semaine 26

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

L'œuvre et la pompe d'Émile Poumon

Le Chant la vie par Serge Noël, le 21 février 2018

Surréaliste toi-même. Photo © J. Rebuffat

1

surréaliste est aujourd'hui un sobriquet qui veut dire farfelu

bizarre plus ou moins

incroyable

une exagération

le prix surréaliste de cette merde absconse et peinte ou sculptée

il m'est arrivé un truc surréaliste

ce type raconte des histoires complètement surréalistes

 

surréaliste était hier la revendication d'une révolution sociale et culturelle totale

par quelques jeunes couteaux de l'art

dont certains sont devenus des révolutionnaires

et d'autres ont occulté leur création pour qu'on voie moins le

rapport entre elle et sa valeur sur le marché

les révolutionnaires ont demandé pardon par la suite

à leurs anciens amis

d'avoir rêvé à des partis des États qui ont vendu l'enfer pour le paradis

la boucle était ainsi bouclée

 

des révolutionnaires aujourd'hui ont une respiration poétique

qu'ils ne connaîtraient pas si le surréalisme n'avait pas existé

c'est surréaliste

 

2

c'était un petit homme à la poitrine immense

qui rendait un son creux

il avait une belle tête de bœuf

rose au regard arrosé de sang

sa main droite lancée par-dessus son épaule

il parlait des ampoules sur la langue

et déclamait des poésies

la poésie madame la pôhésiheu

la grande poésie

celle des étoiles qui tombent sur les coins de cafetière

des poètes pourtant planqués sous les balcons

et développant son idée en accordéon large

la valse des grands mots

et les secrets du Beau

les colères de Rimbaud

Pessoa au rideau

de quoi parlait Villon

de quoi donc Aragon

faisait-il des émaux

lumineux et verbaux

et les vers de Prévert

chantaient-ils les nuages

qui cachent la misère

et couvrent les visages

la Beauté la Beauté

que ne l'ont-ils chantée

quand dans la nuit d'hiver

les enfants évités

dorment sans pull-over

ils ont soif en été

bulle d'éternité

qui s'est préoccupé

quand vient la fin du mois

du prix de son loyer

saucisse petits pois

 

 

 

3

fumer c'est faire entrer de l'air bleu rempli de songes

dans sa poitrine

c'est aussi une façon de précipiter sa mort

précipiter sa mort c'est vivre vite

je ne connais pas d'autre façon de vivre

dans ce monde où on n'approche d'une idée de la vie

qu'en étant nerveux comme un chauffeur de taxi

 

MATÉRIAUX DE CONSTRUCTION

 

sur la vitrine avenue de

Stalingrad

et

 

MATÉRIAUX DE CONSTRUCTION

 

sur l'enseigne

construction : errer de ville en ville fabriquer de l'air pur

 

COIFFURE ANDALOUSE CHEZ LARBI

 

dans l'avenue et

 

CAFÉ ANDALOUSSIA

 

des bus en partance pour Tanger en toute saison les familles

font des pyramides humaines un vieil homme fatigué

comme un chapeau sur le sommet

les bagages alourdissent les fontes du vieux coursier qui pousse

les jeunes gens restent ici dans la fenêtre fermée de l'hiver

les rues grises scotchés

sur les murs au coin des rues

à faire entrer des songes bleus

dans leurs poumons

je n'avais pas pensé à ça quand j'ai écrit

fumer c'est faire entrer de l'air bleu rempli de songes

dans sa poitrine

 

 

4

à la biennale de la poésie

je ne sais plus en quelle année ça se passait à

Knokke-le-Zoute

je ne fus pas le bienvenu

vous n'êtes pas des gens de lettres

des gens de lettrres ou de la lettre

comme d'autres sont de la jaquettre

on est retournés à Ostende

pour continuer la dérive

qui nous occupait d'une rive

à l'autre d'une à l'autre vague

sur la plage j'erre et divague

amis qui vous perdiez aussi

Marc-Alexandre et Philippe

vous ne vous faisiez pas souci

des aubes noires où les gens flippent

et c'était tous les jours dimanche

à toute heure il sonnait minuit

pourvu que le temps à la hanche

ne balançât pas dans l'ennui

 

nous faisions des efforts pour passer pour des fous

voler des bandes dessinées

les revendre et manger

chasser des canards dans les parcs

les manger

lire Aragon à haute voix

à la très haute voix des révoltes et du sang

et pas cet Aragon à faux nez de guimauve

qu'on cherche à nous vendre aujourd'hui

Jean d'Ormesson à crade et mi-chien

déclamant ainsi « Magnitogorsk est-ce toi ? »

comme s'il s'était agi d'un petit bout de pain

au chocolat dans la bouche d'un hippopotame

trouvant jolie et même belle

d'un point de vue poétique

cette colère cet appel

au soulèvement politique

vas-y chante ce qui te hante

disait l'aurore à nos genoux

qui nous trouvait toujours debout

chante chante dans la tourmente

et nous chantions nos rêves doux

et nous chantions notre fureur

des premières aux dernières heures

 

la mer du Nord paraît si morne

le vent qui vient parle de nous

adolescents démontés des chevaux de la vie

absorbés par l'amour et la révolution

la vie brûlante dans les veines

mais tout cela ne se fait plus nous sommes gens bien devenus

votre solde d'appel ne vous permet pas d'atteindre ce numéro

désolé

votre solde de vie

votre argent nous intéresse

passez devant serrez les fesses

et je retrouve enfin ce vieux souffle ce vent

dans quoi nos ailes d'enfants accrochaient les nuages

 

5

du bord de ces lunettes on rit

les lunettes de la Beauté

on rit grassement sous la peau

la peau diaphane bleutée

des femmes qui viennent en chapeau

de Londres Berlin ou Paris

de Milan Madrid et Bruxelles

oublier sous la belle ombrelle

de la mode les eaux les eaux

les vieilles draches sur lesquelles

coulent d'inusables nuages

toutes les femmes de ménage

qui n'ont le temps que de recoudre

les chaussettes trouées des mecs

givrés à la bière à la poudre

qui leur donnent des ordres secs

 

pour être chic et bien coiffée

dans le vent et les magazines

il est conseillé d'éviter

la vaisselle et la margarine

 

femmes échevelées

aux épaules pointues comme des oiseaux morts

vous bougez comme des panthères

sous la lumière fausse et sous l'œil affamé

des femmes riches qui portent à chaque doigt

un ricanement dur aux femmes de misère

 

6

mais il ne parle à la fin que de nourriture

de choses matérielles et d'argent même

un comble

ce type louche avec son parler de canaille

qui se prétend poète

un artisan à la limite

maniant à sa mode les mots

non animés par la Beauté

la vérité inspiratoire

 

il y a cent ans Émile

Verhaeren expliquait qu'en jouant à la Bourse

les bourgeois tuaient des gens de l'autre côté

de la planète dans des vers

qu'on ne trouve pas entre les pages

de vos anthologies missels de vos anthologies chiantes

Apollinaire parlait de ces émigrants gris

au milieu des pauvres bagages de gens flous

dans une anthologie de sel

de sel de terre et d'eau du ciel

on trouve de ces étranges créatures

poètes et révolutionnaires amis de la colère

Hikmet Maïakovski Éluard Ritsos Alberti Neruda Lorca

j'ai parfaitement en mémoire la description dans Salammbô

que donne des riches de Carthage Gustave Flaubert assemblée

de requins luisants et gras dans le soleil couchant

sur les terrasses de la ville corrompue où

par les esclaves ils ont fait amener leurs lits mais est-ce

bien de la littérature est-il vraiment néc-

essaire de perdre un temps précieux avec ces espèces

de considération de classe ajoutez-y une esse

je préfère dis-je à la vicomtesse

m'occuper des piliers où paraissent

à Claudel la Vierge et les sept nains dans un doigt de xérès

par exemple ou de l'abat-jour de Paul Bourget

et moi dit l'autre la racaille

je préfère le moindre sifflotement d'un passant dans la rue

à tous les assommants carêmes du père Poème

par exemple

quelle sorte

de feu de fureur portiez-vous comme un poing à la triste figure

de la réalité

mais on voudrait

nous faire gober l'œuf à la coque de l'éternité

nous vendre la peau de la vérité

et dans un sac le mot Beauté b

majuscule

et moi dit la crapule

lorsque je veux chanter

si j'évoque le ciel c'est pour mieux parler de la terre

par exemple

autant me taire

si c'est pour ne rien

dire

de ce que nous

vivons

dans notre chair

et dans les grands

délires

que cache l'horizon

 

ouvre au grand air

et oublie le martyre

du vieil Émile Poumon

 

 

 

Ajouter un commentaire

Du même auteur

...comment deviner les chemins à tenter... Photo © J. Rebuffat

...comme une brume une rosée... Photo @ Jean-Frédéric Hanssens

...tu grimpes la nuit les étoiles... Photo © Jean-Frédéric Hanssens

...des lampes indiquent où l’œil s’égare... Photo © J. Rebuffat

...un homme n’est libre que s’il se bat pour que tous le soient... Photo © Jean-Frédéric Hanssens

... dans les forêts près des rivières... Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Enfants enfants les nuits sont brèves il faut rêver les plus longs rêves Photo © Jean-Frédéric Hanssens

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN