semaine 21

Il faut bien mourir de quelque chose

Le Chant la vie par Serge Noël, le 16 septembre 2016

Photo © Jean-Frédéric Hanssens

quand vient la fin d’une histoire

que les frissons se sont éteints que les étoiles pâlissent

quand le corps a cessé de concurrencer la lumière

quand tu dis viens à ton ombre plutôt qu’à l’amant

qui semblait remplacer le matin

quand ta main ne caresse plus que le papier des livres

où l’on parle d’ivresse et de sentiments fous

quand autour de toi le monde est dans le froid revenu

et sous la pluie sans cesse qui tombe ainsi que mots définitifs

quand les chansons se taisent qui hier encore faisaient musique de ton âme

tu te dis voilà la mort la mort que je n’attendais plus

imaginant que l’éternité te tendait une main de chair

tu te dis qu’il faut bien mourir de quelque chose

comme un bouquet changeant de baisers de serments

mais voilà que renaît ton goût immémorial pour le violon

et tu chantes encore derrière la fin des jours

tu te souviens des poèmes que Desnos écrivait dans le ventre de la mort

rêvant d’une vie d’homme au centre de l’enfer

tu revois Aragon riant après Elsa

près des piscines où le saxophone jouait pour des hommes neufs

et tu fumes avec délice une nouvelle cigarette au souvenir de celles

qui te brûlaient jadis les lèvres

tu recherches la saoulerie des anciennes nuits de ta jeunesse

sans tomber à genoux sans céder à l’obscur désespoir

tu bois les vins délétères les vins de nostalgie

des vingt ans que tu ne rattraperas plus

quand ton petit cœur de rêveur se brise

à l’idée des années de combat des années de montagne

des années d’oiseau marin dans les hauts faits du ciel

de bateau de voilier qui nargue le destin

toujours chevillé au corps des gens du peuple

dont tu te sentais le compagnon et l’enfant et le frère

1917 courage des soldats et des paysans du côté de la Russie

orage qui du monde fit une fête si longtemps attendue

1973 force des étudiants et des travailleurs du Chili

déflagration tranquille achevée dans le sang

espoirs bleus à la veine qui battaient

qui chuchotaient dans la nuit infinie des esclaves

quand la Grèce insurgée paisible qui dit non

passe par le chemin ardu et sévère de la peur

quand l’espoir te semble inaccessible comme un luxe éphémère

oiseaux du ciel animaux galopant dans la savane rouge

chemins d’été tremblant de chaleur et d’extase

te revient la mélodie incassable de l’amour

du combat de la nécessité toujours de vivre

tu te dis qu’il faut bien mourir de quelque chose

mais pas de résignation

il faut mourir de fatigue peut-être

il faut mourir de danser

il faut mourir de ciel bleu et de pluie

ainsi qu’une saison qui vient qui ploie et qui se meurt

ainsi qu’un printemps auquel tu crois sachant pourtant qu’il passe

mais c’est plus fort que toi

l’aurore magie infime des fenêtres qui s’ouvrent

l’aurore des bruits des rues et des sourires des enfants réveillés

à peine une porte se descellant sur le monde debout

voilà déjà le soir et la nuit et la boue

tu cherches encore la joie des amis et des feux

au milieu de cette nuit qui défait les arbres et les yeux

dans le secret toujours renouvelé des mots

tu te souviens des femmes qui disaient des poèmes de Heine

alors qu’elles succombaient et de corps et d’esprit à Auschwitz

tu te souviens des chants qui exaltaient les ombres

sœurs orphelines de la lumière

et tu te dis s’il faut mourir

que ce soit d’avoir vécu

de vivre encore

et ton corps chaque jour plus frêle plus faible plus hésitant

et ton âme pourtant obstinée aussi vive qu’au temps des luttes

sont le phonème essentiel de ta condition d’homme

peut-être aimeras-tu à nouveau comme tu as aimé comme tu as dansé

peut-être une fois encore le monde s’ouvrira-t-il sur les jours jaunes

et lumineux où les hommes se battaient

même si tu ne danses plus

même si tu ne t’enivres plus

tu rêves encore tu chantes encore tu danses avec tes mots de ciel

tenace et enragé tu es ainsi que la mer qui balance et revient

depuis des temps infinis vers la rive où dorment les rêves

prends encore une cigarette prends un verre d’alcool

cours les rues noires derrière le cul d’amants qui tournent

manifeste en ce mois de mai qui toujours se présente

l’histoire ne finit pas

la souffrance et la mort à tes trousses la faim les fins de mois

l’angoisse d’exister

les questions qu’à Dieu posent les descendants des oiseaux

les descendants des biches dans le fond des forêts

les descendants des mineurs qui crevaient au travail

et sous les balles des puissants

mais qui ont ouvert à jamais les chemins du futur

et les petites filles dans les caves des industries textiles

et les paysans nus d’Europe et du Machu Picchu

et les ouvriers pâles à Anvers et Bombay

et les migrants amaigris qui traversent les mers

et fouillent dans la nuit les raisons de se relever

tu te dis s’il faut mourir ce ne sera pas seul

tu te dis qu’il y a des millions de fraternités

qui fouillent dans la nuit les étoiles qui scintillent

au bout des doigts au bout des lèvres et dans les chansons

et sur les cordes du violon

qu’au moins de mourir tu ne sois ni vide ni courbé

 

oui

aujourd’hui la question de ta mort se pose

aujourd’hui petite aube comme à chaque jusant revenu

aujourd’hui comme d’autres jours qui pointent au coin des rues encombrées

de sacs poubelles et de moineaux fouissant dans la terre des songes

mais en ce jour comme tous les jours remontés dans le ciel noir des pluies

dans le ciel nouveau toujours des projets des désirs

tu sais que tu ne mourras pas de gel que tu ne mourras pas de fer

tu sais que tu vivras jusqu’à l’ultime seconde de danse et de chant

tu ne mourras pas de terre battue tu ne mourras

ni de défaite ni de pierre

tu sais que s’il faut bien mourir de quelque chose

ce sera de vie et d’espoir

ce qui fera de toi une autre de ces étoiles parmi les myriades

qui auront pâli jusqu’au bout dans le petit matin

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