dans mon bled, dans ma galère, dans ma pauvreté, dans laquelle en fin de compte, je ne me sens pas si mal que ça. Je me sens chez moi, dans mon milieu. Dans mon bled, quoi. Je ne suis pas au Maroc, mais je ne suis pas loin : Ixelles-plage Marrakech, je ne sais pas si tu connais car t'as fréquenté Jimmy, et bien d'autres, de qui tu t'es occupé, et qui eux aussi sont fiers de toi. Donc je pense que tu es vraiment un mec « valable », n'est-ce pas, Monsieur Noël. Je sais pas, il est une heure. Une heure, une heure, une heure, une heure. À mon avis t'es tombé KO avec ton HBDS, ton DHB machin-chouette. Donc tu dors. Et puis si ça va pas cette nuit, je viendrai te réveiller, je tirerai par ta mèche, je m'installerai dans ton fauteuil, je m'allumerai une Camel, on se tapera un petit Trenet, ou un petit Le Forestier, et on causera. Je sais que je suis toujours le bienvenu, peu importe l'heure. Et puis les infirmières qui travaillent ce soir sont cool. Plus cool que cette petite pétasse, blondasse, que ces petites vieilles avec leur chapeau pointu, leur canne pointue qui nous rentre dans le cul dans les bus. J'en suis témoin, puisque j'étais avec toi dans le bus à Liège. Ou bien ces pantins, qui m'ont bien fait rire. J'espère aussi pouvoir aller à Auschwitz, à ce fameux projet. Tout le mal qu'on a pu leur faire. Pauvres personnes. Et ça me fait du mal. Ces Juifs, comme tu dis si bien, avec ta belle étoile au cou. Peut-être que je le suis, peut-être que je le suis pas. Peu importe. Ce qui importe c'est que tu sois là, et que je vous ai rencontrés. C'est une des rares fois que je rencontre des gens qui me veulent du bien, qui ne veulent pas me proposer de la came, ou faire des casses, ou faire le con, ou aller picoler. Un petit joint, tout simplement, et mes amis. Je sais pas si tu te souviens, quand on est revenus chez toi, mardi, dans le 55, avec ce fameux talus, où le petit jeune Patton David s'est permis de toucher ton gros cul pour t'empêcher de faire ce qu'Indiana Jones a fait dans son film. J'ai eu un bon moment de plaisir ce jour-là. Ça faisait pas mal de temps que je n'avais pas rigolé. Tu m'as rendu le sourire. Même s'il ne me reste plus que quelques touches en bouche. Tu m'as rendu mon sourire, Serge. Que je ne pensais jamais retrouver depuis la mort de mon fils. C'est pour ça que, dorénavant, tu m'appelleras la sangsue, car je ne te lâcherai plus. Là-dessus, je vais te souhaiter, enfin du moins me souhaiter, une nuit plus ou moins agréable, où je vais pouvoir dormir. (Il bâille). Oh, j'espère que tout va se passer bien. Aussi bien pour toi que pour moi, car je suis épuisé, je suis KO, cher ami. Je n'arrive pas à dormir car j'ai des fourmis partout, dans les jambes, dans les bras, dans le dos.

connard aussi d'aller mourir


je suis entre les pleurs et rire


David mon frère de couloir


qui nous racontions nos histoires

bien sûr qu'on s'est perdus de vue


la vie maudite la mort nue


frères d'espoir et de malheur


nous étions des frères de cœur

 on a trouvé le cimetière


ramassé çà et là des pierres


finalement pour entourer


la butte ou Karim étonné

 a vu son père sangloter


bien sûr qu'on s'est perdus de vue


c'était un beau matin d'été


toute une heure nous nous sommes tus

 moi mon alcool toi ta came


et la souffrance de nos âmes


qui devait mourir le premier


c'est moi putain j'étais l'aîné

 le projet des kets a foiré


je me suis moi-même égaré


nous nous sommes de loin en loin


fait des signes avec la main

 qu'est-ce qui s'est enfin passé


nous devions ensemble avancer


maudite vie bordel de merde


où un frère son frère peut perdre

 David Patton le trou du cul


je t'ai perdu perdu perdu


et mis en terre un samedi


je ne l'ai su que le lundi

 de moi de ma chair arraché


mon fier compagnon des tranchées


à quoi bon sur la terre penché


je me demande où te chercher

 tes yeux tirés étaient trop noirs


et tes beaux regards d'abattoir


joyaux de la douleur du soir


quand la peur aux pieds vient s'asseoir                                

 

ô enfant des murs enjambés


gamin des rues toujours tombé


voyou qui joue avec la frousse


jeune homme qui plus ou moins pousse

 tu étais un prince David


d'humanité toujours avide


un prince sans conte de fée


dans le jour où la nuit se fait

 David mon frère je t'aimais


était-ce début ou fin mai


quand mais quand était-ce encore


et David je t'aime encore

 encore un mot il est six heures


la nuit se perd dans la pâleur


le petit matin s'est levé


avons-nous simplement rêvé

 je ne suis pas à une heure près


je dormirai peu et après


dans le silence qui se voit


je vais réécouter ta voix

 je suis KO je suis chaos


quand on a rêvé l'amitié


comme à la bouche un cacao


comment faire dans ce merdier

 l'histoire ne nous dira jamais


à quoi nous aurions abouti


c'était en mai à la fin mai


l'histoire avait déjà tout dit

 David mon ami deuxième


à des années de Saïd


je vous ai perdus je vous aime


dans la folie de la nuit vide

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