semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

L'homme dont le pied gène le passage parle

Le Chant la vie par Serge Noël, le 10 octobre 2017

Photo © Jean-Frédéric Hanssens

je ne sais pas de meilleure façon d'être que la poésie

que le tango des mots sans lettre majuscule

aimer aime vas-y

aime aime aime aime

les autres contrées les mêmes

les ciels d'hiver d'été l'orage et la pluie bleue

l'encombrement des rues dans le faux crépuscule

le vent coincé qui grince sous les vieilles corniches

l'averse qui chatouille les hanches de la nuit

les gifles de l'averse à la fenêtre chaude

les cafés sans musique où chantent les soupirs

les promenades en ville un dimanche matin

la forêt quand l'été pèse son poids de brume

et les champs soulevés par la chaleur du vent

la beauté d'une nuit quand dansent les feuillages

quand la lune se gonfle d'étoiles hésitantes

les chemins isolés habités par des crimes

les rêves des enfants défigurés d'horreur

leurs jeux démesurés qui ressemblent à la guerre

leur façon de pleurer comme une rage aux dents

vas-y aime les gens

dont le regard trahit un secret désarroi

les façons qu'ont les chats de poser pour les peintres

les matins tout petits dont les yeux qui se lèvent

frissonnent et la buée du café qui frémit

les musiques au sang noir qui font danser le monde

les chevaux immobiles sous les plus basses branches

la nuit quand à cinq heures le village se tait

la nuit secrète et nue des lectures infinies

la nuit quand les amants oublient jusqu'aux serments

les manifestations qui posent le problème

des lendemains meilleurs et du bonheur humain

les journaux colportant des nouvelles alarmantes

sur la santé des places et des rentes boursières

sur la vieille guêpière du monarque figé

les jouets pour enfants qui séduisent les vieux

abîmés chaque soir dans des rêves muets

le brouillard immobile où se nichent les vieux

la douceur de la mort qui délivre du mal

les portes ouvertes enfin à l'Afrique levant

les bras vers le soleil en attendant la pluie

les bagnoles cassées sur le bord du chemin

les statues de héros couvertes de guano

les camarades assis qui parlent de projets

d'affiches et de meetings où gueuler leur espoir

les rêves éveillés les rêves qui s'enflamment

au contact de l'air et même aimer les drames

trouver dans la galère des raisons de ramer

tout envoyer en l'air et tout recommencer

maquiller la douleur mais aimer dans les trams

les regards échangés dans le reflet des vitres

les enfants déchaînés qui courent et font les pitres

 

parce que me disait Albert mon capitaine *

poète des dimanches qui courent la semaine

si tu veux que tes vers soient bien poétisés

il faut aimer

 

et bien sûr les bateaux

simplement les bateaux

pour l'idée des voyages

de la mer et du vent

et des immenses plages

où trainent des enfants

des châteaux des nuages

ce que l'oreille entend

au fond des coquillages

tu aimais tes vingt ans

et tu aimes ton âge

j'ai perdu quelques dents

je ne suis pas plus sage

 

et j'aime naturellement

* Albert Ayguespare, poète, romancier, créateur de revues, militant socialiste, né avec le siècle et mort en mille neuf cent nonante-six, auteur de poèmes brillants comme l'œil jusqu'aux dernier jours.

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